Liturgie · Le premier jour

Le Mercredi des Cendres

C’est le jour le plus fréquenté du Carême, souvent plus qu’un dimanche ordinaire. Des gens qui ne viennent jamais viennent recevoir de la cendre. Ce fait mérite d’être compris avant d’être expliqué.

Le Mercredi des Cendres n’est pas un jour d’obligation. Aucun canon n’impose d’aller à la messe ce jour-là. Et pourtant, dans presque tous les diocèses du monde, les églises sont pleines — davantage que le premier dimanche de l’Avent, davantage que bien des solennités. Ce paradoxe est le point d’entrée le plus honnête pour parler de ce jour : les gens viennent chercher quelque chose que la parole seule ne leur donne pas.

D’où vient le rite#

Trois couches se sont superposées.

Première couche : le geste biblique. Se couvrir de cendres est, dans tout le Proche-Orient ancien, le langage du deuil et du repentir. Job : « Je me repens dans la poussière et la cendre » (42, 6). Le roi de Ninive quitte son manteau, se couvre d’un sac et s’assied sur la cendre (Jon 3, 6). Judith, Mardochée, Daniel font de même. Le geste dit : je ne suis rien, et je le reconnais publiquement.

Deuxième couche : la pénitence publique. Du IIIe au VIIe siècle, un chrétien coupable d’une faute grave et notoire était inscrit dans l’ordre des pénitents au début du Carême. On lui imposait le cilice et les cendres, on l’expulsait rituellement de l’église — le rite s’appelait expulsio —, et il ne rentrait qu’au Jeudi saint, réconcilié. Ce n’était pas une humiliation gratuite : c’était une pédagogie de la réintégration.

Troisième couche : la démocratisation. Quand la pénitence tarifée, importée par les moines irlandais, remplace la pénitence publique, le rite d’ouverture survit — et les fidèles ordinaires demandent à le recevoir. En 1091, le concile de Bénévent, sous Urbain II, recommande l’imposition des cendres à tous, clercs et laïcs. Ce qui était le châtiment de quelques-uns devient le signe de tous.

Le Mercredi des Cendres est le jour où l’Église cesse de distinguer les grands pécheurs des autres.

D’où viennent les cendres#

La règle est constante : les cendres proviennent des rameaux bénis le dimanche des Rameaux de l’année précédente, brûlés puis tamisés. Beaucoup de paroisses organisent ce brûlage quelques jours avant, parfois publiquement — c’est un geste catéchétique remarquable.

Le symbolisme est d’une précision redoutable. Ces branches ont été agitées par une foule qui criait « Hosanna » ; la même foule a crié « Crucifie-le » cinq jours plus tard. Un an après, la palme de la ferveur est une poignée de poussière que l’on répand sur le front de ceux qui l’agitaient. Le message n’est pas « tu es mortel » mais : ton enthousiasme d’hier est cette cendre ; recommence sur d’autres bases.

Les deux formules#

Les deux sont également légitimes. Beaucoup de célébrants alternent d’une personne à l’autre — les deux moitiés de la vérité passent alors dans la même file.
FormuleSourceCe qu’elle dit
« Souviens-toi que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière. »
Memento, homo, quia pulvis es…
Genèse 3, 19La formule ancienne : la condition mortelle. Elle regarde vers l’origine et la fin.
« Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »Marc 1, 15Ajoutée au Missel de 1970 : l’appel. Elle regarde vers l’avenir et suppose une réponse.

Le déroulement de la célébration#

  1. Chant d’ouverture — souvent l’antienne Misereris omnium (Sagesse 11) : « Tu as pitié de tous, Seigneur, et tu ne détestes rien de ce que tu as fait. » Le Carême s’ouvre sur la miséricorde, non sur la menace.
  2. Pas d’acte pénitentiel. On passe directement à la collecte : l’imposition des cendres tiendra lieu de rite pénitentiel.
  3. Liturgie de la Parole : Joël 2 (« déchirez vos cœurs et non vos vêtements »), le psaume 50 Miserere, 2 Corinthiens 5 (« laissez-vous réconcilier avec Dieu »), et Matthieu 6 sur les trois œuvres.
  4. Homélie, puis bénédiction et imposition des cendres, en silence ou pendant un chant.
  5. Prière universelle, puis liturgie eucharistique ordinaire.
  6. Prière sur le peuple à la fin — restaurée pour tous les jours du Carême dans le Missel de 2002.

Le jeûne du jour#

Le Mercredi des Cendres est l’un des deux seuls jours de jeûne obligatoire de l’année, avec le Vendredi saint. Le jeûne — un seul repas rassasiant, deux collations légères — oblige de 18 à 59 ans révolus. L’abstinence de viande oblige à partir de 14 ans. Le détail des règles →

Questions pratiques#

Peut-on recevoir les cendres sans être baptisé ? Oui. Les cendres sont un sacramental, non un sacrement ; elles ne confèrent pas la grâce mais y disposent. Aucun ministre ne demande son certificat de baptême à celui qui s’avance. Pour un catéchumène, pour un chercheur, pour quelqu’un qui revient après vingt ans, le geste peut être un commencement.

Peut-on recevoir les cendres sans aller à la messe ? Oui : l’imposition peut avoir lieu au cours d’une célébration de la Parole, ce que font beaucoup d’aumôneries, d’écoles et d’hôpitaux.

Faut-il garder les cendres toute la journée ? Rien ne l’impose. Certains les gardent ; d’autres les effacent en sortant, ce qui est parfaitement cohérent avec l’Évangile du jour. Ce n’est pas une question de fidélité mais de discernement personnel.

Que faire des cendres tombées ? Étant bénies, elles ne doivent pas être jetées avec les ordures : on les enfouit en terre ou on les met à la piscine sacrée. Les cendres restantes après la célébration reçoivent le même traitement.

Un enfant peut-il recevoir les cendres ? Oui, à tout âge. C’est même l’une des plus fortes catéchèses possibles : un enfant se souvient toute sa vie qu’on lui a dit, un jour, qu’il était poussière. Parcours enfants →

Le pape à Sainte-Sabine#

La station romaine du jour est Sainte-Sabine, basilique du Ve siècle sur l’Aventin. Le pape s’y rend traditionnellement en procession depuis Saint-Anselme, avec les cardinaux et les moines bénédictins et dominicains, en chantant les litanies des saints. La cérémonie, d’une grande sobriété, a lieu chaque année ; elle est retransmise et vaut le coup d’œil pour qui veut voir à quoi ressemble une liturgie stationale intacte. Les stations romaines →

« Souviens-toi que tu es poussière. » — La seule phrase que l’Église adresse chaque année, individuellement, à chaque personne présente.

Sources : Missel romain, Mercredi des Cendres ; Cérémonial des évêques, n° 253 ; concile de Bénévent (1091) ; Congrégation pour le culte divin, note du 12 janvier 2021 sur l’imposition des cendres ; Code de droit canonique, can. 1251-1252.