Pratiques · Écriture

La lectio divina

Une méthode vieille de quinze siècles, en quatre temps, qui tient en vingt minutes et qu’on peut apprendre en une séance. C’est probablement le meilleur investissement spirituel d’un Carême.

La méthode vient des monastères. Guigues le Chartreux, au XIIe siècle, en a donné la formulation classique dans L’Échelle des moines : quatre degrés, comme les barreaux d’une échelle. Elle est bien plus ancienne — Origène et les Pères la pratiquaient — mais c’est lui qui l’a nommée.

Elle a un avantage décisif sur toutes les méthodes de méditation contemporaines : elle ne part pas de vous. Elle part d’un texte extérieur, qui n’a pas été choisi pour vous plaire, et qui résiste.

Les quatre temps#

Premier temps

Lectio — que dit le texte ?#

Cinq minutes. On lit le passage lentement, deux fois, à voix basse si possible. Puis on répond à une seule question : qu’est-ce que ce texte dit ?

Pas ce qu’il vous évoque : ce qu’il dit. Qui parle ? À qui ? Où ? Que se passe-t-il ? Quels mots reviennent ? Quel détail est inutile — donc voulu ?

C’est le temps que tout le monde saute, et c’est celui qui décide de tout le reste. Si l’on cherche tout de suite « ce que ça me dit », on n’entend plus que soi. Le texte doit d’abord exister comme un autre.

Deuxième temps

Meditatio — que me dit-il ?#

Cinq minutes. Maintenant seulement, on laisse le texte venir vers soi. On choisit un verset, une phrase, un mot — pas le passage entier — et on le rumine. Le mot latin est ruminatio : on retourne, on répète, on laisse le sens se dégager.

Questions utiles : à quel personnage est-ce que je ressemble aujourd’hui ? qu’est-ce qui me résiste dans ce texte ? où est-ce que cela touche ma semaine ?

Le critère de la bonne méditation n’est pas d’avoir trouvé une idée intéressante. C’est d’avoir été rejoint, y compris désagréablement.

Troisième temps

Oratio — que lui dis-je ?#

Cinq minutes. On répond. Le texte a parlé ; on parle à son tour, et directement : demande, reconnaissance, protestation, plainte.

Il n’y a aucune forme obligatoire. On peut reprendre les mots du texte lui-même — c’est la manière la plus sûre : prier avec les mots reçus plutôt qu’avec les siens.

La protestation est parfaitement admise : un tiers du psautier est constitué de plaintes, souvent violentes. La Bible ne demande à personne de faire bonne figure.

Quatrième temps

Contemplatio — se taire#

Cinq minutes, ou moins. On arrête de produire. On reste, sans contenu.

C’est le temps le plus difficile pour un contemporain, parce qu’il ne produit rien de vérifiable. Guigues le décrit comme un don : on ne le fabrique pas, on s’y rend disponible.

En pratique, il suffit de ne pas se lever tout de suite. Deux minutes de silence après la prière valent tout le reste.

Un exemple complet#

Les erreurs à éviter#

ErreurConséquenceCorrectif
Sauter la lectioOn n’entend plus que soi ; le texte devient un miroirToujours cinq minutes sur « que dit le texte ? »
Choisir un passage trop longOn survole, rien n’accrocheDix à quinze versets maximum. Souvent trois suffisent.
Chercher une idée nouvelleLa lectio devient un exercice intellectuelLe but est d’être rejoint, pas d’avoir trouvé
Consulter un commentaire d’abordOn reçoit la lecture d’un autreLe commentaire vient après, jamais avant
Choisir soi-même son texteOn ne lit que ce qui nous ressembleSuivre le lectionnaire du jour
Vouloir « réussir »Découragement au bout d’une semaineUne lectio ennuyeuse est une lectio faite

Quel texte prendre en Carême ?#

Trois options, par ordre de recommandation :

  1. L’évangile du jour. Le Carême est, avec l’Avent, le seul temps où chaque jour a ses lectures propres : vous n’avez rien à choisir. Le lectionnaire complet →
  2. Un évangile en continu. Marc se lit en quarante jours à raison de dix versets par jour, et c’est le plus court et le plus abrupt.
  3. Une série thématique. Les grands textes du Carême : Genèse 3 (la chute), Exode 3 et 14, Isaïe 53 et 58, les psaumes pénitentiels, Jonas, Luc 15, Jean 4, 9 et 11.

En groupe#

La lectio se pratique très bien à plusieurs, et c’est même sa forme d’origine. Protocole simple pour un groupe de six à dix personnes, en une heure :

  • Un lecteur lit le texte à voix haute. Silence d’une minute.
  • Un second lecteur relit le même texte, autrement. Silence.
  • Tour de table : chacun dit un mot ou une phrase qui l’a retenu — sans expliquer, sans commenter celui du voisin.
  • Second tour : chacun dit brièvement pourquoi.
  • Prière libre à voix haute, puis Notre Père.

La règle d’or : on ne discute pas, on ne corrige pas, on ne commente pas la parole d’un autre. C’est ce qui distingue une lectio d’un groupe de discussion — et c’est ce qui la rend supportable à ceux qui n’osent pas parler.

« La lecture porte à la bouche l’aliment solide ; la méditation le mâche ; la prière en obtient la saveur ; la contemplation est la douceur elle-même qui réjouit. »

Guigues le Chartreux, L’Échelle des moines

Sources : Guigues II le Chartreux, Scala claustralium (v. 1150), traduit sous le titre L’Échelle des moines ; Benoît XVI, exhortation Verbum Domini (2010), n° 86-87 ; concile Vatican II, Dei Verbum, n° 25.