Histoire · 1963–1972

La réforme liturgique de 1969

Le Carême sorti de la réforme conciliaire est plus court de trois semaines, plus riche de deux années de lectures, et rendu à sa source baptismale. Voici l’inventaire exact des changements, et les débats qu’ils ont laissés.

La constitution Sacrosanctum concilium, votée le 4 décembre 1963 par 2147 voix contre 4, consacre au Carême deux numéros d’une densité rare. Ils commandent tout ce qui suivra.

Le double caractère du temps du Carême — qui, principalement par le rappel ou la préparation du baptême, et par la pénitence, dispose les fidèles à célébrer le mystère pascal — doit être mis en meilleure lumière dans la liturgie et dans la catéchèse liturgique. C’est pourquoi : a) il faut faire un plus large usage des éléments baptismaux propres à la liturgie quadragésimale ; b) il faut restaurer certains éléments de la tradition ancienne.

Sacrosanctum concilium, n° 109

Les six changements majeurs#

1. La suppression de la Septuagésime#

Les trois dimanches préparatoires — Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime — disparaissent du calendrier romain général en 1969. Le motif invoqué : ils affaiblissaient le contraste et créaient une confusion entre préparation et Carême proprement dit.

La décision reste discutée. Elle a supprimé une entrée progressive, très utile pastoralement, et détaché le carnaval de son cadre liturgique. Le rite ambrosien a conservé une structure analogue ; la forme antérieure du rite romain, dont l’usage a été de nouveau autorisé, l’a maintenue.

2. La clarification des bornes#

Le Carême s’achève désormais explicitement avant la messe du soir du Jeudi saint. Le Triduum pascal est constitué en unité liturgique distincte, sommet de l’année. Avant la réforme, le Carême était réputé courir jusqu’au Samedi saint, ce qui noyait le Triduum dans la pénitence au lieu d’en faire le sommet. Le Triduum pascal →

3. Le lectionnaire triennal#

C’est la transformation la plus profonde. Avant 1969, les lectures dominicales étaient les mêmes chaque année. Le nouveau lectionnaire instaure trois cycles dominicaux (A, B, C) et deux cycles fériaux (I et II), avec pour le Carême une architecture d’une grande intelligence :

Les deux premiers dimanches sont fixes dans les trois années : tentations puis Transfiguration. Les évangiles baptismaux de l’année A peuvent être lus les années B et C lorsqu’il y a des scrutins.
DimancheAnnée AAnnée BAnnée C
1erTentations (Mt)Tentations (Mc)Tentations (Lc)
2eTransfiguration (Mt)Transfiguration (Mc)Transfiguration (Lc)
3eLa Samaritaine (Jn 4)Les vendeurs du Temple (Jn 2)Le figuier stérile (Lc 13)
4eL’aveugle-né (Jn 9)Nicodème (Jn 3)Le fils prodigue (Lc 15)
5eLazare (Jn 11)Le grain de blé (Jn 12)La femme adultère (Jn 8)
RameauxPassion selon MatthieuPassion selon MarcPassion selon Luc

Les fériales reçoivent elles aussi un évangile propre pour chacun des quarante jours, ce qui n’existe qu’en Carême et pendant l’Avent. La quatrième et la cinquième semaine font lire, presque en continu, les grandes controverses de Jean 7 à 11 : un feuilleton dramatique qui monte vers la Passion. Toutes les lectures, jour par jour →

4. Les préfaces et les oraisons#

Le Missel de 1970 fournit quatre préfaces du Carême et deux de la Passion, contre une seule auparavant. Il réintroduit surtout, pour chaque jour du Carême, une prière sur le peuple finale — formule solennelle héritée des sacramentaires romains anciens, tombée en désuétude et restaurée comme obligatoire dans la troisième édition typique (2002).

5. La restauration du catéchuménat#

Le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes (RICA), promulgué en 1972, rétablit l’appel décisif, les trois scrutins, les traditions du Symbole et du Notre Père, les onctions et l’effeta. C’est la réalisation littérale du n° 109 de Sacrosanctum concilium. Les scrutins →

6. Le rite des Cendres#

Le rite est simplifié : la bénédiction des cendres est ramenée à une ou deux oraisons ; la formule « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » est ajoutée à côté du Memento homo. L’imposition a lieu après l’homélie, à la place de l’acte pénitentiel, ce qui souligne son sens : elle est réponse à la Parole.

Les débats#

Trois critiques reviennent, et méritent d’être exposées :

  • La perte de l’avant-carême. C’est la plus solide. La Septuagésime préparait ; sa disparition rend l’entrée en Carême abrupte. Beaucoup de paroisses recréent d’ailleurs, empiriquement, un temps de préparation dans les semaines qui précèdent les Cendres.
  • L’allègement perçu. Combinée à Paenitemini, la réforme a été reçue comme un adoucissement général, ce que ni l’un ni l’autre texte ne demandait.
  • La difficulté du lectionnaire. La richesse a un coût : un fidèle qui n’assiste qu’aux dimanches ne retrouve un texte donné que tous les trois ans ; la mémorisation collective, très forte dans l’ancien système, s’est affaiblie.

En sens inverse, deux acquis sont difficilement contestables : l’ouverture de l’Écriture — un catholique qui suit les messes de Carême entend chaque année plusieurs dizaines de péricopes qu’il n’aurait jamais entendues avant 1969 — et le retour du catéchuménat, qui rend au Carême son sens originel.

Une réforme se juge à ce qu’elle rend possible, et non seulement à ce qu’elle supprime.

Après la réforme#

Le Carême a continué d’évoluer :

  • 1979 : Jean-Paul II inaugure la série continue des Messages pour le Carême, chaque année sur un thème. La série complète →
  • 2002 : troisième édition typique du Missel, qui restaure la prière sur le peuple pour tous les jours.
  • 2015-2016 : institution des « 24 heures pour le Seigneur » et des Missionnaires de la Miséricorde lors du Jubilé de la miséricorde, qui a fortement relancé la confession en Carême.
  • Le développement des Carêmes solidaires et écologiques, en lien avec Laudato si’ (2015).

« Le Carême de 1969 est plus court que celui de 1570, plus bref dans ses jeûnes, et infiniment plus riche en Écriture. »

Sources : concile Vatican II, Sacrosanctum concilium (1963), n° 109-110 ; Normes universelles de l’année liturgique et du calendrier (1969), n° 27-31 ; Ordo lectionum Missae (1969, 2e éd. 1981) ; Ordo initiationis christianae adultorum (1972) ; Missale Romanum, editio typica tertia (2002).