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Traditions du monde

Six semaines d’interdit ont produit, dans chaque culture chrétienne, des coutumes propres — alimentaires, festives, funèbres, parfois spectaculaires. Voici les plus significatives, et ce qu’elles disent.

Une remarque liminaire, qui explique presque tout : les traditions les plus vivaces ne sont pas celles du Carême, mais celles de ses bornes — le carnaval qui le précède et Pâques qui le suit. Une pénitence collective de six semaines ne se folklorise pas facilement ; l’excès et la fête, oui.

Europe méridionale#

La Semana Santa Espagne#

Le plus grand ensemble processionnel du monde chrétien. Des cofradías — confréries parfois cinq fois centenaires — portent dans les rues des pasos, plateformes sculptées représentant des scènes de la Passion, certaines pesant plusieurs tonnes et portées par des dizaines de costaleros cachés dessous.

Les nazarenos encapuchonnés — dont la cagoule pointue, d’origine pénitentielle médiévale, n’a aucun rapport avec les usages ultérieurs qu’on lui a connus ailleurs — marchent en silence, souvent pieds nus. À Séville, la madrugá du Vendredi saint mobilise la ville entière toute la nuit.

Le chant caractéristique est la saeta : une plainte flamenca improvisée, lancée d’un balcon, qui arrête la procession pendant qu’elle dure.

Processions et Misteri Italie#

À Trapani, en Sicile, les Misteri défilent pendant vingt-quatre heures sans interruption le Vendredi saint : vingt groupes sculptés, portés par les corporations de métiers, au rythme d’une marche funèbre.

Ailleurs : les Battenti de Nocera, les processions de Tarente avec leur pas traînant caractéristique, la Via Crucis du Colisée présidée par le pape. Rome conserve par ailleurs son système de stations quotidiennes, où l’on célèbre chaque jour du Carême dans une église différente de la ville.

Le mercredi des Cendres italien porte encore le nom populaire de giorno delle ceneri ; la veille, le martedì grasso, se mange partout la chiacchiera, beignet frit du carnaval.

Les figures de la Passion Malte, Portugal#

À Malte, les statwi processionnels du Vendredi saint mobilisent des villages entiers, et l’on jeûne encore largement. Au Portugal, les Fogaréus de Goa — héritage portugais en Inde — et les processions de Braga comptent parmi les plus anciennes d’Europe.

Europe du Nord et anglo-saxonne#

Pancake Day et Mothering Sunday Royaume-Uni, Irlande#

Le Mardi gras s’appelle Shrove Tuesday, de to shrive, confesser : c’était le jour où l’on allait se confesser avant d’entrer en Carême, au son de la shriving bell. On y consomme les œufs, le lait et la graisse interdits pendant six semaines — d’où les crêpes, et les courses de crêpes qui subsistent dans plusieurs villes.

Le quatrième dimanche, dit Mothering Sunday, était celui où l’on retournait à son « église-mère » ; les servantes obtenaient congé pour rentrer chez leur mère. C’est l’origine de la fête des mères britannique, qui a lieu en Carême et non en mai.

On y mange le simnel cake, gâteau aux fruits couronné de onze boules de pâte d’amande — les apôtres, moins Judas.

Fastenzeit et Fastentuch Allemagne, Autriche, Suisse#

Le Fastentuch — voile de Carême — est une coutume médiévale remarquable, conservée notamment en Carinthie et en Bavière : un grand rideau peint, parfois de plusieurs dizaines de panneaux, est tendu devant le chœur pendant tout le Carême. L’assemblée ne voit plus l’autel ; elle regarde une bande dessinée biblique, souvent monumentale.

Le carnaval rhénan (Karneval, Fasching) commence le 11 novembre à 11 h 11 et culmine au Rosenmontag. À Bâle, en pays protestant, le Fasnacht commence au contraire le lundi après le mercredi des Cendres : décalage confessionnel devenu identité locale.

La Fastenbier — bière de Carême, forte et nourrissante — a été brassée par les moines Paulains de Munich pour tenir pendant le jeûne : c’est l’origine directe de la Doppelbock.

Gorzkie Żale et Święconka Pologne, Europe centrale#

Les Gorzkie Żale — « Amères Lamentations » — sont un office chanté propre à la Pologne depuis le XVIIIe siècle, célébré chaque dimanche de Carême : une méditation de la Passion en trois parties, chantée par toute l’assemblée. Une pratique quadragésimale collective d’une vitalité rare en Europe.

Le Samedi saint, la Święconka : on porte à l’église un panier de nourriture — œufs, pain, sel, saucisse, raifort, agneau de sucre — pour le faire bénir. Il sera mangé le lendemain, au petit-déjeuner de Pâques.

France#

Ce qu’il en reste, et ce qui subsiste France#

La trace la plus visible est alimentaire : la Chandeleur et le Mardi gras, avec leurs crêpes, bugnes, merveilles, oreillettes, ganses et beignets — tous des pâtes à base d’œufs, de lait et de graisse, c’est-à-dire des ingrédients qui allaient être interdits.

