Histoire · Anthropologie

Carnaval, Mardi gras, Carême-prenant

On présente souvent le carnaval comme une survivance païenne que l’Église aurait tolérée. C’est l’inverse : sans interdit quadragésimal, il n’y a pas de carnaval. La fête est la fille du jeûne.

Le mot lui-même le dit. Carnaval vient très probablement du latin médiéval carnem levare ou carnelevamen — « ôter la viande ». D’autres étymologies ont circulé (le carrus navalis, char naval des processions antiques) mais elles sont philologiquement faibles. La forme italienne carnevale, attestée dès le XIIIe siècle, désigne d’abord la date : le moment où l’on ôte la viande.

Une logique de vidange#

Le mécanisme est d’une banalité concrète. Le Carême médiéval interdisait la viande, les œufs et les laitages pendant six semaines. Or on ne disposait ni de réfrigération ni de conserves : ce qui restait dans les réserves allait pourrir. Il fallait donc le consommer. D’où :

  • Les jours gras — dimanche, lundi et Mardi gras — où l’on abat le porc restant et où l’on mange la viande jusqu’au dernier morceau.
  • Les crêpes, gaufres, beignets, bugnes, merveilles, oreillettes : toutes des pâtes à base d’œufs, de lait et de graisse, frites — c’est-à-dire exactement les quatre ingrédients interdits, associés dans un même plat.
  • Le Shrove Tuesday anglais et son Pancake Day ; le Fettisdagen suédois et son semla ; le Fasnacht allemand et ses beignets. Toute l’Europe a la même pâtisserie, pour la même raison.

Le renversement rituel#

Le carnaval n’est pas seulement une vidange alimentaire : c’est un renversement social ritualisé, que les anthropologues rapprochent des saturnales romaines et de rites analogues dans de nombreuses cultures. Pendant quelques jours :

  • On se masque : l’identité sociale est suspendue.
  • On élit un roi pour rire — le Roi Carnaval, le Prince de la fête — qui sera brûlé ou jugé à la fin.
  • Les rôles s’inversent : le valet commande, l’homme s’habille en femme, l’enfant est évêque (la fête des fous, l’évêque des Innocents).
  • La parole est libre : on peut dire au seigneur ce qu’on ne dira plus le mercredi.

La lecture classique, dite « de la soupape », y voit un exutoire toléré par le pouvoir. Mikhaïl Bakhtine, dans son étude sur Rabelais, propose une lecture plus riche : le carnaval est une vision du monde alternative, celle du « bas corporel », qui coexiste avec la culture officielle sans lui être simplement soumise.

Une chose est sûre : le renversement suppose l’ordre. On ne peut pas inverser ce qui n’existe pas. Le carnaval est la preuve, par l’excès, de la force de l’interdit.

Le carnaval ne se moque pas du Carême : il l’annonce. Sans mercredi des Cendres, le mardi n’est plus gras — il est simplement mardi.

Le combat de Carnaval et Carême#

Le motif iconographique du combat de Carnaval et de Carême a connu une immense fortune. Pieter Bruegel l’Ancien en a donné, en 1559, la version la plus célèbre (Vienne, Kunsthistorisches Museum) : sur une place de ville, un gros homme à cheval sur un tonneau, broche garnie en main, affronte une maigre figure en procession, armée d’une pelle à pain garnie de deux harengs.

Le tableau est un traité entier : à gauche l’auberge et le désordre, à droite l’église et les œuvres de miséricorde ; au centre, une foule qui ne choisit pas. Bruegel ne prêche pas : il montre une société à un moment de bascule, la sienne, prise entre catholicisme et Réforme. Le Carême dans l’art →

Chronologie des jours gras#

JourNomContenu
JeudiJeudi gras, giovedì grassoOuverture des festivités dans le monde latin
DimancheDimanche gras, QuinquagésimeGrands défilés dans beaucoup de villes
LundiLundi gras, RosenmontagLe sommet du carnaval rhénan (Cologne, Mayence)
MardiMardi gras, Shrove Tuesday, FastnachtDernier jour : jugement et mise à mort du Roi Carnaval
MercrediMercredi des CendresBascule complète : cendre, jeûne, silence

La brutalité de la bascule est le cœur du dispositif : on passe, en une nuit, du masque à la cendre. Beaucoup de carnavals traditionnels mettent d’ailleurs en scène cette mort — on brûle Sa Majesté Carnaval, on l’enterre, on pleure sur lui en riant.

Les carnavals vivants#

  • Venise — attesté depuis le XIe siècle, aboli par Napoléon en 1797, ressuscité en 1979. La bauta et le moretta permettaient l’anonymat total.
  • Rio de Janeiro — le plus grand du monde ; les écoles de samba défilent du samedi au Mardi gras.
  • La Nouvelle-OrléansMardi Gras en français dans le texte, avec ses krewes et ses couleurs violet, vert, or (justice, foi, puissance).
  • Cologne et Bâle — le Karneval rhénan commence le 11 novembre à 11 h 11 ; le Fasnacht bâlois débute le lundi après le mercredi des Cendres, usage protestant décalé.
  • Binche (Belgique) — les Gilles, inscrits au patrimoine immatériel de l’UNESCO.
  • Dunkerque, Nice, Limoux, Granville : la France a conservé des carnavals d’une grande vitalité, souvent détachés de toute référence religieuse consciente.

« On a gardé les crêpes et perdu le jeûne. C’est la définition même d’une culture qui garde ses formes et oublie ses raisons. »

Sources : Mikhaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance ; Julio Caro Baroja, Le Carnaval ; Emmanuel Le Roy Ladurie, Le Carnaval de Romans ; Pieter Bruegel l’Ancien, Le Combat de Carnaval et de Carême, 1559, Vienne.