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Le Carême dans l’art
Le Carême a produit peu d’images de lui-même — c’est un temps de soustraction. Mais il a inspiré, indirectement, quelques-unes des œuvres les plus puissantes de l’art occidental.
Il faut poser d’emblée une difficulté : le Carême est un temps qui retire. On voile les images, on ôte les fleurs, on tait l’Alleluia. Un temps de soustraction ne se peint pas facilement. Ce que l’art a représenté, ce sont ses objets — la tentation, le jeûne, la pénitence, la Passion — et ses bornes, le carnaval et Pâques.
Le combat des deux temps#
Le Combat de Carnaval et de Carême#
Le tableau le plus célèbre sur le sujet, et l’un des plus denses de la peinture occidentale. Sur une place de ville, un gros homme à cheval sur un tonneau, broche garnie en main, affronte une maigre figure en procession, armée d’une pelle à pain garnie de deux harengs.
Mais l’essentiel n’est pas au centre. À gauche, l’auberge, les jeux, le théâtre, la danse ; à droite, l’église, l’aumône, les infirmes, les œuvres de miséricorde. Entre les deux, une foule considérable qui vaque, ne choisit pas, et ne regarde pas le combat.
Bruegel ne prêche pas : il montre une société à un moment de bascule, la sienne — les Pays-Bas de 1559, entre catholicisme et Réforme. Le tableau se lit pendant des heures : on y a dénombré plus de deux cents personnages.
La tentation au désert#
Les Tentations de saint Antoine#
Bosch ne peint pas la tentation du Christ mais celle d’un moine — ce qui revient au même pour un spectateur du XVIe siècle : Antoine est le père du monachisme, le premier à être parti au désert.
L’intérêt du triptyque pour le Carême est dans son diagnostic : la tentation n’y est presque jamais séduisante. Elle est grotesque, hybride, encombrante, absurde — des créatures composites, des objets domestiques devenus monstres. C’est une intuition psychologique juste : ce qui nous retient est rarement noble ; c’est souvent ridicule et cela nous tient quand même.
Le Christ au désert#
Une pierre, un horizon, un homme assis, les mains jointes, le regard vide. Pas de démon, pas de miracle, pas d’auréole. Kramskoï a travaillé cinq ans à ce tableau et disait vouloir peindre non pas le Christ, mais « l’homme devant un choix ».
C’est probablement la représentation la plus juste du Carême dans toute la peinture : rien ne se passe, il fait froid, et c’est là que tout se décide.
La Passion#
Le retable d’Issenheim#
La crucifixion la plus violente de l’histoire de l’art. Le corps est vert, couvert de plaies, les doigts sont tordus, la croix ploie sous le poids. Rien n’est idéalisé.
La raison est connue : le retable était destiné à l’hôpital des Antonins d’Issenheim, où l’on soignait le « mal des ardents » — l’ergotisme, qui provoquait des gangrènes atroces. Les malades voyaient un Dieu dont le corps ressemblait au leur.
C’est la fonction théologique de l’image, et elle est intacte : ce que le Vendredi saint affirme, c’est que ce visage-là est celui de Dieu. Le retable comporte par ailleurs des volets qui s’ouvrent sur une Résurrection éblouissante : le dispositif entier est un Triduum.
La Flagellation du Christ#
Caravage éclaire le corps et laisse les bourreaux dans l’ombre. Le procédé n’est pas décoratif : il retire au spectateur toute possibilité de se placer du côté des juges. On ne voit pas leurs visages ; on ne peut donc pas les condamner. Il ne reste que le corps.
Le Christ mort#
Peinture janséniste, austère jusqu’au dénuement : un corps allongé sur une dalle, un linceul, rien d’autre. Aucun personnage, aucune consolation, aucune anticipation de la Résurrection.
C’est l’image du Samedi saint, jour où il ne se passe rien — et il en existe très peu, parce que ce jour est presque impeignable.
