Histoire · Âge classique

XVIIᵉ–XIXᵉ siècles : le Carême des stations

Pendant trois siècles, le Carême est en France un événement littéraire autant que religieux. On va entendre un prédicateur comme on va au théâtre ; on imprime ses sermons ; on en discute. Pendant ce temps, la discipline alimentaire s’érode sans bruit.

Le mot « carême » prend au XVIIe siècle un sens nouveau, purement oratoire : prêcher un carême, c’est assurer une série de sermons quotidiens pendant les quarante jours dans une église donnée. On dit « le carême du Louvre », « le carême de Saint-Germain ». Le prédicateur est engagé, logé, payé ; sa réputation se fait ou se défait en six semaines.

Les grands carêmes du siècle de Louis XIV#

Bossuet (1627-1704) prêche le carême du Louvre en 1662 devant la cour. Ses sermons — Sur la mort, Sur l’ambition, Sur l’impénitence finale — sont des chefs-d’œuvre de rhétorique et des actes politiques : il parle de la vanité des grandeurs devant le roi de vingt-quatre ans qui bâtit Versailles.

Bourdaloue (1632-1704), jésuite, prêche dix carêmes à la cour. Sa méthode est différente : analyse morale serrée, plan visible, application implacable. La légende — invérifiable — veut que les dames de la cour aient fait retenir leur place la veille.

Massillon (1663-1742) prêche en 1718, devant Louis XV âgé de huit ans, une série de dix sermons brefs et adaptés à un enfant : le Petit Carême. Le texte est devenu un classique de la littérature française, moins pour sa dévotion que pour son audace politique : il y explique à un roi enfant que le pouvoir est un service et que les peuples ne sont pas faits pour le prince.

Ce n’est pas pour eux-mêmes que Dieu les a établis rois : c’est pour le bien public.

Massillon, Petit Carême, sermon sur les exemples des grands

Ce qu’on prêchait#

Un carême classique suit un plan éprouvé, hérité de la tradition :

Le plan est resté remarquablement stable de Bourdaloue aux prédicateurs du XXe siècle.
MomentThèmes habituels
Première semaineLes fins dernières : mort, jugement, éternité. On frappe fort d’emblée.
Deuxième et troisièmeLes péchés : ambition, avarice, impureté, médisance, respect humain.
Quatrième (Lætare)La miséricorde, l’enfant prodigue, la joie de la conversion.
CinquièmeLa confession, la satisfaction, la restitution.
Semaine sainteLa Passion, jour par jour ; le mystère de la Croix.

La fondation des Conférences de Notre-Dame#

Au début du XIXe siècle, l’éloquence sacrée s’était figée. Un jeune dominicain, Henri-Dominique Lacordaire, invente autre chose. En 1835, à trente-trois ans, il monte en chaire à Notre-Dame de Paris devant six mille auditeurs, dont une majorité d’étudiants, de journalistes, d’incroyants curieux.

La nouveauté est double : il ne prêche pas un sermon mais une conférence — un discours argumenté, qui prend au sérieux les objections du siècle ; et il s’adresse explicitement à ceux qui ne croient pas. Les Conférences de Carême de Notre-Dame existent toujours, chaque dimanche de Carême ; elles ont été prêchées, au fil des générations, par Ozanam, Sertillanges, Riquet, Carré, Lustiger, et beaucoup d’autres.

L’érosion silencieuse du jeûne#

Pendant que la chaire brille, la discipline s’allège. Le mouvement est continu du XVIIe au XXe siècle :

  • Les dispenses de laitages deviennent générales dans les pays du Nord, souvent accordées pour toute une province.
  • La collation du soir, d’abord tolérance, devient un droit ; puis on y ajoute une « petite collation » du matin — l’ancêtre du petit-déjeuner.
  • Les indults se multiplient : bulle de la Croisade en Espagne, indults pour les militaires, les voyageurs, les ouvriers.
  • Le nombre de jours de jeûne obligatoires dans l’année diminue : les Quatre-Temps, les vigiles de fêtes s’allègent puis disparaissent.
  • Le Code de 1917 codifie un état déjà très adouci : jeûne tous les jours de Carême sauf dimanches, mais avec une définition du jeûne devenue peu contraignante ; abstinence les vendredis et quelques autres jours.

Cette évolution n’est pas un relâchement décidé : c’est une adaptation lente à des sociétés qui ont changé de rythme. Le repas unique à quinze heures était concevable dans une société agraire où l’on se couchait tôt ; il ne l’est plus dans une société d’usines et de bureaux.

Une discipline qui ne s’adapte pas au réel se transforme en fiction, puis en hypocrisie, puis en rien.

Le XIXe siècle et les mouvements de renouveau#

Le siècle n’est pas seulement celui de l’érosion. Il voit aussi :

  • Le renouveau liturgique initié par dom Guéranger à Solesmes. Son Année liturgique (à partir de 1841) consacre des volumes entiers au Carême et à la Passion ; l’ouvrage a formé des générations et reste consulté.
  • La diffusion massive du chemin de croix, popularisé par les franciscains, érigé dans presque toutes les églises paroissiales.
  • L’essor des missions paroissiales de Carême, avec prédications, confessions générales, plantation de croix.
  • La naissance des œuvres caritatives modernes : Frédéric Ozanam fonde en 1833 la Société de Saint-Vincent-de-Paul ; le lien entre Carême et charité organisée se resserre — il aboutira au XXe siècle au CCFD et aux collectes de Carême.

Le Carême dans la littérature#

Le Carême traverse la littérature française de l’âge classique et romantique : Pascal dans les Provinciales ironise sur la casuistique du jeûne ; Molière, dans Tartuffe, croque le dévot qui affiche sa pénitence ; Huysmans, dans En route (1895), raconte une conversion dont le Carême à la Trappe est le centre ; Bernanos et Mauriac au XXe siècle en feront un ressort dramatique. Le Carême en littérature →

« Le XIXᵉ siècle a inventé la conférence de Carême parce qu’il ne suffisait plus d’affirmer : il fallait répondre. »