L’essentiel · Débat

Objections et questions difficiles

Les objections au Carême sont souvent meilleures que les réponses qu’on leur oppose. En voici douze, formulées aussi fortement que possible, et traitées sans esquive. Certaines sont réfutables ; d’autres appellent une correction de notre pratique.

Une objection bien posée est un service rendu. Nous avons choisi de ne pas affaiblir celles qui suivent : elles sont écrites comme les formuleraient ceux qui les portent. Les réponses proposées ne prétendent pas clore le débat, mais montrer que la tradition catholique a, sur chacun de ces points, une position réfléchie — et parfois qu’elle donne raison à l’objection.

1. « Le jeûne est un masochisme religieux. »

L’objection. Infliger volontairement une souffrance à son corps suppose qu’on tienne le corps pour mauvais. C’est un reste de dualisme, et cela produit des névroses.

La réponse. Le christianisme est, doctrinalement, la religion la moins dualiste qui soit : elle professe l’incarnation, la résurrection de la chair, et la bonté de la création. Le corps n’est pas la prison de l’âme ; le gnosticisme, qui l’affirmait, a été condamné dès le IIe siècle.

Le jeûne chrétien ne vise pas la souffrance mais la disponibilité. Le sportif qui s’entraîne ne hait pas son corps ; le musicien qui répète cinq heures ne se punit pas. Reste que l’objection touche une déviation réelle et attestée : certaines spiritualités du XVIIe au XIXe siècle ont cultivé la mortification pour elle-même. Elles ont été corrigées, notamment par Paenitemini qui insiste sur la finalité de la pénitence, jamais sur sa quantité.

2. « Jeûner quand d’autres n’ont pas le choix est indécent. »

L’objection. Se priver volontairement de nourriture dans un monde où huit cents millions de personnes ont faim relève d’une esthétique de riche.

La réponse. Elle serait imparable si le jeûne chrétien s’arrêtait au jeûne. Mais toute la tradition le lie indissociablement à l’aumône : ce qui n’est pas mangé doit être donné. Un jeûne qui ne se transforme pas en don n’est pas un jeûne, disent unanimement les Pères. L’objection ne vise donc pas le Carême : elle vise sa version tronquée — et sur ce point, elle a raison.

Il y a plus. Le jeûne volontaire est aussi le seul moyen d’éprouver dans son corps ce qu’on ne connaît que par les chiffres. Ce savoir-là ne s’acquiert pas autrement.

3. « La pénitence est une notion périmée. »

L’objection. Elle suppose un Dieu qu’il faudrait apaiser, ce que la théologie contemporaine a abandonné.

La réponse. Le christianisme n’a jamais tenu, doctrinalement, que Dieu ait besoin d’être apaisé : c’est l’homme qui a besoin d’être guéri. La pénitence ne modifie pas Dieu ; elle modifie le pénitent. Le Catéchisme le formule sans ambiguïté : la pénitence intérieure est « une réorientation radicale de toute la vie » (n° 1431).

Cela dit, l’objection pointe une dérive réelle du langage dévot, qui a longtemps parlé de « réparer », d’« apaiser la colère divine », de « victimes d’expiation ». Ce vocabulaire est théologiquement défendable dans son contexte, mais désastreux hors de lui.

4. « Quarante jours d’effort ne changent rien : le 1er mai, on est le même. »

L’objection. L’expérience le montre : les résolutions de Carême s’évaporent comme celles du Nouvel An.

La réponse. C’est souvent vrai, et cela tient à trois erreurs de conception : des résolutions trop nombreuses, trop ambitieuses, et non reliées entre elles. Un Carême bien conçu comporte trois résolutions (une par pilier), modestes, mesurables et articulées : le jeûne alimente l’aumône, la prière porte les deux.

Mais surtout : le Carême ne vise pas d’abord un changement mesurable. Il vise une disposition à Pâques. Un Carême qui n’aurait produit que la découverte de nos incapacités aurait déjà atteint son but : rendre la Résurrection nécessaire plutôt que décorative.

5. « Le Carême culpabilise. »

L’objection. On sort des quarante jours avec le sentiment d’avoir échoué, ce qui est le contraire d’une bonne nouvelle.

La réponse. Ce risque est réel, et il provient d’une théologie fausse — celle qui fait du Carême une performance à réussir. Si la grâce est première (concile d’Orange, 529 ; concile de Trente, 1547), l’échec n’annule aucun capital : il est simplement le lieu où l’on découvre de quoi on avait besoin.

Test pratique : si votre Carême augmente votre mépris de vous-même, il est mal orienté ; s’il augmente votre patience envers les autres, il est juste. La culpabilité est stérile ; la contrition est féconde. La différence, expliquée →

6. « C’est un dispositif de contrôle social. »

L’objection. Une institution qui fixe ce que des millions de gens mangent exerce un pouvoir considérable.

