Homélies célèbres · Série de sermons

Le Petit Carême

Jean-Baptiste Massillon — Carême 1718

Ce n’est pas pour eux-mêmes que Dieu les a établis rois : c’est pour le bien public.

D’après le Petit Carême

Notice#

Dix sermons brefs, prêchés aux Tuileries devant Louis XV alors âgé de huit ans. Le titre — « Petit Carême » — vient de la brièveté des sermons, adaptés à un auditeur enfant.

C’est probablement le texte de prédication le plus audacieux politiquement de l’Ancien Régime. Massillon y explique à un roi enfant que le pouvoir est un service, que les peuples ne sont pas faits pour le prince, et que le luxe de la cour se paie de la misère des campagnes.

Le sermon Sur les exemples des grands et celui Sur le bonheur des grands sont restés célèbres ; Voltaire, qui n’aimait guère les prédicateurs, tenait le Petit Carême pour un chef-d’œuvre et disait le garder sur sa table.

Sa portée dépasse le genre : c’est l’un des textes qui ont formé la conscience politique française du XVIIIe siècle, et il est cité dans les débats révolutionnaires.

Pour un Carême contemporain, il rappelle une dimension souvent oubliée : la conversion concerne aussi l’exercice de l’autorité, à toutes les échelles.

Le texte

ILa fête de la Purification de la Sainte Vierge. Des exemples des grands.#

1Ecce positus est hic ia ruinam et in resurrecdonem mulloi um in IsraeL

2Celui que vous voyez est établi pour la ruine et pour la résurrection de -plusieurs en Israël. Luc. *. 34-

3Telle est la destinée des rois et des princes de la terre, d’être établis pour la perte comme pour le salut du reste des hommes; et quand le ciel les donne au monde, on peut dire que ce sont des bienfaits ou des châtiments publics que sa miséricorde ou sa justice prépare aux peuples.

4Oui, Sire, en ce jour heureux où vous fûtes Petit Caeèuk. I •

5donné à la France, et où, porté dans le temple saint, le pontife vous marqua, sur les autels, du signe sacré de la foi, il fut vrai de dire de vous : Cet enfant auguste vient de naître pour la perte comme pour le salut de plusieurs.

6Jésus-Christ lui-mème, prenant possession aujourd’hui dans le temple de sa nouvelle royauté, n’est pas exempt de cette loi. Il est vrai que ses exemples, ses miracles et sa doctrine, qui vont assurer le salut à tant de brebis d’Israël, ne deviendront une occasion de chute et de scandale pour le reste des Juifs que par l’incrédulité qui les rendra plus inexcusables, et qu’ainsi le même Évangile, qui sera le salut et la rédemption des uns, sera la ruine et la condamnation des autres.

7Heureux les princes et les grands, si leur sainteté toute seule étoit pour les hommes corrompus une occasion de censure et de scandale, et si leurs exemples, comme ceux de Jésus-Christ, ne devenoient l’écueil et la condamnation du vice qu’en le rendant plus inexcusable, en devenant l’appui et le modèle de la vertu !

8Ainsi, mes Frères, vous que la Providence a élevés au-dessus des autres hommes, et vous surtout, Sire, vous que la main de Dieu, protectrice de cette monarchie, a Comme retiré du milieu des ruines et des débris de la maison royale pour vous placer sur nos tètes; vous qu’il a rallumé comme

9une étincelle précieuse dans le sein même des ombres de la mort, où il venoit d’éteindre toute votre auguste race, et où vous étiez sur le point de vous éteindre vous-même; oui. Sire, je le répète, voilà les destinées que le ciel vous prépare: vous êtes établi pour la perte comme pour le salut de plusieurs : Posilusin ruinant et in resurrectionem multorum in Israël.

10Les exemples des princes et des grands roulent sur cette alternative inévitable : ils ne saui oient ni se perdre ni se sauver tout seuls. Vérité capitale qui va faire le sujet de ce discours.

11Sire, comme le premier penchant des peuples est d’imiter les rois, le premier devoir des rois est de donner de saints exemples aux peuples. Les hommes ordinaires ne semblent naître que pour eux seuls ; leurs vices ou leurs vertus sont obscurs comme leur destinée : confondus dans la foule, s’ils tombent ou s’ils demeurent fermes, c’est également à l’insu du public; leur perte ou leur salut se borne à leur personne : ou du moins leur exemple peut bien séduire et détourner quelquefois de la vertu, mais il ne sauroit imposer et autoriser le vice.

12Les princes et les grands, au contraire, ne semblent nés que pour les autres. Le même rang qui les donne en spectacle les propose pour modèles; leurs mœurs forment bientôt les mœurs publiques: on suppose que ceux qui méritent nos hommages ne sont pas indignes de notre imitation : la foule n’a point d’autre loi que les exemples de ceux qui commandent : leur vie se reproduit, pour ainsi dire dans le public; et si leurs vices trouvent des censeurs, c’est d’ordinaire parmi ceux mêmes qui les imitent.

13Aussi lamême grandeur qui favorise les passions les contraint et les gêne ; et, comme dit un ancien, plus l’élévation semble nous donner de licence par l’autorité, plus elle nous en ôte par les bienséances. 1

14Mais d’où viennent ces suites inévitables que les exemples des grands ont toujours parmi les peuples? le voici : du côté des peuples, c’est la vanité et l’envie de plaire; du côté des grands, c’est l’étendue et la perpétuité.

15Je dis la vanité du côté des peuples. Oui, mes Frères, le monde, toujours inexplicable, a de tout temps attaché également de la honte et au vice et à la vertu : il donne du ridicule à l’homme juste ; il perce de mille traits l’homme dissolu : les passions et les œuvres saintes fournissent la même

16matière à ses dérisions et à ses censures ; et par une bizarrerie que ses caprices seuls peuvent justifier, il a trouvé le secret de rendre en même temps et le vice méprisable, et la vertu ridicule. Or, les exemples de dissolution dans les grands, en autorisant le vice, en ennoblissent la honte et l’ignominie, et lui ôtent ce qu’il a de méprisable aux yeux du public : leurs passions deviennent bientôt dans les autres de nouveaux titres d’honneur, et la vanité seule peut leur former des imitateurs.

17Notre nation surtout, ou plus vaine, ou plus frivole, comme on l’en accuse, ou, pour parler plus équitablement et lui faire plus d’honneur, plus attachée à ses maîtres et plus respectueuse envers les grands, se fait une gloire de copier leurs mœurs, comme un devoir d’aimer leur personne : on est flatté d’une ressemblance qui, nous rapprochant de leur conduite, semble nous rapprocher de leur rang. Tout devient honorable d’après de grands modèles; et souvent l’ostentation toute seule nous jette dans des excès auxquels l’inclination se refuse. La ville croiroit dégénérer en ne copiant pas les mœurs de la cour : le citoyen obscur, en imitant la licence des grands, croit mettre à ses passions le sceau de la grandeur et de la noblesse; et le désordre, dont le goût lui-même se lasse bientôt, la vanité toute seule le perpétue.

18Mais, Sire, d’un autre côté tout reprend sa place dans un état où les grands, et le prince surtout, adorent le Seigneur. La piété est en honneur dès qu’elle a de grands exemples pour elle : les justes ne craignent plus ce ridicule que le monde jette sur la vertu, et qui est l’écueil de tant d’âmes foibles; on craint Dieu sans craindre les hommes; la vertu n’est plus étrangère à la cour; le désordre lui-même n’y va plus la tête levée, il est réduit à se cacher, ou à se couvrir des apparences de la sagesse; la licence ne paroît plus revêtue de l’autorité publique; et si le vice n’y perd rien, le scandale du moins diminue. En un mot, les devoirs de la religion entrent dans l’ordre public; ils deviennent une bienséance que le monde lui-même nous impose: le culte peut encore être méprisé en secret par l’impie; mais il est vengé du moins par la majesté et la décence publique. Le temple saint peut encore voir au pied de ses autels des pécheurs et des incrédules; mais il n’y voit plus de profanateurs : le zèle de votre auguste bisaïeul avoit par des lois sévères puni souvent, et toujours flétri de son indignation et de sa disgrâce ce scandale dans son royaume. Tl peut se trouver encore des hommes corrompus qui refusent à Dieu leur cœur; mais ils n’oseroient lui refuser leurs hommages. En un mot, il peut être encore aisé de se perdre, mais du moins il n’est pas honteux de se sauver.

19Or, quand l’exemple des grands ne serviroit qu’à autoriser la vertu, qu’à la rendre respectable sur la terre, qu’à lui ôter ce ridicule impie et insensé que le monde lui donne, qu’à mettre les justes à couvert de la tentation des dérisions et des censures, qu’à établir qu’il n’est pas honteux à l’homme de servir le Dieu qui l’a fait naître et qui le conserve, que le culte qu’on lui rend est le devoir le plus glorieux et le plus honorable à la créature, et que le titre de serviteur du Très-Haut est mille fois plus grand et plus réel que tous les titres vains et pompeux qui entourent le diadème des souverains ; quand l’exemple des grands n’auroit que cet avantage, quel honneur pour la religion! et quelle abondance de bénédictions pour un empire!

20Sire, heureux le peuple qui trouve ses modèles dans ses maîtres, qui peut imiter ceux qu’il est obligé de respecter, qui apprend dans leurs exemples à obéir à leurs lois, et qui n’est pas contraint de détourner ses regards de ceux à qui il doit des hommages !

21Mais, quand les exemples des grands ne trouveroient pas dans la vanité seule des peuples une imitation toujours sûre, l’intérêt et l’envie de leur plaire leur donneroit autant d’imitateurs de leurs actions que leur autorité forme de prétendants à leurs grâces.

22Le jeune roi Roboam oublie les conseils d’un père le plus sage des rois ; une jeunesse inconsidérée est bientôt appelée aux premières places, et partage ses faveurs en imitant ses désordres.

23Les grands veulent être applaudis; et comme l’imitation est de tous les applaudissements le plus flatteur et le moins équivoque, on est sûr de leur plaire dès qu’on s’étudie à leur ressembler : ils sont ravis de trouver dans leurs imitateurs l’apologie de leurs vices, et ils cherchent avec complaisance dans tout ce qui les environne de quoi se rassurer contre eux-mêmes.

24Ainsi l’ambition, dont les voies sont toujours longues et pénibles, est charmée de se frayer un chemin plus court et plus agréable : le plaisir, d’ordinaire irréconciliable avec la fortune, en devient l’artisan et le ministre : les passions, déjà si favorisées par nos penchants, trouvent encore dans l’espoir de la récompense un nouvel attrait qui les anime; tous les motifs se réunissent contre la vertu : et s’il est si malaisé de se défendre du vice qui plaît, qu’il est difficile de ne pas s’y livrer, lorsque de plus il nous honore !

25Tel est, Sire, le malheur des grands que des passions injustes entraînent. Leur exemple corrompt tous ceux que leur autorité leur soumet : ils répandent leurs mœurs en distribuant leurs grâces; tout ce qui dépend d’eux veut vivre comme

26eux. Sire, n’estimez dans les hommes que l’amour du devoir, et vos bienfaits ne tomberont que sur le mérite : condamnez dans les autres ce que vous 11e sauriez vous justifier à vous-méme. Les imitateurs des passions des grands insultent à leurs vices en les imitant. Quel malheur quand le souverain, peu content de se livrer au désordre, semble le consacrer par les grâces dont il l’honore dans ceux qui en sont ou les imitateurs ou les honteux ministres! quel opprobre pour un empire ! quelle indécence pour la majesté du gouvernement! quel découragement pour une nation, et pour les sujets habiles et vertueux à qui le vice enlève les grâces destinées à leurs talents et à leurs services ! quel décri et quel avilissement pour le prince dans l’opinion des cours étrangères ! et de là quel déluge de maux dans le peuple ! les places occupées par des hommes corrompus; les passions, toujours punies par le mépris, devenues la. voie des honneurs et de la gloire ; l’autorité, établie pour maintenir l’ordre et la pudeur des lois, méritée par les excès qui les violent; le 6 mœurs corrompues dans leur source ; les astres qui dévoient marquer nos routes changés en des feux errants qui nous égarent ; les bienséances même publiques, dont le vice est toujours jaloux, renvoyées comme des usages surannés à l’antique gravité de nos pères; le désordre débarrassé de la

27gêne même des ménagements; la modération dans le vice devenue presque aussi ridicule que la vertu.

28Mais, Sire, si la justice et la piété dans les grands prennent la place des passions et de la licence, quelle source de bénédictions pour les peuples ! C’est la vertu qui distribue les grâces; c’est elle qui les reçoit; les honneurs vont chercher l’homme sage qui les mérite et qui les fuit, et fuient l’homme vendu à l’iniquité qui court après ; les fonctions publiques ne sont confiées qu’à ceux qui se dévouent au bien public; le crédit et l’intrigue ne mènent à rien : le mérite et les services n’ont besoin que d’eux-mèmes ; le goût même du souverain ne décide pas de ses largesses; rien ne lui paroît digne de récompense dans ses sujets que les talents utiles à la patrie; les faveurs annoncent toujours le mérite, ou le suivent de près; il n’y a de mécontents dans l’état que les hommes oiseux et inutiles; la paresse et la médiocritémurmurent toutes seules contre la sagesse et l’équité des choix ; les talents se développent par les récompenses qui les attendent; chacun cherche à se rendre utile au public ; et toute l’habileté de l’ambition se réduit à se rendre digne des places auxquelles on aspire. En un mot, les peuples sont soulagés, les foibles soutenus, les vicieux laissés dans la boue, les justes honorés. Dieu béni dans les grands qui tiennent ici-bas sa place; et si l’envie de leur plaire

29peut former des hypocrites, outre que le masque tombe tôt ou tard, et que l’hypocrisie se trahit toujours par quelque endroit elle-même, c’est du moins un hommage que le vice rend à la vertu, en s’honorant même de ses apparences.

30Voilà du côté des peuples les suites que la vanité et l’envie de plaire attache toujours aux exemples des grands : de leur côté, c’est l’étendue et la perpétuité qui en font comme le signal ou du désordre ou de la vertu parmi les hommes.

31Je dis l’étendue, une étendue d’autorité : que de ministres de leurs passions n’enveloppent -ils pas dans leur condamnation et dans leur destinée!

32Si un amour outré de la gloire les enivre, tout leur souffle la désolation et la guerre; et alors. Sire, que de peuples sacrifiés à l’idole de leur orgueil! que de sang répandu qui crie vengeance contre leur tête! que de calamités publiques dont ils sont les seuls auteurs ! que de voix plaintives s’élèvent au ciel contre des hommes nés pour le malheur des autres hommes ! que de crimes naissent d’un seul crime ! Leurs larmes pourroient-elles jamais laver les campagnes teintes du sang de tant d’innocents ? et leur repentir tout seul peut-il dés-

33armer la colère du ciel, tandis qu’il laisse encore après lui tant de troubles et de malheurs sur la terre?

34Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand fléau dont Dieu puisse affliger un empire : cherchez à désarmer vos ennemis plutôt qu’à les vaincre. Dieu ne vous a confié le glaive que pour la sûreté de vos peuples, et non pour le malheur de vos voisins. L’empire sur lequel le ciel vous a établi est assez vaste; soyez plus jaloux d’en soulager les misères que d’en étendre les limites; mettez plutôt votre gloire à réparer les malheurs des guerres passées qu’à en entreprendre de nouvelles; rendez votre règne immortel par la félicité de vos peuples plus que par le nombre de vos conquêtes; ne mesurez pas sur votre puissance la justice de vos entreprises, et n’oubliez jamais que, dans les guerres les plus justes, les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un état que les plus sanglantes défaites.

35Mais, si l’amour du plaisir l’emporte dans les souverains sur la gloire, hélas! tout sert à leurs passions, tout s’empresse pour en être les ministres, tout en facilite le succès, tout en réveille les désirs, tout prête des armes à la volupté : des sujets indignes la favorisent; les adulateurs lui donnent des titres d’honneur; des auteurs profanes la chantent et l’embellissent; les arts s’épuisent

36pour en diversifier les plaisirs; tous les talents destinés par l’auteur de la nature à servir à l’ordre et à la décoration de la société ne servent plus qu’à celle du vice ; tout devient les ministres, et par-là les complices de leurs passions injustes. Sire, qu’on est à plaindre dans la grandeur! les passions, qui s’usent parle temps, s’y perpétuent par les ressources; les dégoûts, toujours inséparables du désordre, y sont réveillés par la diversité des plaisirs; le tumulte seul, et l’agitation qui environne le trône, en bannit les réflexions, et ne laisse jamais un instant le souverain avec luimême. Les Nathans eux-mêmes, les prophètes du Seigneur se taisent et s’affoiblissent en l’approchant : tout lui met sans cesse sous l’œil sa gloire; tout lui parle de sa puissance, et personne n’ose lui montrer même de loin ses foiblesses.

37A l’étendue de l’autorité ajoutez encore une étendue d’éclat; ce n’est pas à leur nation seule que se borne l’impression et l’effet contagieux de leurs exemples. Les grands sont eu spectacle à tout l’univers; leurs actions passent de bouche en bouche, de province en province, de nation en nation; rien n’est privé dans leur vie; tout appartient au public : l’étranger, dans les cours les plus éloignées, a les yeux sur eux comme le citoyen : ils vont se faire des imitateurs jusque dans les lieux où leur puissance leur forme des ennemis;

38le monde entier se sent de leurs vertus ou de leurs vices; ils sont, si je l’ose dire, citoyens de l’univers: au milieu de tous les peuples se passent des événements qui prennent leur source dans leurs exemples ; ils sont chargés devant Dieu de la justice ou des iniquités des nations; et leurs vices et leurs vertus ont des bornes encore plus étendues que celles de leur empire.

39La France surtout, qui depuis long-temps fixe tous les regards de l’Europe, est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation ; les étrangers y viennent en foule étudier nos mœurs, et les porter ensuite dans les contrées les plus éloignées : nous y voyons même les enfants des souverains s’éloigner des plaisirs et de la magnificence de leur cour, venir ici comme des hommes privés substituer à la langue et aux manières de leur nation la politesse de la nôtre, et, comme le trône a toujours leurs premiers regards, se former sur la sagesse et la modération, ou sur l’orgueil et les excès du prince qui le remplit. Sire, montrez-leur un souverain qu’ils puissent imiter : que vos vertus et la sagesse de votre gouvernement les frappent encore plus que votre puissance; qu’ils soient encore plus surpris de la justice de votre règne que de la magnificence de votre cour : ne leur montrez pas vos richesses, comme ce roi de Juda aux étrangers venus de Babylone; montrez-leur vo-

40tre amour pour vos sujets, et leur amour pour vous, qui est le véritable trésor des souverains : soyez le modèle des bons rois; et, en faisant l’admiration des étrangers, vous ferez le bonheur de vos peuples.

41Mais ce n’est pas seulement aux hommes de leur siècle que les princes et les grands sont redevables; leurs exemples ont un caractère de perpétuité qui intéresse tous les siècles à venir.

42Les vices ou les vertus des hommes du commun meurent d’ordinaire avec eux; leur mémoire périt avec leur personne : le jour de la manifestation tout seul révélera leurs actions aux yeux de l’univers; mais, en attendant, leurs œuvres sont ensevelies, et reposent sous l’obscurité du même tombeau que leurs cendres.

43Mais les princes et les grands, Sire, sont de tous les siècles; leur vie, liée avec les événements publics, passe avec eux d’âge en âge; leurs passions, ou conservées dans des monuments publics, ou immortalisées dans nos histoires, ou chantées par une poésie lascive, iront encore préparer des pièges à la dernière postérité : le monde est encore plein d’écrits pernicieux qui ont transmis jusqu’à nous les désordres des cours précédentes : les dissolutions des grands ne meurent point; leurs exemples prêcheront encore le vice ou la vertu à nos plus reculés neveux, et l’his-

44toire de leurs mœurs aura la même durée que celle de leur siècle.

45Que d’engagements heureux, Sire, leur état seul ne forme-t-il pas aux grands et aux rois pour la piété et pour la justice! S’ils y trouvent plus d’attraits pour le vice, que de puissants motifs n’y trouvent-ils pas aussi pour la vertu! quelle noble retenue ne doit pas accompagner des actions qui seront écrites en caractères ineffaçables dans le livre de la postérité! quelle gloire mieux placée que de ne point se livrer à des vices et à des passions dont le souvenir souillera l’histoire de tous les temps et les hommes de tous les siècles! quelle émulation plus louable que de laisser des exemples qui deviendront les titres les plus précieux de la monarchie, et les monuments publics de la justice et de la vertu! enfin, quoi de plus grand que d’être né pour le bonheur même des siècles à venir, de compter que nos exemples seuls formeront une succession de vertu et de crainte du Seigneur parmi les hommes, et que de nos cendres mêmes il en renaîtra d’âge en âge des princes qui nous seront semblables!

46Telle est. Sire, la destinée des bons rois; et tel fut votre auguste bisaïeul, ce grand roi que nous vous proposerons toujours pour modèle : hélas ! il le sera de tous les rois à venir. N’oubliez jamais ces derniers moments où cet héroïque

47vieillard, comme aujourd’hui Siméon, vous tenant entre ses bras, vous baignant de ses larmes paternelles, et offrant au Dieu de ses pères ce reste précieux de sa race royale, quitta la vie avec joie', puisque ses yeux voyoient l’enfant miraculeux que Dieu réservoit encore pour être le salut de la nation et la gloire d’Israël.

48Sire, ne perdez jamais de vue ce grand spectacle, ce père des rois mourant, et voyant revivre en vous seul l’espérance de toute sa postérité éteinte ; recommandant votre enfance à la tendre et respectable dépositaire 1 de votre, première éducation, laquelle, en formant vos premières inclinations, et pour ainsi dire vos premières paroles, fut sur le point de recueillir vos derniers soupirs; confiant le sacré dépôt de votre personne au pieux prince 2 qui vous inspire des sentiments dignes de votre sang; à l’illustre maréchal 3 qui a reçu comme une vertu héréditaire la science d’élever les rois, et qui, devenu un des premiers sujets de l’état, vous apprendra à devenir le plus grand roi de votre siècle; au prélat fidèle 4 qui, après avoir gouverné sagement l’Eglise, lui formera en vous son plus zélé protecteur ; enfin à toute la nation, dont vous êtes en même temps et le précieux pupille et le père.

491 Madame la duchesse de Ventadour. — * Le duc du Maine. — 3 Le maréchal de Villeroi. — * L’ancien évéque de Fréjus.

50Puissiez- vous, Sire, n’effacer jamais de votre souvenir les maximes de sagesse que ce grand prince vous laissa dans ces derniers moments comme un héritage plus précieux que sa couronne !

51Il vous exhorta à soulager vos peuples; soyezen le père, et vous en serez doublement le maître.

52Il vous inspira l’horreur de la guerre, et vous exhorta de ne pas suivre là-dessus son exemple : soyez un prince pacifique; les conquêtes les plus glorieuses sont celles qui nous gagnent les cœurs.

53Il vous avertit de craindre le Seigneur : marchez devant lui dans l’innocence; vous ne régnerez heureusement qu’ autant que vous régnerez saintement.

54Sire, qub les dernières paroles de ce grand roi, de ce patriarche de votre famille royale, soient, comme celles du patriarche Jacob mourant, les prédictions de ce qui doit arriver un jour à sa race! et puissent ses dernières instructions devenir la prophétie de votre règne!

IILe premier dimanche de Carême. Sur les tentations des grands.#

1Jésus ductus est in dcsertum a spiritu, ut tentaretur a diabolo.

2Jésus fut conduit par l’esprit dans le désert pour y être tenté par le diable'. Matth. 4- i.

3Les signes éclatants qui avoient accompagné la naissance et les commencements de la vie de Jésus- Christ ne permettoient pas au démon d’ignorer que le Très -Haut ne le destinât à de grandes choses.

4Plus il entrevoit les premières lueurs de sa grandeur future, plus il se hâte de lui dresser des pièges. Sa descendance des rois de Juda, son droit à la couronne de ses ancêtres, les prophéties qui

5annonçoient que, dans les derniers temps, Dieu susciteroit de la race de David le prince de la paix et le libérateur de son peuple, tout ce qui annonce la grandeur de Jésus-Christ arme la malice du tentateur contre son innocence.

6Les grands, Sire, sont les premiers objets de sa fureur : plus exposés que les autres hommes à ses séductions et à ses pièges, il commence de bonne heure à leur en préparer; et comme leur chute lui répond de celle de tous ceux presque qui dépendent d’eux, il rassemble tous ses traits pour les perdre.

7Changez ces pierres en pain, 1 dit -il à JésusChrist. Il l’attaque d’abord par le plaisir; et c’est le premier piège qu’il dresse à leur innocence.

8Puisque vous êtes fils de Dieu, ajoute-t-il, il enverra ses anges pour vous garder. 3 II continue par l’adulation; et c’est un trait encore plus dangereux dont il empoisonne leur âme.

9Enfinje vous donnerai les royaumes du monde, et toute leur gloire. 3 II finit par l’ambition; et c’est la dernière et la plus sûre ressource qu’il emploie pour triompher de leur foiblesse.

10Ainsi le plaisir commence à leur corrompre le cœur; l’adulation l’affermit dans l’égarement et lui ferme toutes les voies de la vérité; l’ambition consomme l’aveuglement, et achève de creuser le

11précipice. Exposons ces vérités importantes, après avoir imploré, etc. Ave, Maria.

12Sire, le premier écueil de notre innocence, c’est le plaisir. Les autres passions, plus tardives, ne se développent et ne mûrissent, pour ainsi dire, qu’avec la raison : "celle-ci la prévient, et nous nous trouvons corrompus avant presque d’avoir pu connoître ce que nous sommes : ce penchant infortuné, qui souille tout le cours de la vie des hommes, prend toujours sa sourdfe dans les premières mœurs; c’est le premier trait empoisonné qui blesse l’âme ; c’est lui qui efface sa première beauté, et c’est de lui que coulent ensuite tous ses autres vices.

13Mais ce premier écueil de la vie humaine devient comme l’écueil privilégié de la vie des grands. Dans les autres hommes, cette passion déplorable n’exerce jamais qu’à demi son empire; les obstacles la traversent, la crainte des discours publics la retient, l’amour de la fortune la partage.

14Dans les princes et dans les grands, ou elle ne trouve point d’obstacles, ou les obstacles euxmèmes, facilement écartés, l’enflamment et l’irritent. Hélas ! quels obstacles a jamais trouvés là-

15dessus la volonté de ceux qui tiennent en leurs mains la fortune publique? les occasions préviennent presque leurs désirs; leurs regards, si j’ose parler ainsi, trouvent partout des crimes qui les attendent; l’indécence du siècle et l’avilissement des cours honorent même d’éloges publics les attraits qui réussissent à les séduire : on rend des hommages indignes à l’effronterie la plus honteuse; un bonheur si honteux est regardé avec envie, au lieu de l’être avec exécration ; et l’adulation publique couvre l’infamie du crime public. Non, Sire, les princes, dès qu’ils se livrent au vice, ne connoissent plus d’autre frein questeur volonté, et leurs 'passions ne trouvent pas plus de résistance que leurs ordres.

16David veut jouir de son crime : l’élite de son i armée est bientôt sacrifiée ; et par-là périt le seul témoin incommode à son incontinence. Rien ne coûte et rien ne s’oppose aux passions des grands: ainsi la facilité des passions en devient un nouvel attrait; devant eux toutes les voies du crime s’aplanissent, et tout ce qui plaît est bientôt possible.

17La crainte du public est un autre frein pour la licence du commun des hommes. Quelque corrompues que soient nos mretrs, le vice n’a pas encore perdu parmi nous toute sa honte : il reste encore une sorte de pudeur publique qui nous force à le cacher; et le monde lui-même, qui sem-

18ble s’en faire honneur, lui attache pourtant encore une espèce de flétrissure et d’opprobre : il favorise les passions, et il impose pourtant des bienséances qui les gênent; il fait des leçons publiques du vice et de la volupté, et il exige pourtant lesecret et une sorte de ménagement fie ceux qui s’y livrent.

19Mais les princes et les grands ont secoué ce joug : ils ne font pas assez de cas des hommes pour redouter leurs censures; les hommages publics qu’on leur rend les rassurent sur le mépris secret * qu’on a pour eux : ils ne craignent pas un public qui les éraint et qui les respecte; et, à la honte du siècle » ils se flattent avec raison qu’on a pour leurs passions les mêmes égards que pour leur personne. La distance qu’il y a d’eux au peuple le leur montre dans un point de vue si éloigné, qu’ils le regardent comme s’il n’étoit pas : ils.méprisent des traits partis de si loin, et qui ne sauroient venir jusqu’à eux; et presque toujours devenus les seuls objets de la censure publique, ils sont les seuls qui l’ignorent.

20Ainsi plus on est grand, Sire, plus on est redevable au public. L’élévation, qui blesse déjà l’orgueil de ceux <$ui nous sont soumis, les rend • des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices-: il semble qu’ils veulent regagner par les censures ce qu’ils perdent par la soumission; ils

21se vengent de la servitude par la liberté des discours. Non, Sire, les grands se croient tout permis, et on ne pardonne rien aux grands; ils vivent comme s’ils n’a voient point de spectateurs, et cependant ils sont tout seuls comme le spectacle éternel du reste de la terre.

22Entin l’ambition et l’amour de la fortune dans les autres hommes partage l’amour du plaisir; les soins qu’elle exige sont autant de moments dérobés à la volupté; le désir de parvenir suspend du « moins des passions qui de tout temps en ont été l’obstacle : on ne sauroit allier les mouvements sages et mesurés de l’ambition avec le loisir, l’oisiveté, et presque toujours le dérangement et les extravagances du vice : en un mot, la débauche a toujours été l’écueil inévitable de l’élévation; et jusques ici les plaisirs ont arrêté bien des espérances de fortune, et l’ont rarement avancée.

23Mais les princes et les grands, qui n’ont plus rien à désirer du côté de la fortuite, n’y trouvent rien aussi qui gêne leurs plaisirs : la naissance leur a tout donné; ils n’ont plus qu’à jouir, pour ainsi dire, d’eux-mêmes : leurs ancêtres ont travaillé pour eux ; le plaisir devient l’unique soin qui les occupe : ils se reposent de leur élévation sur leurs titres; tout le reste est pour les passions.

24Aussi l.es enfants des hommes illustres sont d’ordinaire les successeurs du rang et des honneurs de

25leurs pères, et ne le sont pas de leur gloire et de leurs vertus : l’élévation dont la naissance les met en possession les empêche toute seule de s’en rendre dignes : héritiers d’un grand nom, il leur paroît inutile de s’en faire un à eux-mêmes ; ils goûtent les fruits d’une gloire dont ils n’ont pas goûté l’amertume : le sang et les travaux de leurs ancêtres deviennent le titre de leur mollesse et de leur oisiveté : la nature a tout fait pour eux : elle ne laisse plus rien à faire au mérite; et souvent l’époque glorieuse de l’élévation d’une race devient, un moment après, elle-même, sous un indigne héritier, le signal de sa décadence et de son opprobre : les exemples là-dessus sont de toutes les nations et de tous les siècles.

26Salomon avoit porté la gloire de son nom jusqu’aux extrémités de la terre; l’éclat et la magnificence de son règne avoit surpassé celle de tous les rois d’Orient: un fils insensé devient le jouet de ses propres sujets, et voit dix tribus se choisir un nouveau maître. Les enfants de la gloire et de la magnificence sont rarement les enfants de la sagesse et de la vertu; et il est presque plus rare de soutenir la gloire et les honneurs auxquels on succède que de les acquérir soi-même.

27Lf. plaisir est donc le premier écueil des grands, et c’est par-là cfue le tentateur commence à les séduire; il continue par l’adulation. Le plaisi» corrompt le cœur par le vice; l’adulation achève de le fermer à La vertu. Les attraits qui environnent le trône soufflent de toutes parts' la volupté ; l’adulation la justifie. Le désordre laisse toujours au fond de l’àme le ver dévorant; mais le flatteur traite le remords de foiblesse, enhardit la timidité du crime, et lui ôte la seule ressource qui pouvoit le ramener à la pudeur de l’ordre et de la raison.

28Sire, quel fléau pour les grands, que ces hommes nés pour applaudir à leurs passions, ou pour dresser des pièges à leur innocence! quel malheur pour les peuples, quand les princes et les puissants se livrent à ces ennemis de leur gloire, parcè qu’ils le sont de la sagesse et de la vérité! Les fléaux des guerres et des stérilités sont des fléaux passagers; et des temps plus heureux ramènent bientôt la paix et l’abondance : les peuples en sont affligés; mais la sagesse du gouvernement leur laisse espérer des ressources. Le fléau de l’adulation ne permet plus d’en attendre; c’est une calamité pour l’état, qui en promet toujours de nouvelles : l’oppression des peuples déguisée au

29souverain ne leur annonce que des charges plus onéreuses; les gémissements les plus touchants (pie forme la misère publique passent bientôt pour des murmures ; les remontrances les plus justes et les plus respectueuses, l’adulation les travestit en une témérité punissable; et l’impossibilité d’obéir n’a plus d’autre nom que la rébellion et la mauvaise volonté qui refuse. Que le Seigneur, 1 disoit autrefois un saint roi, confonde ces langues trompeuses et ces lèvres fausses qui cherchent à nous perdre, parce qu’elles ne s’étudient qu’à nous plaire !

30Sire, défiez-vous de ceux qui, pour autoriser les profusions immenses des rois, leur grossissent sans cesse l’opulence de leurs peuples. Vous succédez à une monarchie florissante, il est vrai, mais que les pertes passées ont accablée : le zèle de vos sujets est inépuisable; mais ne mesurez pas là-dessus les droits que vous avez sur eux : leurs forces ne répondront de long-temps à leur zèle, les nécessités de l’état les ont épuisées ; laissez-les respirer de leur acccablement : vous augmenterez vos ressources en augmentant leur tendresse. Écoutez les conseils des sages et des vieillards auxquels votre enfance est confiée, et qui présidèrent aux conseils de votre auguste bisaïeul ; et souvenez-vous de ce jeune roi de Juda dont je vous ai

31déjà cité l’exemple, qui, pour avoir préféré les avis d’une jeunesse inconsidérée à la sagesse et à la maturité de ceux aux conseils desquels Salomon son père étoit redevable de la gloire et de la pros. périté de son règne, et qui lui conseilloient d’affermir les commencements du sien par le soulagement de ses peuples, vit un nouveau royaume se former des débris de celui de Juda; et pour avoir voulu exiger de ses sujets au delà de ce qu’ils lui dévoient, il perdit leur amour et leur fidélité qui lui étoit due. Les conseils agréables sont rarement des conseils utiles ; et ce qui flatte les souverains fait d’ordinaire le malheur des sujets.

32Oui, Sire, par l’adulation, les vices des grands se fortifient; leurs vertus mêmes se corrompent. Leurs vices se fortifient : et quelle ressource peutil rester à des passions qui ne trouvent autour d’elles que des éloges? Hélas! comment pourrionsnous haïf et corriger ceux de nos défauts que l’on loue, puisque ceux mêmes qu’on censure trouvent encore au dedans de nous non-seulement des penchants, mais des raisons même qui les défendent? Nous nous faisons à nous-mêmes l’apologie de nos vices : l’illusion peut-elle se dissiper lorsque tout ce qui nous environne nous les donne pour des vertus ?

33Leurs vertus mêmes se corrompent; c’est l’expérience de tous les siècles, disoit Assucrus : les

34suggestions flatteuses des méchants ont toujours perverti les inclinations louables des meilleurs princes, et les plus anciennes histoires nous en fournissent des exemples : Et ex veteribus probatur historiis... quomodo malis quorumdam suggestionibus regum studia depravenlur. 1 C’étoit un roi infidèle qui faisoit cet aveu public à ses sujets : les conseils spécieux et iniques d’un flatteur alloient souiller toute la gloire de son empire; la fidélité du seul Mardochée arrêta le bras prêt à tomber sur les innocents. Un seul sujet fidèle décide souvent de la félicité d’un règne et de la gloire du souverain ; et il ne faut aussi qu’un seul adulateur pour flétrir toute la gloire du prince, et faire tout le malheur d’un empire.

35En effet, l’adulation enfante l’orgueil, et l’orgueil est toujours l’écueil fatal.de toutes les vertus. L’adulateur, en prêtant aux grands les qualités louables qui leur manquent, leur fait perdre celles mêmes que la nature leur avoit données; il change en sources de vice des penchants qui étoient en eux des espérances de vertu : le courage dégénère en présomption; la majesté qu’inspire la naissance, qui sied si bien au souverain, n’est plus qu’une vaine fierté qui l’avilit et le dégrade; l’amour de la gloire, qui coule en eux avec le sang des rois leurs ancêtres devient une

36vanité insensée qui voudroit voir l’univers entier à leurs pieds, qui cherche à combattre seulement pour avoir l’honneur frivole de vaincre, et qui, loin de dompter leurs ennemis, leur en fait de nouveaux, et arme contre eux leurs voisins et leurs alliés : l’humanité, si aimable dans l’élévation, et qui est comme le premier sentiment qu’on verse dès l’enfance dans l’âme des rois, se bornant A des largesses outrées, et à une familiarité sans réserve pour un petit nombre de favoris, ne leur laisse plus qu’une dure insensibilité pour les misères publiques : les devoirs mêmes de la religion, dont ils sont les premiers protecteurs, et qui avouent fait la plus sérieuse occupation de leur premier âge, ne leur paroissent plus bientôt que les amusements puérils de l’enfance. Non, Sire, les princes naissent d’ordinaire vertueux, et avec des inclinations dignes de leur sang : la naissance nous les donne tels qu’ils devroient être ; l’adulation toute seule les fait tels qu’ils sont.

37Gâtés par les louanges, on n’oseroit plus leur parler le langage de la vérité : eux seuls ignorent dans leur état ce qu’eux seuls devroient connoître ; ils envoient des ministres pour être informés de ce qui se passe de plus secret dans les cours et dans les royaumes les plus éloignés, et personne n’oseroit leur apprendre ce qui se passe dans leur royaume propre; les discours flatteurs

38assiègent leur trône, s’emparent de toutes les avenues, et ne laissent plus d’accès à la vérité. Ainsi le souverain est seul étranger au milieu de ses peuples ; il croit manier les ressorts les plus secrets de l’empire; et il en ignore les événements les plus publics : on lui cache ses pertes, on lui grossit ses avantages, on lui diminue les misères publiques; on le joue à force de le respecter : il ne voit plus rien tel qu’il est; tout lui paroît tel qu’il le souhaite.,

39Telles sont les tristes suites de l’adulation. Cependant, Sire, c’est là le vice le plus commun des cours, et l’écueil des meilleurs princes. A peine le jeune roi Joas eut -il perdu le; fidèle pontife Joïada, ce sage tuteur de son enfance, et le seul homme par qui la vérité alloit encore jusqu’aux pieds de son trône; que, séduit par les flatteries des courtisans, dit l’Écriture, il se livra à leurs mauvais conseils et à ses propres foiblesses : Delinitus obsequiis eorum, acquievit eis. 1

40C’est l’adulation qui fait d’un bon prince un prince né pour le malheur de son peuple : c’est elle qui fait du sceptre un joug accablant; et qui, à force de louer les foiblesses des rois, rend leurs vertus mêmes méprisables.

41Oui, Sire, quiconque flatte ses maîtres les trahit : la perfidie qui les trompe est aussi criminelle

42que celle qui les détrône : la vérité est le premier hommage qu’on leur doit; il n’y a pas loin de la mauvaise foi du flatteur à celle du rebelle : on ne tient plus à l’honneur et au devoir dès qu’on ne tient plus à la vérité, qui seule honore l’homme, et qui est la base de tous les devoirs. La même infamie qui punit la perfidie et la révolte devroit être destinée à l’adulation : la sûreté publique doit suppléer aux lois, qui ont omis de la compter parmi les grands crimes auxquels elles décernent des supplices : car il est aussi criminel d’attenter à la bonne foi des princes qu’à leur personne sacrée; de manquer à leur égard de vérité que de manquer de fidélité, puisque l’ennemi qui veut nous perdre est encore moins à craindre que l’adulateur qui ne. cherche qu’à nous plaire.

43Mais l’adulation la plus dangereuse est dans la bouche de ceux qui, par la sainteté de leur caractère, sont établis les ministres de la vérité. Allez, dit le Seigneur à l’esprit de mensonge; entrez dans la bouche des prophètes du roi Achab; vous réussirez, vous le tromperez, et sa séduction est inévitable : Decipies et prœvalebis. 1 Hélas! si l’adulation a tant de charmes lors même que les vices et les dissolutions du flatteur en affaiblissent l’autorité et la rendent suspecte, quelle séduction ne forme-t-elle point lorsqu’elle

44est consacrée par les apparences mêmes de la vertu! Quel avilissement pour nous, si nous faisons du ministère même de la vérité un ministère d’adulation et de mensonge; si dans ces chaires mêmes, destinées à instruire et à corriger les grands, nous leur donnons de fausses louanges qui achèvent de les séduire; si le seul canal par où la vérité peut encore aller jusqu’à eux n’y porte qu’une lueur trompeuse qui leur aide à se méconnoître; si nous empruntons le langage flatteur et rampant des cours, en venant leur annoncer la parole généreuse et sublime du Seigneur ; et si, loin d’être ici les maîtres et les docteurs des rois, nous ne sommes que les vils esclaves de la vanité et de la fortune! Mais quel malheur pour les grands de trouver d’indignes apologistes de leurs vices parmi ceux qui en auroient dû être les censeurs; d’entendre autour de leur trône les ministres et les interprètes de la religion parler comme le courtisan, et de trouver des adulateurs où ils auroient dû trouver des Ambroises!

45O vous, Sire, que Dieu a établi pour commander aux hommes, n’aimez dans les hommes que la vérité; elle seule les rend aimables: fermez l’oreille aux discours qui vous flattent ; le flatteur hait votre personne, il n’aime que vos faveurs: écoutez les louanges qui nous prêtent de fausses vertus comme des reproches publics de nos vices Petit’Carlme. 3

46véritables : souvenez-vous que l’amour des peuples est l’éloge le moins suspect du souverain : les bons et les mauvais princes ont été également loués pendant leur vie; il semble même que les basses flatteries ont été encore plus prodiguées à ces derniers r la haine publique se cache d’ordinaire sous l’adulation. Sire, rendez-vous digne d’être loué, et vous mépriserez les louanges.

47L’adulation ferme donc le cœur à la vérité; mais l’ambition est bientôt le triste fruit de l’aveuglement où jette l’adulation, et achève de creuser le précipice : c’est le dernier piège que le démon tend aujourd’hui à Jésus-Christ : « Je vous «donnerai les royaumes du monde et toute leur « gloire. »

48Oui, Sire, c’est l’adulation qui mène toujours les grands à la gloire insensée et mal entendue de l’ambition; et ce désir insensé de gloire, où ne mène-t-il point un cœur qui s’y livre!

49Cette passion infortunée rend d’abord malheureux l’ambitieux qu’elle possède; elle l’avilit ensuite et le dégrade ; enfin elle le conduit à une fausse gloire par des moyens injustes qui lui font perdre la gloire véritable : tels sont les caractères honteux de l’ambition, de ce vice dont le monde

50Ce n’est pas que je prétende autoriser dans les grands, non plus que dans le reste des hommes, une vie molle et obscure, des sentiments bas et timides; et, sous prétexte de blâmer l’ambition, consacrer l’oisiveté et l’indolence.

51Je sais qu’il y a une noble émulation qui mène à la gloire par le devoir : la naissance nous l’inspire, et la religion l’autorise : c’est elle qui donne aux empires des citoyens illustres, des ministres sages et laborieux, de vaillants généraux, des auteurs célèbres, des princes dignes des louanges de la postérité. La piété véritable n’est pas une profession de pusillanimité et de paresse : la religion n’abat et n’amollit point le cœur, elle l’ennoblit et l’élève; elle seule sait former de grands hommes : on est toujours petit quand on n’est grand que par la vanité. Ainsi la mollesse et l’oisiveté blessent également les règles de la piété et les devoirs de la vie civile; et le citoyen inutile n’est pas moins proscrit par l’Évangile que par la société.

52Mais l’ambition, ce désir insatiable de s’élever au-dessus et sur les ruines mêmes des autres; ce ver qui pique le cœur et ne le laisse jamais tranquille; cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours, qui forme les révolutions des états, et qui donne tous

53les jours à l’univers de nouveaux spectacles; cette passion, qui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, est un vice encore plus pernicieux aux empires que la paresse même.

54Déjà il rend malheureux celui qui en est possédé : l’ambitieux ne jouit de rien; ni de sa gloire, il la trouve obscure; ni de ses places, il veut monter plus haut; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance; ni des hommages qu’on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu’il est obligé de rendre lui-même; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu’il faut la partager avec ses concurrents; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu’il est obligé d’être plus tranquille : c’est un Aman, l’objet souvent des désirs et de l’envie publique, et qu’un seul honneur refusé à son excessive autorité rend insupportable à lui-même.

55L’ambition le rend donc malheureux; mais de plus elle l’avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir! Il faut paroître, non pas tel qu’on est, mais tel qu’on nous souhaite. Bassesse d’adulation; on encense et on adore l’idole qu’on méprise : bassesse de lâcheté; il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts, et les recevoir presque comme des grâces : bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi, et ne penser que d’après les autres : bassesse de déréglement; deve-

56nir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons, et entrer en part de leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs grâces : enfin bassesse même d’hypocrisie ; emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l’homme de bien pour parvenir, et faire servir à l’ambition la religion même qui la condamne. Ce n’est point là une peinture imaginée; ce sont les mœurs des cours, et l’histoire de la plupart de ceux qui y vivent.

57Qu’on nous dise après cela que c’est le vice des grandes âmes : c’est le caractère d’un cœur lâche et rampant ; c’est le trait le plus marqué d’une âme vile. Le devoir tout seul peut nous mener à la gloire : celle qu’on doit aux bassesses et aux intrigues de l’ambition porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore ; elle ne promet les royaumes du monde et toute leur gloire qu’à ceux qui se prosternent devant l’iniquité, et qui se dégradent honteusement euxmêmes : Si cadens adorcivcris me. 1 On reproche toujours vos bassesses à votre élévation ; vos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées ; et les titres de vos honneurs et de vos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de votre ignominie. Mais, dans l’esprit de l’ambitieux, le succès couvre la honte des moyens :

58il veut parvenir, et tout ce qui le mène là est la seule gloire qu’il cherche : il regarde ces vertus romaines qui ne veulent rien devoir qu’à la probité, à l’honneur et aux services, comme des vertus de roman et de théâtre, et croit que l’élévation des sentiments pouvoit faire autrefois les héros de la gloire, mais que c’est la bassesse et l’avilissement qui fait aujourd’hui ceux de la fortune.

59Aussi l’injustice de cette passion en est un dernier trait encore plus odieux que ses inquiétudes et sa honte. Oui, mes Frères, un ambitieux ne connoît de loi que celle qui le favorise : le crime qui l’élève est pour lui comme une vertu qui l’ennoblit. Ami infidèle, l’amitié n’est plus rien pour lui dès qu’elle intéresse sa fortune : mauvais citoyen, la vérité ne lui paroît estimable qu’autant quelle lui est utile : le mérite qui entre en concurrence avec lui est un ennemi auquel il ne pardonne point ; l’intérêt public cède toujours à son intérêt propre : il éloigne des sujets capables, et se substitue à leur place; il sacrifie à ses jalousies le salut de l’état ; et il verroit avec moins de regret les affaires publiques périr entre ses mains que sauvées par les soins et par les lumières d’un autre.

60Telle est l’ambition dans la plupart des hommes, inquiète, honteuse, injuste. Mais, Sire, si ce poison gagne et infecte le cœur du prince; si le sou-

61verain, oubliant qu’il est le protecteur de la tranquillité publique, préfère sa propre gloire à l’amour et au salut de ses peuples; s’il aime mieux conquérir des provinces que régner sur les cœurs ; s’il lui paroît plus glorieux d’être le destructeur de ses voisins que le père de son peuple; si le deuil et la désolation de sés sujets est le seul chant de joie qui accompagne ses victoires ; s’il fait servir à lui seul une puissance qui ne lui est donnée que pour rendre heureux ceux qu’il gouverne; en un mot, s’il n’est roi que pour le malheur des hommes, et que, comme ce roi de Babylone, il ne veuille élever la statue impie, l’idole de sa grandeur, que sur les larmes et les débris des peuples et des nations; grand Dieu! quel fléau pour la terre! quel présent faites-vous aux hommes dans votre colère en leur donnant un tel maître!

