Histoire · 1966
Le XXᵉ siècle et Paenitemini
Le 17 février 1966, Paul VI publie le texte qui a le plus changé la pratique concrète du Carême depuis mille ans. On l’a lu comme un allègement ; c’était un déplacement.
Il faut se représenter la situation en 1965. La discipline en vigueur, codifiée en 1917, est devenue un maquis : jeûne théorique tous les jours de Carême, mais assorti de tant de dispenses, d’indults nationaux et de tolérances locales que personne ne sait plus ce qui oblige. Des conférences épiscopales entières ont obtenu des régimes propres. Le résultat est le pire des deux mondes : une loi lourde sur le papier, presque inappliquée dans les faits, et culpabilisante pour les consciences délicates.
Ce que fait le texte#
La constitution apostolique Paenitemini — « Convertissez-vous », le premier mot de la prédication de Jésus — est publiée le 17 février 1966, entre la clôture du concile (décembre 1965) et la réforme liturgique. Elle opère quatre mouvements :
- Elle refonde la pénitence sur sa raison théologique avant d’en fixer les modalités. Toute la première partie est une méditation sur la metánoia, sur son enracinement dans l’Écriture, sur son caractère intérieur avant d’être extérieur.
- Elle réduit drastiquement les obligations universelles : le jeûne n’est plus obligatoire que deux jours par an — le Mercredi des Cendres et le Vendredi saint ; l’abstinence, les vendredis.
- Elle transfère aux conférences épiscopales le pouvoir de préciser l’observance et de substituer d’autres formes de pénitence, notamment des œuvres de charité et des exercices de piété, en tenant compte des conditions économiques et sociales locales.
- Elle élargit la notion de pénitence au-delà de l’alimentaire : le texte parle de l’exercice fidèle des devoirs d’état, de la patience dans les épreuves, du service des pauvres.
L’Église… invite tous les chrétiens indistinctement à répondre au précepte divin de la pénitence par quelque acte volontaire, en dehors des privations imposées par le poids de la vie quotidienne.
Paul VI, Paenitemini, ch. IIPourquoi cette réforme#
Paul VI donne lui-même trois raisons :
- La diversité du monde. Une même règle alimentaire n’a pas le même sens à Milan et au Sahel. Le texte le dit explicitement : là où la nourriture manque, l’abstinence de viande n’est pas une pénitence, c’est le quotidien.
- Le risque du formalisme. Une observance minutieuse peut coexister avec l’absence totale de conversion. Le texte cite les prophètes — Isaïe 58, « le jeûne que je préfère » — contre un jeûne qui laisse l’opprimé opprimé.
- La priorité de la charité. La constitution insiste pour que la pénitence se traduise en solidarité effective, en particulier envers les pays pauvres. Elle prépare directement l’encyclique Populorum progressio (1967).
Comment la réforme a été reçue#
Mal, souvent. Non pas contestée : mal comprise. Trois lectures fautives se sont répandues :
| Ce qu’on a compris | Ce que dit le texte |
|---|---|
| « L’Église a supprimé le jeûne » | Elle a réduit l’obligation universelle et demandé à chacun un acte volontaire. |
| « On peut manger de la viande le vendredi » | Hors Carême, oui, à condition de substituer une autre pénitence. En Carême, non. |
| « La pénitence n’a plus d’importance » | Le texte s’ouvre sur une affirmation du précepte divin de pénitence, plus contraignant que tout canon. |
| « C’est une concession à la modernité » | C’est un retour à la tradition patristique, qui liait le jeûne à l’aumône plus qu’aux menus. |
La substitution prévue pour les vendredis hors Carême, faute d’avoir été enseignée, s’est en pratique évaporée : beaucoup de catholiques ont retenu la liberté sans retenir la condition. C’est le principal échec pastoral de la réforme, et plusieurs conférences épiscopales — celle d’Angleterre et du pays de Galles en 2011, notamment — sont revenues à l’abstinence de viande le vendredi précisément pour cette raison.
Une liberté qu’on accorde sans expliquer la condition qui l’accompagne se transforme en dispense générale. Paul VI a fait confiance ; l’enseignement n’a pas suivi.
Le contexte : 1966#
La réforme s’inscrit dans un ensemble cohérent :
- 1963 : Sacrosanctum concilium demande la restauration du catéchuménat et du double caractère du Carême (n° 109-110).
- 1966 : Paenitemini refonde la discipline pénitentielle.
- 1967 : Indulgentiarum doctrina réforme les indulgences, en supprime les quantifications en jours et en années.
- 1969 : le nouveau calendrier liturgique et le lectionnaire triennal.
- 1972 : le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes rend au Carême ses scrutins.
Considéré dans son ensemble, ce programme est cohérent : il déplace le centre de gravité du Carême de l’observance alimentaire vers l’itinéraire baptismal. La réforme liturgique →
Le bilan, soixante ans après#
On peut faire trois constats sans complaisance :
- La pratique alimentaire a massivement reculé, bien au-delà de ce que le texte demandait. Peu de catholiques français savent aujourd’hui que l’abstinence du vendredi de Carême est obligatoire.
- La dimension caritative s’est considérablement renforcée : les collectes de Carême, le CCFD-Terre solidaire, les opérations « bol de riz » sont des fruits directs de cette orientation.
- La dimension baptismale est revenue, portée par la croissance du catéchuménat adulte. C’est peut-être le succès le plus net de la réforme, et le moins prévu en 1966.
« Paenitemini n’a pas allégé le Carême : il en a rendu chacun responsable. C’est bien plus lourd. »
Source principale : Paul VI, constitution apostolique Paenitemini, 17 février 1966 (texte intégral sur le site du Saint-Siège). Voir aussi Code de droit canonique (1983), can. 1249-1253, qui en reprend les dispositions.