Liturgie · Dévotion

Le Chemin de Croix

Quatorze arrêts, une dévotion née du désir de faire à Jérusalem ce qu’on ne pouvait pas faire à Jérusalem. C’est la prière de Carême la plus répandue au monde — et la plus simple : on marche, on s’arrête, on regarde.

La dévotion vient d’un manque. Depuis le XIIIe siècle, les franciscains gardent les Lieux saints ; les pèlerins parcourent à Jérusalem la Via Dolorosa, s’arrêtant aux endroits marqués par la tradition. Mais l’immense majorité des chrétiens n’ira jamais à Jérusalem. Alors on rapporte Jérusalem chez soi : on érige des stations dans les églises, dans les cloîtres, sur les collines, et l’on parcourt la même distance en quelques dizaines de mètres.

Une histoire brève#

  • XIVe–XVe s. — Les franciscains diffusent la dévotion en Europe. Le nombre de stations varie beaucoup : sept, onze, dix-neuf, trente et une selon les lieux.
  • XVIIe s. — Le chiffre de quatorze commence à s’imposer, notamment sous l’influence des Calvaires érigés en Espagne, en Italie et en Bretagne.
  • 1731 — Clément XII fixe le nombre à quatorze et autorise l’érection de stations dans toutes les églises.
  • 1750 — Benoît XIV fait ériger un chemin de croix au Colisée ; la coutume du chemin de croix pontifical du Vendredi saint y est née.
  • XIXe s. — La dévotion devient universelle : presque toutes les paroisses catholiques du monde possèdent leurs quatorze stations.
  • 1991 — Jean-Paul II propose un chemin de croix biblique dont les quatorze stations sont toutes attestées dans les évangiles.

Les quatorze stations#

Pour chacune : une référence, une méditation brève, une prière. Le texte est original ; il peut être lu tel quel ou servir de point de départ.

Jésus est condamné à mort#

Jean 19, 16

Pilate se lave les mains. Il sait, il dit qu’il sait, et il condamne quand même. La première station n’est pas celle de la haine : c’est celle de la lâcheté administrative, la plus fréquente de toutes.

Seigneur, donne-moi le courage des décisions que je repousse.

Jésus est chargé de sa croix#

Marc 15, 20

On ne lui demande pas s’il veut. Le poids est déposé sur ses épaules. Beaucoup de croix ne sont pas choisies : une maladie, un deuil, un enfant qui va mal. La station dit seulement qu’on peut la porter, non qu’on l’a voulue.

Apprends-moi à porter ce que je n’ai pas choisi.

Jésus tombe pour la première fois#

Isaïe 53, 4

Cette station n’est pas dans les évangiles : elle vient de la piété médiévale, et elle dit une vérité que les textes taisent. Un homme épuisé et flagellé tombe. Il n’y a rien d’édifiant dans une chute : il y a simplement le corps qui cède.

Quand je tombe, garde-moi de croire que tout est fini.

Jésus rencontre sa mère#

Luc 2, 35

Rien n’est dit. Deux regards. Elle ne peut rien faire, il ne peut rien dire. C’est la station de tous ceux qui assistent, impuissants, à la souffrance de quelqu’un qu’ils aiment.

Pour tous ceux qui regardent souffrir sans pouvoir agir.

Simon de Cyrène aide Jésus#

Luc 23, 26

Il revenait des champs. On le réquisitionne. Il n’a rien demandé, il est en colère peut-être, et il devient le seul homme de l’histoire à avoir porté cette croix-là. Les services les plus décisifs sont rarement volontaires.

Fais de mes contrariétés d’aujourd’hui un service.

Véronique essuie le visage de Jésus#

Psaume 26, 8

Non attestée par les évangiles ; le nom même vient probablement de vera icona, la vraie image. Une femme sort du rang et fait le seul geste possible : essuyer un visage. Elle ne sauve rien. Elle console.

Donne-moi de faire le peu que je peux, au lieu de rien.

Jésus tombe pour la deuxième fois#

Lamentations 3, 19

La seconde chute est pire que la première : on sait maintenant qu’il n’y aura pas de fin. C’est la station du découragement — le péché contre lequel la prière de saint Éphrem demande d’être gardé.

Garde-moi du découragement, qui juge avant terme.

Jésus console les femmes de Jérusalem#

Luc 23, 28

« Ne pleurez pas sur moi : pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. » Le condamné refuse la compassion sentimentale et renvoie chacun à sa propre conversion. Le Carême entier tient dans cette phrase.

Que ma compassion ne soit pas une manière d’éviter mon examen.

