Histoire · I<sup>er</sup>–III<sup>e</sup> siècle

Aux origines : le jeûne pascal

Il n’y a pas de Carême dans le Nouveau Testament, ni chez les Pères apostoliques. Il y a autre chose, et c’est de cet autre chose que tout est sorti : un jeûne bref, violent, immédiatement lié à la mort du Christ.

Une question doit être posée d’emblée : pourquoi les premiers chrétiens jeûnaient-ils ? Ils venaient d’un judaïsme où le jeûne était codifié — le Yom Kippour, les jeûnes commémoratifs, les jeûnes volontaires des pharisiens deux fois la semaine. Or les Évangiles rapportent que les disciples de Jésus ne jeûnaient pas, et que cela faisait scandale.

La parole fondatrice#

Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient. On vient dire à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » Jésus leur dit : « Les invités de la noce peuvent-ils jeûner pendant que l’Époux est avec eux ? … Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé : alors ils jeûneront, en ce jour-là. »

Marc 2, 18-20

Cette parole est la matrice de tout jeûne chrétien. Elle en fixe le sens (l’absence de l’Époux), le moment (les jours où il est enlevé, c’est-à-dire le Vendredi et le Samedi saints) et la limite (on ne jeûne pas quand il est là — d’où l’absence de jeûne le dimanche, jour de la Résurrection). Tout le reste, y compris les quarante jours, en dérivera.

Le jeûne des deux jours#

Le plus ancien jeûne chrétien attesté est donc le jeûne pascal : on ne mange pas pendant les heures où le Christ est au tombeau. Sa durée varie selon les Églises, entre un et deux jours pleins.

La Tradition apostolique, texte attribué à Hippolyte de Rome et daté du début du IIIe siècle, prescrit aux catéchumènes de jeûner le vendredi et de veiller la nuit du samedi au dimanche. La Didascalie des Apôtres, syrienne, milieu du IIIe siècle, décrit un jeûne du lundi au samedi de la Semaine sainte, avec une abstinence totale — ni pain ni eau — les vendredi et samedi. À Alexandrie, Denys atteste au IIIe siècle des usages variés : certains jeûnent six jours, d’autres deux, d’autres un seul.

Les jeûnes hebdomadaires : mercredi et vendredi#

Parallèlement au jeûne pascal, une seconde pratique se met en place très tôt : le jeûne bihebdomadaire. La Didachè, texte d’instruction chrétienne probablement écrit vers 100, contient une prescription d’une franchise savoureuse :

Que vos jeûnes ne soient pas ceux des hypocrites : ils jeûnent le lundi et le jeudi ; vous, jeûnez le mercredi et le vendredi.

Didachè, VIII, 1

La motivation affichée est la démarcation d’avec le judaïsme pharisien ; le motif profond est vite christianisé : le mercredi rappelle la trahison de Judas, le vendredi la crucifixion. Ces deux jours porteront le nom de statio — terme militaire désignant la garde montée — et resteront jours de jeûne dans une grande partie de la chrétienté pendant des siècles. Ils expliquent, entre autres, que le Carême romain commence un mercredi.

Tertullien, ou la première polémique#

Vers 210, Tertullien, devenu montaniste, écrit un traité De ieiunio (« Sur le jeûne ») contre les catholiques, qu’il accuse de mollesse. Le texte est précieux à double titre : il nous renseigne sur la pratique commune, et il montre que le débat sur la rigueur du jeûne est aussi vieux que le jeûne lui-même.

Ce que Tertullien reproche aux catholiques : de n’observer strictement que les deux jours du jeûne pascal, de tenir les autres jeûnes pour facultatifs, de ne pas pratiquer la xerophagia (l’alimentation sèche : pas de viande, pas de sauce, pas de vin, pas de fruits juteux). Ce que le grand Église répond, en substance : le jeûne doit rester libre, sauf pour la Pâque.

Ce qui n’existe pas encore#

Il faut être précis sur ce que ces trois premiers siècles ne connaissent pas :

ÉlémentAttesté avant 300 ?
Un jeûne pascal de un à deux joursOui, universellement
Le jeûne du mercredi et du vendrediOui, dès la Didachè
Une préparation catéchuménale au baptêmeOui, avec jeûne des candidats et de la communauté
Une période de quarante joursNon — aucune source sûre
Le Mercredi des CendresNon — VIe-VIIe siècle
L’imposition des cendres à tous les fidèlesNon — XIe siècle
Les six dimanches exclus du jeûneLe principe oui, la structure non

Autrement dit : tous les matériaux du Carême sont là avant 300, mais l’édifice n’est pas construit. Il le sera en une génération, au IVe siècle, sous la pression d’un fait nouveau : la liberté de l’Église et l’afflux de candidats au baptême. La suite →

Une remarque sur les sources#

L’histoire des origines du Carême a longtemps été écrite à l’envers : on partait de la discipline en vigueur et l’on cherchait ses « origines apostoliques ». Saint Léon le Grand lui-même affirme au Ve siècle que le Carême a été institué par les Apôtres — affirmation d’autorité, non de recherche.

Les travaux critiques du XXe siècle, notamment ceux d’Antoine Chavasse et de Thomas Talley, ont établi un tableau différent : une convergence de pratiques distinctes (jeûne pascal, catéchuménat, jeûne des Quatre-Temps, jeûne post-épiphanique en Égypte) qui fusionnent au IVe siècle. Cela n’enlève rien à l’autorité du Carême : cela déplace seulement son fondement, du décret vers la vie.

Sources : Didachè, VIII ; Tertullien, De ieiunio adversus psychicos ; Traditio apostolica, 20-21 ; Didascalia apostolorum, V ; Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 24 et VI, 41. Travaux : Thomas J. Talley, Les origines de l’année liturgique ; Antoine Chavasse, études sur le sacramentaire gélasien. Voir notre bibliographie raisonnée.

« Au commencement, on ne jeûnait pas quarante jours : on jeûnait parce que l’Époux avait été enlevé. »