La réponse. Historiquement, la pression a plutôt joué dans l’autre sens. Les durcissements du jeûne médiéval sont venus des dévotions populaires et monastiques ; les allègements sont venus de Rome — dispenses laitières, « bulles de la croisade » en Espagne, réduction progressive du nombre de jours, et enfin Paenitemini qui a supprimé la quasi-totalité des obligations alimentaires en 1966. Une institution qui cherche le contrôle n’abandonne pas 95 % de ses leviers. L’histoire de cette réforme →

7. « Pourquoi une règle uniforme pour des situations si différentes ? »

L’objection. Le même précepte pour un cadre parisien et une mère de famille malienne n’a pas de sens.

La réponse. C’est exactement l’argument de Paul VI en 1966 : Paenitemini renvoie explicitement aux conférences épiscopales le soin d’adapter les formes de pénitence aux conditions locales, économiques et culturelles. Le canon 1253 le confirme. Ce qui subsiste d’uniforme est réduit au minimum, et ce minimum a une fonction précise : rendre visible que la pénitence est un acte d’Église, non une hygiène privée.

8. « Le jeûne est dangereux pour les personnes souffrant de TCA. »

L’objection. Promouvoir la restriction alimentaire auprès d’une population dont 1 % souffre d’anorexie est irresponsable.

La réponse. L’objection est fondée, et la réponse de l’Église est nette : ces personnes ne sont pas tenues et ne doivent pas jeûner. Le droit canonique dispense pour raison de santé sans qu’il soit besoin de demander quoi que ce soit. Une pénitence de substitution est non seulement licite, elle est préférable : pour une personne en lutte avec la nourriture, l’ascèse consiste souvent à manger paisiblement, et à jeûner de comparaison, de contrôle ou de jugement sur soi.

Là où l’objection porte vraiment, c’est sur les discours paroissiaux imprudents. Une prédication de Carême qui ne mentionne jamais les dispenses est pastoralement fautive. Parcours pour personnes fragilisées →

9. « Le Carême est une survivance folklorique. »

L’objection. Ce qu’il en reste dans la société — Mardi gras, crêpes, poisson du vendredi — est du folklore alimentaire.

La réponse. C’est vrai de la trace sociale, et cela n’a rien de scandaleux : un rite qui a structuré mille cinq cents ans de vie européenne laisse des sédiments. Mais la pratique vivante n’est pas là. Elle est dans les milliers d’adultes qui demandent le baptême chaque Pâques, dans les files de confession qui rallongent en mars, dans les groupes de partage, dans la fréquentation des chemins de croix. Le folklore est ce qui reste quand la pratique s’est retirée ; il ne dit rien de ceux qui pratiquent encore.

10. « Faire pénitence pendant que le monde brûle, c’est une fuite. »

L’objection. Devant les crises écologiques, sociales, géopolitiques, la contemplation quadragésimale est un repli.

La réponse. Le Carême est structurellement tourné vers l’extérieur : son troisième pilier est le don, et les grands textes récents — de Populorum progressio à Laudato si’ et Fratelli tutti — font explicitement le lien entre ascèse personnelle et justice. La sobriété que le Carême enseigne est précisément la vertu que les crises écologiques réclament.

L’objection vaut cependant contre une pratique repliée sur le seul confort spirituel. Un Carême sans nom de bénéficiaire est un Carême suspect.

11. « Pourquoi Dieu aurait-il besoin que je me prive de café ? »

L’objection. L’idée qu’un renoncement dérisoire ait une valeur religieuse est infantile.

La réponse. Dieu n’en a pas besoin ; c’est la formulation qui est fausse. Le renoncement n’est pas un cadeau fait à Dieu : c’est un exercice. Personne ne demande à quoi sert de faire des gammes : on sait que les gammes ne servent à rien en elles-mêmes et à tout dans l’ensemble. Le café renoncé n’a aucune valeur ; l’acte de dire non à un automatisme en a une, parce qu’il rend possible de dire non à des automatismes plus lourds.

12. « Le Carême divise plus qu’il ne rassemble. »

L’objection. Il crée des catégories : ceux qui tiennent et ceux qui craquent, les rigoristes et les laxistes.

La réponse. Le risque est réel et l’Évangile l’a nommé le premier : c’est le pharisien de Luc 18, qui jeûne deux fois la semaine et remercie Dieu de n’être pas comme le publicain. La règle du secret édictée en Matthieu 6 vise exactement ce danger.

Mais le Carême est aussi, par construction, la seule période où l’Église entière fait la même chose au même moment, y compris les gens qui n’ont rien en commun. Le Mercredi des Cendres est, statistiquement, l’un des jours les plus fréquentés de l’année, davantage que bien des dimanches : des gens qui ne viennent jamais viennent recevoir de la cendre. C’est un fait remarquable, et il vaut la peine d’être médité.

« Une objection qu’on refuse d’entendre revient toujours, et plus fort. »