Histoire · 313–400
Le IVᵉ siècle : le Carême prend forme
Entre 313 et 400, l’Église passe de la clandestinité à la faveur impériale, invente le monachisme, structure le catéchuménat — et se donne un Carême. Ces quatre faits n’en font qu’un.
L’édit de Milan, en 313, ne fait pas seulement cesser les persécutions : il change la nature sociologique du christianisme. Une religion minoritaire, choisie au péril de sa vie, devient une religion majoritaire, puis avantageuse. Les conséquences sont immédiates et le Carême en est l’une des plus visibles.
Le problème des conversions de masse#
Avant 313, on ne devenait pas chrétien par distraction. Après, si. Les évêques se trouvent devant des foules de candidats dont les motivations sont mêlées : conviction, conformisme, carrière, mariage. Le catéchuménat, qui pouvait durer trois ans selon la Tradition apostolique, doit être à la fois maintenu et rendu praticable.
La solution trouvée est celle d’une phase finale intensive : on inscrit les candidats au début de l’année, on les examine, on les catéchise quotidiennement pendant plusieurs semaines, on les exorcise, on les fait jeûner. C’est le Carême. Il naît comme un dispositif de sélection et de formation, non comme une dévotion.
Jérusalem : le témoignage d’Égérie#
Vers 381-384, une pèlerine venue de Gaule ou d’Espagne — la tradition l’appelle Égérie — visite les Lieux saints et rédige pour ses « sœurs » un journal d’une précision extraordinaire. Le manuscrit, retrouvé à Arezzo en 1884, est l’une des grandes découvertes de l’histoire liturgique.
Quand vient le temps de la Quadragésime, on la célèbre ainsi… Ceux qui viennent au baptême donnent leur nom avant le premier jour de la Quadragésime. Le prêtre les inscrit tous… Et l’évêque interroge un à un les voisins de celui qui est entré, en disant : « Mène-t-il une bonne vie ? obéit-il à ses parents ? n’est-il pas ivrogne ou menteur ? »
Égérie, Journal de voyage, 45-46Égérie décrit à Jérusalem un Carême de huit semaines : on ne jeûne ni le samedi ni le dimanche, ce qui donne cinq jours de jeûne par semaine, soit quarante jours. Le compte est atteint par un autre chemin qu’à Rome — preuve que le chiffre quarante était le point fixe, et la structure une variable d’ajustement.
Elle décrit aussi les catéchèses quotidiennes de l’évêque, de la première à la troisième heure, pendant sept semaines : une explication complète de l’Écriture puis du Symbole. Ce sont, très probablement, celles-là mêmes que Cyrille de Jérusalem a laissées par écrit.
Les Catéchèses de Cyrille#
Les vingt-quatre Catéchèses de Cyrille de Jérusalem (v. 348) constituent le plus ancien cours complet de préparation au baptême qui nous soit parvenu. Dix-huit sont prébaptismales, données pendant le Carême ; cinq sont mystagogiques, données après Pâques aux nouveaux baptisés pour leur expliquer ce qu’ils viennent de vivre.
Alexandrie et Athanase#
Athanase, évêque d’Alexandrie de 328 à 373, adresse chaque année à ses fidèles une Lettre festale annonçant la date de Pâques et le début du jeûne. Ces lettres, dont une partie a survécu en syriaque et en copte, permettent de suivre l’évolution presque année par année.
La lettre de 330 ne parle que du jeûne de la Semaine sainte. Celle de 334 mentionne les quarante jours. En 340, exilé à Rome, Athanase constate la pratique occidentale ; en 341, il écrit à Sérapion qu’il faut que l’Égypte s’aligne, pour ne pas être « la risée » du reste du monde chrétien. La pression est donc horizontale, entre Églises, plus que verticale.
Milan, Rome, Antioche#
- Milan. Ambroise (374-397) prêche un Carême de quarante jours, dimanches exclus, et insiste sur la dimension baptismale. Ses Mystères et son De sacramentis sont l’équivalent latin des catéchèses de Cyrille. Le rite ambrosien conservera jusqu’à aujourd’hui son entrée en Carême le dimanche, sans mercredi des Cendres.
- Rome. Le Carême romain se fixe à six semaines, du dimanche Quadragesima au Jeudi saint : trente-six jours de jeûne, « la dîme de l’année » selon la formule qui plaira à Grégoire le Grand. Les quatre jours manquants — du mercredi au samedi précédant — seront ajoutés plus tard, créant le Mercredi des Cendres.
- Antioche. Jean Chrysostome prêche en 387 les Homélies sur les statues, prononcées pendant le Carême dans une ville terrorisée après une sédition. Ce sont les plus célèbres homélies de Carême de l’Antiquité ; elles montrent un Carême déjà pleinement constitué, avec catéchèse quotidienne et jeûne strict. Les homélies célèbres →
Le monachisme, catalyseur#
Un facteur souvent sous-estimé : l’essor du monachisme égyptien à partir d’Antoine (v. 270) et de Pacôme (v. 320). Les moines pratiquent une ascèse permanente dont le Carême séculier apparaît comme la version tempérée et périodique. Toute l’histoire ultérieure du Carême sera marquée par cette tension : les usages monastiques descendent régulièrement vers les laïcs, qui les allègent, avant qu’une nouvelle vague monastique ne relance la rigueur.
| Lieu | Structure du Carême, fin du IVe s. | Jours de jeûne |
|---|---|---|
| Rome | 6 semaines, dimanches exclus | 36 |
| Milan | 6 semaines, entrée le dimanche | 36 |
| Jérusalem | 8 semaines, samedis et dimanches exclus | 40 |
| Antioche | 7 semaines | variable |
| Alexandrie | 6 semaines + Semaine sainte | 40+ |
| Constantinople | 7 semaines, samedis et dimanches allégés | 40 |
« Le siècle qui a donné à l’Église son Credo lui a donné aussi son Carême. Ce n’est pas une coïncidence : les deux répondent à la même question — qu’est-ce qu’être chrétien, quand ce n’est plus dangereux ? »
Sources : Égérie, Itinerarium, 27-49 (éd. Sources chrétiennes) ; Cyrille de Jérusalem, Catéchèses baptismales et mystagogiques ; Athanase, Lettres festales ; Ambroise, De sacramentis ; Jean Chrysostome, Homélies sur les statues ; Socrate le Scolastique, H.E. V, 22.