Histoire · VI<sup>e</sup>–X<sup>e</sup> siècle

Le haut Moyen Âge

C’est entre Grégoire le Grand et l’an mil que le Carême acquiert la physionomie que nous lui connaissons : son début un mercredi, ses cendres, ses stations, son avant-carême. Rien de tout cela n’existait chez les Pères.

Au Ve siècle, le Carême romain commençait un dimanche et comptait six semaines : trente-six jours de jeûne une fois les dimanches retirés. Léon le Grand s’en accommode et y voit la « dîme de l’année ». Mais l’écart avec le chiffre biblique gênait : il manquait quatre jours pour atteindre les quarante du Christ.

Les quatre jours manquants#

La solution s’impose progressivement au cours des VIe et VIIe siècles : on avance le début du jeûne au mercredi qui précède le premier dimanche de Carême. Trois raisons se conjuguent : le mercredi est un jour de jeûne traditionnel depuis la Didachè ; il fournit exactement les quatre jours manquants ; et il conserve le dimanche comme repère solennel de l’entrée en Carême.

Le mercredi reçoit le nom de caput ieiunii, « la tête du jeûne ». Le Sacramentaire grégorien, dont l’état le plus ancien remonte au VIIe siècle, l’atteste. On lui donnera plus tard le nom de dies cinerum, jour des cendres.

D’où viennent les cendres#

Le geste de se couvrir de cendres existait dans la pénitence publique, discipline en vigueur du IIIe au VIIe siècle. Un chrétien coupable d’une faute grave et notoire — apostasie, homicide, adultère — était solennellement inscrit dans l’ordre des pénitents au début du Carême : on lui imposait un vêtement de sac, on le couvrait de cendres, on l’expulsait rituellement de l’église, et il faisait pénitence publiquement jusqu’à sa réconciliation le Jeudi saint.

Ce rite était réservé à quelques-uns. Sa généralisation se fait par un mouvement typique du haut Moyen Âge : la pénitence tarifée, importée par les moines irlandais, remplace la pénitence publique ; mais le geste d’ouverture, spectaculaire et parlant, survit et se démocratise. Des fidèles non pénitents demandent à le recevoir. Vers l’an mil, l’usage est répandu ; en 1091, le concile de Bénévent, sous Urbain II, recommande que les cendres soient imposées à tous, clercs et laïcs.

Ce qui était le châtiment de quelques-uns est devenu le signe de tous. C’est l’histoire de l’humilité chrétienne en une phrase.

Les stations romaines#

L’institution la plus caractéristique du Carême romain médiéval est le système des stations. Chaque jour du Carême, le pape se rendait en procession dans une église déterminée de Rome — la statio — pour y célébrer la messe avec le peuple. La procession partait d’une autre église, dite de la collecta, en chantant les litanies.

Le système, esquissé au Ve siècle et complet au VIIe, est d’une richesse remarquable : il fait du Carême un pèlerinage à travers la ville, associe chaque jour à un saint et à un quartier, et explique une foule de détails du Missel. Par exemple, la station du mercredi de la quatrième semaine — jour du grand scrutin — est à Saint-Paul-hors-les-Murs ; celle du Mercredi des Cendres est à Sainte-Sabine sur l’Aventin, où le pape se rend encore aujourd’hui.

La liste complète des 44 stations figure encore en tête des messes du Missel romain.
JourÉglise stationaleRésonance
Mercredi des CendresSainte-Sabine (Aventin)Le pape y célèbre encore chaque année
1er dimanche de CarêmeSaint-Jean-de-LatranLa cathédrale de Rome : entrée solennelle
Mercredi de la 4e semaineSaint-Paul-hors-les-MursJour du grand scrutin des catéchumènes
4e dimanche (Lætare)Sainte-Croix-de-JérusalemL’église des reliques de la Passion
Jeudi saintSaint-Jean-de-LatranRéconciliation des pénitents
Vendredi saintSainte-Croix-de-JérusalemAdoration de la Croix
PâquesSainte-Marie-MajeureLa plus ancienne basilique mariale d’Occident

Les quarante-quatre stations, jour par jour →

L’avant-carême : Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime#

Une autre construction du haut Moyen Âge est le « temps de la Septuagésime » : trois dimanches préparatoires, portant des noms qui évoquent le soixante-dixième, le soixantième et le cinquantième jour avant Pâques. L’origine est probablement byzantine et liée aux jeûnes préparatoires orientaux ; l’usage s’implante à Rome au VIe siècle.

Pendant ces trois semaines, on supprimait déjà l’Alleluia et le Gloria ; les ornements étaient violets ; on entrait progressivement dans le climat pénitentiel. La réforme de 1969 a supprimé la Septuagésime, jugeant qu’elle affaiblissait le contraste entre temps ordinaire et Carême. La décision reste discutée : elle a fait disparaître une préparation utile, et le rite ambrosien comme les formes anciennes du rite romain l’ont conservée.

La règle de saint Benoît#

Le chapitre 49 de la Règle de saint Benoît (v. 540) est l’un des plus beaux textes jamais écrits sur le Carême, et il a formé des générations de moines :

À la vérité, la vie du moine devrait être en tout temps une observance quadragésimale ; mais comme peu ont cette vertu, nous exhortons à garder du moins en ces jours de Carême une vie de toute pureté… Que chacun, au-dessus de la mesure qui lui est imposée, offre de son propre gré quelque chose à Dieu dans la joie du Saint-Esprit : qu’il retranche à son corps un peu de nourriture, de boisson, de sommeil, de bavardage, de plaisanterie, et qu’il attende la sainte Pâque avec la joie du désir spirituel.

Règle de saint Benoît, ch. 49

Trois idées y sont posées, dont l’Église ne se départira plus : le Carême est un modèle de la vie chrétienne ordinaire ; l’offrande supplémentaire doit être volontaire ; et elle doit se faire dans la joie. Benoît ajoute une clause d’une grande sagesse : que chacun soumette son projet à l’abbé, car ce qui se fait sans permission « sera compté comme présomption et vaine gloire ».

« Qu’il attende la sainte Pâque avec la joie du désir spirituel. »

Règle de saint Benoît, 49

Sources : Sacramentaire grégorien (éd. Deshusses) ; Liber Pontificalis ; Règle de saint Benoît, ch. 41 et 49 ; Amalaire de Metz, Liber officialis (IXe s.) ; concile de Bénévent (1091). Travaux : Antoine Chavasse, Le sacramentaire gélasien.