62Sa gloire, Sire, sera toujours souillée de sang : quelque insensé chantera peut-être ses victoires; mais les provinces, les villes, les campagnes en pleureront : on lui dressera des monuments superbes pour immortaliser ses conquêtes; mais les cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs sous lesquels des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui seront des mo-

63numents lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. Il aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non comme un fleuve majestueux pour y porter la joie et l’abondance : son nom sera écrit dans les annales de la postérité parmi les conquérants, mais il ne le sera pas parmi les bons rois ; et l’on ne rappellera l’histoire de son règne que pour rappeler le souvenir des maux qu’il a faits aux hommes. Ainsi son orgueil, 1 dit l’Esprit de Dieu, sera monté jusqu’au ciel; sa tête aura touché dans les nuées ; ses succès auront égalé ses désirs ; et tout cet amas de gloire ne sera plus à la fin qu’un monceau de boue qui ne laissera après elle que l’infection et l’opprobre.

64Grand Dieu! vous qui êtes le protecteur de l’enfance des rois, et surtout des rois pupilles, éloignez tous ces pièges de l’enfant précieux que vous nous avez laissé dans votre miséricorde. Il peut vous dire, comme autrefois un roi selon votre cœur : a Mon père et ma mère m’ont abandonné. 3 » A peine avois-je les yeux ouverts à la lumière, qu’une mort prématurée les ferma en même temps à Adélaïde qui m’avoit porté dans son sein, et dont les traits aimables et majestueux sont encore peints sur mon visage; et au prince pieux de qui

651 Si ascenderit usque ad cœlum superbia ejus, et caput ejus nubes tetigerit, quasi sterquilinium in fine perdetur. ( Job. 10. 6. y. )

66je tiens la vie, et dont les sentiments religieux seront toujours gravés dans mon cœur : Pater meus et mater mea dereliquerunl me. Mais vous, Seigneur, qui êtes le père des rois et le Dieu de mes pères, vous m’avez pris sous votre protection et mis à couvert sous l’ombre de vos ailes et de votre bonté paternelle : Dominus aulem assumpsit me. 1

67Grand Dieu! gardez donc son innocence comme un trésor encore plus estimable que sa couronne; faites -la croître avec son âge; prenez son cœur entre vos mains, et que le feu impur de la volupté ne profane jamais un sanctuaire que vous vous êtes réservé depuis tant de siècles : Custodi innocentiam. a

68Voyez ces semences de droiture et de vérité que vous avez jetées dans son âme; cet esprit de justice et d’équité qui se développe de jour en jour, et qui paroît être né avec lui; cette aversion naissante pour les artifices et les fausses louanges du flatteur; et ne permettez pas que l’adulation corrompe jamais ces présages heureux de notre félicité future : Et vide cequitatem. 3

69Qu’il règne pour notre bonheur et il régnera pour sa gloire. Que son unique ambition soit de. rendre ses sujets heureux ; que son titre le plus chéri soit celui de roi bienfaisant et pacifique : il

70ne sera grand qu’autant qu’il sera cher à son peuple. Qu’il soit le modèle de tous les bons rois; et que ce prince pacifique puisse laisser encore après lui des princes qui lui ressemblent ! Quoniam sunt reliquiœ homini pacifico. 1 Recevez ces vœux, ô mon Dieu ! et qu’ils soient pour nous les gages de la tranquillité de la vie présente et l’espérance de la vie future!

IIILe second dimanche de Carême. Sur le respect que les grands doivent à la Religion.#

1Et ecce apparuerunt illis Moyses et Elias cum Jesu loquentes.

2En même temps ils virent paroitre Moïse et Élie qui s’entretenaient avec Jésus. Matth. 17. 3.

3Ce sont les deux plus grands hommes qui eussent encore paru sur la terre qui viennent aujourd’hui sur la montagne sainte rendre hommage à la gloire et à la grandeur de Jésus-Christ :

4Moïse, ce dieu de Pharaon, ce législateur des peuples, ce vainqueur des rois, ce maître de la nature, et plus grand encore par le titre de serviteur fidèle de la maison du Seigneur.

5Élie, cet homme miraculeux, la terreur des princes impies, qui pou voit faire descendre le feu du ciel, ou s’y élever lui-même sur un char de gloire et de lumière, et plus célèbre encore par le zèle saint qui le dévoroit que par toutes les merveilles qui accompagnèrent sa vie.

6Cependant l’un et l’autre n’avoient été grands que parce qu’ils avoient été les images de JésusChrist. Ils viennent donc adorer celui qu’ils avoient figuré, et rendre à ce divin original la puissance et la gloire qui appartiennent à lui seul, et dont ils n’avoient été eux-mêmes que comme les précurseurs et les dépositaires.

7Telle est, Sire, la destinée des princes et des grands de la terre. Ils ne sont grands que parce qu’ils sont les images de la gloire du Seigneur et les dépositaires de sa puissance. Ils doivent donc soutenir les intérêts de Dieu, dont ils représentent la majesté, et respecter la religion, qui seule les rend eux -mêmes respectables.

8Je dis la respecter : elle exige d’eux un respect de fidélité, figuré par Moïse, qui leur en fasse observer les maximes ; et un respect de zèle, représenté dans Élie, qui les rende protecteurs de sa doctrine et de sa vérité.

9Fidèles dans l’observance de ses maximes ; zélés dans la défense de sa doctrine et de sa vérité. Ave, Maria.

10Sire, être né grand et vivre en chrétien n’ont rien d’incompatible, ni dans les fonctions de l’autorité, ni dans les devoirs de la religion : ce seroit dégrader l’Évangile et adopter les anciens blasphèmes de ses ennemis, de le regarder comme la religion du peuple et une secte de gens obscurs.

11Il est vrai que les Césars, et les puissants selon le siècle ne crurent pas d’abord en Jésus- Christ : mais ce n’est pas que sa doctrine réprouvât leur état; elle ne réprouvoit que leurs vices : il falloit même montrer au monde que la puissance de Dieu n’avoit pas besoin de celle des hommes; que le crédit et l’autorité du siècle étoient inutiles à une doctrine descendue du ciel ; qu’elle se suffisoit à elle-même pour s’établir dans l’univers; que toutes les puissances du siècle, en se déclarant contre elle et en la persécutant, dévoient l’affermir; et que, si elle n’eût pas eu d’abord les grands pour ennemis, elle eût manqué du principal caractère qui les rendit ensuite ses disciples.

12La loi de l’Évangile est donc la loi de tous les états ; plus même la naissance nous élève au-dessus des autres hommes, plus la religion nous fournit des motifs de fidélité envers Dieu. Je dis des motifs de reconnoissance et de justice.

13Oui, mes Frères, ce n’est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissants. Dieu, dès le commencement des siècles, vous avoit destiné cette gloire temporelle, marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l’éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui aviezvous fait pour être ainsi préférés au reste des hommes, et à tant d’infortunés surtout qui ne se nourrissent que d’un pain de larmes et d’amertume? Ne sont-ils pas comme vous l’ouvrage de ses mains et rachetés du même prix? n’ètes-vous pas sorti de la même boue? n’ètes-vous pas peutêtre chargés de plus de crimes? le sang dont vous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes, ne coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain? Vous avez reçu de la nature un nom plus glorieux ; mais en avez - vous reçu une àme d’une autre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle des hommes les plus vulgaires? Qu’avez-vous au-dessus d’eux devant celui qui ne connoît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce? Cependant Dieu, leur père comme le vôtre, les livre au travail, à la peine, à la misère et à l’affliction ; et il ne réserve pour vous que la joie, le repos, l’éclat et l’opulence : ils naissent pour souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur, pour fournir de

14leurs peines et de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos profusions; pour traîner, si j’ose parler ainsi, comme de vils animaux le char de votre grandeur et de votre indolence. Cette distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous a-t-elle jamais été seulement l’objet de vos réflexions, loin de l’être de votre reconnoissance? Vous vous êtes trouvés, en naissant, en possession de tous ces avantages; et, sans remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru qu’ils vous étoient dus, parce que vous en aviez toujours joui. Hélas! vous exigez de vos créatures une reconnoissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujettissement si déclaré de ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs; ils ne sauroient sans crime oublier un instant ce qu’ils vous doivent; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit qui vous les assujettit pour toujours. Mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu ne lui feroient que des ingrats et des rebelles!

15Ainsi, mes Frères, plus vous avez reçu de lui, plus il attend de vous. Mais, hélas! cette loi de reconnoissance que tout ce qui vous environne vous annonce, et qui devroit être, pour ainsi dire, écrite sur les portes et sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l’éclat de vos

16dignités et de vos vêtements, n’est point même écrite dans votre cœur! Dieu reprendra ses propres dons, mes Frères, puisque, loin de lui en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre lui-même : ils ne passeront point à votre postérité; il transportera cette gloire à une race plus fidèle : vos descendants expieront peut-être dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude; et les débris de votre élévation seront comme un monument éternel où le doigt de Dieu écrira jusqu’à la fin l’usage injuste que vous en avez fait.

17Que dis-je! il multipliera peut-être ses dons; il vous accablera de nouveaux bienfaits ; il vous élèvera encore plus haut que vos ancêtres : mais il vous favorisera dans sa colère ; ses bienfaits seront des châtiments; votre prospérité consommera votre aveuglement et votre orgueil; ce nouvel éclat ne sera qu’un nouvel attrait pour vos passions ; et l’accroissement de votre fortune verra croître dans le même degré vos dissolutions, votre irréligion et votre impénitence.

18C’est donc une erreur, mes Frères, de regarder la naissance et le rang comme un privilège qui diminue et adoucit à votre égard vos devoirs envers Dieu et les règles sévères de l’Évangile. Au contraire, il exigera plus de ceux à qui il aura plus donné; ses bienfaits deviendront la mesure de vos

19devoirs; et, comme il vous a distingués des autres hommes par des largesses plus abondantes, il demande que vous vous en distinguiez aussi par une plus grande fidélité. Mais, outre la reconnoissance qui vous y engage, plus tout allume les passions dans votre état, plus vous avez besoin de vigilance pour vous défendre. Il faut aux grands de grandes vertus : la prospérité est comme une persécution continuelle contre la foi; et si vous n’avez pas toute la force et le courage des saints, vous aurez bientôt plus de vices et de foiblesses que le reste des hommes.

20Mais d’ailleurs sur quoi prétendez -vous que Dieu doit se relâcher en votre faveur, et exiger moins de vous que du commun des fidèles? Avezvous moins de plaisirs à expier? votre innocence est-elle le titre qui vous donne droit à son indulgence? vous êtes- vous moins livrés aux désirs de la chair pour vous croire plus dispensés des violences qui la mortifient et la punissent ? Votre élévation a multiplié vos crimes, et elle adouciroil votre pénitence? vos excès vous distinguent encore plus du peuple que votre rang, et vous prétendriez trouver là-dessus dans la religion des exceptions qui vous fussent favorables?

21Quelle idée de la Divinité avons -nous, mes Frères! quel dieu de chair et de sang nous formons-nous! Quoi! dans ce jour terrible où Dieu

22seul sera grand ; où le roi et l’esclave seront confondus; où les œuvres seules seront pesées, Dieu n 'exercerait que des jugements favorables envers ces hommes que nous appelons grands; ces hommes qu’il avoit comblés de biens, qui avoient été les heureux de la terre, qui s’étoient fait icibas une injuste félicité, et qui, oubliant presque tous l’auteur de leur prospérité, n’avoient vécu que pour eux-mêmes? et il s’armerait alors de toute sa sévérité contre le pauvre qu’il avoit toujours affligé? et il réserverait toute la rigueur de ses jugements pour des infortunés qui n’avoient passé que des jours de deuil et des nuits laborieuses sur la terre* et qui souvent l’avoient béni dans leur affliction, et invoqué dans leur délaissement et leur amertume? Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements seront équitables.

23Mais, Sire, quand ces motifs de justice et de reconnoissance n’engageroient pas les grands à la fidélité qu’ils doivent par tant de titres à Dieu, que de motifs n’en trouvent-ils pas encore en euxmêmes !

24N’est-ce pas en effet la sagesse et la crainte de Dieu toute seule qui peut rendre les princes et les grands plus aimables aux peuples? C’est par elle, disoit autrefois un jeune roi, que je deviendrai illustre parmi les nations; que les vieillards respecteront ma jeunesse; que les princes qui sont

25autour de mon trône baisseront par respect les yeux devant moi; que les rois voisins, quelque redoutables qu’ils soient, me craindront; que je serai aimé dans la paix et redouté dans la guerre :

26Per hanc timebunt me reges horrendi : in multitudine videbor bonus, et in bello fortis. 1 C’est par elle que mon règne sera agréable à votre peuple, ô mon Dieu! que je le gouvernerai justement, et que je serai digne du trône de mes pères : Per hanc disponam populum luum juste, et ero dignus sedium patris mei. 2

27Non, Sire, ce ne sera ni la force de vos armées, ni l’étendue de votre empire, ni la magnificence de votre cour qui vous rendront cher à vos peuples: ce seront les vertus qui font les bons rois,, la justice, l’humanité, la crainte de Dieu. Vous êtes un grand roi par votre naissance; mais vous ne pouvez être un roi cher à vos peuples que par »

28vos vertus. Les passions qui nous éloignent de Dieu nous rendent toujours injustes et odieux aux hommes ; les peuples souffrent toujours des vices du souverain : tout ce qui outre l’autorité l’affoiblit et la dégrade ; les princes dominés par les passions sont toujours des maîtres incommodes et bizarres; le gouvernement n’a plus de règle quand le maître lui-même n’en a point : ce n’est plus la sagesse et l’intérêt public qui président

29aux conseils, c’est l’intérêt des passions : le caprice et le goût forment les décisions que devoit dicter l’amour de l’ordre, et le plaisir devient le grand ressort de toute la prudence de l’empire. Oui, Sire, la sagesse et la piété du souverain toute seule peut faire le bonheur des sujets; et le roi qui craint Dieu est toujours cher à son peuple.

30Mais si la crainte de Dieu rend dans les princes et les grands l’autorité aimable, c’est elle encore. Sire, qui la rend glorieuse. Tous les biens et tous les succès, disoit encore un sage roi, me sont venus avec elle, et c’est par elle que l’honneur et la gloire m’ont toujours accompagné : Et innunierabilis honestas per matins illius. 1 Dieu ne prend pas sous sa protection ceux qui ne vivent pas sous ses ordres.

31Je sais que l’impie prospère quelquefois, qu’il paroît élevé comme le cèdre du Liban, et qu’il semble insulter le ciel par une gloire orgueilleuse qu’il ne croit tenir que de lui-même. Mais attendez : son élévation va lui creuser elle-même son précipice : la main duSeigneur l’arrachera bientôt de dessus la terre : la fin de l’impie est presque toujours sans honneur; tôt ou tard il faut enfin que cet édifice d’orgueil et d’injustice s’écroule: la honte et les malheurs vont succéder ici-bas à la gloire de ses succès : on le verra peut-être traîner

32une vieillesse triste et déshonorée; il finira par l’ignominie; Dieu aura son tour, et la gloire de l’homme injuste ne descendra pas avec lui dans le tombeau.

33Repassez sur les siècles qui nous ont précédés, comme disoit autrefois un prince juif à ses enfants: Cogitate generationes singulas ; l et vous verrez que le Seigneur a toujours soufflé sur les races orgueilleuses, et en a fait sécher la racine; que la prospérité des impies n’a jamais passé à leurs descendants; que les trônes eux-mêmes, et les successions royales ont manqué sous des princes fainéants et efféminés; et que l’histoire des crimes et des excès des grands est en même temps l’histoire de leurs malheurs et de leur décadence.

34Mais enfin. Sire, en quoi les princes et les grands sont moins excusables lorsqu’ils abandonnent Dieu, c’est que d’ordinaire ils naissent avec des inclinations plus nobles et plus heureuses pour la vertu que le peuple.

35J’étois encore enfant, disoit le roi Salomon, mais je me trouvois déjà les lumières d’un âge avancé, et je sentois que je devois à ma naissance une âme bonne et des sentiments plus élevés que ceux des autres hommes : Puer autem erain inge niosus, et sortilus surn animam bonam. 2

36jette dans le cœur des grands et des princes des semences et comme une tradition naturelle de vertu. Le peuple, livré en naissant à un naturel brut et inculte, ne trouve en lui, pour les devoirs sublimes de la foi, que la pesanteur et la bassesse d’une nature laissée à elle-même : les bienséances inséparables du rang, et qui sont comme la première école de la vertu, ne gênent pas ses passions : l’éducation fortifie le vice de la naissance; les objets vils qui l’environnent lui abattent le cœur et les sentiments ; il ne sent rien au-dessus de ce qu’il est; né dans les sens et dans la boue, il s’élève difficilement au-dessus de lui-même. Il y a dans les maximes de l’Évangile une noblesse et une élévation où les cœurs vils et rampants ne sauroient atteindre : la religion, qui fait les grandes âmes, ne paroît faite que pour elles; et il faut être grand, ou le devenir, pour être chrétien.

37Je n’ignore pas que la grâce supplée à la nature; que la chair et le sang ne donnent aucun droit au royaume de Dieu ; que les premiers héros de la foi sortirent d’entre le peuple; que les vases de boue, entre les mains de l’ouvrier souverain, deviennent bientôt des vases de gloire et de magnificence; et que tout chrétien est né grand, parce qu’il est né pour le ciel.

38Mais une haute naissance nous prépare, pour ainsi dire, aux sentiments nobles et héroïques

39qu’exige la foi : un sang plus pur s’élève plus aisément; il en doit moins coûter de vaincre les passions à ceux qui sont nés pour remporter des victoires : le mensonge et la duplicité entrent plus difficilement dans un cœur à qui la vérité ne sauroit nuire, et qui n’a rien à craindre ni à espérer des hommes : l’espérance d’une fortune éclatante ne peut corrompre la probité de ceux qui ne voient plus de fortune au-dessus de la leur, et qui tiennent en leurs mains la fortune et la destinée publique : le respect humain n’intimide et n’airéte plus la vertu des grands, eux que tout le monde fait gloire d’imiter, et dont les mœurs deviennent toujours la loi de la multitude : la bassesse de la débauche et de la dissolution trouve moins d’accès dans une âme que la naissance destine à de grandes choses : la règle et les devoirs sont moins étrangers à ceux qui sont établis pour maintenir l’ordre et la règle parmi les peuples : s’ils sont entourés de plus de pièges, ils trouvent en eux plus de freins et plus de ressources : la nature toute seule a environné leur âme d’une garde d’honneur et de gloire : enfin les premiers penchants dans les grands sont pour la vertu, et ils dégénèrent dès qu’ils les tournent au vice. Ils doivent donc à la religion un respect de fidélité qui leur en fasse observer les maximes; mais ils lui doivent encore un respect

40de zèle qui les rende défenseurs de sa doctrine et de sa vérité.

41La religion est la lin de tous les desseins de Dieu sur la terre : tout ce qu’il a fait ici-bas, il ne l’a fait que pour elle; tout doit servir à l’agrandissement de ce royaume de Jésus-Christ. Les vertus et les vices, les grands et le peuple, les bons et les mauvais succès, l’abondance ou les calamités publiques, l’élévation ou la décadence des empires, tout enfin, dans l’ordre des conseils éternels, doit coopérer à la formation et à l’accroissement de cette sainte Jérusalem. Les tyrans l’ont purifiée par les persécutions; les fidèles la perpétuent par la charité; les incrédules et les libertins l’éprouvent et l’affermissent par les scandales : les j ustes sont les témoins de sa foi; les pasteurs, les dépositaires de sa doctrine; les princes et les puissants, les protecteurs de sa vérité.

42Ce n’est pas assez pour eux d’obéir à ses lois; c’est le devoir de tout fidèle : la majesté de son culte, la sainteté de ses maximes, le dépôt de sa vérité doivent trouver une sûre protection dans leur autorité et dans leur zèle.

43nore plus la religion que de voir les grands et les princes confondus au pied des autels avec le reste des fidèles, dans les devoirs communs et extérieurs de la foi : c’est à eux à opposer leurs hommages publics et respectueux dans le temple saint aux irrévérences et aux profanations publiques, et à venir montrer à la multitude combien il est indécent à des sujets de paroître sans pudeur et sans contrainte au pied du sanctuaire, devant lequel les princes et les rois eux-mêmes s’anéantissent : ils doivent cet exemple aux peuples, et ce respect à la majesté du culte saint. Hélas! ils regardent comme une bienséance de leur rang d’autoriser par leur présence les plaisirs publics, et ils crob roient souvent se dégrader en paroissant à la tête des cantiques de joie et des solennités saintes de la religion! Ils se font un intérêt d’état de donner du crédit par leur exemple aux amusements du théâtre et aux vains spectacles du siècle : l’Eglise est-elle donc moins intéressée que leurs exemples en donnent aux spectacles sacrés et religieux de la foi ?

44Les plaisirs publics n’ont pas besoin de protection. Hélas ! la corruption des hommes leur répond assez de la perpétuité de leur crédit et de leur durée; et s’ils sont nécessaires aux états, l’autorité n’a que faire de s’en mêler : de tous les besoins publics, c’est celui qui court le moins de risque.

45Mais les devoirs de la religion, qui ne trouvent rien pour eux dans nos cœurs, il faut que de grands exemples les soutiennent : le culte achève de s’avilir dès que les princes et les grands le négligent : Dieu ne paroit plus si grand, si j’ose parler ainsi, dès qu’on ne compte que le peuple parmi ses adorateurs : sa parole n’est plus écoutée, ou perd tous les jours son autorité, dès qu’elle n’est plus destinée qu’à être le pain des pauvres et des petits : les devoirs publics de la piété sont abandonnés; tout tombe et languit, si la religion du prince et des grands ne le soutient et ne le ranime. C’est ici où l’intérêt du culte se trouve mêlé avec celui de l’état; où il importe au souverain de maintenir et les dehors augustes de la religion, et l’unité de sa doctrine, qui soutiennent eux-mêmes le trône, et d’accoutumer ses sujets à rendre à Dieu et à l’Église le respect et la soumission qui leur sont dus, de peur qu’ils ne les lui refusent ensuite à lui-même. Les troubles de l’Église ne sont jamais loin de ceux de l’état; on ne respecte guère le joug des puissances quand on est parvenu à secouer le joug de la foi : et l’hérésie a beau se laver de cet opprobre, elle a partout allumé le feu de la sédition; elle est née dans la révolte; en ébranlant les fondements de la foi, elle a ébranlé les trônes et les empires; et partout, en formant des sectateurs, elle a formé

46des rebelles : elle a beau dire que les persécutions des princes lui mirent en main les armes d’une juste défense; l’Église n’opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté; sa foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tyrans : ce ne fut pas en répandant le sang de ses ennemis qu’elle multiplia ses disciples; le sang de ses martyrs tout seul fut la semence de ses fidèles : ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l’univers comme des lions pour porter partout le meurtre et le carnage, mais comme des agneaux pour être eux -mêmes égorgés : ils prouvèrent, non en combattant, mais en mourant pour la foi, la vérité de leur mission : on devoit les traîner devant les rois pour y être jugés comme des criminels, et non pour y paroître les armes à la main et les forcer de leur être favorables : ils respectoient le sceptre dans des mains même profanes et idolâtres, et ils auroient cru déshonorer et détruire l’œuvre de Dieu, en recourant, pour l’établir, à des ressources humaines.

47Les princes affermissent donc leur autorité en affermissant l’autorité de la religion. Aussi c’est à eux que le culte doit sa première magnificence : ce fut sous les plus grands rois de la race de David que le temple du Seigneur vit revivre sa gloire et sa majesté : les Césars, sous l’Évangile, tirèrent l’Église de l’obscurité où les persécutions l’avoient

48laissée : les Charlemagne, les saint Louis, relevèrent l’éclat de leur règne en relevant celui du culte; et les monuments publics de leur piété, que les temps n’ont pu détruire, et que nous respectons encore parmi nous, font plus d’honneur à leur mémoire que les statues et les inscriptions qui, en immortalisant les victoires et les conquêtes, n’immortalisent d’ordinaire que la vanité des princes et le malheur des sujets.

49Mais les mêmes motifs qui obligent les grands à soutenir la majesté et la décence extérieure du culte les rendent en même temps protecteurs de la sainteté de ses maximes : il faut qu’ils apprennent au peuple à respecter la piété, en respectant eux-mêmes ceux qui la pratiquent ; c’est une protection publique qu’ils doivent à la vertu.

50Oui, Sire, les gens de bien sont la seule source du bonheur et de la prospérité des empires : c’est pour eux seuls que Dieu accorde aux peuples l’abondance et la tranquillité. S’il se fût trouvé dix justes dans Sodôme, le feu du ciel ne seroit jamais tombé sur cette ville criminelle. L’état périroit, le trône seroit renversé, nos villes abîmées et réduites en cendres, et nous aurions le même sort que Sodôme et Gomorrhe, si Dieu ne voyoit encore au milieu de nous des serviteurs fidèles ; s’il ne nous laissoit encore une semence sainte : si l’innocence peut-être de l’enfant auguste et pré*

51cieux, la seule semence qui nous reste du sang de nos rois, n’arrétoit les foudres que la dissolution publique de nos mœurs auroit dû déjà attirer sur nos têtes : Nisi Dominus reliquisset nobis semen, sicut Sodoma facti essemus, et sicut Gomorrha similes fujssemus. 1 Les princes, Sire, sont donc intéressés à protéger la vertu, puisque les empires et les monarchies, et le monde entier ne subsistera que tant qu’il y aura de la vertu sur la terre.

52Mais ce n’est pas, Sire, par un simple respect que les princes doivent honorer les gens de bien : c’est par la confiance; ils ne trouveront d’amis fidèles que ceux qui sont fidèles à Dieu : c’est par les emplois publics; l’autorité n’est sûre et bien placée qu’entre les mains de ceux qui le craignent: c’est par des préférences; les grands talents sont quelquefois les plus dangereux, si la crainte de Dieu ne sait les rendre utiles : c’est par l’accès auprès de leur personne; la familiarité n’a rien à craindre de ceux qui respecteroient même nos rebuts et nos mauvais traitements : c’est enfin par les grâces; nos bienfaits ne sauroient faire des ingrats de ceux que le devoir tout seul et la conscience nous attache.

53Quel bonheur, Sire, pour un siècle, pour un empire, pour les peuples, lorsque Dieu leur

54donne dans sa miséricorde des princes favorables à la piété! Par eux croissent et s’animent les talents utiles à l’Église : par eux se forment et sont protégés des ouvriers fidèles destinés à répandre la science du salut, à arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ, et, à ranimer la foi par des ouvrages pleins de l’esprit qui les a dictés : par eux s’élèvent au milieu de nous des maisons saintes, des établissements pieux, où l’innocence est préservée, où le vice sauvé du naufrage trouve un port heureux : par eux enfin nos neveux trouveront encore ces ressources publiques de salut, monuments heureux qui perpétuent la piété dans les empires, qui assurent aux princes la reconnoissance des âges à venir, qui mettent la postérité dans leurs intérêts, et qui les rendent les héros de tous les siècles.

55Non, Sire, la gloire des monuments que l’orgueil ou l’adulation ont élevés sera ou ensevelie dans l’oubli par le temps, ou effacée par les censures et les jugements plus équitables de la postérité : les races futures disputeront à la plupart des souverains les titres et les honneurs que leur siècle leur aura déférés; mais la gloire des secours publics accordés à la piété, et qui subsisteront après eux, ne leur sera pas disputée, et quelque grand qu’ait.été le roi que nous pleurons encore, de tous les monuments élevés si justement pour

56immortaliser la gloire de son règne, les deux édifices pieux et augustes où la valeur d’un côté, et la noblesse du sexe de l’autre, trouveront jusqu’à la fin des ressources sûres et publiques, sont les titres qui lui répondent le plus des éloges et des actions de grâces de la postérité.

57Tel est le zèle de protection que les princes et les grands doivent à la sainteté des maximes de la religion : mais ils le doivent encore au dépôt sacré de sa doctrine et de sa vérité ; et notre siècle surtout, ou l’irréligion fait tant de progrès, doit encore plus réveiller là-dessus leur attention et leurzèle.

58J’avoue que les impies ont été de tous les siècles ; que chaque âge et chaque nation a vu des esprits noirs et superbes dire non-seulement dans le cœur et en secret, mais oser blasphémer tout haut qu’il n’y a point de Dieu; et que, dès le temps même de Salomon, où le souvenir des merveilles du Seigneur en Égypte et dans le désert étoit encore si récent, ils proposoient déjà, contre tout culte rendu au Très -Haut, ces doutes impies qui sont devenus le langage vulgaire de l’incrédulité.

59Mais, s’il a paru autrefois des impies, le monde lui-même les a regardés avec horreur ; et ces ennemis de Dieu n’ont paru sur la terre que pour être comme le rebut et l’anathème de tous les hommes.

60Aujourd’hui, hélas! l’impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire : c’est un titre qui honore; et souvent on se le donne à soimême par une affreuse ostentation, tandis que la conscience n’ose encore secouer le joug, et nous le refuse. Aujourd’hui c’est un mérite qui donne accès auprès des grands; qui relève, pour ainsi dire, la bassesse du nom et de la naissance; qui donne à des hommes obscurs, auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité dont nos mœurs mêmes, toutes corrompues quelles sont, rougissent; et l’impiété, qui devrait avilir l’éclat même de la naissance et de la gloire, décore et ennoblit l’obscurité et la roture. Ce sont les grands qui ont donné du crédit à l’impie; c’est à eux à le dégrader et à le confondre.

61Quelle honte pour la religion, mes Frères ! les plus grands hommes du paganisme ne parloient qu’avec respect des superstitions de l’idolâtrie, dont ils connoissoient la puérilité et l’extravagance : ils pensoient avec les sages, et ils n’osoient parler que comme le peuple : ils n’auroient osé, avec toute leur réputation et leurs lumières, in-< sulter tout haut un culte si insensé, mais que la majesté des lois de l’empire et l’ancienneté rendoit respectable; et Socrate lui-même, l’honneur de la Grèce, ce premier philosophe du monde, si estimé de tous les siècles, et qui devoit être si

62cher au sien, perd la vie par un arrêt public d’Athènes, pour avoir parlé avec moins de circonspection de ces dieux bizarres auxquels ses citoyens dévoient moins de respect et d’honneur qu’à lui-même.

63Et parmi nous le Dieu du ciel et de la terre est insulté hautement, sans que le zèle public se réveille! et sous l’empire même de la foi, des hommes vils et ignorants font des dérisions publiques d’une doctrine descendue du ciel, et on applaudit à l’impiété ! et, dans un royaume où le titre de chrétien honore nos rois, l’incrédulité impunie devient même un titre d’honneur pour des sujets! Les vaines idoles auroient donc eu le ministère public pour vengeur contre les savants et les sages ; et le seul Dieu véritable ne l’auroit pas contre les libertins et les insensés !

64Vengez l’honneur de la religion, vous, mes Frères, dont les illustres ancêtres en ont été les premiers dépositaires, et dont vous devez être par conséquent les premiers défenseurs: éloignez l’impie d’auprès de vous; n’ayez jamais pour amis les ennemis de Dieu : il y a tant de dignité pour les grands à ne pas souffrir qu’on insulte et qu’on avilisse devant eux la foi de leurs pères ! ce doit être, pour vous, manquer de respect à votre rang, que d’en manquer en votre présence à la religion que vous professez; c’est un langage indécent qui

65blesse les égards et les attentions qui vous sont dues : on vou sméprise en méprisant devant vous le Dieu que vous adorez. N’écoutez donc qu’avec une indignation qui ferme la bouche à l’incrédule les discours de l’incrédulité : comme c’est la vanité seule qui fait les impies, ils seront rares dès qu’ils seront méprisés.

66Ayez vous-mêmes un noble et religieux respect pour les vérités de la religion. La véritable élévation de l’esprit, c’est de pouvoir sentir toute la majesté et toute la sublimité de la foi : les grandes lumières nous conduisent elles-mêmes à la soumission ; l’incrédulité est le vice des esprits foibles et bornés : c’est tout ignorer que de vouloir tout connbître : les contradictions et les abîmes de l’impiété sont encore plus incompréhensibles que les mystères de la foi ; et il y a encore moins de ressource pour la raison à secouer tout joug qu’à obéir et à se soumettre.

67Que votre respect et votre zèle pour la religion de vos pères cultive et fasse croître celui du jeune prince auprès duquel vos noms et vos dignités vous attachent, et dont l’éducation est, pour ainsi dire, confiée à tous ceux qui ont l’honneur de l’approcher de plus près : qu’il retrouve en vous les premiers témoins de la foi que ses ancêtres placèrent sur le trône : que le zèle pour la défense de l’Église qui coule en lui avec le sang

68soit encore réveillé et animé par vos exemples : que les erreurs et les profanes nouveautés soient les premiers ennemis qu’il se propose de combattre; et qu’il soit encore plus jaloux qu’on ne touche point aux anciennes bornes de la foi qu’à celles de la monarchie.

69Que la tranquillité de son règne, ô mon Dieu ! devienne celle de l’Eglise : que les troubles qui l’agitent soient calmés avant qu’il puisse les connoître : que la concorde et l’union rétablies parmi nous préviennent la sévérité de ses lois, et ne laissent plus rien à faire à son zèle : que son règne soit le règne de la paix et de la vérité ; que le lion et l’agneau vivent ensemble paisiblement sous son empire; et que cet enfant miraculeux, comme dit Isaïe, les mène encore et les voie réunis dans les mêmes pâturages : Et puer parvulus minabit eos. 1 Que le camp des infidèles et des Philistins ne se réjouisse plus de nos dissensions; et que, s’ils entendent encore des clameurs autour de l’arche, ce ne soient plus celles qui annoncent ses périls et des malheurs nouveaux, mais ses triomphes et sa gloire.

IVLe troisième dimanche de Carême. Sur le malheur des grands qui abandonnent Dieu.#

1Cum tmmHridus spiritus exœrit de homine, ambulat per loca inaquosa, quærens requiem, et non invenit.

2Lorsque l’esprit immonde est sorti d’un homme, il s en va par des lieux arides, cherchant du repos, et il n’en trouve point. Luc. ii. 2/ (.

3Cet esprit inquiet et immonde qui sort et rentre dans l’homme d’où il est sorti; qui change sans cesse de lieu; qui essaie de toutes les situations, et ne peut se plaire et se fixer dans aucune ; qui court toujours pour découvrir des sentiers agréables et délicieux, et qui ne marche jamais que par des lieux tristes et arides; qui

4cherche le repos et ne le trouve pas, c’est l’image de l’humeur et du caractère des grands de la terre, toujours plus inquiets, plus agités et plus malheureux que le simple peuple, dès que, livrés à leurs passions et à eux-mêmes, ils ont abandonné Dieu.

5C’est la figure naturelle de cet état d’élévation et de prospérité si envié du monde, et si peu digne d’envie selon Dieu. Le bonheur, Sire, n’est pas attaché à l’éclat du rang et des titres ; il n’est attaché qu’à l’innocence de la vie : ce n’est pas ce qui nous élève au-dessus des autres hommes qui nous rend heureux, c’est ce qui nous réconcilie avec Dieu. Tous portez la plus belle couronne de l’univers ; mais, si la piété ne vous aide à la soutenir, elle va devenir le fardeau même qui vous accablera. En un mot, point de bonheur où il n’y a point de repos, et point de repos où Dieu n’est point.

6Ainsi l’élévation toute seule ne fait pas le bonheur des grands, si elle n’est accompagnée de la vertu et de la crainte du Seigneur. Au contraire, plus on est grand, plus on vit malheureux, si l’on ne vit point avec Dieu.

7Vérité importante qui va faire le sujet de ce discours. Implorons, etc. Ave, Maria.

8Mais l’homme est né pour le ciel : il porte écrits dans son cœur les titres augustes et ineffaçables de son origine; il peut les avilir, mais il ne peut les effacer. L’univers entier seroit sa possession et son partage, qu’il sentirait toujours qu’il se dégrade, et ne se satisfait pas en s’y fixant : tous les objets qui l’attachent ici-bas l’arrachent, pour ainsi dire, du sein de Dieu, son origine et son repos éternel, et laissent une plaie de remords et d’inquiétude dans son âme qu’ils ne sauraient plus fermer eux-mêmes : il sent toujours la douleur secrète de la rupture et de la séparation; et tout ce qui altère son union avec Dieu le rend irréconciliable avec lui-même.

9Cependant nous nous promettons toujours icibas une injuste félicité. Nous courons tous dans cette terre aride, comme l’esprit de notre Évangile, après un bonheur et un repos que nous ne saurions trouver. A peine détrompés, par la possession d’un objet, du bonheur qui sembloit nous y attendre, un nouveau désir nous jette dans la même illusion; et passant sans cesse de l’espérance du bonheur au dégoût, et du dégoût à l’espérance, tout ce qui nous fait sentir notre méprise devient lui-même l’attrait qui la perpétue.

10être à craindre que pour le peuple. La bassesse de sa fortune laissant toujours un espace immenseau-dessus de lui, il seroit moins étonnant qu’il se figurât une félicité imaginaire dans les situations élevées où il ne peut atteindre, et qu’il crût, car tel est l’homme, que tout ce qu’il ne peut avoir, c’est cela même qui est le bonheur qu’il cherche.

11Mais l’édlat du rang, des titres et de la naissance, dissipe bientôt cette vaine illusion. On a beau- monter et être porté sur les ailes de la fortune au-dessus de tous les autres, la félicité se trouve toujours placée plus haut que nousmêmes : plus on s’élève, plus elle semble s’éloigner de nous : les chagrins et les noirs soucis montent et voïit s’asseoir même avec le souverain sur le trône : le diadème qui orne le front auguste des rois n’est souvent armé que de pointes et d’épines qui le déchirent; et les grands, loin d’être les plus heureux, ne sont que les tristes témoins qu’on ne peut l’être sans la vertu silr la terre.

12Il est vrai même que l’élévation nous rend plus malheureux, si elle ne nous rend pas plus fidèles à Dieu. Le6 passions y sont plus violentes, l’ennui plus à charge, la bizarrerie plus inévitable; c’està-dire, le vide de tout ce qui n’est pas Dieu, plus sensible et plus affreux.

13Les passions plus violentes. Oui, Sire, les passions font tous nos malheurs ; et tout ce qui les flatte et les irrite augmente nos peines. Un grand volupteux est plus malheureux et plus à plaindre que le dernier et le plus vil d’entre le peuple : tout lui aide à assouvir son injuste passion, et tout ce qui l’assouvit la réveille : ses désirs croissent avec ses crimes; plus il se livre à ses penchants, plus il en devient le jouet et l’esclave : sa prospérité rallume sans cesse le feu honteux qui le dévore, et le fait renaître de ses propres cendres : les sens, devenus ses maîtres, deviennent ses tyrans : il se rassasie de plaisirs, et sa satiété fait elle -même son supplice; et les plaisirs enfantent eux-mêmes, dit l’Esprit de Dieu, le ver qui le ronge et qui le dévore : Et dulcedo illius vermes. 1 Ainsi ses inquiétudes naissent de son abondance : ses désirs, toujours satisfaits, ne lui laissant plus rien à désirer, le laissent tristement avec lui-même : l’excès de ses plaisirs en augmente de jour en jour le vide ; et plus il en goûte, plus ils deviennent tristes et amers.

14Son rang même, ses bienséances, ses devoirs, ' Job. »4- > 0.

15tout empoisonne sa passion criminelle. Son rang; plus il est élevé, plus il en coûte pour la dérober aux regards et à la censure publique : ses bienséances; plus il en est jaloux, plus les alarmes ' qu’une indiscrétion ne trahisse ses précautions et ses mesures sont cruelles : ses devoirs; parce qu’il les faut toujours prendre sur ses plaisirs.

16Non, Sire, le trône où vous êtes assis a autour de lui encore plus de remparts qui le défendent contre la volupté que d’attraits qui l’y engagent: si tout dresse des pièges à la jeunesse des rois, tout leur tend les mains aussi pour les aider à les éviter. Donnez-vous à vos peuples à qui vous vous devez ; le poison de la volupté ne trouvera guère de moment pour infecter votre cœur; elle n’habite et ne se plaît qu’avec l’oisiveté et l’indolence : que les soins de la royauté en deviennent pour vous les plus chers plaisirs. Ce n’est pas régner de ne vivre que pour soi-même; les rois ne sont que les conducteurs des peuples : ils ont, à la ’jérité, ce nom et ce droit par la naissance; mais ils ne le méritent que par les soins et l’application. Aussi les règnes oisifs 'forment un vide obscur dans nos annales; elles n’ont pas daigné même compter les années de la vie des rois fainéants; il semble que, n’ayant pas régné euxmêmes, ils n’ont pas vécu : c’est un chaos qu’on a de la peine à éclaircir encore aujourd’hui ; loin

17de décorer nos histoires, ils ne font que les obscurcir et les embarrasser ; et ils sont plus connus par les grands hommes qui ont vécu sous leur règne que par eux-mêmes.

18Je ne parle pas ici de toutes les autres passions, qui, plus violentes dans l’élévation, font sur le cœur des grands des plaies plus douloureuses et plus profondes. L’ambition y est plus démesurée. Hélas! le citoyen obscur vit content dans la médiocrité de sa destinée : héritier de la fortune de ses pères, il se borne à leur nom et à leur état; il regarde sans envie ce qu’il ne pourroit souhaiter sans extravagance; tous ses désirs sont renfermés dans ce qu’il possède; et s’il forme quelquefois des projets d’élévation, ce sont de ces chimères agréables qui amusent le loisir d’un esprit oiseux, mais non pas des inquiétudes qui le dévorent.

19Au grand rien ne suffit, parce qu’il peut prétendre à tout : ses désirs croissent avec sa fortune ; tout ce qui est plus élevé que lui le fait paroître petit à ses yeux ; il est moins flatté de laisser tant d’hommes derrière lui que rongé d’en avoir encore qui le précèdent; il ne croit rien avoir, s’il n’a tout; son âme est toujours aride et altérée ; et il ne jouit de rien, si ce n’est de ses malheurs et de ses inquiétudes.

20Ce n’est pas tout : de l’ambition naissent les jalousies dévorantes ; et celte passion si basse et

21si lâche est pourtant le vice et le malheur des grands. Jaloux de la réputation d’autrui, la gloire qui ne leur appartient pas est pour eux comme une tache qui les flétrit et qui les déshonore : jaloux des grâces qui tombent à côté d’eux, ilsemble qu’on leur arrache celles qui se répandent sur les autres : jaloux de la faveur, on est digne de leur haine et de leur mépris dès qu’on l’est de l’amitié et de la confiance du maître : jaloux même des succès glorieux à l’état, la joie publique est souvent pour eux un chagrin secret et domestique; les victoires remportées par leurs rivaux sur les ennemis leur sont plus amères qu’à nos ennemis mêmes; leur maison, comme celle d’Aman, est une maison de deuil et de tristesse, tandis que Mardochée triomphe et reçoit au milieu de la capitale les acclamations publiques; et, peu contents d’être insensibles à la gloire des événements, ils cherchent à se consoler en s’efforçant de les obscurcir par la malignité des réflexions et des censures : enfin cette injuste passion tourne tout en amertume ; et on trouve le secret de n’être jamais heureux, soit par ses propres maux, soit par les biens qui arrivent aux autres.

22Enfin parcourez toutes les passions; c’est sur le cœur des grands qui vivent dans l’oubli de Dieu qu’elles exercent un empire plus triste et plus tyrannique. Leurs disgrâces sont plus accablantes;

23plus l’orgueil est excessif, plus l’humiliation est amère : leurs haines plus violentes; comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux et plus inexorables r leurs craintes plus excessives; exempts de maux réels, ils s’en forment même de chimériques, et la feuille que le vent agite est comme la montagne qui va s’écrouler sur eux : leurs infirmités plus affligeantes; plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous alarme. Accoutumés à tout ce que les sens offrent de plus doux et de plus riant, la plus légère douleur déconcerte toute leur félicité, et leur est insoutenable : ils ne savent user sagement ni de la maladie, ni de la santé; ni des biens, ni des maux inséparables de la condition humaine : les plaisirs abrègent leurs jours ; et les chagrins qui suivent toujours les plaisirs précipitent le reste de leurs années. La santé, déjà ruinée par l’intempérance,.succombe sous la multiplicité des remèdes: l’excès des attentions, achève ce que n’avoit pu faire l’excès des plaisirs; et s’ils se sont défendu les excès, la mollesse et l’oisiveté toute seule devient pour eux une espèce de maladie et de langueur qui épuise toutes les précautions de l’art, et que les précautions usent et épuisent elles -mêmes : enfin leurs assujettissements plus “tristes ; élevés à vivre d’humeur et de caprice, tout ce qui les gêne et les contraint

24un triste exil; sous les yeux du maître, ils se plaignent sans cesse de l’assujettissement des devoirs et de la contrainte des bienséances : ils ne peuvent porter ni la tranquillité d’une condition privée, ni la dignité d’une vie publique: le repos leur est aussi insupportable que l’agitation, ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug et sans règle.

25Non, mes Frères, un grand dans le crime est plus malheureux qu’un autre pécheur : la prospérité l’endurcit, pour ainsi dire, au plaisir, et ne

26lui laisse de sensibilité que pour la peine. Vous l’avez voulu, ô mon Dieu! que l’élévation, qu’on regarde comme une ressource pour les grands qui vivent dans l’oubli de vos commandements, soit elle-même leur ennui et leur supplice.

27J e dis leur ennui ; et c’est une seconde réflexion que me fournit le malheur des grands qui ont abandonné Dieu : non-seulement les passions sont plus violentes dans cet état si heureux aux yeux du monde, mais l’ennui y devient plus insupportable. *

28Oui, mes Frères, l’ennui, qui paroît devoir être le partage du peuple, ne s’est pourtant, ce semble, réfugié que chez les grands; c’est comme leur ombre qui les suit partout : les plaisirs, presque tous épuisés pour eux, ne leur offrent plus qu’une triste uniformité qui endort ou qui lasse : ils ont beau les diversifier, ils diversifient leur ennui : en vain ils se font honneur de paroître à la tête de toutes les réjouissances publiques; c’est une vivacité d’ostentation; le cœur n’y prend presque plus de part : le long usage des plaisirs les leur a rendus inutiles : ce sont des ressources usées, qui se nuisent chaque jour à elles-mêmes : semblables à un malade à qui une longue langueur a rendu tous les mets insipides, ils essaient de tout, et rien ne les pique et ne les réveille; et un dégoût affreux, dit Job, succède à l’instant à une vaine espérance de plaisir dont leur âme s’étoit d’abord flattée : Et spes illorum abominatio anima ’. 1

29Toute leur vie n’est qu’une précaution pénible contre l’ennui, et toute leur vie n’est qu’un epnui pénible elle-même : ils l’avancent même en se hâtant de multiplier les plaisirs: tout est déjà usé pour eux à l’entrée même de la vie; et leurs premières années éprouvent déjà les dégoûts et l’in-

30sipidité que la lassitude et le long usage de tout semble attacher à la vieillesse.

31Il faut au juste moins de plaisirs, et ses jours sont plus heureux et plus tranquilles. Tout est délassement pour un cœur innocent : les plaisirs doux et permis qu’offre la nature, fades et ennuyeux pour l’homme dissolu, conservent tout leur agrément pour l’homme de bien : il n’y a même que les plaisirs innocents qui laissent une joie pure dans l’âme ; tout ce qui la souille l’attriste et la noircit. Les saintes familiarités et les jeux chastes et pudiques d’Isaac et de Rebecca dans la cour du roi de Gerare suffisoient à ces âmes pures et fidèles : c’étoit un plaisir assez vif pour David de chanter sur sa lyre les louanges du Seigneur, ou de danser avec le reste de son peuple autour de l’arche sainte : les festins d’hospitalité faisoient les fêtes les plus agréables des premiers patriarches, et la brebis la plus grasse suffisoit pour les délices de ces tables innocentes.

32Il faut moins de joie au dehors à celui qui la porte déjà dans le cœur; elle se répand de là sur les objets les plus indifférents : mais si vous ne portez pas au dedans la source de la joie véritable, c’est-à-dire, la paix de la conscience et l’innocence du cœur, en vain vous la cherchez au dehors : rassemblez tous les amusements autour de vous ; il s’y répandra toujours du fond de votre

33âme une amertume qui les empoisonnera : raffinez sur tous les plaisirs, subtilisez-les, mettezles dans le creuset ; de toutes ces transformations il n’en sortira et résultera jamais que l’ennui.

34Grand Dieu, ce qui nous éloigne de vous est cela même qui devroit nous rappeler à vous : plus la prospérité multiplie nos plaisirs, plus elle nous en détrompe; et les grands sont moins excusables et plus malheureux de ne pas s’attacher à vous, mon Dieu! parce qu’ils sentent mieux et plus souvent le vide de tout ce qui n’est pas vous.

