L’essentiel · Pratique

Jeûne et abstinence : les règles

Voici, sans approximation, ce que l’Église catholique prescrit réellement en matière de jeûne et d’abstinence. Les règles sont brèves, précises, et beaucoup moins lourdes qu’on ne le croit : l’essentiel du Carême est laissé à la liberté et au discernement de chacun.

Deux mots à ne pas confondre. Le jeûne porte sur la quantité : il limite le nombre et l’ampleur des repas. L’abstinence porte sur la nature de l’aliment : elle interdit la viande. On peut donc être tenu à l’abstinence sans être tenu au jeûne — c’est le cas de tous les vendredis de Carême — et les deux obligations ne concernent pas les mêmes âges.

Les textes qui font loi#

Trois niveaux de normes s’articulent :

  1. La constitution apostolique Paenitemini de Paul VI (17 février 1966), qui a entièrement refondu la discipline pénitentielle de l’Église latine.
  2. Le Code de droit canonique de 1983, canons 1249 à 1253, qui en reprend et en fixe les dispositions.
  3. Les décisions des conférences épiscopales, que le canon 1253 autorise expressément à préciser l’observance et à substituer d’autres formes de pénitence.

Tous les fidèles, chacun à sa manière, sont tenus par la loi divine de faire pénitence… Pour que tous soient unis entre eux par une observance commune de la pénitence, des jours de pénitence sont fixés : durant ces jours, les fidèles s’adonneront de manière spéciale à la prière, exerceront des œuvres de piété et de charité, se renonceront à eux-mêmes en accomplissant plus fidèlement leurs propres obligations et surtout en observant le jeûne et l’abstinence.

Code de droit canonique, canon 1249

L’abstinence : quoi, qui, quand#

Ce qui est interdit. La consommation de viande. Le canon 1251 dit « viande » (carnis) sans autre précision ; l’usage constant de l’Église latine exclut la chair des mammifères et des oiseaux, et n’a jamais compté comme viande le poisson, les fruits de mer, les mollusques, ni — dans la discipline moderne — les œufs, le lait et les produits laitiers. Le bouillon de viande, les graisses animales et les sauces à base de viande relèvent d’une zone grise que la tradition a traitée avec bon sens plutôt qu’avec rigueur.

Qui. « Tous ceux qui ont quatorze ans accomplis » (can. 1252). Il n’y a pas de limite supérieure : l’abstinence oblige jusqu’à la fin de la vie, sauf empêchement.

Quand. Le canon 1251 distingue deux cas :

Canons 1251-1252 du Code de droit canonique (1983).
JoursObligationRemarque
Tous les vendredis de l’annéeAbstinence de viandeSauf si une solennité tombe ce jour-là. Les conférences épiscopales peuvent autoriser une autre forme de pénitence à la place.
Les vendredis de CarêmeAbstinence de viande — sans substitution possibleLa faculté de substitution ne joue pas pendant le Carême.
Mercredi des CendresAbstinence et jeûneL’un des deux seuls jours de jeûne obligatoire.
Vendredi saintAbstinence et jeûneLe second. La tradition invite en outre à prolonger ce jeûne le Samedi saint.

Le jeûne : quoi, qui, quand#

Ce qui est demandé. Ni le Code ni Paenitemini ne fixent de grammes. La norme reçue, formulée par Paenitemini et constamment reprise, est : un seul repas rassasiant dans la journée, auquel il est permis d’ajouter deux collations légères qui, réunies, n’équivalent pas à un second repas. Les boissons non alcoolisées ne rompent pas le jeûne.

Qui. « Tous les majeurs jusqu’à la soixantième année commencée » (can. 1252) : en pratique, de 18 ans à 59 ans révolus. Le jour du soixantième anniversaire, l’obligation cesse.

Quand. Deux jours par an : le Mercredi des Cendres et le Vendredi saint. C’est tout. Il est frappant de constater à quel point cette information surprend : l’immense majorité des catholiques croit devoir davantage, ou croit ne rien devoir du tout.

Qui n’est pas tenu#

Le droit canonique fixe des seuils d’âge ; la théologie morale et la prudence pastorale ajoutent des dispenses de droit naturel, qui n’ont pas besoin d’être demandées. Ne sont pas tenus au jeûne :

  • Les malades, et toute personne pour qui le jeûne serait un risque de santé (diabète, troubles du comportement alimentaire, convalescence, traitement lourd).
  • Les femmes enceintes ou allaitantes.
  • Les personnes accomplissant un travail physique lourd ou dont la sécurité d’autrui dépend de la vigilance (conducteurs, chirurgiens, secouristes en service).
  • Ceux qui ne disposent pas de leur alimentation : hospitalisés, détenus, personnes en institution, invités qu’on ne peut pas offenser sans blesser la charité.
  • Les personnes en situation de précarité alimentaire — pour qui la privation n’est pas un choix.

Le curé de la paroisse, comme le supérieur d’un institut religieux, peut en outre dispenser individuellement pour une juste cause (can. 1245).

