L’essentiel · Article fondamental

Pourquoi quarante jours ?

Quarante n’est pas une durée : c’est une figure. Dans toute la Bible, le chiffre marque le temps qu’il faut pour qu’une chose se défasse et qu’une autre naisse. Et si le calendrier en compte quarante-six, ce n’est pas une négligence — c’est une conséquence.

Comptez sur un calendrier. Du Mercredi des Cendres au Samedi saint inclus, il y a quarante-six jours. Du Mercredi des Cendres au Jeudi saint, terme réel du Carême, il y en a quarante-quatre. Aucun de ces nombres n’est quarante. Le nom même du temps liturgique semble donc faux. Il ne l’est pas : il faut seulement savoir ce que l’Église compte, et ce qu’elle ne compte pas.

Le calcul, une bonne fois#

Dans la tradition latine, on ne jeûne jamais le dimanche. La règle est très ancienne — Tertullien la connaît déjà au début du IIIe siècle — et sa raison est théologique : chaque dimanche est une petite Pâque, l’anniversaire hebdomadaire de la Résurrection. Or on ne fait pas pénitence le jour où l’on célèbre la victoire. Faire jeûner un chrétien le dimanche, écrivait-on au IVe siècle, ce serait le faire pleurer pendant les noces.

Le Carême contient six dimanches. Retirez-les des quarante-six jours du calendrier : il reste exactement quarante jours de jeûne. Le compte tombe juste.

Comment on est arrivé à quarante#

Le chiffre n’est pas là depuis le début. Aux IIe et IIIe siècles, la préparation de Pâques est brève et très variable : un jour, deux jours, quarante heures. Irénée de Lyon, cité par Eusèbe, décrit vers 190 une diversité d’usages telle qu’il faut plaider pour qu’elle ne rompe pas la communion. Le passage à quarante jours s’opère au IVe siècle, dans un contexte précis : la paix de l’Église, l’afflux massif de catéchumènes, et la nécessité d’une préparation longue avant le baptême pascal.

Le mot tessarakostē apparaît au canon 5 de Nicée (325). Une génération plus tard, Athanase d’Alexandrie prescrit à son clergé un jeûne de quarante jours ; Cyrille de Jérusalem catéchise pendant quarante jours ; la pèlerine Égérie, vers 384, décrit à Jérusalem huit semaines de préparation. En un demi-siècle, le chiffre s’impose partout — non parce qu’un concile l’a décrété, mais parce qu’il s’imposait de lui-même à des lecteurs de la Bible.

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Les quarante de l’Écriture#

Car le chiffre quarante n’a pas été choisi : il a été reçu. Il structure la Bible d’un bout à l’autre, et toujours avec la même valeur — le temps d’une épreuve qui transforme.

La liste n’est pas exhaustive : on compte plus de vingt occurrences significatives du nombre quarante dans les deux Testaments.
ÉpisodeRéférenceCe que le chiffre marque
Le délugeGenèse 7, 12Quarante jours de pluie : le monde ancien est effacé, un monde neuf sort de l’eau. Première figure du baptême.
Moïse au SinaïExode 24, 18 ; 34, 28Quarante jours sans pain ni eau, face à Dieu, avant de recevoir la Loi. Le jeûne comme condition de l’écoute.
L’ExodeNombres 14, 33-34 ; Deutéronome 8, 2Quarante ans au désert : le temps qu’il faut pour qu’un peuple d’esclaves devienne un peuple libre.
Les explorateurs de CanaanNombres 13, 25Quarante jours de reconnaissance avant l’entrée dans la terre promise.
Élie à l’Horeb1 Rois 19, 8Quarante jours de marche, portés par un seul pain, jusqu’à la montagne de Dieu.
NiniveJonas 3, 4Quarante jours accordés à une ville pour se convertir — et elle se convertit.
ÉzéchielÉzéchiel 4, 6Quarante jours couché sur le côté droit, un jour pour chaque année de faute.
Le Christ au désertMatthieu 4, 1-11 ; Marc 1, 12-13 ; Luc 4, 1-13Quarante jours de jeûne et de tentation, entre le baptême et la prédication.
Après la RésurrectionActes 1, 3Quarante jours d’apparitions avant l’Ascension. Le chiffre encadre aussi la sortie.

