Histoire · II<sup>e</sup> siècle

Le IIᵉ siècle et la controverse pascale

Vers 190, l’Église faillit se briser pour une question de calendrier. L’épisode est célèbre ; on oublie souvent qu’il porte tout autant sur le jeûne que sur la date, et qu’il livre le plus ancien témoignage sur la diversité des pratiques quadragésimales.

Deux traditions s’étaient formées. En Asie mineure — Éphèse, Smyrne, Hiérapolis —, on célébrait la Pâque chrétienne le quatorzième jour du mois de Nisan, quel que soit le jour de la semaine, en même temps que la Pâque juive : d’où le nom de quartodécimans. Partout ailleurs — Rome, Alexandrie, la Gaule, la Palestine —, on la célébrait le dimanche qui suit, pour que la fête de la Résurrection tombe le jour de la Résurrection.

Ce que chacun défendait#

La position asiate n’était pas un archaïsme borné. Elle s’appuyait sur la chronologie johannique : dans le quatrième évangile, le Christ meurt au moment même où l’on immole les agneaux pascals au Temple, le 14 Nisan. Célébrer ce jour-là, c’était affirmer que le Christ est l’Agneau. Polycrate d’Éphèse revendiquait la succession de l’apôtre Jean, de Philippe et de Polycarpe.

La position romaine invoquait un autre principe : le dimanche est le jour de la Résurrection, et l’on ne peut pas fêter la Résurrection un mardi. C’était affirmer que le centre de la Pâque n’est pas la mort mais le relèvement.

Victor, ou l’excommunication évitée#

Vers 190, le pape Victor Ier décide de trancher. Il convoque des synodes dans plusieurs provinces — Palestine, Pont, Gaule, Osroène, Corinthe, Alexandrie — qui se prononcent tous pour l’usage dominical. Polycrate d’Éphèse réunit à son tour un synode asiate et répond par une lettre magnifique où il énumère les « grands astres » qui reposent en Asie et qui ont observé le 14 Nisan.

Victor entreprend alors d’exclure les Églises d’Asie de la communion. C’est ici qu’intervient Irénée de Lyon, dont la lettre — conservée par Eusèbe — mérite d’être lue lentement :

Le désaccord ne porte pas seulement sur le jour, mais aussi sur la forme même du jeûne : les uns pensent devoir jeûner un jour, d’autres deux, d’autres davantage ; d’autres mesurent leur journée à quarante heures diurnes et nocturnes. Cette diversité dans l’observance n’est pas née de notre temps, mais bien avant nous, chez ceux qui nous ont précédés… Et néanmoins tous ont vécu en paix, et nous vivons en paix les uns avec les autres : le désaccord sur le jeûne confirme l’accord de la foi.

Irénée de Lyon, lettre à Victor, dans Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 24, 12-13

Ce passage est le document le plus précieux que nous ayons sur le jeûne pré-quadragésimal. Il établit trois faits : la diversité était grande, elle était ancienne, et elle n’avait jamais rompu la communion.

Le désaccord sur le jeûne confirme l’accord de la foi.

Irénée de Lyon, vers 190

Irénée — dont le nom signifie « le pacifique », et Eusèbe ne manque pas de le souligner — obtient gain de cause. L’excommunication n’a pas lieu. Les Églises d’Asie garderont leur usage encore un siècle et demi ; la question sera réglée à Nicée en 325, dans le sens romain.

Ce que l’épisode nous apprend sur le jeûne#

Ce que dit IrénéeCe qu’on en déduit
Certains jeûnent un jourLe jeûne du Vendredi saint seul
Certains deux joursLe jeûne pascal classique : vendredi et samedi
Certains davantageDes jeûnes de semaine sainte, comme la Didascalie syrienne
Certains comptent quarante heuresUn calcul horaire, de la mort à la résurrection
Personne ne parle de quarante joursLe Carême n’existe pas encore, vers 190

Le point est décisif pour l’histoire du Carême. En 190, un évêque particulièrement informé, écrivant à Rome au nom des Églises de Gaule et connaissant les usages d’Asie, énumère les durées possibles du jeûne pascal : aucune ne dépasse quelques jours. Si un Carême de quarante jours avait existé quelque part, Irénée l’aurait mentionné. L’affirmation ultérieure d’une institution apostolique du Carême ne résiste pas à ce témoignage.

La longue queue de la question#

La controverse pascale n’a jamais complètement cessé. Elle a resurgi sous d’autres formes :

  • Au VIIe siècle en Angleterre : le synode de Whitby (664) tranche entre l’usage celtique et l’usage romain, avec des conséquences considérables sur l’unification de l’Église anglaise.
  • En 1582 : la réforme grégorienne du calendrier crée un écart durable avec les Églises d’Orient, restées au calendrier julien. C’est pourquoi Pâques catholique et Pâques orthodoxe coïncident certaines années et divergent de plusieurs semaines d’autres années.
  • Aujourd’hui : des discussions œcuméniques régulières portent sur une date commune de Pâques. Le concile Vatican II s’était déclaré ouvert à une date fixe, à condition d’un accord de tous les chrétiens — condition non remplie à ce jour.

La leçon#

Irénée n’a pas dit que la question était sans importance : il a dit qu’elle n’était pas de celles qui rompent la communion. La distinction est difficile à tenir et elle est le cœur du gouvernement ecclésial. Dix-huit siècles plus tard, elle continue de valoir pour tous les débats sur la discipline du Carême : entre celui qui jeûne au pain et à l’eau et celui qui offre une privation d’écrans, le désaccord sur le jeûne peut, s’ils le veulent bien, confirmer l’accord de la foi.

Sources : Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 23-25 (lettres de Polycrate et d’Irénée) ; Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, III, 25 (synode de Whitby) ; concile Vatican II, Sacrosanctum concilium, appendice sur la révision du calendrier.