Homélies célèbres · Sermon
Sermon sur la sévérité de la pénitence chrétienne
Louis Bourdaloue — v. 1670–1690
Nous voulons une pénitence qui ne coûte rien, et nous appelons cela la miséricorde de Dieu.
D’après les sermons de CarêmeNotice#
Jésuite, Bourdaloue a prêché dix carêmes devant la cour de Louis XIV. Sa manière diffère de celle de Bossuet : moins lyrique, plus analytique, avec un plan apparent et des divisions numérotées qui construisent l’argument comme une démonstration.
Ses sermons de Carême portent sur la pénitence, et leur thèse est constante : nous avons inventé une pénitence sans peine, et nous la baptisons confiance en la miséricorde. Bourdaloue démonte méthodiquement les mécanismes d’auto-indulgence — l’ajournement, la comparaison avec pire que soi, la substitution du sentiment à l’acte.
Cette prédication a une réputation de rigorisme, en partie méritée : elle appartient à un siècle marqué par la controverse janséniste et par une théologie exigeante de la contrition.
Elle garde pourtant une utilité, à condition d’être lue avec son contrepoids — la doctrine de la grâce prévenante. Son analyse des ruses de la conscience est d’une justesse psychologique que peu de textes contemporains égalent.
Le texte
1SERMONS POUR LE CARÊME. BCE DES SAINTS-PÈRES, 10 ; M. DCCC. XXII.
2Factum est autem ut morcretur mendicus, et portaretur ab angelis in sinom Abrahæ. Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno.
3Or il arriva que le pauvre mourut, et qu’il fut emporte par les anges dans le sein d’ Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l’enfer. Saint Luc, chap. 16.
4Un pauvre glorifié dans le ciel, et un riche enseveli dans l’enfer; un pauvre entre les mains des anges, et un riche livré aux démons ; un pauvre dans le sein de la béatitude, et un riche au milieu des flammes, n’est-ce pas, dit saint Augustin, un partage bien surprenant, et qui pourrait d’abord désespérer les riches et enflerles pauvres? Mais non, riches et pauvres, ajoute ce saint docteur, n’en tirez pas absolument cette conséquence; car s’il y 2. 1
5a des riches dans l’enfer, on y verra pareillement des pauvres; et s’il y a des pauvres dans le ciel, tous les riches n’en seront pas exclus. N’en cherchons point ailleurs la preuve que dans l’Évangile même du mauvais riche, et voyez Lazare qu’il méprisoit, et à qui il refusoit jusqu’aux miettes qui tomboient de sa table ; c’est un pauvre, il est vrai, et ce pauvre est emporté par les anges : Quis sublalus est ab angelis? pauper.' Mais où est-il emporté ? dans le sein d’Abraham, de ce riche, qui, selon le témoignage de l’Écriture, possédoit des biens immenses. Quo sublatus est? in sinutn AbrahœS Voilà donc tout à la fois dans le séjour de la gloire, et un riche et un pauvre ; ou plutôt tous deux riches et tous deux pauvres ; tous deux riches de Dieu et des trésors de la grâce, et tous deux pauvres de cœur et détachés des biens de la terre : Ambo Deo divites, ambo spiritu pauperes. 3 Et je vous dis ceci, mes frères, conclut saint Augustin, afin que les pauvres ne condamnent pas témérairement les riches, et que les riches ne perdent pas si aisément toute espérance. Conclusion admirable, et contre le désespoir des uns, et contre la présomption des autres.
6Il faut après tout convenir, chrétiens, que l’opulençe est un plus grand obstacle au salut que la pauvreté ; et nous sommes obligés de reconnoitre Aug. — • Ibid. — ! Ibid.
7que le Fils de Dieu a canonisé les pauvres, et qu’il a frappé les riches de sa malédiction. INous savons en quels termes il s’en est expliqué, et combien de fois il nous a fait entendre qu’il étoit, sinon impossible, au moins très-difficile qu’un riche entrât dans le royaume du ciel : Quant difficile, qui pecunias/iabent, introibunt in regnum Dei ! ' Or, d’où peut venir cette extrême difficulté? c’est de quoi je vais vous instruire après que nous aurons salué Marie, en lui disant. Ace Maria.
8De toutes les idées que nous pouvons nous former du monde profane, du monde perverti et corrompu, du monde réprouvé de Dieu, la plus juste, ce me semble, est celle que nous en donne le bienaimé disciple saint Jean, quand il nous dit, que tout ce qu’il y a dans le monde n’est que concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Omne quod in mundo est, concu piscentia est oculorum, concupiscentia carnis, et superbia vilce. ' Concupiscence des yeux, qui, inspirant à l’homme un secret dégoût de ce qu’il a, lui fait désirer et rechercher ce qu’il n’a pas. Orgueil de la vie, qui, élevant l’homme au-dessus de lui-mème, lui donne du mépris pour les autres, et lui fait même oublier Dieu. Concupiscence de la chair, qui, par le charme du plaisir, séduisant la
9raison de l’homme, le rend esclave de ses sens. Voilà, dit saint Augustin, les trois maladies contagieuses qui se sont répandues dans le monde, et qui en ont infecté les plus saines parties. Concupiscence des yeux, ou envie d’avoir, qui est la racine de tous les maux, mais en particulier de l’injustice. Orgueil de la vie, qui est l’ennemi de la charité, et qui conduit jusqu’à l’impiété. Concupiscence de la chair, d’où naissent les passions impures, et d’où viennent les plus honteux excès. Or je trouve, chrétiens, que les richesses, par l’abus que le monde eu fait, servent de matière à ces trois malheureuses concupiscences, et que la raison la plus générale, comme la plus naturelle, pourquoi les hommes sont injustes, superbes, sensuels, c’est qu’ils sont riches, ou qu’ils ont la passion de l’être.
10Car pour vous expliquer mon dessein, et pour y mettre quelque ordre, je distingue, avec saint Chrysostôme, trois choses dans les richesses : l’acquisition, la possession et l’usage. Surquoi j’avance trois propositions qui m’ont paru autant de vérités incontestables, et dont il ne tiendra qu’à vous de tirer de grands fruits pour la réformation de vos mœurs. Car je dis que l’acquisition des richesses, dans la pratique du monde, est communément une occasion d’injustice ; ou, si vous voulèz, que le désir d’acquérir des richesses, quand
11il n’est pas réglé par l’esprit chrétien, est une disposition prochaine à l’injustice; et voilà l’effet delà concupiscence des yeux : première vérité. Je dis que la possession des richesses enfle naturellement une âme vaine, et que rien n’est plus propre à lui inspirer ce que saint Jean appelle orgueil de la vie : seconde vérité. Enfin, je dis que c’est le mauvais usage des richesses qui entretient dans un cœur l’amour du plaisir, et qui fomente la concupiscence de la chair : troisième et dernière vérité. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, à ces trois points de morale : l’homme du siècle injuste, parce qu’il veut acquérir les biens de la terre ; l’homme du siècle orgueilleux, parce qu’il possède les biens de la terre ; l’homme du siècle voluptueux, parce qu’il use mal des biens de la terre : trois caractères de l’homme mondain, qui vont partager ce discours. Mais à ces trois maux, quel remède? celui même que négligea le mauvais riche, je veux dire l’aumône ; car il suffit de bien comprendre l’obligation de l’aumône, pour être plus modéré dans le désir des richesses, plus humble dans la possession des richesses, plus saint dans l’usage des richesses. C’est tout le sujet de votre attention.
12Il étoit difficile que saint Jérôme, malgré toute son autorité, évitât la censure des riches du siècle, quand il a dit généralement, et sans nulle modification, que tout homme riche est, ou injuste dans sa personne, ou héritier de l’injustice et de l’iniquité d’autrui : Omnis dives aut iniquus est, aut heres iniqui. ’ Cette proposition a paru dure et odieuse ; quelques-uns même l’ont condamnée comme indiscrète et fausse; mais je doute qu’en la condamnant, ils l’eussent approfondie avec des lumières aussi pures et un sens aussi solide et aussi exact que ce Père dont un des caractères particuliers a été la science et l’usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connoissance du monde, plus on demeure persuadé que ce saint docteur a dû parler de la sorte, et qu’en effet il y a peu de riches innocens, peu dont la conscience doive être tranquille, peu qui soient exempts de la malédiction où il semble que cette proposition les enveloppe. J’en appelle à votre expérience. Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses et par l’abondance des biens ; je dis celles qui se piquent le plus detre honorablement établies, celles où il paroît d’ailleurs de la probité,
13et même delà religion; si vous remontez jusqu’à la source d’où cette opulence est venue, à peine en trouverez-vous où l’on ne découvre, dans l’origine et dans le principe, des choses qui font trembler.
14Sans autre recherche que de ce qui a été ou de ce qui est même encore d’une notoriété publique, à peine en pourriez-vous marquer où l’on ne vous fasse voir une succession d’injustice, aussi-bien que d’héritage; c’est-à-dire où la mauvaise foi d’un père n’ait été, par exemple, le fondement de la fortune d’un fils, où la friponnerie de l’un n’ait servi à enrichir l’autre, où la violence de celui-ci n’ait fait l’élévation de celui-là ; et vous reconnoîtrez avec frayeur, que tel qui passe aujourd’hui pour homme équitable et droit, et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis, n’est pas moins chargé devant Dieu de leurs iniquités et de leurs crimes, qu’il est avantageusement pourvu, selon le monde, de leurs revenus et de leurs trésors. Omnis dives aut iniquus est, aul heres iniqui.
15Je sais., chrétiens, quelles conséquences s’ensuivent de là ; je sais quels troubles et quels scrupules je répandrois dans les consciences de tout ce qu’il y a de riches qui m’écoutent, si je les obligeois à creuser le fond de cet abîme, et à se faire parties contre eux-mêmes, pour examiner jusqu’où va, sur ce point, leur obligation ; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se
16laissent préoccuper, faussement convaincus que, de quelque manière qu’aient été autrefois acquis les biens qu’ils possèdent aujourd’hui, ce n’estpoint à eux à faire le procès à la mémoire de leurs pères ; que d’exiger des enfans une telle discussion, c’est renverser l’ordre de la société; que les péchés, s’il y en a eu, sont personnels, et que, malgré les doutes les plus violens qui pourroient leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils ont succédé, la bonne foi leur tient lieu d’une prescription sur laquelle ils ont droit de se reposer. Erreurs insoutenables dans les maximes de la vraie religion, et qui serv ent néanmoins de prétextes à tant de riches du monde pour étouffer tous leurs remords. Mais malheur à eux, si, prévenus d’une aveugle cupidité qui les séduit, ils risquent, dans un sujet si important, les intérêts de leur salut! et malheur à moi, si, par une lâche complaisance, et pour ne pas troubler leur fausse paix, je dissimule ici des vérités, quoique amères et fâcheuses, qui les doivent sauver!
17Quoi qu’il en soit, chrétiens, c’est un oracle prononcé par le Saint-Esprit, et vérifié par l’expérience de tous les siècles, que quiconque veut devenir riche, tombe dans les pièges du démon, et s’engage en mille désirs non-seulement vains, mais pernicieux, qui le précipitent enfin dans l’abîme de la perdition et de la damnation éternelle : Qui
18voluntdivitesfieri, incidunt in tcnlationem, et in laqueum diaboli, et desideria multa inulilia, et nociva, quœ mergunt homines in interitum.' Ainsi l’a déclaré le grand Apôtre dans sa première Épitre à Timothée. Sur quoi saint Ch rysostôme examinant en particulier quels sont ces désire, et raisonnant selon les principes de la morale et de la foi, observe que cetle destinée malheureuse, et ce caractère d’injustice et de réprobation attaché aux richesses de la terre, vient de trois désordres dont il est rare de se préserver dans le soin d’acquérir. Appliquezvous, s’il vous plaît, aux réflexions de ce Père; elles sont également sensibles et instructives. Car on veut être riche à quelque prix que ce soit; on veut être riche, sans se prescrire de bornes, et on veut être riche en peu de temps : trois désirs capables de pervertir les saints ; trois sources empoisonnées de toutes les injustices dont le monde est rempli. Une simple exposition va vous en faire connoître les funestes conséquences, et vous en découvrir la malignité.
19On veut être riche ; voilà la fin qu’on se propose, et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite ; mais le capital est d’avoir, dit-on, de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde, de quoi maintenir son rang dans le monde.
20de quoi vivre à son aise dans le inonde ; et c’est ce que l’on envisage comme lé terme de ses désirs. On voudroit bien y parvenir par des voies honnêtes, et avoir encore, s’il étoit possible, l’approbation publique; mais, au défaut de ces voies honnêtes, on est secrètement disposé à en prendre d’autres, et à ne rien excepter pour venir à bout de ses prétentions. O cives, cives ! quœrenda pecunia primum est. Virtus post nummos. ' C’est ce que disoit le satirique de Rome, reprochant à ses concitoyens la dépravation de leurs mœurs; et pourquoi, reprend saint Augustin, n’écouteronsnous pas ces sages du paganisme, quand il s’agit de régler les nôtres? O âmes vénales et intéressées, s’écrioit ce païen, voici l’indigne leçon que vous fait continuellement votre avarice, et que vous n’avez, pas honte de suivre! La vertu aprèsle bien, mais le bien avant toutes choses. Quand nous en aurons, dites-vous, nous penserons à l’étude de la sagesse ; mais préférablement à la sagesse, il faut travailler à s’enrichir; sans cela, la sagesse même est méprisée et passe pour folie. C’est ainsi que vous raisonnez, ettoute votre philosophie se réduità cette damnable conclusion : Rem, si possis, recte ; si non, q uocumque modo, rem.* Faisons notre fortune, augmentons nos revenus, amassons dubien ; du bien, si nousle pouvons, légitimement; sinon, dubien à quelque
21condition que ce puisse être, et, aux dépens de tout le reste, du bien. Ainsi leur faisoit-il remarquer la corruption de leurs cœurs ; et ma douleur est que ces paroles, prises dans toute leur énergie, conviennent encore aujourd’hui à un million de chrétiens qui semblent n’avoir point d’autre religion que celle-là : Rem, si possis, recte ; si non, quocumque modo, rem. On ne laisse pas de sentir une répugnance secrète à se servir de moyens honteux ; mais, avec cette répugnance que l’honneur inspire, et dont on ne se peut défaire, on a encore plus d’âpreté et plus d’avidité ; et il arrive ce qu’ajoute saint Chrysostôme, que le désir de la fin l’emporte sur l’injustice des moyens : Si non, quocumque modo j rem.