On voit la constante. Quarante n’est jamais un délai administratif : c’est la durée d’une gestation. Quelque chose entre au désert ; autre chose en sort.

Le Christ n’a pas jeûné quarante jours pour établir un record, ni même pour donner l’exemple d’une ascèse : il a refait, seul et victorieusement, les quarante années où Israël avait succombé. À chacune des trois tentations, il répond par une citation du Deutéronome — le livre du désert.

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Quatre fois dix#

Les Pères de l’Église, grands amateurs d’arithmétique symbolique, ont beaucoup commenté la décomposition du nombre. Saint Augustin propose la lecture la plus célèbre : quarante, c’est quatre fois dix. Dix, c’est le Décalogue, la Loi de Dieu ; quatre, ce sont les quatre points cardinaux, les quatre saisons, les quatre évangiles, c’est-à-dire le monde dans son étendue. Quarante signifie donc la Loi de Dieu portée aux quatre coins du monde, ou encore le temps présent tout entier vécu selon les commandements.

Grégoire le Grand donne une autre lecture, plus concrète : le Carême est la dîme de l’année. Dans une année de trois cent soixante-cinq jours, trente-six jours et demi représentent le dixième — et si l’on retranche des quarante-six jours du Carême les six dimanches, on obtient quarante jours de jeûne, soit à peu près la dîme du temps offerte à Dieu, comme on offrait la dîme des récoltes.

Saint Grégoire le Grand, Homélie 16 sur les Évangiles, pour le premier dimanche de Carême. La lecture augustinienne se trouve notamment dans le Sermon 210 et dans les Enarrationes in Psalmos.

Le chiffre en Orient : un autre compte#

Les Églises d’Orient comptent différemment, et il vaut la peine de comprendre pourquoi.

  • Rite byzantin. Le Grand Carême commence le Lundi pur (lundi propre, « lundi des Cendres » n’existe pas) et s’achève le vendredi avant le samedi de Lazare, soit quarante jours pleins, dimanches compris. Suivent, hors du Grand Carême proprement dit, le samedi de Lazare, les Rameaux, puis la Semaine sainte, qui constitue un jeûne distinct. Les byzantins ne retirent pas les dimanches : ils allègent le jeûne dominical au lieu de le suspendre.
  • Rite copte. Le Grand Jeûne dure cinquante-cinq jours : une semaine préparatoire, quarante jours de jeûne, puis la Semaine sainte. C’est le carême le plus long de la chrétienté, et le plus strict — végétalien intégral.
  • Rite ambrosien (Milan). Le Carême commence le dimanche qui suit le Mercredi des Cendres romain, et l’on n’y impose pas les cendres le mercredi. Il compte donc quatre jours de moins : usage conservé sans interruption depuis saint Ambroise.

Le Carême dans les Églises d’Orient →

Faut-il prendre le chiffre au sérieux ?#

Un esprit moderne pourrait juger tout cela arbitraire : pourquoi pas trente jours ? cinquante ? La réponse est que le chiffre n’a pas de vertu magique, mais qu’il a une vertu pédagogique, et que celle-ci est expérimentalement vérifiable.

Une résolution tenue une semaine ne change rien : elle relève de l’enthousiasme. Une résolution tenue six semaines franchit le seuil où l’habitude ancienne cède. Les praticiens du changement de comportement situent ce seuil entre trois et dix semaines selon les personnes et les habitudes ; quarante jours tombe très exactement au milieu. L’Église n’avait pas de laboratoire : elle avait dix-sept siècles d’observation.

Et surtout, quarante jours, c’est assez long pour qu’on échoue. C’est peut-être là l’essentiel. Un Carême de dix jours pourrait être réussi par volonté ; un Carême de quarante jours révèle nécessairement notre incapacité — et c’est le moment où le Carême cesse d’être un exercice moral pour devenir ce qu’il est : une école de dépendance à la grâce.

« Quarante jours, c’est le temps qu’il faut pour découvrir qu’on ne peut pas y arriver seul. »