Histoire · Rites orientaux
Le Carême en Orient
Les Églises d’Orient ont gardé un Carême plus long, plus strict et plus liturgique que celui de l’Occident. Le comparer n’est pas un exercice d’exotisme : c’est voir ce que le Carême latin a laissé tomber en chemin.
Le premier réflexe, en abordant les Carêmes orientaux, est de les trouver plus durs. C’est vrai des règles alimentaires. Mais la différence essentielle est ailleurs : le Carême oriental est d’abord un événement liturgique, avec ses offices propres, ses livres propres, ses hymnes propres. Le Carême latin, lui, a progressivement concentré son identité dans la discipline personnelle.
Le Grand Carême byzantin#
La structure#
Il commence le Lundi pur (Kathara Deftera) — il n’y a pas de mercredi des Cendres en Orient — et dure quarante jours pleins, dimanches compris, jusqu’au vendredi précédant le samedi de Lazare. Suivent, comme des unités distinctes : le samedi de Lazare, le dimanche des Rameaux, puis la Grande Semaine.
Trois semaines préparatoires le précèdent, chacune avec un évangile qui donne son nom au dimanche :
| Dimanche | Évangile | Régime alimentaire |
|---|---|---|
| Du Publicain et du Pharisien | Luc 18 | Semaine « sans jeûne » : même le mercredi et le vendredi sont libres |
| De l’Enfant prodigue | Luc 15 | Semaine ordinaire |
| Du Jugement dernier (ou Dimanche de l’abstinence de viande) | Matthieu 25 | Dernier jour où l’on mange de la viande |
| Du Pardon (ou de l’abstinence de fromage) | Matthieu 6 | Dernier jour des laitages ; le soir, vêpres du Pardon |
Le régime alimentaire#
La règle monastique — que les laïcs suivent à des degrés variables, en accord avec leur père spirituel — exclut : la viande, les produits laitiers, les œufs, le poisson, l’huile et le vin. Le poisson est autorisé deux jours : l’Annonciation (25 mars) et les Rameaux. L’huile et le vin sont permis les samedis et dimanches. Les fruits de mer sans sang — poulpes, crevettes, coquillages — sont traditionnellement admis.
La liturgie#
C’est ici que la différence est la plus spectaculaire :
- Pas de liturgie eucharistique en semaine. La Divine Liturgie n’est pas célébrée du lundi au vendredi : le Carême est un temps de deuil, incompatible avec la joie eucharistique.
- La Liturgie des Présanctifiés, célébrée le mercredi et le vendredi soir : des vêpres au cours desquelles on communie aux dons consacrés le dimanche précédent. Attribuée à saint Grégoire le Dialogue (Grégoire le Grand), elle est d’une beauté sombre remarquable.
- Le Grand Canon de saint André de Crète : un poème pénitentiel de deux cent cinquante strophes, chanté en entier le jeudi de la cinquième semaine, et par quarts la première semaine. Il passe en revue toute l’Écriture comme un miroir de l’âme.
- L’Acathiste à la Mère de Dieu, chanté par sections les cinq premiers vendredis, puis en entier.
- Le Triodion, livre liturgique propre au Carême, qui contient tous ces offices.
La prière de saint Éphrem#
Récitée à presque tous les offices du Grand Carême, avec des prosternations, elle est probablement le texte le plus prié au monde pendant le Carême :
Seigneur et Maître de ma vie, ne m’abandonne pas à l’esprit de paresse, de découragement, de domination et de vain bavardage.
Mais fais-moi la grâce, à moi ton serviteur, de l’esprit de chasteté, d’humilité, de patience et de charité.
Oui, Seigneur-Roi, donne-moi de voir mes fautes et de ne pas juger mon frère, car tu es béni dans les siècles des siècles. Amen.
Prière de saint Éphrem le SyrienSa structure est parfaite : quatre vices, quatre vertus, et une demande finale qui les résume — voir ses propres fautes plutôt que celles des autres. Rien de tout le corpus latin ne condense mieux le Carême en neuf lignes.
Donne-moi de voir mes fautes et de ne pas juger mon frère.
Saint Éphrem le Syrien
Le Grand Jeûne copte#
L’Église copte orthodoxe observe le jeûne le plus long de la chrétienté : cinquante-cinq jours. Une semaine préparatoire (le « jeûne d’Héraclius »), les quarante jours du jeûne du Christ, puis la Semaine sainte. Le régime est végétalien intégral : aucun produit animal, y compris poisson, avec en outre abstinence complète jusqu’à midi ou quinze heures.
Les Coptes jeûnent en outre plus de deux cents jours par an au total, entre le Grand Jeûne, le jeûne de la Nativité, celui des Apôtres, celui de la Vierge, et les mercredis et vendredis. Le jeûne y est un trait identitaire majeur.
Autres traditions#
| Tradition | Durée | Particularité |
|---|---|---|
| Byzantine | 40 jours + Grande Semaine | Lundi pur ; Présanctifiés ; pas de liturgie en semaine |
| Copte | 55 jours | Végétalien intégral ; le plus long |
| Éthiopienne | 55 jours (Abiy Tsom) | Régime végétalien ; jeûne jusqu’à 15 h |
| Syriaque | 50 jours | Débute le lundi ; Sawmo Rabo, le Grand Jeûne |
| Arménienne | 48 jours | Précédé du jeûne préparatoire d’Arachavorats ; rideau tiré devant l’autel |
| Maronite | 40 jours + Semaine sainte | Dimanches thématiques : Cana, le lépreux, l’hémorroïsse, le paralytique… |
| Ambrosienne (Milan, latin) | 40 jours | Commence le dimanche ; pas de cendres le mercredi ; vendredis aliturgiques |
| Mozarabe (Tolède, latin) | Variable | Structure antique conservée ; rite hispanique |
Ce que l’Occident peut y apprendre#
Trois choses, sans nostalgie ni exotisme :
- Que le Carême peut être d’abord une liturgie. L’Orient n’a pas cessé de célébrer le Carême ; l’Occident l’a beaucoup privatisé. Un chrétien byzantin sait ce qu’il a chanté ; un latin sait ce qu’il n’a pas mangé.
- Que la réconciliation peut ouvrir le temps. Les vêpres du Pardon disent, dès le premier soir, que le Carême est une affaire de relations avant d’être une affaire de menu.
- Que la rigueur peut être communautaire sans être culpabilisante. Le régime oriental est strict mais fait l’objet d’un accord personnel avec un père spirituel : la norme est haute, l’application est ajustée. C’est exactement l’équilibre que Paenitemini cherchait par un autre chemin.
« En Orient, on demande pardon à tout le monde avant d’entrer en Carême. En Occident, on décide de ce qu’on va supprimer. Les deux gestes ne préparent pas au même Pâques. »