L’essentiel · Article fondamental
Prière, jeûne, aumône
Le Carême n’a pas trois programmes, il en a un seul, décliné en trois directions : vers Dieu, vers soi, vers l’autre. Séparez-les, et chacun se corrompt à sa manière. Tenez-les ensemble, et le Carême tient debout.
Le sixième chapitre de Matthieu est la charte du Carême. Le Christ y traite successivement trois pratiques de la piété juive de son temps — l’aumône, la prière, le jeûne — et il leur applique à chacune exactement le même traitement : il ne les remet pas en cause, il en déplace le lieu. Non pas « cessez de jeûner », mais « quand tu jeûnes… ». Non pas « abandonnez l’aumône », mais « que ta main gauche ignore ce que fait ta droite ». Le geste reste ; le regard change.
Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite… Quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret… Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage, pour que ton jeûne soit connu non pas des hommes, mais de ton Père.
Matthieu 6, 3.6.17-18 — lu chaque année au Mercredi des CendresLe Mercredi des Cendres fait lire ce texte, au moment même où l’on trace une croix de cendre sur le front des fidèles. La contradiction est voulue : le seul signe extérieur que l’Église impose est un signe qui dit notre poussière, et il est donné le jour où l’Évangile interdit d’exhiber sa pénitence. La cendre n’est pas une décoration de piété ; c’est un aveu.
Trois gestes, trois directions#
Premier pilier
La prière — le rapport vertical#
Prier, en Carême, ce n’est pas prier mieux : c’est prier plus, et surtout prier à un moment où l’on ne priait pas. La prière quadragésimale a une caractéristique propre : elle est volée au temps. Elle prend sur le sommeil, sur les transports, sur la pause, sur la soirée. C’est ce vol qui la rend coûteuse, donc réelle.
Les formes traditionnelles sont connues : la lectio divina sur les lectures du jour, l’oraison silencieuse, la liturgie des Heures (au moins Laudes ou Vêpres), le chapelet, le chemin de croix le vendredi, la messe en semaine. Aucune n’est obligatoire ; toutes ont fait leurs preuves.
Une règle empirique : fixer une durée plutôt qu’un contenu. « Je prierai dix minutes » tient quarante jours ; « je prierai quand j’en ressentirai le besoin » tient quatre jours.
Deuxième pilier
Le jeûne — le rapport à soi#
Le jeûne est le plus mal compris des trois, parce qu’il est le seul qui se voie de l’extérieur et le seul qui ait un équivalent profane. Il ne s’agit ni de santé, ni de discipline pour la discipline, ni de mérite accumulé.
Le jeûne chrétien fait trois choses : il révèle nos attaches (on ne sait pas de quoi l’on dépend tant qu’on ne s’en prive pas) ; il libère une capacité de désir que la satiété engourdit ; et il solidarise avec ceux qui ne choisissent pas d’avoir faim. Ce troisième aspect est essentiel : le jeûne chrétien est toujours tourné vers un pauvre. Ce qui n’est pas mangé doit être donné.
Le jeûne alimentaire n’en est que la forme princeps. On peut jeûner de paroles, d’écrans, de bruit, de jugements, d’achats. Ces formes ne sont pas des substituts au rabais : elles sont parfois plus difficiles, et souvent plus utiles. Le jeûne numérique →
Troisième pilier
L’aumône — le rapport horizontal#
Le mot français a vieilli et sonne condescendant ; le grec dit eleēmosynē, de eleos, la miséricorde. Il ne s’agit pas de charité facultative mais de justice : la tradition patristique affirme sans détour que le superflu du riche appartient au pauvre.
Saint Ambroise : « Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre ; tu lui rends ce qui est à lui. » Saint Basile, dans une homélie célèbre : le pain que tu gardes est le pain de l’affamé, le manteau suspendu dans ton armoire est le manteau de celui qui est nu.
