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L’Écriture du Carême

Le Carême n’est pas construit sur une doctrine mais sur un corpus. Voici les textes qui le fondent, ce qu’ils disent, et pourquoi l’Église les a choisis.

Les quarante de l’Écriture#

Le chiffre structure la Bible d’un bout à l’autre, et toujours avec la même valeur : le temps d’une épreuve qui transforme. Ce n’est jamais un délai administratif : c’est la durée d’une gestation.

On compte plus de vingt occurrences significatives du nombre quarante dans les deux Testaments.
RéférenceÉpisodeCe que le chiffre marque
Genèse 7, 12Le délugeQuarante jours de pluie : le monde ancien est effacé, un monde neuf sort de l’eau. Première figure du baptême.
Exode 24, 18 ; 34, 28Moïse au SinaïQuarante jours sans pain ni eau avant de recevoir la Loi. Le jeûne comme condition de l’écoute.
Nombres 13, 25Les explorateursQuarante jours de reconnaissance de Canaan avant l’entrée en terre promise.
Nombres 14, 33-34L’ExodeQuarante ans au désert : le temps qu’il faut pour qu’un peuple d’esclaves devienne libre.
Deutéronome 8, 2Le sens du désert« Pour t’humilier, t’éprouver, savoir ce qu’il y avait dans ton cœur. » Le programme du Carême.
1 Rois 19, 8Élie à l’HorebQuarante jours de marche portés par un seul pain, après une tentative de suicide.
Jonas 3, 4NiniveQuarante jours accordés à une ville pour se convertir — et elle se convertit.
Ézéchiel 4, 6Le prophète couchéQuarante jours sur le côté droit, un jour pour chaque année de faute.
Mt 4 ; Mc 1 ; Lc 4Le Christ au désertQuarante jours de jeûne et de tentation, entre le baptême et la prédication.
Actes 1, 3Après la RésurrectionQuarante jours d’apparitions avant l’Ascension. Le chiffre encadre aussi la sortie.

Les trois tentations#

Lues au premier dimanche de Carême dans les trois années du cycle : c’est la porte d’entrée obligée.

Les trois réponses sont tirées du Deutéronome, le livre des quarante années au désert : le Christ refait, seul et victorieusement, ce qu’Israël avait manqué.
TentationCe qu’elle proposeLa réponse du Christ
Les pierres en painAssouvir : utiliser ce qu’on a reçu pour combler ce qu’on ressentDeutéronome 8, 3 — « L’homme ne vit pas seulement de pain »
Les royaumes du mondeDominer : la réussite totale contre un petit arrangementDeutéronome 6, 13 — « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras »
Le pinacle du TempleÉpater : être aimé pour l’effet produitDeutéronome 6, 16 — « Tu ne mettras pas Dieu à l’épreuve »

Chez Marc, tout tient en deux versets d’une sobriété saisissante : « Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient. » Chez Luc, l’ordre est inversé et la scène se termine au Temple : le diable « s’éloigna jusqu’au temps fixé » — il reviendra à Gethsémani.

Isaïe 58 : le jeûne que Dieu préfère#

Lu le vendredi après les Cendres. C’est le texte le plus radical de toute la Bible sur le jeûne, et il est d’une brutalité que la prédication adoucit souvent.

Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés ? N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri ?

Isaïe 58, 6-7

Le passage commence par une accusation : le peuple jeûne, se plaint que Dieu ne le remarque pas, et se voit répondre que ses jours de jeûne sont ceux où il exploite ses ouvriers. Un jeûne qui laisse l’opprimé opprimé n’est pas agréé, quelle que soit la ferveur qui l’accompagne.

C’est le fondement scripturaire du lien indissociable entre jeûne et justice, sur lequel toute la tradition patristique s’est appuyée.

Les sept psaumes pénitentiels#

Une série traditionnelle, priée en entier pendant le Carême dans de nombreux ordres religieux :

PsaumeIncipitUsage
6Seigneur, corrige-moi sans colèreLe premier cri
31 (32)Heureux l’homme dont la faute est enlevéeLa joie du pardon reçu
37 (38)Seigneur, corrige-moi sans fureurLa maladie et la faute
50 (51)Pitié pour moi, mon DieuLe Miserere : Mercredi des Cendres, Laudes du vendredi, sacrement de pénitence
101 (102)Seigneur, entends ma prièreLa détresse
129 (130)Des profondeurs je crie vers toiLe De profundis : 5e dimanche année A, funérailles
142 (143)Seigneur, entends ma prièreL’abandon

Les grands évangiles des dimanches#

La série de l’année A est la plus ancienne et la plus structurée : elle accompagne les trois scrutins des catéchumènes et suit une progression sacramentelle limpide.

Le Missel autorise à lire ces trois évangiles les années B et C lorsqu’il y a des scrutins dans la communauté.
DimancheÉvangileSigneCe qui est en jeu
3eLa Samaritaine (Jn 4)L’eauLa soif : une femme qui vient au puits à midi pour éviter les autres
4eL’aveugle-né (Jn 9)La lumièreLa cécité : le baptême s’est longtemps appelé « illumination »
5eLazare (Jn 11)La vieLa mort : « Déliez-le, et laissez-le aller »

L’année B suit une ligne christologique : le Temple (le corps du Christ), le serpent élevé (la croix), le grain de blé (la mort féconde). L’année C est la série de la miséricorde : le figuier qu’on laisse encore une année, le fils prodigue, la femme adultère.

Les quatre chants du Serviteur#

Lus les quatre premiers jours de la Semaine sainte : Isaïe 42, 49, 50, puis 52-53 le Vendredi saint. Écrits pendant l’exil, six siècles avant le Christ, ils décrivent une figure énigmatique — un serviteur qui sauve par sa souffrance et non par sa force.

L’Église les a lus comme la clef de la Passion dès le premier siècle : c’est exactement ce que fait Philippe avec l’eunuque éthiopien, en Actes 8, à partir du quatrième chant.

« Il n’avait ni beauté ni éclat pour attirer nos regards… Par ses blessures nous sommes guéris. »

Isaïe 53, 2 et 5

Le texte matriciel#

Si l’on ne devait garder qu’un texte pour comprendre pourquoi les chrétiens jeûnent :

Les invités de la noce peuvent-ils jeûner pendant que l’Époux est avec eux ? … Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé : alors ils jeûneront, en ce jour-là.

Marc 2, 19-20

Cette parole fixe tout : le sens du jeûne (l’absence de l’Époux), son moment (les jours où il est enlevé — le Vendredi et le Samedi saints), et sa limite (on ne jeûne pas quand il est là, d’où l’absence de jeûne le dimanche). Les quarante jours n’en sont que le développement.

« Des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé : alors ils jeûneront. » — Toute la théologie chrétienne du jeûne tient dans cette phrase.

Les références suivent la numérotation de la Bible de Jérusalem et de la traduction liturgique francophone. Les psaumes sont donnés dans la double numérotation (hébraïque / grecque et latine).