Liturgie · 4<sup>e</sup> dimanche
Lætare : le dimanche rose
Au vingt-cinquième jour, l’Église change de couleur pendant vingt-quatre heures. Ce n’est pas une récréation : c’est une anticipation. On montre la teinte de l’aube au milieu de la nuit, pour que la nuit soit tenable.
Le nom vient du premier mot de l’antienne d’ouverture, tirée d’Isaïe 66. La liturgie latine désigne ainsi plusieurs dimanches par leur incipit : Gaudete au milieu de l’Avent, Lætare au milieu du Carême, Quasimodo après Pâques.
Lætare, Ierusalem : et conventum facite omnes qui diligitis eam ; gaudete cum lætitia, qui in tristitia fuistis…
Antienne d’ouverture du 4ᵉ dimanche de Carême, d’après Isaïe 66, 10-11
« Réjouis-toi, Jérusalem ; rassemblez-vous, vous tous qui l’aimez ; soyez dans la joie, vous qui étiez dans la tristesse : exultez et rassasiez-vous à la source de sa consolation. »
Ce que l’Église autorise ce jour-là#
- Les ornements roses, au lieu du violet. Le rose n’est pas une couleur liturgique autonome : c’est du violet éclairci, du violet où la lumière commence à passer. Il n’est employé que deux fois dans l’année.
- Les fleurs sur l’autel, interdites le reste du Carême.
- L’orgue joué en solo, alors qu’il ne sert d’ordinaire qu’à soutenir le chant.
- Un ton général de consolation dans les textes.
L’Alleluia, en revanche, ne revient pas. C’est significatif : la joie de Lætare est une joie d’attente, pas encore une joie d’accomplissement. On desserre l’étau ; on n’ouvre pas la porte.
Pourquoi au milieu#
Trois raisons se conjuguent, et elles sont toutes bonnes.
Une raison pédagogique. Le vingt-cinquième jour est, statistiquement, le moment où les résolutions cèdent. L’élan initial est retombé, la fin n’est pas en vue. L’Église le sait depuis quinze siècles et place là, très exactement, une respiration. Tout entraîneur, tout médecin, tout enseignant reconnaîtra la sagesse du dispositif.
Une raison théologique. La joie chrétienne n’est pas la récompense de l’effort : elle le précède et le rend possible. Placer la joie au milieu et non à la fin, c’est dire qu’elle n’est pas un salaire. C’est la même logique que la Transfiguration au deuxième dimanche : on montre la lumière avant l’épreuve.
Une raison historique. Le quatrième dimanche était à Rome celui du grand scrutin des catéchumènes, avec la remise du Symbole. C’était un jour de joie pour la communauté : ceux qui allaient naître avançaient d’un pas. La station est à Sainte-Croix-de-Jérusalem, l’église romaine qui abrite les reliques de la Passion et qui représente symboliquement la Jérusalem de l’antienne.
La joie n’est pas ce qu’on obtient à la fin du Carême. C’est ce qui permet de le finir.
La rose d’or#
Le dimanche de Lætare est aussi appelé Dominica de Rosa. Depuis le XIe siècle au moins, le pape bénit ce jour-là une rose d’or — un bijou d’orfèvrerie en forme de rosier fleuri, parfois enrichi de baume et de musc — et l’envoie à un souverain, un sanctuaire ou une personnalité qu’il veut honorer.
La rose signifie la joie de Jérusalem, l’or la royauté du Christ, le parfum la bonne odeur du Christ dont parle saint Paul. L’usage s’est raréfié ; les papes récents l’ont réservé à des sanctuaires mariaux — Fátima, Lourdes, Guadalupe, Częstochowa, Aparecida.
Les autres noms du jour#
- Dimanche de la Réjouissance ou de la Rose en français ancien.
- Mid-Lent Sunday en anglais, jour du simnel cake, gâteau aux fruits couronné de onze boules de pâte d’amande — les apôtres moins Judas.
- Mothering Sunday dans le monde anglo-saxon : on retournait ce jour-là à son église-mère, la cathédrale ou la paroisse d’origine ; les servantes obtenaient congé pour rentrer chez leur mère. C’est l’origine de la fête des mères britannique, qui n’a pas lieu en mai mais à Lætare.
- Dimanche des Fontaines, de la Multiplication des pains : l’ancien évangile romain du jour était la multiplication des pains (Jean 6), d’où de nombreuses coutumes de distribution de pain.
Comment en faire quelque chose#
Lætare est le meilleur moment de l’année pour un point d’étape honnête. Trois questions, à se poser ce dimanche-là :
- Qu’est-ce qui tient ? Nommez précisément ce que vous avez réellement fait depuis les Cendres.
- Qu’est-ce qui a lâché, et pourquoi ? Non pour vous accabler : l’échec d’une résolution est une information sur vos attaches réelles.
- Que faut-il ajuster ? Il est parfaitement légitime de modifier une résolution à mi-parcours : on ne change pas de but, on change de moyen. Une résolution abandonnée est un échec ; une résolution corrigée est un apprentissage.
Et puis, tout simplement : réjouissez-vous. C’est ce que l’antienne demande, à l’impératif.
« Réjouis-toi, Jérusalem. » — Un ordre, pas une suggestion.