Jésus tombe pour la troisième fois#

Michée 7, 8

Trois chutes, comme les trois reniements de Pierre, comme les trois tentations. Le chiffre dit la totalité : il n’y a pas de réserve, rien n’a été gardé.

Jusqu’au bout, Seigneur ; jusqu’au bout.

Jésus est dépouillé de ses vêtements#

Jean 19, 23-24

La dernière propriété. On tire au sort la tunique : quelque chose lui appartenait encore, et on le lui prend. C’est la station de tous les dépouillements subis : la dignité, la mémoire, l’autonomie, le nom.

Pour tous ceux à qui on a tout pris.

Jésus est cloué sur la croix#

Luc 23, 33-34

« Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » Le pardon est prononcé au moment même du geste, non après. Il n’attend ni excuse, ni repentir, ni même la conscience de la faute.

Apprends-moi à pardonner avant qu’on me le demande.

Jésus meurt sur la croix#

Jean 19, 30

« Tout est accompli. » Le voile du Temple se déchire. Un centurion romain, païen, est le premier à dire ce qu’il vient de voir. Les proches se taisent ; c’est un étranger qui comprend.

Silence.

Jésus est descendu de la croix#

Marc 15, 46

Joseph d’Arimathie, disciple en secret par peur, ose enfin. Il faut parfois la mort de quelqu’un pour qu’une timidité se dénoue. Le corps est remis à sa mère.

Donne-moi d’oser avant qu’il ne soit trop tard.

Jésus est mis au tombeau#

Matthieu 27, 60

On roule la pierre. Le Samedi saint commence : le jour où il ne se passe rien, où Dieu est absent, où l’on ne peut que veiller. La quatorzième station n’est pas une fin : c’est une attente.

Apprends-moi à attendre dans le noir.

La quinzième station#

Beaucoup de chemins de croix contemporains ajoutent une quinzième station : la Résurrection. L’usage est récent et discuté.

Pour : s’arrêter au tombeau, c’est risquer de faire du christianisme une religion de la souffrance. Le chemin de croix n’est pas une Passion sans suite.

Contre : le Samedi saint est un jour réel, et l’Église a toujours refusé de l’escamoter. Il y a une pédagogie dans le fait de rester devant la pierre roulée, sans consolation immédiate. Le Triduum lui-même respecte ce délai.

Notre avis : les deux usages sont légitimes, mais ils ne conviennent pas aux mêmes moments. Un chemin de croix du Vendredi saint gagne à s’arrêter à la quatorzième ; un chemin de croix de vendredi de Carême ordinaire, en paroisse ou en groupe, peut aller jusqu’à la quinzième sans dommage.

Comment le prier#

FormeDuréePour qui
En église, en groupe, avec déplacement d’une station à l’autre35-50 minLa forme classique, le vendredi de Carême
Seul dans une église, en marchant20-30 minLa plus libre : on s’arrête où l’on veut
En famille, quatorze images posées dans la maison15-20 minExcellente pour les enfants — voir notre parcours familles
En marchant dehors, un calvaire ou un sentier1 hLa forme la plus ancienne, et la plus corporelle
Devant un crucifix, sans se déplacer15 minPour les personnes empêchées — l’indulgence est prévue pour elles

Les grands textes de chemin de croix#

  • Saint Alphonse de Liguori (XVIIIe s.) — le texte classique, encore le plus utilisé en paroisse. Style affectif, refrain « Je vous aime, Jésus mon amour ».
  • Paul Claudel, Chemin de Croix (1911) — un sommet de la poésie religieuse française, dense et rude.
  • Chemins de croix du Colisée — chaque année, le pape confie la rédaction à une personnalité différente : théologiens, journalistes, familles, détenus, migrants. Certaines éditions sont bouleversantes.
  • Le chemin de croix biblique de Jean-Paul II (1991) — quatorze stations toutes attestées : l’agonie à Gethsémani, l’arrestation, le sanhédrin, le reniement de Pierre, Pilate, la flagellation, la croix, Simon, les femmes, la crucifixion, le bon larron, Marie et Jean, la mort, le tombeau.

« On ne médite pas le chemin de croix pour comprendre la souffrance. On le médite pour cesser d’être seul dedans. »

Sources : Directoire sur la piété populaire et la liturgie (Congrégation pour le culte divin, 2001), n° 131-135 ; Enchiridion indulgentiarum, concession 13 ; Jean-Paul II, chemin de croix biblique, Vendredi saint 1991. Méditations et prières de cette page : texte original de Carême.fr, librement utilisable en paroisse avec mention de la source.