Pratiques · La prière

La prière du Carême

Personne ne sait prier spontanément : les disciples eux-mêmes ont demandé qu’on le leur apprenne. Voici des méthodes qui tiennent quarante jours, et ce qu’il faut savoir sur ce qui les fait échouer.

Les disciples vivaient avec Jésus depuis des mois quand ils lui ont demandé : « Seigneur, apprends-nous à prier. » Cette phrase devrait rassurer tout le monde : si ceux-là ne savaient pas, personne n’est censé savoir d’instinct.

Les trois règles qui décident de tout#

La cause d’échec numéro un d’une résolution de prière n’est ni le manque de foi ni le manque de temps : c’est l’absence de cadre.

1. Une heure fixe#

« Je prierai quand j’aurai un moment » est une phrase vide : vous n’aurez jamais de moment, personne n’en a jamais. « Je prierai à 6 h 40, avant que les autres se lèvent » est une décision. La prière est la seule activité de la journée qui n’a pas d’échéance : c’est donc la seule qui cède toujours. Le remède est un horaire.

2. Une durée, pas un contenu#

Fixez un temps, pas un programme. « Dix minutes » tient quarante jours ; « je prierai jusqu’à ce que je ressente quelque chose » tient quatre jours. Chronométrez au début : cela paraît mécanique et cela protège.

3. Un lieu préparé#

Un fauteuil, une bougie, une icône ou une croix, une bible ouverte. Le corps a besoin d’un signal ; s’asseoir au même endroit crée en quelques jours un réflexe qui fait la moitié du travail.

Mieux vaut cinq minutes tenues quarante jours que trente minutes tenues quatre jours. Ce n’est pas une concession : c’est la seule manière que quelque chose se forme.

Une structure pour dix minutes#

Cette structure tient dans un trajet de transport, et elle contient toute la prière chrétienne en réduction.
DuréeÉtapeCe qu’on fait
2 minArriverSilence. Se signer. Respirer. Ne rien demander encore : on n’arrive pas instantanément.
5 minÉcouterLire l’évangile du jour, lentement, deux fois. S’arrêter sur ce qui accroche.
2 minDemanderParler simplement : ce qui pèse, ce qu’on veut, pour qui on prie.
1 minRendre grâceUne chose de la journée d’hier. Une seule, précise.

Les formes disponibles#

  • La lectio divina — lire, méditer, prier, contempler. La méthode la plus éprouvée et la plus simple. Mode d’emploi →
  • La liturgie des Heures — Laudes le matin, Vêpres le soir, Complies avant la nuit. Avantage décisif : on ne choisit pas le contenu, ce qui évite de ne prier que ce qui nous ressemble. Une application ou un livret suffisent.
  • L’oraison silencieuse — rester, sans contenu. Difficile au début, irremplaçable ensuite.
  • Le chapelet — la répétition libère l’esprit au lieu de l’occuper : c’est son mécanisme, souvent mal compris. Les mystères douloureux conviennent particulièrement au Carême.
  • La prière de Jésus — « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur », répétée au rythme du souffle. Tradition orientale ; excellente en marchant.
  • Le chemin de croix, le vendredi. Les quatorze stations →
  • La messe en semaine — une fois par semaine change un Carême. Vingt-cinq minutes le matin.
  • L’adoration — une demi-heure devant le Saint-Sacrement. Beaucoup d’églises ont des créneaux.

Les obstacles réels#

Je suis distrait en permanence.

Tout le monde l’est. Thérèse d’Ávila appelait l’esprit « ce fou de la maison ». La distraction n’est pas une faute : c’est le fonctionnement normal du cerveau.

La règle est de ne pas lutter : quand on s’aperçoit qu’on est parti, on revient, sans commentaire et sans s’en vouloir. Si l’on repart trente fois, on revient trente et une. Ces retours sont la prière ; ils ne l’interrompent pas.

Astuce pratique : garder un papier à côté pour noter ce qui vous préoccupe. La moitié des distractions sont des tâches non écrites.

Je ne ressens rien.

C’est le cas de tout le monde, y compris des saints — Thérèse de Lisieux la dernière année de sa vie, Mère Teresa pendant des décennies.

Saint Jean de la Croix appelle cela la sécheresse, et il en fait un progrès, non une régression : on est sevré des consolations pour être conduit à Dieu plutôt qu’à ce qu’il procure. Le critère de qualité d’une prière n’est pas ce qu’on y ressent, mais ce qu’elle produit dans la journée — patience, attention aux autres, honnêteté.

Je m’endors.

Si c’est de la fatigue, dormez : un homme épuisé ne peut pas prier, et il ne le doit pas. Traitez le sommeil d’abord — c’est un acte spirituel, pas une échappatoire.

Si c’est l’habitude, changez de posture : prier debout, en marchant, ou à voix haute. Le corps commande plus qu’on ne croit.

Je n’ai pas le temps.

Alors prenez cinq minutes, et prenez-les à un moment déjà mort : le trajet, la file d’attente, les dix minutes avant l’endormissement. Ces interstices sont les seuls déserts disponibles, et ils suffisent.

Test honnête : regardez votre temps d’écran quotidien. La question n’est presque jamais le temps disponible.

J’ai abandonné il y a deux semaines.

Reprenez aujourd’hui, à la date du jour, sans rattraper. Un carnet de prière « en retard » est un carnet abandonné.

Et réduisez : si dix minutes n’ont pas tenu, prenez-en trois. Une résolution corrigée n’est pas un échec ; une résolution abandonnée en est un.

Je ne sais pas quoi dire.

Alors ne dites rien, ou dites un seul mot : « Jésus. » La prière chrétienne n’est pas une production de discours. Saint Paul : « Nous ne savons pas prier comme il faut ; l’Esprit vient au secours de notre faiblesse » (Rm 8, 26).

Prier avec la liturgie du jour#

Le grand avantage du Carême est que l’Église fournit le contenu : chaque jour a ses lectures propres, ce qui n’existe que pendant l’Avent et le Carême. Vous n’avez donc rien à choisir : il suffit de suivre.

Le lectionnaire complet des quarante jours → · Le calendrier du Carême →

Ce qu’on peut attendre au bout de quarante jours#

Pas une transformation. Probablement pas d’expérience remarquable. En revanche, trois effets sont couramment rapportés et vérifiables :

  1. Le silence devient supportable, puis désirable. C’est un changement mesurable : on cesse de saisir son téléphone à la première seconde d’attente.
  2. L’attention aux autres augmente — c’est le critère de vérification donné par Thérèse d’Ávila, et il est fiable.
  3. On découvre qu’on ne tient pas seul. C’est le résultat principal, et il n’est pas décourageant : c’est exactement ce que le Carême devait produire.

« Ce n’est pas beaucoup penser qu’il faut, mais beaucoup aimer. »

Sainte Thérèse d’Ávila