35Et non-seulement ils sont plus’malheureux par l’ennui qui les poursuit partout, mais encore par la bizarrerie et le fond d’humeur et de caprice qui en sont inséparables. Lorsqu’il sera rassassié, dit Job, son esprit paroîtra triste et agité; l’inégalité de son humeur imitera l’inconstance des flots de la mer, et les pensées les plus noires et les plus sombres viendront fondre dans son âme : Cum satiatus fuerit, arctabitur, æstuabit, et omnis dolor irruet super eum. 1

36Telle est, Sire, la destinée des princes et des grands qui vivent dans l’oubli de Dieu, et qui

37n’usent de leur prospérité que pour la félicité de leurs sens. Ennuyés bientôt de tout, tout leur est à charge, et ils sont à charge à eux-mêmes : leurs projets se détruisent les uns les autres ; et il n’en résulte jamais qu’une incertitude universelle que le caprice forme, et que lui seul peut fixer : leurs ordres ne sont jamais, un moment après, les interprètes sûrs de leur volonté : on déplaît en obéissant : il faut les deviner, et cependant ils sont une énigme inexplicable à euxmêmes : toutes leurs démarches, dit l’EspritSaint, sont vagues, incertaines, incompréhensibles : Vagi sunt grès sus ejus, et investigabiles. ' On a beau s’attacher à les suivre, on les perd de vue à chaque instant : ils changent de sentier; on s’égare avec eux, et on les manque encore : ils se lassent des hommages qu’on leur rend, et ils sont piqués de ceux qu’on leur refuse : les serviteurs les plus fidèles les importunent par leur sincérité, et ne réussissent pas mieux à plaire par leur complaisance. Maîtres bizarres et incommodes! tout ce qui les environne porte le poids de leurs caprices et de leur humeur, et ils ne peuvent le porter ehx-mêmes : 'ils ne semblent nés que pour leur malheur, et pour le malheur de ceux qui les servent.

38gloire. Quel homme auroit dû passer des jours plus agréables et plus heureux ? D’une fortune obscure et privée, il s’étoit vu élever sur le trône: son règne avoit commencé par des victoires : un fils, digne de lui succéder, sembloit assurer la couronne à sa race : toutes les tribus soumises fournissoient à sa magnificence et à ses plaisirs, et lui obéissoient comme un seul homme : que lui manquoit-il pour être heureux, si l’on pouvoit l’être sans Dieu?

39Il perd la crainte du Seigneur, et avec elle il perd son repos et tout le bonheur de sa vie. Livré à un esprit mauvais et aux vapeurs noires et bizarres qui l’agitent, on ne le connoît plus, et il ne se connoît plus lui-même : la harpe d’un berger, loin d’amuser sa tristesse, redouble sa fureur : ses louanges et ses victoires chantées par les filles de Juda sont pour lui comme des censures et des opprobres : il se dérobe aux hommages publics, et il ne peut se dérober à lui-même : David lui déplaît en paraissant au pied de son trône, et, s’eu éloignant, il est encore plus sûr de déplaire : touché de sa fidélité, il fait son éloge, et se reconnoît moins juste et moins innocent que lui; et le lendemain il lui dresse des embûches pour s’en assurer et lui faire perdre la vie : la tendresse de son propre fils l’ennuie et lui devient suspecte : tous les courtisans cherchent, étudient

40ce qui pourrait adoucir son humeur sombre et bizarre; soins inutiles ! lui-mème ne le sait pas : il a négligé Samuel pendant la vie de ce prophète, et il s’avise de le rappeler du tombeau et de le consulter après sa mort : il ne croit plus en Dieu, et il est assez crédule pour aller interroger les démons : il est impie, et il est superstitieux; destin, pour le dire ici en passant, assez ordinaire aux incrédules. Ils traitent d’imposteurs les Samuels, les prophètes autrefois envoyés de Dieu ; ils regardent comme une force d’esprit de mépriser ces interprètes respectables des conseils éternels, et de se moquer des prédictions que les événements ont toutes justifiées; ils refusent au TrèsHaut la connoissance del’avenir, et le pouvoir d’en favoriser ses serviteurs fidèles; et ils ont la foiblesse populaire d’aller consulter une pythonisse.

41Oui, mes Frères, le malheureux état des grands dans le crime est une preuve éclatante qu’un Dieu préside aux choses humaines. Si les hommes ennemis de Dieu pouvoient être heureux, ils le seroient du moins sur le trône ; mais quiconque, dit un roi lui-même, quiconque, fût-il maître de l’univers, s’éloigne de la règle et de la sagesse, il s’éloigne du seul bonheur où l’homme puisse aspirer sur la terre : Sapientiam enim et disciplinam qui abjicit, infelix est. 1

42Plus même vous êtes élevé, plus vous êtes malheureux : comme rien ne vous contraint, rien aussi ne vous fixe : moins vous dépendez des autres, plus vous êtes livré à vous-même : vos caprices naissent de votre indépendance; vous retournez sur vous votre autorité : vos passions ayant essayé de tout, et tout usé, il ne vous reste plus qu’à vous dévorer vous-même : vos bizarreries deviennent l’unique' ressource de votre ennui et de votre satiété; ne pouvant plus varier les plaisirs déjà tous épuisés, vous ne sauriez plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles de votre humeur, et vous vous en prenez sans cesse à vous du vide que tout ce qui vous environne laisse au-dedans de vous-même.

43Et ce n’est pas ici une de ces vaines images que le discours embellit, et où l’on supplée par les ornements à la ressemblance. Approchez des grands; jetez les yeux vous-même sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions, et que le long usage des plaisirs a rendues également inhabiles et au vice et à la vertu : quel nuage éternel sur l’humeur! quel fond de chagrin et de caprice! rien ne plaît, parce qu’on ne sauroit plus soi-même se plaire : on se venge sur tout ce qui nous environne des chagrins secrets qui nous déchirent; il semble qu’on fait un crime au reste des hommes de l’impuissance où l’on est d’être

44encore aussi criminel qu’eux : on leur reproche en secret tout ce qu’on ne peut plus se permettre à soi-même ; et l’on met l’humeur à la place des plaisirs.

45Non, mes Frères, tournez-vous de tous les cotés, les grands séparés de Dieu ne sont plus que les tristes jouets de leurs passions, de leurs caprices, des événements et de toutes les choses humaines. Eux seuls sentent le malheur d’une âme livrée ‘à elle-même, en qui toutes les ressources des sens et des plaisirs ne laissent qu’un vide affreux, et à qui le monde entier, avec tout cet amas de gloire et de fumée qui l’environne, devient inutile, si Dieu n’est point avec elle : ils sont comme les témoins illustres de l’insuffisance des créatures et de la nécessité d’un Dieu et d’une religion sur la terre. Eux seuls prouvent au reste des hommes qu’il ne faut attendre de bonheur ici-bas que dans la vertu et dans l’innocence; que tout ce qui augmente nos passions multiplie nos peines; que les heureux du monde n’en sont, pour ainsi dire, que les premiers martyrs, et que Dieu seul peut suffire à un cœur qui n’est fait que pour lui seul.

46Dieu de mes pères, disoit autrefois un jeune roi, et qui dès l’enfance, comme vous, Sire, étoit monté sur le trône ; Dieu de mes pères, vous m’avez établi prince sur votre peuple, et juge des

47enfants d’Israël : au sortir presque du berceau, vous m’avez placé sur le trône ; et en un âge où l’on ignore encore l’art de se conduire soi-même, vous m’avez choisi pour être le conducteur d’un grand peuple : Deus patrum meorum, tu elegisti me regem populo tuo. 1 Vous m’avez environné de gloire, de prospérité et d’abondance; mais la magnificence de vos dons sera elle-même la source de mes malheuFs et de mes peines, si vous n’y ajoutez l’amour de vos commandements ef la sagesse. Envoyez-îa-moi du haut des cieux, où elle assiste sans cesse à vos côtés; c’est elle qui préside aux bons conseils, et qui donnera à ma jeunesse toute la prudence des vieillards et toute la majesté des rois mes ancêtres ; elle seule m’adoucira les soucis de l’autorité et le poids de ma couronne : Ut mecum sil et mecum laboret: 2 elle seule me fera passer des jours heureux, et me soutiendra dans les ennuis et les pensées inquiètes que la royauté traîne après elle : Et erit allocutio cogitationis et tædii mei. 3 Je ne trouverai de repos au milieu même de la magnificence de mes palais, et parmi les hommages qn’on m’y rendra, qu’avec elle : Intrans in dornum mearn, conquiescam cum ilia. 1 ' Les plaisirs finissent par l’amertume; le trône lui-même, grand Dieu! si vous n’y êtes assis avec le souverain, est’le siège des noirs sou-

481 Sap. 9. 7* — * Ibid. 9. 10. — ^ Ibid. 8. 9. — * Ibid. 8. 16.

49cis : mais votre crainte et la sagesse ne laisse point de regret après elle : on ne s’ennuie point de la posséder; et la joie même et la paix ne se trouvent jamais qu’avec elle : Nec enim habet amaritudinem conversatio illius, nec icedium, sed lœlitiam et gaudium. 1

50Heureux donc le prince, ô mon Dieu! qui ne croit commencer à régner que lorsqu’il commence à vous craindre, qui ne se propose d’aller à lagloire que par la vertu, et qui regarde comme un malheur de commander aux autres, s’il ne vous est pas soumis lui-même !

51Donnez donc, grand Dieu! votre sagesse et votre jugement au roi, et votre justice à cet enfant de tant de rois : 3 vous qui êtes le secours du pupille, rendez-lui par l’abondance de vos bénédictions ce que vous lui avez ôté en le privant des exemples d’un père pieux, et des leçons d’un auguste bisaïeul : réparez ses pertes par l’accroissement de vos grâces et de vos bienfaits : vous seul, grand Dieu! tenez-lui lieu de tout ce qui lui manque : regardez avec des yeux paternels cet enfant auguste que vous avez, pour ainsi dire, laissé seul sur la terre, et dont vous êtes par conséquent le premier tuteur et le père : que son enfance, qui le rend si cher à la nation, réveille les entrailles de votre miséricorde et de

52votre tendresse : environnez sa jeunesse des secours singuliers de votre protection : la foiblesse de son âge, et les grâces qui brillent déjà dans ses premières années nous arrachent tous les jours des larmes de crainte et de tendresse; rassurez nos frayeurs en éloignant de lui tous les périls qui pourroient menacer sa vie, et récompensez notre tendresse en le rendant lui -même tendre et humain pour ses peuples : rendez - le heureux en lui conservant votre crainte, qui seule fait le bonheur des peuples et des rois : assurez la félicité de son règne par la bonté de son cœur, et par l’innocence de sa vie : que votre loi sainte soit écrite au fond de son âme et autour de son diadème pour lui en adoucir le poids; qu’il ne sente les soucis de la royauté que par sa sensibilité aux misères publiques; et que sa piété, plus encore que sa puissance et ses victoires, fasse tout son bonheur et le nôtre.

VLe quatrième dimanche de Carême. Sur l’humanité des grands envers le peuple.#

1Cum sublevasset oculos Jésus, et vidisset quia multitude» raaxima venit ad eum

2Jésus ayant levé les yeux, et voyant une grande foule de peuple qui venoit à lui Joan. 6. 5.

3Ce n’est pas la toute-puissance de Jésus-Christ et la merveille des pains multipliés par sa seule parole qui doit aujourd’hui nous toucher et nous surprendre. Celui par qui tout étoit fait pouvoit tout sans doute sur des créatures qui sont son ouvrage; et ce qui frappe le plus les sens dans ce prodige n’est pas ce que je choisis aujourd’hui pour nous consoler et nous instruire.

4une multitude errante et affamée au pied de la montagne, et ses entrailles se troublent ; et sa pitié se réveille; et il ne peut refuser aux besoins de ces infortunés non-seulement son secours, mais encore sa compassion et sa tendresse : Vidit turbam multam, et misertus est eis. 1

5Partout il laisse échapper des traits d’humanité pour les peuples. A la vue des malheurs qui menacent Jérusalem, il soulage sa douleur par sa pitié et par ses larmes.

6Quand deux disciples veulent faire descendre le feu du ciel sur une ville de Samarie, son humanité s’intéresse pour ce peuple contre leur zèle, et il leur reproche d’ignorer encore l’esprit de douceur et de charité dont ils vont être les ministres.

7Si les apôtres éloignent rudement une foule d’enfants qui s’empressent autour de lui, sa bonté s’offense qu’on veuille l’empêcher d’être accessible; et plus un respect mal entendu éloigne de lui les foibles et les petits, plus sa clémence et son affabilité s’en rapproche.

8Grande leçon d’humanité envers les peuples que Jésus-Christ donne aujourd’hui aux princes et aux grands, lis ne sont grands que pour les autres hommes; et ils ne jouissent proprement de leur grandeur qu’autant qu’ils la rendent utile aux autres hommes.

9C’est-à-dire, l’humanité envers les peuples est le premier devoir des grands ; et l’humanité envers les peuples est l’usage le plus délicieux de la grandeur.

10Sire, toute puissance vient de Dieu, et tout ce qui vient de Dieu n’est établi que pour l’utilité des hommes. Les grands seroient inutiles sur la terre, s’il ne s’y trouvoit des pauvres et des malreux : ils ne doivent leur élévation qu’aux besoins publics; et, loin que les peuples soient faits pour eux, ils 11e sont eux -mêmes tout ce qu’ils sont que pour les peuples.

11Quelle affreuse providence, si toute la multitude des hommes n’étoit placée sur la terre que pour servir aux plaisirs d’un petit nombre d’heureux qui l’habitent, et qui souvent ne connoissent pas le Dieu qui le comble de bienfaits !

12Si Dieu en élève quelques-uns, c’est donc pour être l’appui et la ressource des autres. Il se décharge sur eux du soin des faibles et des petits ; c’est par-là qu’ils entrent dans l’ordre des conseils de la sagesse éternelle. Tout ce qu’il y a de réel dans leur grandeur, c’est l’usage qu’ils en doivent faire pour ceux qui souffrent; c’est le seul trait de

13distinction que Dieu ait mis en nous : ils ne sont que les ministres de sa bonté et de sa providence ; et ils perdent le droit et le titre qui les fait grands, dès qu’ils ne veulent l’être que pour eux-mêmes.

14L’humanité envers les peuples est donc le premier devoir des grands; et l’humanité renferme l’affabilité, la protection et les largesses.

15Je dis l’affabilité. Oui, Sire, on peut dire que la fierté, qui d’ordinaire est le vice des grands, ne devroit être que comme la triste ressource de la roture et de l’obscurité. Il paroîtroit bien plus pardonnable à ceux qui naissent, pour ainsi dire, dans la boue, de s’enfler, de se hausser, et de tâcher de se mettre, par l’enflure secrète de l’orgueil, de niveau avec ceux au-dessous desquels ils se trouvent si fort par la naissance. Rien ne révolte plus les hommes d’une naissance obscure et vulgaire que la distance énorme que le hasard a mise entre eux et les grands : ils peuvent toujours se flatter de cette vaine persuasion, que la nature a été injuste de les faire naître dans l’obscurité, tandis qu’elle a réservé l’éclat du sang et des titres pour tant d’autres dont le nom fait tout le mérite: plus ils se trouvent bas, moins ils se croient à leur place. Aussi l’insolence et la hauteur deviennent souvent le partage de la plus vile populace; et plus d’une fois les anciens règnes de la monarchie l’ont vue se soulever, vouloir se^

16couer le joug des nobles et des grands, et conjurer leur extinction et leur ruine entière.

17Les grands, au contraire, placés si haut par la nature, ne sauroient plus trouver la gloire qu’en s’abaissant : ils n’ont plus de distinction à se donner du côté du rang et de la naissance ; ils ne peuvent s’en donner que par l’affabilité ; et s’il est encore un orgueil qui puisse leur être permis, c’est celui de se rendre humains et accessibles.

18Il est vrai même que l’affabilité est comme le caractère inséparable et la plus sûre marque de la grandeur : les descendants de ces races illustres et anciennes, auxquels personne ne dispute la supériorité du nom et l’antiquité de l’origine, ne portent point sur leur front l’orgueil de leur naissance : ils vous la laisseroient ignorer, si elle pouvoit être ignorée : les monuments publics en parlent assez sans qu’ils en parlent eux-mêmes : on ne sent leur élévation que par une noble simplicité : ils se rendent encore plus respectables en ne souffrant qu’avec peine le respect qui leur est dû; et parmi tant de titres qui les distinguent, la politesse et l’affabilité est la seule distinction qu’ils affectent. Ceux, au contraire, qui se parent d’une antiquité douteuse, et à qui l’on dispute tout bas l’éclat et les prééminences de leurs ancêtres, craignent toujours qu’on n’ignore la gran-

19deur de leur race, l’ont sans cesse dans la bouche, croient en assurer la vérité par une affectation d’orgueil et de hauteur, mettent la fierté à la place des titres; et, en exigeant au delà de ce qui leur est dû, ils font qu’on leur conteste même ce qu’on devroit leur rendre.

20En effet, on est moins touché de son élévation quand on est né pour être grand. Quiconque est ébloui de ce degré éminent où la naissance et la fortune l’ont placé, c’est-à-dire qu’il n’étoit pas fait pour monter si haut : les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes; rien ne les enfle et ne les éblouit, parce que rien n’est plus haut qu’elles.

21La fierté prend donc sa source dans la médiocrité, ou n’est plus qu’une ruse qui la cache; c’est une preuve certaine qu’on perdroit en se montrant de trop près : on couvre de la fierté des défauts et des foiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même : on fait de l’orgueil le supplément, si j’ose parler ainsi, du mérite; et on ne sait pas que le mérite n’a rien qui lui ressemble moins que l’orgueil.

22Aussi les plus grands hommes, Sire, et les plus grands rois ont toujours été les plus affables. Une simple femme thécuite venoit exposer simplement à David ses chagrins domestiques; et si l’éclat

23du trône étoit tempéré par l’affabilité du souverain, l’affabilité du souverain relevoit l’éclat et la majesté du trône.

24Nos rois, Sire, ne perdent rien à se rendre accessibles : l’amour des peuples leur répond du respect qui leur est dû. Le trône n’es.t élevé que pour être l’asile de ceux qui viennent implorer votre justice ou votre clémence : plus vous en rendez l’accès facile à vos sujets, plus vous en augmentez l’éclat et la majesté. Et n’est-il pas juste que la nation de l’univers qui aime le plus ses maîtres ait aussi plus de droit de les approcher? Montrez, Sire, à vos peuples tout ce que le ciel a mis en vous de dons et de talents aimables; laissez-leur voir de près le bonheur qu’ils attendent de votre règne : les charmes et la majesté de votre personne, la bonté et la droiture de votre cœur assureront toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang que votre autorité et votre puissance. •

25Ces princes invisibles et efféminés, ces Assuérus devant-lesquels c’étoit un crime digne de mort pour Esther même d’oser paroître sans ordre, et dont la seule présence glaçoit le sang dans les veines des suppliants, n’étoient plus, vus de près, que de foibles idoles, sans âme, sans vie, sans courage, sans vertu; livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves; séparés de tout cora-

26merce, comme s’ils n’avoient pas été dignes de se montrer aux hommes, ou que des hommes faits comme eux n’eussent pas été dignes de les voir: l’obscurité et la solitude en faisoient toute la majesté.

27Il y a dans l’affabilité une sorte de confiance en soi -même -qui sied bien aux grands, qui fait qu’on ne craint point de s’avilir en s’abaissant, et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique : c’est être foible et timide que d’être inaccessible et fier.

28D’ailleurs, Sire! en quoi les princes et les grands qui n’offrent jamais aux peuples qu’un front sévère et dédaigneux sont plus inexcusables, c’est qu’il leur en coûte si peu de se concilier les cœurs : il ne faut pour cela ni effort, ni étude; une seule parole, un sourire gracieux, un seul regard suffit : le peuple leur compte tout : leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi, dit l’Ecriture, est la vie et la félicité des peuples; et son air doux et humain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides : In hilaritale vultus regis vita ; et clementia ejus quasi imber serotinus. 1

29Et peut-on laisser aliéner des cœurs qu’on peut gagner à si bas prix ? n’est-ce pas s’avilir soi-même que de dépriser à ce point toute l’humanité? et

30mérite- 1- on le nom de grand quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes?.

31La nature n’a-t-elle pas déjà imposé une assez grande peine aux peuples et aux malheureux de les avoir fait naître dans la dépendance, et comme dans l’esclavage? n’est -ce pas assez que la bassesse ou le malheur de lenr condition leur fasse un devoir et comme une loi de ramper et de rendre des hommages? faut- il encore leur aggraver le joug par le mépris et par une fierté qui en est si digne elle-même? ne suffit-il pas que leur dépendance soit une peine? faut-il encore les en faire rougir comme d’un crime? et si quelqu’un devoit être honteux de son état, seroil-ce le pauvre qui le souffre, ou le grand qui en abuse ?. •

32Il est vrai que souvent c’est l’humeur toute seule, plutôt que l’orgueil, qui efface du front' des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables : c’est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occupés de Leurs plaisirs, et lassés des hommages, ils ne les reçoivent plus qu’avec dégoût : il semble que l’affabilité leur devienne un devoir importun et qui leur est à charge. A force d’être honorés, ils sont fatigués des honneurs qu’on leur rend, et iis se dérobent souvent aux hommages publics pour se dérober à la fatigue d’y paroître sensibles. Mais qu’il faut être né dur pour se faire même une peine de paroître humain !

333NPest-ce pas une barbarie, non-seulement de n’être pas touchés, mais de recevoir même avec ennui les marques d’amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis ? n’est- ce pas déclarer tout haut qu’on ne mérite pas l’affection des peuples, quand on en rebute les plus tendres témoignages? peut-on alléguer là-dessus les moments d’humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de l’autorité traînent après soi ? l’humeur est-elle donc le privilège des grands pour être l’excuse de leurs vices ?

34Hélas ! s’il pouvoit être quelquefois permis d’être sombre, bizarre, chagrin, à charge aux autres et à soi-même, ce devroit être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques, et tous les plus noirs soucis environnent : ils seroient bien plus dignes d’excuse, si, portant déjà le deuil, l’amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissoient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde, à qui tout rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices; qu’il leur soit permis d’être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu’ils sont plus heureux; qu’ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d’accabler encore du poids de leur

35humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance ; grand Dieu! seroit-ce donc là le privilège des grands ; ou la punition du mauvais usage qU’ils font de la grandeur ? car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands; et l’innocence de la joie et de la sérénité n’est que pour le peuple.

36Mais l’affabilité qui prend sa source dans l’humanité n’est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur le visage : c’est un sentiment qui naît de la tendresse et de la bonté du cœur. L’affabilité ne seroit plus qu’une insulte et une dérision pour les malheureux, si, en leur montrant un visage doux et ouvert, elle leur fermoit nos entrailles, et ne nous reudoit plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.

37Les malheureux et les opprimés n’ont droit de les approcher que pour trouver auprès d’eux la protection qui leur manque. Oui, mes Frères, les lois qui ont pourvu à la défense des foibles ne suffisent pas pour les mettre à couvert de l’injustice et de l’oppression : la misère ose rarement réclamer les lois établies pour la protéger ; et le crédit souvent leur impose silence. r

38C’est donc aux grands à remettre le peuple sous la protection des lois: la veuve, l’orphelin, tous

39ceux qu’on foule et qu’on opprime ont un droit acquis à leur crédit et à leur puissance; elle ne leur est donnée que pour eux ; c’est à eux à porter au pied du trône les plaintes et les gémissements de l’opprimé : ils sont comme le canal de communication, et le lien des peuples avec le souverain, puisque le souverain n’est lui-même que le père et le pasteur des peuples. Ainsi ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu’ils ont d’approcher du trône, et c’est pour les peuples tout seuls que le trône lui -même est élevé: en un mot, et les grands et le prince ne sont, pour ainsi dire, que. les hommes du peuple.

40Mais si, loin d’être les protecteurs de sa foiblesse, les grands et les ministres des rois en sont eux-mêmes les oppresseurs ; s’ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbares qui dépouillent euxmêmes leurs pupilles; grand Dieu! les clameurs du pauvre et de l’opprimé monteront devant vous ; vous maudirez ces races cruelles ; vous lancerez vos foudres sur les géants; vous renverserez tout cet édifice d’orgueil, d’injustice et de prospérité, qui s’étoit élevé sur les débris de tant de malheureux ; et leur prospérité sera ensevelie sous ses ruines.

41Aussi la prospérité des grands et des ministres des souverains qui ont été les oppresseurs des peuples n’a jamais porté que la honte, l’ignomi-

42uie et la malédictiôn à leurs descendants. On a vu sortir de cette tige d’iniquité des rejetons honteux, qui ont été l’opprobre de leur iîom et de leur siècle : le Seigneur a soufflé sur l’amas de leurs richesses injustes, et l’a dissipé comme la poussière ; et s’il laisse encore traîner sur la terre des restes infortunés de leur race, c’est pour les faire servir de monument éternel à ses vengeances, et perpétuer la peine d’un crime qui perpétue presque toujours avec lui l’affliction et la misère publique dans les empires.

43La protection des foibles est donc le seul usage légitime du crédit et de l’autorité; mais les secours et les largesses qu’ils doivent trouver dans notre abondance forment le dernier caractère de l’humanité.

44Oui, mes Frères, si c’est Dieu seul qui vous a fait naître ce que vous êtes, quel a pu être son dessein en répandant avec tant de profusion sur vous les biens de la terre ? A-t-il voulu vous faciliter le luxe, les passions et les plaisirs qu’il condamne? sont -ce des présents qu’il vous ait faits dans sa colère ? Si cela est, si c’est pour vous seuls qu’il vous a fait naître dans la prospérité et dans l’opulence, jouissez-en, à la bonne heure ; faitesvous, si vous le pouvez, une injuste félicité sur la terre ; vivez comme si tout étoit fait pour vous ; multipliez vos plaisirs : hâtez-vous de jouir : le

45temps est dourt ; n’attendez plus rien au delà que la mort et le jugement : vous avez reçu ici -bas votre récompense.

46Mais si, dans les desseirts de Dieu, vos biens doivent être les ressources et les facilités de votre salut, il ne laisse donc des pauvres et des malheureux sur la terre que pour vous : vous leur tenez donc ici-bas la place de Dieu même : vous êtes, pour ainsi dire, leur providence visible : ils ont droit de vous réclamer et de vous exposer leurs besoins : vos biens sont leurs biens, et vos largesses le seul patrimoine que Dieu leur ait assigné sur la terre.

47Et qu’y a-t-il dans votre état de plus digné d’èn. vie que le pouvoir de faire des heureux ? Si l’humanité envers les peuples est le premier devoir des grands, n’est-elle pas aussi l’usage le plus délicieux de la grandeur?

48Quand toute la religion neseroit pas elle-même un motif universel de charité envers nos frères, et que notre humanité à leur égard ne seroit payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent, en faudroit-il davantage pour un bon cœur? Quiconque n’est pas sensible à

49un plaisir- si vrai, si touchant, si digne du cœur, il n’est pas né grand, il ne mérite pas même d’être homme. Qu’on est digne de mépris, dit saint Ambroise, quand on peut faire des heureux, et qu’on ne le veut pas! Infelix cuj us in potestate est tântorum animas a morte defendere, et non est voluntas. 1

50Il semble même que c’est une malédiction attachée à la grandeur. Les personnes nées- dans une fortune obscure et privée n’envient dans les grands que le pouvoir de faire des grâces et de contribuer à la félicité d’autrui : on sent qu’.à leur -place on seroit trop heureux de répandre la joie et l’allégresse dans les cœurs en y répandant des bienfaits, et de s’assurer pour toujours leur amour et leur reconnoissance. Si, dans une condition médiocre, on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places j le premier usage qu’on se propose de cette nouvelle élévation, c’est d’être bienfaisant, et d’en faire part à tous ceux qui nous environnent : c’est la première leçon de la nature, et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux. Ce n’est que dans les grands seuls qu’il est éteint : il semble que la grandeur leur donne un autre cœur, plus dur et plus insensible que celui du reste des hommes; que plus on est à portée de

51soulager des malheureux, moins on est touché de leurs misères; que plus on est le maître de s’attifer l’amour et la bienveillance des hommes, moins on en fait cas; et qu’il suffit de pouvoir tout, pour n’être touché de rien.

52Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes Frères, pourriez-vous faire de votre élévation et de votre opulence? Vous attirer des hommages? mais l’orgueil lui -même s’en lasse : commander aux hommes et leur donner des lois ? mais ce sont là les soins de l’autorité, ce n’en est pas le plaisir : voir autour de vous multiplier à l’infini vos serviteurs et vos esclaves? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu’une pompe qui Vous décore : habiter des palais somptueux ? mais vous vous édifiez, dit Job, des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous : y rassembler tous les plaisirs? ils peuvent remplir ces vastes édifices, mais ils laisseront toujours votre cœur vide : trouver tous les jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos caprices? la variété des ressources tarit bientôt; tout est bientôt épuisé; il faut revenir sur ses pas, et recommencer sans cesse ce que l’ennui rend insipide, et ce que l’oisiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu’il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l’orgueil et les plai-

53sirs peuvent inventer : vous serez rassassié, mais vous ne serez pas satisfait; ils vous montreront la joie, mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur.

54Employez-les à faire des heureux, à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l’excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter, comme Job, que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau : vous sentirez alors le plaisir d’être né grand, vous goûterez la véritable douceur de votre état : c’est le senl privilège qui le rend digne d’envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres; ce plaisir est pour vous seul : tout le reste a ses amertumes ; ce jJlaisir seul les adoucit toutes : la joie de faire.du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir : revenez-y encore, c’est un plaisir qui ne s’use point ; plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter : on s’accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d’être l’auteur de la prospérité d’autrui : chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre âme : le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs le rend ici tous les jours plus sensible.

55Et qu’a la majesté du trône elle-même, Sire, de plus délicieux que le pouvoir de faire des

56grâces? que seroit la puissance des rois, s’ils se condamnoient à en jouir tout seuls? une triste solitude, l’horreur des sujets, et le supplice du souverain. C’est l’usage de l’autorité qui en fait le plus doux plaisir ; et le plus doux usage de l’autorité, c’est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

57Nouvelle raison : outre le plaisir de faire du bien, qui nous paie comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de l’humanité dans l’usage de votre puissance, dit l’Esprit de Dieu, et c’est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : In mansuetudine opéra tida perfice, et super kominum gloriam diligeris. 1

58Non, Sire, ce n’est pas le rang, l’es titres, la puissance, qui rendent les souverains aimables: ce n’est pas même les talents glorieux que le monde admire, la valeur, la supériorité du génie, l’art de manier les esprits et de gouverner les peuples : ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets qu’autant qu’ils les rendent humains et bienfaisants. Vous ne serez grand qu’autant que vous leur serez cher : l’amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains : et les peuples n’aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.

59Et en effet, est -il pour les princes une gloire plus pure et plus touchantle que celle de régner sur les cœurs ? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang; c’est le carnage et la mort qui nous y conduit ; et il faut faire des malheureux pour se l’assurer : l’appareil qui l’environne est funeste et lugubre; et souvent le conquérant lui-même, s’il est humain, est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.

60Mais la gloire, Sire, d’être cher à son peuple et de le rendre heureux n’est environnée que’de la joie et de l’abondance : il ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour l’immortaliser : elle s’élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable qiie l’airain et le bronze, parce que l’amour dont il est l’ouvrage est plus fort que la mort : le titre de conquérant n’est écrit que sur le marbre : le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

61Et quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses enfants; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Mais de plus, Sire, si la gloire des conquérants vous touche,

62commencez par 1 gagner les 'cœurs de vos sujets ; cette conquête vous répond de celle de l’univers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n’a plus rien à craindre que l’excès de ses prospérités et de ses victoires.

63Ecoutez cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd’hui dans le désert : ils veulent l’étahlir roi sur eux : Ut raperent eum, et Jacerent eum regem. 1 Us lui dressent déjà un trône dans leur cœur, ne pouvant le faire remonter encore sur celui de David et des rois de Juda ses ancêtres: ils ne reconnoissent son droit à la royauté que par son humànité. Ah! si les hommes se donnoi’ent des maîtres, ce ne seroit ni les plus nobles, nr les plus vaillants qu’ils choisiroient ; ce seroit les plus tendres, les plus humains, des maîtres qui fussent en même temps leurs pères.

64Heureuse la nation, grand Dieu là qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère! D’heureux présages semblent nous le promettre : la clémence et la majesté peintes sur le front de cet auguste enfant nous annoncent déjà la félicité de nos peuples; -ses inclinations douces et bienfaisantes rassurent et font croître tous les jours nos espérances. Cultivez donc, ô mon Dieu, ces premiers gages de notre bonheur : rendez -le aussi tendre pour ses peuples que le

65prince pieux auquel il doit lq naissance, et que vous n’avez fait que montrer à la terre : il ne vouloit régner, vous le savez, que pour nous rendre heureux; nos misères étoient ses misères, nos afflictions étoient les siennes, et son cœur ne faisoit qu’un avec le nôtre. Que la clémence et la miséricorde croissent donc avec l’âge dans cet enfant précieux, et coulent en lui avec le sang d’un père si humain et si miséricordieux : que la douceur et la majesté de son front soit toujours une image de celle de son âme : que son peuple lui soit aussi cher qu’il est lui -même cher à son peuple : qu’il prenne dans la tendresse de la nation pour lui la règle et la mesure de l’amour qu’il doit avoir pour elle : par-là il sera aussi grand que son bisaïeul, plus glorieux que tous ses ancêtres, et son humanité sera la source de notre félicité sur la terre et de son bonheur dans le ciel.

VILe jour de l’Incarnation. Sur les caractères de la grandeur de Jésus-Christ.#

1Quand les hommes augurent d’un jeune prince qu’il sera grand, cette idée ne réveille en eux que des victoires et des prospérités temporelles; ils n’établissent sa grandeur future que sur des malheurs publics; et les mêmes signes qui annoncent l’éclat de sa gloire sont comme des présages sinistres qui ne promettent que des calamités au reste de la terre.

2Mais ce n’est pas à ces marques vaines et lugubres de grandeur que l’ange annonce aujourd’hui

3à Marie que Jésus-Christ sera grand : le langage du ciel et de la vérité ne ressemble pas à l’erreur et à la vanité des adulations humaines; et Dieu ne* parle point comme l’homme.

4Jésus-Christ sera grand parce qu’il sera le Saint et le Fils de Dieu : Sanctum, vocabitur Filius Dei ; 1 parce qu’il sauvera son peuple : Ipse enim salvum facict populum suum parce que son règne ne finira plus : Et regni ejus non erit finis. 1 Tels sont les caractères de sa grandeur : une grandeur de sainteté ; une grandeur de miséricorde ; une grandeur de perpétuité et de durée.

5Et voilà les caractères de la véritable grandeur. Ce n’est pas, Sire, dans l’élévation de la naissance, dans l’éclat des titres et des victoires, dans l’étendue de la puissance et de l’autorité que les princes et les grands doivent la chercher : ils ne seront grands comme Jésus - Christ qu’autant qu’ils seront saints, qu’ils Seront utiles aux peuples, et que leur vie et leur règne deviendra un modèle qui se perpétuera dans tous les siècles ; c’est-à-dire qu’ils auront comme Jésus-Christ une grandeur de sainteté, une grandeur de miséricorde, une grandeur de perpétuité et de durée.

6Sire, l’origine éternelle de Jésus-Christ, son titre de Fils de Dieu, qui est le titre essentiel de sa sainteté, l’est aussi de sa grandeur et de son éminence. Il n’est pas appelé grand parce qu’il compte des rois et des patriarches parmi ses ancêtres, et que le sang le plus auguste de l’univers coule dans ses veines; il est grand 'parce qu’il est le Saint et le Fils du Très-Haut : toute sa grandeur a sa source dans le sein de Dieu, d’où il est sorti; et le grand mystère de ses voies éternelles, qui se manifeste aujourd’hui, va puiser tout son éclat dans sa naissance divine.

7Nous n’avons de grand que ce qui nous vient de Dieu. Oui, mes Frères, que les grands se vantent d’avoir comme Jésus-Christ des princes et des rois parmi leurs ancêtres; s’ils n’ont point d’autre gloire que celle de leurs aïeux; si toute leur grandeur est dans leur nom; si leurs titres sont leurs uniques vertus; s’il faut rappeler les siècles passés pour les trouver dignes de nos hommages, leur naissance les avilit et les déshonore, même selon le monde. On oppose sans cesse leur nom à leur personne : le souvenir de leurs aïeux devient leur opprobre : les histoires où sont écrites les grandes

8actions de leurs pères ne sont plus que des témoins qui déposent contre eux : on cherche ces glorieux aucètres dans leurs indignes successeurs : on redemande à leurs noms les vertus qui ont autrefois honoré la patrie; et cet amas de gloire dont ils ont hérité n’est plus qu’un poids de honte qui les flétrit et qui les accable.

9Cependant la plupart portent sur leur front l’orgueil de leur origine. Ils comptent les degrés de leur grandeur par des siècles qui ne sont plus, par des dignités qu’ils ne possèdent plus, par des actions qu’ils n’ont point faites, par des aïeux dont il ne reste qu’une vile poussière, par des monuments que les temps ont effacés; et se croient au-dessus des autres hommes, parce qu’il leur reste plus de débris domestiques de la rapidité des temps, et qu’ils peuvent produire plus de titres que les autres hommes de la vanité des choses humaines.

10Sans doute une haute naissance est une prérogative illustre à laquelle le consentement des nations a attaché de tout temps des distinctions d’honneur et d’hommage; mais ce n’est qu’un titre, ce n’est pas une vertu : c’est un engagement à la gloire; ce n’est pas elle qui la donne : c’est une leçon domestique et un motif honorable de grandeur; mais ce n’est pas ce qui nous fait grands: c’est une succession d’honneur et de mérite; mais

11elle manque, et s’éteint en nous dès que nous héritons du nom sans hériter des vertus qui l’ont rendu illustre. Nous commençons, pour ainsi dire, une nouvelle race; nous devenons des hommes nouveaux ; la noblesse n’est plus que pour notre nom, et la roture pour notre personne.

12Mais si, devant le monde même, la naissance sans la vertu n’est plus qu’un vain titre qui nous reproche sans cesse notre oisiveté et notre bassesse, qu’est-elle devant Dieu, qui ne voit de grand et de réel en nous que les dons de sa grâce et de son esprit qu’il y a mis lui-même ?

13C’est donc notre naissance selon la foi qui fait le plus glorieux de tous nos titres. Nous ne sommes grands que parce que nous sommes, comme Jésus-Christ, enfants de Dieu, et que nous soutenons la noblesse et l’excellence d’une si haute origine. C’est elle qui élève le chrétien au-dessus des rois et des princes de la terre : c’est par elle que nous entrons aujourd’hui dans tous les droits de Jésus-Christ; que tout est à nous ; que tout l’univers n’est que pour nous; que les patriarches et tous les élus des siècles passés sont nos ancêtres ; que nous devenons héritiers d’un royaume éternel ; que nous jugerons les anges et les hommes; et que nous verrons un jour à nos pieds toutes les nations et les puissances du siècle.

14Dieu. Aussi nos rois ont mis le titre de chrétien à la tète de tous les titres qui entourent et ennoblissent leur couronne; et le plus saint de vos prédécesseurs «’alloit pas chercher la source et l’origine de sa grandeur dans le nombre des villes et des provinces soumises à son empire, mais dans le lieu seul où il avoit été mis par le baptême au nombre des enfants de Dieu.

15Mais, Sire, ce n’est pas assez:, dit saint Jean, d’en porter le nom, il faut l’être en effet : Ut Jilii ■» Del nominemur et simus. 1 Si les enfants des rois, dégénérant de leur auguste naissance, n’avoient que des inclinations basses et vulgaires ; s’ils se proposoient la fortune d’un vil artisan comme l’objet le plus digne de leur cœur, et seul capable de remplir leurs grandes destinées; si, perdant de vue le trône où ils doivent un jour être élevés, ils neconnoissôientriende plus grand quederamper dans la boue, et d’être confondus par leurs sentiments et leurs occupations avec la plus vile populace, quel opprobre pour leur nom et pour la nation qui attendroit de tels maîtres!

16Tels, et erfcore plus coupables, Sire, sont les enfants de Dieu quand ils se dégradent jusqu’à vivre comme les enfants du siècle. La grâce de votre baptême vous a élevé encore plus haut que la gloire de votre naissance, quoiqu’elle soit la

17plus auguste de l’univers : par celle-ci vous n’êtes qu’un roi temporel; l’autre vous rend héritier d’un royaume éternel : la première ne vous fait que l’enfant des rois; par l’autre vous êtes devenu l’enfant de Dieu. Tous les jours nous voyons croître et se développer dans votre majesté des sentiments et des inclinations dignes de la naissance que vous avez eue des rois vos ancêtres ; mais ce ne seroit rien, si vôus n’en montriez encore qui répondissent à la grandeur de la naissance que vous tenez de Dieu, lequel vous a mis par le bap- ' tême au nombre de ses enfants.

18Or, par tout ce qu’exige une naissance royale jugez, Sire, de ce que doit exiger une naissance toute divine. Si les enfants des rois doivent être au-dessus des autres hommes; si la moindre bassesse les déshonore; si le plus léger défaut de courage est une tache qui flétrit tout l’éclat de leur naissance ; si on leur fait un crime d’une simple inégalité d’humeur; s’il faut qu’ils soient plus vaillants, plus sages, plus circonspects, plus doux, plus affables, plus humains, plus grands que le reste des hommes; si le monde exige tant des enfants de la terre, qu’est- ce que Dieu ne doit pas demander des enfants du ciel ! quelle innocence! quelle pureté de désirs ! quelle élévation de sentiments ! quelle supériorité au-dessus des sens et des passions! quel mépris pour tout ce qui. n’est

19pas étemel ! qu’il faut être grand pour soutenir l’éminence d’une si haute origine! Premier caractère de la grandeur de Jésus-Christ, une grandeur de sainteté : Hic erit magnus, et Jilius Allissitni vocabitur.

20Mais, en second lieu, il sera grand, parce qu’il sauvera son peuple : Ipse eni/n salvum faciet populum suum; second caractère de sa grandeur, une grandeur de miséricorde.

2111 fie descend sur la terre que pour combler les hommes de ses bienfaits. Nous étions sous la servitude et sous la malédiction, et il vient rompre nos chaînes et nous mettre en liberté : nous étions ennemis de Dieu et étrangers à ses promesses, et il vient nous réconcilier avec lui, et nous rendre citoyens des saints et enfants d’une nouvelle alliance : nous vivions sans loi, sans joug, sans Dieu dans ce monde, et il vient être notre loi, notre vérité, notre justice, et répandre l’abondance de ses dons et de ses grâces sur tout l’univers. En un mot, il vient renouveler toute la natpre, sanctifier ce qui étoit souillé, fortifier ce quiétoit foible, sauver ce qui étoit perdu, réunir ce qui étoit divisé. Quelle grandeur ! car il n’y a

22rieh de si grand que de pouvoir être utile à tous les hommes.

23Et telle est la grandeur où les princes et les souverains, et tout ce qui porte le nom de grand sur la terre doit aspirer : ils ne peuvent être grands qu’en se rendant utiles aux peuples, et leur portant, comme Jésus-Christ, la liberté, la paix et l’abondance.

24Je dis la liberté, non celle qui favorise les passions et la licence : c’est un nouveau joug et une servitude honteuse que ce funeste libertinage; et la règle des mœurs est le premier principe de la félicité et de l’affermissement des empires. Ce n’est pas celle encore ou qui s’élève contre l’autorité légitime, ou qui veut partager avec le souverain celle qui réside en lui seul, et sous prétexte deJa modérer, l’anéantir et l’éteindre. Il n’y a de bonheur pour les peuples que dans l’ordre et dans la soumission ; pour peu qu’ils s’écartent du point fixe de l’obéissance, le gouvernement n’a plus de règle : chacun veut être à lui-même sa loi; la confusion, les troubles, les dissensions, les attentats, l’impunité, naissent bientôt de l’indépendance; et les souverains ne sauraient rendre leurs sujets heureux qu’en les tenant soumis à l’autorité, et leur rendant' en même temps l’assujettissement doux et aimable. •

25peuples, c’est la liberté «les lois. Vous êtes le maître de la vie et de la fortune de vos sujets; mais vous ne pouvez en disposer que selon les lois : vous ne connoissez que Dieu seul au-dessus de vous, il est vrai; mais les lois doivent avoir plus d’autorité que vous-même : vous ne commandez pas à des esclaves; vous commandez à une nation libre et belliqueuse, aussi jalouse de sa liberté que de sa fidélité, et dont la soumission est d’autant plus sûre, qu’elle est fondée sur l’amour qu’elle a pour ses maîtres. Ses rois peuvent tout sur elle, parce que sa tendresse et sa fidélité ne mettent point de bornes à son obéissance; mais il faut que ses rois en mettent eux-mêmes à leur autorité, et que plus son amour ne commît point d’autre loi qu’une soumission aveugle, plus ses rois n’exigent de sa soumission que ce que les lois leur permettent d’en exiger : autrement, ils ne sont plus les pères et les protecteurs de leurs peuples, ils en sont les ennemis et les oppresseurs; ils ne régnent pas sur leurs sujets, ils les subjuguent..

26La puissance de votre auguste bisaïeul sur la nation a passé celle de tous les rois vos ancêtres : un règne long et glorieux l’avoit affermie; sa haute sagesse la soutenoit, et l’amour de ses sujets n’y mettoit presque plus de bornes : cependant il a su plus d’une fois la faire céder aux lois,

27les prendre pour arbitres entre lui et ses sujets, et soumettre noblement ses intérêts à leurs décisions.

28Ce n’est donc pas le souverain, c’est la loi, Sire, qui doit régner sur les peuples..Vous n’en êtes que le ministre et le premier dépositaire. C’est elle qui doit régler l’usage de l’autorité ; et c’est par elle que l’autorité n’est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les conduit, un secours qui les protège, une vigilance paternelle qui ne s’assure leur soumission que parce qu’elle s’assure leur tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois : leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu’elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance : les passions, les volontés injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes mêlent à l’usage de l’autorité, loin de l’étendre, l’affoiblissent: ils deviennent moins puissants dès qu’ils veulent l’être plus que les lois; ils perdent en croyant gagner : tout ce qui rend l’autorité injuste et odieuse l’énerve et la diminue : la source de leur puissance est dans le cœur de leurs sujets ; et quelque absolus qu’ils paroissent, on peut dire qu’ils perdent leur véritable pouvoir dès qu’ils perdent l’amour de ceux qui les servent.

29J’ai dit encore la paix et l’abondance, qui sont toujours les fruits heureux de la liberté dont nous

30venons de parler : et voilà les biens que JésusChrist vient apportersur la terre; il n’est grand que parte qu’il est le bienfaiteur de tous les hommes.

31Oui, Sire, il faut être utile aux hommes pour être grand dans l’opinion des hommes. C’est la reconnoissance qui les porta autrefois à se faire des dieux même de leurs bienfaiteurs : ils adorèrent la terre qui les nourrissoit, le soleil qui les éclairoit; des princes bienfaisants; un Jupiter roi de Crète, un Osiris roi d’Égypte, qui avoient donné des lois sages à leurs sujets, qui avoient été les pères de leurs peuples, et les avoient rendus heureux pendant leur règne : l’amour et le respect qu’inspire la reconnoissance fut si vif, qu’il dégénéra même en culte

32Il faut mettre les hommes dans les intérêts de notre gloire, si nous voulons qu’elle soit immortelle ; et nous ne pouvons les y mettre que par nos bienfaits. Les grands talents, et les titres qui nous élèvent au-dessus d’eux, et qfii ne font rien à leur bonheur, les éblouissent sans les toucher, et deviennent plutôt l’objet de l’envie que de l’affection et de l’estime publique. Les louanges que nous donnons aux autres se rapportent toujours par quelque endroit à nous-mêmes; c’est l’intérêt ou la vanité qui en sont les sources secrètes; car tous les hommes sont vains et n’agissent presque que pour eux, et d’ordinaire ils n’aiment pas à don-

33l’incarnation., ner en pure perte des louanges qui les humilient, et qui sont comme des aveux publics de la supériorité qu’on a sur eux : mais la reconnoissance l’emporte sur la vanité; et l’orgueil souffre sans peine que nos bienfaiteurs soient en même temps nos supérieurs et nos maîtres.

34Non, Sire, un prince qui n’a eu que des vertus militaires n’est pas assuré d’être grand dans la postérité. Il n’a travaillé que pour lui; il n’a rien fait pour ses peuples ; et ce sont les peuples qui assurent toujours la gloire et la grandeur du souverain. Il pourra passer pour un grand conquérant, mais on ne le regardera jamais comme un grand roi : il aura gagné des batailles, mais il n’aura pas gagné le cœur de ses sujets : il aura conquis des provinces étrangères; mais il aura épuisé les siennes : en un mot, il aura conduit habilement des armées, mais il aura mal gouverné ses sujets.

