Liturgie · Orient
Carême et rites orientaux
Le Carême oriental est d’abord un ensemble d’offices. Là où l’Occident a concentré son Carême dans la discipline personnelle, l’Orient l’a gardé dans le chant. Voici ce qui s’y célèbre.
Un catholique latin qui entre dans une église byzantine pendant le Grand Carême est immédiatement dépaysé, pour une raison qu’il ne perçoit pas d’abord : ce n’est pas une messe. En semaine, la Divine Liturgie n’est pas célébrée. Le Carême est un temps de deuil, et l’Eucharistie est une fête pascale : les deux ne se mélangent pas.
Le calendrier du Grand Carême#
| Moment | Nom | Ce qui s’y célèbre |
|---|---|---|
| 3 semaines avant | Dimanches préparatoires | Publicain et Pharisien, Enfant prodigue, Jugement dernier, Pardon. |
| Veille au soir | Vêpres du Pardon | Chacun demande pardon à chacun, individuellement. Les ornements passent au sombre. |
| Jour 1 | Lundi pur | Début du jeûne. Grand Canon d’André de Crète, par quarts, les quatre premiers soirs. |
| 1er dimanche | Triomphe de l’Orthodoxie | Commémoration de la victoire sur l’iconoclasme (843). Procession des icônes. |
| 2e dimanche | Saint Grégoire Palamas | La lumière incréée, la théologie de la déification. |
| 3e dimanche | Adoration de la Croix | La croix est portée au centre de l’église et vénérée : mi-parcours, l’équivalent de Lætare. |
| 4e dimanche | Saint Jean Climaque | L’auteur de L’Échelle sainte : la montée par degrés. |
| Jeudi de la 5e semaine | Le Grand Canon en entier | 250 strophes, avec prosternations. La nuit la plus longue du Carême. |
| 5e samedi | Acathiste | L’hymne à la Mère de Dieu, chanté en entier debout. |
| 5e dimanche | Sainte Marie l’Égyptienne | La grande pécheresse devenue ermite : figure de la conversion radicale. |
| Fin | Samedi de Lazare, Rameaux | Le Grand Carême s’achève ; la Grande Semaine commence. |
La liturgie des Présanctifiés#
Puisqu’on ne consacre pas en semaine mais qu’on veut communier, on garde du dimanche des dons « présanctifiés ». La Liturgie des Dons Présanctifiés se célèbre le mercredi et le vendredi soir, et parfois d’autres jours : ce sont des vêpres solennelles au cours desquelles on communie.
La tradition l’attribue à saint Grégoire le Dialogue — c’est-à-dire Grégoire le Grand, pape de Rome, très vénéré en Orient. L’attribution est historiquement douteuse ; elle dit quelque chose de vrai : l’office a des affinités romaines, et il rappelle le Vendredi saint latin, où l’on communie aussi aux dons de la veille.
L’atmosphère est unique : église sombre, lumières basses, chants graves, longues prosternations, et ce moment où le prêtre sort avec un cierge et l’encensoir en disant « La lumière du Christ illumine tous les hommes » — l’assemblée se prosterne le front contre terre.
Le Grand Canon de saint André de Crète#
C’est le monument littéraire du Grand Carême : environ 250 strophes, composées au VIIIe siècle. Le principe : passer en revue toute l’Écriture, personnage par personnage, d’Adam au Nouveau Testament, et à chaque fois se reconnaître dans le pécheur.
D’où commencerai-je à pleurer les actions de ma misérable vie ? Quel début donnerai-je, ô Christ, à cette lamentation ?
J’ai rivalisé avec Adam le premier créé dans sa transgression, et je me suis reconnu dénudé de Dieu.
Grand Canon de saint André de Crète, odes I et IIIl est chanté par quarts les quatre premiers soirs du Carême, puis en entier le jeudi de la cinquième semaine — un office de plusieurs heures, ponctué de centaines de prosternations, entrecoupé de la vie de sainte Marie l’Égyptienne. C’est l’une des expériences liturgiques les plus intenses du christianisme.
L’Acathiste#
Hymne à la Mère de Dieu, probablement du VIe siècle, composé de vingt-quatre strophes dont les initiales suivent l’alphabet grec. Son nom signifie « non assis » : on le chante debout. Il est réparti sur les cinq premiers vendredis du Carême, puis chanté en entier le samedi de la cinquième semaine.
L’Orient a gardé pour le Carême ce que l’Occident a réservé à Noël : de la poésie chantée en quantité.
Le Triodion#
C’est le livre liturgique propre au Carême byzantin, ainsi nommé parce que ses canons comportent trois odes au lieu de neuf. Il couvre la période depuis le dimanche du Publicain et du Pharisien jusqu’au Samedi saint : dix semaines de textes propres, des milliers de vers. Un chrétien byzantin qui suit les offices entend, chaque Carême, un corpus poétique considérable.
Les autres traditions orientales#
- Copte : le Grand Jeûne de cinquante-cinq jours, avec des offices propres et la Prière des heures (Agpeya) intensifiée. La liturgie de saint Grégoire remplace celle de saint Basile certains jours.
- Éthiopienne : Abiy Tsom, avec ses huit sous-périodes portant chacune un nom (Tsome Hirkal, Kudade, Debre Zeit, Gebr Her, Mesagid, Nikodimos, Gebrher, Hosanna).
- Syriaque : le Sawmo Rabo de cinquante jours, avec le cycle des madroshe d’Éphrem et la commémoration des « quarante martyrs ».
- Arménienne : le grand rideau (varagouyr) est tiré devant le sanctuaire pendant tout le Carême ; on ne voit plus l’autel. Il ne se rouvre que le soir du dimanche des Rameaux — un geste d’une force théâtrale considérable.
- Maronite : les dimanches portent le nom du miracle qui y est lu — Cana, le lépreux, l’hémorroïsse, le paralytique, l’aveugle — construisant une catéchèse de la guérison.
« Seigneur, donne-moi de voir mes fautes et de ne pas juger mon frère. »
Prière de saint Éphrem, récitée à chaque office du Grand Carême