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Le Carême en littérature

La littérature n’a pas beaucoup écrit sur le Carême. Elle a beaucoup écrit sur ce qu’il travaille : la conversion, l’ascèse, l’échec spirituel et la grâce.

Il faut distinguer deux corpus. D’un côté, la littérature qui décrit le Carême comme fait social — Rabelais, Molière, les mémorialistes. De l’autre, celle qui en travaille l’objet : la conversion, le combat spirituel, l’échec, la grâce. Le second est infiniment plus riche.

Le Carême comme fait social#

Rabelais, Quart Livre (1552) — l’épisode de Carêmeprenant et des Andouilles est une satire du conflit entre l’observance et l’excès, et l’une des grandes pages comiques de la langue française. Rabelais, moine puis médecin, connaissait le sujet de l’intérieur.

Molière, Tartuffe (1664) — le portrait de l’imposteur dévot qui affiche sa pénitence (« Laurent, serrez ma haire avec ma discipline ») est le contrepoint exact de Matthieu 6. Molière n’attaque pas la pénitence : il attaque son exhibition, ce que l’Évangile fait déjà.

Pascal, Les Provinciales (1656-1657) — la cinquième et la sixième Lettre ironisent sur la casuistique du jeûne : comment un confesseur complaisant peut autoriser presque tout. La polémique est datée ; la mécanique de rationalisation qu’elle décrit ne l’est pas.

Chateaubriand, Génie du christianisme (1802) — la description des offices de la Semaine sainte à Rome participe de la réhabilitation esthétique du catholicisme après la Révolution.

La conversion#

Saint Augustin, Confessions (v. 400) — le premier récit de conversion de la littérature occidentale, et le modèle de tous les autres. Le livre VIII, avec la scène du jardin de Milan et le tolle, lege, reste le texte le plus lu sur le sujet.

Pascal, Le Mystère de Jésus — fragment 919 des Pensées, dialogue entre le Christ et Pascal sur l’agonie de Gethsémani. Deux phrases y sont devenues proverbiales : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là », et « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. »

Joris-Karl Huysmans, En route (1895) — le récit d’une conversion dont un séjour à la Trappe est le centre. Huysmans, ancien naturaliste et esthète décadent, y décrit avec une précision clinique l’ennui, la répulsion physique et la lente reddition. C’est probablement le meilleur roman de Carême de la langue française, et le moins édifiant.

Huysmans décrit dans « En route » le premier jour à la Trappe comme une catastrophe : le froid, la mauvaise nourriture, les offices interminables, et l’envie de fuir. C’est ce qui rend crédible la suite.

Paul Claudel, Chemin de Croix (1911) — quatorze méditations en versets, denses et rudes. Claudel s’était converti en 1886 à Notre-Dame de Paris, pendant les vêpres de Noël ; il a mis quatre ans à revenir aux sacrements.

Le combat spirituel#

Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne (1936) — le récit d’un prêtre malade, pauvre, méprisé, qui échoue en tout et dont la dernière phrase est : « Tout est grâce. » C’est le grand roman de la stérilité apparente, et donc du Carême. La scène de la confrontation avec la comtesse est l’une des plus fortes de la littérature française du XXe siècle.

Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926) et Dialogues des carmélites (1948) — le second, écrit pour le cinéma quelques mois avant sa mort, traite de la peur et du courage : le personnage de Blanche de la Force est une méditation sur la grâce donnée à celui qui ne la mérite pas.

François Mauriac, Le Nœud de vipères (1932) — le journal d’un vieil avare qui prépare sa vengeance et découvre, en écrivant, qu’il cherchait autre chose. Le renversement final est l’un des plus habiles du roman français.

Julien Green, Journal (1926-1998) — soixante-dix ans de notes, où le Carême revient chaque année, avec les mêmes résolutions et les mêmes échecs. Sa valeur tient à cette répétition : c’est le document le plus honnête qui soit sur la durée de la vie spirituelle.

Charles Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910) et Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1912) — de longs poèmes en versets sur l’espérance, « cette petite fille de rien du tout » qui entraîne ses deux grandes sœurs.

Regards étrangers#

ŒuvreAuteurCe qu’elle apporte
Silence (1966)Shūsaku EndōUn jésuite portugais au Japon persécuté. Le grand roman sur le silence de Dieu, sujet du Samedi saint.
Brideshead Revisited (1945)Evelyn WaughLa grâce agissant à contretemps, sur une famille catholique anglaise qui se défait.
La Puissance et la Gloire (1940)Graham GreeneUn prêtre alcoolique et lâche au Mexique anticlérical. Le sacerdoce indépendamment du mérite.
Les Frères Karamazov (1880)Fiodor DostoïevskiLe Grand Inquisiteur : la liberté que le Christ laisse et que les hommes refusent.
Journal d’un écrivainLéon BloyLa pauvreté volontaire poussée jusqu’à l’insupportable. À lire par petites doses.
Gilead (2004)Marilynne RobinsonUn pasteur mourant écrit à son fils. Protestant, et l’un des plus beaux livres spirituels contemporains.

Poésie#

  • John Donne, Holy Sonnets (v. 1610) — « Batter my heart, three-personed God ». La violence du désir de conversion, dans une langue métaphysique.
  • George Herbert, The Temple (1633) — et notamment le poème Lent, qui défend le jeûne avec une modération toute anglicane.
  • Gerard Manley Hopkins, Terrible Sonnets (1885) — écrits pendant une dépression : la nuit spirituelle en langue anglaise.
  • T. S. Eliot, Ash Wednesday (1930) — le poème du Mercredi des Cendres, écrit peu après sa conversion à l’anglicanisme. « Teach us to care and not to care. Teach us to sit still. »
  • Marie Noël, Notes intimes — les doutes d’une poétesse catholique, publiés après sa mort. D’une franchise que peu de textes dévots atteignent.
  • Christian Bobin, Le Très-Bas (1992) — sur François d’Assise. La pauvreté comme forme de la joie.

« Tout est grâce. »

Georges Bernanos, dernière phrase du Journal d’un curé de campagne

Voir aussi notre bibliographie raisonnée pour les ouvrages historiques et théologiques.