L’aumône de Carême doit être chiffrée (une somme, pas une intention), régulière (un rythme, pas une impulsion) et discrète (pas de publication). Elle peut être matérielle, mais aussi du temps : une visite, une lettre, une heure donnée à qui n’en demande pas. Comment donner juste →
Pourquoi ils sont inséparables#
La tradition est unanime, et la formulation la plus célèbre est celle de saint Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne au Ve siècle, dont le sermon 43 est lu au Bréviaire chaque Carême :
Il y a trois choses, mes frères, par lesquelles la foi tient debout, la dévotion demeure, la vertu subsiste : la prière, le jeûne, la miséricorde. Ce que la prière demande, le jeûne l’obtient, la miséricorde le reçoit. Prière, miséricorde, jeûne : ces trois choses n’en font qu’une, et elles se donnent la vie l’une à l’autre.
Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43
La logique est rigoureuse. Regardez ce qui arrive quand on en isole une :
| Si l’on garde seulement… | On obtient… | Diagnostic |
|---|---|---|
| La prière | Une piété sentimentale, sans effet sur la vie ni sur le portefeuille | La prière non incarnée devient une consolation de soi. |
| Le jeûne | Un régime, une performance, éventuellement de l’orgueil | Le jeûne sans destinataire est une hygiène. |
| L’aumône | Une philanthropie, excellente, mais qui ne convertit pas celui qui donne | Le don sans prière laisse intacte la racine de l’avarice. |
| Prière + jeûne | Un spiritualisme dur, qui néglige le prochain | C’est le pharisien de Luc 18 : il jeûne deux fois la semaine et méprise le publicain. |
| Jeûne + aumône | Une éthique généreuse mais sans source | Elle s’épuise, faute d’être renouvelée. |
| Prière + aumône | Une bonne volonté sans maîtrise de soi | Elle donne ce qui reste, jamais ce qui coûte. |
Le piège de la vitrine#
Matthieu 6 revient trois fois sur le même danger, et c’est le seul danger que le Christ signale à propos de ces trois œuvres : les faire pour être vus. Le mot grec est hypokritēs, l’acteur de théâtre — celui qui joue un rôle sous un masque.
Le piège a changé de forme mais non de nature. Il ne prend plus guère l’allure de la trompette sonnée devant soi ; il prend celle du récit. On raconte son Carême : à table, en groupe de partage, sur les réseaux. On ne s’en vante pas — on « témoigne ». La différence est mince et le Christ ne semble pas l’avoir jugée décisive.
La règle de discernement est simple : si le fait que personne ne le sache vous coûte, c’est que vous le faisiez en partie pour qu’on le sache. Ce n’est pas une raison pour arrêter : c’est une information à porter dans la prière.
Les articuler concrètement#
Voici une manière de tenir les trois ensemble, éprouvée et facile à mémoriser : ce que le jeûne épargne, l’aumône le donne ; ce que l’aumône engage, la prière le porte.
- Chiffrez le jeûne. Si vous renoncez au café du matin, sachez ce que cela représente : 1,20 € × 40 jours = 48 €.
- Versez la somme. Ouvrez une enveloppe, une cagnotte, un virement programmé. Le geste doit être matériel.
- Nommez le destinataire. Une association précise, une personne précise, une quête précise. Le vague tue le don.
- Portez-le dans la prière. Priez pour ceux à qui va cet argent. C’est ce qui empêche l’aumône de devenir un impôt volontaire.
- Faites le point à Lætare. Au vingt-cinquième jour, relisez les trois colonnes. Celle qui est vide vous dit quelque chose de vous.
« Ce que la prière demande, le jeûne l’obtient, la miséricorde le reçoit. »
Saint Pierre Chrysologue
Une quatrième œuvre, oubliée#
La tradition médiévale ajoutait souvent une quatrième dimension, que les listes modernes omettent : le pardon. Il n’est pas un pilier parallèle, mais la condition des trois autres, inscrite au cœur même du Notre Père — « comme nous pardonnons » — et rappelée par le Christ immédiatement après l’avoir enseigné (Mt 6, 14-15), c’est-à-dire entre le passage sur la prière et celui sur le jeûne.
Beaucoup de Carêmes échouent là. On peut jeûner quarante jours, donner généreusement et prier chaque matin en gardant intacte une rancune de quinze ans. La liturgie du Carême ne cesse d’y revenir : le fils prodigue, le débiteur impitoyable, le bon larron. Si vous ne deviez retenir qu’une résolution de tout cet article, ce pourrait être celle-là : écrire, avant les Cendres, le nom de la personne à qui vous devez un pardon ou une demande de pardon. Le reste suivra.