L’essentiel · Théologie

La conversion : metánoia

Le premier mot de la prédication de Jésus est un impératif : convertissez-vous. On l’entend chaque Mercredi des Cendres. Mais le mot grec ne veut pas dire ce que le français laisse entendre, et le malentendu coûte cher.

« Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » : Marc 1, 15, la première phrase publique de Jésus dans le plus ancien des évangiles. Le verbe grec est metanoeîte, de metánoia. Décomposons : meta, « au-delà, après, à travers », et noûs, « l’esprit, l’intelligence, le regard intérieur ». Metánoia : le changement du regard. Non pas d’abord le regret de ce qu’on a fait, mais la révision de la manière dont on voit.

Ce que le mot ne dit pas#

Le latin a traduit metánoia par paenitentia, « pénitence », et le français a hérité de cette traduction avec toute sa charge de peine et de punition. C’est un appauvrissement considérable, dont Érasme et les humanistes se sont plaints dès le XVIe siècle : le grec ne parle pas de payer, il parle de voir autrement.

Ce n’est pas…Parce que…
Le remordsLe remords regarde en arrière et tourne en rond. Judas éprouve du remords (Mt 27, 3, le verbe est metamelētheis, un autre mot) et il se pend. Pierre, lui, se convertit.
La résolutionUne résolution est un acte de la volonté sur elle-même. La conversion suppose que la volonté n’y suffit pas — c’est même sa découverte fondatrice.
Le progrès moralOn peut devenir plus vertueux sans se convertir : c’est le cas du pharisien de Luc 18, sincèrement meilleur que le publicain, et qui repart non justifié.
Le changement de religionOn dit « se convertir au catholicisme » ; l’Évangile parle d’abord à ceux qui sont déjà dedans. La conversion est adressée aux croyants.
Un sentimentLes larmes peuvent l’accompagner ou non. Le concile de Trente distingue soigneusement la contrition, acte de la volonté, de l’émotion qui peut lui manquer.

Les trois moments#

La tradition spirituelle décompose la conversion en trois moments, qui ne sont pas des étapes chronologiques mais des dimensions simultanées.

1. Voir. Rien ne commence tant qu’on n’a pas vu. Or nous ne voyons pas nos péchés : nous voyons nos échecs, nos maladresses, nos limites, ce qui n’est pas la même chose. Le péché a ceci de particulier qu’il aveugle sur lui-même — c’est sa définition opératoire. D’où la nécessité d’un miroir extérieur : la Parole de Dieu, l’examen de conscience, et surtout le regard d’un autre. C’est pourquoi la confession est orale et non mentale : dire à voix haute devant un tiers oblige à voir.

2. Se retourner. L’hébreu, sous le grec, dit shûv : faire demi-tour, revenir sur ses pas. C’est le verbe des prophètes. Il implique une direction : on ne se retourne pas dans le vide, on revient vers quelqu’un. La conversion chrétienne n’est pas une amélioration de soi mais un mouvement vers un visage.

3. Faire. Jean-Baptiste, au bord du Jourdain, à ceux qui viennent se faire baptiser : « Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion. » Et quand les foules demandent « que devons-nous faire ? », il ne répond pas par une théologie mais par des consignes d’une banalité désarmante : partagez vos tuniques, n’exigez rien au-delà du taux fixé, contentez-vous de votre solde. La conversion se vérifie dans le détail matériel.

Il ne dit pas aux publicains : cessez d’être publicains. Il dit : n’exigez rien de plus que ce qui est fixé. La conversion ne change pas d’abord l’état de vie ; elle change la manière d’y être.

Sur Luc 3, 12-13

Pourquoi quarante jours pour cela#

Si la conversion était un acte de volonté, une bonne décision suffirait. L’expérience dit le contraire, et l’Église en a tiré une conclusion pratique : il faut du temps, de la répétition et un cadre.

  • Du temps, parce que la volonté est plus rapide que les habitudes. On décide en une seconde ; on désapprend en six semaines.
  • De la répétition, parce qu’une seule bonne action ne modifie rien : la vertu est une disposition acquise, au sens strict d’Aristote repris par saint Thomas.
  • Un cadre, parce que la conversion privée s’effondre. Le Carême est collectif exprès : on ne le fait pas seul, on le fait avec toute une Église qui, ce jour-là, jeûne aussi.

Conversion et confession#

Le sacrement de la réconciliation n’est pas la conversion : il en est le sacrement, c’est-à-dire le signe efficace. La distinction importe. On peut se confesser sans se convertir (c’est l’accusation mécanique) et se convertir sans pouvoir se confesser (c’est le cas du bon larron). Mais dans l’ordre normal, l’un appelle l’autre : la conversion cherche à se dire, et le sacrement donne la force de ce qu’il exige.

Le Catéchisme distingue quatre éléments dans la démarche pénitentielle : la contrition (la douleur de l’âme et la détestation du péché commis, avec la résolution de ne plus pécher), la confession des péchés, la satisfaction (la réparation), et l’absolution, qui vient de Dieu par le ministre. Le Carême les travaille tous les quatre — et l’Église demande d’ailleurs à tout fidèle de se confesser au moins une fois l’an. Le guide complet de la confession →

Catéchisme de l’Église catholique, n° 1422-1470, spécialement 1430-1433 sur la « pénitence intérieure ». Concile de Trente, session XIV, sur le sacrement de pénitence.

La conversion continue#

Il faut enfin lever une équivoque très répandue : la conversion n’est pas un événement unique. Le Catéchisme parle de « seconde conversion » pour désigner la tâche ininterrompue de toute l’Église, qui « renferme dans son sein des pécheurs » et est « toujours en même temps sainte et appelée à se purifier ».

Autrement dit : le Carême revient chaque année non parce que nous aurions échoué l’an dernier, mais parce que la conversion est un régime permanent dont le Carême est la forme intensive. On ne finit pas de se convertir ; on y revient, comme on revient à l’entraînement.

« Convertissez-vous » n’est pas au passé, ni au futur : c’est un présent continu. On ne s’est pas converti ; on se convertit.