L’essentiel · Article fondamental
Qu’est-ce que le Carême ?
Le Carême est le temps liturgique de quarante jours par lequel l’Église prépare la célébration de Pâques. C’est la définition minimale. Elle est exacte, et elle ne dit presque rien. Voici ce qu’elle recouvre : des dates précises, une histoire longue, une théologie qui tient en un mot — baptême — et une exigence qui, correctement comprise, n’a rien de morose.
Il y a deux façons de rater la définition du Carême. La première consiste à la réduire à une privation : « C’est quand on ne mange pas de chocolat. » La seconde, plus subtile, consiste à la diluer dans une spiritualité vague : « C’est un temps de recentrage intérieur. » La première est trop étroite, la seconde trop large ; toutes deux manquent le point. Le Carême est un objet précis, avec des bornes précises, une origine datable et une finalité déclarée. Commençons par là.
Une définition en une phrase#
Le Carême est le temps liturgique de quarante jours qui, du Mercredi des Cendres au Jeudi saint, prépare les baptisés et les catéchumènes à la célébration du mystère pascal, par la conversion, l’écoute de la Parole, la prière, le jeûne et le partage.
Chaque mot de cette phrase compte. Temps liturgique : le Carême n’est pas une dévotion privée, c’est une saison de l’Église entière, avec ses textes, ses couleurs, ses interdits et ses chants. Quarante jours : un chiffre biblique, non une durée pratique. Prépare : le Carême n’a pas sa fin en lui-même, il est tendu vers autre chose. Les baptisés et les catéchumènes : deux publics, deux logiques, une seule liturgie. Le mystère pascal : la mort et la résurrection du Christ, dont Pâques n’est pas l’anniversaire mais l’actualisation.
Le mot : une arithmétique devenue nom propre#
« Carême » est la contraction française de quadragesima, le latin pour « quarantième ». Le mot désignait à l’origine le quarantième jour avant Pâques, c’est-à-dire le point de départ du compte ; par glissement, il a fini par nommer toute la période. La forme ancienne quaresme, attestée en français dès le XIIᵉ siècle, a perdu son s pour donner l’accent circonflexe que nous écrivons encore.
Le grec dit τεσσαρακοστή (tessarakostē), même arithmétique. C’est ce mot qui apparaît, pour la première fois dans un document officiel de l’Église, au canon 5 du concile de Nicée, en 325 : les synodes provinciaux devront se tenir « avant la Quadragésime ». Le concile ne définit pas le Carême, ne l’institue pas, ne le décrit pas : il le mentionne en passant, comme un repère de calendrier que tout le monde connaît. C’est le témoignage le plus solide que nous ayons sur son ancienneté.
Où commence et où finit exactement le Carême#
Voici le point sur lequel se trompent la plupart des sites, des paroisses et même des feuilles de chant : le Carême ne va pas jusqu’à Pâques. Dans la liturgie romaine restaurée après Vatican II, il s’achève le Jeudi saint, au début de la messe du soir en Cène du Seigneur, exclusivement. Ce qui suit — le Jeudi saint au soir, le Vendredi saint, le Samedi saint, la Vigile pascale — n’appartient plus au Carême : c’est le Triduum pascal, le sommet de toute l’année liturgique, un temps à part entière.
| Repère | Date-type | Statut |
|---|---|---|
| Mardi gras | La veille des Cendres | Hors Carême — dernier jour du temps ordinaire |
| Mercredi des Cendres | J + 0 | Début du Carême · jeûne et abstinence |
| 1er dimanche de Carême | J + 4 | Les tentations au désert · appel décisif des catéchumènes |
| Dimanche de Lætare | J + 25 | 4e dimanche · ornements roses autorisés |
| Dimanche des Rameaux | J + 39 | Ouverture de la Semaine sainte |
| Jeudi saint, messe du soir | J + 43 | Fin du Carême · début du Triduum |
| Vendredi saint | J + 44 | Triduum · jeûne et abstinence |
| Vigile pascale | J + 45 au soir | Triduum · sommet de l’année |
| Pâques | J + 46 | Temps pascal — cinquante jours jusqu’à la Pentecôte |
Cette précision n’est pas une coquetterie de rubriciste. Elle dit quelque chose de décisif : le Carême est un chemin qui débouche, et il débouche avant Pâques. Le Triduum n’est pas la dernière ligne droite du Carême ; c’est la porte qu’on a passée.