35Mais, Sire, un prince qui n’a cherché sa gloire que /dans le bonheur de ses sujets; qui a préféré la paix et la tranquillité, qui seule peut les rendre heureux, à des victoires qui n’eussent été que pour lui seul, et qui n’aucoient abouti qu’à flatter sa vanité; un prince qui ne s’est regardé que comme l’homme de ses peuples; qui a cru que ses trésors les plus précieux étoient les cœurs de ses sujets; un prince qui, par la sagesse de ses

36lois et de ses exemples, a banni les désordres de son état, corrigé les abus, conservé la bienséance des mœurs publiques, maintenu chacun à sa place, réprimé le luxe et la licence, toujours plus funestes aux empires que les guerres et les calamités les plus tristes ; rendu au culte et à la religion de ses pères l’autorité, l’éclat, la majesté, l’uniformité qui en perpétuent le respect parmi les peuples; maintenu le sacré dépôt de la foi contre toutes les entreprises des esprits indociles et inquiets; qui a regardé ses sujets comme ses enfants, son royaume comme sa famille ; et qui n’a usé de sa puissance que pour la félicité de ceux qui la lui ^voient confiée : un prince de ce caractère sera toujours grand, parce qu’il l’est dans le cœur des peuples. Les pères raconteront à leurs enfants le bonheur qu’ils eurent de viVre sous un si bon maître; ceux-ci le rediront à leurs neveux ; et dans chaque famille ce souvenir, conservé d’âge en âge, deviendra comme un monument domestique élevé dans l’enceinte des murs paternels, qui perpétuera la mémoire d’un si bon roi dans tous les siècles. •

37Non, Sire, ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes; elles deviennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. En vain Rome et la Grèce avoient autrefois multiplié à

38l’infini les images de leurs rois et de leurs Césars, et épuisé toute la science de l’art pour les rendre plus précieuses aux siècles suivants; de tous ces monuments superbes, à peine un seul est venu jusqu’à nous. Ce qui n’est écrit que sur le marbre et sur l’airain est bientôt effacé; ce qui est écrit dans les cœurs demeure toujours.

39Aussi le dernier caractère de la grandeur de Jésus-Christ, c’est la durée et la perpétuité de son règne : Et regni ejus non erit finis. Il étoit hier, il est aujourd’hui, et il sera dans tous les siècles : ses bienfaits perpétueront sa royauté et sa puissance : les hommes de tous les temps le reconnoîtront, l’adoreront comme leur chef, leur libérateur, leur pontife toujours vivant,- et qui s’offre toujours pour nous à son père; il sera même le prince de l’éternité; il régnera sur tous les élus dans le ciel, et l’Église triomphante ne sera pas moins son royaume et son héritage que celle qui combat sur la terre. C’est ici une grandeur de perpétuité et de durée.

40En effet, la gloire qui doit finir avec nous est toujours fausse. Elle étoit donnée à nos titres plus qu’à nos vertus : c’étoit un faux éclat qui

41environnoit nos places, mais qui ne sortoit pas de nous-mêmes : nous étions sans cesse entourés d’admirateurs, et vides au-dedans des qualités qu’on admire : cette gloire étoit le fruit de l’erreur et de l’adulation, et il n’est pas étonnant de la voir finir avec elles. Telle est la gloire de la plupart des princes et des grands : on honore leurs cendres encore fumantes d’un reste d’éloge; on ajoute encore cette vaine décoration à celle de leur pompe funèbre; mais tout s’éclipse et s’évanouit le lendemain : on a honte des louanges qu’on leur a données ; c’est un langage suranné et insipide qu’on n’oseroit plus parler : on en voit presque rougir les monuments publics où elles sont encore écrites, et où elles ne semblent subsister que pour rappeler publiquement un souvenir qui les désavoue: ainsi les adulations ne survivent jamais à leurs héros ; et les éloges mercenaires, loin d’immortaliser la gloire des princes, n’immortalisent que la bassesse, l’intérêt et la lâcheté de ceux qui ont été capables de les donner.

42Pour connoître la grandeur véritable des souverains et des grands, il faut la chercher dans les siècles qui sont venus après eux : plus même ils s’éloignent de nous, plus leur gloire croît et s’affermit lorsqu’elle a pris sa source dans l’amour des peuples. On dispute encore aujourd’hui à un

43«le vos plus vaillants prédécesseurs les éloges magnifiques que son siècle lui donna àl’envi;et, malgré la gloire de Marignan, on doute si la valeur doit le faire compter parmi les grands rois qui ont occupé votre trône : et avec moins de ces talents brillants qui font les héros, et plus de ces vertus pacifiques qui font les bons rois, son prédécesseur sera toujours grand dans nos histoires, parce qu’il sera toujours cher à la nation tlont il fut le père. On ne compte pour rien les éloges donnés aux souverains pendant leur règne, s’ils ne sont répétés sous les règnes suivants : c’est là que la postérité, toujours équitable, ou les dégrade «l’une gloire dont ils n’étoient redevables qu’à leur puissance et à leur rang, ou leur conserve un rang qu’ils dûrent à leur vertu bien plus qu’à leur puissance. Il faut, Sire, que la vie d’un grand roi puisse être proposée comme une règle à ses successeurs, et que son règne devienne le modèle de tous les règnes à venir : c’est par - là qii’il sera, si je l’ose dire, éternel comme le règne de Jésus-Christ : Et regni ejus non erit finis.

44Le règne de David fut toujours le modèle des bons rois de Juda, et sa durée égala celle du trône de Jérusalem. Ce ne furent pas ses victoires toutes seules qui le rendirent le modèle des rois ses successeurs : Saül en avoit remporté comme lui sur las Philistins et sur les Amalécites ; ce fut sa piété

45envers Dieu; son amour pour son peuple; son zèle pour la loi et pour la religion de ses pères; sa soumission à Dieu dans les disgrâces, sa modération dans la victoire et dans la prospérité; son respect pour les prophètes qui venoient île la part de Dieu l’avertir de ses devoirs et lui ouyrir les yeux sur ses foiblesses; les larmes publiques de pénitence et de piété dont il baigna son trône pour expier le scandale de sa chute; les richesses immenses qu’il amassa pour élever un temple au Dieu de ses pères ; sa confiance dans le grandprêtre et dans les ministres du culte saint; le soin qu’il prit d’inspirer à son fils Salomon les maximes de la vertu et de la sagesse; et enfin le bon ordre et la justice des lois qu’il établit dans tout Israël.

46Voilà, Sire, la grandeur que votre majesté doit se proposer. Régnez de manière que votre règne puisse être éternel; que non-seulement il vous assure la royauté immortelle des enfants de Dieu, mais encore que, dans tous les âges qui suivront, on vous propose aux princes vos successeurs comme le modèle, des bons rois.

47Ce ne sera pas seulement en remportant des victoires que vous deviendrez un grand roi : ce sera votre amour pour vos peuples, votre fidélité envers Dieu, votre zèle pour la religion de vos pères, votre attention à rendre vos sujets heureux qui feront de.votre règne le plus bel en-

48droit de nos histoires et le modèle de tous les règnes à venir.

49Aimez vos peuples, Sire; et que ces mêmes paroles si souvent portées à vos oreilles trouvent toujours un accès favorable dans votre cœur. Soyez tendre, humain, affable, touché de leurs misères, compatissant à leurs besoins, et vous serez un grand roi, et la durée de votre règne égalera celle de la monarchie. Dieu vous a établi sur une nation qui aime ses princes, et qui par cela seul mérite d’en être aimée. Dans un royaume où les peuples naissent, pour ainsi dire, bons sujets, il faut que les souverains, en naissant, naissent bons maîtres. Vous voyez déjà tous les cœurs voler après vous : Sire, l’amour ne peut se payer que par l’amour ; et vous ne seriez pas digne de la tendresse.de vos sujets, si vous leur refusiez la vôtre.

50Il n’y a point d’autre gloire pour les rois.: leur grandeur est toute dans l’amour de leurs peuples; ce sont eux qui perpétuent de siècle en siècle la mémoire des bons princes. Et quelle gloire en effet pour un roi de régner encore après sa mort sur les cœurs de ses sujets; d’être sûr que, dans tous les temps à venir, les peuples, ou regretteront de n’avoir pas vécu sous son règne, ou se féliciteront d’avoir un roi qui lui ressemble ! Quelle gloire, Sire, de faire dire de soi dans toute

51la suite des siècles, comme la reine de Saba le disoit de Salomon : Heufeu* ceux qui le virent, et qui vééyrent sous la douceur de ses lois et de son empire î Jieureux l’âge quyjnontra à la terre un si bon maître! heureuses les villes. et les campagnes qui virent revivre squs son règne l’abondance, la paix, la joie, la justiçe, l’innocence des âges les plus fortunés! heureu^jp la nation que le ciel favorisera im jour d’un prince qiû lui soit semblable!, ■, ^

52Grand Dieu ! c’est vous seul qui donnezles bons rois aux peuples ; et c’est le plus grand don que vous puissiez faire à la terre. Vous tenez encore entre vos main’S l’enfant auguste' que fous destinez à la monarchie : $on âge, son innocence, le laissent encore l’ouvrage commencé de vos miséricordes : il n’est, pas encore' sorti de dessous la ipain qui le forme et qui l’achève. Grand Dieu! il est* enco^p temps, formez-le pour' le bonheur des peuples à qui vous l’av^.véservé; et que cette «prière si souvent ici renouvelée,* ne lasse pas votre bonté, puisqu’elle intéresse si fort le salut et la félicité d’une nation que vous avez toujours protégée.

53C’est sous les bons rois, que votre culte s’affermit; gue la foi. triomphe des erreurs; que l’affreuse incrédulité est bannie ou obligée de se cacher ; que les nouvelles doctrines sont proscrites;

54que. les- esprits rebelles ne trouvent de protection et de sûreté que dans l’obéissance et dans l’unité; que vos ministres, paisibles dans 1’çxercice de leurs fonctions, _gt veillant sans cesse à la-conservation du dépôt, voient l’autorité de l’empire donner les mains à^celje du sacerdoce; et que tous les cœurs, déjà réunis au- pied du trône, portejtf la même ^inion et la même concorde an pied des autels. -Ajoutez donc en lui de jour en y jour, ô mon Dieu, de ces traits heureux qui promettent cfe bons rois à leurs peuples : que l’ouVrage de vos.aniSéricordes croisse et se développe tous les jours en lui avec Ses années. Nous ne vous demandons pas qu’il devienne le vainqueur de l’Europe; nous vous. demandons qu’il soit le père de son peuple. C’est la puissance de votre bras qui nous Da conservé, en frappant autour d’e son berceau toiif le reste de sa famille renfle; que ce soit elle qui nous le forme et^qui nous le prépare : il est, con^e^oïse, l’enfant sauvé des funérailles de. toy,te sa race ; qu’il soit comme lui * le saaiveur et’le libérateur de son peuple ; et que ce premier prodige qui l’a retiré du sein de la mort soit pour nous le présage assuré de ceux que vous nous faites espérer sous son empire.

55LE DIMANCHE DE LA PASSION. SUR LA FAUSSETÉ DE LA GLOIRE HUMAINE.v

56étqit quelque chose de 'réel, quel homme jusquelà avoit paru »sur 4a terre qu%eût plus de lieu de se glorifier lui-mên\e que Jéjus-CJjurist?

57Outre la gloire de descendre d’une race royale, et de compter les Dajid et- lés Salpraon parmi ses ancêtres, avec quel éclat |j’avoit-il pas paru dans le monde!

58frappés de sa puissance, vont se cacher loin de lui ; les deux s’ouvrent sur sa têt£ et annoncent eux-mêmesaux hoçimes sa gloire et sa magnificence; la houe entre ses mains rend la lumière aux aveugles ; tous les lieux par où il passe ife sont marqués que par ses prodiges : il lit dans les cœurs; il, voit l’avenir comme le présent;- il entraîne après lui les villes et les peuples : personne avantfiui n’avoit parlé comme il parle ; et, charméés de son éloquence céleste, les femmes de JudS appellent peureuses les entrailles qui l’ont porté. • • % *•

59Quel homme s’étoit jamais montré sur la terre environné de tant de gloire? et cependant il nous apprend que, s’il se l’attribue à lui-même, et^que sa gloire ne soit qu’ufle gloire humaine, sa gloire n’est plus rien : Si ego glorifico meipsum } gloria mea nifliLesli. ' *. *, v

60La probité mondaine, les grands- Clients jes succès éclatants ne jcmt donc pjus jjjen dès qu’ils ne sont que les vertus de l’homme; et il n’y a point de gloire véritable sans ja craipte.fie Dieu.

61Sire, -il y a Idngrtémps que les hommes, tou-, jours vains, feint leur idole de la gloire : ilsla per-

62dënt la plupart en la cherchant, et croient l\voir trouvée quand on donne à leur vEpiité les louanges qui ne sorît dues qu’à' la vertu..

63Il n’est point de prince ni de grand, malgré la bassesse et le déréglement de ses mœurs et de ses penchants, à qui de vaines adulations ne promettent 1^ gloire et l’immortalité, et qui ne compte sur les suffrages de la postérité, où/ son nom même ne passera peut-être pas, et où du moins il ne sera connu que par ses vices.^l! est vrj^ que le monde-, qui avoitélèvé ces idoles de boue, les renverse lui.-méme le lendemain, éfqn’il«e venge à loisir dans les âges -suivants, par la liberté de sés eerisures, de Ta contrainte èt dej’injuspce dé ses éloges.- ■ * • \

64Il n’attend pas même si tard r lés applaudissements publics 

65Mais si la gloire humaine est presque toujours dégradée devant le tribunal irfêméLdn monde, auroit-elle quelque chose de plus réel nux’yeùx de Dieu, devant qui il n\ a de véritables grands

66que.ceux qui le craignent? Qui autefn liment te, magni erunt apud le per omnia. 1

67Çt pour mettre cette vérité dans un point de vue qui nous la montre tout entière, remarquez, je vous prie, mes Frères, que les hommes ont de toüt temps établi la gloire dans l’honneur et.la probité, dans l’éminence et la distinction dès talents, et enfin dans les succès éclatants.

68Or, sans la crainte de Dieu, toute probité humaine est ou fausse, ou du moins elle n’est pas sûre l les. plus grands talents deviennent dangereux,• oÛ à celui qy i s’en glorifie, ou à ceûx au.prè6 desquels il en fait usage : et enfin les succès les plus éclatants ou prennent leur source dans

69le*fcrime, ou ne sont souvent que des crimes écla/ • * # tarîts eux -mêmes : Si ego glorifîço meipsum, glona

70Je dis premièrement t que la probité humaine sans là’ crainte de Dieu est presque toujours fausse, ou du moins qu’elle p’èst jamais sûre.’.

71Je sais que le monde se vante d’un fantôme d’honneur et de probité indépendant dé.la religion : il croit qu’on peut être fidêle.âux hommes sans être fidèle à Dieq; être orné 4 de toutes les vertus que demande la. société sans avoir celles qu’exige l’Évangile; en un mot J être honnête homme sans être chrétien.

72Onpourroit laisser au qaonde cette foible consolation*, ne pâs lui dispute* 1 une gloire au^i vainp et aussi frivole que lui-même; et puisqu’il renonce aux. vertus des saints, lui passer du moins celles des hommes. C’est l’attaquer par son endroit sensible et dans, son dernier retranchement, dp vouloir lui ôter le- seul nom d^bién qui lui reste et qui le console de la perte de tojis les autres, et de le déposséder d’un honneur et d’une probité qu’il croit n-’nppartenir qu’à ‘lui seul, et qu’il dispute même souvent au!? justes.

73Ne le tcoublons donc pas ^lans uné possession si paisible, et en même temps Si jnjuste. Convenons qu’afti milieu de*la\lépravation et de la décadence des hiç^ur^ publiqu^, le monde a encore saqpé du débris *les restes d’honneur et de droiture ; que, malgré les -vices et les passions qui les dominent, jjaroissent encore sous ses

74pour la patrie, rigides amateur^ de la vérité, esclaves religieux de 4eui* parole, vei^geujs de l’injustiee, protect^tirs de iarfoiblesse; en un mot, partisans du plaisfc, et néanmoins sectateurs de la vertu. -

75Voilà les justes du monde, ces héros d’honneur et de probité qu’il fait tant valoir, qu’il oppose même tousses jours avec une espèce d’insulte et d’ostentation aux véritables justes de l’Evangile.

76Il les dégrade pour élever son idole : il se vante' que l’honneur et la véritable probité ne ^réside que chez lui : il nous laissé l’obscurité, les petitesses, les travers, et tout le faux de la vertu, et s’en arroge a lui-même l’héroïsme’ et la gloire. Mais qu’il serait aise de venger Fhonniÿir de Dieu contré le culte vain et pompeux que Ip monde rend à son idole! il n’y aurait qu’à souffler sur cet édifice d’orgueil, et de vanité, à peine en retrouveriez-vous lesifoibles vestigës.

77Ces hommes vertueux, -dont le monde se fait tant d’honneur, n’ont au fond souvent pour éux que l’erreur publique : amis fidèles, je le veux; mais c’est.le goûf, la vanité ou l’intérêt qui les lie,’*et dans leufcs anfis il îfaiij^d^it qineux-mêmes ; bons citoyens, il. est vçai; mais la gjpire et les honneurs qui nous reviennent en servant- la patrie sont l’unique lien et le seul devoir qui les attache : amateurs. de la 'vérité, je l’avoue; mais ce n’est pas elle qiyls cherchent, c’est le crédit et la confiance qu’elle leur, afequiert parmi les hommes : observateurs de. leur parol^; mais c’est un orgueil qui trouvproit de. la lîcheté et de l’inconstance à se dédire; ce n’est pas une vertu qui se fait une religion de ses promesses : vengeurs de l’injustice ; mais, en la punissant, dans les autres, ils ne veulent que publier qu’Hs n’en sont pas capables eux-mêmes : protecteurs de la foi-

78blesse ; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité; et les éloges des opprimés sont ce qut leur offre de plus touchant leur oppression et leur misère. En fin mot, dit l’Écriture, on les appelle miséricordieux : ils ont toutes les vertus pour le public ; mais, n’étant pas fidèles à Dieu, ils n’en ont pas une seule pour eujc-mêmes : Multi homines miséricordes vocanlur; virum autem fidelem quis internet? 1

79Mais, quand la probité du monde ne aeroit pas presque toujours fausse, il faudrait convenir du moins qu’elle n’est jamais sûre. La religion toute seule assure la vertu, parce que les motifs qu’elle nous fournit sont partout les mêmes. La honte et l’opprobre en- seraient le prix devant les hommes, qu’elle n’en^paroitroit que plus belle et plus glorieuse à l’homme de bien : sa vie même serait en péril, qu’il ne voudrait pas la^racheter aux dépens de sa vertu : le secret eFl’impuuité iie sont pas pounlui des attraits pour le vice, puisque' Dieu est le seul témoin qu’it craint, et le reproche de sa conscience la seule peine qui l’afflige : la gloire même et’les acclamations publiques le solliciteraient à une entreprise ambitieuse et injuste, qu’il préférerait le devoir et la règle qui la con- 1 damnent aux applaudissements de l’univers qui l’approuve** Enfin changez tant qu’il vous plaira

80les situations d’un véritable juste ; le monde peut varier à son égard ; les suffrages publics qui l’élèvent aujourd’hui peuvent demain le dégrader St l’abattre; sa fortune peut changer; mais sa vertu ne changera point avec sa fortune.

81Il ne s’agit pas ici de nous alléguer des exemples où la piété la plus estimée s’est démentie plus d’une fois. Outre que le monde est plein de faux justes, et que tous ceux qui en portent le nom aux yeux des hommes n’en ont pas le mérite devant Dieu, c’a été de tout temps l’injustice du monde d’attribuer à la vertu les foiblesses de l’homme. Le juste peut tomber, mais la vertu se^ule peut le défendre ou le relever de ses chutes: elle seule marche sûrement, parce que les principes sur lesquels elle s’appuie sont toujours les mêmes :• les occasions ne l’autorisent pas contre le devoir, parce. que les occasions ne chaiîgènt jamais rien aux»règles : lumière et les regards

82publics sont pour elle comme la solitùde et les ténèbres : en un mot, elle ne compte jes ho «pries pour rien, jfarce que Dieu seul j qui la \ oit, doit être son juge. •

83Trouvez, si vous le pouvez, la même jûrSté dans les vertus humaines. Nées le plus souvent dans l’orgueil et dans l’amour de la gloire, elles y trouvent, un moment après, leuf tombeau : formées par les regards publics, elles vont s’é-

84teindre le lendemain, comme ces feux passagers, dans le secret et les ténèbres :, appuyées sur les circonstances, sur les occasions, sur lçs jugements des hommes, elles tombent sans cesse avec ces appuis fragiles : les tristes fruits de l’amourpropre, elles sont toujours sous l’inconstance de son empire: enfin le foib le ouvrage de l’homme, elles ne sont, comme lui, à l’épreuve de rien.

85Qu’il s’offre à ce vertueux du siècle une occasion sûre de décréditer un eiïnemi ou de supplanter un concurrent; pourvu qu’il conserve la réputation et la gloire de la modération, il sera peu touché d’en avoir le mérite : que sa vengeance n’intérçsse point son honneur, elle ne sera plus indigne de sa vertu : placez-lé.dans une situation où il puisse accorder sa passion avec l’estimè publique, il ne s’embarrassera pas de d’accéder avec son devoir : en un mot, qu’il passe toujours pour homme de bien, c’est la même chose pour lui que dç l’être. •,

86Tout Israël paroît applaudir d’abord à la révolte d’Absalon : Aclntophel-, cet homrïïe si sage et si vertueux dans l’estime publique, et donf les conseils étoient regardés comme l

87les fixe. Soyez bienfaisant, juste, généreux', sincère : vous pouvez être utile au public; mais vous devenez inutile à vous-même : vous faites des œuvres louables aux yeux des hommes ; mais en ferezvous jamais une véritable- vertu? Tout est faux et vide dans un ccfeur que Dieu ne remplit point (c’est un roi lui-même qui parle); et connoître votre justice et votre vertu, ô mon Dieu, c’est la seule racine qui porte des fruits d’immortalité, et la source de la véritable gloire : ^ ani autem sunt umnes homines in quibus non subest scientia Dei. 1 • *

88C’est donc en vain qu’on met la véritable gloire dansThonneur et là probité mondaine : on n’est grai^l que par le cœur ; et le cœur vide de Dieu n’a plus que le faux et les bassesses de l’homme.

89Majs peut-être que les vertus civiles toutes seules sont trop obscures, et que la distinction et la supériorité des grands talents nous donnèra plüs de droit à la gloire.,*

90Hélas! Sire, que sont les grands talents, que de grands vices* si, les ajîfut reçus de Died, nous ne

91les employons que pour nous -mêmes ? que deviennent-ils entre nos mains? souvéht l’instrument,des malheurs publics; toujours la source de notre condamnation et de notre pértg.

92Qu’est-ce qu’un souverain né avec une valeur bouillante, et dont les éclairs brillent tîéjà de toutes parts dès ses plus jeunes ans, si la crainte de Diev\»ne le conduit et ne le modère ? un, astre nouveau et malfaisant qui n’annence que des calamités à.la terre. Plus il croîtra dans cette science funeste, plus les misères publiques croîtront avec lui : ses entreprises les plus téméraires n’offriront qu’une foible digue à l’impétuosité de sa course : il croira effacer par l’éclat de ses victoires leur témérité ou leur injustice : l’espérance du succès sera le seul titre qui justifiera l’équité de ses armes: tout ce qui lui paroît^ glorieux deviendra < légitime : il regardera les moments d’uy repos sage, et majestueux comme une oisiveté honteuse et des moments qu’pn dérobe a* sa gloire^ ses voisins detfi

93fourniront dq leurs larmes et de leur sang la triste mqtière de ses triomphas : il épuisera et xenver* seta ses propres états pour en conquérir de nouveaux ; il armera-contre lui les peuples et les nations^; il troublera la paix de l’univers; il se rendra célèbre en faisant des millions de malheureux.

94deviendront ses ennemis dès qu’Hs pourront nir sa conquête ; ses peuples eux - memes

95Quel fléau pour le genre humain ! et s’il y a un peuple sur la terre capable de lui donner des éloges, il n’y a qu’à lui souhaiter un tel maître.

96Repassez sur tous les grands talents qui rendent les hommes illustres ; s’ils sont donnés aux impies, c’est toujours pour le malheur de leur nation et de leur siècle. Lés vastes connoissances empoisonnées par l’orgueil ont enfanté ees chefs et ces docteurs célèbres de. mensonge' qui dans tous l§s âges ont levé l’étendard du schisme et de l’erreur, et formé dans le’sein même du christianisme les sectes qui le déchirent. > •

97Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talents heureux ont rapproché leur’siècle du goût et de la politesse des anciens, dès que leur cœur s’est corrompu, ils n’ont laissé au monde que des ouvrages lascifs 

98• Tournez-vous d’un autre côté: comment "ont paru sur la terre ces génies supérieurs, mais ambitieux. et inquiéts, nés *pour» faire mouvoir. les ressorts (les états et des empires,

99ont été les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents..

100Un seul homme obscur, avec ces avantages éminents.de la nature, mais sans conscience et sans probité, aqm-s’élever, les siècles passés, sur leà débris de sa patrie; changer la face entière d’une /îation voisine et belliqueuse, si jalouse de ses lois et de sa liberté; se faire rendre des hommages que ses citoyens disputent même à leurs rois; renverser le trône, ét donner à l’univers- le spectacle d’un souverain dont la couronne ne peut mettre la tête sacrée à couvert de l’arrêt inouï qui le condamna à la perdre.

101Esprits vastes, mais inquiets et -turbulents, capables de tout soutenir, hors le repos; qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe et qui les attache; et qui, semblables à Samson, sans être animés de son esprit, aiment encore mieux ébranler l’édifice et être écrasés sous ses ruines que de ne pas s’agiter et faire usage de leurs talents et de leur force/ Malheur au siècle qui produit dç ces hommes rares et merveilleux! et chaque nation a eu là-dessps ses leçons èt ses qjemples domestiques. •

102Mais enfin, si ce n’est pas un malheur pour leur siècle, c’est du moins un malheur ponr euxmêmes. Semblables à un navire sans gouvernail que des vents favorables poussent à pleines voiles.

103plus notre coijrse est rapide, plus le naufrage est inévitable : rien n’est si dangereux pour soi que les grands talents dont la foi ne règle pas l’usage : les \ajnes louanges qu’attirent ces qualités brillantes,corrompent le cœur ; et plus on étoit né avec de grandes qualités, plus la corruption est profonde et désespérée. Dieu abandonne.l’orgueil à lin-même : ces hommes si vantés expient souvent dans la honte d’une chute éclatante l’injustice des applaudissements publics; leurs vices déshonorent leurs talents : ces vastes génies, nés pour soutenir Pétat, ne sont plus, dit Job, que dé foibles roseaux qui ne peuvent se soutenir eux-mêmes. On a vu plus d’une fois les pierres même les plus brillantes du sanctuaire s’avilii* et se traîner indignement dans la boue; et les plus grands talents sontsoüvent livrésaux plus grandes foiblesses : Qui ducit sacerdotes inglorios, et op~

104Les succès éclatants êt les.grands événements qui les suivent ne méritent pas plus de louanges dans les ennemis de Dieu, et ne leur donnent pas plus de droit à la gloire <^ue leurs talents.

105que d’ordinaire chez lui ce ne sont pas les vertus, mais les succès, qui font les grands hommes /-Les provinces conquises, les batailles gagnées, les négociations difficiles terminées, le trône chancelant affermi, voilà ce que publient les titres et les inscriptions, et à quoi le monde consacre des éloges et des monuments publics pour en immortaliser la mémoire.

106Je ne veux pas qu’on abatte ces marques de la reconnoissance publique : tout ce qui est utile aux hommes est digne en un sens de la reconnoissance des hommes : comme l’émulation donne les sujets illustres aux empires, il faut que les récompenses excitent l’émulation, et que les succès voient toujours marcher après eux les récompenses.

107Le gouvernement politique ne sonde pas les cœurs; il ne pèse que les actions : il est même en ce genre des erreurs nécessaires à l’ordre public : tout ce qui l’embellit doit être glorieux : et les mœurs ou les motifs qui ne déshonorent que la i personne ne doivent pas ternir des succès qui ont honoré la patrie.

108Mais, s’il est permis au monde d’exalter la gloire de ses héros, il n’est pas défendu à la vérité de ne pas parler comme le monde : hélas ! il en est si peu qu’il ne dégrade lui-même! Ceux que la distance des tempsetdes lieux éloigne de ses regards sont les seuls à couvert de ses traits; ceux qui

109vivent sous ses yeux n’échappent guère à sa censure; et il cesse de les admirer dès qu’il a le loisir de les connoître : et en cela ne l’accusons point de malignité et d’injustice ; il faut l’en croire, puisqu’il parle contre lui-même.

110Et en effet, je ne vous dis pas : Percez jusque dans les motifs des actions les plus éclatantes et des plus grands événements : tout en est brillant au dehors, vous voyez le héros : entrez plus avant, cherchez l’homme lui-même ; c’est là que vous ne trouverez plus, dit le sage, que de la cendre et de la boue : Cinis est enùn cor ejus, et terra supervacua spes iilius. 1

111L’ambition, la jalousie, la témérité, le hasard, la crainte souvent et le désespoir ont donné les plus grands spectacles et les événements les plus brillants à la terre. David ne devoit peut-être les victoires et la fidélité de Joab qu’à sa jalousie contre Abner. Ce sont souvent les plus vils resi sorts qui nous font marcher vers la gloire; et presque toujours les voies qui nous y ont conduits nous en dégradent elles-mêmes.

112Aussi écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire des succès avoit rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvoient de grand que le nom : l’homme désavouoit le héros : leur réputation rougissoit de la bassesse de leurs

113mœurs et de leurs penchants : la familiarité trahissoit la gloire de leurs succès : il falloit rappeler l’époque de leurs grandes actions, pour se persuader que c’étoit eux qui les avoient faites. Ainsi ces décorations si magnifiques qui nous éblouissent et qui embellissent nos histoires cachent souvent les personnages les plus vils et les plus vulgaires.

114Non, Sire, il n’y a de grand dans les hommes que ce qui vient de Dieu : la droiture du cœur, la vérité, l’innocence et la règle des mœurs, l’empire sur les passions, voilà la véritable grandeur, et la seule gloire réelle que personne ne peut nous disputer : tout ce que les hommes ne trouvent que dans eux-mêmes est sali, pour ainsi dire, par la même boue dont ils sont formés : le sage tout seul, dit un grand roi, est en possession de la véritable gloire; celle du pécheur n’est qu’un opprobre et une ignominie : Gloriam sapientes possidebunt ; stullorum exaltatio, ignominia. 1

115La religion, la piété envers Dieu, la fidélité à tous les devoirs qu’il nous impose à l’égard des autres et de nous-mêmes ; une conscience pure et à l’épreuve de tout; un cœur qui marche droit dans la justice et dans la vérité, supérieur à tous les obstacles qui pourroient l’arrêter, insensible à tous les attraits rassemblés autour de lui pour le

116corrompre, élevé au-dessus «le tout ce qui se passe, et soumis à Dieu seul, voilà la véritable gloire et la base «le tout ce qui fait les grands hommes. Si vous frappez ce fondement, tout l’édifice s’écroule, toutes les vertus tombent; et il ne reste plus rien, parce tju’il ne reste que nous-mêmes;

117Sire, votre règne seroit plein de merveilles ; vous porteriez la gloire de votre nom jusqu’aux extrémités de la terre; vos jours ne seroient marqués «pie par vos triomphes ; vous ajouteriez de nouvelles couronnes à celles des rois vos ancêtres; l’univers entier retentiroit de vos louanges : si Dieu n’étoit point avec vous, si l’orgueil, plutôt que la justice et la piété, étoit l’âme de vos entreprises, vous ne seriez point un’grand roi ; vos prospérités seroient des crimes; vos triomphes des malheurs publics 1 : vous seriez l’effroi et la terreur de vos voisins ; mais vous ne seriez pas le père de votre peuple: vos passions seroient vos seules vertus; et, malgré les éloges que l’adulation, la compagne immortelletles rois, vous auroit donnés, aux yeux de Dieu, peut-être même de la postérité, elles ne paraîtraient plus que de véritables vices.

118Ce n’est donc pas cette gloire humaine, grand Dieu, que nous vous demandons pour cet enfant auguste : elle paraît déjà peinte sur la majesté de son front; elle coule même dans ses veines avec le sang des rois ses ancêtres; et vous l’avez fait naître

119grand aux yeux des hommes dés que vous l’avez fait naître du sang des héros : c’est la gloire qui vient de vous. Rehaussez les dons de la nature, dont vous l’avez ennobli, par l’éclat immortel de la piété : ajoutez à toutes les qualités aimables qui le rendent déjà les délices de son peuple toutes celles qui peuvent le rendre agréable à vos yeux : laissez à sa naissance et à la valeur de la nation le soin de cette gloire qui vient du monde; nous ne vous demandons, grand Dieu! que de veiller au soin de sa conservation et de son salut. L’histoire de ses ancêtres est un titre qui nous répond de l’éclat et des prospérités de son règne; mais vous seul pouvez répondre de l’innocence et de la sainteté de sa vie : la gloire du monde est comme l’héritage qu’il a reçu de ses pères selon la chair; mais vous, grand Dieu! qui êtes son père selon la foi, donnez-lui la sagesse, qui est la gloire et l’héritage de vos enfants. •

120Que son cœur soit toujours entre vos mains, et son cœur sera encore plus grand que §es sucoès et ses triomphes : qu’il vous craigne, grand Dieu! ses ennemis le craindront; ses peuples l’aimeront ; il deviendra à l’univers un spectacle digne de l’admiration. de tous les siècles; et comme nous n’aurons plus rien à craindre pour sa gloire, nous n’aurons plus rien aussi à souhaiter pour notre bonheur.

VIILe dimanche des Rameaux. Sur les écueils de la piété des grands.#

1V oici votre roi qui vient à vous plein de douceur. Matth. ai. 5.

2Partout ailleurs Jésus-Christ semble n’exercer qu’avec une sorte de ménagement les fonctions éclatantes de son ministère. Il se dérobe aux empressements d’un peuple qui veut l’élever sur le trône : il choisit le sommet solitaire d’une montagne écartée pour manifester sa gloire à trois disciples : les démons eux-mêmes, qui veulent la publier, sont forcés par ses ordres de la cacher et de la taire.

3Aujourd’hui il paroît en roi, et comme un roi qui vient prendre possession de son empire. 11 souffre des hommages publics; il dispose en maître de l’appareil innocent de son triomphe : Dicite quia Dominus his opus habet. 1 11 entre dans le temple; et, par des châtiments éclatants, il rend à ce lieu sacré la majesté que l’indécence d’un trafic honteux lui avoit ôtée. Ce n’est plus cet homme qui se dérobe aux regards publics; c’est le fils de David qui donne des lois, qui exerce une autorité suprême, et qui veut avoir tout Jérusalem pour témoin de son zèle et de sa puissance.

411 est donc ici le modèle de la piété des grands! Les vertus privées ne leur suffisent pas; il leur faut encore les vertus publiques : ce seroit peu de les avoir jusques ici exhortés à la piété; l’es*sentiel est de leur montrer quelle est la piété de leur état : quoique l’Evangile propose à tous la même doctrine, il ne propose pas à tous les mêmes règles : les devoirs changent avec l’état ; plus il est élevé, plus ils se multiplient; plus nos places nous rendent redevables au public, plus elles exigent de vertus publiques; et nous devenons mauvais, si nous ne sommes bons que pour nous-mêmes.

5Premièrement, une piété oisive et renfermée en elle-même, cjui les éloigne des soins et des de-, voirs publics.

6Secondement, une piété foible, timide, scrupuleuse, qui jette l’indécision dans leurs entreprises et dans toute leur conduite.

7Enfin une piété crédule et bornée, facile à recevoir l’impression du préjugé, et incapable de revenir quand une fois elle l’a reçue.

8C’est-à-dire qu’il faut à la piété des grands la vigilance publique, qui fait agir; le courage et l’élévation, qui font décider et entreprendre; enfin, ou les lumières qui empêchent d’être surpris, ou une noble docilité qui se fait une gloire de revenir dès qu’elle a senti qu’on l’a surprise.

9Sire, la piété véritable est l’ordre de la société; elle laisse chacun à sa place; fait de l’état où Dieu nous a placés l’unique voie de notre salut ; ne met pas une perfection chimérique dans des œuvres que Dieu ne demande pas de nous; ne sort pas de l’ordre de ses devoirs pour s’en faire d’étrangers; et regarde comme des vices les vertus qui ne sont pas de notre état.

10Tout ce qui trouble l’harmonie publiqueest un excès de l’homme, et non un zèle et une perfection de la vertu. La religion désavoue les œuvres les plus saintes qu’on substitue aux devoirs; et l’on n’est rien devant Dieu quand on n’est pas ce que l’on doit être.

11Il y a donc une piété, pour ainsi dire, propre de chaque état. L’homme public n’est point vertueux, s’il n’a que les vertus de l’homme privé : le prince s’égare et se perd par la même voie qui auroit sauvé le sujet; et le souverain en lur peut devenir très-criminel, tandis que l’homme est irréprochable.

12Ainsi le premier écueil de la piété des grands est de les retirer des soins publics et de les renfermer en eux-mêmes. Comme l’indolence et l’amour du repos est le vice ordinaire des grands, il devient encore plus dangereux et plus incorrigible quand ils le couvrent du prétexte de la vertu: la gloire peut réveiller quelquefois dans les grands l’assoupissement de la paresse; mais celui qui a pour principe une piété mal entendue est en garde contre la gloire même, et ne laisse plus de ressources : un reste d’honneur et de respect pour le public et pour la place qu’on occupe rompt souvent les charmes d’une oisiveté honteuse, et rend aux peuples le souverain qui se doit à eux ; mais, quand ce repos indigne est occupé par des exer-

13cices pieux, il devient à ses yeux honorable : on peut rougir d’un vice ; mais on se fait honneur de ce qu’on croit une vertu.

14Mais, Sire, un grand, un prince n’est pas né pour lui seul; il se doit à ses sujets : les peuples, en l’élevant, lui ont confié la puissance et l’autorité, et se sont réservé en échange ses soins, son temps, sa vigilance : ce n’est pas une idole qu’ils ont voulu se faire pour l’adorer; c’est un surveillant qu’ils ont mis à leur tète pour les protéger et pour les défendre : ce n’est pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point; une langue et 11e parlent point ; des mains et n’agissent point: ce sont de ces dieux qui les précèdent, comme parle l’Ecriture, pour les conduire et les défendre : ce sont les peuples qui, par l’ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu’ils sont; c’est à eux à n’ètre ce qu’ils sont que pour les peuples. Oui, Sire, c’èst le choix de la nation qui mit d’abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres; c’est elle qui les éleva sur le bouclier militaire, et les proclama souverains : le royaume devint ensuite l’héritage de leurs successeurs ; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets : leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d’abord ce droit et cette prérogative • à leur naissance : en un mot, comme la première

15source de leur autorité vient de nous, les rois n’en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs, Sire, vous rediront sans cesse que vous êtes le maître, et que vous n’êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n’est en droit de vous en demander compte ; mais vous vous le devez à vous-même, et, si je l’ose dire, vous le devez à la France qui vous attend, et à toute l’Europe qui vous regarde : vous êtes le maître de vos sujets; mais vous n’en aurez que le titre, si vous n’en avez pas les vertus : tout vous est permis; mais cette licence est l’écueil de l’autorité, loin d’en être le privilège : vous pouvez négliger les soins de la royauté; mais, comme ces rois fainéants si déshonorés dans nos histoires, vous n’aurez plus qu’un vain nom de roi dès que vous n’en remplirez pas les fonctions augustes.

16Quel seroit donc ce fantôme de piété qui feroit une vertu aux grands et au souverain de craindre et d’éviter la dissipation des soins publics; de ne vaquer qu’à des pratiques religieuses comme des hommes privés et qui n’ont à répondre que d’eux-mêmes; de se renfermer au milieu d’un petit nombre de confidents de leurs pieuses illusions, et de fuir presque la vue du reste de la terre ! Sire, un prince établi pour gouverner les hommes doit connoître les hommes : le choix des sujets est la première source du bonheur public; et, pour les

17choisir, il faut les connoitre. Nul n’est à sa place dans un état où le prince ne juge pas par luimême: le mérite est négligé, parce qu’il est, ou trop modeste pour s’empresser, ou trop noble pour devoir son élévation à des sollicitations et à des bassesses : l’intrigue supplante les plus grands talents; des hommes souples et bornés s’élèvent aux premières places, et les meilleurs sujets demeurent inutiles. Souvent un David, seul capable de sauver l’état, n’emploie sa valeur dans l’oisiveté des champs que contre des animaux sauvages; tandis que des chefs timides, effrayés de la seule présence de Goliath, sont à la tète des armées du Seigneur. Souvent un Mardochée, dont la fidélité est même écrite dans les monuments publics, qui, par sa vigilance, a découvert autrefois des complots funestes au. souverain et à l’empire, seul en état, par sa probité et par son expériencé, de donner de bons conseils et d’être appelé aux premières places, rampe à la porte du palais, tandis qu’un orgueilleux Aman est à la tête de tout, et abuse de son autorité et de la confiance du maître.

18Ainsi les fonctions essentielles aux grands ne sont pas la prière et la retraite. Elles doivent les préparer aux soins publics, et non les en détourner ; ils doivent se sanctifier' en contribuant au salut et à la félicité de leurs peuples : les grâces de leur état sont des grâces de travail, de soins,

19de vigilance : quiconque leur promet, dit l’Evangile, qu’ils trouveront Jésus-Christ dans le désert, ou dans le secret de leur palais, est un faux prophète : Ecce in deserto, ecce in penetralibus, nolite Gredere. 1 Ils y seront seuls et livrés à euxmêmes : Dieu n’est point avec nous dans les situations qu’il ne demande pas de nous ; et le calme où nous nous croyons le plus en sûreté, si la main du Seigneur ne nous y conduit et ne nous y soutient, devient lui-même le gouffre qui nous ' voit périr sans ressource : une piété oisive et retirée ne sanctifie pas le souverain; elle l’avilit et le dégrade.

20Eh quoi, Sire! tandis que celui que son rang et sa naissance établissent dépositaire de l’autorité publique se renfermeroit dans l’enceinte d’un petit nombre de devoirs pieux et secrets, les soins publics seroient abandonnés; les affaires demenreroient; les subalternes abuseraient de leur autorité; les lois céderoient la place à l’injustice et à la violence; les peuples seroient comme des brebis sans pasteur; tout l’état dans la confusion et dans le désordre? et Dieu, auteur de l’ordre public, regarderoit avec des yeux de complaisance une piété oisive qui le renverse ? et les peuples, exposés à la merci des flots, n’auroient pas droit de dire à ce pilote endormi et infidèle, avec

21plus de raison que les disciples sur la mer ne le disoient à Jésus-Christ : Seigneur, il vous est donc indifférent que nous périssions, et notre perte ou notre salut n’est plus une affaire qui vous intéresse? Magister, non ad te pertinet quia perimus? 1 La religion autoriseroit donc des abus que la raison elle-même condamne.

22Mais la religion elle-même n’est-elle pas nécessairement liée à l’ordre public? elle tombe ou s’affoiblit avec lui. I>es moeurs souffrent toujours de la foiblesse des lois : la coniusion du gouvernement est aussi funeste à la piété des peuples qu’au bonheur des empires : le bon ordre de la société est la première base des vertus chrétiennes ; l’observance des lois de l’état doit préparer les voies à celles de l’Evangile. L’Église ne doit compter sur rien dans un empire où le gouvernement n’a rien de fixe : aussi les états où la multitude gouverne, et ceux où elle partage la puissance avec le souverain, sans cesse exposés à des révolutions, se départent aussi facilement des lois que du culte de leurs pères : les soulèvements y sont aussi impunis que les erreurs ; et c’est là où l’hérésie a trouvé son premier asile : elle se fortifie au milieu de la confusion des lois et de la foiblesse de l’autorité; elle doit toujours sa naissance ou son progrès aux troubles et aux

23dissensions publiques : les règnes les plus foibles et les plus agités ont toujours été parmi nous, comme partout ailleurs, les règnes funestes de son accroissement et de sa puissance; et, jlès que l’harmonie civile se dément, toute la religion ellemême chancelle.

24Aussi les plus saints rois de Juda, Sire, mêloient les devoirs de la piété avec ceux de la royauté. Le pieux Josaphat,au sortir du temple où il venoit tous les jours offrir ses vœux et ses sacrifices au Dieu de ses pères, envoyoit, dit l’Écriture, dans toutes les villes de Juda des hommes habiles et des prêtres éclairés, pour rétablir l’autorité des lois et la pureté du culte, que les malheurs des règnes précédents avoient fort altérées.

25David lui-même, malgré ces pieux cantiques qui faisoient son occupation et ses plus chères délices, et qui instruiront jusqu’à la fin les peuples et les rois,, paroissoit sans cesse à la tête de ses armées et des affaires publiques : ses yeux étoient ouverts sur tous les besoins de l’état; et, ne pouvant suffire seul à tout, il alloit chercher jusqu’aux extrémités de la Judée des hommes fidèles pour les foire asseoir à ses côtés, et partager avec eux les soins qui environnent le trône : Oculi rnei ad fideles terrce, ut sedeant mecum. 1

26Les plus pieux rois vos prédécesseurs ont toujours été les plus appliqués à leurs peuples. Celui surtout que l’Église honore d’un culte public descendoit même dans le détail des différends de ses sujets; et comme il en étoit le père, il ne dédaignoit pas d’en être l’arbitre. Jaloux des droits tie sa couronne, il vouloit la transmettre à ses successeurs avec le même éclat et les mêmes prérogatives qu’il l’avoit reçue de ses pères. Il croyoit que l’innocence de la vie seule ne suffit pas au souverain, qu’il doit vivre en roi pour vivre en saint, et qu’il ne sauroit être l’homme de Dieu, s’il n’est pas l’homme de ses peuples.

27Il est vrai, Sire, que la piété dans les grands va quelquefois dans un autre excès. Elle les jette dans une multitude de soins et de détails inutiles; iis se croient obligés de tout voir de leurs yeux et de tout toucher de leurs mains : les plus grandes affaires les trouvent souvent insensibles, tandis que les plus petits objets réveillent leur attention et leur zèle : ils ont les sollicitudes de l’homme privé; ils n’ont pas celles de l’homme public : ils peuvent avoir la piété du sujet; ils n’ont pas celle du prince. Ce n’est pas à eux cependant à abandonner le gouvernail pour vaquer à des fonctions obscures qui n’intéressent pas la sûreté publique : leurs mains sont premièrement destinées à manier ces ressorts principaux des

28états, qui font mouvoir toute la machine;. et tout doit être grand dans la piété des' grands. • »

29Mais si l’inaction en est le premier écueil, - l’incertitude- et l’indécision, que traîne cPordînaire après soi une conscience timide, et scrupulèûse, ne paroissent pas moins à craindre.

30Ce n’est pas que je prétende autoriser ici cette sagesse prbfane qui fait toujours marcher les intérêts de l’état avant ceux de l’Évangile; ni cette erreur commune qui ne croit pas l’exactitude des règles de l’Évangile compatible avec les maximes • du gouvernement et les intérêts de l’état.

31Dieu’, qui est auteur des empires, ne l’est-il pas des lois qui les gouvernent ? a-t-il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime? et les -rois serofeiit-ils son ouvrage, s’ils, ne pbuvoient régner sans, que la fraude et l’injusticé fussent les compagnes inséparables de leur règne ?n’est-ce pas la justice et le jugement qui soutiennent les trônes? la loi de Dieu ne doit-eHe pas être écrite sur. le front du souverain, comme la première loi de l’empire? et, s’il fàlloit toujours la violer pour maintenir la tranquillité des.socié-» tés humaines, ou la loi de Dieu sèroit fausse, ou

32les sociétés. humaines ne seroiient pas l’ouvrage de.Dieut • »

33•Quelle erreur, mes Frères, de se persuader que ceux qui sont en place ne doivent pas regarder de si pfès à la rigidité dès règles saintes; que les empires et les monarchies ne se mènent point par des niaximes de.t’eligion; que la loi de Dieu est la règle du particulier, mais que les états ont une règle.’supérieure p la loi dte Dieu même; que tout tomberait dans la langueur et dans l’inaction, si les maximes du christianisme conduisoient les affaires publiques ; et qu’il n’est pas possibje d’ètre en même temps et l’homme de l’état et l’homme de Dieu !..,.. • ’

34Quoi ! mes frères, la justice, la vérité, la bonne foi, seroient funestes au gouvernement des états et des empires? la/religion, qui- fait tout le bonheur et toute la sûreté des peuples et des rois, en deviendrait elle-même l’écueil? un bras de chair soutiendrait plus sûrement lea’rayaumes que la main' de Dieu qui les a éleveg? tes peuples ne pourraient devoir l’abondance et la tranquillité qu’à la fraude et à la mauvaise foi de ceux qui les

35gouvernent? les. ministres des rois ne pourraient acheter que par la perte de leur salut le salut de la patrie? Qupl outrage.pour la religion et pour tant de bons rois qui n’ont régné heureusement que par elle!

