L’essentiel · Théologie
Le péché, la grâce, la miséricorde
On peut faire un Carême irréprochable et complètement païen. Il suffit pour cela d’une erreur sur trois mots. Voici la mise au point théologique sans laquelle les quarante jours deviennent une performance — et les performances, tôt ou tard, se retournent contre celui qui les accomplit.
Il existe une manière de vivre le Carême qui est la négation exacte du christianisme : décider seul, tenir seul, réussir seul, et présenter le résultat à Dieu comme une facture. Cette manière a un nom en théologie — le pélagianisme — et elle est probablement l’hérésie la plus spontanée de l’esprit humain. Elle se glisse partout, y compris chez les fidèles les plus sincères, et le Carême est son terrain de prédilection.
Le péché n’est pas une infraction#
Première mise au point. Le vocabulaire courant assimile le péché à la transgression d’une règle : un code, des interdits, des sanctions. Cette représentation est juridique, et elle est fausse — ou du moins très insuffisante.
Le Catéchisme définit le péché comme « une faute contre la raison, la vérité, la conscience droite ; c’est un manquement à l’amour véritable envers Dieu et envers le prochain ». Le mot grec du Nouveau Testament, hamartía, vient du vocabulaire du tir à l’arc : manquer la cible. Le péché n’est pas d’abord une désobéissance : c’est un ratage, un désir bien orienté qui s’est fixé sur un mauvais objet.
Aucun homme ne fait le mal pour le mal. Il le fait pour un bien réel — le plaisir, la sécurité, la reconnaissance — qu’il cherche là où il n’est pas.
D’après saint Augustin, Confessions, II
Cette définition change tout pour le Carême. Si le péché est une infraction, le remède est la discipline. Si le péché est un désir mal orienté, le remède est une rééducation du désir — ce qui est infiniment plus long, plus subtil et moins gratifiant. Le jeûne, dans cette perspective, n’est pas une punition infligée au corps : c’est un exercice de réorientation.
Mortel, véniel : à quoi sert la distinction#
La tradition distingue le péché mortel — qui rompt la communion avec Dieu — et le péché véniel, qui l’affaiblit sans la détruire. Trois conditions cumulatives sont requises pour le premier : matière grave, pleine conscience, consentement délibéré. L’absence d’une seule suffit à écarter la qualification.
La distinction n’a d’ailleurs pas pour but de délimiter « jusqu’où on peut aller ». Elle a pour but de dire ce qui exige le sacrement et ce qui peut être remis autrement — par la prière, l’aumône, la charité, l’eucharistie elle-même. Le Carême travaille surtout le second registre : l’érosion lente, les petites lâchetés, les habitudes de langage, l’indifférence, ce que la tradition appelle le péché d’omission, dont le Confiteor dit qu’il consiste à avoir péché « en omettant le bien ».
La grâce est première#
Deuxième mise au point, et la plus importante. Le concile d’Orange en 529, puis le concile de Trente, ont tranché définitivement une question qui avait agité l’Occident pendant un siècle : la grâce précède l’acte bon, y compris le désir de faire le bien. On ne mérite pas la grâce initiale ; on ne se convertit pas d’abord, pour recevoir ensuite. C’est Dieu qui commence.
Si quelqu’un dit que, sans la grâce prévenante du Saint-Esprit et sans son aide, l’homme peut croire, espérer, aimer ou se repentir comme il faut… qu’il soit anathème.
Concile de Trente, session VI, canon 3 (1547)Conséquence pratique pour le Carême : vous n’êtes pas en train de gagner quelque chose. Vous êtes en train de vous rendre disponible à quelque chose qui vous est offert. La différence n’est pas de nuance : elle décide de ce qui se passe le jour où vous échouerez. Dans le premier modèle, l’échec est une défaite qui annule le crédit accumulé. Dans le second, il est simplement le moment où l’on découvre pourquoi on avait besoin d’un Sauveur.
C’est exactement ce que demande la collecte du premier dimanche de Carême : nous ne promettons pas à Dieu de progresser, nous lui demandons de nous accorder de progresser. Toute la liturgie quadragésimale est écrite à ce mode-là.
La miséricorde n’est pas l’indulgence#
Troisième mise au point, la plus délicate à l’époque contemporaine. Le mot miséricorde a subi une inflation qui l’a vidé : on l’emploie souvent pour dire que rien n’est grave. Ce n’est pas son sens.
Misericordia se décompose en miseria et cor : avoir le cœur affecté par la misère d’autrui. L’hébreu rahamim vient du mot désignant les entrailles maternelles. La miséricorde n’est donc pas une atténuation du jugement : c’est une affection qui pousse à agir. Elle suppose que le mal soit vu comme un mal — sinon, il n’y a rien à secourir.
| La miséricorde | N’est pas |
|---|---|
| Voir le mal et s’en émouvoir | Nier que ce soit un mal |
| Relever celui qui est tombé | Prétendre qu’il n’est pas tombé |
| Donner plus que le dû | Supprimer la notion de dû |
| Refuser de condamner la personne | Refuser de nommer l’acte |
| Un acte coûteux pour celui qui la fait | Une facilité de langage |
Le père du fils prodigue court vers son fils, l’embrasse, le rhabille et fait tuer le veau gras : mais il ne dit jamais que le fils n’était pas parti. La parabole culmine sur une phrase qui nomme sans détour : « Il était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. »
Le triangle du Carême#
Les trois notions forment un système : si l’une manque, les deux autres se déforment.
- Le péché sans la grâce produit le désespoir ou la crispation morale. C’est le Carême du volontariste, qui tient trente-huit jours puis s’effondre.
- La grâce sans le péché produit l’insignifiance : si rien n’est perdu, rien n’est sauvé, et le Carême devient un exercice de bien-être.
- La miséricorde sans le péché ni la grâce produit un moralisme gentil : on est bienveillant, et rien ne se passe.
Tenus ensemble, ils donnent une expérience très précise, que des millions de chrétiens font chaque année et qu’aucun discours ne remplace : découvrir qu’on est plus mauvais qu’on ne croyait, et beaucoup plus aimé qu’on ne l’espérait. Les deux moitiés sont indispensables. La première seule accable ; la seconde seule endort.
« Il n’y a pas de plus grand péché que de croire que sa faute est plus grande que la miséricorde de Dieu. »
Adage attribué à plusieurs auteurs spirituels, et vrai chez tous
Catéchisme de l’Église catholique, n° 1846-1876 (le péché), 1996-2005 (la grâce), 1422-1470 (la pénitence). Concile d’Orange (529), canons 3-7. Concile de Trente, session VI (décret sur la justification, 1547). Jean-Paul II, encyclique Dives in misericordia (1980).