Le double caractère : baptismal et pénitentiel#
Le concile Vatican II, dans la constitution Sacrosanctum concilium (1963), a formulé la doctrine du Carême en deux propositions :
Le temps du Carême a un double caractère : il prépare à la célébration de Pâques principalement par le rappel du baptême ou par sa préparation, et par la pénitence.
Sacrosanctum concilium, n° 109Le mot important est « principalement ». La pénitence n’est pas première : elle est ordonnée au baptême. Le Carême est né, historiquement, comme la dernière étape de la préparation des catéchumènes qui allaient être baptisés dans la nuit de Pâques ; l’Église entière s’est jointe à leur jeûne, comme on jeûne avec celui qu’on aime avant l’épreuve. C’est le catéchuménat qui a engendré le Carême, et non l’inverse.
Il en résulte deux itinéraires parallèles, célébrés dans la même liturgie :
- Pour les catéchumènes : l’appel décisif au premier dimanche, les trois scrutins aux troisième, quatrième et cinquième dimanches, les traditions du Symbole et du Notre Père, puis le baptême à la Vigile pascale. Le Carême est leur dernière montée.
- Pour les baptisés : la remémoration active de leur propre baptême — qu’ils n’ont, le plus souvent, pas choisi ni vu — et la pénitence qui remet en état les promesses qu’ils y ont faites. À la Vigile pascale, ils renouvelleront ces promesses ; les quarante jours servent à ce que ce ne soit pas une formule.
Il n’y a pas deux Carêmes, l’un pour ceux qui vont être baptisés et l’autre pour ceux qui le sont déjà. Il y en a un seul : celui des premiers, auquel les seconds se joignent pour se souvenir de ce qu’ils ont reçu.
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Les trois piliers#
La tradition, depuis le Sermon sur la montagne, ramène le Carême à trois gestes : la prière, le jeûne, l’aumône. Matthieu 6 les traite successivement, avec à chaque fois le même avertissement — ne pas les faire pour être vu.
- La prière rend à Dieu du temps qui ne lui était pas destiné. Elle est le rapport vertical.
- Le jeûne rend à l’homme la maîtrise de ses appétits. Il est le rapport à soi.
- L’aumône rend au pauvre ce qui, en justice, ne nous appartenait pas tout à fait. Elle est le rapport horizontal.
Les Pères insistent : séparés, ces trois gestes se corrompent. La prière sans jeûne devient sentiment ; le jeûne sans aumône devient régime ; l’aumône sans prière devient philanthropie. Saint Pierre Chrysologue l’a dit d’une formule que le Bréviaire romain fait lire chaque Carême : « Le jeûne est l’âme de la prière, et la miséricorde est la vie du jeûne. »
Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43 ; lecture patristique de l’Office des lectures, mardi de la troisième semaine de Carême. Voir notre article détaillé.