36J’avoue, Sire, que, lorsque le souverain est ambitieux et médite des entreprises injustes, l’artifice et la mauvaise foî deviennent comme inévitables à ses ministres, ou pôür cacher ses mauvais desseins, ou pour colorer ses*injustices. Mais que le prince soit juste pt craignant Dieu„ la justice et la vérité suffiront alors’pour soutenir un trône qu’elles-mêmes ont élevé : l’habilèté de ses ministres ne sera plus que dans leur équité et dans leur droiture : on ne donnfe’ra plus à la fraude et à la dissimulation les noms * pompeux d’art de régner et de science des affaires. Eh un mot, donnez-moi des Qavids et des Pharaons amis du peuple de î)ieu, et ils pourront' awoir des Nathans et dés Josephs pour leurs ministres.

37C’est donc déshonorer la religion, dit saint Augustin, 1 dé croire qu’elle' ne doit pas être consultée dans le gouvernement des républiques et des empires. Mais c’est lui faire un égal outrage de prendre dans une piété mal entendue des motifs d’indécision et d’incertitude qui entrevoient partout les apparences du mal, et qui opposènt sans cesse’un fantôme, de religion aux entreprises les plus justes et au* maximes les plus capitales.

38C’est à la sagesse humaine et corrompue à être incertaine et timide : toujours enveloppée soils de fausses apparences, elle doit toujours craindre

39qu’un coup.d’œil plus heureux ne la perce enfin et ne la démasque. Mais la sagesse qui vient du, ciel- nous rend plus décidés et plus tranquilles : on marche avec bien plus de séc\mté quand ou ne veut marcbèr que dans la lumière : l’homme vertueux tout seul a droit d’aller la tête levée, et de défier la prudence tiçiide et incertaine de l’homme trompeur : une sainte fierté sied bien à la -vérité. * * • *

40Aussi c’est se faire- une fausse idée de la piété de se la figurer -toujours timide, foible, indécise, scrupuleuse, bornée, se faisant un crime de ses devoirs et une vertu de ses joiblesses; obligée d’agir i et n’osant entreprendre ; toujdurs suspendue entre les'.intérêts publics et- ses pieuses frayeurs; et ne faisant usage de la religion que pour mettre le trouble et la confusion où elle auroit dû mettre l’ordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la piété; mais ce rte sont pas ceux de la piété même : c’est le caractère d’un esprit foible et borné; mais ce n’est pas une suite de l’élévation ef de la sagesse de la religion ; en un rnot, c!est l’excès de la vertu; mais la vertu finit toujours où l’excès commence.

41îfon, Sire, la pieté véritable. élève l’esprit, ennoblit lé cœur, affermit le courage : on est né pour de grandes choses quand on a la force de se vaincre soi-même : l’homme de bien esf capable

42de tout dès qu’il a pu se mettre par la foi au-dessus de tout?’: c’est le hasard qui fait les héros; c’est Une valeur de tous les jours qpi fait le juste : les passions peüvertt nous placer bien haut ; mais il n’y a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes. -

43Quel régné, Sire, plus glorieux-en Israël que celui de Salomon tandis qq’il deméura fidèle a la loi de sës pères? quel gouvernement plus sage„et plus absolüP.tous les raffinements delà politique ortt-ils jamais poussé si loin l’art de régner, et de conduire les peuples? quelle gloire et quelle magnificence en.vfronnort son trône'! la piété en avilissoit-elle la majesté? Quel prince vit jamais ses sujets plus soumis, ses voisins s’estimer plus heureux de son alliance, et des souverains âia tête des empires plus vastes et -plus puissants que le sien, avoir pour sa personne des Égards et des déférences qu’ils ne devoientpas à sa couronne ? Les sages des autres nations ne je règardoient-ils pas comme des insensés devaptJüi?‘ne veuoit-on pas dés contrées les plus éloignées admirer l’ordre et l’harmonie qui lui faisoit gouvernér tous ses sujets comme un seul homme? 11’est-ce pas dans les préceptes divins qVi’il nous a laissés que les princes apprennent encore tousies jours à régner? et la piété seroit-elle l’écueil du gouvernement, puis* que c’est elle seule qui lui valut la sagesse?

44Heureux s’il ne fût pas sorti de ses premières voies, et si les égarements de sa vieillesse n’eus-, sent pas flétri la gloire de son règne, et altéré le bonheur de-sês sujets! Ils ne commencèrent à éprouver des charges excessives, et rte cessèrent d’être heureux que lorsqu’il cessa lui-même d’être fidèle à Dieu ; et que, corrompu par-les femmes étrangères, if ne mit plus de bornes à ses profusions et à l’oppj’ession jle.ses peuples', et prépara à son fils le soulèvement qui- sépara dix tribu? 4u. royaume de David, et leur donna - pn nouveau maître. ; ' \ r

45Hélas ! les hommes, pour excuser leurs vices, cherchent k décrier la vertu : comme elle est incommode nui passions, ils voudraient se persuades qü’eHe est funeste à la conduite des états et des empirés, et lui opposer l’intérêt pnbl&c, pour se cacher à soi^ifiême l’intérêt personnel, qui seul en nous- s’oppose à elle. La crainte du Seigneur est la seule.source de la véritable sagesse; et ce qui met l’ordre darts.l’homme peut seullemettre dans les états. • '* \

46Enfin l’indécision et l’incertitude conduisent souvent au préjugé - et à la surprise; c’est le dernier écueil de la piété des grands.

47Oui, mes Frères, la piété a ses erreurs comme le vice. Plus on aime la vérité, plus-tout, ce. qui se couvre de ses apparences peut nous séduire :ia vertu simple et sincère juge 'des attires par ellemême : c’est presque toujours notre propre obliquité qui nôus instruit^» la défiance ; on est ujoins en garde contre 1a fraude et l’artifice quand on nk,jamais.fait usage que de la droiture et de k simplicité; -et les justes sont pins exposés à être surpris, parce qu’ils ignorent eux-mêmes l’art de surprendre.. ■

48Mais c’est dans les grands surtout, Sire, que la piété doit craindre les préjugés et la surprise : outre que les suites en sont plus dangereuses, c’est que, nés ; disoit autrefois Âssuérus, plus droits et -plus sincères, ils, sont d’autant plus susfeeptibles de préjugés qu’ils aiment moins la peine de l’examen et l’embarras de la défiance, et qu’ils trouvent plus court et plus aisé de juger sur ce • qu’on kur dit que de l’approfondir et de s’en convaincre : Durn aures principum simplices, et ex sua natura alios (estimantes, callida fraude decipiunt, 1

49Et de combien de sortes de préjugés la. piété dans les grands ne peut -elle pas les rendre capables! Préjugés de crédulité. C’est la piété ellemême qui ouvre souvent^ leurs oreilles à la ma-

50lignite de la calomnie; et plus ils aiment la vertu plus aisément on leur fend suspects,de dissolution et de vice ceux qu’une basse jalousie a intérêt dé perdre. Mais tout zèle qui cherche à nuire doit leur être suspect : la véritable pété, ou ne croit pas facilement le- mal, -ou, loin de le publier, le cache du moins et l’excuse : elle ne cherche pas à rendre son frère odieux à ses maîtres;' elle ne cherche qu’à le réconcilier avec Dieu ; les délations secrètes se proposent -plus le renversement de la fortune d’autrui que le règlement de se ( s mœurs; et d’ordinaire le délateur découvre plus ses propres vices que les vices de son frère. •,

51Préjugés de confiance. L’hypocrite prend souvent auprès d’eux la place de l’homme de bien : ils donnent aux apparences de la piété l’accès, les plaçes, la confiance qui n’étoiènt dus qu’à la piété elle-même : ils chargent de soins publics ' ceux qui, par leurs lumières bornées, n’étoient nés que pour vaquer aux fonctions les plus obscures : des -mœurs réglées tiennent lieu auprès d’eux des plus grands talents et des services les plus impontants; et, ils décrient la vertu par les faveurs mêmes dont ils l’honorent.

52Enfin, préjugés de zèle. C’est ici on les princes les plus pieux ont trouvé souvent dans leur zèle même l’écueil de leur piété : les Constantin, les

53Théodose ont vu autrefois leur amour pour l’Église se tourner contre l’Église même, et favoriser -l’erreur par un zèle de la vérité. Les princes, Sire, ne doivent toucher à la religion que pour la protéger et pour la défendre : leur zèje n’est utile à l’Église que lorsqu’il est dèmandé-par les pasteurs : les sollicitations des dépositaires de la doctrine soût les seules qui doivent avoir (^ crédit auprès d’eux, lorsqu’il s’agit de la doctrine elle-même; toute autre voix que la voix unanime des pasteurs doit leur être suspecte. C’est ici où ils ne doivent se réserver que l’honneur de la protection, et leur laisser celui de la.décision et du jugement : lés évêques soni leurs sujets; mais ils sont leurs pères selon la for: leur naissance les soumet à l’autorité du trône; mais, sur les mystères de la foij. l’autorité du trône fait gloire de se soumettre à celle de l’Église? Les princes,n’en sont que les premiers enfantsf et nos rois ont toujours regardé le titre de ses fils aînés comme le plus beau titre de leur couronné : ils 11’ont point d’autre, droit que de faire exécuter ses décrets, et, en s’y soumettant les” premiers, donner _ l’exemple de la soumission aux autres fidèles. Dès qu’ils ont’ voulû aller plus loin, èt usurper sur la doctrine un droit réservé au sacerdoce, ils dht aigri les. maux de l’Église, loin d’y remédier : leurs tempéraments ont été de

54nouvelles plaies, et ont enfanté de nouveaux excès: toutes les conciliations inventées pour calmer les esprits rebelles et les ramener à- l’unité les ont autorisés dans leur séparation et leur révolte; et leur autorité a toujours perpétué les erreurs quand elle a voulu se mêler toute seule de les rapprocher de la vérité. Ils peuvent environner l’arche-et la garder comme David ; mais ce n’est pas à eux à y porter les mains : le trône est élevé pour être l’appui et l’asile de la doctrine sainte; mais il ne doit jamais en être la règle, ni le tribunal d’où partent ses décisions.

55Hélas! si les passions et les intérêts humains n’environnoient pas lè trône, sans doute la piété des souverains serait la plus sûre ressource de l’Église : mais souvent ou l’on -fait agir leur religion contre leurs propres intérêts, OU l’on se sert^u vain prétexte de leurs intérêts pour les faire agir contre la religion même.

56Les préjugés sont donc presque inévitables à la piété "des grands : mais c’est l’obstination dans le préjugé qui rend le mal plus incurable. Il ne leur est pa*s honteux d’avoir pu être surpris : hélas ! çpmmenf pourroient-ils s’en défendre ? tout ce qui les environne presque s’étudie à les tromper ; eStfil étonnant que l’attention -se rëiâche quelquefois, et qu’ils puissent se laisser séduite? l’artifice est plus habile et plus persévérant que

57la défiance ; il prend toutes les formes et met à profit tous les moments : et quand tous qeuk presque qui npus approchent ont intérêt que nous nous.trompions, nos précautions ellesmêmes Içs aident souvent à nous conduire au piège. ' •

58Mais, Sire, s’il n’esf pas honteux aux princes d’être surpris, malheur inévitable à l’autorité suprême, il leur est glorieux d’avouer qu’ils ont pu l’être : rien n’est plus grand dans le souverain que de vouloir être détrompé, et d’àvoié la force de convenir soi-même de sa méprise. Assuérus ne crut point déroger à la majesté de l’empire, en déclarant, même' par un édit public,- que sa bonne foi «voit été surprise par les artifices d’Amàn. C’est un mauvais orgueil de croire qu’on ne peut Avoir tort; c’est une foiblesse de n’oser reculer, quand on- sent qu’on nous ‘a fait faire une fausse démarche : des variations qüi nous ramènent au vrai’affermissent l’autoçité, loin de l’affoiblir : ce n’est pas se démentir que de revenir de sa méprise : ce n’est' pas montrer aux peuples l’inconstance du gouvernement; c’est leur en étaler l’équité et la droiture.- Les peuples savent assez et voient assez souvent que les souverains peuvent sa tromper; mais ils voient rarement qu’ils sachent se désabuser fet convenir de leur méprise; il ne faut pas craindre qu’ils res-

59pectent moins la puissance qui avoue son tort et qui se condamne elle -même; leur respect ne s’affoiblit qu’envers celle ou qui ne le connpît pas, ou qui le justifie : et dans leur esprit, rien ne déshonore l’autorité que la fpiblesse qui se laissé surprendre, et la mauvaise gloire qui croiroit s’avilir en convenant de son erreur et de sa surprise. •...

60Sire, fermez l’oreille aux mauvais conseils et aux insinuations dangereuses de l’adulation : mais comme elles.se couvrent du voile du bien public, et que tôt ou tard elles trouvent accès auprès du trône, si l’inattention vous les a fait suivre, que l’intérêt seul de votre gloire, quand vqus serez détrompé, vous les fasse à l’instant désavouer. Il est èncore plus glorieux d’avouer sa surprise que de n’avoir pas été surpris : rien n’est plus beau dans de souverain, qui.ne dépend de personne, que de vouloir toujours dépendre de la vérité: on craindra dé vous en imposer, quand l’imposture et Fadulation démasquée n’aura plus à attendre que votre désaveh ét votre colère. C’e§t l’orgueil des rois tout seul qui autorise et enhardit les adulations et les mauvais conseils : ! et s’il est vrai que ce sont d’ordinaire. les adulateurs qui font les mauvais rois, il est encore plus vrai que ce sont les mauvais rois qui forment et multiplient les adulateurs.

61C’est en évitant ces écueils que la piété des grands deviendra respectable, qu’ils lui rendront la gloire et la dignité que les dérisioïls du- monde ou les foiblesseâ de la fausse vertu lui ont presque ôtée; et qu’on rf’entendra plus se perpétuer parmi lés hommes ce blasphème si injurieux à la religion : que les princes' pieux sont les moins propres à goüvemer, et que la piété peut en faire de grands saints, mais qu’elle n’en fera jamais de grands rois. ’ •.

62Puissent ces discours licencieux. Sire, ne jamais blesser. l’innocence de vos 'oreilles ! mais si l’adulation ose les porter un jour jusqües au pied de votre trône, qu’il en sorte des éclairs et des foudres pour confondre ces ennemis de la religion et de votre véritable gloire! Écoutez ces adulations impies comme des blasphèmes contre la majesté des rois, comme des outrages faits à vos plus glorieux ancêtres, aux Qiarlemagne, aux saint Louis, *à votre auguste bisâïeul : c’e^t par une piété tendre et sincère qu’ils devinrent de grands rois ; leur zèle pour la religion les a encore plus illustrés-que leurs victoires; les louages que l’Église leur donnera à jamais dureront autant que l’Église elle -même : leurs grandes actions ou auroient été ensevelies dans la révolutîôn des temps, oü n’eussent eu qu’un éclat vulg’aire, si la piété ne les eût immortalisées.

63Soyez, Sire, comme eux le défenseur de la gldire de Djeu, et il ne permettra pas que la vôtre s’efface jamais de la' mémoire des hommes : justifiez, en vous proposant ces grands modèles, que la piété fie déshonore point les rois ; que-les passions toutes seules avilissent le trône.et dégràdentle souverain; qu’orl n’est pas digne de régner quand on ne règne pas sur soi-même fet que, pour être dans les âges suivants aussi grand qu’eux aux yeux des hommes, il faut avoir été comme eux fidèles à Dieu, *

64Grand Dieu! plus le trône est environné de pièges, plus les rois ont besoin que voüs les environniez 4® votre protection et des secours de votre grande miséricorde: mais plus, une tendre jeunesse et une enfance délaissée à elle-même et à tous les périls 'de la royauté expose cet enfant auguste, plus il doit devenir l’objet de vos soins et de votre tendresse paternelle.

65Armez de bonne heure l’innocence de son cœur contre les dérisions qui avilissent la piété, et contre, les écueils de la piété même : donnez-lui ces vertus qui sanctifient l’homme, et qui font en même temp§ le grand roi : faites qu’il respecte ceux qui vous servent, et qu’il serve lui-même le Dieu de ses pères avec cette majesté qui seule peut rendre les rois respectables.

66Dieu ! et voyez ici à vos pieds cet enfaüt auguste et précieux, la seule ressource de la monarchie, l’enfant de l’Europe,* le gage sacré de la paix dès peuples et des nations : les entrailles de votre miséricorde n’en sont-elles pas émues ? Éegàrdezle, grand Dieu ! avec les yeux et la tendresse de toute la nation.

67Écoutez la première voix de son cœur innocent qui vous dit ici-, comme autrefois un saint roi : Dieu de mes pères',, regardez-moi : laissezvous toucher de pitié à la vue des périls que mon âge et mon rang me préparent, et qui vont m’entourer de toutes parts au sortir de l’enfance : Respice in me, et miserere mei : 1 soyfez vous-même le défenseur de mon trône et de ma jeunesse; conservez l’empire à l’enfant de tant de rois, et qui ne connoît pas de titre plus glorieux que d’être le premier-né de vos enfants :• Da imperiurft puero tuo. *

68Mais que te conservation d’une couronne terrestre, -grand Dieu! ne soi# pas lé seul de vos bienfaits: sauvez le fils d’Adélaïde, des Blanche, des Clotilde, et de tant de pieuses princesses qui me portent encore devant vous dans leur sein comme l’ènfant de leur amour et de leurs plus chères espérances : Et salvum foc J ilium ancillœ tuœ : et, puisque l’innocence attire toujours sur

69elle vos regards lés plus propices et les plus tendres, conservez-la-moi, grand Dieu! aussi longtemps que ma couronne, afin qu’après a voit régné par vous hepreüsement sur la terre, je puisse régnet avec vous éternellement dans le ciel.

VIIILe Vendredi Saint. Sur les obstacles que la vérité trouve dans le cœur des grands.#

1Astiterunt reges terræ, et principes convenerunt in unum, adversus Dominum, et adversus Christum ejus.

2Les rois de la. terre se sont présentés, et les pr.inces se sont assemblés contre le Seigneur et contre son Christ. Ps. a. a.

3Toutes les puissances de la terre semblent se réunir aujourd’hui pour condamner Jésus-Christ à la mort ; et la mort de Jésus-Christ n’est qu’une condamnation éclatante des passions des grands et des puissants de la terre.

4C’est un pontife éternel qui s’offre lui-même pour son peuple, comme la seule victime capable d’expier ses iniquités et d’apaiser la colère de

5Dieu : c’est un ministre et un envoyé de son père, qui rend témoignage par son sang à la vérité de sa mission et de son ministère : c’est un roi qui entre en possession par sa mort de l’empire de l’univers : il réunit en sa personne tous les titres glorieux dont l’orgueil des hommes se pare.

6Cependant ce pontife est livré aujourd’hui par la jalousie des grands-prêtres: ce ministre et cet envoyé du ciel oppose en vain son innocence à l’ambition et à la lâcheté d’un ministre de César : ce roi, à qui toutes les nations ont été données comme son héritage, devient le jouet de l’indifférence et de la vaine curiosité /l’un roi usurpateur de la Judée. 11 falloit que tout ce qui porte le nom de grand sur la terre, la jalousie des pontifes, la lâcheté de Pilate et l’indifférence d’Hérode, en condamnant Jésus-Christ, fissent éclater sa grandeur et sa puissance : dslilerunt reges terrœ, etc.

7De toutes les instructions que nous offre aujourd’hui le spectacle de la croix, il n’en est pas ici de plus convenable; et, puisque nbus ne saurions en exposer à votre piété toutes les circonstances, contentons-nous de vous y montrer les obstacles que la vérité trouve dans le cœur des grands de la terre; c’est-à-dire, Jésus-Christ condamné à la mort par les passions des grands, et les passions des grands condamnées par la mort de Jésus-Christ.

8Sire, la vérité, toujours odieuse aux grands, trouve encore aujourd’hui sur la terre les mêmes ennemis qui l’attachèrent autrefois avec JésusChrist sur la croix : la jalousie la persécute ; un lâche intérêt la sacrifie ; l’indifférence la méprise, et la tourne même en risée.

9Mais de toutes les passions que les hommes opposent à la vérité, la jalousie est la plus dangereuse, parce qu’elle est la plus incurable : c’est un vice qui mène à tout, parce qu’on se le déguise toujours à soi-même; c’est l’ennemi éternel du mérite et de la vertu ; tout ce que les hommes admirent l’enflamme et l’irrite ; il ne pardonne qu’au vice et à l’obscurité ; et il faut être indigne des regards publics pour mériter ses égards et son indulgence.

10Si les prodiges de Jésus-Christ avoient moins éclaté dans la Judée, les princes des prêtres, moins éblouis de sa gloire, ne lui eussent pas disputé son innocence; et leur zèle jaloux %e l’auroit pas trouvé digne de mort, s’il ne l’eût été des louanges et des acclamations publiques : Quid facimus, quia hic homo multa signa facit ? 1

11/ que la grande renommée de Jésus-Christ fait sur le cœur des pontifes et des prêtres, des dépositaires de la loi et de la religion. Mais, hélas! fautil que le sanctuaire lui -même devienne presque toujours l’asile d’une passion si méprisable; que les dons éclatants île l’Esprit de paix et de charité mettent l’amertume et la division parmi ses ministres; que la moisson si abondante, et qui manque d’ouvriers, excite des sentiments de jalousie parmi le petit nombre de ceux qui travaillent; que les anges destinés au ministère ne puissent arrachgr les scandales du royaume de Jésus-Christ sans y en mettre souvent un nouveau; que, dès la naissance de l’Évangile, cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers; et que l’Église souvent soit presque aussi affligée par le faux zèle qui la défend que par l’erreur même qui l’attaque? Pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire n’en est-elle pas commune à tous ceux qui l’aiment ? ne partageons-nous pas ses triomphes, dès que nous ne combattons que pour lui? et tous les succès qui agrandissent son royaume ne deviennent-ils ^as les nôtres? C’est lui seul qui donne l’accroissement ; et nos foibles travaux ne sont plus comptés pour rien dès que nous les comptons nous-mêmes pour quelque chose.

12Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine cette passion injuste

13de l’envie. Cependartt c’est le vice et comme la contagion universelle des cours, et souvent la première source de la décadence des empires : il n’est point de bassesse que cette passion ou ne consacre, ou ne justifie : elle éteint même les sentiments les plus nobles de l’éducation et de la naissance ; et, dès que ce poison a gagné le cœur, on trouve des âmes fie boue où la nature dvoit d’abord placé des âmes grandes et bien nées.

14La mauvaise foi n’est plus comptée pour rien : ces grands-prêtres cherchent eux-mêmes de faux témoignages contre Jésus-Christ; eux qui dévoient proscrire ces hommes infâmes qui font un trafic honteux de la vérité et de l’innocence des autres hommes, ils se les associent, et favorisent le crime qui favorise leur passion.

15C’est ainsi que ce vice ne rougit point de se faire des appuis honteux et méprisables. Les hommes les plus décriés et les plus perdus > on les adopte dès qu’ils veulent bien adopter et servir l’amertume secrète qui nous dévore :• ils nous deviennent chers dès qu’ils peuvent devenir les vils instruments de notre passion ; et c€ qui devoit les rendre encore plus hideux à nos yeux efface en un instant toutes leurs taches. Le monde ne manque jamais de ces hommes vendus à l’iniq.uité, dont Tunique emploi est de noircir auprès des grands ceux qui ont le malheur de leur déplaire,

16ou qui plaisent trop pour être de leur goût ; et ces hommes corrompus, et qu’on devroit bannir de {a société, ne manquent jamais de trouver des garnis qui les écoutent et qui les protègent. On elpige en mérite le zèle qu’ils étalent pour nos intérêts, et on leur fait une vertu d’un ministère infâme dont on rougit tout bas soi-même : Doëg l’Iduméen devient cher à Saül dès qu’il devient le ministre de sa jalousie et de sa haine contre David.

17Mais de quoi n’est pas capable un cœur que la jalousie noircit et envenime! Non -seulement on applaudit à l’imposture, mais on ne craint pas de s’en rendre coupable soi-même. Ces pontifes, témoins des prodiges et de la sainteté de JésusChrist, ne pouvant ignorer qu’il est fils de David, et descendu des rois de Juda; ayant ouï de sa propre bouche qu’il falloit rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui ëst à César, le font pourtant passer pour un séditieux, un ennemi de César, et qui veut en usurper la souveraine puissance; un impie xjui veut renverser la loi et le temple de ses pères; enfin pour un homme de néant, né dans là boue et dans la plus vile populace.

18Cette passion amère est comme une frénésie qui change tous les objets à nos yeux : rien ne nous paroît plus sous sa forme naturelle. David a beau remporter des victoires sur les Philistins et assurer la couronne à son maître; aux yeux de Saül

19ce n’est plus qu’un ambitieux qui veut monter lui-même sur le trône. En vain Jérémie justifie la vérité de ses prédictions par les événements et par la sainteté de sa vie; les prêtres, jaloux de sa réputation, publient que c’est un imposteur et un traître qui annonce les malheurs et la ruine entière de Jérusalem, plus pour décourager ses citoyens et favoriser l’ennemi que pour prévenir la destruction entière de sa patrie.

20Tout s’empoisonne entre les mains de cette funeste passion : la piété la plus avérée n’est plus qu’une hypocrisie mieux conduite; la valeur la plus éclatante, une pure ostentation, ou un bonheur qui tient lieu de mérite; la réputation la mieux établie, une erreur publique où il entre plus de prévention que de vérité ; les talents les plus utiles à l’état, une ambition démesurée qui ne cache qu’un grand fonds de médiocrité et d’insuffisance; le zèle pour la patrie, un art de se faire valoir et de se rendre nécessaire ; les succès même les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses qu’on doit à la bizarrerie du hasard plus qu’à la sagesse des mesures ; la naissance la plus illustre, un grand nom sur lequel on est enté, et qu’on ne tieift pas de ses ancêtres.

21Enfin la langue du jaloux flétrit tout ce qu’elle touche ; et ce langage si honteux est pourtant le langage commun des cours : c’est lui qui lie les

22sociétés et les commerces : chacun se cache la plaie secrète de son cœur, et chacun se la communique on a honte du nom du vice, et l’on se fait honneur du vice même.

23Enfin il emprunte même les apparences du zèle et de l’amour du bien public : les intérêts de la nation et la conservation du temple et de la loi paraissent consacrer la jalousie des pontifes contre Jésus-Christ.

24Le zèle du bien public devient tous les jours comme la décoration et l’apologie de ce vice. 11 semble qu’on ne craint que pour. l’état, et on n’envie que les places de ceux qui gouvernent : on blâme les choix du maître comme tombant sur des, sujets incapables; mais ce n’est pas l’intérêt public qui nous pique, c’est la jalousie et le chagrin de n’avoir pas été nous-mêmes choisis : les places où nous aspirions ne sont jamais, selon nous, données au mérite; la faveur du maître et le bien de l’état ne nous paroissent jamais aller ensemble : on se donne pour amateur de la patrie, et on n’en aime que les honneurs et les prééminences. Aman trouve la puissance et la religion des Juifs dangereuse à l’empire; mais ce n’est pas l’état qu’il a dessein de sauver, c’est Mardochée qu’il veut perdre. Les courtisans de Darius accusent Daniel d’avoir violé la loi des Perses; mais ce n’est pas de la majesté de la loi dont ils sont

25jaloux, c’est la gloire et la faveur de Daniel qu’ils haïssent.

26Tout est plein dans les cours de. ces zèles de jalousie : on étale le titre de bon citoyen, et on cache dessous celui de jaloux : on a sans cesse l’état dans la bouche, et la jalousie dans le cœur : on paroît contristé quand les événements sont malheureux et ne répondent pas aux vues et aux mesures de ceux qui sont en place ; et l’on s’applaudit plus du blâme qui en retombe sur eux qu’on n’est touché des maux qui en peuvent revenir à la patrie.

27Et voilà un des plus tristes effets de cette passion infortunée. Ces pontifes demandent que le sang du juste soit sur eux et sur leurs enfants : la désolation du temple et de la cité sainte, la cessation des sacrifices, la dispersion de Juda, la perte de tout ne leur paroît rien, pourvu que l’innocent périsse.

28Et combien de fois a-t-on vu des hommes publics sacrifier l’état à leurs jalousies particulières; faire échouer des entreprises glorieuses à la patrie, de peur que la gloire n’en rejaillît sur leurs rivaux ; ménager des événements capables de renverser l’empire pour ensevelir leurs concurrents sous ses ruines, et risquer de tout perdre pour faire périr un seul homme! Les histoires des cours et des empires sont remplies de ces traits honteux, et chaque siècle presque en a vu de tristes exem-

29pies. Mais le véritable zèle du bien public ne cherche qu’à se rendre utile; et à l’homme vertueux et qui aime l’état les services tiennent lieu de récompense.

30Première passion dans les pontifes qui livre aujourd’hui Jésus-Christ, la jalousie : mais en second lieu, c’est un lâche intérêt dans Pilate qui le condamne.

31. Oui, mes Frères, la passion, le dieu des grands, c’est la fortune. Us veulent plaire à César, et c’est le seul devoir qui les occupe : tout ce qui favorise leur élévation s’accorde toujours avec leur conscience ; la probité qui nuiroit à leur fortune, et qui leur feroit perdre la faveur du maître, n’est plus pour eux que la vertu des sots. Mais dès là qu’on craint plus la disgrâce de César que le reproche de sa conscience, si l’on n’a pas encore sacrifié l’honneur et la probité, ce n’est pas le cœur et la volonté, c’est l’occasion qui a manqué aux plus grands crimes.

32En effet, il paroît d’abord dans le caractère de Pilate des restes de droiture et de probité : sa conscience s’élève en faveur de l’innocent; il semble lui-même plaider sa cause; il n’ose le délivrer, et il souhaite pourtant qi*’ou le délivre : premier

33degré de l’ambition, la lâcheté. On aime le devoir et l’équité lorsqu’il est utile ou glorieux de se déclarer pour elle; qu’on peut compter sur les suffrages publics ; que notre fermeté va nôus donner en spectacle au monde, et que nous devenons plus grands aux yeux des hommes par la défense héroïque de la vérité que nous ne l’aurions été par la dissimulation et la souplesse : nous cherchons la gloire et les applaudissements dans le devoir; et presque toujours c’est la vanité qui donne des défenseurs à la vérité.

34A la lâcheté siiccède la crainte. On menace Pilate de l’indignation de César : Si hune dimittis, non es amicus Cœsaris. 1 A cette raison tous les droits les plus. sacrés s’évanouissent, et ne sont plus comptés pour rien. On n’est pas digne de soutenir la justice et la vérité quand on peut aimer quelque chose plus qu’elle : une démarche opposée à l’honneur et à la conscience est bien plus à craindre pour une âme noble que la colère de César. Mais d’ailleurs, Sire, c’est servir la gloire du prince que de ne pas servir à ses passions : il est beau d’oser s’exposera son indignation plutôt que de manquer à la fidélité qu’on lui a jurée; et si les princes comme vous peuvent compter sur un ami fidèle, il faut qu’ils le cherchent parmi ceux qui les ont assez aimés pour avoir eu

35le courage «Poser quelquefois leur déplaire : plus ceux qui leur applaudissent sans cesse sont nombreux, plus l’homme vertueux qui ne se joint point aux adulations publiques doit leur être respectable. Mais cet héroïsme de fidélité est rare dans les cours : à peine se trouva-t-il un Daniel dans l’empire parmi tous les satrapes, qui ne connoissoient point d’autre loi que la volonté du prinee. Telle est la destinée des souverains : la même puissance qui multiplie autour d’eux les adulateurs y rend aussi les amis plus rares.

36Aussi la crainte de déplaire à César conduit Pilate au dernier degré de la lâcheté; il abandonne et livre Jésus-Christ. Les cris de ce peuple furieux ne peuvent être calmés que par le sang du juste : s’exposer à leur violence, ce seroit allumer le feu de la sédition : il vaut encore mieux que l’innocent périsse que si toute la nation alloit se révolter contre César; et il faut acheter le bien public par un crime.

37Et voilà toujours le grand prétexte de l’abus que ceux qui sont en place font de l’autorité : il n’est point d’injustice que le bien public ne justifie : il semble que le bonheur et la sûreté publique ne puisse subsister que par des crimes; que l’ordre et la tranquillité des empires ne soient jamais dus qu’à l’injustice et à l’iniquité ; et qu’il faille renoncer à la vertu pour se dévouer à la patrie.

38Non, Sire, je l’ai déjà dit ailleurs, et on ne sauroit trop le redire, la loi de Dieu est toute la force et toute la sûreté des lois humaines : tout ce qui attire la colère du ciel sur les états ne sauroit faire le bonheur des peuples; l’ordre et l’utilité publique ne peuvent être le fruit du crime : çn sert mal la patrie quand on la sert aux dépens des règles saintes : c’est saper les fondements, de l’édifice pour l’embellir et l’élever plus haut; c’est, en affaiblissant ses principaux appuis, y ajouter de vains ornements qui hâtent sa ruine. Les empires ne peuvent se soutenir que par l’équité des mêmes lois qui les ont formés ; et l ? injustice a bien pu détrôner des souverains, mais elle n’a jamais affermi les trônes : les ministres qui ont outré la puissance des rois l’ont toujours affaiblie; ils n’ont élevé leurs maîtres que sut la ruine de leurs états; et leur.zèle n’a été utile aux Césars qu’au tant qu’il a respecté les lois de l’empire.

39C’est donc la jalousie dans les princes des prêtres qui persécute aujourd’hui Jésus -Christ; un vil intérêt dans Pilate, qui le livre; et enfin une indifférence criminelle dans Ilérode, qui en fait un sujet de mépris et de risée.

40Hélas! quelle autre destinée pouvoit se promettre la doctrine de l’Evangile en se montrant à une cour superbe et voluptueuse? La doctrine sainte n’offre rien qui ne combatte l’orgueil et la

41volupté; et il n’y a de grand pour ceux qui habitent les palais des rois que le plaisir et la gloire. Si vous n’y paraissez pas sous ces étendards, on l’on vous prend pour un censeur et un ennemi, ou ils vous méprisent comme un. homme d’une autre espèce, et un nouveau venu qui vient porter au milieu d’eux un langage inouï et des manières étrangères.

42Nous-mêmes, dans ces chaires chrétiennes qui seules leur parlent encore le langage de la vérité,.nous -mêmes nous venons souvent ici affoiblir ce langage divin; respecter ce que nous devrions combattre; adoucir par des idées humaines la sévérité des règles saintes ; autoriser presque leurs préjugés avant d’oser combattre leurs passions; et, sous prétexte de ne pas les révolter contre la vérité, la leur rendre presque méconnoissable.

43Hérode, instruit des merveilles qu’on publioit de Jésus-Christ, s’attend à lui voir opérer des prodiges; et, dans cette attente, il le voit arriver à sa cour avec joie : ce n’est pas la vérité qui l’intéresse, c’est une vaine curiosité qu’il veut satisfaire,- et faire servir Jésus-Christ de spectacle à son loisir et à son oisiveté. Car c’est de tout temps que la plupart des princes et des grands ont fait de la religion un spectacle : les mystères les plus augustes, et les plus terribles, égayés par tous les attraits d’une harmonie recherchée, deviennent

44pour eux comme des réjouissances profanes qui les amusent : ils ne cherchent que le plaisir des sens jusque dans les devoirs d’un culte qui niest établi que pour les combattre : il faut que la religion, pour leur plaire, emprunte les joies et tout l’appareil du siècle; et qu’un spectacle digne des anges ait encore besoin de décoration pour être un spectacle digne d’eux.

45Hérode fait à Jésus - Christ des questions vaines et frivolos : Interrogabat eum multis sermonibus ; 1 de ces questions où l’orgueil et l’irréligion ont plus de part que l’amour de la vérité ; qu’on propose plutôt pour se faire une gloire de ses doutes que par un désir sincère de les éclaircir; de ces questions qui n’aboutissent à rien qu’à nous affermir dans l’incrédulité, qui n’ont de sérieux que l’aveuglement d’où elles prennent leur source ; de ces questions oùl’on discourt des vérités éternelles du salut comme de ces vérités douteuses et peu intéressantesAegpieii a livrées à l’oisiveté et à la dispute des ïfemnres, où l’on traite ce qui doit décider du bonheur ou du malheur éternel comme un problème indifférent dont les deux côtés ont leur vraisemblance,. et où l’on peut opter ; de ces questions enfin qui sont plutôt des dérisions secrètes de la foi que les recherches respectueuses d’un véritable fidèle. •

46Et voilà le seul usage que la plupart des grands font de Jésus-Christ; des questions éternelles sur la jeligion : Interrogubat eum multis sermonibus ; faisant de Jésus-Christ et de sa doctrine un sujet oiseux et frivole d’entretien et de contestation, au lieu d’en faire L’objet de leur espérance et de leur culte ; s’informant de la vérité d’un avenir et de cette autre patrie qui nous attend après le trépas avec moins d’intérêt qu’ils n’écouteroient les relations d’une terre inconnue et peut-être fabuleuse, où nul mortel n’a pu encore aborder ; parlant des faits miraculeux qui établissent la certitude et la divinité de la religion de leurs pères avec la même incertitude qu’ils parleroient d’un point peu important d’histoire qu’on n’a pas encore éclairci : et, par la manière peu sérieuse dont ils veulent s’instruire de la foi, montrant qu’ils l’ont tout-àfait perdue.

47Aussi Jésus-Christ n’oppose qu’un silence profond à la vanité des questions cTHérode. On ne mérite les réponses de la vérité, que lorsque c’est le désir de la connoître qui l’interroge ; et c’est dans le cœur de ceux qui parlent et disputent plus sur- la-religion, qu’elle est d’ordinaire plus effacée. Oui, mes Frères, on s déjà trouvé la vérité quand on la cherche de bonne foi : ii ne faut pour la trou ver, ni creuser dans les abîmes, ni s’élever audessus des airs; il ne faut que l’écouter au dedans

48de nous-mêmes. Un cœur innocent et docile entend d’abord pa voix ; les doutes et les recherches que forme l’orgueil, loin de. la rapprocher de nous, ferment les yeux à sa lumières elle aveugle les sages et les juges orgueilleux de ses mystères, et ne se communique qu’à ceux qui font gloire d’en être les disciples. La soumission est la source des lumières :.plus on veut raisonner, plus oh. s’égare : plus on doute, plus Dieu permet que les doutes augmentent : la raison, une fois sortie de la règle, ne trouve plus rien qui l’arrête; plus elle avance, plus elle se creuse de précipices. Aussi l’hérésie, d’abord timide dans sa naissance, va toujours croissant, et ne garde plus de mesures dans ses progrès : elle n’en vouloit d’abord, parmi nous, qu’aux abus prétendus du culte; elle a depuis attaqué le culte lui-même : elle se plaignoit que nous dégradions Jésus-Christ de sa qualité de médiateur; elle a enfanté des disciples qui l’ont dégradé de sa divinité et de sa naissance éternelle : elle vouloit réformer la religion; elle a fini par les approuver toutes, ou, pour mieux dire, par n’en plus avoir et n’en plus connoître aucune : elle prétendoit s’en tenir à la lettre aux livres saints; et cette lettre a été pour elle une lettre de mort, et ses faux prophètes y ont puisé uq fanatisme et des visions sur l’avenir que l’événement a démenties, et dont elle a rougi elle- même. Non, Petit Cahkme. )3

49mes Frères, la foi est le seul point qui peut fixer l’esprit humain : si vous passez au delà, vous n’avez plus de route assurée; vous entrez dans une terre ténébreuse et couverte des ombres de la mort; vous n’y voyez plus que des fantômes, les tristes enfants des ténèbres; et comme la raison n’a plus de frein, l’erreur aussi n’a plus de bornes.

50En effet, les questions d’Hérode le conduisent à faire 'de Jésus-Christ un sujet de risée : Sprevit autem ilium Herodes; 1 et toute sa cour suit son exemple : cum exercito suo. La vertu la plus pure, ' dès quelle déplaît au souverain, est bientôt digne de l’oubli et du mépris même du courtisan : c’est le goût du prince qui décide presque toujours pour eux de la vérité et du mérite : leur religion est toute, pour ainsi dire, sur le visage du maître: c’est là leur loi et leur évangile; et ils n’ont rien de plus fixe dans leur culte que les caprices et les passions de l’idole qu’ils adorent.

51Aussi l’attention, Sire, la plus essentielle que les rois doivent à la place où Dieu les a fait asseoir, c’est de rendre la religion respectable, en ne se permettant jamais la plus légère dérision qui puisse en blesser la majesté. Les plus jeunes années de votre auguste bisaïeul ne le virent jamais s’écarter de cette règle : ce fut pour lui la règle de tous les temps et de tous les lieux : son respect

52pour la religion de ses pères imposa toujours de* vant lui un silence éternel à l’impiété : son langage fut toujours le langage du premier roi chrétien, c’est-à-dire le langage respectable de la foi : l’irréligion étoit le seul crime auquel il ne pardonnoit point : tout étoit sérieux pour lui sur cet article : nulle joie, nul plaisir n’autorisa jamais devant lui la moindre dérision qui pût intéresser le culte de ses ancêtres : religieux jusqu’au milieu des réjouissances d’une cour jeune et florissante, la foi ne souffrit jamais des plaisirs et des dissipations inévitables à la jeunesse des rois. Sur ce point, Sire, tout devient capital dans la bouche d’un souverain : une simple légèreté va autoriser la licence de l’impiété, ou faire de nouveaux impies : on croit plaire en enchérissant ; et les rai^ leries du maître deviennent bientôt des blasphèmes dans la bouche du courtisan.

53Telles sont les passions que les grands opposent à la vérité, et qui condamnent Jésus-Christ à la mort. Que ne puis-je achever, et vous montrer les passions des grands condamnées par la mort de Jésus-Christ!

54Hélas! en est-il une seule que sa croix ne confonde ? Il ne meurt que pour rendre témoignage à la vérité, il en est le premier martyr; et les grands craignent la vérité, et il est rare qu’elle ait accès auprès de leur trône. 11 n’est roi que pour être la

55victime de son peuple ; et les peuples sont d’ordinaire la victime de l’ambition des princes et des rois. Les marques de son autorité, son sceptre, sa couronne, sont les instruments de ses souffrances ; et l’unique usage que les grands font de leur autorité, c’est de la faire servir à leurs plaisirs injustes. Au milieu de ses peines et de ses douleurs, il n’est occupé que de nos intérêts; et les grands, au milieu de leurs plaisirs, ne daignent pas même s’occuper des peines et des souffrances de leurs frères. Il souffre à notre place; et les grands croient que tout doit souffrir pour eux. Il vient de tous les peuples 11e faire qu’un peuple, réconcilier toutes les nations, éteindre toutes les guerres; et c’est la vanité des grands qui les allume et qui les éternise sur la terre. Que dirai-je ? il n’est roi que parce qu’il est sauveur; ses bienfaits forment tous ses titres; ses qualités glorieuses ne sont que les différents offices de son amour pour nous ; tout ce qu’il est de plus grand, il ne l’est que pour les hommes, il est tout à nos usages; et les grands comptent le reste des hommes pour rien, et ne croient être nés que pour eux-mêmes.

56Voilà, Sire, le grand modèle des rois. Du haut de sa croix, il instruit les grands et les princes de la terre : Regardez, leur dit-il, et faites selon ce modèle : j’ai quitté mon royaume, et je suis descendu de ma gloire pour sauver mes sujets; vous

57n’êtes rois que pour eux, et leur bonheur doit être l’unique objet de tous les soins attachés à votre couronne. Oui, Sire, c’est un roi qui donne sa vie pour son peuple; et il ne vous demande que votre amour pour le vôtre : c’est un roi qui ne va conquérir le monde que pour l’acquérir à Dieu; ne combattez que pour lui, et vous serez toujours sûr de la victoire : c’est un roi qui fait de la croix son trône et le lieu de ses douleurs et de ses souffrances; regardez le vôtre comme un lieu de soins et de travail, et non comme le siège de la volupté et de la mollesse : c’est un roi qui ne veut régner que sur les cœurs; l’usage le plus glorieux de Votre autorité, c’est celui qui vous assurera l’amour de vos peuples : c’est im roi qui vient apporter la paix, la vérité, la justice aux hommes, et qui ne veut que les rendre heureüi ; Sire, régnez pour notre bonheur, et vous régnerez pour le vôtre.

58O mon Sauveur! c’est aujourd’hui que vous commencez à régner "vous- même sur toutes les nations; vos derniers soupirs sont comme les prémices sacrées de votre règne; et c’est par la croix que vous allez conquérir Tunivers. Grand Dieu! que ce soit elle qui affermisse le règne de l’enfant précieux que vous voyez ici à vos pieds; que la religion en consacre les prémices et en couronne la durée : ce sont ses glorieux ancêtres qui l’ont

59placée parmi nous sur le trône; que ce soit elle qui y soutienne l’enfant auguste qui ne peut vous offrir encore que son innocence, la foi de ses pères, les malheurs qui ont entouré son berceau royal, et la tendresse la plus vive de ses sujets.

60Conservez l’enfant de tant de saints et de tant de protecteurs de la foi sainte : ils exposèrent autrefois leur vie et leur couronne pour aller recouvrer votre héritage; conservez le sien à cet enfant précieux, afin qu’il puisse un jour défendre et protéger l’Eglise que le Père vous donne aujourd’hui comme l’héritage que vous avez acquis par votre sang : ils revinrent chargés des dépouilles sacrées de la croix; que ce dépôt saint dont ils enrichirent cette ville régnante, que ce gage précieux de la piété de ses pères sollicite aujourd’hui surtout vos grâces en sa faveur : n’abandonnez pas l’héritier de tant de princes qui ont été les premiers défenseurs de votre nom et de votre gloire. Les coups de votre colère l’ont épargné au milieu des débris de son auguste famille; laissez-nous, grand Dieu, jouir de votre bienfait, que nous avons acheté si cher : que ce reste heureux de tant de têtes augustes que nous avons vues tomber à la fois répare nos pertes et essuie nos larmes : comblez-le lui seul de toutes les grâces que vous aviez réservées dans vos trésors éternels à tant de princes qui dévoient régner à sa place,

61et auxquels sa couronne était destinée : réunissez en lui tout ce que vous deviez partager sur les autres; et que son règne rassemble toutes les bénédictions et tous les genres de bonheur que nous nous promettions séparément sous les règnes des princes qu’une mort prématurée nous a enlevés, et auxquels vous n’avez refusé sans doute sur la terre une couronne que la naissance leur destinoit que pour leur en préparer dans le.ciel une éternelle.

IXLe jour de Pâques. Sur le triomphe de la Religion.#

1Exspoüans principatus et po testâtes, traduxit confideriter, palani triumphans illos in semetipso.

2Jésus-Christ ayant désarmé les principautés et les puissances, il les a menées hautement en triomphe à la face de tout le monde, après les avoir vaincues en sa propre personne. Col. a. 1 5.

3Les vains triomphes des conquérants n’étoient qu’un spectacle d’orgueil, de larmes, de désespoir et de mort : c’était le triomphe lugubre des passions humaines ; et ils ne laissoient après eux que les tristes marques de l’ambition des vainqueurs et de la servitude des vaincus.

4pour les nations mêmes qui deviennent sa conquête, un triomphe de paix, de liberté et de gloire.

5Il triomphe de ses ennemis; mais pour les délivrer et les associera sa puissance : il triomphe du péché ; mais, en effaçant et attachant à la croix cet écrit fatal de notre condamnation, il en fait couler sur nous une source de sainteté et de grâce : triomphe de la mort ; mais pour nous assurer l’immortalité., * : ■.

6Telle est la gloire de la religion : elle 'n’offre d’abord que les opprbbres et les souffrances de la croix ; mais c’est un triomphe glorieux, et le plus grand spectacle que l’homme puisse donner à la terre. Rien ici-bas n’est plus grand que la vertu : tous les autres genres de gloire, on les doit au hasard ou à l’adulation, età l’erreur publique; celleci, on ne la doit qu’à Dieu et à soi-même. On én fait une honte aux princes et aux puissants; et cependant c’est par elle seule qu’ils peuvent être grands, puisque c’est par elle seule qu’ils peuvent triompher de leurs ennemis, de leurs passions, et de la mort même.

