Pratiques · Le don
L’aumône : donner juste
Le pilier le plus négligé, et celui qui vérifie les deux autres. Voici comment donner de manière à ce que cela change quelque chose — pour celui qui reçoit, et pour vous.
Le mot a vieilli et sonne condescendant. Le grec dit eleēmosynē, de eleos, la miséricorde : le même mot que dans Kyrie eleison. Il ne s’agit pas d’une générosité facultative accordée d’en haut, mais d’un mouvement du cœur qui s’émeut d’une misère et agit.
Ce que dit la tradition, sans ménagement#
La position patristique est plus radicale que la plupart des discours contemporains sur la charité. Elle ne parle pas de générosité : elle parle de justice.
Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre : tu lui rends ce qui est à lui.
Saint Ambroise de Milan, De Nabuthae, 12
Saint Basile, pendant une famine en Cappadoce : « Le pain que tu gardes appartient à l’affamé ; le manteau suspendu dans ton armoire, à celui qui est nu. » Cette doctrine — la destination universelle des biens — n’est pas une exagération oratoire : elle est reprise par le Catéchisme de l’Église catholique et par tout l’enseignement social. La propriété privée est légitime ; elle n’est jamais absolue.
La méthode en quatre points#
1. Chiffrer#
Un don non chiffré n’a pas lieu. « Je donnerai davantage cette année » est une intention ; « je verse 40 € le 5 de chaque mois » est un acte.
Deux manières de fixer le montant :
- Par le jeûne : ce que votre privation épargne. Un café quotidien à 1,20 € = 48 € ; un déjeuner sauté par semaine à 12 € = 72 € ; l’alcool pendant six semaines = souvent bien davantage.
- Par pourcentage : la tradition biblique propose la dîme, un dixième. Beaucoup trouveront cela hors d’atteinte, et c’est normal si l’on part de zéro. Commencez à 1 %, puis 2 % l’année suivante. Le pourcentage compte moins que le fait qu’il soit décidé.
2. Nommer le destinataire#
Le vague tue le don. Choisissez avant les Cendres : une association précise, une œuvre précise, une personne précise. Si possible, quelque chose que vous pouvez voir : une maraude de votre ville, une famille que vous connaissez, un projet dont vous recevrez des nouvelles.
| Type de don | Avantage | Limite |
|---|---|---|
| Association nationale (CCFD, Secours catholique, Caritas…) | Efficacité, reçu fiscal, gestion professionnelle | Abstraction : on ne voit personne |
| Œuvre locale (maraude, épicerie solidaire, accueil de jour) | On voit des visages, on peut aussi donner du temps | Moins structuré |
| Quête paroissiale ou fonds de solidarité du curé | Va à des situations réelles connues du prêtre | Aucune visibilité |
| Personne précise (voisin, ancien collègue, famille) | Le plus juste et le plus difficile | Risque de blesser : exige du tact |
| Don de temps (visite, soutien scolaire, accompagnement) | Souvent ce qui manque le plus | Exige de la régularité, pas des impulsions |
3. Automatiser#
La volonté ne doit pas être resollicitée chaque mois : elle s’épuise. Un virement automatique décidé une fois vaut mieux que douze décisions ponctuelles. C’est de l’ingénierie, pas de la tiédeur.
4. Prier pour ceux qui reçoivent#
C’est ce qui empêche l’aumône de devenir un impôt volontaire. Prier nommément pour un destinataire change le donateur : il cesse de se percevoir comme un bienfaiteur.
Les pièges#
Le don de surplus
Donner ce qui reste après tout le reste, c’est évacuer un excédent. La veuve de Marc 12 a donné « plus que tous » parce qu’elle a donné ce dont elle avait besoin. Le critère n’est pas la somme : c’est le manque créé. Si votre don ne se sent pas, ce n’est pas encore un don.
Le don qui remplace la relation
Il est infiniment plus facile de virer 50 € que de rendre visite à quelqu’un pendant deux heures. Les deux sont bons ; le second est celui qui manque. Benoît XVI, dans Deus caritas est : l’homme a besoin d’autre chose que de prestations — d’attention, de reconnaissance, de présence.
Le don qui humilie
Donner à quelqu’un qu’on connaît demande du tact : proposer un service plutôt qu’un chèque, passer par un tiers, inventer un prétexte. La charité qui rend la dépendance visible ajoute une blessure à la pauvreté.
Le don sans justice
L’aumône ne dispense pas de payer correctement, de déclarer un employé, de refuser une pratique commerciale douteuse. Isaïe 58 est explicite : un jeûne qui laisse l’opprimé opprimé n’est pas agréé, quelle que soit la générosité qui l’accompagne.
Le report indéfini
« Je donnerai à la fin du Carême » aboutit très souvent à un don réduit, voire oublié. Versez au fur et à mesure, ou automatisez dès le premier jour.
Donner du temps#
Pour beaucoup, c’est plus coûteux que l’argent — et plus utile. Quelques engagements réalistes pendant un Carême :
- Une visite hebdomadaire à une personne isolée : Ehpad, hôpital, voisin âgé. Six visites au total, c’est peu et c’est énorme pour celui qui les reçoit.
- Une maraude par quinzaine.
- Du soutien scolaire, une heure par semaine.
- L’aumônerie d’un hôpital ou d’une prison — presque partout en sous-effectif.
- Un appel de dix minutes par jour à quelqu’un de seul. C’est une œuvre de miséricorde complète, et cela se fait depuis un fauteuil.
Le reçu fiscal, est-ce contraire à la gratuité ?#
Non. La déduction fiscale — 66 % ou 75 % selon les cas en France — est un dispositif public ; l’utiliser n’enlève rien à l’acte. Elle permet même de donner davantage à effort constant, ce qui profite au bénéficiaire.
Un conseil de méthode : calculez votre don en coût réel après déduction, et augmentez le montant brut en conséquence. Un don de 100 € vous coûte 34 € ; le même effort de 100 € permet de donner près de 300 €.
« Ce que la prière demande, le jeûne l’obtient, la miséricorde le reçoit. »
Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43
Sources : saint Basile, Homélie sur la richesse ; saint Ambroise, De Nabuthae ; Catéchisme de l’Église catholique, n° 2402-2449 ; Benoît XVI, Deus caritas est ; François, Fratelli tutti, ch. II.