Les carnavals restent vivaces : Dunkerque et ses bandes, Nice et ses chars, Limoux et son carnaval le plus long du monde, Granville, Cholet. La mi-carême, jeudi de la troisième semaine, a presque disparu en métropole mais reste éclatante aux Antilles.

Les cloches qui « partent à Rome » du Jeudi saint au Samedi saint et rapportent les œufs sont une explication populaire du silence des cloches pendant le Triduum — l’une des rares coutumes de Carême encore transmise aux enfants français.

Enfin, les Pardons bretons, les pénitents provençaux (confréries de pénitents blancs, noirs, gris, encore actives à Nice, Avignon ou Roquebrune) et le Sacre de certaines processions rurales maintiennent une pratique processionnelle discrète mais réelle.

Orient chrétien#

Kathara Deftera et Vêpres du Pardon Grèce, Chypre#

Le Grand Carême byzantin s’ouvre le Lundi pur (Kathara Deftera), jour férié en Grèce : on sort en famille, on fait voler des cerfs-volants, et l’on mange la lagana, pain plat sans levain, avec des taramas et des coquillages — les seuls produits de la mer autorisés.

La veille au soir, les Vêpres du Pardon : à la fin de l’office, les ornements passent du clair au sombre, et chaque membre de la communauté demande pardon à chacun des autres, individuellement, en se prosternant. Prêtre compris, du premier au dernier.

C’est probablement le rite d’entrée en Carême le plus fort de toute la chrétienté : on ne commence pas par de la cendre, mais par une réconciliation générale.

Le Grand Jeûne copte et l’Abiy Tsom Égypte, Éthiopie#

Les Coptes observent le jeûne le plus long de la chrétienté : cinquante-cinq jours, entièrement végétaliens — aucun produit animal, poisson compris —, avec abstinence complète jusqu’à midi ou quinze heures. Les Coptes jeûnent au total plus de deux cents jours par an : le jeûne est chez eux un trait identitaire majeur, et il a résisté à quatorze siècles de minorité.

En Éthiopie, l’Abiy Tsom se divise en huit sous-périodes portant chacune un nom. La cuisine éthiopienne doit une large part de son répertoire végétalien — les ye-tsom beyaynetu — à ces jeûnes.

Le rideau et les dimanches des miracles Arménie, Syrie, Liban#

Dans le rite arménien, un grand rideau (varagouyr) est tiré devant le sanctuaire pendant tout le Carême : on ne voit plus l’autel. Il ne se rouvre que le soir du dimanche des Rameaux — geste d’une force théâtrale considérable, cousin du Fastentuch germanique.

Dans le rite maronite, les dimanches de Carême portent le nom du miracle qu’on y lit : Cana, le lépreux, l’hémorroïsse, le paralytique, l’aveugle. Le Carême y est construit comme une catéchèse de la guérison plutôt que de la pénitence.

Amériques et reste du monde#

Semana Santa et Alfombras Mexique, Amérique latine#

Au Guatemala, à Antigua, les alfombras : des tapis éphémères de sciure colorée, de fleurs et de fruits, composés pendant la nuit sur des centaines de mètres — puis détruits en quelques secondes par le passage de la procession. Une leçon sur la gratuité difficile à surpasser.

Au Mexique, les représentations de la Passion de Iztapalapa, à Mexico, mobilisent des dizaines de milliers de participants depuis 1833. Aux Philippines, les processions du Vendredi saint attirent des foules considérables ; certaines pratiques extrêmes de flagellation et de crucifixion volontaire y sont régulièrement déconseillées par la hiérarchie catholique.

Fish fry et Mardi Gras États-Unis#

Le Friday fish fry — repas de poisson frit organisé le vendredi par les paroisses, souvent au profit d’une œuvre — est une institution sociale du Midwest catholique, née de l’abstinence et devenue un rendez-vous communautaire ouvert à tous.

À La Nouvelle-Orléans, le Mardi Gras — en français dans le texte — avec ses krewes et ses couleurs violet, vert et or : justice, foi, puissance.

Ce que ces traditions ont en commun#

MécanismeExemples
Vider les réserves avant l’interditCrêpes, beignets, bugnes, chiacchiere, semla, pączki, Fastenbier
Cacher ce qu’on vénèreFastentuch allemand, rideau arménien, voiles violets sur les croix
Sortir le corps dans la rueProcessions espagnoles, siciliennes, philippines, Gorzkie Żale chantées
Marquer le silenceCloches parties à Rome, orgue muet, crécelles remplaçant les cloches
Fabriquer une cuisine de substitutionLait d’amande médiéval, morue, cuisine végétalienne éthiopienne
Se réconcilier avant de commencerVêpres du Pardon byzantines, confession du Shrove Tuesday

« Le renversement suppose l’ordre. On ne peut pas inverser ce qui n’existe pas. »

Sources : Arnold Van Gennep, Manuel de folklore français contemporain ; Julio Caro Baroja, Le Carnaval ; Mikhaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais ; Congrégation pour le culte divin, Directoire sur la piété populaire et la liturgie (2001), n° 138-145.