Liturgie · Textes

Préfaces, oraisons, collectes

Le Missel est le livre de doctrine le moins lu de l’Église. Ses oraisons condensent en trois lignes ce que les traités développent en trois cents pages. En voici quelques-unes, avec ce qu’elles disent exactement.

Une oraison romaine tient en une phrase, et cette phrase est presque toujours bâtie de la même façon : on nomme Dieu, on rappelle ce qu’il a fait, on demande une seule chose, on dit pourquoi. C’est un art de la concision, et les traducteurs y perdent régulièrement leur latin — au sens propre.

La collecte du Mercredi des Cendres#

Concede nobis, Domine, præsidia militiæ christianæ sanctis inchoare ieiuniis : ut contra spiritales nequitias pugnaturi, continentiæ muniamur auxiliis.
« Accorde-nous, Seigneur, de commencer par un saint jeûne le combat de la vie chrétienne : afin que, devant lutter contre les esprits du mal, nous soyons fortifiés par le secours de la tempérance. »

Missel romain, Mercredi des Cendres

Trois observations. Le vocabulaire est militaire : militia, pugnaturi, muniamur. Le Carême s’ouvre sur une déclaration de guerre. L’adversaire est nommé : les esprits du mal, non nos mauvaises habitudes. Le jeûne est un moyen, pas une fin : il fortifie en vue du combat.

La collecte du premier dimanche#

Dieu tout-puissant, donne-nous, tout au long de ce Carême, de progresser dans la connaissance de Jésus Christ et de nous ouvrir à sa lumière par une conduite vraiment fidèle.

Missel romain, 1er dimanche de Carême

Notez la grammaire, qui est un traité de théologie en réduction : nous ne promettons pas de progresser, nous demandons à Dieu de nous donner de progresser. La grâce est première, y compris pour la volonté de bien faire. Toute la liturgie du Carême est écrite à ce mode-là. Pourquoi c’est décisif →

Les quatre préfaces du Carême#

La préface est le grand texte d’action de grâce qui ouvre la prière eucharistique. Le Missel en propose quatre pour le Carême, plus deux pour la Passion. Elles constituent, ensemble, un petit traité du temps quadragésimal.

Préface I — Le sens spirituel du Carême#

« Chaque année, tu accordes à tes fidèles de se préparer dans la joie à la fête de Pâques : afin que, s’adonnant à la prière et à la charité, assidus à la Parole et aux sacrements, ils parviennent avec humilité à la plénitude de la vie. »

Le mot joie apparaît dans la première ligne de la première préface. Ce n’est pas une politesse : c’est la clef de lecture de tout ce qui suit.

Préface II — La pénitence intérieure#

« Tu as voulu que notre jeûne te rende grâce : il abaisse notre orgueil, et par le soin que nous avons des affamés, il nous rend imitateurs de ta générosité. » Le jeûne est ici défini par ses deux effets : humilier l’orgueil, nourrir l’affamé. Rien sur la santé, rien sur le mérite.

Préface III — Les fruits du jeûne#

Le jeûne « réprime les vices, élève l’esprit, donne la vertu et sa récompense ». Formulation d’origine ancienne, très proche de saint Léon.

Préface IV — Le jeûne dans l’histoire du salut#

« Par le jeûne corporel, tu réprimes nos passions, tu élèves notre esprit, tu nous donnes la force et la récompense. » Elle relie explicitement notre jeûne à celui du Christ au désert.

La prière sur le peuple#

Voici une pièce méconnue et magnifique. La oratio super populum est une formule de bénédiction solennelle héritée de l’antiquité romaine, où le diacre invitait d’abord : Humiliate capita vestra Deo — « Inclinez la tête devant Dieu. »

Tombée en désuétude, elle a été restaurée pour tous les jours du Carême par la troisième édition du Missel romain (2002). Chaque jour a la sienne. Quelques exemples :

  • Lundi de la 1re semaine : « Fais grandir, Seigneur, tes fidèles dans la fidélité à ta volonté, afin que la charité les fasse progresser vers les biens du ciel. »
  • Vendredi de la 3e semaine : « Que ta bénédiction, Seigneur, purifie ce peuple de toute séduction du mal. »
  • Mercredi saint : « Regarde, Seigneur, ceux qui espèrent en ta miséricorde ; qu’ils soient réconfortés par le don de ton amour. »

Leur usage transforme la fin de la messe : au lieu d’un congé rapide, l’assemblée s’incline et reçoit une bénédiction propre à ce jour-là. Peu de paroisses l’emploient ; c’est dommage.

Les grandes oraisons du Vendredi saint#

La liturgie du Vendredi saint contient la plus ancienne forme de prière universelle conservée dans le rite romain : dix grandes intercessions, chacune introduite par une monition, suivie d’un silence à genoux, puis d’une oraison. Elles prient successivement pour : la sainte Église, le pape, tous les ordres de fidèles, les catéchumènes, l’unité des chrétiens, le peuple juif, ceux qui ne croient pas au Christ, ceux qui ne croient pas en Dieu, les gouvernants, et ceux qui sont dans l’épreuve.

Leur portée est immense : le jour où l’Église commémore la mort de son Seigneur, elle prie pour le monde entier, sans exception, en nommant chacun. C’est probablement le texte liturgique le plus universel du rite latin.

Rien ne dit mieux ce qu’est l’Église que la liste de ceux pour qui elle prie le jour où son Seigneur meurt.

Comment s’en servir#

Trois usages simples :

  1. Prendre la collecte du jour comme prière du matin. Elle tient en trente secondes et contient la théologie de la journée.
  2. Lire les quatre préfaces d’affilée, une fois, au début du Carême : c’est le meilleur résumé doctrinal disponible en une page.
  3. Demander à son curé l’usage de la prière sur le peuple. Il suffit qu’un fidèle le signale pour que beaucoup de célébrants la redécouvrent.

Sources : Missale Romanum, editio typica tertia (2002) ; Missel romain, traduction liturgique francophone (2021) ; Présentation générale du Missel romain, n° 77 et 90. Les traductions données ici sont de travail, au plus près du latin ; elles ne remplacent pas le texte liturgique officiel.