7Exposons ces vérités si honorables à la foi, et consacrons à la gloire de la religion l’instruction de ce dernier jour, qui est le grand j our des triomphes île Jésus-Christ.

8Sire, la gloire des princes et des grands a trois écueils à craindre sur la terre : la malignité de l’envie, ou les inconstances de la fortune qui l’obscurcissent; les passions qui la déshonorent; enfin la mort même qui l’ensevelit, et qui change en censures les vaines adulationsquil’avoientexaltée.

9La religion seule les met à’couvert de ces écueils inévitables, et où toute la gloire humaine vient d’ordinaire échouer : elle les élève au-dessus des événements et de l’envie; elle leur assujettit leurs passions; enfin elle leur assure après leur mort la gloire que la malignité' leur avoit peut-être refusée pendant leur vie. C’est ce qui fait aujourd’hui le triomphe de Jésus-Christ; et c’est ce modèle glorieux que nous proposons aux grands de la terre.

10Toute la gloire de sa sainteté et de ses prodiges n’avoit pu le sauver des traits de l’envie ; et son innocence avoit paru succomber aux puissances des ténèbres qui l’avoient opprimée. Mais sa résurrection attache à son char de triomphe ces principautés et ces puissances mêmes : sa gloire sort triomphante du sein de ses opprobres : sa croix devient le signal éclatant de sa victoire :

11la Judée seule l’avoit rejeté, et l’univers entier l’adore..

12Oui, mes frères, quelle que puisse être la gloire «les grands sur la terre, elle a toujours à craindre: premièrement, la malignité de l’envie qui cherche à l’obscurcir. Hélas ! c’est à la cour surtout où cette vérité n’a pas besoin de preuve. Quelle est la vie la plus brillante où l’on ne troqve des taches ? où sont les victoires qui n’aient une de leurs faces peu glorieuse au vainqueur ? quels sont les succès où les uns ne prêtent au hasard les mêmes événements dont les autres font honneur aux talents et à la sagesse ? quelles sont les actions héroïques qu’on ne dégrade en y cherchant des motifs lâches et rampants? en un mot, où sont les héros- dont la malignité et peut-être la Vérité, ne fasse des hommes ?

13Tant que vous n’aurez que cette gloire où le monde aspire, le monde vous la disputera : ajoutez-y la gloire de la vertu; le monde la craint et la fuit, mais le monde pourtant la respecte.

14Non, Sire, un prince qui craint Dieu et qui gouverne sagement ses peuples n’a plus rien à craindre des hommes. Sa gloire toute seule auroit pu faire des envieux; sa piété rendra sa gloire même respectable : ses entreprises auraient trouvé des censeurs ; sa piété sera l’apologie de sa conduite : ses prospérités auraient excité la jalousie

15ou la défiance de ses voisins; il en deviendra par sa piété l’asile et l’arbitre : ses démarches ne seront jamais suspectes, parce qu’elles seront toujours annoncées par la justice : on ne sera pas en garde contre son ambition, parce que son ambition sera toujours réglée par ses droits : il n’attirera point sur ses états le fléau de la guerre, parce qu’il regardera comme un crime de la porter sans raison dans les états étrangers : il réconciliera les. peuples et les rois, loin de les diviser pour les afïoiblir et élever sa puissance sur leurs divisions et sur leur foiblesse : sa modération sera le plus sûr rempart de son empire : il n’aura pas besoin de garde qui veille à la porte de son palais; les cœurs de ses sujets entoureront son trône et brilleront autour à la place des glaives qui le défendent : son autorité lui sera inutile pour se faire obéir; les ordres les plus sûrement accomplis sont ceux que l’amour exécute ; et la soumission sera sans murmure, parce qu’elle sera sans contrainte : toute sa puissance l’auroit rendu à peine maître de ses peuples; par la vertu, il deviendra l’arbitre même des souverains. Tel étoit,Sire, un de vos plus saints prédécesseurs, à qui l’Église rend des honneurs publics, et qu’elle regarde comme le protecteur dé votre monarchie. Les rois ses voisins, loin d’envier sa puissance, avoient recours à sa sagesse : ils s’en <

16remettoient à lui de leurs différends et de -leurs intérêts : sans être leur vainqueur, il étoit leur juge et leur arbitre ; et la vertu toute seule lui donnoit sur toute l’Europe un empire bien plus sur et plus glorieux que n’auroient pu lui donner ses victoires. La puissance ne nous lait que des sujets et des esclaves : la vertu toute seule nous rend maîtres des hommes.

17Mais si elle nous met au-dessus de l’envie, c’est elle encore qui nous rend supérieurs aux événements. Oui, Sire, les plus grandes prospérités ont toujours ici-bas des retours à craindre : Dieu, qui ne veut pas que notre cœur s’attache où notre trésor et notre bonheur ne se trouvent point, fait quelquefois du plus haut point de notre élévation le premier degré de notre décadence : la gloire des hommes, montée à son plus grand éclat, s’attire, pour ainsi dire, à elle-même des nuages : l’histoire des états et des empires n’est elle-même que l’histoire de la fragilité et de l’inconstance des choses humaines : les bons et les mauvais succès semblent s’être partagé la durée des ans et des siècles; et nous venons de voir le règne le plus long et le plus glorieux de la monarchie finir par des revers et par des disgrâces.

18Mais sur les débris de cette gloire humaine votre pieux et auguste, bisaïeul sut s’en élever

19une pins solide et plus immortelle. Tout sembla fondre et s’éclipser autour de lui; mais c’est alors que nous le vîmes à découvert lui-même, plus grand par la simplicité de sa foi et par la constance de sa piété que par l’éclat de ses conquêtes: ses prospérités nous avoient caché sa véritable gloire ; nous n’avions vu que ses succès ; nous vîmes alors toutes ses vertus : il falloit que ses malheurs égalassent ses prospérités; qu’il vît tomber autour de lui tous les princes les appuis de son trône ; que votre vie même fût menacée, cette vie si chère à la nation, et le seul gage de ses miséricordes que Dieu laisse encore à son peuple; il falloit qu’il demeurât tout seul avec sa vertu pour paroître tout ce qu’il étoit : ses succès inouïs lui avoient valu le nom de Grand, ses sentiments héroïques et chrétiens dans l’adversité lui en ont assuré pour tous les âges à venir le nom et le mérite.

20Non, mes Frères, il n’est que la religion qui puisse nous mettre au-dessus des événements; tous les autres motifs nous laissent toujours entre les mains de notre foiblesse. La raison de la philosophie promettoit la constance à son sage, mais elle ne la donnoit pas : la fermeté de l’orgiieil n’étoit que la dernière ressource du découragement; et l’on cherchoi>t une. vaine consolation en faisant semblant de mépriser des maux qu’on n’étoit pas

21capable de vaincre. La plaie qui blesse le cœur ne peut trouver son remède que dans le cœur même; or la religion toute seule porte son remède dans le cœur : les vains préceptes de la philosophie nous prêchoient une insensibilité ridicule, comme s’ils avoient pu éteindre les sentiments naturels sans éteindre la nature elle-même : la foi nous laisse sensibles, mais elle nous rend soumis, et cette sensibilité fait elle-même tout le mérite de notre soumission : notre sainte philosophie n’est pas insensible aux peines; mais elle est supérieure à la douleur. C’étoit ôter aux hommes la gloire de la fermeté dans les souffrances que de leur en ôter le sentiment ; et la sagesse païenne ne vouloit les rendre insensibles que parce qu’elle ne pouvoir les rendre soumis et patients : elle apprenoit à l’orgueil à cacher et non à surmonter ses sensibilités et ses foiblesses : elle formoit des héros de théâtre, dont les grands sentiments n’étoient que pour les spectateurs, et aspiroit plus à la gloire de paroitre constant qu’à la vertu même de la constance.

22Mais la foi nous laisse tout le mérite de la fermeté, et ne veut pas même en avoir l’honneur devant les hommes : elle sacrifie à Dieu seul les sentiments de la nature, et ne veut pour témoin de son sacrifice que celui seul qui peut en être le rémunérateur : elle seule donne de la réalité

23à toutes ies autres vertus, parce qu’elle seule en bannit l’orgueil qui les corrompt, ou qui n’en fait que des fantômes.

24Ainsi qu’on vante l’élévation et la supériorité de voslumières, qu’une haute sagessevous fasse regarder comme l’ornement et le prodige de votre siècle, si cette gloire n’est qu’au dehors, si la religion, qui seule élève le cœur, n’en est pas la première base, le premier échec de l’adversité renversera tout cet édifice de philosophie et de fausse sagesse ; tous ces appuis de chair s’écroideront sous votre main ; ils deviendront inutiles à votre malheur : on cherchera vos grandes qualités dans votre découragement ; et votre gloire ne sera plus qu’un poids ajouté à votre affliction, qui vous la rendra plus insupportable. Le monde se vante de faire des heureux; mais la religion toute seule peut nous rendre grands au milieu de nos malheurs mêmes.

25Premier triomphe de Jésus-Christ : il triomphe de la malignité de l’envie, et de tous les opprobres qu’elle lui avoit attirés de la part de ses ennemis. Mais il triomphe encore du péché : il emmène captif ce premier auteur de la captivité de tous les hommes : il nous rétablit dans tous les

26droits glorieux dont nous étions déchus, et nous rend par la grâce la supériorité sur nos passions, que nous avions perdue avec l’innocence.

27Second avantage de la religion : elle nous élève au-dessus de nos passions, et c’est le plus haut degré de gloire où l’homme puisse ici-bas atteindre. Oui, mes Frères, en vain le monde insulte tous les jours à la piété par des dérisions insensées ; en vain, pour cacher la honte des passions, il fait presqu’à l’homme de bien une honte de la vertu ; en vain il la représente, aux grands surtout, comme une foiblesse et comme l’écueil de leur gloire; en vain il autorise leurs passions par les grands exemples qui les ont précédés, et par l’histoire des souverains qui ont allié la licence des mœurs avec un règne glorieux et l’éclat des victoires et des conquêtes : leurs vices, venus jusqu’à nous, et rappelés d’âge en âge, formeront jusqu’à la fin le trait honteux qui efface l’éclat de leurs grandes actions et qui déshonore leur histoire.

28Plus même ils sont élevés, plus le dérèglement des mœurs les dégrade ; et leur ignominie, dit l’Espritde Dieu, croit à proportion de leur gloire. 1 Outre que leur rang, en les plaçant au-dessus de nos tètes, expose leurs vices comme leur personne aux yeux du public, quelle honte lorsque ceux

29qui sont établis pour régler les passions de la multitude deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs passions propres; et que la force, l’autorité, la pudeur des lois se trouve confiée à ceux qui ne connoissent de loi que le mépris public de toute bienséance, et leur propre faiblesse ! Ils dévoient régler les mœurs publiques, et ils les corrompent : ils étoient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu, et ils deviennent les appuis et les modèles du vice.

30Toute la gloire humaine ne sauroit jamais effacer l’opprobre que leur laisse le désordre des mœurs et l’emportement des passions : les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices : on loue les actions, et l’on méprise la personne : c’est de tout temps qu’on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros, et ses lauriers flétris par ses foiblesses:le monde, qui semble mépriser la vertu, n’estime et ne respecte pourtant quelle : il élève des monuments superbes aux grandes actions des conquérants ; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges; une poésie pompeuse les chante et les immortalise; chaque Achille a son Homère; l’éloquence s’épuise pour leur donner du lustre : l’appareil des éloges est donné à l’usage et à la vanité; l’admiration secrète et les louanges réelles et sincères, on ne les donne qu’à la vertu et à la vérité.

31Et en effet, le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros ; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes : il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même : il est bien plus aisé de conquérir des provinces et de dompter des peuples que de dompter une passion : la morale même des païens en est convenue. Du moins les combats où préside la fermeté, la grandeur du courage, la science militaire, sont de ces actions rares que l’on peut compter aisément dans le cours d’une longue vie ; et quand il ne faut être grand que certains moments, la nature ramasse toutes ses forces, et l’orgueil, pour un peu de temps, peut suppléer à la vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite : si vous vous lassez un instant, vous périssez : la victoire même a ses dangers ; l’orgueil, loin de vous aider, devient le plus dangereux ennemi que vous ayez à combattre : tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous; votre cœur luimême vous dresse des embûches; il faut sans cesse recommencer le combat. En un mot, on peut être quelquefois plus fort ou plus heureux que ses ennemis ; mais qu’il est grand d’être toujours plus fort que soi-même!

32philosophie découvroit la honte des passions; mais elle n’apprenoit pas à les vaincre, et ses préceptes pompeux étoient plutôt l’éloge de la vertu que le remède du vice.

33Il étoit même nécessaire à la gloire et au triomphe de la religion que les plus grands génies, et toute la force de la raison humaine se fût épuisée pour rendre les hommes vertueux. Si les Socrate et les Platon n’avoient pas été les docteurs du monde avant Jésus-Christ, et n’eussent pas entrepris en vain de régler les mœurs et de corriger les hommes par la force seule de la raison, l’homme auroit pu faire honneur de sa vertu à la supériorité de sa raison, ou à la beauté de la vertu même : mais ces prédicateurs de la sagesse ne firent point de sages; et il falloit que les vains essais de la philosophie préparassent de nouveaux triomphes à la grâce.

34C’est elle enfin qui a montré à la terre le véritable sage, que tout le faste et tout l’appareil de la raison humaine nous annonçoit depuis si longtemps. Elle n’a pas borné toute sa gloire, comme la philosophie, à essayer d’en former à peine un dans chaque siècle parmi les hommes : elle en a peuplé les villes, les empires, les déserts ; et l’univers entier a été pour elle un autre lycée, où, au milieu des places publiques, 1 elle a prêché

35la sagesse à tous les hommes. Ce n’est pas seulement parmi les peuples les plus polis qu’elle a choisi ses sages; le Grec et le Barbare, Le Romain et le Scythe ont été également appelés à sa divine philosophie : ce n’est pas aux savants tout seuls qu’elle a réservé la connoissance sublime de ses mystères; le simple a prophétisé comme le sage, et les ignorants eux-mèmes sont devenus ses docteurs et ses apôtres : il falloit que la véritable sagesse pût devenir la sagesse de tous les hommes.

36Que dirai-je? sa doctrine étoit insensée en apparence; et les philosophes soumirent leur raison orgueilleuse à cette sainte folie : elle n’annonçoit que des croix et des souffrances; et les Césars devinrent ses disciples : elle seule vint apprendre aux hommes que la chasteté, l’humilité, la tempérance, pouvoient être assises sur le trône ; et que le siège des passions et des plaisirs pouvoit devenir le siège de la vertu et de l’innocence: quelle gloire pour la religion !

37Mais, Sire, si la piété des grands est glorieuse à la religion, c’est la religion toute seule qui fait la gloire véritable des grands. De tous leurs titres, le plus honorable c’est la vertu : un prince, maître de ses passions ; apprenant sur lui-même à commander aux autres ; ne voulant goûter de l’autorité que les soins et les peines que le devoir y

38attache ; plus touché de ses fautes que des vaines louanges qui les lui déguisenten vertus; regardant comme l’unique privilège de son rang l’exemple qu’il est obligé de donner aux peuples; n’ayant point d’autre frein ni d’autre règle que ses désirs, et faisant pourtant à tous ses désirs un frein de la règle même; voyant autour de lui tous les hommes prêts à servir à ses passions, et ne se croyant fait lui-même que pour servir à leurs besoins ; pouvant abuser de tout, et se refusant même ce qu’il auroit eu droit de se permettre ; en un mot, entouré de tous les attraits du vice, et ne leur montrant jamais que la vertu : un prince de ce caractère est le plus grand spectacle que la foi puisse donner à la terre : une seule de ses journées compte plus d’actions glorieuses que la longue carrière d’un conquérant; l’un a été le héros d’un jour, l’autre l’est de toute la vie.

39C’est ainsi que Jésus-Christ triomphe aujourd’hui du péché : mais il triomphe encore de la mort ; il nous ouvre les portes de l’immortalité, que le péché nous avoit fermées; et le sein même de son tombeau enfante tous les hommes à la vie éternelle.

40de la religion. L’impiété ne donnoit à l’homme que la même fin qu’à la bête : tout devoit mourir avec son corps; et cet être si noble, seul capable d’aimer et de connoître, n’étoit pourtant qu’un vil assemblage de boue que le hasard avoit formé, et que le hasard seul alloit dissoudre pour toujours.

41La superstition païenne lui promettoit au delà du tombeau une félicité oiseuse, où les vains fantômes des sens dévoient faire tout le bonheur d’un homme qui ne peut être heureux que par la vérité.

42La religion nous ouvre des espérances plus nobles et plus sublimes: elle rend à l’homme l’immortalité que l’impiété de la philosophie avoit voulu lui ravir, et substitue la possession éternelle du bien souverain à ces champs fabuleux et à ces idées puériles de bonheur que la superstition avoit imaginées.

43.Mais cette immortalité, qui est la plus douce espérance de la foi, n’est promise qu’à la foi même : ses promesses sont la récompense de ses maximes ; et pour ne mourir jamais, même devant les hommes, il faut avoir vécu selon Dieu.

44Oui, mes Frères, cette immortalité même de renommée, que la vanité promet ici-bas dans le souvenir des hommes, les grands ne peuvent la mériter que par la vertu.

45ï,a mort est presque toujours l’écueil et le terme fatal de leur gloire : les vaines louanges, dont ont les avoit abusés pendant leur vie, descendent presque aussitôt avec eux dans l’oubli du tombeau : ils ne survivent pas long -temps à eux-mêmes ; ou, s’il en reste quelque souvenir parmi les hommes, ils en sont plus redevables à la malignité des censures qu’à la vanité des éloges : leurs louanges n’ont eu que la même durée que leurs bienfaits : ils ne sont plus rien dès qu’ils ne peuvent plus rien : leurs adulateurs mêmes deviennent leurs censeurs ( car l’adulation dégénère toujours en ingratitude); de nouvelles espérances forment un nouveau langage ; on élève sur les débris de la gloire du mort la gloire du vivant; on embellit de ses dépouilles et de ses vertus celui qui prend sa place. Les grands sont proprement le jouet des passions des hommes ; leur gloire n’a point de consistance assurée, et elle augmente ou diminue avec le§. intérêts de ceux qui les louent.

46Combien de princes vantés pendant leur vie n’ont pas même laissé leur nom à la postérité ! et que sont les histoires des états et des empires, qu’un petit reste de noms et d’actions échappé de cette foule innombrable qui, depuis la naissance des siècles, est demeurée dans l’oubli !

47jamais de la mémoire des hommes : les princes religieux sont écrits en caractères ineffaçables dans les annales de l’univers. Les victoires et les conquêtes sont de tous les siècles et de tous les règnes, ' ‘ -

48et elles s’effacent, pour ainsi dire, les unes les autres dans nos histoires : mais les grandes actions de piété, plus rares, y conservent toujours tout leur éclat Un prince pieux se démêle toujours de la foule des autres princes dans la postérité : sa tète et son nom s’élèvent au-dessus de toute cette multitude, comme celle de Saül s’élevoit au-dessus de toute la multitude des tribus : sa gloire va même croissant en s’éloignant ; et plus les siècles se corrompent, plus il devient un grand spectacle par sa vertu.

49Oui, Sire, on a presque oublié les noms de ces premiers conquérants qui jetèrent dans les Gaules les premiers fondements de votre monarchie : ils sont plus connus par les fables et par les romans que par les histoires^ et l’on dispute même s’il faut les mettre au nombre de vos augustes prédécesseurs : ils sont demeurés comme ensevelis dans les fondements de l’empire qu’ils ont élevé; et leur valeur, qui a perpétué la conquête du royaume à leurs descendants, n’a pu y perpétuer leur mémoire.

50Mais le premier prince qui a fait asseoir avec lui la religion sur le trône des Français a iinmor-

51talisé tous ses titres par celui de chrétien : la France a conservé chèrement la mémoire du grand Clovis : la foi est devenue, pour ainsi dire, la première et la plus sûre époque de l’histoire de la monarchie; et nous ne commençons à connoître vos ancêtres que depuis qu’ils ont commencé eux-mêmes à connoître Jésus-Christ.

52Les saints rois dont les noms sont écrits dans nos annales seront toujours les titres les plus précieux de la monarchie, et les modèles illustres que chaque siècle proposera à leurs successeurs.

53C’est sur la vie, Sire, de ces pieux princes vos ancêtres qu’on a déjà fixé vos premiers regards : on vous anime tous les jours à la vertu par ces grands exemples. Souvenez-vous des Charlemagne et des saint Louis qui ajoutèrent à l’éclat de la couronne que vous portez l’éclat immortel de la justice et de la piété; c’est ce que répètent tous les jours à votre majesté de sages instructions : ne remontez pas même si* haut; vous touchez à des exemples d’autant plus intéressants qu’ils doivent vous être plus chers;, et la piété coule de plus près dans vos veines avec le sang d’un père pieux et d’un auguste bisaïeul.

54Vous êtes, Sire, le seul héritier de leur trône; puissiez- vous l’être de leurs vertus ! puissent ces grands modèles revivre en vous par l’imitation, plus encore que par le nom! puissiez - vous de-

55Déjà, si notre tendresse ne nous séduit pas; si une enfance cultivée par tant de soins et par des mains si habiles, et où l’excellence de la nature semble prévenir tous les jours celle de l’éducation, ne nous fait pas de nos désirs de vaines prédictions; déjà s’ouvrent à nous de si douces espérances ; déjà nous voyons briller de loin les premières lueurs de notre prospérité future; déjà la majesté de vos ancêtres peinte sur votre front nous annonce vos grandes destinées. Puissiez-vous donc. Sire, et ce souhait les renferme tous, puissiez-vous être un jour aussi grand que vous nous êtes cher!

56Grand Dieu! si ce n’étoient là que mes vœux et mes prières, les dernières sans doute que mon ministère, attaché désormais par les jugements secrets de votre providence au soin d’une de vos églises, me permettra tle vous offrir dans ce lieu auguste; si ce n’étoient là que mes vœux et mes prières; eh! qui suis-je, pour espérer qu’elles pussent monter jusqu’à votre trône? mais ce sont les vœux de tant de saints rois qui ont gouverné la monarchie, et qui, mettant leurs couronnes devant l’autel éternel aux pieds de l’Agneau, vous demandent pour cet enfant auguste la couronne de justice qu’ils ont eux-mêmes méritée.

57Ce sont les vœux du prince pieux surtout qui lui donna la naissance, et qui, prosterné dans le ciel, comme nous l’espérons, devant la face de votre gloire, ne cesse de vous demander que cet unique héritier de sa couronne le devienne aussi des grâces et des miséricordes dont vous l’aviez prévenu lui-même.

58Ce sont les vœux de tous ceux qui m’écoutent, et qui, ou chargés du soin de son enfance, ou attachés de plus près à sa personne sacrée, répandent ici leur cœur en votre présence, afin que cet enfant précieux, qui est comme l’enfant de nos soupirs et de nos larmes, non-seulement ne périsse pas, mais devienne lui-même le salut de son peuple.

59Que dirai-je encore? ce sont, ô mon Dieu! les vœux que toute la nation vous offre aujourd’hui par ma bouche ; cette nation que vous avez protégée dès le commencement, et qui, malgré ses crimes, est encore la portion la plus florissante de votre Église.

60Pourrez-vous, grand Dieu! fermer à tant de vœux les entrailles de votre miséricorde ? Dieu des vertus, tournez-vous donc vers nous : Deus virtutum convertere. 1 Regardez du haut du ciel, et ' Voyez, non les dissolutions publiques et secrètes, mais les malheurs de ce premier royaume

61chrétien, de cette vigne si chérie que votre main elle-même a plantée, et qui a été arrosée du sang de tant de martyrs! Respice de eœlo, et vide > et visita vinea/n islam quam plant avit dexlera tua. Jetez sur elle vos anciens regards de miséricorde : et si nos crimes vous forcent encore de détourner de nous votre face, que l’innocence du moins de cet auguste enfant que vous avez établi sur nous vous rappelle et vous rende à votre peuple : El super / ilium hominis, quem confirmas ti tibi.

62Vous nous avez assez affligés, grand Dieu! essuyez enfin les larmes que tant de fléaux que vous avez versés sur nous dans votre colère nous font répandre : faites succéder des jours de joie et de miséricorde à ces jours de deuil, de courroux et de vengeance ; que vos faveurs abondent où vos châtiments avoient abondé ; et que cet enfant si cher soit pour nous un don qui répare toutes nos pertes.

63Faites-en, grand Dieu, un roi selon votre cœur, c’est-à-dire le père de son peuple, le protecteur de votre Église, le modèle des mœurs publiques, le pacificateur plutôt que le vainqueur des nations, l’arbitre plus que la terreur de ses voisins; et que l’Europe entière envie plus notre bonheur et soit plus touchée de ses vertus qu’elle ne soit jalouse de ses victoires et de ses conquêtes.

64Exaucez des vœux si tendres et si justes, ô mon Dieu ! et que ces faveurs temporelles soient pour nous un gage de celles que vous nous préparez dans l’éternité.

65Ostendit ei omnia régna mundi, et gloriam eorura; et dixit ci : Hæc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me.

66Le démon montra à Jésus- Christ tous les royaumes du monde, et toute la pompe et la gloire qui les environnent ; et il lui dit : Je vous donnerai toutes ces choses, si, en vous prosternant devant moi, vous m’adorez. Matth. 4- 8, 9.

67Les prospérités humaines ont toujours été un des pièges les plus dangereux dont le démon s’est servi pour perdre les hommes : il sait que l’amour de la gloire et de l’élévation nous est si naturel, que rien ne nous coûte pour y parvenir; et que

68l’usage en est si séduisant, que rien n’est plus rare que la piété environnée de grandeur et de puissance.

69Cependant, mes Frères, c’est Dieu seul qui élève les grands et les puissants; qui vous place au-dessus des autres, afin que vous soyez les pères des peuples, les consolateurs des affligés, les asiles des foibles, les soutiens de l’Église, les protecteurs île la vertu, les modèles de tous les fidèles.

70Souffrez donc, mes Frères, qu’entrant dans l’esprit de notre Évangile, je vous expose ici les périls et les avantages de votre état, et qu’avant que d’entrer dans le détail des devoirs de la vie chrétienne, dont je dois vous entretenir durant ces jours de salut, je vous marque, à l’entrée presque de cette carrière, les obstacles et les facilités que vous offre, pour les accomplir, l’élévation où la Providence vous a fait naître.

71Il y a de grandes tentations attachées à votre état, je l’avoue; mais aussi il s’y trouve de grandes ressources : on y naît, ce semble, avec plus de passions que le reste des hommes ; mais aussi on peut y pratiquer plus de vertus : les vices y ont plus de suite ; mais aussi la piété y devient plus utile : en un mot, on y est bien plus coupable que le peuple quand on y oublie Dieu ; mais aussi on y a bien plus de mérite quand on lui est fidèle.

72présenter les grands biens ou les grands maux qui accompagnent toujours vos vertus ou vos vices ; est de vous faire sentir ce que peut pour le bien ou pour le mal l’élévation où vous êtes nés ; est enfin de vous rendre le désordre odieux en vous développant les suites inexplicables que vos passions traînent après elles, et la piété aimable par les utilités incompréhensibles qui suivent toujours vos bons exemples. Ce ne seroit pas assez de vous marquer les périls de votre état, il faut aussi vous en découvrir les avantages : la chaire chrétienne invective d’ordinaire contre les grandeurs et la gloire du siècle; mais il seroit inutile de vous parler sans cesse de vos maux, si l’on ne vous en présentoit en même temps les remèdes. C’est ces deux vérités que je me propose de réunir dans ce discours, en vous exposant quelles sont les suites infinies des vices des grands et des puissants, et quelles sont les utilités inestimables de leurs vertus. Ave, Maria.

73Un jugement très-sévère est réservé à ceux qui sont élevés, dit l’Eprit de Dieu : on fera miséricorde aux pauvres et aux petits; mais le Seigneur déploiera toute la puissance de son bras pour châtier les grands et les puissants : Exiguo con-

74ceditur miseric.ordia ; polentes autem potenter lormenta patientur. 1

75Ce n’est pas, mes Frères, que le Seigneur rejette les grands et les puissants, comme dit l’Écriture, puisqu’il est puissant lui-même; ou que le rang et l’élévation soient auprès de lui des titres odieux qui éloignent ses grâces, et fassent presque tout seuls notre crime. Il n’y a point en lui d’acception de personne; il est le Seigneur des cèdres du Liban comme de l’hysope qui croit dans les plus profondes vallées ; il fait lever son soleil sur les plus liautes montagnes comme sut les lieux les plus bas et les plus obscurs ; il a formé les astres du ciel comme les vers qui rampent sur la terre ; les grands sont même les images plus naturelles de sa grandeur et de sa gloire, les ministres de son autorité, les canaux de ses libéralités et de sa magnificence; et je ne viens pas ici, mes Frères, selon le langage ordinaire, prononcer des anathèmes contre les grandeurs humaines, et vous faire un crime de votre état, puisque votre état vient de Dieu, et qu’il ne s’agit pas tant d’en exagérer les périls que de vous montrer les moyens infinis de salut attachés à l’élévation où la Providence vous a fait naître.

76Mais je dis, mes Frères, que les péchés des grands et des puissants ont deux caractères d’é-

77normité qui les rendent infiniment plus punissables devant Dieu què les péchés du commun des fidèles : premièrement, le scandale; secondement, l’ingratitude.

78Le scandale. Il n’est point de crime, mes Frères, auquel l’Évangile laisse moins d’espérance de pardon qu’à celui d’être un sujet de chute à nos frères : Malheur à l’homme qui scandalise, dit Jésus-Christ ; il lui seroit plus avantageux d’être précipité au fond de la mer, que de devenir une occasion de perte et de scandale au plus petit d’entre mes disciples. 1 Premièrement, parce que vous perdez une âme qui devoit jouir éternellement de Dieu. Secondement, parce que vous faites périr votre frère pour lequel Jésus-Christ étoit mort. Troisièmement, parce que vous devenez le ministre des desseins du démon pour la perte des âmes. Quatrièmement, parce que vous êtes cet homme de péché, cet antechrist dont parle l’Apôtre; car Jésus-Christ a sauvé l’homme, et vous le perdez ; J ésus-Christ a formé de vérihles adorateurs à son père, et vous les lui ôtez; Jésus-Christ nous a acquis par son sang, et vous lui ravissez sa conquête ; Jésus-Christ est le médecin des âmes, et vous en êtes le corrupteur; il est leur voie, et vous êtes leur piège; il est le pasteur qui vient chercher les brebis qui périssent, et vous

79êtes le loup dévorant qui tuez et perdez les ouailles que son père lui avoit données. Cinquièmement enfin, parce que tous les autres péchés meurent, pour ainsi dire, avec le pécheur; mais les fruits de ses scandales seront immortels, ils survivront à ses cendres, ils subsisteront après lui, et ses crimes ne descendront pas avec lui dans le tombeau de ses pères.

80Achan fut puni avec tant de rigueur pour avoir pris seulement une règle d’or parmi les dépouilles que le Seigneur s’étoit consacrées : mon Dieu ! quelle sera donc la punition de Celui qui ravit à Jésus-Christ une âme qui étoit sa dépouille précieuse, rachetée, non avec de l’or et de l’argent, mais de tout le sang divin de l’Agneau sans tache? Le veau d’or fut réduit en poussière pour avoir fait prévariquer Israël : grand Dieu ! et tout 1 éclat qui environne les grands et les puissants les mettroit-il à couvert de votre colère dès qu’ils ne sont élevés que pour être à votre peuple une occasion de chute et d’idolâtrie? Le serpent d airain lui-même, ce monument sacré des miséricordes du Seigneur sur Juda, fut brisé pour avoir été une occasion de scandale aux tribus : Mon Dieu! et le pécheur, déjà si odieux par ses propres crimes, sera- 1- il épargné lorsqu’il devient un piège et une pierre d’achoppement à ses frères ?

81accompagne toujours vos péchés, vous que le rang et la naissance élèvent sur le commun des fidèles : le scandale. Les âmes vulgaires et obscures ne vivent que pour elles seules : confondues dans la foule et cachées aux yeux des hommes par la bassesse de leur destinée. Dieu seul est le témoin secret de leurs voies et le spectateur invisible de leurs chutes; si elles tombent, ou si elles demeurent fermes, c’est pour le Seigneur tout seul qui les voit et qui les juge : le monde, qui ignore même leurs noms, n’est pas plus instruit de leurs exemples : leur vie n’a point de suite : il peuvent faire des chutes, mais ils tombent tout seuls; et, s’ils ne se sauvent pas, leur perte du moins se borne à eux, et ne devient pas celle de leurs frères.

82Mais les personnes nées dans l’élévation deviennent copnne un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés : ce sont ces maisons bâties sur la montagne, qui nesauroientse cacher, et que leur situation toute seule découvre; ces flambeaux luisants qui traînent partout avec eux l’éclat qui les trahit et qui les montre. C’est le malheur de la grandeur et des dignités ; vous ne vivez plus pour vous seul; à votre perte ou à votre salut est attachée la perte ou le salut de tous ceux qui vous environnent; vos mœurs forment les mœurs publiques; vos exemples sont les règles de la multitude; vos actions ont le même éclat

83que vos titres : il ne vous est plus permis de vous égarer à l’insu du public ; et le scandale est toujours le triste privilège que votre rang ajoute à vos fautes.

84Je dis le scandale, premièrement d’imitation. Les hommes imitent toujours le mal avec plaisir, mais surtout lorsque de grands* exemples le leur proposent; ils trouvent alors une sorte de vanité dans leurs égarements, parce que c’est par-là qu’ils vous ressemblent : le peuple regarde comme un bon air de marcher sur vos traces ; la ville croit se faire honneur en prenant tout le mauvais de la cour; vos mœurs forment un poison qui gagne les peuples et les provinces, qui infecte tous les états, qui change les mœurs publiques, qui donne à la licence un air de noblesse et de bon goût, et qui substitue à la simplicité de nos pères et à l’innocence des mœurs, anciennes la nouveauté de Vos plaisirs, de votre luxe, de vos profusions, et de vos indécences profanes. Ainsi c’est de vous que passent jusque dans le peuple les modes immodestes, la vanité des parures, les artifices qui déshonorent un visage où la pudeur toute seule devroitêtre peinte, la fureur des jeux, la facilité des mœurs, la licence des entretiens, la liberté des passions, et toute la corruption de nos siècles.

85Et d’où croyez-vous, mes Frères, que vienne cette licence effrénée qui règne parmi les peuples?

86Ceux qui vivent loin de vous, dans les provinces les plus reculées, conservent encore du moins quelque reste de l’ancienne simplicité et de la première innocence; ils vivent dans une heureuse ignorance de la plupart des abus dont votre exemple a fait des lois. Mais plus les pays se rapprochent de vous, plus les mœurs changent, plus l’innocence s’altère, plus les abus sont communs; et le plus grand crime des peuples, c’est la science de vos mœurs et de vos usages. Dès que les chefs des tribus furent entrés dans les tentes des filles de Madian, tout Juda prévariqua, et il s’en trouva peu qui se conservassent purs de l’iniquité commune. Grand Dieu! que le compte des riches et des puissants sera un jour terrible, puisque, outre leurs passions infinies, ils se trouveront encore coupables devant vous des désordres publics de la dépravation des mœurs, de la corruption de leur siècle ; et que les péchés des peuples deviendront leurs crimes propres!

87Secondement, un scandale de complaisance. On cherche à vous plaire en vous imitant; vos inférieurs, vos créatures, vos esclaves se font de la ressemblance de vos mœurs une voie pour arriver à votre bienveillance; ils copient vos vices, parce que vous les leur comptez comme des vertus ; ils entrent dans vos goûts pour entrer dans votre confiance; ils s’étudient à l’envi ou de vous suivre

88ou de vous surpasser, parce que vous n’aimez en eux que ce qui vous ressemble. Hélas! mes Frères, combien d’âmes foibles, nées avec des principes de vertu, et qui, loin de vous, n’auroieut trouvé en elles que des dispositions favorables au salut, ont trouvé dans l’obligation où leur fortune les mettoit de vous imiter le piège de leur innocence!

89Troisièmement, un scandale d’impunité. Vous ne sauriez plus reprendre dans ceux qui dépendent de vous les abus et les excès que vous vous permettez vous-même : vous êtes obligé de leur souffrir ce que vous ne voulez pas vous interdire: il faut fermer les yeux à des désordres que vous autorisez par vos moeurs, et, de peur de vous condamner vous-même, faire grâce à ceux qui vous ressemblent. Une femme mondaine, et tout occupée de plaire, répand sur tout son domestique un air de licence et de mondanité; sa maison devint un écueil d’où l’innocence ne sort jamais entière ; chacun imite au dedans les passions qu’elle fait éclater au dehors; et il faut qu’elle dissimule ces déréglements, parce que ses mœurs ne laissent plus rien à faire à ses censures. Vous le savez, mes Frères, et la dignité de la chaire chrétienne ne me défend pas de le dire ici, quel désordre, dans ces maisons destinées et ouvertes à un jeu éternel, parmi ce peuple de domestiques que la vanité a multiplié à l’infini! que vos plaisirs coûtent cher

90à ces infortunés, qui, loin de vos yeux, n’ayant plus de frein qui les retienne, et cherchant à occuper une oisiveté où vos amusements les laissent, sentent autoriser par vos exemples les inclinations déréglées qui leur viennent de la bassesse de leur éducation et d’un sang vil et méprisable! O mon Dieu ! si celui qui néglige le soin des siens est devant vous pire qu’un infidèle, quel est donc le crime de celui qui les scandalise, et qui leur fait trouver la mort et la condamnation où ils auroient dù trouver des secours de salut et l’asile de leur innocence !

91Quatrièmement, un scandale d’office et de nécessité. Combien d’infortunés périssent pour servir à vos plaisirs et à vos passions injustes ! Les arts dangereux ne subsistent que pour vous; les théâtres ne sont élevés que pour fournir à vos délassements criminels; les harmonies profanes ne retentissent de toutes parts et ne corrompent tant de cœurs que pour flatter la corruption du vôtre; les ouvrages funestes à l’innocence ne passent à la dernière postérité qu’à la faveur de vos noms et de votre protection. C’est vous seuls, mes Frères, qui donnez à la terre des poètes lascifs, des auteurs pernicieux, des écrivains profanes; c’est pour vous plaire que ces corrupteurs des mœurs publiques perfectionnent leurs talents, et cherchent dans un succès qui n’a pour but que la

92perte des âmes, leur élévation et leur fortune ; c’est vous seuls qui les protégez, qui les récompensez, qui les produisez, qui leur ôtez même, en les honorant de votre familiarité, ce caractère de honte et d’infamie que les lois de l’Église et de l’état leur avoient laissé, et qui les flétrissoit aux yeux des hommes.

93Ainsi c’est par vous que les peuples participent à ces désordres; que ce poison infecte les villes et les provinces ; que ces plaisirs publics deviennent la source des misères et de la licence publique; que tant de victimes infortunées renoncent à la pudeur pour servir à vos plaisirs; et, cherchant à soulager la médiocrité de leur fortune par l’usage des talens que vos passions toutes seules ont rendus utiles et recommandables, viennent sur des * théâtres criminels chanter des passions pour flatter les vôtres, périr pour vous plaire, perdre leur innocence en la faisant perdre à ceux qui les écoutent, devenir des écueils publics et le scandale de la religion, porter même le malheur et la dissension dans vos familles, et vous punir, femme du monde, de l’appui et du crédit que vous leur donnez par votre présence et par vos applaudissements, en devenant l’objet criminel de la passion et de 1 a mau va ise con d u i te d e vos enfants, et par tagean t peut-être avec vous-même le cœur de votre mari, et ruinant sans ressource ses affaires et sa fortune.

94Cinquièmement, un scandale de durée. C’est peu, mes Frères, que la corruption de nos siècles soit presque le seul ouvrage des grands et des puissants ; les siècles à venir vous devront peut-être encore une partie de leur licence et de leurs désordres. Ces poésies profanes qui n’ont vu le jour qu’à votre occasion corrompront encore des cœurs dans les âges qui nous suivront : ces auteurs dangereux que vous honorez de votre protection passeront entre les mains de nos neveux, et vos crimes se multiplieront avec le venin dangereux qu’ils portent avec eux, et qui se communiquera d’âge en yfge : vos passions mêmes, immortalisées dans les histoires après avoir été un scandale pour votre siècle, le deviendront encore aux siècles suivants : la lecture de vos égarements, conservés à la postérité, se fera encore des imitateurs après votre mort ; on ira encore chercher des leçons de crime dans le récit de vos aventures ; et vos désordres ne mourront point avec vous. Les voluptés de Salomon fournissent encore des blasphèmes et des dérisions aux impies, et des motifs de sécurité au libertinage : l’emportement de la femme de Putiphar s’est conservé jusqu’à nous, et son rang a immortalisé sa foiblesse. Telle est la destinée des vices et des passions des grands et des puissants : ils ne vivent pas pour leur siècle seul ; ils vivent pour les siècles à venir, et la durée de

95leur scandale n’a point d’autres bornes que celle de leur nom.

96Vous le savez vous-mêmes, mes Frères, encore aujourd’hui, ne lit-on pas tous les jours avec un nouveau péril ces mémoires scandaleux faits dans le siècle de nos pères, qui ont conservé jusqu’à nous les désordres des cours précédentes, et immortalisé les passions des principales personnes qui les composoient? Les déréglements d’un peuple obscur et du reste des hommes qui vivoient alors sont demeurés ensevelis dans l’oubli; leurs passions ont fini avec eux; leurs vices, obscurs comme leurs noms, ont échappé à l’histoire, et ils sont à notre égard comme s’ils n’avoient jamais été; et tout ce qui nous reste de ces âges passés, ce sont les égarements de ceux que leur rang et leur naissance distinguoient dans leur siècle; ce sont leurs passions qui en inspirent tous les jours de nouvelles par la naïveté du style et par la licence des auteurs qui nous les ont conservées; et l’unique privilège de leur condition, c’est que les vices des petits ont fini avec leur vie, au lieu que ceux des grands et des puissants renaissent, pour ainsi dire, de leurs cendres, passent d’âge en âge, sont gravés dans les monuments publics, et ne s’effacent plus de la mémoire des hommes. Quels crimes, grand Dieu! qui sont le scandale de tous les siècles, l’écueil de tous les états, et qui

97serviront jusqu’à la fin d’attrait au vice, de prétexte au pécheur, et de modèle au déréglement et à la licence !

98Enfin un scandale de séduction. Vos exemples, en honorant le vice, rendent la vertu méprisable: la vie chrétienne devient un ridicule dont on a honte devant vous : l’extérieur de la piété est un mauvais air dont on se cache en votre présence, comme d’un travers qui déshonore. Combien d’âmes touchées de Dieu ne résistent à sa grâce et à son esprit que de peur de perdre auprès de vous ce degré de confiance qu’une longue société de plaisir leur a donné ! Combien d’âmes dégoûtées du monde n’osent se déclarer et revenir à Dieu, pour ne pas s’exposer à vos dérisions insensées; imitent encore vos mœurs et vos plaisirs, dont la grâce les a détrompées, et donnent à la complaisance et à des égards injustes pour votre rang mille démarches dont leur propre goût et leur nouvelle foi les éloigne !

99Je ne parle pas, mes Frères, des préjugés contre la vertu, que vous perpétuez dans le monde; de ces discours déplorables contre les gens de bien, que votre autorité confirme, qui de vous passent jusqu’au peuple, etmaintiennentdans tous les états ces vieilles préventions contre la piété, et ces dérisions éternelles des justes, qui ôtent à la vertu toute sa dignité, et confirment les pécheurs dans le vice.

100Et de là, mes Frères, que de justes séduits ! que de foibles entraînés! que d’âmes chancelantes retenues dans le désordre ! que d’impies et de libertins rassurés ! quel obstacle devenez-vous au fruit de notre ministère ! que de cœurs préparés n’opposent à la force de la vérité que nous annonçons que les longs engagements qui les lient à vos mœurs et à vos plaisirs, et ne trouvent que vous seuls en eux qui servent comme de mur et de bouclier à la grâce! Mon Dieu ! quel fléau pour un siècle, quel malheur pour les peuples qu’un grand selon le monde, qui ne vous craint pas, qui ne vous connoît pas, et qui méprise vos lois et vos ordonnances éternelles ! c’est un présent que vous faites aux hommes dans votre colère et la plus terrible marque de votre indignation sur les villes et sur les royaumes.

101Oui, mes Frères ; voilà ce que vous êtes quand vous n’êtes pas à Dieu. Voilà le premier caractère de vos fautes, le scandale : votre destinée décide d’ordinaire de celle des peuples; les désordres des petits sont toujours la suite de vos désordres ; et les péchés de Jacob, dit le Prophète, c’est-à-dire du peuple et des tribus, ne viennent que de Samarie, le siège des grands et des puissants : Quod scelus Jacob ? nonne Samaria ? 1

102des grands et des puissants, n’y ajouteroit pas un nouveau degré d’énormité qui leur est propre, l’ingratitude, qui en fait le second caractère, suffiroit pour attirer sur eux cet abandon de Dieu qui ferme pour toujours ses entrailles à la bonté et à la miséricorde.

103Je dis l’ingratitude, mes Frères : car Dieu vous a préférés à tant de malheureux qui gémissent dans l’obscurité et dans l’indigence; il vous a élevés, il- vous à fait naître au milieu de l’éclat et de l’abondance ; il vous a choisis sur tout le peuple pour vous combler de bienfaits ; il a rassemblé sur vous seids les biens, les honneurs, les titres, les distinctions et tous les avantages de la terre;, il semble que sa providence ne veille que pour vous seuls, tandis que tant d’infortunés mangent un pain de tribulation et d’amertume; la terre ne semble produire que pour vous seuls, le soleil ne se lever et ne se coucher que pour vous seuls ; le reste des hommes même ne paraissent nés que pour vous, et pour servir à votre grandeur et à vos usages; il semble que le Seigneur n’est occupé que de vous seuls, tandis qu’il oublie tant d’âmes obscures dont les jours sont des jours de douleur et de misère, et pour lesquels il semble qu’il n’y a point de Dieu sur la terre : et cependant vous tournez contre Dieu tout ce que vous avez reçu de lui ; votre abondance sert à vos passions ; votre

104élévation facilite vos plaisirs, et ses bienfaits deviennent vos crimes.

105Oui, mes Frères, tandis que mille malheureux sur lesquels sa main s’appesantit avec tant de rigueur; tandis qu’une populace obscure, pour qui la vie n’a rien que de dur et de triste, l’invoque, le bénit, lève les mains vers lui dans la simplicité de son cœur, le regarde comme son père, et lui donne des marques d’une piété simple et d’une religion sincère : vous, mes Frères, qu’il accable de bienfaits ; vous, pour qui le monde tout entier semble fait, vous ne le connoissez pas, vous ne daignez pas lever les yeux sur lui, vous ne pensez pas seulement qu’il y a un Dieu au-dessus de vous qui se mêle des choses de la terre ; vous lui rendez pour action de grâces des outrages, et la religion n’est que pour le peuple.

106Hélas ! mes Frères, vous trouvez si noir et si indigne lorsque ceux dont l’élévation étoit votre ouvrage vous oublient, vous méconnoissent, se déclarent contre vous, et n’usent du crédit dont ils vous sont redevables que pour vous éloigner et pour vous détruire ! Mais, mes Frères, ils ne font que vous rendre ce que vous faites envers Dieu. Votre élévation n’est-elle pas son ouvrage ? n’est-ce pas sa main toute seule qui a séparé vos andêtres de la foule, et qui les a placés à la tête des peuples ? n’est-ce pas la disposition seule de

107la Providence qui vous a fait naître d’un sang illustre, et qui vous a fait trouver tout d’un coup en naissant, et sans qu’il vous en coûtât rien, ce qu’une vie entière de sôins et de peines n’auroit pas pu meme vous faire attendre? Quaviez-vous à ses yeux plus que tant d’infortunés qu’il laisse dans la misère ? ah ! s’il n’avoit eu égard qu’aux qualités naturelles de lame, à la droiture, à la pudeur, à l’innocence et à la modestie ; combien d’âmes obscures, nées àvec toutes ces vertus, auroient dû vous être préférées et occuper la place où vous êtes ! s’il n’eût consulté que l’usage que vous deviez faire un jour de ses bienfaits, combien de malheureux dans la même situation où vous vous trouvez auroient été l’exemple des peuples, les protecteurs de la vertu, et glorifié le Seigneur dans leur abondance, eux qui, dans leur indigence même l’invoquent et le bénissent, au lieu que vous le faites blasphémer, et que votre exemple devient une séduction pour soh peuple !