22Or supposons un homme dans cette disposition : que ne fera-t-il pas, et qui l’arrêtera? quelle conscience ne sera-t-il pas en état de se former? à quelle tentation ne se trouvera-t-il pas livré? le scrupule de l’usure l’inquiétera-t-il ? le nom de confidence et de simonie l’étonnera-t-il ? manquera-t-il d’adresse pour déguiser et pour pallier le vol ? sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? s’il est en charge et en dignité, rougira-t-il des émolumens sordides qu’il tire et qui décrient son ministère? s’il est juge, balancera-t-il à vendre la justice? s’il est dans le négoce et dans le trafic, se fera-t-il un
23crime de la fraude et du parjure? si le bien d’un pupille lui est confié, craindra-t-il de le ménager à son profit? s’il manie les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout ce qui s’y commet d’abus ? Non, mes chers auditeurs, rien de tout cela ne sera capable de le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qu’il veut s’enrichir, il n’y aura rien qu’il n’entreprenne, rien qu’il ne présume lui être dû, rien qu’il ne se croie permis. S’il est foible et timide, il sera fourbe et trompeur; s’il est puissant et hardi, il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion, il n’épargnera ni le profane ni le sacré; il prendra jusque sur les autels. Le patrimoine des pauvres deviendra le sien ; et s’il lui reste encore quelque conscience, il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt il s’en fera. Il leur cachera le fond des choses; il ne s’expliquera qu’à demi, et, par ses artifices et ses détours, il en extorquera des décisions favorables, et les rendra, malgré eux, garans de son iniquité. Que le public s’en scandalise, il aura un conseil dont il se tiendra sûr; du moins, quoi qu’on en puisse dire, il parviendra à ses fins; il veut être riche, et il le veut absolument : Rem, rem, quocumque modo, rem.
24Non-seulement il le veut être, mais il le veut être sans se prescrire de bornes : autre désir aussi dangereux qu’il est déraisonnable et insensé. Car où sont aujourd’hui les riches qui, réglant leur cupi-
25dite par une sage modération, mettent un point à leur fortune? Où sont les riches qui, contens de ce qui suffit, et portant leurs pensées plus haut, disent : C’est assez de biens sur la terre; il faut se pourvoir de ces trésors célestes que ni le ver ni la rouille ne consume point? En vain on leur représente que se borner de la sorte, c’est la marque la plus certaine d’un esprit solide et judicieux. En vain on leur fait voir la folie d’un homme qui, n’ayant que des besoins limités, a des désirs immenses et infinis semblable à celui dont parloit encore le même auteur profane, qui, n’ayant affaire que d’un verre d’eau, voudrait le puiser dans un grand fleuve, et non pas dans une fontaine. En vain leur dit-on, avec l’Ecclésiaste, que cette ardeur d’amasser et d’accumuler n’est que vanité et affliction d’esprit; que dans la cupidité même, comme en toute autre chose, il doit y avoir une fin ; et qu’un des châtimens de Dieu les plus visibles sur les riches avares, c’est que, pour être dans l’opulence, ils n’en craignent pas moins la pauvreté, et que plus ils ont acquis, plus ils veulent acquérir. En vain leur remontre-t-on qu’entassant toujours biens sur biens, ils n’en sont dans le monde, ni plus aimés, ni plus estimés, ni plus honorés; que la mesure nécessaire une fois remplie, ils n’en vivent pas du reste plus agréablement, ni plus doucement ; et que tout l’effet de ces grandes richesses est de leur attirer l’envie, l’indignation,
26la haine publique ; tout cela ne les touche point. Brûlés d’une avare convoitise, ils se répondent secrètement que tout est nécessaire dans le monde ; que rien, à le bien prendre, ne suffit, qu’on n’en peut jamais trop avoir; que les hommes ne valent et ne sont comptés que sur le pied de ce qu’ils ont ; qu’il est doux de cueillir en pleine moisson ; qu’il ne convient qu’à une âme timide, ou à une conscience foible, de fixer ses désirs. Maximes qui les endurcissent, et dont ils se laissent tellement prévenir, que rien ne les peut détromper. Or figurezvous quelles injustices cette passion effrénée traîne après elle ; imaginez-vous de quelles vexations, de quelles oppressions, de quelles concussions elle doit être accompagnée.
27De là vient que les prophètes, animés de l’Esprit de Dieu, prononçoient de si terribles anathèmes contre cette faim dévorante. Va vobis qui conjungitis donium ad domum, et agrum agro copulatis : numquid habitabitis vos soli in medio terree?' Est-il rien de plus fort et de plus éloquent que ces paroles? Malheur à vous, qui joignez maison à maison, héritage à héritage ! malheur à vous dont le voisinage pour cela mêmeest redouté, et qui des fonds les plus médiocres, par vos odieuses acquisitions, trouvez le secret de faire de grands et d’amples domaines ! prétendez-vous donc habiter seuls au milieu de la
28terre? Mais pourquoi, dit un riche, ne me serat-il pas permis d’accroître mon fonds, et pourquoi payant bien ce que j’acquiers, et ne faisant tort à personne, n’aurai-je pas droit de m’étendre? Encore une fois, malheur à vous! Va vobis ! Malheur, parce que vouloir toujours s’étendre et ne nuire à personne, ce sont communément dans la pratique deux volontés contradictoires. Malheur, parce que ces accroissemens ont presque toujours été et seront presque toujours injustes, sinon envers celui dont vous achetez l’héritage, au moins envers ceux aux dépens de qui vous le payez. V a qui multiplicat non sua ! ' Malheur à l’homme qui veut sans cesse multiplier ses revenus, parce qu’en multipliant le sien, il y mêle infailliblement celui du prochain ! V a qui congregal avariliam domui sua, utsit in excelso nidusejus!2 Malheur à l’homme qui, n’écoutant que son ambition et son avarice, forme toujours de nouveaux projets, et conçoit de hautes idées pour l’agrandissement de sa maison ! Pourquoi ? Admirez l’expression du Saint-Esprit : Quia lapis de pariele clamabit,3 parce que les pierres même dont cette maison est bâtie crieront vengeance, et que le bois employé à la construire rendra témoignage contre lui, Et lignum quod inter juncturas œdificiorum est, respondebit.4
29parce qu’il n’y a que certains états, que certaines conditions et certains emplois où, par des voies courtes et abrégées, on puisse le devenir, contre tous les principes et toutes les règles de la prudence chrétienne, on ambitionne ces états, on recherche ces conditions, on se procure ces emplois. S’enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c’étoit l’ancienne route que l’on suivoit dans la simplicité des premiers siècles ; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes. Une commission qu’on exerce, un avis qu’on donne, un parti où l’on entre, mille autres moyens que vous connoissez, voilà ce que l’empressement et l’impatience d’avoir a mis en usage. En effet, c’est par-là qu’on fait des progrès surprenans; par-là qu’on voit fructifier au centuple son talent et son industrie; par-là qu’en peu d’années, qu’en peu de mois, on se trouve comme transfiguré, et que de la poussière où l’on rampoit, on s’élève jusque sur le pinacle.
30Or il est de foi, chrétiens, que quiconque cherche à s’enrichir promptement ne gardera pas son innocence : Qui festinat ditari, non erit innocens.' C’est le Saint-Esprit même qui l’assure; et quand il ne le diroit pas, la preuve en est évidente. Car il est incompréhensible, par exemple, qu’avec des profits et des appointemeus réglés, on fasse
31tout à coup des fortunes semblables â celles dont nous parlons; et que ne prenant, selon le précepte de Jean-Baptiste, que ce qui est dû, l’on arrive à une opulence dont le faite et le comble paroissent presque aussitôt que les fondemens. Il faut donc que la mauvaise foi, pour ne pas dire la fourberie, soit venue au secours, et qu’elle ait donné des ailes à la cupidité, pour lui faire prendre un vol si prompt et si rapide.
32Cela va, me direz-vous, à damner bien des gens d’honneur; et moi je réponds, premièrement, qu’il faudroit d’abord examiner qui sont ces gens d’honneur, et en quel sens on les appelle gens d’honneur ; secondement, qu’il ne m’appartient pas de damner personne, mais qu’il est du devoir de mon ministère de vous développer les sacrés oracles de la parole divine. Si ce que vous appelez gens d’honneur y trouvent leur condamnation, c’est à eux à y prendre garde; mais quoi qu’il en soit, c’est une vérité incontestable : Qui festinat ditari non erit innocens : ' quand on s’empresse de s’enrichir, on n’est point sans crime, au jugement même du monde; comment le seroit-on à celui de Dieu ?
33Cependant, mes chers Auditeurs, telle est l’obstination du siècle : pour être riche en peu de temps, on abandonne l’innocence, on renonce à la probité, on se dépouille même de l’humanité, on dé-
34voie la substance du pauvre, on ruine la veuve et l’orphelin; et souvent, après cela, par une grossière hypocrisie, on devient, ou plutôt on se fait dévot ; comme si la dévotion et la réforme, survenant à l’injustice, sans la réparer, couvraient tout et sanctifioient tout. Faut-il s’étonner que le Fils de Dieu, envisageant tous ces désordres, ait réprouvé les richesses dans son Évangile, et qu’il ne les ait plus simplement appelées richesses, mais richesses d’iniquité, mammona iniquitatis ? ' Fautil demander pourquoi le sage, éclairé des lumières de l’Esprit de Dieu, cherchoit partout un homme juste, qui n’eût point couru après l’or et l’argent; pourquoi il le regardoit comme un hommede miracles,voulant faire son éloge, etlecanonisantdèscette vie ? Quis est hic, et laudabimus eum ; fecit enim mirabitia in vita sua. 3 Mais, reprend saint Augustin, s’il est rare de trouver un homme assez juste, pour ne s’être jamais laissé prendre à l’éclat de l’or et de l’argent, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile, mais impossible, qu’un homme se laisse prendre à l’éclat de l’or et de l’argent, et qu’il se maintienne dans l’état de juste ? Voulez -vous, homme-du siècle, modérer cet injuste désir? comprenez l’obligation de l’aumône. Comprenez, disje, que plus vous aurez, plus vous serez obligé de donner et de répandre ; qu’il faudra que vos
35aumônes croissent à proportion de vos revenus, et que c’est sùr cette proportion que vous serez, jugé. Ainsi raisonnoit saint Bernard dans une de ses lettres; car, disoit ce Père, ou vous êtes riche et vous avez du superflu, et alors ce superflu n’est pas pour vous, mais pour les pauvres ; ou vous êtes dans une fortune médiocre, et alors que vous importe de chercher ce que vous ne pouvez garder? ■Dignatio tua, aut dives est, et debet facere quod prœceptum est ; aud adhuc tenais, et non debet quœrere quod erogatura est. ' Quiconque sera bien convaincu de cette importante vérité, craindra plutôt d’acquérir des biens, qu’il ne les désirera. Acquisition des richesses, occasion d’injustice, vous l’avez vu. Possession des richesses, source d’orgueil ; c’est ce que vous allez voir dans la seconde partie.
36Ce n’est pas sans raison que l’Apôtre écrivant à son disciple Timothée, et lui apprenant à former les mœurs des premiers fidèles, parmi les autres maximesqu’ilétablissoit, et dont ilvouloit qu’ils fussent instruits, lui recommandoit particulièrement d’ordonner aux riches de ce monde de n ’ètre point or gueilleux : Divitibus hujus seculi prcecipe sublime non sapere. 1 Comme s’il lui eût dit, selon l’explication de
37saint Chrysostûme : rien de plus dangereux pour un chrétien, que la possession des richesses ; et plût au ciel que la pauvreté évangélique fût le partage de tous ceux qui professent l’Évangile. Mais si, par un ordre d’en haut, et par la disposition de la Providence, il arrive qu’il y ait des riches parmi nous, au moins parlez-leur en homme de Dieu ; et bien loin de les flatter sur le bonheur de leur état, obligez-les à s’humilier et à trembler, dans la vue des malheurs qui les menacent et qu’ils ont à prévenir. Il savoit, ajoute saint Augustin, que l’esprit du christianisme est essentiellement opposé à l’esprit d’orgueil ; et d’ailleurs il n’ignoroit pas que l’esprit d’orgueil, sans un miracle, est comme inséparable des richesses. C’est pour cela qu’il employoit avec tant de zèle l’autorité que Dieu lui avoit donnée, pour soumettre les riches du siècle à cette sainte et divine loi, de n’avoir jamais des pensées trop hautes, et de ne pas abuser de leur condition au mépris de leur religion : Divitibus hujus seculi præcipe sublime non supere.
38En effet, Chrétiens, les richesses inspirent naturellement, surtout à un cœur vain et plein de lui-même, deux sentimens d’orgueil; le premier, à l’égard des hommes, au-dessus de qui il crûit avoir droit de s’élever ; le second, à l’égard de Dieu, qu’il ne connoit plus qu’à demi, et dont il semble qu’il ait secoué le joug. Orgueil envers les hommes,
39que nous appelons suffisance et fierté; orgueil envers Dieu, qui dégénère en libertinage et en impiété ; l’un et l’autre, suite si naturelle de l’abondance et de la possession des biens, qu’il n’y a que la grâce de Jésus-Christ qui puisse nous en préserver.
