Liturgie · Catéchuménat

Les scrutins et le catéchuménat

Ce sont les rites les plus anciens et les plus impressionnants du Carême, et beaucoup de fidèles ne les ont jamais vus. Voici ce qui se passe, et pourquoi.

Le mot fait peur, et c’est dommage. Un scrutin — de scrutari, fouiller — n’est pas un examen que l’on passe : c’est une prière que l’Église fait sur quelqu’un. Ce qui est scruté, ce n’est pas la conformité du candidat : c’est ce qui, en lui comme en nous tous, résiste encore.

Le calendrier catéchuménal du Carême#

QuandRiteCe qui se passe
Avant le CarêmeChoix des candidatsLa communauté et les accompagnateurs discernent qui est prêt.
1er dimanche de CarêmeAppel décisifÀ la cathédrale, devant l’évêque. Les catéchumènes inscrivent leur nom ; ils deviennent appelés ou élus.
3e dimanchePremier scrutinÉvangile de la Samaritaine. Exorcisme et imposition des mains.
4e dimancheDeuxième scrutinÉvangile de l’aveugle-né. Souvent suivi de la traditio du Symbole.
5e dimancheTroisième scrutinÉvangile de Lazare. Souvent suivi de la traditio du Notre Père.
Samedi saintRites préparatoiresRedditio du Symbole, effeta, onction, choix du nom.
Vigile pascaleBaptême, confirmation, eucharistieLes trois sacrements de l’initiation, dans la même nuit.
Temps pascalMystagogieHuit semaines pour relire ce qui a été vécu.

L’appel décisif#

Le premier dimanche de Carême, dans presque tous les diocèses de France, les catéchumènes de toutes les paroisses convergent vers la cathédrale. L’évêque les appelle un par un ; ils s’avancent ; leurs accompagnateurs témoignent ; ils inscrivent leur nom dans un registre.

L’inscription du nom n’est pas une formalité administrative : c’est le geste par lequel une personne cesse d’être un candidat parmi d’autres pour devenir quelqu’un que l’Église attend, nommément, dans la nuit de Pâques. Ils changent alors de titre : ils ne sont plus catéchumènes mais appelés — en latin electi, les élus.

Pour qui n’a jamais assisté à un appel décisif : c’est l’une des liturgies les plus émouvantes qui soient. On y voit, en une heure, des adultes de tous âges, de toutes conditions, dont beaucoup ont mis des années à arriver là.

Les trois scrutins#

Ils ont lieu aux troisième, quatrième et cinquième dimanches, aux messes de la communauté — jamais en petit comité. Le déroulement est chaque fois le même :

  1. Après l’homélie, les appelés s’avancent avec leurs parrains et marraines.
  2. Prière en silence, puis invocations de l’assemblée pour eux.
  3. Exorcisme : le célébrant prononce une prière qui demande à Dieu de délivrer les appelés de l’emprise du mal. Il impose les mains en silence.
  4. Les appelés sont renvoyés — ils ne restent pas à la liturgie eucharistique, à laquelle ils ne peuvent pas encore participer.

Les trois évangiles#

Les scrutins sont indissociables des trois grands évangiles johanniques de l’année A. Ce ne sont pas des illustrations : chacun décrit une opération que le baptême accomplit.

ScrutinÉvangileCe qui est en jeu
PremierLa Samaritaine (Jn 4)La soif. Une femme à qui l’on demande à boire découvre qu’elle avait soif d’autre chose, et que sa vie est connue.
DeuxièmeL’aveugle-né (Jn 9)La cécité. Le baptême s’est appelé pendant des siècles « l’illumination ». Ceux qui voient clair, dans ce récit, sont ceux qui reconnaissent qu’ils ne voyaient pas.
TroisièmeLazare (Jn 11)La mort. « Déliez-le, et laissez-le aller » : la résurrection n’est pas complète tant que quelqu’un n’a pas défait les bandelettes. L’Église, précisément.

Soif, cécité, mort : trois manières de dire ce dont on ne se sort pas soi-même.

Les traditions du Symbole et du Notre Père#

Deux rites moins connus, dits traditions (traditio, « remise ») : la communauté donne aux appelés le Credo, puis le Notre Père. Non pas une feuille de papier : on les leur récite, et ils écoutent.

Plus tard — au Samedi saint, ou lors d’une célébration propre — vient la redditio : ils rendent le Symbole, c’est-à-dire le récitent par cœur devant l’assemblée.

Ce double mouvement dit quelque chose que notre culture comprend mal : la foi n’est pas une production personnelle. On ne se fabrique pas un credo ; on le reçoit d’une communauté qui l’a reçu, et on le restitue en son nom propre. Augustin a prêché plusieurs sermons pour ces occasions ; ils comptent parmi ses plus lumineux.

Vous allez recevoir le Symbole, où se trouve contenue la foi de notre mère l’Église, fondée sur la pierre inébranlable qu’est le Christ Seigneur… Vous l’écouterez, vous l’apprendrez par cœur, vous vous le redirez, vous ne l’écrirez pas — car il faut qu’il soit écrit dans vos cœurs.

D’après saint Augustin, sermons pour la traditio symboli

L’effeta et les rites du Samedi saint#

Le matin du Samedi saint, les appelés se rassemblent pour les rites immédiatement préparatoires :

  • L’effeta : le célébrant touche les oreilles et la bouche de chacun en disant « Effeta, c’est-à-dire : ouvre-toi », reprenant le geste du Christ sur le sourd-muet (Mc 7, 34). L’ouverture des oreilles pour entendre la Parole, de la bouche pour la professer.
  • La redditio du Symbole.
  • L’onction d’huile des catéchumènes — l’huile des lutteurs, dont on frottait les athlètes.
  • Le choix du nom chrétien, là où l’usage existe.

Et si l’on n’est pas catéchumène ?#

C’est le cas de l’immense majorité des fidèles, baptisés enfants. Les scrutins ne les concernent pas directement — et pourtant ils sont célébrés devant eux, exprès. Trois raisons :

  1. Pour se souvenir. Vous n’avez rien vu de votre baptême ; en voyant celui des autres, vous voyez le vôtre.
  2. Pour porter. L’Église demande à l’assemblée de prier réellement pour ces personnes nommées, pendant six semaines.
  3. Pour se laisser scruter aussi. Les prières des scrutins parlent de choses très générales — le mensonge, la peur, l’attachement à l’argent, le refus de pardonner. Elles sont écrites pour des candidats au baptême ; elles conviennent à tout le monde.

Un baptisé qui suit attentivement les trois scrutins de sa paroisse aura fait, sans le savoir, un excellent Carême.

« Le Carême est le temps où toute l’Église se met à la hauteur de ses catéchumènes. »

Sources : Rituel de l’initiation chrétienne des adultes (RICA, 1972), n° 133-207 ; Missel romain, messes rituelles pour les scrutins ; concile Vatican II, Sacrosanctum concilium, n° 64-66 et 109 ; saint Augustin, sermons 212-215.