Histoire · IV<sup>e</sup>–VII<sup>e</sup> siècle
Le Carême des Pères
Les Pères n’ont pas écrit de traité du Carême : ils ont prêché, chaque année, devant des assemblées réelles. Il en reste des centaines de sermons, et une doctrine remarquablement homogène d’un bout à l’autre de la Méditerranée.
On peut lire la prédication patristique du Carême comme une longue variation sur un thème unique : le jeûne ne vaut que par ce qu’il produit. Les formulations sont d’une constance qui frappe, chez des auteurs qui ne se sont jamais lus, séparés par des milliers de kilomètres et parfois deux siècles.
Basile de Césarée : le jeûne est ancien comme le monde#
Basile (v. 330-379) a laissé deux Homélies sur le jeûne qui ouvrent la série. Son argument le plus original est archéologique : le premier commandement donné à l’homme au paradis — « tu ne mangeras pas de l’arbre » — était une loi de jeûne. Le jeûne est donc antérieur à la Loi, antérieur au péché ; c’est la désobéissance alimentaire qui a fait entrer la mort.
Parce que nous n’avons pas jeûné, nous avons été chassés du paradis : jeûnons donc, pour y rentrer.
Saint Basile, Homélie I sur le jeûne
Basile insiste aussi sur la dimension sociale : le jeûne rend les villes paisibles, fait taire les procès, arrête les querelles. Et il ironise sur ceux qui jeûnent de viande et dévorent leur prochain : « Tu ne manges pas de viande, mais tu dévores ton frère. »
Jean Chrysostome : le jeûne se prouve par les œuvres#
Chrysostome (v. 349-407), à Antioche puis à Constantinople, est le plus véhément. Sa formule la plus reprise :
Tu jeûnes ? Prouve-le-moi par tes œuvres. — Lesquelles ? Si tu vois un pauvre, aie pitié de lui. Si tu vois un ennemi, réconcilie-toi. Si tu vois un ami comblé, ne l’envie pas. Que non seulement la bouche jeûne, mais aussi les yeux, les oreilles, les pieds, les mains et tous les membres de notre corps.
Saint Jean Chrysostome, Homélie III sur les statuesC’est chez lui qu’apparaît la thématique du « jeûne de tous les sens », qui traversera toute la spiritualité chrétienne : jeûne des yeux (ne pas regarder ce qui excite), des oreilles (ne pas écouter la calomnie), de la langue (ne pas médire). Elle est d’une actualité évidente à l’âge des écrans. Le jeûne numérique →
Ambroise et Augustin : le Carême de l’Occident#
Ambroise (v. 340-397) donne au Carême latin son accent baptismal : ses catéchèses expliquent le bain, l’onction, le vêtement blanc. Il insiste aussi sur le rapport entre jeûne et prière : « Le jeûne est le repos de l’âme, la nourriture de l’esprit. »
Augustin (354-430) a prêché des dizaines de sermons de Carême. Trois motifs y reviennent :
- Le jeûne comme charité déplacée : « Que ton jeûne soit le repas du pauvre » ; ce que tu ne manges pas doit changer de table.
- Le pardon comme condition : dans le Sermon 210, il lie le Carême au Notre Père — inutile de jeûner si l’on refuse de pardonner.
- L’humilité du pénitent : contre les orgueilleux du jeûne, il rappelle que le publicain repart justifié.
Léon le Grand : la synthèse romaine#
Léon Ier (pape de 440 à 461) a laissé douze sermons sur le Carême (n° 39 à 50), qui forment le corpus le plus systématique de l’Antiquité latine sur le sujet. Ils fixeront la doctrine occidentale pour mille cinq cents ans, et l’Office des lectures en fait encore lire des extraits chaque année.
Les axes de Léon :
- Le Carême est une intensification, non une exception. « Ce que chacun doit toujours faire, il faut maintenant le faire avec plus de soin. »
- Le Carême est une guerre. Léon emploie systématiquement le vocabulaire militaire : le chrétien est un soldat, le Carême une campagne, le diable un adversaire réel.
- Le jeûne est ordonné à l’aumône. « Ce que nous retranchons à notre table, faisons-en la nourriture des pauvres. »
- Le Carême est ecclésial. Il insiste sur le fait que tous jeûnent ensemble : le riche et le pauvre, le clerc et le laïc.
Les notices détaillées des Pères →
Pierre Chrysologue : la formule des trois#
Évêque de Ravenne au Ve siècle, Pierre Chrysologue a donné au triptyque du Carême sa formulation canonique dans le Sermon 43, encore lu au Bréviaire : « Ce que la prière demande, le jeûne l’obtient, la miséricorde le reçoit. Prière, miséricorde, jeûne : ces trois choses n’en font qu’une. » Le triptyque →
Éphrem le Syrien et l’Orient#
La tradition syriaque, avec Éphrem (v. 306-373), apporte un ton différent : plus poétique, plus symbolique, organisé autour de la typologie. Ses hymnes sur le jeûne relient le Christ au désert à Adam au paradis et à Moïse au Sinaï dans un seul tissu d’images.
La prière de saint Éphrem — « Seigneur et Maître de ma vie, éloigne de moi l’esprit de paresse, de découragement, de domination et de vain bavardage… » — est récitée avec prostrations à chaque office du Grand Carême byzantin. C’est probablement le texte le plus prié au monde pendant le Carême. Le Carême en Orient →
Ce que les Pères ne disent jamais#
L’argument du silence est ici instructif. Dans tout ce corpus, on ne trouve pratiquement pas :
- De comptabilité des mérites — le jeûne n’achète rien.
- De valorisation de la souffrance pour elle-même.
- D’injonction à la tristesse : le mot joie revient constamment.
- De détails alimentaires précis : les Pères parlent peu de ce qu’il faut manger, beaucoup de ce qu’il faut donner.
Ces quatre absences dessinent en creux un Carême patristique très différent de l’image qu’on s’en fait : exigeant, social, joyeux, et remarquablement indifférent aux menus.
« Tu ne manges pas de viande, mais tu dévores ton frère. »
Saint Basile de Césarée