Histoire · 325
Nicée et l’apparition de la Quadragésime
Le document le plus souvent cité sur l’origine du Carême est une phrase incidente, dans un canon qui parle d’autre chose. C’est précisément ce qui en fait la valeur.
En mai 325, environ trois cents évêques se réunissent à Nicée, en Bithynie, convoqués par l’empereur Constantin. Le concile est occupé par l’arianisme, par la date de Pâques, par le statut des lapsi et des schismatiques. Il promulgue vingt canons disciplinaires. Le cinquième traite de la procédure d’excommunication : un évêque ne peut pas recevoir dans sa communion celui qu’un autre a exclu, et les cas litigieux doivent être examinés par un synode provincial.
Puis vient la phrase :
Que les synodes se tiennent, l’un avant la Quadragésime (πρὸ τῆς τεσσαρακοστῆς), afin que, toute mésentente ayant été écartée, on offre à Dieu un don pur ; le second, vers l’automne.
Concile de Nicée, canon 5 (325)Ce que la phrase prouve — et ce qu’elle ne prouve pas#
Elle ne prouve pas que le concile a institué le Carême : il ne le décrète pas, ne le définit pas, ne le réglemente pas. Elle ne prouve pas non plus que le Carême durait déjà quarante jours partout, ni qu’il avait la même forme d’une province à l’autre.
Mais elle prouve quelque chose de plus fort, précisément parce qu’elle est incidente : en 325, dans tout l’Orient au moins, « la Quadragésime » est un repère de calendrier si évident qu’on peut y renvoyer sans l’expliquer. Un texte juridique ne date pas une réunion par référence à une réalité obscure. C’est le raisonnement standard des historiens : les mentions accessoires sont plus probantes que les affirmations principales, parce que nul n’a intérêt à les falsifier.
Le mot#
Τεσσαρακοστή (tessarakostē) est un ordinal féminin substantivé : « la quarantième ». Sous-entendu : la quarantième journée avant Pâques, point de départ du compte. Le latin traduira Quadragesima, dont le français fera Carême.
Le même mot apparaît, à la même époque, chez Athanase d’Alexandrie : dans sa Lettre festale de 330, il annonce à ses fidèles le début du jeûne ; en 340, réfugié à Rome, il découvre l’usage occidental et l’impose au retour à son Église, qui pratiquait jusque-là un jeûne plus court. Ses lettres festales, conservées en partie en copte et en syriaque, permettent de suivre l’implantation du Carême de quarante jours à Alexandrie presque année par année.
| Date | Source | Ce qu’elle atteste |
|---|---|---|
| v. 190 | Irénée, chez Eusèbe | Jeûnes de 1, 2 jours, ou 40 heures. Pas de Carême. |
| v. 330 | Athanase, Lettre festale 2 | Jeûne de la Semaine sainte à Alexandrie. |
| v. 334 | Athanase, Lettre festale 6 | Mention explicite d’un jeûne de quarante jours. |
| 325 | Nicée, canon 5 | La Quadragésime comme repère de calendrier admis. |
| v. 348 | Cyrille de Jérusalem, Catéchèses | Quarante jours de catéchèse préparatoire au baptême. |
| v. 384 | Égérie, Journal de voyage | Huit semaines à Jérusalem, jeûne de cinq jours par semaine. |
| v. 390 | Ambroise de Milan, sermons | Quarante jours à Milan, dimanches exclus. |
| v. 445 | Léon le Grand, sermons | Doctrine latine complète du Carême. |
Pourquoi si vite, et pourquoi à ce moment#
Trois causes se conjuguent au IVe siècle :
- La paix constantinienne. Après 313, l’Église cesse d’être persécutée et devient socialement avantageuse. Les candidats au baptême affluent, et beaucoup pour de mauvaises raisons. Il faut une préparation longue et sélective : le catéchuménat se structure, et sa phase finale s’allonge.
- La fin du martyre. Tant que l’on pouvait mourir pour la foi, le martyre était la forme héroïque du christianisme. Sa disparition crée un vide que combleront deux choses : le monachisme, qui naît précisément à cette époque en Égypte, et l’ascèse quadragésimale, « martyre sans effusion de sang ».
- L’exemple du Christ. Une fois posée la question « combien de temps jeûner ? », la réponse était inscrite dans l’Évangile. Quarante jours, comme lui. Les quarante de l’Écriture →
Le Carême n’est pas né d’un décret : il est né d’un besoin, et l’Écriture lui a fourni sa mesure.
La postérité du canon 5#
Le canon a eu une seconde vie, inattendue : il a servi d’argument d’ancienneté dans toutes les controverses ultérieures. Au XVIe siècle, les théologiens catholiques l’opposent aux Réformateurs qui contestaient l’obligation du jeûne ; au XIXe, il sert à répondre aux critiques rationalistes qui voyaient dans le Carême une invention médiévale.
Les deux usages sont légitimes dans leur portée exacte : Nicée prouve l’ancienneté du Carême, non son institution divine. La différence importe. Un usage vénérable ne devient pas immuable ; c’est d’ailleurs Nicée elle-même, avec ses canons sur le jeûne du dimanche et sur la prière debout au temps pascal, qui montre que la discipline liturgique relève de l’Église et peut être modifiée par elle.
Sources : Conciliorum Œcumenicorum Decreta (éd. Alberigo), Nicée I, canons 5 et 20 ; Athanase d’Alexandrie, Lettres festales ; Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, V, 22 (précieux catalogue des usages quadragésimaux au Ve siècle).
« Une phrase incidente vaut mieux qu’un décret : personne ne ment en passant. »