L’essentiel · Théologie

Carême et baptême

On présente d’ordinaire le Carême comme un temps de pénitence auquel on aurait ajouté, accessoirement, une préparation au baptême. C’est l’inverse : le Carême est né de la préparation au baptême, et la pénitence des baptisés n’est venue que se greffer sur elle.

Au IVe siècle, à Rome, à Milan, à Jérusalem, à Antioche, on baptisait une fois par an : dans la nuit de Pâques. Les candidats — souvent adultes, souvent nombreux après 313 — entraient au terme d’un catéchuménat de plusieurs années dans une phase finale, intense, de quelques semaines : catéchèses quotidiennes, exorcismes, jeûne, examen de leur vie. Cette phase finale, c’est le Carême. Tout le reste en découle.

Une intuition simple#

La communauté ne pouvait pas laisser jeûner seuls ceux qui allaient être baptisés. Elle a jeûné avec eux — d’abord par solidarité, puis en découvrant que ce jeûne lui faisait du bien à elle aussi. Les pénitents publics, ceux qui expiaient une faute grave et seraient réconciliés le Jeudi saint, ont suivi le même calendrier. Trois groupes, un seul temps : les catéchumènes qui montent vers le baptême, les pénitents qui y reviennent, les fidèles qui s’en souviennent.

Le Carême est le temps où toute l’Église se met à la hauteur de ses catéchumènes.

Cette structure ternaire est restée inscrite dans la liturgie latine bien après que le baptême des adultes eut cessé d’être la norme. Elle explique des détails qui, autrement, paraissent arbitraires : les grands évangiles johanniques des dimanches, la réconciliation des pénitents le Jeudi saint, la bénédiction de l’eau à la Vigile, l’aspersion pascale.

Les trois scrutins#

Le rite le plus caractéristique de cette origine est le scrutin — le mot vient de scrutari, fouiller, examiner à fond. Aux troisième, quatrième et cinquième dimanches de Carême, l’assemblée prie sur les catéchumènes et le célébrant prononce sur eux des exorcismes. Il ne s’agit pas de spectaculaire : il s’agit de nommer ce qui, en tout homme, résiste à Dieu, et de demander qu’il soit délogé.

Ces trois évangiles peuvent être lus les années B et C lorsqu’il y a des scrutins dans la communauté : le Missel le prévoit explicitement.
ScrutinDimancheÉvangile (année A)Signe
Premier3e de CarêmeLa Samaritaine (Jean 4)L’eau vive — la soif que rien d’autre n’étanche
Deuxième4e de CarêmeL’aveugle-né (Jean 9)La lumière — le baptême est appelé « illumination »
Troisième5e de CarêmeLa résurrection de Lazare (Jean 11)La vie — sortir du tombeau, délié

La progression est d’une cohérence remarquable : soif, cécité, mort. Trois figures de l’homme sans Dieu, trois gestes du Christ, un seul sacrement où les trois s’accomplissent. Un catéchumène qui traverse ces trois dimanches a été catéchisé sans qu’on lui fasse un cours. Le détail des rites →

Les traditions : recevoir des mots#

Deux autres rites, moins connus, jalonnent le Carême catéchuménal : la traditio Symboli et la traditio Orationis dominicae — la remise du Credo et celle du Notre Père. L’Église donne ces textes aux catéchumènes, qui devront ensuite les rendre (redditio), c’est-à-dire les réciter par cœur devant l’assemblée.

Le geste dit une chose profonde : la foi n’est pas une production personnelle, c’est un héritage transmis. On ne se fabrique pas un credo ; on le reçoit d’une communauté qui l’a reçu, et on le restitue en son nom propre. Saint Augustin a prononcé plusieurs sermons pour ces occasions ; ils comptent parmi les plus lumineux qu’il ait laissés.

La Vigile pascale : le point d’arrivée#

Tout le Carême est tendu vers une seule nuit. Dans la Vigile pascale, la partie baptismale occupe une place centrale : litanie des saints, bénédiction de l’eau, baptêmes et confirmations des catéchumènes, puis — pour toute l’assemblée — le renouvellement des promesses du baptême.

Ce moment est trop souvent vécu comme une formalité de fin de veillée. Il est, en réalité, le terme de quarante jours de travail : le triple « je renonce » et le triple « je crois » ne prennent leur sens que si l’on sait, concrètement, à quoi l’on renonce et de quoi l’on a été incapable pendant six semaines. Le Carême sert exactement à cela : à rendre ces deux verbes crédibles.

Renoncez-vous à Satan ? — Je renonce. Et à toutes ses œuvres ? — J’y renonce. Et à toutes ses séductions ? — J’y renonce.

Rituel du baptême — formule renouvelée par toute l’assemblée à la Vigile pascale

Le retour du catéchuménat#

Cette structure, longtemps devenue purement symbolique dans une Europe de baptisés-nés, a retrouvé une actualité concrète. La restauration du Rituel de l’initiation chrétienne des adultes (RICA), promulgué en 1972 à la demande de Vatican II, a rendu vie aux scrutins, aux traditions, à l’appel décisif. Et la sécularisation a fait le reste : en France, plusieurs milliers d’adultes sont baptisés chaque Pâques, et leur nombre a fortement crû ces dernières années.

Autrement dit : le Carême redevient ce qu’il était. Dans beaucoup de paroisses, il y a de nouveau, au premier rang, des adultes qui vont être plongés dans l’eau. Cela change tout : le Carême cesse d’être une commémoration pour redevenir un accompagnement.

« Le Carême n’a pas été inventé pour les baptisés fatigués. Il a été inventé pour ceux qui allaient naître. Les premiers ne font que se joindre au cortège. »

Le parcours de quarante jours pour catéchumènes →