Histoire · XI<sup>e</sup>–XV<sup>e</sup> siècle

Le Carême médiéval

Contrairement à l’intuition, le Carême le plus dur de l’histoire n’est pas celui des Pères : c’est celui du XIIIe siècle. Et l’allègement n’a pas commencé au XXe siècle : il a commencé, très concrètement, avec une histoire de beurre.

Le Carême médiéval organise la vie de sociétés entières pendant six semaines : l’alimentation, le commerce, les tribunaux, le mariage, la guerre, le théâtre. Comprendre ce qu’il exigeait permet de mesurer à quel point la discipline actuelle est légère — et pourquoi elle a dû être allégée.

La règle du repas unique#

Le principe médiéval est simple et redoutable : un seul repas par jour, pris après l’office de none, c’est-à-dire vers quinze heures. Au fil des siècles, l’heure a glissé — c’est l’un des plus beaux exemples d’érosion douce d’une règle :

L’anglais « noon » (midi) vient de « nona hora », la neuvième heure : le mot a suivi le déplacement de l’office, et donc du repas de Carême.
ÉpoqueHeure du repasComment on y est arrivé
Antiquité tardiveAprès vêpres (le soir)Le jeûne couvre toute la journée
VIIIe–IXe s.Après none (15 h)On avance l’office de none
XIIe–XIIIe s.Vers midiOn célèbre none le matin — d’où le mot anglais noon
XIVe s.Midi, plus une collation le soirConcession d’abord monastique, puis générale
XVIIIe s.Repas de midi, collation du soir, et un peu le matinLe « déjeuner » apparaît
1966Un repas rassasiant, deux collations légèresPaenitemini fixe la norme actuelle

Ce qui était interdit#

L’interdiction ne portait pas seulement sur la viande. Le Carême médiéval excluait tout ce qui provient des animaux à sang chaud :

  • La viande de tout quadrupède et de toute volaille.
  • Les œufs — d’où l’accumulation des œufs pendant six semaines, et la coutume de les décorer et de les offrir à Pâques. L’œuf de Pâques est un sous-produit direct de l’interdit quadragésimal.
  • Les laitages : lait, beurre, fromage, crème.
  • Souvent le vin, dans les usages monastiques stricts.

Restaient : le pain, les légumes, les légumineuses, l’huile, le poisson. D’où une cuisine de Carême entière, dont beaucoup de plats régionaux français gardent la trace. La cuisine de Carême →

Les tours de beurre#

L’interdiction des laitages posait un problème géographique majeur. Dans les pays méditerranéens, on cuisine à l’huile d’olive : l’interdit du beurre est indolore. Dans le Nord, on cuisine au beurre et le lard remplace l’huile : le Carême devient une privation d’un autre ordre.

D’où la pratique des dispenses, accordées par les évêques ou par Rome, moyennant une aumône affectée à une œuvre pieuse. En Normandie, la tradition veut que la fameuse tour de Beurre de la cathédrale de Rouen, édifiée à partir de 1485, ait été financée par ces dispenses. Des tours de beurre sont également mentionnées à Bourges. L’histoire est en partie légendaire dans le détail, mais le mécanisme est parfaitement documenté : les dispenses alimentaires ont bel et bien financé des ouvrages.

Une règle trop lourde pour être tenue engendre toujours un marché des exceptions. C’est vrai des impôts, c’est vrai des jeûnes.

L’économie du Carême#

Six semaines de consommation obligatoire de poisson par toute l’Europe latine ont eu des effets économiques considérables :

  • Le hareng salé et fumé devient une denrée stratégique. La Hanse bâtit une partie de sa fortune sur ce commerce. La « journée des harengs », bataille de 1429 pendant le siège d’Orléans, doit son nom à un convoi de tonneaux de harengs destiné au Carême de l’armée anglaise.
  • La morue séchée — le stockfish — nourrit l’Europe intérieure. La pêche à Terre-Neuve, dès le XVIe siècle, est en partie une pêche de Carême.
  • Les viviers et étangs monastiques se multiplient : carpes, brochets, tanches. Une grande partie du paysage d’étangs de la Dombes, de la Brenne ou de Sologne est un héritage quadragésimal.
  • Les bouchers ferment ; les poissonniers prospèrent. Les statuts corporatifs médiévaux règlent minutieusement ces six semaines.

Le Carême social : silences et interdits#

Le Carême ne réglait pas que les assiettes. Dans une grande partie de la chrétienté :

  • Les mariages n’étaient pas célébrés — d’où le pic de mariages juste avant le Carême, à Mardi gras, et juste après Pâques.
  • Les relations conjugales étaient déconseillées, avec une insistance variable selon les pénitentiels.
  • Les tribunaux suspendaient certaines procédures ; la trêve de Dieu interdisait les combats.
  • Les spectacles cessaient — ce qui explique la concentration du théâtre profane au carnaval, et l’essor parallèle des mystères de la Passion, joués pendant le Carême.

Le Carême était donc un fait social total : il ordonnait le temps de sociétés entières. Sa disparition comme structure collective, au XXe siècle, est un événement d’histoire culturelle bien plus vaste qu’un changement de discipline ecclésiastique.

Les critiques venaient de l’intérieur#

Il serait faux de croire que cette rigueur faisait l’unanimité. Les critiques abondent au Moyen Âge même :

  • Contre l’hypocrisie alimentaire : on multiplie les plats de poisson somptueux, on invente des « imitations » de viande, on classe le castor et la barnache parmi les poissons pour cause de vie aquatique.
  • Contre le commerce des dispenses, dénoncé bien avant Luther par les conciles réformateurs du XVe siècle.
  • Contre l’oubli de la charité : les prédicateurs mendiants ne cessent de rappeler que le jeûne sans aumône est vain.

Ces critiques internes prépareront la crise du XVIe siècle, où le jeûne deviendra l’un des points de rupture entre catholiques et réformés. Trente et la Contre-Réforme →

« Le Moyen Âge n’a pas manqué de rigueur. Il a manqué, souvent, de proportion. »