Histoire · XVI<sup>e</sup> siècle
Trente et la Contre-Réforme
Le Carême devient au XVIe siècle un objet de controverse doctrinale. Ce que les Réformateurs contestent n’est pas le jeûne mais son obligation ; ce que Trente défend n’est pas la rigueur mais l’autorité de l’Église à ordonner la pénitence.
L’affaire commence par un repas. Le premier dimanche de Carême 1522, à Zurich, l’imprimeur Christoph Froschauer sert des saucisses à une douzaine de convives, parmi lesquels le réformateur Huldrych Zwingli — qui n’en mange pas, mais défend publiquement ceux qui en ont mangé. L’« affaire des saucisses » est l’acte de naissance de la Réforme suisse : la question du jeûne quadragésimal y sert de déclencheur, parce qu’elle pose en clair la question de l’autorité.
Ce que contestent les Réformateurs#
Les positions varient, mais l’argument central est commun : aucune loi humaine ne peut lier la conscience en matière de nourriture. On invoque saint Paul : « Que personne ne vous juge sur des questions de nourriture et de boisson » (Col 2, 16). Luther, dans le De la liberté du chrétien (1520), ne condamne pas le jeûne ; il le pratique et le recommande. Ce qu’il refuse, c’est :
- Que le jeûne soit obligatoire sous peine de péché mortel.
- Qu’il soit tenu pour méritoire, c’est-à-dire capable de contribuer à la justification.
- Le système des dispenses payantes, où l’on achète le droit de manger du beurre.
Calvin est plus sévère : dans l’Institution de la religion chrétienne, il critique le Carême comme une « imitation superstitieuse » du jeûne du Christ, qui était un miracle et non un modèle. Mais lui aussi loue le jeûne comme discipline occasionnelle et communautaire.
La réponse de Trente#
Le concile de Trente (1545-1563) ne consacre pas de décret spécifique au Carême, mais il tranche les questions de fond :
- Session VI (1547), sur la justification : l’homme n’est pas justifié par ses œuvres, mais les œuvres accomplies dans la grâce sont véritablement méritoires. Le canon 24 condamne l’affirmation selon laquelle les bonnes œuvres seraient de simples fruits sans valeur.
- Session XIV (1551), sur la pénitence : la satisfaction — prière, jeûne, aumône — fait partie intégrante du sacrement.
- Session XXV (1563), décret de réforme : le concile ordonne aux évêques de faire observer « les jeûnes prescrits par l’Église » et de réprimer les abus de dispenses.
Sur les indulgences, le concile est net : il en maintient l’usage mais condamne formellement « tout gain illicite » et ordonne d’abolir les quêtes et le trafic. Ce qu’est réellement une indulgence →
Le saint concile souhaite que les abus qui se sont glissés dans cette matière… soient entièrement supprimés. Quant aux gains illicites en cette matière, d’où est venue une très grande cause d’abus pour le peuple chrétien, il ordonne qu’ils soient complètement abolis.
Concile de Trente, session XXV, décret sur les indulgences (1563)Le Missel de 1570 et la fixation liturgique#
La bulle Quo primum de Pie V (1570) promulgue un Missel romain unique pour l’Occident latin, sauf usages plus que bicentenaires — ce qui sauvera notamment le rite ambrosien et le rite dominicain. Pour le Carême, cela signifie :
- Une uniformisation des lectures, des oraisons et des rubriques dans toute la latinité.
- La fixation définitive du système des couleurs liturgiques hérité d’Innocent III.
- La conservation des stations romaines en tête de chaque messe.
- Le maintien de la Septuagésime et de son avant-carême.
Cette structure restera pratiquement inchangée jusqu’en 1969. C’est le Carême que connaîtront Bossuet, Pascal, Newman, Bernanos : quatre siècles de stabilité.
La naissance du « carême » comme genre oratoire#
La Contre-Réforme fait de la prédication un instrument majeur. Prêcher « un carême » — c’est-à-dire assurer la station d’une paroisse ou d’une cour pendant les quarante jours — devient une charge prestigieuse, confiée aux meilleurs orateurs.
Charles Borromée à Milan, François de Sales à Annecy, puis en France Bossuet, Bourdaloue, Massillon donnent au genre ses lettres de noblesse. Le « Petit Carême » de Massillon, prêché devant le jeune Louis XV en 1718, est resté un classique de la prose française. Trois siècles d’éloquence quadragésimale →
La chaire devient, au XVIIe siècle, ce que la place publique était au Moyen Âge : le lieu où la société s’entend dire ce qu’elle est.
Les effets à long terme#
Trois conséquences durables de cette période :
- Une confessionnalisation du Carême. Manger maigre le vendredi devient un marqueur d’identité catholique en pays mixte, et le restera jusqu’au XXe siècle — notamment dans le monde anglo-saxon, où le « fish on Friday » a longtemps désigné les catholiques.
- Un durcissement de la casuistique. La théologie morale post-tridentine produit une littérature considérable sur les cas de conscience alimentaires : quel bouillon, quelle graisse, quelle heure. Cette production, techniquement remarquable, contribuera à l’image d’un catholicisme tatillon que Paenitemini voudra corriger.
- Un renouveau spirituel réel. C’est aussi le siècle de Thérèse d’Avila, de Jean de la Croix, d’Ignace de Loyola : la pénitence est repensée en profondeur, dans une perspective d’union à Dieu plutôt que d’expiation comptable.
« Trente n’a pas rendu le Carême plus dur. Il l’a rendu plus explicite — et plus disputé. »
Sources : Conciliorum Œcumenicorum Decreta, Trente, sessions VI, XIV, XXV ; Pie V, bulle Quo primum tempore (1570) ; Luther, De la liberté du chrétien (1520) ; Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV, XII ; Huldrych Zwingli, Von Erkiesen und Freiheit der Speisen (1522).