40Orgueil envers les hommes; car il suffit detre riche, pour tirer, quoique injustement, toutes ces conséquences avantageuses : qu’on n’a plus besoin de personne; qu’on doit tenir tout le monde dans la dépendance ; qu’on peut, sans obstacle et sans contradiction, se rendre délicat, impérieux, bizarre ; qu’on est au-dessus de la censure, et comme en pouvoir de faire impunément toutes elioses ; qu’on est sûr de l’approbation et de la louange, ou, pour mieux dire, de l’adulation et de la flatterie; que, sans mérite, on a ce qui tient lieu de tout mérite. Conséquences dont se laissent infatuer, non-seulement les esprits populaires et bornés, mais les sages mêmes, et ceux qui, du reste, auraient de la solidité ; en sorte que les uns et les autres, éblouis de l’éclat qui les environne, et enivrés de leur fortune, se disent à eux-mêmes, aussi bien que le Pharisien : Non sum sicut ceteri hominum,' je ne suis pas comme le reste des hommes, et le reste des hommes n’est pas comme moi. Reprenons, Chrétiens, et mettons tout ceci dans un nouveau jour.
41N’avoir besoin de personne, premier effet de l’opulence, et disposition prochaine et infaillible à mépriser tout le monde. Dans l’indépendance où se trouve le riche mondain, et dans l’état où le met sa fortune de se pouvoir passer du secours d’autrui, de l’amitié d’autrui, des grâces d’autrui, il ne considère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour lui-même. Affabilité, douceur, patience, déférence, ce sont des noms qu’il ne connoit point, parce qu’ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu’ai-je affaire de celui-ci, et que me reviendra-t-il d’avoir des égards pour celui-là? Enflé qu’il est de ce sentiment, il ne sait ce que c’est que de céder, que de s’abaisser, que de plier, dans des occasions néanmoins où la charité et la raison le demandent; et, comme l’amour-propre est le seul ressort qui le fait agir, n’étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne l’est jamais par devoir et par piété.
42Voir tout le monde dans la dépendance, c’est-àdire se voir recherché de tout le monde, redouté de tout le monde, obéi de tout le monde, autre effet de la richesse ; et qu’y a-t-il de pluspropreà entretenir la présomption d’une âme superbe ? On sait bien que l’humiliation d’un riche, s’il vouloit se rendre justice, serait de penser quels sont ces serviteurs, et ces amis prétendus dont il se glorifie; amis, ser-
43viteurs que le seul intérêt conduit, et qui, s’attachant à sa fortune, n’ont souvent qu’un fonds de mépris et qu’une secrète haine pour sa personne. Mais l’orgueil, ingénieux à se tromper, ne laisse pas de profiter de cela même, se faisant, sinon une douceur, au moins une gloire, d’avoir sous ce nom d’amis beaucoup de mercenaires et beaucoup d’esclaves. S’il n’a pas de quoi se faire aimer, il a de quoi se faire craindre ; et soit qu’on l’aime ou qu’on le haïsse, c’est toujours un sujet de complaisance pour lui de voir qu’on est intéressé à le ménager. De là vient, dit le plus sage des hommes, Salomon ( morale admirable, et dont nous faisons à toute heure l’épreuve sensible), de là vient que le riche, par-là même qu’il est riche, prétend avoir un titre pour devenir fâcheux, de difficile abord, d’humeur inégale, chagrin quand il lui plaît, impatient, colère; un titre pour rebuter les uns, pour choquer les autres, pour être à tous insupportable. S’il étoit pauvre, il n’auroit dans la bouche que des supplications et des prières, ce sont les termes de l’Écriture; mais parce qu’il est à son aise et qu’il a du bien, il ne parle qu’avec hauteur, et il ne répond qu’avec dureté ; Cum obsecrationibus loquetur pauper { dives effabitur rigide. '
44Être en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec impunité, troisième effet de l’abondance
45pour quiconque sait s’en prévaloir. Car où voit-on des riches, disoit Salvien, déplorant les abus de son siècle, et ne le puis-je pas dire comme lui? où voit-on des riches passer par la rigueur des lois ? dans quel tribunal les punit-on ? quelle justice contre eux obtient-on, ou espère-t-on ? quelle intégrité ne corrompent-ils pas ? quels arrêts si justes et si sévères n’éludent-ils pas? de quel mauvais pas, pour user de l’expression commune, un riche criminel et scélérat ne se tire-t-il pas hautement et tète levée ; et de quel crime si noir ne trouve-t-il pas moyen de se laver? Les lois sont pour les misérables, ajoutait le même Père ; les châtinsrens, pour ceux à qui.la pauvreté en pourroit déjà tenir lieu; mais pour les riches, il n’y a qu’indulgence, que connivence, que tolérance; l’équité la plus inflexible et le droit le plus rigoureux se tournent pour eux en faveur. Or voilà, reprend le Prophète royal, ce qui les rend fiers et insolens. Us ne sentent jamais la pointe de la correction, et ils ne sont point châtiés comme les autres hommes. On ne les reprend point, on ne les confond point, on ne les condamne point, et c’est pour cela que l’orgueil se saisit d’eux et les remplit : In laboribus hominum non sunt, et cum hominibus non fagellabuntur ideo tenait eos su-
46censure, puisque c’est assez qu’ils soient riches, pour avoir, quoi qu’ils fassent, des approbateurs? Voulez-vous savoir un des grands privilèges des richesses ? le voici, et vous l’allez apprendre de l’Ecclésiastique. Le pauvre parle avec sagesse, et à peine le souffre-t-on; le riche parle mal à propos, et on l’écoute avec respect; et ce qu’il avance imprudemment, est élevé jusqu’aux nues parles louanges qu’on lui donne : Dives loquutus est, et omnes tacuerunt, et verburn illius usque ad nubes perducent. ' Ses défauts sont des perfections, ses erreurs, des lumières : on loue, dit ailleurs le Saint-Esprit, jusques aux désirs de son cœur; c’est-à-dire jusques à ses passions, jusques à ses emportemens. Ce que l’on blâme dans les autres, est dans lui matière d’éloge et sujet de bénédiction : Quoniam laudatur peccator in desideriis anima, sua, et iniquus benedicitur,' Le texte hébraïque porte : Et dives benedicitur. Or qui pourroit résister à un air aussi contagieux, que celui de la flatterie, quand on le respire sans cesse? A force d’entendre que l’on est parfait, on se croit parfait; et à force de le croire, on devient, sans même l’apercevoir, orgueilleux et vain. Pour peu sensé que fût le riche, il renonceroit à ce faux privilège; mais l’adulation qui le perd, en lui étant l’humilité, lui ôte même le bon sens, et lui fait
47préférer le mensonge à la plus solide de toutes les vérités, qui est la connoissance de soi-même.
48Enfin quiconque est riche, est éminemment toutes choses, et sans mérite il a tout mérite. Il est noble sans naissance, savant sans étude, brave sans valeur; il a la qualité, la probité, la prudence, l’habileté. Sans autre distinction, que l’or et l’argent qu’il possède, il parvient aux honneurs. Par-là il règne et il domine; par-là il est chéri des grands, et adoré des petits; par-là il n’y a point d’alliance où il ne prétende, point de rival sur qui il ne l’emporte ; en un mot, par-là il n’est exclu de rien et se fait ouverture à tout. Ne seroit-ce pas une espèce de prodige, s’il savoit alors se garantir de l’orgueil et se tenir dans les bornes d’une modestie chrétienne?
49Cependant il n’en demeure pas là. L’orgueil envers les hommes est un degré pour s’élever jusques au mépris de Dieu ; et la possession des richesses, qui devroit être pour le riche un sujet de reconnoissance envers Dieu, de qui il les a reçues, par la corruption de son cœur, le fait tomber dans une espèce d’idolâtrie et d’irréligion. Je n’exagère point quand je dis une espèce d’idolâtrie. Saint Paul qui pensoit et qui parloit juste, à force d’employer ce terme, en a fait sur la matière que je traite, un terme non-seulement propre, mais consacré. Jamais cet apôtre de Jésus-Christ, dans le dénom-
50brement des péchés, ne spécifie l’avarice, qu’il n’ajoute, pour la distinguer, quæ est simulacrorum servitus qui est un vrai çulte d’idoles. Et pourquoi ? parce qu’il étoit persuadé, dit saint Chrysostôme, que l’argent est le dieu du riche. Oui, sdn dieu, puisqu’il l’adore; son dieu, puisqu’il espère en lui ; son dieu, puisqu’il lui fait des sacrifices ; son dieu, puisqu’il l’aime souverainement et par-dessus tout. Ce n’est donc pas sans raison que la possession des biens de la terre, je dis à l’égard d’un avare qui en est possédé lui-même, est appelée par saint Paul une idolâtrie, simulacrorum servitus. Idolâtrie de tous les temps, idolâtrie de toutes les nations et de tous les peuples, idolâtrie la plus aveugle et la plus opiniâtre que Jésus-Christ ait eue à combattre et à détruire dans son avènement au monde. Or que fait l’idolâtrie dans un esprit? vous le savez, Chrétiens : elle y ruine l’empire de Dieu ; elle y suscite une divinité étrangère qu’elle oppose à Dieu, qu’elle élève au-dessus de Dieu, qu’elle fait asseoir sur le trône de Dieu. Outrage qui passe la révolte, et qui va même au delà de l’apostasie et jusques à l’insulte.
51Voilà, mes chers Auditeurs, ce que le prophète Osée a voulu nous faire comprendre dans ce fameux passage du douzième chapitre de sa prophétie : remarquez ceci ; c’est un des plus beaux
52traits de l’Écriture. Ce prophète avoit cent fois prêché aux Juifs l’obligation de persévérer dans la foi de leurs pères ; et cent fois les Juifs avoient méprisé ses remontrances. Mais un jour qu’il leur reprochoit leur infidélité envers le Dieu d’Israël, le croiriez-vous? un homme de la tribu d’Ephraïm lui répondit avec audace, qu’il n’avoit que faire du Dieu d’Israël, qu’il en avoit choisi un autre plus à son gré, un autre dont le culte étoit plus conforme à ses inclinations, et que ce nouveau dieu c’étoit son argent; qu’il seroit désormais sa divinité, et que puisqu’il le rendoit heureux, il ne vouloitplus reconnoître que lui : Et dixit unus de Ephraïm : V erumtamen dives effectue sum ; inverti idolum mihi.' Pesez bien le sens de ces paroles. Je suis devenu riche, et, dans mes richesses, j’ai trouvé une idole pour moi. Comme s’il eût dit : Prophète, vous avez beau tonner, vous avez beau me menacer de la colère de votre Dieu, je ne vous écoute plus ; ce Dieu dont vous me parlez n’estplus le mien, jeme suis défaitdelui ; je ne l’invoque plus qu’en apparence; je ne le crains, ni ne l’aime plus. Depuis que la fortune m’a donné de quoi avoir un dieu visible, qui m’appartient, et qui n’appartient qu’à moi seul, je renonce à tout autre Dieu, pour m’attacher à celui-là. Parlez à ceux qui croient au Dieu d’Abraham, ils vous obéiront; mais pour
53moi je m’en tiens à mon idole : V erumtamen dites effectue sum; inverti idolum mihi. Ah! Chrétiens, combien de fois ce scandale s’est-il renouvelé dans le christianisme! Tandis que les prédicateurs font tous leurs efforts pour persuader aux fidèles les vérités évangéliques, combien de riches s’élèvent secrètement contre eux ! Quoiqu’ils ne s’en expliquent pas cpmme cet impie et cet apostat, quel mépris des maximes de Dieu ne leur fait pas concevoir l’avarice qui les domine; et s’ils osoient produire leurs pensées, avec quel orgueil ne diroient-ils pas comme ce malheureux : Dites effectue sum; inveni idolum mihi. Non, non, n’espérez pas de nous convertir par votre zèle; quand vous parleriez le langage des prophètes, vous n’y réussirez jamais : nous sommes riches et dans la prospérité; avec cela, tous vos discours seront inutiles. Vous nous prêchez un Dieu, et nous en servons un autre; le vôtre est le Dieu de la sainteté et des vertus, et le nôtre est le dieu des richesses et de l’opulence. Vous dites que ces deux divinités ne peuvent s’accorder ensemble; et voilà pourquoi nous vous déclarons que vous ne gagnerez rien sur nous, parce que nous sommes déterminés à suivre celle que le monde adore et dont il dépend.
54Ainsi, dis-je, s’exprimeroient tant de riches, s’ils vouloient nous découvrir leurs sentimens ; mais sans qu’ils nous les découvrent, leur con-
55duite nous en répond, et nous fait assez connoître les véritables dispositions de leur cœur. Parlons naturellement et sans figure. Qu’est-ce qu’un riche dans l’usage du siècle? ne vous offensez pas de ma proposition; plus vous l’examinerez, et plus elle vous paroîtra vraie. Qu’est-ce qu’un riche enflé de sa fortune ? un homme, ou absolument sans religion, ou qui n’a que la surface de la religion, ou qui n’a que très-peu de religion ; un homme pour qui il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite; un homme qui ne sait ce que c’est que de se contraindre, pour s’assujettir aux observances de l’Eglise ; un homme qui, sans autre raison que parce qu’il est riche, se dispènse de tout ce qu’il lui plait; un homme qui ne se soumet à la pénitence, qu’autant qu’elle ne lui est point incommode; un homme pour qui les ministres mêmes de JésusChrist ont non-seulement des égards, mais de la crainte; un homme qui, jusque dans le tribunal de la confession où il paroit en posture de coupable, veut qu’on le respecte et qu’on le distingue; un homme qui accommode le culte de Diep à ses erreurs et à ses goûts, au lieu de régler ses goûts, et de corriger ses erreurs par la pureté du culte de Dieu : et tout cela fondé sur son état d’opulence qui l’enorgueillit.