Ce que l’Église prescrit — et ce qu’elle laisse libre#
Le malentendu le plus répandu porte sur l’étendue de l’obligation. Voici l’état exact du droit latin en vigueur :
| Ce qui oblige | Qui | Quand |
|---|---|---|
| Le jeûne (un seul repas rassasiant, deux collations légères) | De 18 ans à 59 ans révolus | Mercredi des Cendres et Vendredi saint |
| L’abstinence de viande | À partir de 14 ans | Tous les vendredis de Carême, et les vendredis de l’année sauf substitution |
| La confession annuelle et la communion pascale | Tout fidèle ayant l’usage de la raison | Une fois l’an, la communion de préférence au temps pascal |
Tout le reste — le chocolat, l’alcool, les réseaux sociaux, la viande le mercredi, le réveil à six heures — relève de la liberté de chacun. Ce n’est pas moins sérieux : c’est plus difficile, parce que personne ne le vérifiera. L’Église fixe un plancher très bas, exprès. Elle sait que la pénitence imposée d’en haut produit des comptables ; elle préfère des convertis.
Ce que le Carême n’est pas#
- Ce n’est pas un régime. Le jeûne chrétien ne vise pas la santé ni la performance ; s’il produit un bénéfice physique, tant mieux, mais ce n’est pas sa raison. Un jeûne qui n’est pas ordonné à la prière et au partage est, au sens strict, un jeûne païen.
- Ce n’est pas une performance. La question « as-tu tenu ? » est moins pertinente que « qu’as-tu appris ? ». L’échec d’une résolution de Carême est une information — sur nos attaches réelles — plus qu’une faute.
- Ce n’est pas un temps triste. La liturgie du Mercredi des Cendres fait lire l’ordre du Christ : « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage. » La tristesse affichée est explicitement condamnée dans le texte même qui ouvre le Carême.
- Ce n’est pas une punition. Le péché est déjà sa propre peine ; le Carême est le traitement, pas la sanction.
- Ce n’est pas facultatif au sens où l’on choisirait de le faire ou non. On peut discuter des moyens ; la conversion, elle, n’est pas une option de la vie chrétienne.
Comment cela se vit, concrètement#
Un Carême bien mené tient en quelques décisions prises avant le Mercredi des Cendres, et non au fil de l’eau :
- Une résolution de prière mesurable et modeste : dix minutes le matin, un psaume le soir, la messe un jour de semaine. Mieux vaut cinq minutes tenues quarante jours que trente minutes tenues quatre jours.
- Une résolution de jeûne qui touche vraiment : si le chocolat ne vous manque pas, renoncer au chocolat ne vous coûte rien et ne vous apprendra rien.
- Une résolution d’aumône chiffrée : une somme, un rythme, un destinataire précis. Le vague est l’ennemi du don.
- Une confession, si possible dans la première moitié du Carême, pour ne pas transformer les quarante jours en effort moral autonome.
- Un point d’étape à Lætare, au vingt-cinquième jour : qu’est-ce qui tient ? qu’est-ce qui a lâché ? faut-il réajuster ?
Nos onze parcours de quarante jours proposent exactement cela, jour après jour, selon l’âge et l’état de vie.
« Ce que chacun doit faire en tout temps, il faut le faire maintenant avec plus de soin et de dévotion. »
Saint Léon le Grand, Sermon 39, 2 — sur le Carême
Pourquoi cela vaut la peine#
Le Carême repose sur une intuition anthropologique très simple, et vérifiable : on ne change pas par la seule décision ; on change par des exercices répétés dans un temps délimité, en compagnie d’autres qui font la même chose. C’est vrai de l’apprentissage d’un instrument, de la rééducation d’un genou, du sevrage d’une addiction. L’Église le sait depuis dix-sept siècles : elle a créé un dispositif — une durée, un début solennel, une fin datée, des repères hebdomadaires, une communauté — dont les sciences du comportement redécouvrent aujourd’hui l’efficacité, sous d’autres noms.
La différence est que le Carême ne vise pas d’abord un mieux-être. Il vise une rencontre. Les quarante jours ne sont pas là pour faire de nous des gens meilleurs : ils sont là pour que, la nuit de Pâques, quand le diacre chantera l’Exsultet dans une église obscure et qu’une seule flamme se multipliera de cierge en cierge, quelque chose en nous soit assez disponible pour comprendre ce qui se passe.