108Et cependant il vous choisit, et il les rejette; il les humilie, et il vous élève; il est pour eux un maître dur et sévère, et pour vous un père libéral et magnifique. Que pouvoit-il faire davantage pour vous engager à le servir et à lui être fidèles ? qu’y a-t-il de plus puissant que les bienfaits pour attirer les cœurs et pour s’assurer des hommages? G’eSt de vous, seuls, Seigneur disoit

109» David au milieu de sa prospérité, que vient- la magnificence qui m’environhe, la gloire de mon nom, la puissance où je suis élevé ; et il est juste, ô mon Dieu, de vous glorifier dans vos dons, dé mesurer ce que je vous dois’sur ce que vous avez fait pour moi, et de faire servir mon élévation et tout ce que je suis à votre gloire : Tua est, Domine, magnificentia, et potentia, et glorià... Nunc igitur, Deus noster, confitemur tibi, et laudamus nornen tuurn incljtum i.

110Et cependant, mes Frères, plus il a fait poui vous, plus vous vous élevez contre lui. Ce sont les riches et les puissants qui vivent sans autre Dieu dans ce monde que leurs plaisirs injustes ; c’est vous seuls qui lui disputez les plus légers hommages, qui vous croyez dispensés de tout ce que sa loi a -de pénible et dé sévère, qui ne' croyez être nés que pour jouir de vous-mêfnes, pour ; faire servir ses bienfaits à vos passions, et qui •laissez du simple peuple le soin de lé servir, de lui rendre grâces, et d’observer avec religion Les ordonnances de sa loi sainte.,.. “

111Ainsi souvent, mes Frères, le peuple l’adore, et vous l’outragez le peuple l’apaise, et vous l’irritez; lè peuple l’invoque, et vous l’oubliez; -. le peuple le sert avec un bon zèle, ët vous méprisez ses serviteurs ; le peuple lève sans cesse les • •. » « ;. ■>

112mains vers lui, et vous douiez même s’il existe, vous qui seuls ressentez les effets de sa libéralité et de sa puissance : ses châtiments lui forment : des adorateurs, et ses bienfaits ue lui valent que des dérisions et des outrages.

113Je dis ses bienfaits, mes Frères ; car il ne les a pas même tous bornés à votre égard aux biens extérieurs de la fortune; il vous a fait naître encore avec des dispositions plus favorables à la vertu que le simple peuple; un cœur plus noble et plus éleyé, des inclinations plus heureuses, des sentiments plus dignes de la grandeur de la foi ; plus, de lumière, plus d’élévation, plus de connoissance, plus d’instruction, plus de goût pour les bonnes choses : voüs avez reçu de la nature ces inclinations fortunées qui se communiquent avec le sang, des. passions plus douces, des mœurs plus cultivées, dès bienséances plus voisines de la vertu; cette politesse qui adoucit l’bumeur; cette dignité qui retient les saillies du tempérament; cette humanité qui rend plus sensible aux impressions de la grâce. De combien de bienfaits abusezvpus donc, mes Frères, quand vous ne vivez pas', selon Dieu! Quel monstre d’ingratitude qu’un grand, qu’un homme Comblé d’honneurs et dé prospérité, et qui ne lève jamais les yeux au ciel pour adorer la m?iii qui les lui dispense !. ■.

114viennent les calamites publiques, les fléaux qui affligent les villes et les provinces ? Ce n’est que pour punir l’usage injuste que vous faites del’abon-. dance que Dieu frappe quelquefois,dç stérilité les -, terres et les campagnes : sa justice, indignée que vous employiez contre lui ses propres bienfaits, lès soustrait à vos passions, répand son indignation sur la terre, permet les guerres et lés dissensions, renverse vos fortunes, éteint vos familles, fait sécher la racine de votre postérité, fait passer, à des mains étrangères vos titres et vos possessions, et vous rend les exemples éclatants de l’inconstance des choses humaines, et les monuments anticipés de sa colère contre les coéprs ingrats et ; insensibles aux soins paternels de sa providence.

115Voilà, mes Frères, les (leur caractères inséparables de vos péchés, le scandale et l’ingratitude : voilà ce que vous êtes quand vous n’êfes pas-fidèles à Dieu : voilà à quoi peut-être vous n’avez pas fait attention. Vous ne sauriez être médiocrement coupables dès que vous l’êtes : Tes passions sont les mêmes dans le peuple et parmi les puissants ; mais il s’en faut bien que lè.crime so.it égal, ét souvent un seul dè-vos crimes entraîne plus de malheurs, et a devant Dieu des suites plus étendues et plus terribles,■ qu’une vie entière d’iniquité dans une âme obscure et vulgaire. Mais aussi, mes, Frères, vos vertus ont le mérite avantage et la

116même (destinée ; çt c’est ce qui me reste à vous dire dans la dernière partie de ce discours.,

117Si le scandale pt l’ingratitude" sont les suites inséparables des vices et des passions des personnes élevées, leurs vertus aussi oqt deux caractères particuliers qui les rendent infiniment plus agréables à Dieu que celles du commun des fidèles : premièrement, l’exemple ; secondement, l’autorité. Et voilà, rne$ Frères, une vérité bien consolante pont vous que la Providence a fait naître dans l’élévation, et bien capable de vous animer à servir Dieu et de vous rendre la vertu aimable. Car ce seroit vous troînper que de régarder l’état où vous êtes nés cômme un obstacle au salut et aux devoirs que la religion nous impose. J’avoue que les écueils y sont plus dangereux que dans une destinée plus obscure, les tentations plus vives et plus fréquentes; et en vous marquant les avantages que vous pouvez trouver, dans l’élévation par rapport au salut, je ne prétends pas en dissimuler les périls que Jésus-Christ nous a marqués lui-même dans l’Évangile.

118Je veux seulement établir cette vérité, que vous pouvez faire plus pour Dieu que le simple peuple ; qu’il revient à la religion infiniment plus d’avûn-

119tagcs de la piété d’une seule personne élevée que de celle presque d’un peuple entier de fidèles ; et que vous êtes d’âutant plus coupables quand vous oubliez Dieu, qu’il tirçroit plus de gloire de votre fidélité,- et que vos vertus ont des suites plus étendues pour l’utilité de l’Église et pour l’édification des fidèles.. - * »

120ba première, c’est l’exemple. Une âme d’entre le peuple qui" craint Dieu ne le glorifie que dans son cœur; c’est un enfant de lumière qui marche pour ainsi dire dans les ténèbres elle lui rend des hommages, mais elle ne lui.en attire point : renfermée dans l’obscurité de sa fortune, elle ne vit que sqjus les yeux de-Dieu seul; elle souhaite que son nom soit glorifié, et lui rend par ses désirs la gloire qu’elle ne peut lui rendre par ses exemples: ses vertus sont utiles ài Son salut'; mais elles sont comme perdues pour le salut de ses • frères : elle est ici-bas comme ce trésor caché dans la terre, que le champ de Jésus-Christ porte à son insu, et dont il ne fait aucun usage.

121Mais, pour vous, mes Frères, qui vivez exposés aux regards publics et à la vue de tous les peuples, vos exemples de vertu deviennent aussi éclatants que vos noms ; vous répandez la bonne odeur de Jésus-Christ partout où celle de votre rang et de vos titres est répandue; vous faites glorifier le nom dü Seigneur partout où le Vôtre

122se fait cqnnoître : la même élévation qui apprend à tous les hommes que vous êtes sur la terre leur apprend aussi fce que vous faites pour le ciel : les avantages de la nature découvrent partout en vous les merveilles de la grâce : les peuples, les villes, les provinces qui entendent sans cesse répéter vos noms, sentent réveiller avec eux l’idée de vertu quë vos exemples y ont attachée. Vous honorer la piété dans l’esprit du public ; vous la prêchez à ceux que vous ne connaissez pas; vous devenez, dit le Prophète, comme un signal de vertu élevé au milieu des peuples : tout un royaume a lès yeux sur vous eftjsarle de vos exemples; et jusque dans les cours étrangères vbtre piété devient un

123événement aussi connu que votre naissance. Le bruit de la sagesse de Salomon étoit répandu dans toutes les cours de l’Orient, dit l’Écriture ; et celle d’Éthan l’Ezrahitè, d’Héman et de Calcol, les principaux des enfants de. Mahol, ri’étoit pas moins connue à Jérusalem, malgré la distance, des lieux qui les faisoit vivre si loin de la Palestine.

124' Or, dans cet éclat quel attrait de vertu pour les peuples ! Premièrement, les grands modèles touchent bien plus, et la piété devient comme un bon air pour le peuple dès que l’exemple des grands l’autorise. Secondement, l’idée de foiblesse que les hommes attachent à la vertu tombe dès qu’elle est ennoblie de vos noms, pour ainsi dire, :

125cette tentation l’écueil de tous leurs désirs’dê pé, ^ ». » nitence, si elles n’apprenoient -, en^Qps voyant,

126Enfin, mes. Frères, quel honneur pour la. religion lorsqu’elle peut montrer en vos personnes qu’elle sait encore se former des justes qui mé*

127prisent les honneurs, les dignités, les richesses; qui vivent au milieu des prospérités sans en être éblouis; qui sont élevés aux premières places sans perdre de vue les biens éternels.;, qui possèdent tout comme ne possédant rien; qui sont plus grands que le monde entier, et regardent comme de la boue tous les avantages de la terre dès qu’ils deviennent un obstacle aux promesses que la foi leur montre 

128de charpies et plus d’illusion qu’il vous en o$re/ que, si la grâce peut se former des cœurs fi.çfëîes jusque dans les palais des rois, elle, peut s’en

129villes et sqûs le toit du citoyen et du*magistrat; et qu’ainsi on trouve le salut partout, et que notre état ne devient un prétexte favorable à nos passions que lorsque la corruption de notçe c&ur est la véritable raison qui les autorisé!

130quand vous servez Dieu, iriïp nÔtrvelle force à notre ministère^ plus dp poids aux vérités que nous annonçons aux peuples; plus de confiance à notre *zèle ; plus de dignité à la parole de-JésuV < Clr&st ; plus dp crédit à nos censures; plus de consolation, nos travaux; et en jetant les.yeux sqr vcAi^, le^Jptide trouve 1 la *Jé<|ision c^s Véri-

131tés qu’il nous avoit contestées. Que de 'Uiensymes Frères, reviennent donc à l’Église de vos exemples! vous jdpnneZ 7 ^ crédit Ji la 'piété;.vous, hp* norez la religion dans l’esprit des peuples;, vous animez les justes de tops Içs ét^ts ; vous [consolez les serviteurs, de Dieu ; voiis répandez dans tout Utt, royaume une odeur dé vie- qui confond le VU» et. qui autorisé la vertu’; Vous maintenez les règles de L’Évangile contreles maximes du monde: dn\ous s cite dans les villes et dans les provinpes les plu? éloignées pour encourager les foibles.et

132agrandir le royaume  '.

133Ab ! mes Frères, que de bjiens, encore une fois, vos seuls Exemples peuvent faire parmi les peuples î les plaisirs publics décriés dès que les autorisez plus par votre présence*; les modes indécentes proscrites dès “qüe Vous les' négligez ; ' les usa*ges dangereux surannés dès que vous Ips abandonnez; la source de presque tous les désordres tarie dès que vous vivez selon Dieu : et de là que d’âmes préservées! que de malheurs prévenus! que de crimes arrêtés! tjue de maux empêchés T Quel gain pour là religion qu’une seule personne élevée qui vit selon là foi ! quel présent Dieu fait à la terre r à tin royaume, à un peuple, -quand il lui donne des grands et des puis-

134sants qui vivent dans sa Crainte! Et quand l’intérêt seul de votre ârrte, mes Frères, ne suffirait pas pour vous rendre la vertu aimable, l’interet xle tant d’âmes à qui yous êtes une occasion de salut en vivant selon Dieu ne devroit-il pasjiféfêrer la crainte et l’amour de sa loi à tousTes vains

135plaisirs de la te&e? Est-il de plaisir plus doux pour un bon,cœur que de devenir une source de saltit et de bénédiction' pour sefe Frères ? - {

136Et ce qu’il y a ici d’heureux pour vous, mes Frères, c’est que vdus ne vivez pas seulement pour vétre siècle; je l’ai déjà dit, vos pxemples

137passeront jusques aux siècles suivants : les vertus des simples fidèles périssent, pour ainsi dire, avec eux ; mais vos vertus seront conservées dans nos histoires avec vosVoms. Yous deviendrez un modèlc de piété. pour vos neveux comme vous Tavèï été pour les peuples qui ont -vécu avec vous ;, vos rangs et vos.emptôis, vous liant aux principaux événements qui sg passent dans notre siècle, vous feront passer avec eux jusques aux siècles a venir ;. les. cours qui succéderont à la nôtre, trou-, veront encore Fhistbire de vos moeurs et de vqs saints exemples mêlée avec l’histoire publique de nos jours; "Vous donnerez encore du crédit a la piété dans les âges qui pous suivront ; le souvenir de vos vertus, conservé dans nos annales, y servira" encore d’instruction à vos descendants

138qui les liront : et l’on pourra dire un jour devôus comme de ces hommes célèbres et pleins,de gloire et de-justice dont parle l’Écriture, que votre piété n’a pas fini avec vous; que le souvenir de vo^ vertus passera (l ^geJfn âge, que les peuples raconteront jusqu’à la toi votre sagesse et vos exemples; que l’Église publiera vos louanges ; et

139que les biens que vous avez faits, et l’odeur de votre vie se conservera toujours au milieu de nous avec les descendants qui naîtront de la gloire de votre sang, et qui succéderont à vos nonis et à vos titres: Quorum pietates non defuer’unt ; curn se mine èorum permanent, bona. *.

140Mais te n’est pas tout, mes Frères : l’exemple rend vos vertus un bien public, et c’est là leur premier caractère;’ mais l’autorité, qui en est le second, achève et ^soutient les biens infinis que Vos exemples ont commencés : et quand je dis' l’autorité, mes Frères, que ne puis-je développer ici tout; ce que cette idée me découvre d’immense dans les suites fécondes de la piété des grands et des puissants ! -

141Premièrement, la protection de la vertu. La vertu timide est souvent opprimée parce quelle manque ou de hardiesse pour se montrer, ou de protection ppur se défendre : la- vertu obscure est souvent méprisée, parce que rien ne la relève

142pouvoir faire un crime à la piété de l’obscurité de • ceux qui la pratiquent. Mais dès que vous ep 1 prenez vous-mêmes le parti, mes Frères, ah! la

143. vertu ne manque plus de protection : vous deve; ■*> ‘ nez les interprètes des gens de bien auprès du. prince, déjà si favorable lui-même à la piété ^ et • les canaux par lesquels ils trouvent tous les jours

144accès auprès du trône ; vous mettez en place des hommes justes qui deviennent des exemples publics; vous produisez des serviteurs de Dieu, des. '. / hommes pleins de lumière, de science et de vertu,

145qui seroient demeurés dans la poussière, et qui,, -. ' à la faveur de votre nom et de votre appui paroissènt dans le public, mettent en œuvre leurs • talents, enrichissent quelquefois l’Église d’ouvrages saints et chrétiens, contribuent à l’édification des fidèles, à l’instruction des peuples, à la 1 consommation des saints; apprennent les règles <. de la vertu à ceux qui les ignorent, les appren. •, dront à nos neveux, et feront passer dans tous.

146! tion dont vous avez honoré la vertu, et de votre amour pour les justes. ’ ;

147Que dirai-je, mes Frères ? vous soutenez le zèle des gens de bien dans les entreprises saintes, et votre protection les anime et leur fait surmonter

148tous les obstacles dont le démon traverse toujours les oeuvres qui doivent glorifier Dieu et contribuer au salut des âmes. Que d’établissements utiles aujourd’hui, et qui sont une source de bénédiction dansl’Église, n’ont dû autrefois leur naissance qu’au crédit d’une seule personne élevée à qui Dieu avoit mis dans le cœur de protéger une œuvre dont il devoit tirer un jour tant de gloire ! que de pieux desseins et avantageux à L’Église exécutés auroieut échoué, si l’autorité d’un juste en place et élevé dqjis l’Église n’eût aplani toutes les voies qui sembloient en rendre l’exécution impossible! que de saints ministres de Jésus-Christ, soutenus dans leurs fonctions, auroieut cédé aux contradictions et privé par leur retraite les peuples de leurs instructions et de leurs exemples, 'si leur vertu n’eût trouvé dans la piété des grands et des.puissants une protection qui assuroit la paix à leur troupeau et l’autorité à leur ministère !

149Que dirai-je encore, mes Frères? vous rendez par vos exemples la vertu respectable à ceux qui ne l’aiment pas ; et ce n’est pas une Jionte d’ètre chrétien, dès que par-là on vous ressemble :.vous ôtez à l’impiété cet air de confiance et d’ostentation avec lequel elle ose tous les jours paroître; et le libertinage n’est plus un bon air dès que votre conduite l’improuve : vous maintenez parmi les peuples la religion de nos pères ; vous con-

150souvent il ne faut qu’un grand dans un royaume fortne-dans la foi pour arrêter lè progfè^ de l’erreur et des nouveautés, et conserver à tout un état la foi de Ses ancêtres. La seule Esther conserva le peuple et la loi de Dieu dans un grand empire ;

151• le seul Mathathias tint» bon contre les autels étrangers, et empêcha les superstitions de préva-: loir au milieu de Juda ; et la France ne doit les <' lumières de l’Evangile et la connoissance de Jésus-Christ qu’à -la pieté d’une sainte princesse qui -conquit à- la foi, «avec le cœur d’un époux infidèle, un royaume qui depuis en a toujours été le plus ferme appui et la portion la plus pure et la plus florissante. O mes Frères * que vous êtes grands* quand vous êtes à Jésus-Christ ! et que votre naissance et votre élévation paroissent avec bien plus d’éclat et de dignité dans les fruits immenses de votre piété que dans le faste de vos passions, et tout le vain attirail des magnlficencès humaines !,

152Secondement, les récompenses de la vertu. Vous la mettez en honneur en lui donnant, dans le choix des places qui dépendent de vous, Içs préférences qui lui sont dues, et ne confiant les. emplois qu’à ceux dont la piété mérite la confiance publique ; en ne comptant sur la fidélité des subalternes qu’ autant qu’ils sont fidèles à Dieu, et

153recherchant principalement dans les hommes la droiture de la conscience et l’innocence des mœurs, sans quoi tous les autres talents ne forment plus qu’un mérite équivoque qui devient ou nuisible ou inutile.

154Et de là, mes Frères, quel nouveau bien pour le public! quel bonheur pour un royaume où les gens de bien occupent les premières places, où les emplois sont les récompenses de la vertu, où les affaires publiques ne sont confiées qu’à ceux qui cherchent plus les intérêts publics que leurs intérêts propres, et qui ne comptent pour rien le gain du monde entier, s’ils venoient à perdre leur âme !

155Quel avantage pour les peuples lorsqu’ils trouvent leurs pères dans leurs juges; les protecteurs de leurs foiblesses dans les arbitres de leur destinée; les consolateurs de leurs peines dans les interprètes de leurs intérêts ! que d’abus prévenus ! que de larmes essuyées ! que d’injustices évitées ! quelle paix dans les familles ! quelle consolation pour les malheureux ! quel honneur même pour la vertu lorsque les peuples sont ravis de la voir en place, et que le monde lui-même, tout monde qu’il est, est pourtant bien aise d’avoir des gens de bien pour défenseurs et pour juges! quel attrait pour la vertu, lorsqu’on voit qu’elle est devenue le chemin des grâces, et qu’outre les promesses du siècle à venir, elle a encore pour elle les récom-

156penses de la terre ! Promissionem habens vitœ quce nunc est, et futurœ *.

157Et ne dites pas, mes Frères, qu’en récompensant la vertu on ne corrige pas les pécheurs, et qu’on multiplie seulement les hypocrites. Je sais jusqu’où l’amour de l’élévation peut pousser les hommes, et quels abus ils sont capables de faire de la religion pour arriver à leurs fins ; mais du moins vous obligez le vice de se cacher ; du moins vous lui ôtez l’éclat et la sécurité qui le répand et le communique; vous conservez du moins l’extérieur de la religion parmi les peuples ; vous multipliez du moins les exemples de la piété parmi les fidèles; et s’il n’y a pas moins de déréglement, les scandales du moins sont plus rares.

158Enfin les saintes largesses de la vertu. Mais je sens que mon sujet m’entraîne, et il est temps de finir. Oui, mes Frères, que de nouveaux biens encore pour les peuples dans l’usage chrétien et charitable de vos richesses! vous mettez l’innocence à couvert; vous préparez des asiles de pénitence aux crimes ; vous rendez la vertu aimable aux malheureux par les ressources qu’ils trouvent dans la vôtre ; vous assurez aux maris la fidélité de leurs épouses, aux pères le salut de leurs enfants, aux pasteurs la sûreté de leurs brebis, la paix aux familles, la consolation aux affligés, l’innocence à

159la veuve délaissée, un secours à l’orphelin, le bon ordre au public, à tous l’appui de leur vertu ou le remède de leurs vices.

160Et ici, mes Frères, comprenez, si vous pouvez, les fruits immenses de votre vertu et les avantages inexplicables qu’en retire l’Église. Que de scandales évités ! que de crimes prévenus ! que de maux publics arrêtés! que de foibles conservés! que de justes affermis! que de pécheurs rappelés ! que d’âmes retirées du précipice ! Que vous contribuez, mes Frères, quand vous servez Dieu, à la gloire de l’Église, à l’agrandissement du royaume de Jésus-Christ, à l’honneur de la religion, à la consommation dés saints, au salut de tous les fidèles ! Qu’il se trouvera un jour d’élus dans le ciel, de toute langue et de toute tribu, qui mettront à vos pieds leur couronne d’immortalité, comme pour confesser publiquement qu’ils vous en sont redevables ! Quelle consolation pour vous de pouvoir vous dire à vous-mêmes qu’en servant Dieu vous lui attirez des serviteurs, et que votre piété devient une source de bénédictions pour les peuples ! Non, mes Frères, s’il y a quelque chose de flatteur dans l’élévation, ah ! ce n’est pas les vaines distinctions que l’usage y attache; c’est d’v pouvoir devenir, en servant Dieu, la source des biens publics, le soutien de la religion, la consolation de l’Église, et les principaux instruments

161dont Dieu se sert pour l’accomplissement de ses desseins de miséricorde sur les hommes.

162Que vous perdez donc, mes Frères, en ne vivant pas selon Dieu ! que l’Église perd en vous perdant! que nous perdons nous-mêmes lorsque vous nous manquez ! de combien d’avantages privez-vous les fidèles! quelles consolations vous ôtez-vous à vous-mêmes! quelle joie dans le ciel pour la conversion d’un seul pécheur élevé dans le siècle ! Qne vous êtes coupables, mes Frères, quand vous ne vivez pas selon Dieu ! Vous ne pouvez ni vous perdre ni vous sauver tout seuls : vous ressemblez ou à ce dragon de l’Apocalypse, qui, en tombant du ciel, où il étoit élevé, entraîne par sa chute la plupart des étoiles dans l’abîme; ou à ce serpent mystérieux dont parle Jésus-Christ, qui, étant élevé sur la terre, attire heureusement tout après lui : vous êtes établis pour la perte ou pour le salut de plusieurs, des plaies ou des ressources publiques. Puissiez-vous, mes Frères, connoître vos véritables intérêts, sentir ce que vous êtes dans les desseins de Dieu, ce que vous pouvez pour sa gloire, ce qu’il attend de vous, ce qu’en attend l’Église, ce que nous en attendons nous-mêmes! Ah ! vous avez une si grande idée de votre rang et de vos places par rapport au monde !

163Mais, mes Frères, permettez -moi de vous le dire, vous n’en connoissez pas encore toute la

164grandeur ; vous ne voyez qu’à demi ce que vous êtes; vous êtes encore bien plus grands par rapport à la piété, et les privilèges de votre vertu sont bien plus brillants etplus singuliers que ceux de vos titres. Puissiez- vous, mes Frères, remplir toute votre destinée! Et vous, ô mon Dieu! touchez, durant ces jours de salut, par la force de la vérité que vous mettez dans nos bouches, les grands et les puissants ; attirez à vous des cœurs dont la conquête vous assure celle du reste des fidèles; ayez pitié de vos peuples en sanctifiant ceux que votre providence a mis à leur tête: sauvez Israël en sauvant ceux qui le régissent; donnez à votre Église de grands exemples qui perpétuent la vertu d’âge en âge, et qui aident jusqu’à la fin à former cette assemblée immortelle de justes qui vous bénira dans tous les siècles.

165DISCOURS PRONONCÉ A UNE BÉNÉDICTION DES DRAPEAUX DU RÉGIMENT DE CALINAT.

166Posuernnt signa sua, signa; et non cognoverunt sicut in exitu super summum.

167Ils ont mis leurs drapeaux dans le temple comme un présage de leur ■victoire, et ils n’ont pas connu quelle étoit la fin de cette pieuse solennité. Ps. 73. 4 t 5.

168Ce n’est pas pour vous rappeler ici des idées de feu et de sang, et, par le souvenir de vos victoires passées, vous animer à de nouvelles, que je viens, dans le sanctuaire de la paix, mêler un discours évangélique à une cérémonie sainte. La parole dont j’ai l’honneur d’être le ministre est une parole de réconciliation et de vie, destinée à réunir les Grecs et les barbares ; à faire habiter ensemble, selon l’expression d’un prophète, les lions, les aigles et les agneaux; à rassembler sous un

169même chef toute langue, toute tribu et toute nation ; à calmer les passions des princes et des peuples, confondre leurs intérêts, anéantir leurs jalousies, borner leur ambition, inspirer les mêmes désirs à ceux qui doivent avoir la même espérance ; et si elle propose quelquefois des guerres et des combats, ce sont des guerres qui se terminent toutes dans le cœur, et des combats de la grâce.

170D’ailleurs je me souviens que je parle sous l’autel même de l’Agneau qui est venu pacifier le ciel et la terre, dans un temple consacré au chef d’une légion sainte qui sut préférer le culte de Jésus-Christ à celui des statues de l’empereur, et laisser fièremeut les aigles de l’Empire pour suivre l’étendard de la croix; et enfin que je parle à une troupe illustre qui ne connoît les périls que pour les affronter; que mille actions distinguent plus que le nom du fameux général quelle a l’honneur d’avoir à sa tète, et le mérite de celui qui la commande ; et qui attend plutôt de moi des leçons de piété que de valeur, et des avis pour faire la guerre saintement que des exhortations pour la bien faire.

171Souffrez donc, Messieurs, que, laissant là le corps pour ainsi dire, et les dehors de cette cérémonie, je vous en développe l’esprit ; que, sans approfondir ce qu’elle a d’antique et de cu-

172rieux, je m’arrête à ce qu’elle peut avoir d’utile; et que, loin de vous entretenir de la gloire îles armes et du cas que tous les peuples en ont toujours fait, je vous parle des périls de cet état, et des moyens d’y acquérir une gloire immortelle et solide.

173Pourquoi croyez-vous en effet que les nations les plus barbares aient toutes eu une espèce de religion militaire, et que le culte se soit toujours trouvé mêlé parmi les armes? Pourquoi croyezvous que les Romains fussent si jaloux de mettre leurs ailles et leurs dieux à la tête de leurs légions, et que les autres peuples affectassent de prendre ce qu’il y avoit de plus sacré dans leurs superstitions, et en traçassent les figures et les symboles sur leurs étendards; sinon pour empêcher que le tumulte et l’agitation des guerres ne fit oublier ce qu’on doit aux dieux qui y président, et afin qu’à force de les avoir sans cesse devant les yeux, on fût comme dans une heureuse impuissance de les perdre de vue? Pourquoi croyez-vous que les Israélites, dans leurs marches et dans leurs combats, fussent toujours précédés du serpent d’airain; que Constantin, devenu la conquête de la croix, fît élever ce signal de toutes les nations au milieu de ses armées; que uos rois, dans leurs entreprises contre les infidèles, allassent recevoir l’étendard sacré au pied

174des autels; et qu’enfin, encore aujourd’hui, l’Église consacre par des prières de paix et de charité ces signes déplorables de la guerre et de la dissension ; sinon pour vous faire souvenir que la guerre même est une manière de culte religieux ; que c’est le Dieu des armées qui préside aux victoires et aux batailles; que les conquérants ne sont bien souvent entre ses mains que des instruments de colère dont il se sert pour châtier les péchés des peuples; qu’il n’est point de véritable valeur que celle qui prend sa source dans la religion et dans la piété; et qu’après tout, les guerres et les révolutions des états ne sont que des jeux aux yeux de Dieu, et un changement de scène dans l’univers; que lui seul ne change point, et seul a de quoi fixer les agitations et les désirs insatiables du cœur humain ?

175Il est vrai, Messieurs, que la piété, si pénible même dans les cloîtres où tout l’inspire, si rare dans le siècle où les devoirs communs de la religion la soutiennent, trouve dans les dissipations et la licence des armes des obstacles et des écueils où les plus belles espérances de l’éducation, les plus heureux présages du naturel, les plus tendres précautions de la grâce viennent tous les jours tristement échouer.

176C’est là qu’on voit quelquefois le peuple de Dieu, sous les yeux mêmes d’un Josué, d’un gé-

177néral sage et religieux, donner dans tous les excès et les crimes des nations. G’est là que des chrétiens mettent tous les jours leur gloire dans leur confusion, et se font un mérite de leur ignominie. C’est là que l’impiété est un bon air, la foi une foiblesse, la religion un songe, les vérités du salut le partage des âmes oiseuses, les terreurs de l’éternité une vaine frayeur, et la sainteté de nos mystères souvent l’assaisonnement des débauches. C’est là que le Dieu que nous adorons n’est nommé que pour être insulté, que le crime est une bienséance, la volupté un mérite, la fureur, une distinction. C’est là que ceux que la politesse, le rang ou l’intérêt même, sous un prince qui ne compte pour rien la valeur lorsqu’elle est toute seule, éloignent de ces excès, bornent toute leur régularité à l’ambition, la gloire et la vengeance; et ne se relâchent, ce semble, sur les autres passions que pour être plus vifs sur cellesci. C’est là que les plus sages sont ceux qui ne sont occupés que de leur fortune et de leur avancement ; qui sacrifient tout, bien, repos, conscience à leur gloire ; qui, insensibles sur la félicité des saints, et sur les biens solides de l’éternité, ne sont occupés qu’à saisir un fantôme qui leur échappe avant qu’ils le tiennent, et à se ménager des établissements qui sont fondés sur le sable et dans une cité qui n’est pas permanente.

178C’est là, en un mot, que Dieu n’est pas plus connu qu’au milieu des peuples infidèles, et que la plus haute vertu n’est pas de n’avoir point de passions, mais de n’en avoir que de nobles et de brillantes.

179Sont-ce là,ômonDieu, des hommes armés pour votre querelle et pour la défense de vos autels ? Vous, qui ne voulez pas que le pécheur raconte vos justices et devienne le protecteur de votre alliance, pourriez-vous confier à des bras sacrilèges le soin de rétablir votre culte et la majesté de vos temples ? Et qu’importe que vous soyez déshonoré par les crimes des fidèles ou par l’infidélité de vos ennemis? qu’importe que votre royaume s’agrandisse, si vous ne devez pas régner sur les cœurs ? qu’importe que les dispersions d’Israël se rassemblent : si les tribus restées à Jérusalem surpassent même les profanations des sujets de Jéroboam ?

180Ceux qui vivent dans la tranquillité des villes et loin des dangers de la guerre peuvent se calmer sur les désordres de leur vie par l’espoir d’une vieillesse plus régulière et d’une mort chrétienne. Et en effet, Messieurs, le loisir que l’âge ou une lente infirmité laissent aux réflexions, le long usage des plaisirs et le dégoût ou les désagréments qui les suivent, l’expérience du monde et de ses inutilités, dont un bon esprit même se lasse et revient tôt ou tard, les perfidies et les

181supercheries du commerce, qui toutes seules sont capables de dégoûter une âme bien faite et lui faire prendre le parti de la retraite et de la piété; tout cela aide les opérations de la grâce dans le cœur des mondains, leur fait faire tous les jours mille projets éloignés de conversion, les arrache peu à peu à leurs foiblesses, et quelquefois fait que, fatigués du monde, ils se donnent à JésusChrist.

182Je sais que cette espérance des pécheurs périt souvent; que se flatter d’une conversion tardive, c’est insulter à la grâce et à la justice d’un Dieu vengeur; que renvoyer à des années de langueur et d’infirmité l’affaire du salut, c’est la manquer ; qu’on ne recueille pendant l’hiver que ce qu’on a semé durant les jours de l’été; que notre Dieu n’est pas un Dieu de tous les jours ; que, négligé, il néglige à son tour; et que la vertu qui vient si tard n’est d’ordinaire qu’une impuissance du vice, une régularité de l’âge plutôt que du cœur, et une bienséance qu’on doit au monde autant qu’à Jésus-Christ. Cependant la religion ne veut pas qu’on désespère ; et plus d’une fois, ô mon Dieu, vous avez appelé des ouvriers à la onzième heure du jour, et guéri des paralytiques de trente ans, peut-être pour prévenir par ces prodiges le désespoir des vrais pénitents, et peut-être aussi pour amuser la fausse confiance des pécheurs.

183Mais pour vous, Messieurs, qui, au milieu des périls et des fureurs de la guerre, pouvez tous les jours dire comme David, que vous n’êtes séparés que d’un seul degré de la mort : U no tantum gradu ego morsque dividimur ; 1 vous qui ne devez compter sur la vie que comme sur un trésor que vous tenez exposé sur un grand chemin ; qui touchez tous les moments à l’éternité, et qui ne tenez au monde et à ses plaisirs que par le plus foible de tous les liens, ah ! qu’est-ce qui peut vous rassurer lorsque vous vous livrez à des passions d’ignominie ? et de quel espoir pouvezvous vous amuser vous-mêmes? Est-ce ces moments que vous accordez à la religion sur le point d’un combat qui flattent votre espérance ? est-ce la prière et les bénédictions d’un ministre ? Mais vous qui êtes de bonne foi, quel est alors, je vous prie, la situation de votre cœur? vous est-il jamais arrivé de repasser, en pareilles occasion, dans l’amertume de votre cœur toutes les années de votre vie ? avez-vous jamais pensé, dans ces circonstances : à offrir au Seigneur un cœur contrit et humilié, et à invoquer ses miséricordes sur les misères de votre âme ! La gloire, le devoir, le péril, vous ne voyez que cela. Les rétours sur la conscience sont alors moins de saison que jamais ; on éloigne même ces pensées, comme

184dangereuses à la valeur ; on redouble les plaisirs et les excès pour faire diversion et s’empêcher soi-même de s’en occuper; et l’on passe, hélas ! presque toujours du crime et de la débauche à la mort. Horrible destinée, ô mon Dieu! et si commune cependant aux personnes à qui je parle ! Vous le savez, mes Frères ; et mille fois dans la fureur des combats vous avez vu disparaître en un instant les compagnons de vos excès; vous les avez vus ne mettre presque qu’un intervalle entre une impiété et le dernier soupir, et un coup fatal venir les enlever à vos côtés dans le temps même peut-être qu’ils faisoient encore avec vous des projets du crime.

185Et pourquoi leur infortune ne vous ébranleroit-elle pas ? pourquoi ne vous instruiriez-vous pas dans le malheur de leur surprise ? Est-ce parce que ces exemples sont trop fréquents, que vous n’en êtes plus frappés ? c’est-à-dire que vous vous rassurez à mesure que le péril augmente. Pourquoi ne vous laisseriez-vous pas toucher à la bonté et à la longanimité de votre Dieu, qui ne vous a sauvés de tant de périls et conservés jusqu’à présent que pour vous ménager plus de loisir de vous convertir à lui ? pourquoi changeriez-vous ses desseins de miséricorde en des desseins de colère, et emploieriez-vous des jours qu’il n’a prolongés que pour

186Eh ! si, dans cette action où vous ne dûtes votre délivrance qu’à un prodige, et dont vous-même crûtes ne jamais sortir, le glaive de la mort vous eût frappé, quelle eût été, mon Frère, votre destinée ? quelle âme auriez-vous présentée au tribunal de Jésus-Christ ? quel monstre d’ordures, de blasphèmes, de vengeances ! N’êtes-vous pas effrayé de vous représenter alors sous le foudre d’un Dieu vengeur, tremblant devant sa face, et les abîmes éternels ouverts à vos pieds? Sa main toute-puissante vous délivra; il vous couvrit de son bouclier; son ange détourna lui -même les coups qui, en décidant de votre vie, auroient décidé de votre éternité : et quel usage en avez-vous fait depuis? quel reconnoissance envers votre libérateur? quel hommage lui avez-vous fait d’un corps que vous tenez doublement de lui? vous l’avez fait servir à l’iniquité, et d’un membre de Jésus-Christ vous en avez fait un instrument de honte et d’infamie. Ah ! vous avez bien su mettre le danger que vous courûtes alors à profit pour votre fortune; mais avez- vous su le mettre à profit pour votre salut? vous l’avez fait valoir auprès du prince; mais en a-t-il été question auprès de Dieu ? vous en êtes monté d’un degré dans le service ; et vous voilà toujours le même dans la mi-

187lice de Jésus-Christ, Craignez, craignez que ce moment fatal 11e revienne, que le Seigneur ne vous livre enfin à votre propre destinée, qu’il ne vous traite comme l’impie Achab, et qu’un coup parti de sa main invisible n’aille à la première occasion terminer enfin vos iniquités et commencer ses vengeances.

188Que votre sort est à plaindre, Messieurs! La voie des armes, où les engagements de la naissance et le service du prince vous appellent, est, à la vérité, brillante aux yeux des sens : c’est le seul chemin de la gloire; c’est le seul poste digne d’un homme qui porte un nom : mais, en matière de salut, de toutes les voies, c’est la plus terrible. Voilà les périls; voici les moyens de les éviter.

189Car enfin le bras de Dieu n’est pas raccourci ; le salut u’est nulle part impossible ; le torrent n’entraîne que ceux qui veulent bien s’y prêter; le Seigneur a ses élus partout; et les mêmes dangers qui sont des écueils pour les réprouvés, deviennent des occasions de mérite aux justes.

190Et pour entrer ici dans un détail qui vous le fasse sentir, quels sont, dites-moi, dans votre état, les écueils que la grâce ne puisse vous faire éviter; quels sont les maux qui n’aient en même temps leurs remèdes ?

191Je sais que l’ambition est comme inévitable à un homme de guerre; que l’Évangile, qui fait un

192vice de cette passion, ne saurait prévaloir contre l’usage qui l’a érigée en vertu ; et qu’en fait de mérite militaire, qui ne sent pas ces nobles mouvemens qui nous font aspirer aux grands postes ne sent pas aussi ceux qui nous font oser de grandes actions. Mais, outre que le désir de voir vos services recompensés, s’il est modéré, si seul il n’absorbe pas le cœur tout entier, s’il ne vous porte pas à vous frayer des routes d’iniquité pour parvenir à vos fins et établir votre fortune sur les ruines de celle d’autrui; outre, dis-je, que ce désir environné de toutes ces précautions, n’a rien dont la morale chrétienne puisse être blessée, qu’a-t-il, en vous offrant les espérances humaines, de si séduisant qu’il puisse l’emporter sur l’espoir des chrétiens et les promesses de la foi? Des postes, des honneurs, des distinctions, un nom dans l’univers? mais quelle foule de conr currents faut-il percer pour en venir là ! que de circonstances faut-il assortir qui ne se trouvent presque jamais ensemble! et d’ailleurs est-ce le mérite qui décide toujours de la fortune? Le prince est éclairé, je le sais; mais peut-il tout voir de ses yeux? combien de vertus obscures et négligées combien de services oubliés ou dissimulés ! et cl’autre part, combien de favoris de la fortune, sortis tout à coup du néant, vont de plain-pied saisir les premiers postes! et de là quelle source

193de désagréments et de dégoûts! On se voit passer sur le corps par des subalternes, gens qu’on a vus naître dans le service, et qui n’en savent pas encore assez même pour obéir, tandis qu’on se sent soi-même sur le penchant de 1 âge, et qu’on ne rapporte de ses longs services qu’un corps usé, des affaires domestiques désespérées, et la gloire d’avoir toujours fait la guerre à ses frais. Eh ! qu’entend -on autre chose parmi vous, que des réflexions sur l’abus des prétentions et des espérances? vous-même, qui m’écoutez, quelle est là-dessus votre situation ? Et cependant on sacrifie l’éternité à des chimères; on se flatte toujours qu’on sera du nombre des heureux ; et on ne s’aperçoit pas que la Providence ne semble laisser au hasard et au caprice des hommes le partage des postes et des emplois que pour nous faire regarder avec des yeux chrétiens les titres et les honneurs, et nous faire rapporter au roi du ciel, aux yeux de qui rien n’échappe, et qui nous tiendra compte de nos plus petits soins, des services que nous rendons aux rois de la terre, qui souvent ou ne peuvent les voir, ou ne sauroient les récompenser.

194Mais, quand même votre bonheur répondroità vos espérances; quand même les douces erreurs et les songes sur lesquels votre esprit s’endort deviendroient un jour des réalités; quand même.

195par un de ces coups du hasard qui entrent toujours pour beaucoup dans la fortune des armes, vous vous verriez élevé à des postes auxquels vous n’oseriez même aspirer, et que vous n’auriez plus rien à souhaiter du côté des prétentions humaines : que sont les félicités d’ici-bas? et quelle est leur fragilité et leur rapide durée! Que nous reste-t-il de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans l’univers? ils ont paru un seul instant, et disparu pour toujours aux yeux des hommes : on sait ce qu’ils ont été pendant ce petit intervalle qu’a duré leur éclat; mais qui sait ce qu’ils sont dans la région éternelle des morts ? les chimères de la gloire et de l’immortalité ne sont là d’aucun secours : le Dieu vengeur, qui du haut de son tribunal pèse leurs actions et discerne leur mérite, n’en juge pas sur ce que nous disons et sur ce que nous pensons d’eux ici-bas; et tous ces grands traits, qui font tant d’honneur à leur mémoire, et qui enrichissent nos annales, sont peut-être les principaux chefs de leur condamnation, et les traits les plus honteux de leur âme aux yeux de Dieu.

196Hélas! Messieurs, que sont les hommes sur la terre? des personnages de théâtre : tout y roule sur le faux; ce n’est partout que représentation, et tout ce qu’on y voit de plus pompeux et de mieux établi n’est l’affaire que d’une scène. Qui

197ne le dit tous les jours dans le siècle ? une fatale révolution, une rapidité que rien n’arrête, entraîne tout dans les abîmes de l’éternité; les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre, et rien n’en sort : nos ancêtres nous en ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous : ainsi les âges se renouvellent; ainsi la figure du monde change sans cesse; ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement : rien ne demeure, tout s’use, tout s’éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses années ne finissent point; le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux, et il voit avec un air de vengeance et de fureur de foihles mortels, dans le temps même qu’ils sont entraînés par le cours fatal, l’insulter en passant, profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom, et tomber au sortir de là entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice.

198Eh! faisons après cela des projets de fortune et d’élévation ; nourrissons notre cœur de mille espérances flatteuses ; prenons à grands frais des mesures infinies pour nous ménager un instant de bonheur, et ne faisons jamais une seule démarche pour atteindre à une félicité qui ne finit point. C’est une fureur dont on ne croiroit pas

199l’homme capable, si l’expérience de tous les jours n’y étoit.

200Et d’ailleurs cet instant même de bonheur est-il tranquille? les soupçons, les jalousies, les craintes, les agitations éternelles et inévitables aux grands emplois, le sort journalier des armes, la faveur des concurrents, la fatigue des ménagements et des intrigues, les caprices de ceux de qui on dépend, et tant de revers à essuyer; le vide même des prospérités temporelles, qui de loin piquent et attirent le cœur, mais qui, touchées de près, ne peuvent ni le fixer ni le satisfaire; est-il de félicité que tout cela ne trouble et n’altère ? et ceux que vous regardez comme les heureux du siècle sont-ils toujours tels à leurs propres yeux ? O Seigneur, à qui seul appartient la gloire et la grandeur, l’homme ne comprendra- 1- il jamais qu’il n’est point pour lui de félicité durable et tranquille hors de vous; que tout ce qui plaît ici-bas peut amuser le cœur, mais ne sauroit le satisfaire ; que la gloire et les plaisirs ne piquent presque que dans le moment qui les précède ; que les inquiétudes et les dégoûts qui les suivent sont des voix secrètes qui nous appellent à vous; et que, quand même on pourroit se promettre une fortune paisible, ce ne seroit qu’une vapeur dont un instant décide, et qu’on voit naître, s’épaissir, monter, s’étendre, s’évanouir dans un moment?

201Et ce qu’il y a ici de plus déplorable pour vous, Messieurs, c’est que dans une vie rude et pénible, dans des emplois dont les devoirs passent quelquefois la rigueur et les travaux des cloîtres les plus austères, vous souffrez toujours en vain pour l’autre vie, et très-souvent pour celle-ci. Ah! du moins le solitaire dans sa retraite, obligé de mortifier sa chair et de la soumettre à l’esprit, est soutenu par l’espoir d’une récompense assurée, et par l’onction secrète de la grâce, qui adoucit le joug du Seigneur; mais vous, au lit de la mort, oserez-vous présenter à Jésus-Christ vos fatigues et les désagréments journaliers de votre emploi ? oserez-vous le solliciter d’une récompense ? et qu’a-t-il dû mettre sur son compte dans toutes les violences que vous vous êtes faites? Cependant les plus beaux jours de votre vie vous les avez sacrifiés à votre profession; dix ans de services ont plus usé votre corps qu’une vie entière de pénitence. Eh! mon Frère, un seul jour de ces souffrances consacré au Seigneur vous auroit peut-être valu un bonheur éternel ; une seule action pénible à la nature et offerte à Jésus-Christ, vous auroit peutêtre assuré l’héritage des saints : et vous en avez tant fait en vain pour le monde!

202Ah ! la mollesse et l’inutilité damneront ceux qui habitent les villes; mais, pour vous, Messieurs, ce sera le méchant usage que vous faites de vos

203peines et de vos fatigues. Eh quoi ! vous prenez sur votre repos, sur vos plaisirs, sur vos besoins mêmes, quand il s’agit de votre devoir : eh! voilà le plus difficile fait; ce qui vous reste à faire pour le salut ne coûte plus rien. Soutenez ces travaux avec une foi chrétienne; offrez-les au Dieu juste comme le prix de vos iniquités; et puisqu’il faut les souffrir, ne les souffrez pas sans mérite : si le prince vous manque, Dieu du moins ne vous manquera pas : c’est une ressource que vous vous assurez dans la mauvaise fortune : vos services ne seront, comme cela, jamais perdus; et les fruits de la guerre seront pour vous des fruits de paix et d’éternité. Mais, encore une fois, vous souffrez tout ce qu’il faut souffrir pour le salut, et vous ne savez pas vous en faire honneur auprès du Père céleste.

204C’est ainsi, Seigneur, que votre loi se justifie devant les hommes ; que vous paroissez vous-même juste dans vos jugements ; et qu’au jour terrible de vos vengeances vous vous servirez de la vie rude et laborieuse d’un homme de guerre pour confondre la lâcheté du mondain et ses excuses sur la difficulté de vos préceptes; et que, d’autre part, l’amour du mondain pour les plaisirs condamnera le peu d’usage que l’homme de guerre a fait de ses souffrances. Voilà donc, Messieurs, comme l’ambition peut devenir elle-même une ressource de grâce.

205Mais cette réputation de vafeur si essentielle à votre état, comment l’ajuster, me direz-vous, avec la douceur et l’humilité chrétienne ? Mais, qu’est-ce que la valeur, Messieurs ? est-ce une fierté de tempérament, un caprice de cœur, une fougue qui ne soit que dans le sang, une avidité mal entendue de gloire, un emportement de mauvais goût, une petitesse d’esprit qui se fait des dangers de gaîté de cœur seulement pour avoir la gloire d’en être sorti? Quel siècle fut jamais plus corrigé là-dessus que le nôtre ? Quel est le goût des honnêtes gens sur ce qui fait la véritable valeur ? la sagesse, la circonspection, la maturité, n’y entrent-elles pour rien ? Quel a été le caractère des grands hommes que vous avez vus dans ce siècle à la tète de nos armées, et dont les noms vous sont encore si chers ? Les Turenne, les Condé, les Créqui, par quelle voie sont-ils montés à ce dernier point de gloire et de réputation au delà duquel il est défendu de prétendre? Le sage et vaillant général à qui cette province doit sa sûreté, et le reste du royaume sa paix et son abondance, lui dont vous recevez les ordres de plus près comme de votie propre chef, et sous le nom et les étendards de qui vous avez l’honneur de combattre, s’est-il frayé im chemin à l’élévation où le choix du prince et le bonheur de l’état l’ont placé, par une valeur indiscrète ? et la sagesse, qui est comme

206née avec lui, a-t-elle jamais rien gâté ou à son mérite ou à sa fortune ?

