Liturgie · Musique
Les chants du Carême
Le Carême a son répertoire, et il est d’une qualité que peu de temps liturgiques égalent. Voici les grandes pièces, avec leur texte, leur sens et le moment où on les chante.
Le Carême retire l’Alleluia et le Gloria : on pourrait croire qu’il appauvrit la musique. C’est l’inverse. Privé de ses deux acclamations les plus faciles, le répertoire quadragésimal a développé une intensité propre, faite de mélodies retenues, de refrains obsédants et de textes d’une force rare.
Les grands hymnes#
Attende Domine#
Attende Domine, et miserere, quia peccavimus tibi.
Refrain, d’origine mozarabe (Xe siècle)
« Sois attentif, Seigneur, et prends pitié : car nous avons péché contre toi. »
C’est probablement le chant de Carême le plus universellement connu. Il vient du répertoire hispanique ancien, passé dans le grégorien tardif. Sa force tient à sa structure : un refrain court et répété que toute l’assemblée peut chanter, entre des strophes plus élaborées confiées à la chorale. Le mode mineur, la ligne descendante, la répétition : tout dit la supplication sans pathos.
Parce Domine#
Parce, Domine, parce populo tuo : ne in æternum irascaris nobis.
D’après Joël 2, 17 — le texte même du Mercredi des Cendres
« Épargne, Seigneur, épargne ton peuple : ne sois pas irrité contre nous à jamais. »
Encore plus court, encore plus efficace. Le texte est tiré du livre de Joël, précisément du passage lu au Mercredi des Cendres : la liturgie chante ce qu’elle vient de proclamer. Trois notes suffisent à le retenir ; il se transmet sans partition.
Vexilla Regis#
Hymne de Venance Fortunat, composé en 569 pour l’arrivée à Poitiers d’une relique de la Croix envoyée par l’empereur byzantin à sainte Radegonde. C’est l’un des plus anciens hymnes latins encore chantés, et l’un des plus martiaux : « Les étendards du Roi s’avancent, resplendit le mystère de la Croix. »
Du même auteur, le Pange lingua gloriosi prælium certaminis — à ne pas confondre avec le Pange lingua eucharistique de saint Thomas d’Aquin. On le chante au Vendredi saint, pendant l’adoration de la Croix.
Stabat Mater#
Stabat Mater dolorosa iuxta crucem lacrimosa, dum pendebat Filius.
Attribué à Jacopone da Todi (XIIIe siècle)
« Debout, la Mère douloureuse se tenait en larmes près de la croix où pendait son Fils. »
Vingt strophes de trois vers, d’une régularité hypnotique. Le texte est probablement franciscain, et il a inspiré plus de deux cents compositeurs : Palestrina, Pergolèse, Haydn, Rossini, Dvořák, Verdi, Poulenc, Pärt, Szymanowski. Il se chante au chemin de croix, et à la mémoire de Notre-Dame des Douleurs. Les grandes mises en musique →
Les psaumes du Carême#
| Psaume | Nom latin | Usage |
|---|---|---|
| Psaume 50 (51) | Miserere mei, Deus | Le psaume pénitentiel par excellence. Mercredi des Cendres, Laudes du vendredi, sacrement de pénitence. |
| Psaume 129 (130) | De profundis | « Des profondeurs je crie vers toi. » Cinquième dimanche, année A. |
| Psaume 90 (91) | Qui habitat | Premier dimanche de Carême — le psaume que le diable cite au Christ. |
| Psaume 21 (22) | Deus, Deus meus | « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Rameaux et Vendredi saint. |
| Psaume 94 (95) | Venite exsultemus | Invitatoire quotidien : « Aujourd’hui ne fermez pas votre cœur. » |
Les pièces du Triduum#
- Ubi caritas et amor, Deus ibi est — « Là où sont la charité et l’amour, Dieu est présent. » Chanté au Jeudi saint pendant le lavement des pieds. Texte du IXe siècle, mélodie d’une simplicité désarmante.
- Les Impropères (Popule meus, quid feci tibi ?) — « Mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi. » Chantés au Vendredi saint pendant l’adoration de la Croix, avec le Trisagion en grec et en latin. Une des pièces les plus poignantes du répertoire latin.
- Crux fidelis — le refrain du Pange lingua de Venance Fortunat : « Croix fidèle, arbre unique et noble entre tous. »
- Exsultet — proclamé par le diacre dans l’église obscure au début de la Vigile pascale. Ce n’est plus le Carême : c’est ce vers quoi tout le Carême tendait.
Ô nuit qui a mérité de connaître le temps et l’heure où le Christ est ressuscité des enfers !… Ô bienheureuse faute, qui nous valut un tel Rédempteur !
Exsultet, proclamation pascaleLe répertoire français#
La liturgie en langue française a produit, depuis les années 1960, un corpus de chants de Carême dont plusieurs sont devenus classiques. Quelques repères pour construire un programme paroissial cohérent :
- Entrée : privilégier les pièces à refrain court, chantables sans feuille.
- Acclamation de l’Évangile : attention, pas d’Alleluia — « Gloire au Christ, Parole éternelle », « Louange à toi, Seigneur Jésus », ou le Trait grégorien.
- Psaume : c’est le cœur musical du Carême. Le chanter réellement, plutôt que le lire, change une célébration.
- Communion : sobriété. Le Carême supporte mal l’effusion.
- Envoi : éviter les finales triomphantes ; garder la tension jusqu’à Pâques.
« L’Alleluia manque pendant quarante jours pour que, la nuit de Pâques, un seul mot suffise. »