56Je ne prétends pas que tous les riches soient de ce caractère. A Dieu ne plaise que je leur fasse cette
57injure, ou plutôt que je la fasse à la Providence ! Dieu, dans toutes les conditions, parmi les riches aussi bienqueparrni les pauvres, a sesprédestinés et ses élus. Mais je disque la possession des richesses, sans une humilité héroïque qui lui serve de souverain préservatif, conduit là et aboutit là : et n’estce pas assez, pour saisir de frayeur les riches même les plus chrétiens ? Que le pauvre, concluoit le SaintEsprit ( instruction divine, et que je vous prie de vous appliquer, puisqu’elle est seule capable de remédier au désordre que je viens de combattre), que le pauvre se glorifie de sa véritable et solide élévation; et que le riche au contraire s’humilie, et fasse gloire de son humilité : Glorietur frater humilis in exaltalione sua, et sites in humilitale sua. 1 Voilà, riches du siècle, ce que vous devez aimer, ce que vous devez pratiquer ; voilà, si vous êtes du nombre des élus de Dieu, ce qui vous doit sanctifier, et ce qui vous doit sauver, savoir l’humilité de cœur : Et dites in humilitate sua. Vous m’en demandez un motif touchant et tiré de votre condition même? le voici dans les paroles suivantes : Çoniam velut flos fœni transibit ; 1 parce que, de même que la plus belle fleur se sèche et se flétrit, ainsi le riche avec toute sa splendeur passera, et passera bientôt : Ita et dites in itineribus suis marcescet.3 Et je puis ajouter : parce que ces richesses
58que vous possédez, ne sont pas proprement à vous; parce que vous n’en êtes, par rapport à Dieu, que les dépositaires et les dispensateurs ; parce que vous devez lui en rendre compte un jour; parce qu’en vertu de l’obligation indispensable de l’aumône, vous en êtes redevables aux pauvres. Si le riche de notre Evangile eût été prévenu de ces sentimens, il eût bien regardé Lazare d’un autre œil, il l’eût respecté, il l’eût écouté, il l’eût soulagé. Achevons ; et après avoir vu comment l’acquisition des richesses est une occasion d’injustice, comment la possession des richesses est une source d’orgueil, voyons comment l’usage des richesses est un principe de corruption; c’est la troisième partie.
59A bien considérer tous les traits sous lesquels le Fils de Dieu nous représente aujourd’hui le mauvais riche, il y aurait presque de quoi s’étonnerd’abord que Jésus-Christ l’ait si hautement réprouvé, et qu’il ait prononcé contre lui un jugement si rigoureux ; car enfin quels crimes lui impute-t-on, pour en tirer cette affreuse conséquence : Mortuus est dives, et sepultus est in inferno : ' le riche mourut, et il fut enseveli dans l’enfer. Qu’avoit-il fait pour être condamné au feu éternel? Il se faisoit honneur
60de Son bien ; quoi de plus raisonnable ? il étoit vêtu de lin et de pouqire; sa condition ne le demandoitelle pas? il se traitoit tous les jours magnifiquement; sans cela que lui eùt-il servi d être riche et dans l’opulence ? C’est ainsi que le monde en juge; mais c’est en quoi le jugement du monde est corrompu, puisqu’il est opposé à celui de la vérité éternelle, qui dans un mot réfute mille erreurs grossières, dont les esprits mondains se laissent prévenir touchant l’emploi des richesses ; et par-là même établit une loi aussi équitable que sévère, selon laquelle les riches du siècle doivent dès maintenant se juger eux-mêmes, s’ils ne veulent pas être jugés de Dieu.
61En effet, pour vous expliquer ma pensée, et pour justifier cet arrêt de réprobation porté contre le riche de l’Evangile, quoique les arrêts du Seigneur, comme parle le prophète royal, n’aient pas besoinde nos justifications, et qu’ils se justifient asseï par eux-mêmes : Judicia Domini verat justifiai la in semetipsa, ' c’est une grande illusion de croire que, dès-là qu’on est riche, l’on ait droit de vivre plus somptueusement, plus voluptueusement, plus grassement, et que le luxe, la dépense, la bonne chère, doivent croître à proportion des biens. Si je consultois sur ce point la morale du paganisme, peut-être me fourniroit-elle de quoi faire rougir,
62et de quoi confondre bien des chrétiens qui, malgré leur relâchement, se piquent encore d’être spirituels et parfaits dans leur religion; car en cela, comme en beaucoup d’autres matières, les païens, dont nous déplorons l’aveuglement et l’infidélité, nous ont appris notre devoir. Ils ont cru que pour être riche, on n’en devoit pas être moins réglé, moins chaste, moins abstinent, moins détaché des commodités de la vie; et que d’user des biens pour choyer son corps, pour satisfaire ses sens, pour vivre dans la mollesse et dans le plaisir, c’étoit un désordre que la seule raison de l’homme condamnoit.
63Je ne me refuserai rien, dites-vous, parce que j’ai de grands revenus, et une fortune qui suffiroit aux princes et aux souverains. Ainsi parle un riche prodigue dans son abondance. Hé bien, lui répond le satirique romain, et cette réponse n’est-elle pas digne du christianisme : N’avez-vous rien de meilleur à quoi employer ce que vous avez de trop? n’y a-t-il point de pauvres qui gémissent? les temples sont-ils décemment et religieusement entretenus ? pourquoi faut-il quêtant de misérables soientabandonnés? pourquoi les maisons consacrées à la charité publique ont-elles peine à subsister, pendant que vous êtes dans les délices? serez-vous donc le seul qui vous ressentirez de votre prospérité? n’y aura-t-il que vous qui en jouirez, et qui serez à
64votre aise? Voilà comment raisonnoient des infidèles. Mais la morale de l’Évangile va bien encore plus loin ; car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent, c’est-àdire plus il doit se retrancher les douceurs de la vie; et que ces grandes maximes de renoncement* de dépouillement, de détachement, de crucifiement, si nécessaires au salut, sont beaucoup plus pour lui, que pour le pauvre. Pourquoi? par trois excellentes raisons qu’en apporte saint Chrysostôme : comprenez-les. Premièrement, dit ce saint docteur, parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens, et que ses richesses le mettant en état de pouvoir tout ce qu’il veut, elles le mettent dans une tentation continuelle de vouloir, tout ce qu’il ne doit pas. 11 est donc juste que, pour se garantir de ce danger, il soit toujours en guerre contre lui-mème, et que, regardant sa propre chair comme son plus redoutable ennemi, bien loin de lui fournir de quoi irriter ses appétits, il lui refuse même ce qui peut seulement les entretenir. Or, il a besoinpour cela, et d’une mortification salutaire, et d’une pauvreté de cœur qui le dégage, autant qu’il est possible, de toute affection terrestre. Secondement, parce qu’étant riche, il est communément plus chargé d’offenses, et plus redevable à la justice de Dieu; par conséquent plus obligé à ces satisfactions pé-
65nibles et mortifiantes, à quoi nous engage la qualité de coupables, et que Dieu, comme vengeur des crimes, exige de ceux qui les ont commis. Or, vivant dans le plaisir, accomplira-t-il un devoir si indispensable? Le jeûne, la cendre, le cilice, selon la règle du Saint-Esprit, doivent être le partage des riches pécheurs ; et ce sont les riches pécheurs qui usent des mets les plus délicats, qui se parent des vêtemensles plus magnifiques! Comment soutenir devant Dieu une telle contradiction? 11 faut donc que le riche oublie ce qu’il est; ou plutôt, que se souvenant de ce qu’il a été, et des innombrables désordres où il est tombé, il cesse de vivre en riche, pour vivre en pécheur converti. Enfin, poursuitsaintChrysostôme, et ceci n’est qu’un éclaircissement de la seconde raison, parce que le riche trouve dans sa condition des obstacles presque invincibles à la pénitence, qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner à Dieu et se sauver : Niti pœnitentiam egeritis, omnes similiter peribitis; si vous ne faites pénitence, vous périrez tous, disoit le Sauveur du monde. Or vous, mon cher Auditeur, qui goûtez au milieu de vos biens et dans le monde, tout ce que le monde a de plus doux, quelque universelle et quelque sévère que soit cette loi, vous la violez sans cesse et en tout. Le pauvre, par une heureuse nécessité, est éloigné de tout ce qui pourroit le corrompre ; le pauvre,
66pour peu qu’il corresponde à la grâce de son état, conserve donc aisément l’innocence de son cœur; le pauvre, s’il pèche par fragilité, trouve dans sa pauvreté même le remède de son péché, c’est-àdire une espèce de pénitence, d’autant plus sûre qu’elle est moins de son choix, et d’autant plus satisfactoire qu’elle est plus opposée à toutes les inclinations de la nature. Mais vous dont la bénédiction, aussi-bien que celle d’Esaü, est dans la graisse de la terre, quelque heureux que vous soyez dans l’idée du siècle, vous n’avez aucun de ces avantages. Vous êtes plus dangereusement tenté, plus infailliblement vaincu, plus difficilement guéri : plus dangereusement tenté par l’esprit impur, plus infailliblement vaincu par la passion, plus difficilement guéri de vos habitudes criminelles. Il’n’y auroit donc qu’un dégagement héroïque, tel que vous le prescrit saint Paul, et qui consiste à user de vos richesses comme n’en usant pas, lequel pût vous préserver de tous ces malheurs.
67Mais si cela est, à quoi me servira mon bien -’ Ah ! mon Frère, répond saint Chrysostôme, êtesvous encore assez aveugle pour croire que Dieu, qui a réglé toutes choses, ait abandonné ce bien à votre discrétion ; et qu’il ait prétendu vous le donner, pour le dissiper à votre gré, et selon les caprices de votre esprit? Non, non; ni sa bonté, ni sa sagesse, n’ont pu former ce dessein. Votre
68bien vous servira pour mille autres biens plus importais et plus essentiels à quoi vous le devez rapporter. 11 vous servira pour honorer Dieu, pour exercer la charité envers vos frères, pour en faire, comme dit l’Écriture, le prix de la rédemption de votre âme. Mais vous est-il même permis dépenser que vous l’ayez reçu pour fomenter votre libertinage et votre impénitence? Tel est néanmoins l’abus qui règne aujourd’hui dans le monde, et dans le monde chrétien. Parce qu’on est riche, on veut avoir, je ne dis pas suffisamment, mais abondamment, mais avec superfluité, avec profusion, toutes les aises de la vie. Et parce qu’il est impossible, parmi les aises de la vie, de conserver la pureté des mœurs, de là vient un débordement et une corruption générale.
69Je ne parle point de ce qui s’entreprend et qui s’exécute par-là de plus scandaleux ; car à Dieu ne plaise que je veuille ici révéler ces abominations que l’esprit de Dieu faisoit voir au prophète, lorsqu’après lui avoir ordonné de percer la muraille et de pénétrer dans les demeures les plus secrètes des enfans d’Israël, il lui découvrait ce qui s’y passoit de plus infâme : Fili hominis, fode parietem, et videbis abominationes pessimas. ' A Dieu ne plaise que je vous conduise, quoique seulement en esprit. dans les maisons de tant de riches voluptueux,
70dont cette ville est remplie ; et que, tirant le rideau, je fasse paroitre comme sur la scène, toutes les impuretés qui s’y commettent, et que jepourrois justement appeler les abominations de cette capitale : Ingredere, et vide abominationes pessimas, quas isti faciunt hic. ' Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter, votre pudeur en souffriroit. Je ne parle point des concubinages, dont l’argent prodigué est le soutien ; des adultères, dont il est l’attrait; de mille autres péchés abominables, dont il est la récompense : car, dit saint Jérôme, c’est l’argent qui séduit la simplicité des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages les plus honorables. C’est par les folles dépenses où l’argent se consume, que l’on persuade qu’on aime, et qu’on sait malheureusement se faire aimer; qu’on est recherché des plus fières, que Ton triomphe même des prudes et des spirituelles. C’est par-là que subsistent ces damnables commerces qui, dans les familles les mieux établies, causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversemens. On demande à quoi cet homme s’est ruiné, et l’on en est surpris. Mais voici d’où sa ruine est venue, et d’où elle a dû venir. Une débauche secrète qu’il entretenoit; une passion à laquelle il a tout sacrifié, et pour laquelle il s’est
71piqué de n’épargner rien : voilà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair, cette sangsue, selon la parole de Salomon, qui crie toujours, apporte, apporte, et qui ne dit jamais, c’est assez ; voilà ce qui dissipe les biens de la plupart des riches. Encore si l’on n’y employoit que les biens ordinaires, peut-être m’en consolerois-je; mais ce que nous appelons par respect les biens de l’Eglise, ces biens qui, de droit naturel- et de droit divin, sont des biens sacrés, depuis que la piété des fidèles les a légués à JésusChrist dans la personne de ses ministres; voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fois, ô opprobre de notre religion! combien de fois le revenu d’un bénéfice a-t-il été le prix d’une chasteté d’abord disputée, et enfin vendue à l’incontinence sacrilège d’un libertin, engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce? Je ne sais si le prophète auroit pu enchérir sur ce que je dis, ni s’il avoit vu de plus grandes abominations : V ade, et adliuc conversus, videbis abominationes majores his. ' Mais laissons ces horreurs, et arrêtons-nous à ce queJa coutume et l’esprit du siècle ont rendu, non-seulement supportable, mais louablè, quoique essentiellement opposé aux lois de l’Évangile et de la raison. Parce qu’on a du bien. on en veut jouir sans restriction,
72et dans toute l’étendue des désirs qu’un attachement infini à soi-mème et à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux, équipages propres, nombre de domestiques, table bien servie, divertissemens agréables, logemens superbes, politesse et luxe partout. Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de Jésus-Christ, aussibien qu’à la misère des pauvres; luxe, à qui Dieu, dans l’Ecriture, a donné sa malédiction, quand il disoit par la bouche d’un autre prophète : Et percutiam domum hiematem cum domo œstiva, et péril* unt domus eburneœ, et disperdam habitatores de domo voluptatis. ' Je détruirai ces maisons de plaisance, ces appartemens d’hiver et d’été; ces édifices, qui semblent n’ètre construits que pour y faire habiter la volupté même : je les renverserai, et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis da^is une molle oisiveté et dans un profond repos.