La pénitence et le retour#
Le Retour du fils prodigue#
L’une des dernières œuvres de Rembrandt, peinte après la ruine, la mort de sa femme et celle de son fils. Le fils est agenouillé, crâne rasé, un pied déchaussé, la sandale usée ; le père le tient, les yeux presque fermés.
Le détail que tout le monde remarque un jour : les deux mains du père sont différentes. L’une est large et forte, l’autre fine et longue — une main d’homme et une main de femme. Rembrandt a peint la paternité et la maternité de Dieu dans le même geste.
À droite, dans l’ombre, se tient le fils aîné, debout, les mains jointes, immobile. Il n’est pas entré.
Saint François en méditation#
Un homme agenouillé, une bure, un crâne entre les mains, un fond noir. Zurbarán a peint plusieurs versions de ce sujet pour les couvents espagnols : ce sont des images de Carême au sens le plus strict, destinées à être regardées longtemps, dans le silence d’une cellule.
La sobriété du traitement — une seule figure, une seule source de lumière, aucun décor — est elle-même une théologie du dépouillement.
Marie-Madeleine pénitente#
Une femme, une bougie, un miroir, un crâne. La Tour peint la durée : rien ne bouge, la flamme est immobile, on ne sait pas depuis combien de temps elle est là.
Le miroir ne renvoie pas son visage mais la flamme : elle ne se regarde plus. C’est probablement la meilleure définition picturale de la conversion — cesser d’être son propre spectacle.
Le XXᵉ siècle#
Miserere#
Cinquante-huit planches gravées pendant trente ans, entre les deux guerres. Rouault, formé chez un maître verrier, y traite la Passion, la guerre, la misère, la prostitution, le Christ des faubourgs — le tout dans un trait noir et épais qui évoque le plomb des vitraux.
Les titres sont eux-mêmes des textes : « Il serait si doux d’aimer », « Nous sommes fous », « Le juste, comme le bois de santal, parfume la hache qui le frappe ». C’est l’œuvre de Carême majeure du XXe siècle.
Les Chemins de croix contemporains#
Le chemin de croix a été l’un des rares programmes d’art sacré à survivre au XXe siècle, et il a attiré des artistes majeurs : Henri Matisse à la chapelle de Vence (1951), dessin au trait sur céramique blanche ; Alfred Manessier ; Barnett Newman avec ses quatorze Stations of the Cross abstraites (1958-1966), noir et blanc, sans aucune figure.
Ce dernier cas pose une question intéressante : un chemin de croix sans image peut-il être un chemin de croix ? Newman répondait que la question du tableau était celle du cri — Lema sabachthani.
Où voir ces œuvres#
| Œuvre | Lieu | Remarque |
|---|---|---|
| Retable d’Issenheim | Musée Unterlinden, Colmar | À voir en vrai : les reproductions n’en donnent aucune idée |
| Combat de Carnaval et Carême | Kunsthistorisches Museum, Vienne | Prévoir du temps : plus de deux cents personnages |
| Retour du fils prodigue | Ermitage, Saint-Pétersbourg | Excellentes reproductions grand format disponibles |
| Le Christ mort | Louvre, Paris | Aile Sully, peintures françaises du XVIIe |
| Marie-Madeleine pénitente | Louvre, Paris | Plusieurs versions existent, dispersées |
| Miserere de Rouault | Centre Pompidou et musées | Souvent exposé par séries pendant le Carême |
| Chapelle de Vence | Vence, Alpes-Maritimes | Le chemin de croix de Matisse, in situ |
« Grünewald a peint un Dieu dont le corps ressemblait à celui des malades qui le regardaient. Toute la théologie du Vendredi saint est là. »
Note : les œuvres citées relèvent du domaine public pour les plus anciennes ; les reproductions sont disponibles sur les sites des musées conservateurs. Ce site ne reproduit pas d’images d’œuvres protégées.