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Le Carême en musique

Le Carême est, de très loin, le temps liturgique le plus fécond en musique. La raison est simple : il fournit aux compositeurs les seuls textes que l’Occident ait jamais lus avec autant d’attention.

Un fait mérite d’être noté d’emblée : on a écrit plus de musique pour la Semaine sainte que pour Noël. Le Requiem et la Passion sont les deux grandes formes de la musique religieuse occidentale, et la seconde appartient entièrement au Carême. La raison n’est pas dévotionnelle mais technique : ces textes offrent un récit, des personnages, des affects extrêmes et une durée. Autrement dit, tout ce qu’il faut pour composer.

Le Miserere d’Allegri#

Composé vers 1638 par Gregorio Allegri pour les offices des Ténèbres à la chapelle Sixtine. Neuf voix, deux chœurs, alternance de polyphonie et de plain-chant sur les vingt versets du psaume 50.

Sa légende a fait sa gloire : la partition était propriété exclusive de la chapelle papale, et sa copie interdite sous peine d’excommunication. En 1770, Mozart, âgé de quatorze ans, l’entend une fois et la transcrit de mémoire — le fait est attesté par une lettre de son père, même si la légende l’a embellie.

Les Passions#

ŒuvreCompositeurDateRemarque
Passion selon saint MatthieuJ.-S. Bach1727Double chœur, double orchestre, près de trois heures. Sommet absolu du genre.
Passion selon saint JeanJ.-S. Bach1724Plus courte, plus dramatique, plus nerveuse. Souvent préférée par les interprètes.
Membra Jesu nostriDietrich Buxtehude1680Sept cantates sur les membres du Crucifié. D’une douceur inattendue.
Les Sept Paroles du Christ en croixHeinrich Schütz1645Austère, en allemand, à la limite du dépouillement.
Les Sept Dernières ParolesJoseph Haydn1787Commande de Cadix : sept adagios entre les sept méditations d’un prédicateur.
Passion selon saint LucKrzysztof Penderecki1966Reprise du genre au XXe siècle, avec les moyens contemporains.
PassioArvo Pärt1982Soixante-dix minutes de tension immobile, sur le texte johannique.

La Passion selon saint Matthieu mérite une remarque particulière. Créée à Leipzig le Vendredi saint 1727, elle a été oubliée pendant un siècle ; c’est Mendelssohn, âgé de vingt ans, qui l’a redonnée en 1829 et qui a, ce faisant, ressuscité Bach pour la postérité. Un compositeur juif remettant en circulation la plus grande œuvre chrétienne : le fait vaut d’être rappelé.

Le chœur d’ouverture de la Passion selon saint Matthieu fait chanter simultanément deux foules et un chœur d’enfants. Bach y superpose trois points de vue sur le même événement — ce que ni la peinture ni le théâtre ne peuvent faire.

Le Stabat Mater#

Vingt strophes de trois vers, attribuées à Jacopone da Todi (XIIIe siècle). Plus de deux cents compositeurs les ont mises en musique ; c’est probablement le texte le plus musicalement traité de l’histoire après l’ordinaire de la messe.

  • Pergolèse (1736) — écrit à vingt-six ans, quelques semaines avant sa mort. Deux voix, cordes. C’est l’œuvre la plus imprimée du XVIIIe siècle.
  • Vivaldi (1712) — pour alto seul, d’une gravité inhabituelle chez lui.
  • Haydn (1767), Rossini (1841), Dvořák (1877) — ce dernier écrit après la mort de ses trois enfants ; c’est l’une des œuvres les plus poignantes du répertoire.
  • Poulenc (1950) — après la mort brutale d’un ami. Douze mouvements, chœur et orchestre.
  • Szymanowski (1926) — en polonais, ce qui change tout : la langue vernaculaire rapproche le texte.
  • Arvo Pärt (1985) — trois voix, trois cordes, immobilité.

Les Lamentations et les Ténèbres#

L’office des Ténèbres — Matines et Laudes des trois derniers jours, chantés la veille au soir — faisait lire les Lamentations de Jérémie. Leur mise en musique constitue l’un des sommets de la musique occidentale, et un répertoire encore trop peu joué :

  • Thomas Tallis, Lamentations (v. 1565) — probablement le plus beau contrepoint anglais jamais écrit.
  • Tomás Luis de Victoria, Officium Hebdomadae Sanctae (1585) — l’office complet de la Semaine sainte, d’une austérité espagnole absolue.
  • Palestrina, Lamentationes — la polyphonie romaine à son point d’équilibre.
  • François Couperin, Leçons de Ténèbres (1714) — trois leçons pour le Mercredi saint. Sommet de la musique française, à la frontière de l’opéra et de la prière.
  • Marc-Antoine Charpentier — plus de trente Leçons de Ténèbres, écrites pour les couvents parisiens où l’on se pressait pour les entendre.
  • Jan Dismas Zelenka, Lamentationes (1722) — redécouvert au XXe siècle, d’une audace harmonique stupéfiante.

Le répertoire grégorien#

Souvent négligé, il constitue pourtant le fonds propre du Carême :

  • Attende Domine et Parce Domine — les deux hymnes que toute assemblée peut chanter sans partition.
  • Les Traits — psaumes chantés d’un seul trait, sans refrain, qui remplacent l’Alleluia. Le Qui habitat du premier dimanche dure près de dix minutes : c’est la plus longue pièce du répertoire grégorien.
  • Vexilla Regis et Pange lingua de Venance Fortunat (VIe siècle).
  • Les Impropères du Vendredi saint, avec le Trisagion alterné en grec et en latin.
  • L’Exsultet — proclamé, non chanté au sens ordinaire : une seule voix, une seule ligne, vingt minutes.

Le XXᵉ et le XXIᵉ siècle#

  • Francis Poulenc, Quatre motets pour un temps de pénitence (1939) — quatre pages a cappella, d’une concentration extrême. Le Tenebrae factae sunt est un sommet.
  • Olivier Messiaen, Quatuor pour la fin du Temps (1941) — composé et créé dans un camp de prisonniers. Pas une œuvre de Carême au sens liturgique, mais aucune ne dit mieux l’attente.
  • Arvo Pärt, Passio, Miserere, De profundis — le tintinnabuli convient au Carême comme aucun autre langage contemporain.
  • James MacMillan, Seven Last Words from the Cross (1993) — l’une des grandes œuvres sacrées récentes.
  • John Tavener, The Lamb, Funeral Ikos — un langage nourri de la tradition orthodoxe.

Une écoute de Carême#

Une écoute par semaine, en entier, sans rien faire d’autre : c’est en soi une pratique de Carême.
SemaineÉcoute proposéeDurée
CendresAllegri, Miserere12 min
1re semaineGrégorien : Attende Domine, Trait Qui habitat20 min
2e semaineVictoria, Officium Hebdomadae Sanctae (extraits)30 min
3e semainePergolèse, Stabat Mater40 min
4e semaine (Lætare)Bach, Cantate BWV 4 ou Poulenc, Quatre motets25 min
5e semaineCouperin, Leçons de Ténèbres50 min
Semaine sainteBach, Passion selon saint Jean ou saint Matthieu2 à 3 h
Vendredi saintPärt, Passio ou Haydn, Sept Dernières Paroles70 min

« On a écrit plus de musique pour la Semaine sainte que pour Noël. Ce n’est pas une question de dévotion : c’est que ces textes offrent tout ce qu’il faut pour composer. »

Toutes les œuvres citées sont largement disponibles en enregistrement. Les partitions anciennes relèvent du domaine public ; les œuvres du XXe siècle restent protégées. Voir aussi les chants liturgiques du Carême.