73Tel est, à proportion des biens que chacun possède, l’usage qu’en fait l’amour-propre, quand il n’est pas combattu ni réglé par la mortification chrétienne. Or j’ai dit, et il n’y a personne qui n’en convienne d’abord avec moi, que tant que les choses seront dans ce désordre, il ne faut pas es-
74pérer que la chair soit jamais sujette à l’esprit, ni l’esprit à Dieu. Incrassatus est dilectus, et reealcitravit, paroles admirables de Moïse : incrassatus, imping ua tus, dilatatu8jdereliqu.it Deum factorem suum, et recessit a Deo salutari suo. ' Ce peuple. autrefois chéri, s’est engraissé des biens qui lui avoient été confiés; et ensuite il est devenu rebelle. A mesure qu’il s’est rempli, qu’il s’est bien nourri, qu’il a vécu dans l’abondance, il a quitté Dieu, l’auteur de son être et de son salut. Et ne peut-on pas dire aussi que presque tous les riches sont des hommes corrompus, ou plutôt perdus par l’intempérance des passions charnelles qui les dominent; pourquoi? parce qu’ils ont tous les moyens de l’être, et qu’ils n’usent de leurs richesses, que pour assouvir leurs brutales cupidités. Victimes réservées à la colère de Dieu, et engraissées de.ses propres biens ! Combien en voyez-vous d’autres dans le monde? combien envoyez-vous qui, dans l’opulence, s’étudient à mater leur corps et à le réduire en servitude? Un riche continent ou pénitent, n’est-ce pas une espèce de miracle?
75Pleurez donc, mes Frères, concluoit l’apôtre saint Jacques, en parlant aux riches du siècle, pleurez, poussez de hauts cris dans la vue de tant de périls qui vous environnent, et des calamités qui doivent fondre sur vous: A gite nunc j divites ; plo~
76rate ululantes in miseriis vestris, quœ advenient vobis. ' Maintenant vous vivez dans le faste et dans le luxe, dans la mollesse et dans le plaisir; mais le temps viendra où vos biens vous seront enlevés, et où vous vous trouverez devant Dieu dans la dernière disette : Divitiæ veslrœ putrefactœ sunt. 1 La rouille qui rongera votre or et votre argent, portera témoignage contre vous ; et vous fera souvenir, mais trop tard, mais à votre confusion, mais à votre désespoir, qu’il ne falloit pas mettre votre confiance dans des richesses périssables : Aurum et argentum vestrum æruginavit ; et oerugo eorum in testimonium vobis eril.3 Vous amassez de grands trésors; mais, après avoir été pour vous sur la terre, des trésors d’iniquité, ce feront, au jugement de Dieu, des trésorsdecolère et de vengeance : Thesaurisastisvobis iram in novissimis diebus.< Cependant voulez-vous en faire de* trésors de justice et de sainteté? après les avoir légitimement acquis, partagez-les avec les pauvres. Cherchezles, ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisonsparticulières, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent. Allez être témoins de leurs misères, et vous n’aurez jamais l’âme assez dure pour leur refuser votre secours. 11 y auroit là une inhumanité, une cruauté, dont je ne vous puis croire capables. Votre
77cœur s’attendrira pour eux, vos mains s’ouvriront en leur faveur, et ils vous serviront d’avocats et de protecteurs auprès de Dieu. Voilà le fruit solide que vous pouvez, tirer de vos biens ; voilà le saint emploi que vous en devez faire. Craignez le sort du mauvais riche; profitez de son exemple et de mon conseil. Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté; apprenez à l’estimer, puisqu’elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches. Toute nécessaire qu’elle est, faites-en une pauvreté volontaire, en l’acceptant avec soumission, et en la supportant avec patience. Car que vous serviroit-il d’être pauvres, si vous brûliez en même temps du feu de l’avarice? Quid tibi prodest si eges facultale, et ardes cupiditate ? ' Que vous servirait d etre dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein de désirs? Heureux les pauvres, n^is les pauvres de cœur, les pauvres dégagés de toute affection aux richesses de la terre. Telle est la pauvreté que Jésus-Christ canonise dans son Évangile, et qui convient à tous les états. C’est ainsi que nous pouvons tous être pauvres en ce monde, et mériter lesbiens immortels de l’autre, que je vous souhaite, etc.
78wv WVWVWVV IVV VMAW V\X WWW WWW WWW ». W V W VVWWWt WliVWVWV\WW\ WW wv uv SERMON POUR LE VENDREDI DE LA IIe SEMAINE.
79Or le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l’enfer. Saint Luc, chap. 16.
80C’est le triste sort d’un riche du monde, dont il étoit parlé dans l’Evangile d’hier, et je ne fais pas difficulté de le reprendre aujourd’hui, ce même Evangile, pour en tirer un des plus terribles, mais des plus importans sujets que puissent traiter les prédicateurs dans la chaire de vérité. Il mourut ce riche, ce mondain, comblé de biens dans la vie, et comblé même d’honneurs après la mort : car il est à croire qu’on lui fit de magnifiques funé-
81railles, qu’on porta son corps en pompe et en cérémonie, qu’on lui érigea un superbe mausolée; et peut-être, tout pécheur qu’il avoit été, se trouva-t-il encore des orateurs pour faire publiquement son éloge, et pour lui donner la gloire des plus grandes vertus. Mais le malheur pour lui, et le souverain malheur, c’est qu’au meme temps que les hommes l’honoroient sur la terre, ou lui rendoit ailleurs justice; et que son âme, portée devant le tribunal de Dieu, y reçut l’arrêt de sa condamnation, et fut tout à coup comme ensevelie dans l’enfer. Affreuse image de ce qui n’arrive que trop communément aux riches et aux grands du siècle! Mortuus est autem et dires, et sepultus est in inferno. ' Que ne puis-je, Chrétiens, en vous représentant toute l’horreur de cette damnation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l’éviter! Prêcher l’enfer à la cour, c’est un devoir du ministère évangélique; et à Dieu ne plaise que par une fausse prudence, ou par un lâche assujettissement au goût dépravé de ses auditeurs, le prédicateur passe une matière si essentielle, et ce point fondamental de notre religion ! Mais aussi doit-il prendre garde en l’annonçant, à qui il l’annonce, et à qui il parle. Aux peuples, cette vérité peut être proposée sous des figures sensibles : étangs de feu, gouffres embrasés, spectres hideux, grincemens de dents. Mais
82à vous, mes chers Auditeurs, qui, quoique mondains et charnels, êtes dans un autre sens les spirituels et le£ sages du monde, elle doit être expliquée dans la simplicité de la foi; en sorte qu’on vous en donne une intelligence exacte, et capable de vous édifier. C’est ce que je vais faire dans ce discours, après que nous aurons salué Marie. Ave, Maria.
83C’étoit une question que Dieu faisoit autrefois à Job, si jamais les portes de la mort lui avoient été ouvertes, et s’il avoit vu ces prisons ténébreuses, où les âmes criminelles doivent éternellement subir les rigoureux chdtimens de sa justice : Numquid apertœ sunt ti bi portœmortis, et ostia tenebrosavidisti?' Peut-être ce saint homihe, tout éclairé qu’il étoit, ne put-fl répondre à cette demande : car l’Ecriture nous apprend que Jésus-Christ seul devoit ouvrir ces portes de l’enfer et de la mort; et c’est ainsi qu’il s’en est déclaré lui-même dans l’Apocalypse, en nous disant qu’il a dans les mains les cléfs de la mort et de l’enfer : Ego habeo claves niortis et inférai. 1 Mais depuis que cet Homme-Dieu nous a apporté ces clefs mystérieuses, depuis qu’il nous a fait l’ouverture de ces lieux de ténèbres, et que, par les divins oracles de son Evangile, il nous a révélé tout ce qui se passe dans la triste demeure
84des damnés, il ne tient qu’à nous d’en avoir une connoissanee parfaite. Si donc maintenant Dieu nous demandoit à nous-mêmes : Numr/uid aperltz sunt tibi porta mortis, et ostia lenebrosa vidisti ? avez-vous vu cet abîme où je tiens les impies enfermés, pour exercer sur eux toutes mes vengeances? ÎNous serions inexcusables de ne lui pas répondre : Oui, Seigneur, je l’ai vu, je l’ai considéré, j’en ai fait le sujet de mes plus sérieuses réflexions, et j’en ai tiré toutes les lumières qui peuvent servir à la conduite de ma vie. C’est ce que je veux encore aujourd’hui, Chrétiens, vous remettre devant les yeux, pour l’édification de vos âmes. Je veux vous faire voir ce que c’est que l’enfer, en quoi consistent les tourmens de l’enfer, quelles sont les propriétés essentielles des tournions de l’enfer; et parce que ce sujet est infini, je me borne à la pensée du pape Innocent m, dans son excellent Traité du mépris du monde, où il nous dit que les réprouvés souffrent en trois manières différentes; savoir, par le souvenir du passé, par la douleur du présent, et par le désespoir d’obtenir jamais grâce dans l’avenir. II is verrais tripliciter lacerans; a/fliget memoria, torquebit anguslia, sera turbabit pœnitenlia. ' Le souvenir du passé les déchire, la douleur du présent les accable, la vue de l’avenir les désespère. En trois mots, voici le partage de ce
85discours. Etat malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets, que le présent accable par la plus cruelle douleur, que l’avenir désole par le plus affreux désespoir. Estil un sujet plus digne de votre attention?
86C’est le souvenir du passé qui doit faire la première peine des âmes réprouvées : souvenir qui les tourmentera vivement, qui les tourmentera éternellement, qui les tourmentera sans interruption et sans relâche, qui les tourmentera sans partage et sans division, qui les tourmentera en toutes les manières que la justice d’un Dieu, aidée de sa toutepuissance, est capable de lui suggérer ; mais ce qu’il y a déplus déplorable, qui n’aura point d’autre effet, en les tourmentant, que de les faire souffrir et de les tourmenter. Voilà, Chrétiens, la première idée que je conçois de letat d’une âme dans l’enfer, et de sa réprobation. Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua. ' Souvenez-vous, mon lils, dit Abraham au riche malheureux, que vous avez eu les biens delà vie; mais souvenez-vous en même temps de l’abus que vous en avez fait. Deux vues, reprend saint ChrysostAme, bien affligeantes pour un damné : la vue des biens dont il aura fait un si
87criminel usage, et la vue des maux qu’il aura commis. L’une et l’autre, suivant le dessein de JésusChrist, également nécessaires pour arrêter les emportemens de nos passions, et pour nous affermir dans les voies de la sagesse chrétienne.
88Première vue qui tourmentera le réprouvé : les biens de la terre qu’il possédoit, et dont il faisoit le prétendu bonheur de sa vie; mais qui, par le plus triste changement, feront son supplice, et lui causeront les plus mortels regrets. Ce ne sera pas de les avoir perdus; car, quelque attachement qu’il y ait eu, il ne sera pas en état d’en être touché, et il n’en reconnoitra que trop Ta vanité et le néant; mais de les avoir aimés préférablement à son salut éternel, mais de s’en être servi contre Dieu, mais de les avoir employés à se perdre soi-même. Ah ! dira ce riche, déchiré du plus cruel et du plus vif repentir (car c’est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les réprouvés dans l’Écriture ) ; si j’avois ménagé selon Dieu ces biens de fortune ; si, conformément aux lois du christianisme et aux obligations de mon état, j’en avois assisté les pauvres; si, par un zèle de religion et de charité, je les avois' partagés entre Jésus-Christ et moi; si, les regardant comme des talens dont je n’avois que la simple administration, je les avois fait profiter, en les appliquant aux œuvres de miséricorde et de piété ; si, comme un dispensateur fidèle, j’en avois rapporté
89le fruit au service et à la gloire du maître de qui je les tenois, et qui me les avoit confiés; ces biens, dont la mort m’a dépouillé, seroient maintenant pour moi un trésor de mérites, et un fonds de bonheur pour l’éternité. Les hommes m’en loueroient sur la terre, et Dieu m’en récompenseroit dans le ciel. Mais parce qu’un désir insatiable d’amasser et d’avoir, me les a fait retenir impitoyablement, malgré les misères de tant de pauvres, à- qui je n’en ai point fait part; mais parce qu’un luxe immodéré, et sans autre règle que l’esprit du monde, me les a fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues; mais parce qu’un assujettissement honteux à mes sens me les a fait consumer en des excès, en des intempérances criminelles; mais parce qu’une détestable ambition de me pousser * et de m’élever, ou une passion aveugle d’enrichir des enfans et des héritiers, qui sont aujourd’hui des libertins et peut-être des ingrats, me les a fait rechercher, contre toutes les lois delà justice, et aux dépens de ma conscience, il faut que ces mêmes biens, où je mettois toute mon espérance et toute ma félicité, deviennent mes propres bourreaux.
90Pensée d’autant plus désolante, que faisant ensuite la plus triste comparaison, il se retracera l’idée de ce souverain bien qu’il aura perdu, et pourquoi? pour des biens périssables et passagers. Cette conviction sensible qui lui restera, et qui lui
91restera toujours présente, qu’il a perdu son vrai bien, son unique bien, pour de faux biens, et même de faux biens dans l’estime des hommes, pour un vain intérêt, qui l’a aveuglé; pour un honneur chimérique et imaginaire, dont il s’est entêté; pour un plaisir sensuel et brutal, à quoi il s’est abandonné, le dépit mortel qu’il en concevra contre lui-même, et qui lui fera dire avec bien plus de sujet qu’au fils de Saül : Gtistans gustavi paululum me/lis, et eccemorior ; ’ pour quelques douceurs que j’ai goûtées, pour quelques plaisirs que ma raison medisputoit, et dont ma conscience m’a presque ûté, par ses reproches, tout le sentiment, je me vois condamné à boire le calice de la colère de Dieu; ce calice de fiel et d’amertume, ce calice qu’il a détrempé dans le jour de sa fureur, et qu’il réserve à ses ennemis; tout cela, encore une fois, fera naître dans son âme ce ver intérieur qui le rongera : Recordare quia recepisti bona in vita tua ! * Ainsi nous nous servons dans la vie, des biens de Dieu contre Dieu, et Dieu, à son tour, s’en servira contre nous; et comme nous en faisons les instrumens de notre malice pour l’offenser, il en fera, dit saint Grégoire, les instrumens de sa justice pour nous punir. Et cela comment? toujours par la pensée et le souvenir : Recordare.