Les questions concrètes#

Un dimanche de Carême, dois-je maintenir ma résolution ?

La loi de l’Église n’impose aucun jeûne le dimanche : le dimanche n’est jamais jour de pénitence obligatoire. Pour une résolution personnelle, les deux usages existent et sont également recevables : la suspendre le dimanche (usage romain classique, cohérent avec le caractère pascal du jour), ou la maintenir pour ne pas briser une habitude fragile. Choisissez avant les Cendres, plutôt qu’au dernier moment.

Et les solennités ? Saint Joseph, l’Annonciation…

Les solennités du 19 mars (saint Joseph) et du 25 mars (Annonciation) tombent presque toujours en Carême. Ce sont des jours de fête : on y chante le Gloria, les ornements sont blancs, et l’abstinence du vendredi cède si la solennité tombe un vendredi. Sur le plan des résolutions personnelles, la logique est la même que pour le dimanche.

Le poisson est-il vraiment autorisé ? Le homard aussi ?

Oui, l’abstinence ne porte que sur la viande. L’objection « mais alors on peut manger du homard ! » est ancienne et juste dans sa lettre : elle rate simplement l’esprit. L’abstinence n’est pas une privation gastronomique, c’est un signe commun — un jour où tous les catholiques du monde mangent la même chose, ou plutôt ne mangent pas la même chose. Si vous transformez le vendredi de Carême en festin de fruits de mer, vous avez respecté la lettre et manqué le sens ; personne ne s’y trompera, à commencer par vous.

Les enfants doivent-ils jeûner ?

Non. Avant 14 ans, aucune obligation d’abstinence ; avant 18 ans, aucune obligation de jeûne. Mais le canon 1252 ajoute une phrase remarquable : les pasteurs et les parents doivent veiller à ce que ceux qui ne sont pas tenus soient formés au « sens authentique de la pénitence ». Autrement dit : on n’impose pas le jeûne aux enfants, on leur apprend à donner, à se priver de quelque chose qu’ils aiment, à penser à plus pauvre qu’eux. Parcours enfants →

Que faire si je romps le jeûne par distraction ?

Rien de dramatique. L’obligation n’oblige que dans la mesure où l’on s’en souvient : manger machinalement un biscuit ne constitue pas une transgression volontaire. On reprend le jeûne pour le reste de la journée. Le scrupule est un plus grand ennemi du Carême que la gourmandise.

Puis-je remplacer l’abstinence par autre chose ?

Pour les vendredis hors Carême, en France : oui, la conférence épiscopale l’autorise. Pour les vendredis de Carême : non, sauf dispense personnelle pour cause réelle (santé, dépendance alimentaire vis-à-vis d’un tiers, hospitalité).

Le jeûne du Samedi saint est-il obligatoire ?

Non, il n’est pas obligatoire, mais il est vivement recommandé : la constitution Sacrosanctum concilium (n° 110) invite à prolonger le jeûne du Vendredi saint jusqu’à la Vigile pascale. C’est le jeûne le plus ancien de toute la chrétienté — celui des deux jours où « l’Époux a été enlevé » (Mc 2, 20).

Que se passe-t-il si je ne respecte rien de tout cela ?

La théologie classique tient la transgression délibérée et sans motif d’une loi de jeûne ou d’abstinence pour une faute grave, parce qu’elle touche à un précepte de l’Église. Mais l’insistance de Paenitemini et de tout le magistère récent porte ailleurs : la question pertinente n’est pas « ai-je péché en mangeant du jambon ? » mais « est-ce que je fais pénitence ? ». Le premier souci relève du droit ; le second, de la conversion.

Ce que l’Église demande vraiment#

On peut résumer toute la discipline latine en une page — et c’est précisément le problème. Un lecteur pressé conclura que le Carême catholique se réduit à deux jours de restriction et six vendredis sans viande, ce qui est en effet très peu.

Mais lisez le canon 1249 en entier : il ouvre par « tous les fidèles sont tenus par la loi divine de faire pénitence », et ne parle des jours fixés qu’ensuite, comme d’une expression commune d’une obligation plus vaste. Le minimum canonique n’est pas la mesure du Carême : c’est son signe visible, ce que l’Église exige pour que la pénitence reste un acte d’Église et non une affaire privée.

Ce que l’Église demande vraiment, c’est que chacun détermine devant Dieu, selon son état, sa santé, ses charges et ses attaches réelles, une pénitence qui coûte. Et cela, aucun canon ne peut l’écrire à votre place.

« Le minimum n’est pas le programme. C’est le seuil au-dessous duquel la pénitence cesse d’être visible. »

Sources : Paul VI, constitution apostolique Paenitemini, 17 février 1966 ; Code de droit canonique, canons 919, 1245, 1249-1253 ; concile Vatican II, Sacrosanctum concilium, n° 109-110 ; Catéchisme de l’Église catholique, n° 1434-1439 et 2043. Consultez toujours les précisions de votre conférence épiscopale et de votre diocèse.