207Mais c’est que nous nous faisons de fausses idées des choses. La valeur, lorsqu’elle n’est pas à sa place, n’est plus une vertu: et cette noble ardeur qui au milieu des combats est générosité et grandeur d’âme, n’est plus, hors de là, que rusticité, jeunesse de cœur ou défaut d’esprit. Mais quelle idée, me direz-vous encore, a-t-on, dans les troupes, d’un homme qui passe pour avoir quelque commerce avec la dévotion ? Eh quoi! Seigneur, il y auroit donc de la gloire à servir les rois de la terre ; et ce seroit bassesse et lâcheté que de vous être fidèle? Et qu’y avoit-il autrefois dans les armées des empereurs païens de plus intrépide dans les périls que les soldats chrétiens ? Cependant, Messieurs, c’étoient des gens qui, au milieu de la licence des troupes, avoient leurs heures marquées pour la prière, passoient quelquefois les nuits à bénir tous ensemble le Seigneur, et qui, au sortir d’une action, savoient fort bien courir à l’échafaud, et y répandre sans murmure leur sang pour la défense de la foi.

208Il est vrai qu’on ne doit pas exiger de vous cette piété craintive et tendre, ni toute l’attention et la ferveur des personnes retirées, qui, libres de tout engagement avec le monde, ne s’occupent que du

209soin des choses du Seigneur. Mais cette droiture d’âme, ce noble respect pour votre Dieu, ce fonds solide de foi et de religion, cette exactitude de si bon goût aux devoirs essentiels du christianisme, cette probité inaltérable et si chère à l’estime des honnêtes gens, cette supériorité d’esprit et de cœur qui fait mépriser la licence et les excès comme peu dignes même de la raison, qui peut vous dispenser de l’avoir? et au jugement de qui est-il honteux d’en être accusé ?

210Croyez- moi, Messieurs, la religion rassure l’âme, bien loin de l’amollir : on craint bien moins la mort quand on est tranquille sur les suites. Une conscience que rien n’alarme voit le péril de sang-froid, et l’affronte courageusement dès que le devoir l’y appelle. Non, rien n’approche de la sainte fierté d’un cœur qui combat sous les yeux de Dieu, et qui, en vengeant la querelle du prince, honore le Seigneur, et respecte sa puissance dans celle de son souverain.

211Et en effet, la piété est déjà elle-même une grandeur d’âme. Rien ne me paroît si héroïque, ni si digne de coçur que cet empire qu’a l’homme de bien sur toutes ses passions. Quoi de plus grand que de le voir tenir pour ainsi dire, sans cesse son âme entre ses mains, régler ses démarches, mesurer ses mouvements, ne se permettre rien d’indigne du cœur, maîtriser ses sens, les ramener

212au joug de la loi, arrêter la pente d’une nature toujours rapide vers le mal, étouffer mille désirs qui flattent, mille espérances qui amusent, tenir contre les séductions du commerce et la force des exemples, et, toujours maître de soi-même, ne souffrir à son cœur aucune bassesse capable de déshonorer un héritier du ciel ? Ah ! il faut n’être pas né médiocre pour cela. La grâce a ses héros, qui ne doivent rien à ceux que les siècles passés ont admirés ; et assurément celui qui sait vaincre ses ennemis domestiques, et qui, dès long-temps s’est aguerri à mépriser tout ce que les sens offrent de plus cher, ne craindra pas les ennemis de l’état, et aura bien moins de peine à exposer avec intrépidité sa propre vie.

213Et d’ailleurs, Messieurs, parut-on jamais plus détrompé qu’on l’est dans ce siècle de cette vieille erreur qui faisoit consister le courage à mépriser sa religion et son Dieu ? C’est là aujourd’hui le partage des malheureux : les devoirs du christianisme entrent dans les bienséances du mondé poli, et l’on donne au moins les dehors de la religion à l’usage.

214Enfin, les Moïse, les Josué, les David, les Ézéchias, ont été de grands hommes de guerre et de grands saints, des héros du siècle et de la religion. Les siècles chrétiens ont eu leurs Constan tins et leurs Théodoses, terribles à la tète de leurs

215armées, humbles et religieux au pied des autels. Nous vivons sous un prince qui, n’ayant plus rien à souhaiter du côté de la gloire, a cru que la piété devoit en être comme le dernier trait ; qui tous les jours va humilier sous le joug de JésusChrist une tète chargée des marques de sa grandeur et de ses victoires ; et qui, dans le temps que tout retentit de son nom et du bruit de ses conquêtes, sait répandre son âme devant le Seigneur, et gémir en secret sur le malheur des peuples et les tristes suites d’une guerre si glorieuse pour lui aux yeux de l’univers.

216Répandez donc, ôDieu des armées, sous un prince si religieux, des esprits de foi et de piété sur ces guerriers armés pour sa querelle. Bénissez vous-même ces étendards sacrés; laissez- y des traces de sainteté qui, au milieu des batailles aillent aider la foi des mourants et réveiller l’ardeur de ceux qui combattent ; faites-en des signes assurés de la victoire : couvrez, couvrez de votre aile cette troupe illustre qui vous les offre dans ce temple ; détournez avec votre main tous les traits de l’ennemi ; servez-lui de bouclier dans les divers événements de la guerre ; environnez-la de votre force; mettez à sa tète cet ange redoutable dont vous vous servîtes autrefois pour exterminer les Assyriens ; faites-la toujours précéder delà victoire et de la mort ; répandez sur ses ennemis des

217esprits de terreur et de vertige, et faites sentir sa valeur aux nations jalouses de notre gloire.

218Mais non, Seigneur, pacifiez plutôt les empires et les royaumes ; apaisez les esprits des princes et des peuples ; laissez-vous toucher au pitoyable spectacle que les guerres offrent à vos yeux. Que les cris et les plaintes des peuples montent jusqu’à vous ; que la désolation des villes et des provinces aille attendrir votre clémence ; que le péril et la perte de tant d’âmes désarment votre bras depuis si long- temps levé sur nous; que tant de profanations que les armes traînent toujours après soi vous fassent enfin jeter des yeux de pitié sur votre Église. Écoutez les gémissements des justes qui, touchés des calamités d’Israël, vous disent tous les jours avec le Prophète : Seigneur, nous avons attendu la paix, et ce bien n’est pas encore venu : nous croyions toucher au temps de consolation, et voilà encore des troubles.

219Ce sont nos iniquités, Chrétiens, souffrez que je vous le dise en finissant, qui ont attiré sur nous ces fléaux du ciel. Les guerres, les maladies, les autres calamités dont nous sommes frappés, sont des marques sûres de la colère de Dieu sur nos déréglements. En vain nous gémissons sur les malheurs du temps et sur l’accablement de nos familles; eh! gémissons sur nous-mêmes ; apaisons le Seigneur par le changement de nos mœurs ;

220rétablissons la paix de Jésus -Christ dans nos cœurs ; calmons nos passions et nos ennemis domestiques, et nous verrons bientôt l’Europe calmée, les ennemis de la France apaisés, la paix rétablie partout, et un repos éternel succéder à celui d’ici-bas.

221FRAGMENT D’UN SERMON PRONONCÉ AUX QUINZE-VINGTS EN PRÉSENCE DE MADAME LA DUCHESSE D’ORLÉANS.

222Grand Dieu ! c’est aujourd’hui qu’en faisant naître votre fils d’une race royale, vous nous apprenez que vous ne rejetez pas les grands et les puissants, puisque vous êtes grand vous-même !

223Répandez donc l’abondance de vos grâces sur la princesse pieuse qui est ici prosternée au pied de vos autels, et que vous avez réservée à un siècle où la vertu a besoin plus que jamais de grands exemples !

224Laissez long-temps à votre peuple un modèle qui au milieu de la corruption de nos mœurs honore encore la piété, et donne une nouvelle force aux vérités saintes que vous mettez dans nos bouches.

225Faites passer à ses augustes enfants les vertus, qui la rendent si respectable !

226Sanctifiez le prince illustre qu’un lien sacré lui a uni! Rendez -lui des richesses de votre miséricorde les attentions et les soins infatigables qu’il donne sans cesse au soulagement des peuples, à la paix de l’Église, au salut de la monarchie !

227Que les prières, grand Dieu, que nous vous offrons ici pour lui trouvent auprès de votre trône le même accès que les supplications des peuples trouvent tous les jours auprès d’un prince si humain et si bienfaisant !

228Prodiguez en sa faveur les trésors de la grâce, comme vous lui avez déjà prodigué les talents et les trésors de la nature !

229Rendez-le aussi saint qu’il est grand ! aussi digne de vos bienfaits qu’il est digne de nos cœurs ! aussi immortel dans le livre de vie qu’il le sera dans nos histoires !

230Faites d’un prince selon le cœur des hommes un prince selon votre cœur !

231Prolongez les jours de la princesse auguste à qui il doit la naissance !

232Conservez aux peuples leur protectrice, à la Cour celle qui en est l’ornement, à tous une maîtresse plus touchée de notre amour que de nos hommages!

233indigne pouvoient être exaucés, recevez, grand Dieu, ces dernières effusions de mon cœur, et que les souillures secrètes que vous y connoissez n’ôtent rien devant vous à la force et au mérite de ma prière.

234Ce court fragment est conservé à la Bibliothèque du Roi, en deux feuillets, de la main de Massillon. Les six dernières lignes se lisent encore, à quelques différences près, à la (in du sermon pour le jour de Pâques. Cabême, tome iv, p. ’ig’i.

235LE DANGER DES MAUVAISES LECTURES, OUVRAGE INÉDIT DE MASSILLON.

236Telles sont, mes Frères, les paroles que Barac et Débora adressoient aux Israélites après leur victoire sur les troupes de Sisara, en les invitant à bénir le nom de celui qui venoit de les faire triompher et de les délivrer des mains de leurs ennemis : O vous tous, leur disoient-ils, qui vous êtes volontairement offerts au danger, bénissez le Seigneur : Qui sponte obtulistis de Israël animas vestras ad periculum, bénédicité Domino ; et vous aussi, mes Frères, vous vous exposez volontairement, vous courez à des dangers dont vous con-

237noissez toute la grandeur, en lisant ces livres frivoles et lascifs qui de nos jours semblent se multiplier pour la ruine de tant de chrétiens; mais que ne puis-je vous répéter ce que Barac et et Débora disoient aux enfants d’Israël : Bénissez le Seigneur ; bénédicité Domino. C’étoit pour la gloire de l’Éternel, et contre les ennemis de son saint nom, c’étoit pour se venger du monarque impie qui les tenoit opprimés que les Israélites s’offroient à la mort. Le péril qu’ils bravoient étoit tout ensemble glorieux et utile ; car ils se sacrifioient au Seigneur : mais vous, le danger que vous courez dans ces sortes de lectures n’a rien de glorieux ni d’utile; quelle gloire en effet, ou quelle utilité vous revient-il de perdre votre âme ?

238- Grand Dieu ! quel est donc notre aveuglement et notre folie! des livres faux, mensongers, corrupteurs comme les hommes dont ils sont l’ouvrage, occupent tous les instants de notre loisir ; nous leur sacrifions même les devoirs de notre état, de nos places, les soins de nos affaires, et à peine daignons-nous ouvrir ce livre divin que vous prîtes soin d’inspirer, loin d’y chercher les trésors cachés de votre parole et les dons ineffables de votre grâce.

239Je distingue deux sortes de livres dangereux ; les livres frivoles et les livres lascifs : les uns dis-

240sipent l’esprit, affoiblissent en nous la vie de la grâce, et nous disposent à l’oubli de Dieu ; les autres corrompent le cœur et conduisent l’homme à l’incrédulité.

241En deux mots : danger des livres frivoles pour l’esprit, danger des livres lascifs pour le cœur: voilà ce qui va faire le partage de ce discours. Implorons les lumières de FEsprit-Saint en nous adressant à Marie. Ave, Maria.

242J’appelle livres frivoles ces ouvrages qui, sans attaquer les mœurs ni la religion, sans porter atteinte aux maximes de l’Évangile et de la morale de Jésus-Christ, ne renferment que des futilités, des bagatelles insensées, indignes d’occuper un seul moment les loisirs d’un chrétien, dont, selon l’Apôtre, les délassements et les occupations doivent appartenir à Jésus-Christ, et qui, au lieu d’orner son esprit de connoissances utiles pour cette vie ou pour la vie future, ne servent qu’à l’amuser et à lui faire perdre le goût des choses célestes.

243Or, je dis que la lecture de ce genre d’écrits est dangereuse pour l’esprit, premièrement, en ce qu’elle lui fait perdre un temps précieux qu’il eût pu employer à travailler pour l’éternité ; se-

244condement, en ce qu’elle le jette dans les dissipations et lui fait oublier Dieu.

245Je dis, en premier lieu, la perte du temps; et ici, mes Frères, souffrez que je vous demande si vous savez à qui est le temps, si vous en connoissez tout le mérite et toute l’importance : c’est le prix des douleurs et des souffrances d’un Dieu, c’est la récompense de la passion et de la mort de Jésus-Christ, qui l’a acquis en répandant son sang pour nous sur la croix. Nous étions tous enfants de colère, destinés à la mort et à la damnation éternelle, si notre père céleste n’eût eu pitié de nous, et n’eût envoyé son fils sur la terre pour nous racheter et nous délivrer des ombres de la mort : chaque heure, chaque instant de notre vie tout entière est donc un bienfait de la croix. De tous les dons de Dieu, le temps est le plus précieux, parce que la perte en est irréparable, et que ni les prières, les jeûnes, les mortifications, ni des années même entières passées dans le deuil et les larmes ne peuvent rappeler un seul des jours que nous aurons dissipés. La grâce peut rentrer dans notre cœur ; les vertus que nous en avions éloignées y revenir ; les sacrements y reporter la ferveur ; Dieu même, que nous en avions chassé, en prendre de nouveau possession, y rétablir son trône; mais qui nous rendra le temps, qui n’appartient qu’à l’éternité? qui nous resti-

246tuera un trésor acquis au prix de la mort de Jésus-Christ? Le sacrifice sanglant ne se renouvelle plus; Jésus-Christ, dit l’Apôtre, n’est mort qu’une seule fois pour nous : Christus mortuus est semel ; tout ce qu’il avoit de terrestre et de mortel a été cloué sur la croix, la mort n’a plus sur lui aucun pouvoir : Mors illi ultra non dominabitur 1.

247Ah ! s’il est vrai, mon cher auditeur, qu’au jour du jugement Dieu vous demandera compte de chacun des jours que sa bonté vous avoit accordés, s’il se montrera d’autant plus sévère et plus rigoureux que ses dons avoient été plus grands et plus signalés, dites-moi, comment essaierezvous de vous justifier devant celui à qui rien n’est caché, et qui appréciera à leur juste valeur vos vains prétextes et vos chimériques excuses ? Qu’avez-vous fait de vos jours et de vos années ? Dieu vous les avoit donnés pour l’aimer, le servir et lui rendre l’hommage que la créature doit à son Créateur, pour le remercier des bienfaits dont sa providence ne cesse de vous combler; comment avez-vous usé de ce temps de miséricorde et de salut, avez-vous rempli les obligations que la reconnoissance exigeoit de vous envers votre bienfaiteur, et votre père et votre maître? Tous ces instants que vous passez à lire ces histoires fabuleuses, ces écrits puérils inutiles à l’homme et à

248son bonheur, vous auriez pu les passer à travailler pour le ciel, à vous amasser des trésors pour la vie future, à vous remplir les mains de bonnes œuvres, à mettre Jésus-Christ dans vos intérêts. Que de jours perdus à ces délassements criminels que vous auriez pu employer à corriger cet orgueil que vous ne pouvez surmonter, et qui vous rend la fable de tous ceux qui vous connoissent; cet amour-propre insensé qui vous fait préférer vos lumières à celles de tous les autres hommes ; ce penchant à la médisance qui fait le tourment de tous ceux qui vous approchent; ce caractère impétueux qu’un seul mot irrite et enflamme ; ce désir insatiable d’élévation qui vous rend si injuste et si déraisonnable, et auquel vous sacrifiez votre repos et vos veilles ! que de vertus qui vous manquent que vous eussiez pu acquérir! la patience au milieu de vos adversités et des afflictions, la modération dans la prospérité, la douceur envers vos égaux et vos inférieurs, la charité envers vos ennemis ; que de bonnes œuvres manquées! que de saintes inspirations rendues inutiles ! que de mouvements de la grâce étouffés dans leur naissance ! Pendant que votre esprit étoit absorbé dans la lecture de ces livres oiseux, des pauvres frappoient à votre porte, et vous demandoient au nom de Dieu un morceau de pain pour apaiser leur faim, et vous le leur refusiez;

249d’autres, étendus sur la paille, appeloient à leur secours, et leur voix ne pouvoit aller jusqu’à vous. Jésus-Christ avoit soif, et vous avez refusé de lui donner à boire; il avoit faim, et vous ne lui avez pas donné à manger; il étoit dans les prisons, et vous n’ètes pas venu le visiter. Ah! mes Frères, dans ce jour terrible où nous rendrons compte de nos actions et de nos pensées, nous serons jugés sur le mal que nous avons fait, et sur le bien que nous avons négligé de faire.

250Eh ! ne venez plus nous dire maintenant, quand nous vous reprochons ces emportements si indignes d’un disciple de Jésus-Christ, que la colère est plus forte que vous. Je vous répondrai : Avezvous jamais essayé d*employer vos instants de loisir à combattre contre votre cœur, à vous vaincre vous-même ? Ne venez pas nous dire, quand nous nous élevons contre ces penchants honteux qui dégradent l’homme, troublent et asservissent la raison, que la passion l’emporte sur la réflexion; que les orages du cœur ne peuvent être conjurés. Je vous répondrai, au lieu de consumer des jours et des nuits entières à des amusements puérils, que ne les consacriez- vous à dompter vos désirs, à mortifier vos sens, à crucifier votre cliair, afin de l’empêcher de se révolter; à demander à Dieu de proportionner les tentations à votre foiblesse, les grâces aux com-

251bats que vous êtes obligé de soutenir? Ne venez pas nous dire, quand nous vous commandons de prier pour vos ennemis, de les consoler dans leurs afflictions, de les soulager dans leurs misères, qu’un effort aussi héroïque de vertu vous est impossible ; que c’est bien assez de prendre sur vous de ne point les haïr. Je vous répondrai : Au lieu d’amuser vos loisirs d’objets inutiles, il falloit chercher à triompher de vos ressentiments, de vos animosités; à vous rendre maître de vos mouvements, à surmonter les répugnances que le cœur éprouve à aimer celui qui lui a fait du mal ; et ce ' sacrifice que vous trouvez dur et si pénible vous eût bientôt paru doux et aisé.

252Et ici, mes très-chers Frères, concevez, s’il est possible, votre aveuglement et votre inconséquence : vous vous reprocheriez comme une faute impardonnable de perdre un seul moment dès qu’il s’agit pour vous d’un misérable intérêt d’un gain sordide, d’un bien périssable; et quand il est question du seul intérêt véritable, du gain de l’éternité, d’un bien qui ne craint ni la rouille, ni les vers, ni les voleurs, vous perdriez sans scrupule des jours, et des années entières ! faut-il supplanter un rival qui ferme la porte aux honneurs, aux dignités, parvenir à quelque poste éclatant où vous puissiez vous donner en spectacle, amasser des trésors qui périssent avec vous, vôus

253n’oubliez rien; démarches, sollicitations, poursuites, intrigues, peines, fatigues, rien ne vous rebute et ne vous dégoûte, ni les refus, ni les affronts, ni les mortifications : le plus léger espoir suffit pour vous ranimer; et si par hasard vous êtes assez heureux pour obtenir ce que vous souhaitiez si ardemment, vous vous applaudissez alors, vous dites que vous n’avez pas perdu votre temps; que tant de soins, de soucis et d’inquiétudes méritent bien d’être récompensés; que vous n’avez que ce que vous méritez; et l’affaire la seule importante de la vie, celle pour laquelle nous avons été créés, bien loin de remplir, ainsi que le veut l’Apôtre, chaque instant de notre existence, n’occupe même pas nos moments de repos; nous aimons mieux les employer à des lectures aussi inutiles pour l’esprit que pour l’âme.

254Premièrement, inutiles pour l’esprit. Car, souffrez que je vous le demande, mon cher auditeur, ces écrits fabuleux et romanesques, où leurs auteurs ne se proposent que d’amuser, et qui ont tant de charmes et d’attraits pour vous, que vous ne les quittez qu’à regret, de quelle utilité vous ont-ils été jusqu’à ce jour ? Quem ergo fruclum habuistis tune in illis ? Quelles connoissanees nouvelles y avez-vous puisées? quelles vérités importantes y avez-vous découvertes ? quels secrets que vous ignoriez encore? Vous ont-ils rendu plus ha-

255bile ? vous ont-ils appris à raisonner juste, à distinguer le vraidu faux, l’erreur de la vérité ? Quem ergo f ruclum habuistis tune in illis? N’ont-ils pas au contraire affoibli votre jugement en l’empêchantde s’arrêtersur des objets qui lui sont soumis, pour en découvrir les différentes nuances et les divers rapports ? ne vous ont-ils pas appris à décider avec trop de promptitude et de légèreté, à prononcer d’un ton tranchant et sans connoissance de cause sur ce que vous n’aviez pas le temps d’apprendre et de connoître, à regarder comme insipide et ennuyeuse la lecture de tous les ouvrages qui exigent une forte attention, une application soutenue, une étude sérieuse ? Quem ergo fructum habuistis tune in illis * ?

256En second lieu, inutiles pour l’âme. Êtes-vous devenus meilleurs depuis que ces livres sont dans vos mains ? votre vie est-elle plus régulière, plus conforme aux maximes de l’Évangile, vos passions moins vives et moins emportées ? vous voiton plus recueillis dans nos temples, plus fervents dans vos actes de piété, plus empressés à vous nourrir du pain des anges ? aimez-vous moins les distinctions, les privilèges, les dignités ? le monde,. ses pompes et ses spectacles, vous trouvent-ils plus indifférents, moins jaloux d’y jouer un rôle ? portez - vous avec plus de patience < et

257de résignation les croix et les adversités que la Providence vous ménage? êtes-vous moins sensibles auxrailleries et aux calomnies de vos frères ? la gloire de la maison de Dieu, le salut et l’édification de votre prochain vous sont -ils plus à cœur? enfin votre conduite tout entière est-elle plus digne dubeaunom de chrétien que vous portez, plus conforme à celle du divin maître que vous devez vous proposer pour modèle, dont vous devez suivre les traces, si vous ne voulez pas marcher dans les ténèbres? Ah ! bien loin qu’on remarque en vous ces heureux changements, ces marques certaines de conversion, et que vos lectures tendent à vous détacher du monde et à vous rapprocher de Dieu, je trouve au.contraire qu’elles ne servent qu’à vous faire perdre le goût des choses célestes, et à vous éloigner de Jésus-Christ. Second danger des livres frivoles : l’oubli de Dieu.

258Nous lisons dans l’Évangile qu’avant de ressusciter la fille du chef de la synagogue, JésusChrist demanda qu’on fît retirer les joueurs d’instruments et la foule du peuple, qui remplissoient l’appartement où elle venoit d’expirer, de leurs cris et de leurs gémissements, et, ne prenant avec lui que trois de ses disciples, il entra dans la maison, et ordonna à la jeûné fille de se lever Pourquoi tant de précautions, dit ici saint Chry- f

259sostôme? est-ce que celui qui chaque jour au milieu de Jérusalem et du peuple juif rendoit la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, cbassoit les démons et guérissoit les malades, craignoit d’opérer ses miracles en présence de témoins ? Non, continue ce père ; c’étoit afin de montrer que l’âme qui veut sortir du tombeau et renaître à la grâce doit chercher la retraite et le silence, et écarter avec soin tout ce qui peut être pour elle un sujet de trouble et de distractions; donc les livres frivoles qui troublent et dissipent l’âme nous éloignent de Dieu, et il faut les jeter loin de nous, si nous voulons renaître au Seigneur; leur lecture nous endort, nous plonge dans un sommeil si profond, que nous ne pouvons entendre la voix de Jésus-Christ qui nous crie comme à la fille de ce prince de la synagogue : Levez-vous, je vous l’ordonne.

260Vous nous dites souvent, mes Frères, que vous êtes étonnés vous-mêmes de cette tiédeur que vous éprouvez en priant, de ces distractions auxquelles vous êtes sujets et que vous ne pouvez repousser; de cette indifférence pour les choses saintes que vous ne pouvez vaincre, de ce dégoût dans le service de Dieu qui vous suit par tout; et de là vous prenez occasion d’accuser Dieu lui-même. Vous élevez votre voix au Seigneur; mais c’est pour Lui reprocher, comme autrefois

261Caïn, de n’avoir pas pour agréables vos sacrifices et vos offrandes; vous reprochez au ciel d’être d’airain pour vous et de vous refuser cette manne qu’il prodigue à tant d’autres; et ne voyez- vous pas, mon cher auditeur, que ce n’est pas Dieu qui vous manque ? il est toujours le père de miséricorde, le consolateur des âmes ferventes ; il écoute toujours ceux qui élèvent vers son trône des mains pures et un cœur innocent ; il ne méprise ni les dons ni les offrandes de personne; mais c’est vous qui lui manquez. L’esprit rempli de ces chimères que vous avez puisées dans vos livres; tourmenté, obsédé par les vaines images qu’ils offrent à votre imagination, vous faites semblant de lui adresser votre prière et votre encens; votre langue articule quelques mots, mais votre cœur est muet; vos lèvres s’ouvrent, il est vrai, mais votre esprit est ailleurs. Grand Dieu! qui le croiroit? devant votre majesté même, dans ces temples saints où l’on ne doit entrer qu’en tremblant, où vous avez choisi votre demeure, et que vous remplissez de votre immensité, on s’entretient soi-même de ces folles lectures qu’on vient de quitter ; on en repasse les endroits qui ont fait sur nous le plus d’impression : ni la sainteté du lieu, ni le silence qui y règne, ni les instruments de votre mort élevés sur l’autel ne peuvent fixer notre attention; et dans ce moment

262terrible où le ciel s’ouvre, où les anges se prosternent, où Jésus-Christ descend sur la terre pour traiter de nouveau l’affaire de notre salut, à peine regardons-nous l’autel. Bon Dieu ! est-il étonnant que vous refusiez de nous entendre, que vous rejetiez nos sacrifices et nos offrandes, et que vous ne vous occupiez pas de nous quand nous ne pensons point à vous, et que nous vous sacrifions à des goûts et à des amusements dont nous n’avons pas la force de rougir ?

263Et comment ne pas oublier le Seigneur, perdre de vue la montagne sainte, quand votre conduite n’est qu’un oubli continuel de Dieu; que tous les objets qui frappent vos sens vous occupent et vous attachent uniquement; que vos lectures ne vous rappellent que des objets capables d’égarer l’imagination ; que les frivolités, les inutilités dont sont remplis vos livres se communiquent à votre esprit, l’empêchent de se fixer sur les choses sérieuses, et lui font une fatigue de tout ce qui demande quelque attention ? Accoutumé aux nourritures légères, il ne peut soutenir les viandes fortes ; il cherche jusque dans les devoirs de la religion l’amusement et la dissipation, et ne trouve son bonheur que dans cette succession d’objets qui passent tour à tour devant lui sans l’arrêter un moment.

264faisant perdre vin temps précieux, vous amènent insensiblement à oublier Dieu, c’est qu’avant que vous en fissiez vos plaisirs habituels, vous aimiez la prière, les mortifications, le jeûne ; vous remplissiez avec exactitude et avec zèle tous les devoirs du vrai chrétien ; mais depuis le joug du Seigneur vous est devenu à charge, sa loi, vous a paru trop sévère, ses commandements peu assortis à la foiblesse de l’homme; vous avez taxé l’Évangile de rigueur et de cruauté ; vous n’avez plus rouvert ces livres où vous aimiez à méditer la loi de Dieu, à puiser des consolations, des remèdes pour votre cœur, des encouragements dans les voies de la piété.

265Quelle différence cependant, ô mon Dieu ! entre les livres que votre Esprit saint inspire et les livres des hommes ! et conçoit-on notre folie de préférer des eaux fétides et corrompues à des eaux vives et limpides? Ah ! dit saint Augustin, trouve-t-on dans les derniers ces sentiments de piété, ces douces larmes qu’excitent vos divines Écritures ? On n’y parle ni du sacrifice d’un cœur contrit et humilié, ni de vos miséricordes pour votre peuple, ni de cette sainte cité, votre épouse, ni des dons de votre esprit, ni de ce calice, prix de notre rédemption ; personne n’y chante : Pourquoi mon âme refuseroit-elle de se soumettre à Dieu ? c’est de lui que vient le

266Trop heureux, mon Dieu, si l’homme savoit encore s’arrêter sur les bords du précipice ! mais les lectures frivoles l’ennuient et le dégoûtent ; bientôt il a besoin d’impressions plus vives et plus fortes; et c’est dans les livres lascifs qu’il va les chercher. Son cœur se corrompt, il souille vos voies; et ses dérèglements le conduisent à l’incrédulité : c’est le sujet de mon second point.

267Du toutes les vertus, la chasteté est celle qui demande le plus de soins et de précautions, une surveillance plus active, une attention plus sévère : un mot, un regard, une pensée suffisent pour dissiper ce trésor dont la perte est irréparable. David avoit vécu dans la crainte du Seigneur, qui s’étoit plu, dit l’Écriture, à faire reposer sur lui son esprit ; qui l’avoit tiré de la foule pour le mettre à la tête de son peuple, délivré de la fureur de Saül et des mains de ses ennemis : un regard criminel attaché sur Bethsabée fitsuccomber Ce prince, le rendit homicide, et attira sur sa tête les vengeances célestes. Qu’a-t-il fallu pour renverser le plus sage des hommes, Sa-

268lomon,que Dieu avoit pris soin «le combler de ses dons ; qui, depuis l’hysope jusqu’au cèdre, connoissoit tous les secrets de la nature ; dont les peuples célébroient à l’envi la bonté, la justice, les vertus ; qu’on venoit de tous les pays voir et entendre, et vers qui les rois envoyoient pour s’instruire de sa sagesse? un simple désir de concupiscence, qui, en livrant son cœur à l’amour des créatures, le rendit infidèle au Seigueur.

269Or, si des hommes si puissants en bonnes œuvres et en sagesse, «jui avoient passé leur vie à combattre les ennemis du Seigneur, à élever des autels et des temples à son honneur, à répandre son nom parmi les peuples adorateurs des faux dieux, succombent si facilement, se laissent entraîner ainsi aux mouvements déréglés de leurs cœurs, nous, qui ne pouvons nous appuyer ni sur nos vertus ni sur nos bonnes œuvres, que la gloire de Dieu et de son saint nom touche si peu, pourrions-nous espérer de conserver notre cœur pur et intact en lisant ces livres où tout réveille et inspire la volupté, où des peintures impures, des images lubriques enflamment les désirs, excitent les sens, révoltent la chair; où l’infamie des actions répond à l’infamie des paroles; où souvent l’art des gravures ajoute au scandale des aventures ? C’est là que le crime passe pour foiblesse, la loi des noces pour un vain scrupule,

270la pudeur pour préjugé; c’est là que la femme chrétienne apprend à tromper les yeux de son époux, à violer la sainteté du lit nuptial ; l’époux à rompre, comme des chaînes insupportables, les chastes liens du mariage que les païens euxmëmesrespectoient; c’est là souvent, ô mon Dieu! qu’une jeunesse sans expérience vient étudier le crime et apprendre des secrets qu’elle ignoroit peut-être, et dont la connoissance entraînera bientôt sa perte. Sans doute que les effets de ces livres ne se font pas sentir à l’heure même; mais, pour être tardifs, ils n’en sont que plus terribles : c’est un poison lent qui coule dans les veines, ronge insensiblement les entrailles, et finit par les dévorer entièrement ; c’est un feu qui couve sous la cendre, et qui ne tarde pas à se transformer en un vaste incendie dont rien ne pourra arrêter la fureur. On a reçu des principes de religion, une éducation chrétienne ; on craint l’opinion, on ne voudroit.pas la heurter de front; on redoute les jugements du monde, on a peur d’afficher trop promptement sa honte ; mais que sont ces foibles barrières, ces remparts de boue' contre la loi impérieuse des membres? A force d’arrêter vos regards sur des images obscènes, le cœur finit par se gâter, la pudeur ne combat plus, et cesse de s’effaroucher. Enhardis vous-mêmes par les maximes infâmes de vos livres, vous secouez le

271joug, vous vous abandonnez à l’empire des sens ; rien ne vous arrête, vous n’avez plus d’autre frein qu’un instinct brutal, d’autre règle que vos désirs, d’autre occupationque d’asouvir vos passions. Que devient l’homme alors, ô mon Dieu ! livré à toute la fureur de ses penchants, à tous les désordres de son imagination ? il souille cette âme créée à votre image, et que vous regardiez comme votre autel ; il plonge dans la boue ce flambeau divin que vous lui avez donné pour l’éclairer; il amasse sur sa tète des charbons ardents quile dévoreront dans l’autre vie.

272Venez après cela vous récrier contre les vices et les scandales du siècle ; venez vous plaindre qu’il n’y a plus de moeurs; que chaque jour on les voit s’affoiblir et se corrompre ; que le mariage n’est plus, ainsi qu’autrefois, une barrière sacrée qu’on respectoit, et qu’on ne rougit pas aujourd’hui de franchir; vantez -nous les mœurs si douces, si pures des âges passés, où la pudeur étoit la plus belle parure des filles chrétiennes, où la femme, occupée des soins de son ménage, ne songeoit qu’à plaire à son mari, et le mari à faire le bonheur de la compagne que le ciel lui avoit donnée ; où la fidélité conjugale étoit en honneur parmi les hommes, tandis que chaque jour vous prenez soin vous-mêmes de justifier vos plaintes en lisant ces livres qui enseignent l’art de corrompre

273l’innocence, tendre des pièges à la vertu, faire succomber la pudeur; que vous ne rougissez pas deprostituer les instants les plus précieux de votre vie à étudier des ouvrages que saint Augustin comparoit avec raison aux glands dont se nourrissent les pourceaux ; et que, peu contents d’opérer l’iniquité tout seuls, vous les abandonnez peut-être entre les mains de vos domestiques ou de vos enfants, les entraînant ainsi avec vous dans l’abîme, et vous rendant coupables de leur mort et de la vôtre.

274Mais je sais que vous ne manquez pas de prétextes pour vous justifier ces sortes de lectures. A vous entendre, frivoles ou sérieux, lascifs ou honnêtes, tous les livres sont bons et vous paroissent les mêmes; vous êtes aussi indifférents pour les uns que pour les autres, vous les lisez avec une égale insensibilité.

275Premièrement, rien de moins spécieux que cette prétendue indifférence que vous ne cessez de nous alléguer. D’où vient donc alors cette préférence que vous accordez aux écrits licencieux? pourquoi ne quittent- ils pas vos mains? quel autre motif que le contentement des sens ? quel autre que celui de la volupté détermine votre choix, vous ramène sans cesse aux mêmes livres? Dans le monde, vous ne pouvez paroître plusieurs fois avec la même personne sans faire con-

276dure aussitôt que cette personne vous est chère, que son commerce vous plaît, qu’elle a toute votre confiance, que vous trouvez dans sa société une heureuse diversion à vos chagrins et à vos ennuis; que sais-je ? qu’un intérêt peut-être moins honorable vous porte à la fréquenter, l’espoir d’une place que vous briguez, d’une fortune que vous ambitionnez, et qu’elle peutvous faire obtenir. Si cette personne mène une vie déréglée, si ses mœurs sont dissolues, seulement si sa conduite est équivoque, on dit tout haut, on répète partout que vous lui ressemblez ; que vous ne la rechercheriez pas avec tant d’empressement, que vous seriez moins assidu auprès d’elle, si vos manières de voir n’étoient pas les mêmes, si vos goûts, vos penchants n’étoient pas semblables, s’il n’y avoit pas entre elle et vous une entière conformité de caractère, d’humeur et de passions : c’est le jugement que le monde porte rie vous, c’est celui que vous portez des autres, mon cher auditeur; et malheureusement les faits ne prouvent que trop à chacun que le monde ni vous ne vous trompez. Or, n’avons-nous pas raison maintenant de vous juger d’après vos propres règles, de vous condamner sur vos maximes, de soupçonner la pureté de vos mœurs, quand nous vous voyons sans cesse entre les mains des livres où les mœurs sont si fort outragées, l’innocence

277et votre cœur; quand nous vous entendons répéter ces airs, ces chansons si capables d’offenser les oreilles chastes, l’honnêteté de votre vie; quand nous vous voyons réciter ces vers passionnés, langage de nos personnages de théâtre, et que vous vous faites ainsi l’écho de ces créatures criminelles que l’Église a frappées de ses anathèmes, et rejetées honteusement île son sein comme des cadavres pestiférés ?

278Secondement, quand je vous accorderois cette insensibilité dont vous connoissez le peu de fondement, cela ne prouveroit pas que vous pussiez braver sans crainte les dangers des mauvais livres, vous y exposer sans aucun risque ; mais que vous y êtes entré corrompu et dépravé. C’est peut-être chez vous l’effet du long usage des plaisirs qui énervent et émoussent les sens : à force de s’accoutumer aux liqueurs fortes, le palais devient insensible, et l’on a vu des personnes sur qui les poisons les plus subtils étoient sans pouvoir et et sans force : ainsi votre insensibilité vous condamne, loin de vous justifier.

279Mais je dis que ce prétexte est aussi chimérique que frivole. Écoutez ce quedit l’Écriture: L’homme peut-il cacher le feu dans son sein que ses vêtements ne soient consumés, ou marcher sur des charbons ardents que la plante de ses pieds ne brûle : Numquid potesl horno abscondere igncrn

280in sinu suo, ut vestimenta illius non ardeant? aut ambulare super primas, ut non comburantur planter ejus 1 ? Et vous prétendriez lire, mes Frères, des livres où la félicité des sens est représentée comme la félicité suprême, ces passions grossières qui ravalent l’homme jusqu’à la béte, comme des besoins naturels qu’il est légitime de satisfaire, sans que votre imagination ne prenne feu : Numquid potes t homo abscondere, ut vestimenta illius non ardeant? Vous prétendriez lire des histoires scandaleuses où sont développées toutes les ruses du libertinage, tous les artifices de la débauche, tous les expédients du crime ; où l’amour de cette passion qui fait le tourment de ceux qu’elle asservit est peint avec des couleurs capables de séduire la raison même de l’âge mùr et de la vieillesse; où d’infâmes créatures, dévorées de feux impudiques, essaient d’en brûler les autres en représentant l’objet de leur culte insensé comme des êtres doués des plus belles qualités, des modèles de toutes les vertus chrétiennes; justifient leurs passions honteuses, tantôt en les traitant de foiblesse, tantôt en les mettant sur le compte de leur tempérament, et poussent même quelquefois l’égarement jusqu’à associer le ciel à leur propre honte, à le rendre coupable de leur propre turpitude, sans que votre cœur ne soit embrasé de désirs,

281et que les charbons de la volupté ne vous brûlent et ne vous consument ? aut ambulare super prunas, ut non comburanlur plantœ ejus ? Qui êtes- vous donc, pour vous croire plus fort que les David et les Salomon ? et comment avez-vous acheté ce don précieux d’insensibilité que Dieu refuse à ses élus mêmes ?

282Les Paul, les Jérôme, les Hilarion, loin des dangers du monde et des passions, seuls au milieu de déserts et de repaires affreux, réduits à ne vivre que d’herbes et de ronces, passant les jours à tourmenter leurs corps, les nuits arrosant de leurs larmes les pierres qui leur serveient de chevet, sentoient encore les mouvements de la chair et les aiguillons du vieil homme ; et vous, mon cher auditeur, au milieu d’un monde corrupteur, environné de toutes parts de pièges et d’écueils, exposéaux tentationsetaux séductions; vous qui, loin de fuir les occasions, les prévenez et les cherchez; qui, au lieu de crucifier votre corps, ne vivez que pour lui plaire, prévenir ses volontés, ses désirs et ses caprices; vous qui ne comptez pas un seul moment de votre vie qui ne se soit passé dans les jeux, l’amusement, la dissipation ; vous que la prière ennuie, que la méditation fatigue; qui ne trouvez que gène, lassitude dans le service de Dieu, vous voudriez nous faire entendre que ce qui auroit suffi pour laire

283tomber des Agnès, des Lace, des Antoine, est à peine capable, je ne dis pas de vous ébranler, mais d’exciter chez vous le plus léger mouvement, le moindre désir de chair, la plus petite révolte des sens? Êtes-vous donc formé d’un autre limon que vos semblables ;n’êtes- vous pas enfant d’Adam, et, comme votre père, condamné à la concupiscence et à la mort ?

284Enfin, si cette insensibilité étoit aussi vraie que vous le supposez, pourquoi ces mouvements, ces combats, ce trouble intérieur, ces émotions qui se manifestent au dehors, que votre visage ne peut cacher, et que vous éprouvèz après la lecture des livres lascifs ? pourquoi ces sentiments de piété, d’intérêt, ces pleurs que vous accordez à des héros chimériques, à des personnages de théâtre, tandis que vous les refusez aux maux réels de vos frères? pourquoi cette attention scrupuleuse, ces soins extrêmes que vous mettez à les dérober aux yeux de ceux dont vous dépendez, et dont vous ambitionnez l’estime ou la faveur? vous craindriez qu’ils ne vous surprissent ces livres entre les mains, vous auriez peur de perdre leur confiance ou leur amitié; car, pour vous justifier, vous n’oseriez alléguer votre insensibilité et votre indifférence, vous savez bien qu’on n’y croiroit pas. Quoi donc ! vous craignez les yeux de vos semblables, les jugements des hommes, et vous

285ne redoutez pas les yeux, les jugements de votre père céleste? vous n’osez pas tromper les hommes, et vous osez en imposer à Dieu en venant dans nos tribunaux marchander votre absolution au prix de la ruse et du mensonge? Ah ! si vous êtes parvenu quelquefois à en imposer à votre confesseur, ne comptez pas en imposer à celui qui sonde les reins et les consciences; il s’est déjà vengé en vous laissant vivre tranquille et en paix au milieu de vos désordres; il permettra bientôt que les déréglements, fruits de vos dangereuses lectures, qui n’étoient d’abord chez vous que l’emportement des passions, dégénèrent en une affreuse philosophie qui vous conduira à la perte de la foi : dernier danger des livres lascifs; un moment d’attention, je n’en abuserai pas.

286En effet, mes Frères, l’incrédulité est dans le déréglement des mœurs. Si l’impie dit dans son cœur qu’il n’y a point de Dieu, si, dit la Sagesse, il s’éloigne de moi, s’il méprise mes oracles, c’est que ses mœurs sont déréglées, qu’il obéit aveuglément à ses penchants et à ses désirs de chair; c’est que la loi des membres est la seule qu’il connoisse ou qu’il suive. Tandis qu’on a marché dans les voies de la sagesse et de la vertu, qu’on a vécu chaste, tempérant, fuyant tout ce qui pourroit porter atteinte à la pudeur, on n’a jamais refusé de croire aux vérités de l’Évangile; le doute

287n’a jamais pénétré l’âme ; le plus léger eût paru criminel. Eh ! qui auroit pu nous faire rejeter des vérités que notre intérêt même nous persuadoit, qui faisoient notre espérance pour la vie future, notre consolation ici-bas, charmoient nos peines et nos inquiétudes? mais sitôt que le cœur de l’impie s’est corrompu, qu’il a souillé les voies du Seigneur, il a commencé par fermer les yeux à la lumière de la foi, parce que cette lumière hii découvroit les ténébreuses horreurs de son âme; il a rejeté l’Évangile, parce qu’il y lisoit à chaque page la condamnation de ses dérèglements, et que l’Évangile prononce anathème aux fornicateurs et aux impurs ; la vie future, parce qu’il y trouvoit des châtiments préparés pour ses crimes. Le paradis ne lui a plus paru qu’une chimère, parce que, plongé dans la fange des voluptés terrestres, il ne supposoit pas des plaisirs plus grands que les monstrueux plaisirs ; l’enfer un fantôme, parce que ses membres qu’il faisoit servir au péché y dévoient être dévorés par des flammes que la main de l’Éternel avoit allumées; Dieu même un vain épouvantail, parce que Dieu patient, par-là même qu’il est éternel, vengeroit ses dons et ses miséricordes profanées par des supplices iipmortels. C’est ainsi qu’il a rejeté des vérités qui feroient sa joie et sa consolation, pour se livrer avec plus de hardiesse à ses

288honteux égarements, et descendre sans remords. à ce qu’il y a de plus dégoûtant dans le crime.

289Grand Dieu ! qui connûtes les désordres et les déréglements de ce chrétien, vous savez quand a commencé son scandale. Son cœur étoit droit, sa foi vive, sa piété exemplaire : il étoit l’honneur de votre maison et l’édification d’Israël. Que de ferveur dans ses prières! quel goût pour les choses célestes ! quelle indifférence, quel mépris pour le monde, quel ardent amour pour Dieu et le prochain ! Comment cet or si brillant s’est -il donc obscurci? comment le vase que vous avez travaillé s’est-il changé en un vase d’argile? Un seid de ces livres corrupteurs a suffi pour opérer ce changement : ses yeux et ses oreilles se sont ouverts en même temps au langage de la volupté; il a quitté les voies de Dieu, et s’est abandonné à toute la fureur de ses passions; son cœur cor- v rompu n’a plus écouté la voix de ses parents, les avis de ses maîtres, les conseils des gens de bien, les reproches et les menaces des anges de l’Église ; et bien loin de lui ouvrir les yeux, 6 mon Dieu! vous n’avez cessé de répandre des ombres et des ténèbres sur cet esprit criminel : Spargens pœnales cœcitates super illicitas cupiditates ; ses yeux se sont obscurcis, et il a fini par vous secouer comme un fardeau insupportable.

290de l’incrédulité de la plupart de nos esprits forts; vous la trouverez, non pas dans une raison supérieure à celle du commun des hommes; dans une intelligence extraordinaire, dans un jugement plus éclairé que celui du vulgaire, mais dans la corruption de leur cœur. Avant que de prendre l’affreux parti de se défaire de nos dogmes et de nos mystères, de s’affranchir du joug de la foi et de se passer de Dieu, se sont-ils du moins instruits dans les voies de l’iniquité? ont-ils passé la nuit et le jour à méditer nos livres saints, pour les arguer de mensonge et mettre en défaut la parole sainte? ont-ils acquis par un travail opiniâtre, par des recherches savantes et multipliées, par un examen profond et réfléchi, le droit d’être difficiles en matière de croyance, et de nous accuser d’ignorance et de mauvaise foi? ils n’ont rien lu, rien étudié, rien approfondi : leur propre corruption leur tient lieu de preuves et de raisonnement; et ils ne renient Dieu et l’Évangile que parce qu’ils redoutent de trouver en eux des témoins importuns, qui viendroient les troubler dans leurs plaisirs et les réveiller du sommeil où ils sont ensevelis, et dont leur mort seule les délivrera.

291Voilà, mes Frères, les effets funestes des livres lascifs ; non-seulement ils nous dépravent et nous corrompent, mais ils pervertissent l’âme et nous • Petit Carême. 2 1

292jettent dans l’incrédulité, c’est-à-dire qu’ils détruisent la charité, si agréable aux yeux de Dieu, et qui même ici-bas trouve sa récompense dans l’estime et dans l’admiration des hommes ; la foi sans laquelle, dit l’Apôtre, on ne peut ni plaire à Dieu ni se sauver. Fuyez donc ces instruments de péché et de mort : c’est la coupe empoisonnée de la prostituée de l’Apocalypse, et dont le vin de prostitution vous enivreroit; c’ést le miel de Jonathas; si vous l’approchez de vos lèvres, vous mourrez. Fuyez aussi cés livres qui, sans faire perdre la vie de la grâce, vous préparent à oublier Dieu, vous ravissent un temps précieux que vous pourriez employer à étudier la loi et lés commandements du Seigneur, à vous amasser des trésors de miséricorde et de bonnes œuvres pour l’éternité.

293Pour le premier dimanche Je Carême. Sur les ten tations, des grands. 19

294Pour le jour de l’Incarnation. Sur les caractères de la grandeur de Jésus-Christ. no

295Pour le dimanche des Rameaux. Sur les écueils de la piété des grands. i 5 o

296Discours prononcé aune bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat.,, P a g*

297Fragment d’un sermon prononcé en présence de madame la duchesse d’Orléans. 287

Repères#

Auteur
Jean-Baptiste Massillon
Date
Carême 1718
Genre
Série de sermons
Langue d’origine
français
Siècle
XVIIIᵉ siècle
Thèmes
Justice et société, Conversion et pénitence