92la terre doit faire dans l’âme du pécheur une impression si violente, que sera-ce de l’abus des grâces et des dons surnaturels, qui, pesé au poids du sanctuaire de Dieu, et par rapport à la damnation, aura des conséquences encore bien plus funestes. Car qui peut dire quelle sera la désolation d’un réprouvé, lorsqu’il sé représentera à lui-même (or il se le représentera toujours) combien de secours, combien de moyens de salut il se sera rendus inutiles, combien de lumières il aura étouffées, combien d’inspirations il aura rejetées, combien de sacremens il aura négligés ou profanés; à combien d’instructions, à combien de remontrances il se sera endurci ; à combien d’exemples il aura été insensible, soit par une force d’esprit prétendue dont il se piquoit dans son impiété, soit par une lâcheté et une délicatesse qu’il ne s’est jamais efforcé de vaincre. Ah î si j’avois seulement été fidèle à une partie de ces grâces dont Dieu meprévenoit; si j’avois, poursuivre la voix qui m’appeloit et qui m’appeloit si souvent, qui m’appeloit si fortement, renoncé à l’esclavage du monde et de la chair, je me serois sanctifié, j’aurois part à l’héritage des enfans de Dieu, je posséderois avec eux le même royaume; mais parce que jeles ai reçues en vain, ces grâces si précieuses; parce que je les ai reçues avec indifférence et sans aucun retour, parce que je les ai méprisées, parce que je les ai même combattues, et que, par mon obsti-
93nation, elles ne m’ont pas attiré, ni converti à Dieu, elles s’élèvent contre moi pour me persécuter et pour venger Dieu. Au lieu de ces saintes tristesses, au lieu de ces saints remords, au lieu de ces contritions salutaires et vivifiantes, qu’elles dévoient exciter dans mon cœur, elles me causent à présent des remords, mais des remords qui me déchirent; elles me causent des tristesses, mais des tristesses qui m’accablent; elles me causent des repentirs, mais des repentirs qui me percent, qui me transportent, qui vont jusqu’à la fureur, jusqu’à la rage : Recordare.
94Or. puisque Dieu fera servir jusqu’à ses grâces pour tourmenter le pécheur, jugez de là ce qu’il aura à souffrir, ce pécheur réprouvé, du souvenir et de la vue de ses crimes, dont la propriété la plus naturelle est de devenir le supplice de ceux mêmes qui les ont commis. Non, non, dit saint Chrysostôme, il ne faudra point de démons, point de spectres pour faire de l’enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes, voilà les démons auxquels il sera livré. Ces impuretés abominables, ces injustices énormes, ces profanations des choses saintes, ces mépris déclarés de Dieu, ces haines invétérées contre le prochain, ces perfidies et ces trahisons, ces artifices de l’hypocrisie, ces scandales de l’athéisme, ces emportemens de la vengeance, ces rafïinemcns de la médisance, ces
95noires impostures de la calomnie, tant d’autres iniquités dont je ne puis faire le dénombrement, ce sont là les monstres qui investiront le réprouvé, qui l’assiégeront, qui le saisiront des plus vives frayeurs.
96Et il n’est pas^absolument nécessaire d’être chrétien pour être persuadé de ce que je dis, puisque les païens eux-mèines l’ont reconnu, et qu’ils en ont fait la matière de leurs fables. Or, ce que nous appelons leurs fables, comme remarque fort bien saint Augustin, n’étoit, au fond, rien autre chose que les mystères lesplus sublimes de leur théologie, et les principes les mieux établis de leur morale. Ils ne les proposoient aux peuples que sous des fictions ; mais ces fictions renfermoient la même vérité que la foi nous enseigne; et, malgré le libertinage des athées qui vivent aujourd’hui parmi nous, ces infidèles du paganisme nous rendent un témoignage tout conforme à celui des prophètes et des apôtres, savoir, qu’il y a un enfer, et qu’une des grandes peines de l’enfer sera d’avoir péché, et de s etre souillé de crimes dans la vie : Recordare.
97Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai, reprend saint Bernard, ils ne seront plus dans la réalité de leur être, mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir. Or c’est par le souvenir et par la pensée, qu’ils feront souffrir une âme réprouvée de Dieu. T ransierunt a manu, sed non trans.
98ierunt a mente. ' Ils ne seront plus, ajoute ce Père, mais ils auront été, et il ne sera plus au pouvoir, ni du pécheur, ni de Dieu même, qu’ils n’aient pas été. Or ils ne tourmentent, soit dans l’enfer, soit sur la terre, que parce qu’ils ont été ; et de là vient qu’ils tourmentent lors même qu’ils ne sont plus, ou plutôt qu’ils ne commencent à tourmenter que quand ils ne sont plus. Et parce que n’etre plus et avoir été sont deux termes infinis qui égaleront l’éternité de Dieu, et qui subsisteront dans leur manière de subsister, autant que Dieu sera Dieu, ces crimes qui ont été, et qui ne seront plus, auront, s’il m’est permis de parler ainsi, une activité éternelle dans l’enfer, pour tourmenter le réprouvé. Ils ne l’ont contenté qu’un moment pendant qu’il les commettoit, et ils le tourmenteront éternellement quand il ne les commettra plus : pourquoi? belle raison de saint Augustin, parce que chaque chose, dit-il, agit selon l’étendue de sa durée. Or le présent, qui fait le plaisir du pécheur, combien est-il présent? un instant, et rien davantage ; et voilà pourquoi le pécheur l’a si peu goûté; au lieu que le passé qui le tourmentera, sera toujours passé, et que, comme passé, n’ayant point de fin, il faudra, par une nécessité indispensable, qu’il se fasse toujours sentir. In œlernum erço necesse est cruciet, conclut admirablement saint
99Bernard, r/tiod in iclernum te fecisse memineris. ' Voyez, poursuit-il, ce qui arrive tous les jours à une âme innocente, lorsque, par une fragilité malheureuse, elle vient à oublier Dieu, et à s’oublier elle-même. Cette femme avoit de l’honneur, elle avoit aimé jusque-là son devoir; mais enfin une poursuite opiniâtre l’a fait succomber : quel repentir, quelle douleur, quelle confusion de sa lâcheté, quelle horreur de son crime ! Elle voudrait le pouvoir racheter aux dépens de mille vies ; et si la chose étoit encore au point d’en délibérer, il n’y aurait point de mort qu’elle n’acceptât, plutôt que de donner un si criminel et un si honteux consentement. Mais il n’y a plus de retour; et toujours il sera vrai qu’elle s’est abandonnée à l’infamie et à l’opprobre du péché. Voilà ce qui produit et ce qui entretient dans elle ce fonds d 'amertume, qu’elle porte quelquefois jusqu’au tombeau. Voyez ce qui arrive à un homme emporté, lorsque, dans l’ardeur de sa passion, il commet une action noire, un homicide, un assassinat, A peine a-t-il fait le coup, que son esprit se trouble, que son sens s’égare, qu’il n’a plus de paix, presque plus de raison. Que ne feroit-il pas, que ne donneroit-il pas, que ne seroit-il pas prêt d’endurer pour être encore à commettre ce qu’il a commis, et ce qu’il n’est plus en état de réparer? Or ce n’est là qu’une figure et
100qu’une ombre de l’enfer. Parce que d’avoir péché sera quelque chose d’éternel, il faudra, par une dure, mais juste loi, que le tourment le soit aussi, et que lame soit malheureuse pour jamais, parce qu’elle ne cessera jamais de se souvenir qu’elle a été un moment coupable : Nam etsi facere in tempore fuit, sed fecisse in œternum manet. ' Qui seroit bien pénétré de cette pensée, de quel œil envisageroit-il le péché, et qu’épargneroit-il pour s’en préserver?
101Ajoutez que les crimes de la vie et tant de désordres se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. Il ne les a commis que par intervalles et par succession, aujourd’hui l’un, demain l’autre; s’il y a donc senti quelque douceur, ce n’a été que par parties; mais, dans son tourment, il n’y aura ni succession ni partage; Dieu le ramassera tout entier dans chaque instant; et ces crimes, qui, considérés comme présens, se trouvent dispersés dans une longue suite de jours, de mois, d’années, se réuniront tous dans le passé, parce qu’il sera vrai en même temps de dire qu’ils sont tous passés. Ainsi tous, par une vertu indivisible, ils concourront à l’effet malheureux de la damnation. Or imaginez-vous ce qu’ils feront tous ensemble, puisqu’un seul suffiroit pour former l’enfer. Ah ! Chrétiens, ne vous
102rebutez pas de la supposition que je vais faire; peut-être blessera-t-elle la délicatesse de vos esprits ; mais plût à Dieu que, par-là même, elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs! Si l’on vcnoit à remuer une eau bourbeuse et dormante, et qu’exposant devant vous toutes les immondices quelle renferme, on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce seroit pour vous non pas un spectacle, mais un supplice, mais un martyre aussi rigoureux qu’humiliant. Or telle, et bien plus insoutenable encore, est la peine que Dieu réserve, dans l’enfer, à une âme, par exemple, sensuelle et impudique. 11 lui fera voir du même coup d’œil tout ce qu’il y a eu dans elle, parla concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentemens secrets, désirs criminels, espérances conçues, occasions cherchées, commerces scandaleux, entretiens lascifs, libertés, regards, dissolutions, mollesses, il lui rendra tout cela présent; et la fixant à cet objet, dont rien ne pourra plus la détourner, regarde, lui dira-t-il à chaque moment de l’éternité, voilà les suites de ton incontinence, voilà ce qu’a produit ton cœur!
103Que concevez-vous de plus intolérable que ce monstrueux amas d’impuretés? Jugez-en parce que nous éprouvons dans ces revues plus générales et plusexactes de nos consciences. Quellehonte quand tout à coup cette innombrable multitude de péchés
104se développe devant nos yeux ! Mais si cette honte, toute surnaturelle et toute divine quelle est, si cette honte, lors même qu’elle est l’effet delà grâce, lors même qu’elle est le principe de notre réconciliation avec Dieu, nous tient lieu néanmoins de peine, et d’une peine que nous cherchons tant à éviter; que sera-ce de la honte des réprouvés, et du sentiment qu’ils en auront? Ah i, Seigneur! s’écrioit David dans la ferveur de sa pénitence, je ne puis plus vivre, et je suis hors de moi-même quand je considère mes iniquités, et que je les vois multipliées à l’infini : j’en suis ému jusque dans la moelle de mes os : Non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum.' C’étoit un roi, Chrétiens, et un roi dans la prospérité, un roi élevé au plus haut point de la félicité humaine; cependant il étoit troublé, il étoit saisi, il étoit consterné à la vue de cette affreuse scène qui lui retraçoit ses égaremens et ses désordres. Concluez donc quel sera l’état d’une âme qui, enlevée de la terre, et d’ailleurs bannie du séjour de sa béatitude céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le souvenir de son péché; aura incessamment cette pensée, j’ai péché ; se dira incessamment à elle - même, j’ai péché, et y pensera, et se le dira, sans jamais le pouvoir détruire, ce péché qu’elle haïra, qu’elle abhorrera comme la source irrémédiable de son malheur.
105Et voilà notre leçon, Chrétiens. Le mauvais riche souhaita que ses frères ; encore vivans sur la terre, pussent au moins profiter de son exemple. Dieu ne le voulut pas. Peut-être s’étoient-ils rendus indignes de cette grâce, et peut-être un des grands châtimens que Dieu exerça sur eux, fut de ne leur pas faire savoir le funeste état de leur frère dans l’enfer. Mais ce que Dieu ne leur accorda pas, il nous l’accorde aujourd’hui; il veut que l’exemple de ce réprouvé nous instruise, que sa folie, pour ainsi dire, fasse notre prudence, et que le regret qu’il ressent du passé, nous serve à réformer et à sanctifier le présent et l’avenir. 11 est vrai que Dieu ne nous envoie*pour cela, ni Lazare, ni aucun des morts, parce qu’il prétend que sa parole, écrite dans son Évangile, et annoncée par ses ministres, doit être plus convaincante etplus infaillible pour nous, que le rapport de Lazare et celui de tous les morts.
106Nous nous figurons quelquefois que la résurrection d’un mort et la parole d’une âme revenue de l’enfer, seroit d’un grand poids pour faire impression sur nos esprits, et pour nous convertir. Abus, Chrétiens ; et puisque nous n écoutons ni Moïse, ni les prophètes, c’est-à-dire, ni la parole de Jésus-Christ, ni celle de ses prédicateurs, nous trouverions bien encore des raisons pour contester et pour rejeter tout autre témoignage : outre qu’il n’est pas de la providence de Dieu d’user de ces
107moyens extraordinaires, tandis que nous en avons d’autres qui peuvent suffire. C’est de là, dit saint Augustin. que Dieu n’a jamais fait de miracles pour confondre l’athéisme ; parce que l’athéisme est plus que suffisamment confondu par la voix de toute la nature. Ainsi il se contente, pour notre instruction, de nous donner l’exemple du riche réprouvé. Mais que faisons-nous, mes chers Auditeurs? appliquez-vous, s’il vous plaît, à cette morale. Bien loin de profiter de cet exemple, nous ne profitons pas même de notre propre expérience. Car, dès cette vie, nous avons une expérience sensible du repentir des damnés; et quelle est-elle? le trouble et le remords du péché*, dès que nous l’avons commis. Trouble, remords, image tout à la fois et peine de l’enfer. Car qu’est-ce que ce remords du péché, cette honte que l’on en conçoit, ce reproche que l’on se fait à soi-même, et malgré soimème, cette peine à souffrir qu’on nous le fasse d’ailleurs? qu’est-ce que cela? sinon une voix secrète qui nous dit qu’il y a un enfer, et que déjà nous le portons en quelque sorte au dedans de nousmêmes. Mais voici notre désordre. Chrétiens :pour pécher plus librement et plus impunément, nous tâchons de nous défaire peu à peu de cet enfer anticipé, et, si j’ose m’exprimer ainsi, de cet enfer temporel qui tourmente nos consciences, mais qui pourroit être pour nous un enfer salutaire, en
108nous préservant de l’enfer éternel. C’est-à-dire que nous étouffons en nous le remords du péché, qui, selon saint Clirysostôine, est comme une dernière grâce dans l’ordre de la prédestination et du salut : et parce que ce remords est inséparable de l’idée d’un Dieu, de l’idée d’une providence, de l’idée d’une vie immortelle; je veux dire, parce qu’il est impossible de croire un Dieu, de croire une providence, de croire une vie immortelle, et de ne pas sentir ce remords; pour nous affranchir de ce remords, nous tâchons de nous aveugler sur ces points capitaux de la religion ; du moins nous tâchons d’en douter et de ne les croire qu’à demi. Car il en faudroit venir là pour trouver la paix dans le péché; mais nous avons beau faire des efforts, nous avons beau raisonner et disputer, ce ver du péché ne meurt pas pour cela, et, dès cette vie même, nous n’aurons jamais l’avantage de nous en être absolument délivrés. Il y aura toujours des heures et des temps où il reviendra tout de nouveau nous piquer : ce sera au milieu de nos plaisirs et dans les momens les plus doux en apparence. Des millions d’autres, plus déterminés et plus impies que vous, en ont fait mille fois et en font tous les jours la triste épreuve. Que dis-je? les souverains mêmes et les monarques de la terre ne peuvent l’anéantir. Ils se défendent de tout, mais ils ne sauraient se défendre d’eux-mêmes.
