Liturgie · Structure

Les dimanches de Carême

Six dimanches, une architecture. Les deux premiers sont identiques chaque année ; les trois suivants varient ; le dernier fait entrer dans la Passion. Rien n’y est laissé au hasard.

Les dimanches de Carême ne sont pas six exemplaires du même jour. Ils forment une progression dramatique, et l’on peut la résumer en une phrase : on entre au désert, on voit la lumière, on est lavé, éclairé, ressuscité, puis on monte à Jérusalem.

Une règle absolue#

Le dimanche prime sur tout. Aucune fête, aucune mémoire, aucune solennité ordinaire ne peut remplacer un dimanche de Carême — même l’Annonciation ou saint Joseph, s’ils tombent un dimanche de Carême, sont reportés au lundi. C’est un privilège que les dimanches de Carême partagent avec ceux de l’Avent et du temps pascal, et il dit leur importance : ces six dimanches forment un tout qu’on ne peut pas interrompre.

Autre règle : on ne jeûne jamais le dimanche. Chaque dimanche est une petite Pâque. C’est pourquoi le Carême compte quarante-six jours de calendrier et quarante jours de jeûne.

Les deux points fixes#

Premier dimanche : les tentations#

Quelle que soit l’année, on lit le récit des tentations au désert — Matthieu, Marc ou Luc. C’est la porte d’entrée obligée. Les trois tentations (le pain, le pouvoir, le prodige) sont exactement les trois manières de sortir du désert avant l’heure : assouvir, dominer, se faire admirer. Et les trois réponses du Christ sont trois citations du Deutéronome, le livre des quarante années au désert : le Christ refait, seul et victorieusement, ce qu’Israël avait manqué.

Chez Marc, tout tient en deux versets, d’une sobriété saisissante : « Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient. » Chez Luc, la dernière tentation est au Temple, et le diable « s’éloigna jusqu’au temps fixé » — il reviendra au jardin des Oliviers.

Deuxième dimanche : la Transfiguration#

Le contraste est brutal et voulu : après le désert, la montagne ; après la faim, la gloire. La liturgie ne demande à personne d’affronter quarante jours sans lui montrer d’abord où cela mène.

Chez Luc seul, Moïse et Élie s’entretiennent avec Jésus de « son départ » — en grec, exodos — qu’il allait accomplir à Jérusalem. Le mot est un programme : la Passion est un nouvel Exode.

On montre la lumière avant la nuit, pour que la nuit soit tenable.

Les trois dimanches centraux#

C’est là que les trois années divergent — et la logique de chacune est différente.

Année AAnnée BAnnée C
3e dimancheLa Samaritaine (Jn 4)
L’eau vive
Les vendeurs du Temple (Jn 2)
Purifier la maison
Le figuier stérile (Lc 13)
Un délai supplémentaire
4e dimancheL’aveugle-né (Jn 9)
L’illumination
Nicodème (Jn 3)
« Dieu a tant aimé le monde »
Le fils prodigue (Lc 15)
Le père qui court
5e dimancheLazare (Jn 11)
« Déliez-le »
Le grain de blé (Jn 12)
Si le grain ne meurt
La femme adultère (Jn 8)
« Je ne te condamne pas »

L’année A est la plus ancienne et la plus structurée : c’est la série baptismale romaine, eau-lumière-vie, associée aux trois scrutins des catéchumènes. Le Missel autorise expressément à lire ces évangiles les années B et C lorsqu’une communauté a des catéchumènes — et beaucoup de paroisses le font. Les scrutins →

L’année B suit une ligne christologique : le Temple (le corps du Christ), le serpent élevé (la croix), le grain de blé (la mort féconde). Trois manières de dire la même chose.

L’année C est la série de la miséricorde : le figuier qu’on laisse encore une année, le fils prodigue, la femme adultère. C’est le Carême le plus consolant du cycle, et le quatrième dimanche y fait lire la plus belle page du Nouveau Testament, le jour même où l’on est en rose.

Les Rameaux : deux liturgies en une#

Le sixième dimanche porte un nom double : dimanche des Rameaux et de la Passion. La célébration est en deux temps, et la rupture entre les deux est le cœur du jour :

  1. La procession : bénédiction des rameaux, évangile de l’entrée à Jérusalem, procession en chantant l’Hosanna. Ornements rouges. L’assemblée joue le rôle de la foule.
  2. La messe : le troisième chant du Serviteur (Isaïe 50), l’hymne aux Philippiens (« il s’est anéanti »), puis la lecture intégrale de la Passion selon Matthieu, Marc ou Luc.

La même assemblée qui criait « Hosanna » une demi-heure plus tôt crie « Crucifie-le » dans la lecture dialoguée. Ce n’est pas une mise en scène : c’est une catéchèse sur nous-mêmes, et c’est probablement le moment le plus dérangeant de toute l’année liturgique.

Les antiennes qui donnent leur nom aux dimanches#

Ces noms, encore employés dans les pays germaniques, permettaient de désigner les dimanches avant que les numéros ne se généralisent.
DimancheAntienne d’ouvertureSens
1erInvocabit me« Il m’appellera, et je lui répondrai » (Ps 90)
2eReminiscere« Souviens-toi de ta tendresse, Seigneur » (Ps 24)
3eOculi« Mes yeux sont toujours tournés vers le Seigneur » (Ps 24)
4eLætare« Réjouis-toi, Jérusalem » (Is 66)
5eIudica me« Rends-moi justice, ô Dieu » (Ps 42)
6eHosanna filio David« Hosanna au fils de David » (Mt 21)

« Six dimanches : le désert, la montagne, l’eau, la lumière, la vie, la croix. »