109Déplorable condition, mes Frères, que celle du pécheur, puisqu’en quelque état qu’il se trouve, soit dans le terme de la réprobation après la mort, soit dans la voie qui y conduit pendant la vie, son péché est partout pour lui un enfer inévitable. Mais quel remède ? je vous l’ai dit, c’est de bien ménager dès à présent ce remords du péché, dont le mauvais riche ne peut plus faire un bon usage ; car c’est de ce remords, si nous le voulons, que dépend notre conversion. Que fais-je donc, Chrétiens, si je suis fidèle à la grâce? au lieu d 'étouffer ce remords du péché, comme l’impie et le libertin, je le réveille au contraire, je l’excite en moi par de fréquentes et de solides réflexions. Ce que feront éternellement les damnés parune néèessité rigoureuse, en considérant toujours malgré eux les suites funestes de leur péché, je le fais par une sage précaution. Je repasse tous les jours devant Dieu, dans l’amertume de mon cœur, comme le saint roi Ezéchias, le nombre de mes années : Recogitabo tibi annos meos in amariludine anima meæ. ' Je dis à Dieu : Ah ! Seigneur, si mon péché me fait maintenant tant de peine, que seroit-ce dans l’enfer? Je ne me contente pas de cela ; je demande à Dieu ce remords comme une des grâces les plus spé-
110ciales qu’il puisse donner à ses élus, quand la passion les a précipités dans l’abîme du péché. Je le prie de me reprendre, non pas dans sa colère, mais selon cet esprit de miséricorde, qui n’est pas seulementleconsolateur, maislecenseurdu monde, et qui, comme censeur, en devient le réformateur: Arguet mundum de peccatu.' Je vais encore plus avant : j’anticipe ce remords; je raisonne avec moimême, et je me demande : quel fruit tirera r-je de ce péché? quand je l’aurai commis, voudrai-je l’avoir fait, et que m’en restera-t-il autre chose que le remords et la confusion? pourquoi donc faire maintenant ce qu’alors je voudrai h’avoir jamais fait? C’est ainsi que je m’instruis, que je m’encourage à tenir ferme contre les tentations du monde et de la chair, à résister dans les occasions les plus dangereuses, et dans les momens les plus critiques; à ne ménager rien pour me garantir de cette affreuse damnation, où le réprouvé n’a pas seulement à souffrir du passé par le plus mortel regret, mais du présent parle supplice le plus douloureux. C’est la seconde partie.
111Un des souhaits de saint Bernard, et ce qu’il demandoit avec plus d’ardeur, expliquant ces paroles
112du Prophète, descendant in infer num v {ventes, ' c’éioit que les pécheurs descendissent en esprit et par la pensée dans l’enfer; ne doutant pas que la vue de cef affreux séjour et des tourmens qu’on y endure, nedùt faire la plus vive impression sur leurs cœurs, et convaincu qu’il n’y avoit point de moyen plus assuré pour ne pas tomber après la mort dans ce lieu de misères, que d’y descendre souvent par la réflexion pendant la vie ; Descendant in infernum viventes, ne descendant morientes. 3 Mais, pour l’entier accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudrait, Chrétiens, que nous y pussions descendre avec les mêmes connoissances, et, s’il étoit possible, avec la même expérience que les damnés, afin d’en pouvoir juger Comme eux, et d’en tirer en même temps des conséquences qui leur sont désormais inutiles, mais qui nous peuvent être encore si salutaires. Carde descendre en esprit dans l’enfer avec des lumières aussi foibles que les nôtres, avec une imagination aussi dissipée que la nôtre, surtout avec une insensibilité pour les choses de Dieu aussi prodigieuse que la nôtre ; c’est presque faire sans fruit ce que saint Bernard se proposoit comme un des remèdes les plus efficaces pour nous ramener de nos égaremens, et nous corriger de nos désordres. Ah ! dit saint Augustin, qui pourrait maintenant comprendre ce
113que comprend un damné! qui pourroit avoir, dans une profonde méditation, les mêmes idées qu’il a de son étatprésent au milieu des flammes ! Tâchons de les avoir, Chrétiens; et puisque ce n’est pas encore assez pour nous de descendre spirituellement dans l’enfer, entrons dans lessentimens d’une âme réprouvée, substituons ses lumières aux nôtres, et reconnoissons combien c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant : Horrendum est incidere in manus Del viventis. ' Que faitelle cette âme malheureuse, ou en quel état estelle? elle se voit séparée de Dieu, elle se voit au milieu d’un feu dont elle est la triste victime. Double peine ; l’une et l’autre parfaitement représentée par Jésus-Christ dans le riche de l’Evangile. Elle se voit séparée de Dieu : voilà l’essentiel, et comme le fond de sa réprobation. Elevans autem oculos suoscum esset in lormenlis, vidit Abraham a longe, et Lazarum in sinu ejus. ' Ce riche, dit le Sauveur du monde, du lieu de son tourment levant les yeux, aperçut de loin Abraham et Lazare dans son sein. Il le voyoit, ce saint patri che v n éloignement infini, a longe ; et c’est ^ ^.1 1e désoloit. Il s’en voyoit séparé par un chaos, c’est-àdire par une vaste distance ; tellement qu’entre Abraham et lui, il ne pouvoit plus y avoir nulle communication : Magnum chaos inter nos et vos fir -
114matum est, ' et c’est ce qui le désespéroit. Or, s’il se voyoit si loin d’Abraham, il se voyoit encore, dit saint Ambroise, bien plus éloigné de Dieu : Si Abraham a longe, quanto longlus a Deo ; 1 et cette séparation de Dieu étoit bien encore un autre supplice pour lui.
115Car qu’est-ce que d’être séparé de Dieu? Ah! Chrétiens, quelle parole! la comprenez-vous? Séparé de Dieu, c’est-à-dire privé absolument de Dieu ; séparé de Dieu, c’est-à-dire condamné à n’avoir plus de Dieu, si ce n’est un Dieu ennemi, un Dieu vengeur; séparé de Dieu, c’est-à-dire déchu de tout droit à l’éternelle possession du premier de tous les êtres, du plus excellent de tous les êtres, du souverain être, qui est Dieu : peine, dit saint Bernard, qui ne se peut mesurer que par l’infinité de Dieu, puisque cette peine est la privation de Dieu même, et par conséquent qu’elle est grande à proportion que Dieu est grand : Hœc enim tanta pœna, qunlus ilte.3 Ainsi, comme Dieu disoit à un juste dans l’Ecriture : Ero merces tua magna nimis, 4 c’est moi-même qui serai ta récompense; et je la serai en me donnant à toi, parce que je n’ai rien de plus grand, ni de meilleur à te donner que moimême; il pourra dire à un réprouvé : C’est moimême qui serai ton supplice, et je le serai en t’éloignant de moi, car je n’ai rien dans les trésors
116de ma colère de plus formidable que cet éloignement et cette entière séparation de moi-même. En effet, Chrétiens, ces trois pensées que le réprouvé aura toujours présentes, Dieu n’est plus à moi, et je ne suis plus à lui; Dieu n’est plus pour moi, et je ne suis plus pour lui; Dieu n’est plus dans moi, ni avec moi, et je ne suis plus dans lui, ni avec lui ; ces trois affligeantes pensées ne seront-elles pas capables de faire son enfer? Or c’est ce qui se vérifiera, ce qui s’accomplira dans autant de fcréatures que Dieu en réprouvera. Du moment que Dieu prononcera à une âme ce redoutable arrêt : retirez-vous ; il se dépouillera, pour ainsi dire, de tous ses droits sur elle, hors ceux que la nécessité de son domaine ne lui permettra pas d’aliéner ; et cette âme, si je puis encore parler de la sorte, perdra elle-même tous ses droits sur Dieu : âme, non-seulement indigne de le posséder, mais indigne même de lui appartenir. Dieu la répudiera, souffrez cette expression, et elle répudiera Dieu ; et dans ce divorce mutuel, elle trouvera la consommation de son malheur. Dès cette vie, ce terrible mystère de la perte d’un Dieu, commence déjà dans la personne des pécheurs : Dieu et l’âme, par le péché, se séparent, et se séparent jusqu’à se renoncer l’un l’autre. Voca nomen ejus, non populus meus. ' Prophète, disoit Dieu, n’appelle plus
117ce peuple mon peuple; il a cessé de 1 ’ètre, et la qualité que tu dois désormais lui donner, c’est qu’il ne l’est plus : V oca tiomen ejus, non poputus meus. Voilà son nom et le caractère qu’il portera; car dès qu’il m’a oublié pour suivre des dieux étrangers, il m’a renoncé comme son Dieu, et je le renonce pour mon peuple : Quia vos non populus meus, et ego non ero vester.
118Et ce langage est si ordinaire à Dieu dans les saints livres, que quand les Israélites, par une monstrueuse idolâtrie, eurent sacrifié au veau d’or dans le désert, Dieu, ému de colère, et irrité contre eux, n’en parla plus à Moïse que dans ces termes : Vade, descende, peccavit populus tuus;' va, Moïse, descends de la montagne, et tu verras le crime que ton peuple a commis. Prenez, garde, Chrétiens, Dieu les appelle le peuple de Moïse et non le sien; comme si ce peuple n’eùt plus été à lui, ni lui à eux, depuis qu’ils étoient tombés dans l’infidélité. Mais ces paroles, dit saint Chrysostôme, qui ne sont, pour ainsi dire, que comminatoires dans cette vie, et qui, tout au plus, n’ont qu’une partie de leur effet, puisqu’elles notent pas à une âme l’espérance ni les moyens de réparer la perte qu’elle a faite, s’accompliront entièrement et à la lettre dans un réprouvé. Plus d’alliance entre Dieu et lui, plus d’union ; comme si Dieu lui disoit : Ton liber-
119tinage t’a fait souhaiter de n’avoir point de Dieu, tu n’en auras jamais; tu n’as pas voulu eonnoître ton Dieu, tu ne le verras et tune le connoitras jamais; tu ne t’es pas mis en peine de chercher Dieu quand tu le pouvois trouver, tu le chercheras et tu ne le trouveras jamais; et ce qui faisoit ton impiété, c’est ce qui fera désormais ta peine : quand Dieu vouloit être à toi, tu lui as dit insolemment que tu ne voulois point être à lui ; maintenant que tu voudrois être à lui, il te déclare pour jamais qu’il ne A’eut plus être à toi. Or lequel des deux est le plus désolant pour une âme, ou que Dieu ne soit plus à elle, ou qu’elle ne soit plus à Dieu?
120Mais je me trompe. Chrétiens; toute réprouvée qu’elle est, elle sera encore à Dieu, et Dieu à elle : Dieu lui sera encore inséparablement uni, et elle à Dieu ; mais c’est cela même qui doit faire son malheu r. Si elle pouvoit être tout-à-faitprivée, tout-à-fait séparée de Dieu, elle ne seroit malheureuse qu’à demi. Le comble de sa misère sera d’en être privée d’une façon, et de ne l’être pas de l’autre; d’en être séparée d’une façon, et inséparable de l’autre; privée de Dieu, en tant que Dieu étoit l’objet de sa félicité ; et pénétrée de Dieu, en tant que Dieu sera le sujet étemel de ses plus violens transports : c’est ce qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de père, en qualité d’époux, en qualité de protecteur, en qualité de dernière fin; c’est-à-dire, dans
121toutes les qualités qui le rendent bienfaisant, doux et aimable; et il s’attachera à elle en qualité de juge, en qualité d’ennemi, en qualité de vengeur, en qualité de persécuteur, c’est-à-dire selon toutes les qualités qui le rendent,.tout Dieu qu’il est, nonseulement sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De là donc cette âme sera doublement malheureuse : malheureuse d’avoirencore un Dieu, malheureuse de n’en avoir plus ; d’avoirencore un Dieu conjuré, déclaré, armé contre elle, et de n’avoir plus de Dieu favorable, propice et miséricordieux pour elle; d’avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses plus mortelles aversions, et de n’en avoir plus pour contenter ses désirs et ses plus ardentes inclinations. Car ce sera là son grand supplice, de sentir éternellement que Dieu l’avoit créée pourlui-même,etqu’ellenepouvoitêtre heureuse qu’en lui et que par lui, et de ne recevoir éternellement de Dieu que des rebuts et des mépris, de ne trouver éternellement entre Dieu et elle, qu’une insurmontable opposition. Elle estimera Dieu malgré elle, et elle aura une inclination naturelle pour lui ; et cependant elle le haïra : elle l’estimera tel qu’elle ne le possédera jamais, et elle le haïra tel qu’elle l’aura toujours présent. Or ce conflit d’estime et de haine, de désir et d’aversion, d’éloignement et de poursuite à l’égard du même objet, c’est, Chrétiens, ce que nous appelons l’enfer.
122Après cela je voudrois en vain m etendre sur les peines sensibles dont cette séparation de Dieu doit être accompagnée, et dont les prédicateurs ont mille fois tâché, mais inutilement, de vous faire comprendre l’horreur. En vain je voudrois vous représenter ce feu qui, d’une manière non moins véritable quelle est surprenante, exercera sur les esprits et sur les corps toute son activité, ainsi que parle saint Augustin, Mirissed veris modis ce feu qui force encore maintenant le mauvais riche à pousser ce cri lamentable : Crucior in hac flamma,* et sur quoi il n’y a point de réprouvé qui ne puisse dire avec bien plus de raison que Job : Mirabiliter me crucias.3 Ah! Seigneur, faut-il que vous fassiez même des miracles pour me tourmenter, et que, forçant les lois de la nature, vous donniez à un être matériel, pour en faire l’instrument de votre vengeance, la vertu d’agir sur une substance spirituelle ? Si je vous disois, Chrétiens, que tout ce qu’il y a dans le monde et tout ce que notre imagination se peut figurer de plus affreux, que tout ce que la cruauté des tyrans a jamais su inventer, que tout ce que la patience des martyrs a été capable d’endurer, que tout cela n’est pas l’ombre de ce feu ; c’està-dire, que les douleurs les plus aiguës, que les supplices les plus lents, que les tortures, les gênes, les genres de mort les plus inouïs, comparés à ce
123feu, ne méritent pas même le nom de tourmens: Quacimujue hommes patiunlur in hac ri ta, in comparatione hujus ignis, non parta, sed milia sunt,' je ne vous dirais rien que ce qu’a dit saint Augustin dont j’ai emprunté ces paroles. Je ne vous dirais rien que ce qu’a dit saint Jérôme sur cette terrible menace de Dieu à son peuple : Slillubit furor meus super locum islum.’ Je ferai dégoutter ma fureur sur la terre; car, reprend ce Père, que sera-ce donc quand i) répandra dans l’enfer toutes les pluies de sa colère, et qu’il la fera tomber comme un torrent ?5t tanta est stilla, i/uid eril de tolis imbribus ?i Je ne vous dirais rien que ce qu’a dit Pierre Damien au sujet de ces fléaux dont l’Egypte fut affligée; car, selon la belle remarque de ce savant cardinal, ce n’étoit encore alors que le doigt de Dieu qui frappoit les Egyptiens, digitus Dei est hic mais ce sera le bras même de Dieu et tout son bras qui frappera les réprouvés : Tota divinilatis dextera perculiuntur.5 Je ne vous dirois rien que ce qu’ont dit tous les autres comme eux; et leur autorité, surtout une autorité si constante et si unanime, quand nous n’aurions point d’autre preuve, devrait bien nous suffire pour renoncer à tout ce que le libertinage du monde oppose, ou prétend opposer à une vérité si solidement établie.
1241 Aug, — a a. Parai. 54 • — 3 Hieron. — i Eoxd. 8. — 5 Petr. Dam.
125avec vous une réflexion dont je pourrois me promettre les plus grands effets, si elle entroit une fois dans vos esprits. Voilà ce que la foi nous enseigne : un feu éternel, une éternelle séparation de Dieu, voilà ce que toutes les Écritures nous annoncent. Ce qui m’étonne, et ce qui seroit capable de me troubler, si les mêmes Écritures ne m’en découvraient le mystère, c’est qu’une vérité si touchante nous touche si peu; et que parmi ceuxà quijeparle, il y en ait peut-être qui jamais n’en ont encore été bien touchés. Ce qui m’étonne, c’est qu’étant si délicats, si amateurs de nous-mêmes, si sensibles à la douleur, ce feu, que la colère de Dieu allume pour punir nos crimes, ne fasse sur nous que les plus foibles impressions. Ce qui m’étonne, c’est que, ne pouvant ignorer que la perte de Dieu est notre souverain mal, et que cette perte de Dieu, irréparable dans l’enfer, dépend de la perte volontaire que nous en faisons dans cette vie, nous consentions tous les jours librement à le perdre, que nous le perdions sans inquiétude, sans chagrin; que nous le perdions même souvent avec joie, et que de toutes les pertes que nous faisons dans le monde, celle-là nous soit la plus indifférente. Ce qui m’étonne, c’est que la même foi qui nous dit qu’il y a un enfer où l’on brûle, et où l’on est privé de Dieu, nous dit encore qu’un seul péché nous expose à l’un et à l’autre; que Dieu n’a point de moin-
126dre vengeance pour le punir que l’un et l’autre, et que le péché néanmoins, et le péché le plus mortel, soit traité parmi nous de jeunesse, de fragilité excusable, et souvent même de jeu, de galanterie, de bel esprit et de belle humeur. Est-ce stupidité, est-ce inadvertance, est-ce fureur, est-ce enchantement? Croyons-nous ce point fondamental du christianisme; ne le croyons-nous pas? Si nous le croyons, où est notre sagesse ? si nous ne le croyons pas, où est notre religion? Je dis plus; si nous ne le croyons pas, que croyons-nous donc? puisqu’il n’est Fien de plus croyable, rien de plus formellement révélé par la parole divine, rien déplus solidement fondé dans la raison humaine, rien dont la créance soit plus nécessaire pour tenir les hommes dans le devoir, rien sur quoi le doute leur soit plus pernicieux, puisqu’il les porte à tous les désordres. Mais pour ne le pas croire, ou pour ne le croire qu 'imparfaitement, en sommes-nous plus à couvert? aurons-nous bien devant Dieu de quoi nous justifier, en lui disant, je ne le croyois pas? sauverons-nous par-là les conséquences de la chose ? et, si elle se trouve vraie, quoique nous ne l’ayons pas crue, où en serons-nous? Est-ce raisonner en hommes, que de risquer sur un tel sujet? Que ne faisons-nous pas tous les jours pour éviter un mal incertain, par la raison seule de son incertitude ? Avons-nous fait un pacte avec l’enfer, comme ces
127pécheurs dont parle le Prophète? ou avons-noits une démonstration et une évidence parfaite qu’il n’y ait point d’enfer? Ce que les impies allèguent pour le combattre est-il comparable à ce qu’établit la foi? Sommes-nous donc sages de quitter le parti de la foi, et n’est-il pas non-seulement le plus sûr, mais le plus plausible, mais le plus raisonnable? Quelle peine plus naturelle pour une âme révoltée contre Dieu, que la perte de Dieu? quel châtiment plus juste pour une âme sensuelle et adonnée à d’infâmes plaisirs, et défendus par la loi de Dieu, que le feu ? Quoique ce tourment du feu, qui est le mal de la créature, soit en lui-même si affreux, a-t-il rien qui approche de la grièveté du péché, qui est le mal du créateur? et n’est-il pas de l’ordre que le mal du créateur soit vengé par celui de la créature?
128Ah! Chrétiens, c’est là-dessus qu’il faut aujourd’hui nous déterminer et nous déclarer. David disoit à Dieu : Seigneur, c’est par le feu que vous m’avez éprouvé ; et ce feu de votre justice m’étant appliqué par votre miséricorde, m’a tellement purifié, qu’il ne s’est plus trouvé en moi d’iniquité : Igné me examinasti, et non est inventa in me iniquitas.' Entrons dans ce sentiment, Chrétiens; et, expliquant ces paroles du feu de l’enfer, méditons-les bien. Avant que Dieu nous punisse par ce feu, ou * r». 16.
129plutôt de peur que Dieu ne nous punisse parce feu, éprouvons-nous par ce feu nous-mêmes, examinons-nous nous-mêmes, afin de pouvoir dire à Dieu : Igné me examinusti, el non est inventa in me iniquilas. Que le feu de l’enfer, dit saint Augustin, nous serve à exciter dans nous un autre feu, et à y éteindre encore un troisième feu, c’est-à-dire, qu’il excite dans nous le feu de la charité, et qu’il y éteigne le feu de la cupidité. Quand l’esprit impur allume dans nos cœurs le feu de la concupiscence, interrogeons-nous nous- mêmes; demandons-nous à nous-mêmes, comme ce Solitaire du désert attaqué d’une violente tentation : Hé bien, chair de péché, chair voluptueuse et immortifiée. pourras-tu supporter l’ardeur de ces flammes, à quoi tu seras condamnée pour tes plaisirs criminels? Il n’y a point de passion dont cette pensée ne triomphe. Aussi que n’ont pas fait les saints, prémunis et fortifiés de cette réflexion? Us ont, pouruserde l’expression de saint Paul, arrêté toute la violence du feu : Extinxerunl impetum ignis.' Je veux dire, qu’au milieu des scandales du monde où leur condition les tenoit engagés, ils se sont maintenus dans l’innocence; que malgré la corruption du monde, ils se sont conservés purs et sans tache ; que la contagion du mauvais exemple n’a pu rien sur eux, et cela parce qu’ils avoient en vue ce feu dévorant dont ils étoient menacés, et
130qu’ils vouloient éviter : Igné me examinasti. Ne seroit-il pas étrange qu’il fût moins actif pour nous, et qu’ayant fait de si grands miracles dans les saints, il n’eut pas la vertu de conserver notre cœur, et d’en réprimer -les désirs?
131Quand nous aurons une fois surmonté le feu de la cupidité, il ne nous sera pas difficile, avec la grâce, d’allumer dans nos âmes le feu de la charité, ce feu sacré que Jésus-Christ nous a apporté du ciel, et qu’il est venu répandre sur la terre : Ignem veni mittere in terram ; * ce feu dont- il souhaite si ardemment que nous brûlions tous : Et quid volo nisi ut accendalur ; * ce feu de l’amour divin, que nous ne pouvons guère, imparfaits et intéressés que nous sommes, entretenir dans cette vie, si le feu de l’enfer, par une crainte salutaire, ne sert à le conserver.
132Craignons l’un, mes chers Auditeurs, pour nous disposer à l’autre. Remplissons-nous de celui-ci, pour nous garantir de celui-là. Demandons souvent à Dieu qu’il nous embrase du feu de son amour, afin que nous ne ressentions jamais le feu 133C’est un instinct naturel à tous ceux qui souffrent, de chercher dans l’avenir la consolation et le remède du présent. Comme nous voulons toujours être heureux, et que c’est une inclination nécessaire, elle se soutient, ou plutôt elle nous soutient en quelque sorte nous-mêmes au milieu des plus grands maux. Nous nous faisons un charme de notre espérance, et ce charme adoucit la douleur qui nous presse. Quoique souvent il n’y ait rien dans le futur qui nous doive être favorable, nous ne laissons pas d’y envisager cent choses que nous nous figurons, et qui ne seront jamais; mais qu’il suffit de nous figurer comme pouvant être un jour, pour y trouver de quoi repaitre notre imagination. L’incertitude même de l’avenir nous est utile, puisqu’elle nous donne droit d’espérer nonseulement ce que nous espérons et ce que nous attendons, mais ce que nous n’espérons et n’attendons pas. Il n’en est pas ainsi des réprouvés dans l’enfer. Un réprouvé souffre, je ne dis pas sans espérance, ce seroit trop peu, mais dans un désespoir actuel et perpétuel. Ce qui n’est pas encore, lui sert de supplice, et le rend plus malheureux que ce qui est : ou plutôt, ce qui est, le tourmente 134non-seulement parce qu’il est, mais parce qu’il sera toujours; en sorte que l’avenir est pour le présent un surcroît de peine qui l’aigrit, qui y met le comble, et qui fait le caractère propre de la réprobation, puisque, selon la pensée du Docteur angélique, l’enfern’est proprement enfer, queparla vue et le sentiment de l’avenir. 135Voici donc ce qui accable l’âme réprouvée dans l’enfer, et ce que vous n’avez peut-être jamais bien conçu : c’est quelle désespère d’obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle le prieroit toute l’éternité ; c’est quelle désespère de fléchir jamais Dieu par la pénitence, quand elle détesteroit son péché toute l’éternité; c’est qu’elle désespère, non-seulementd’acquitter, mais de diminuer jamais sesdettes devant Dieu par ses souffrances, quoiqu’elle doive souffrir toute l’éternité : trois ressources immanquables dans la vie, mais absolument inutiles à un réprouvé, la prière, la pénitence, la souffrance. Nous en avons la preuve dans le mauvais riche. Que fait-il? il prie. Que demande-t-il? il conjure Abraham de lui accorder pour toute grâce une goutte d’eau, mais cette goutte d’eau lui est refusée. Tous les interprètes conviennent qu’il y a de la parabole et delà figure dans cette circonstance, et que l’intention de Jésus-Christ est de nous faire entendre par-là, que, dans l’enfer, il n’v a plus de grâce à espérer, ni de rédemption : Quia in inferno nulla Carême. ii. (J 136est redcmptio que de cet océan de miséricorde et de bonté, qui est Dieu, il ne découlera jamais sur ces créatures infortunées une seule goutte pour les soulager, comme jamais il ne découlera sur elles une seule goutte du sang du Rédempteur pour les sauver ; pourquoi ? parce que ce n’est plus le temps des miséricordes et du salut. En vain donc le réprouvé s’écriera-t-il éternellement, comme le riche de l’Evangile, non plus en s’adressant à Abraham, mais à Dieu même : Miserere mei ;* Ah ! ciel, un peu de relâche, un peu de compassion pour moi ; Dieu, endurci contre ses cris, lui répondra, mais dans toute la rigueur de la lettre, ce qu’il répondoit à son peuple : Quid clamas super contritione tua ? 3 Que servent ces plaintes et ces lugubres accens ?ils frappent mon oreille, mais ils ne vont point jusques à mon cœur : Insanabilis dolor tuus : il n’y a plus de remède ni de retour; et si vous en voulez savoir la raison, elle est dans vous-même ; Propter multitudinem iniquitatis tuœ, et propter dura peccata tua feci luzc tibi ; c’est que vous-même vous avez été si long-temps insensible à ma voix, c’est que vous-même voûs m’avez laissé mille fois appeler sans vouloir m’entendre, c’est que vous-même vous vous êtes si outrageusement, si opiniâtrement, si constamment obstiné contre moi : Propter dura peccata tua. Ainsi s’accomplira 137cette parole de l’Evangile, que Dieu n’écoute point les pécheurs; mais quels pécheurs? non pas les pécheurs de la vie; car, dans la vie, ils sont toujours en état de toucher le cœur de Dieu : non pas les pécheurs pénitens ; car la pénitence de la vie est toujours toute-puissante auprès de Dieu : mais les pécheurs impénitens à la mort et consommés dans leur péché, mais les pécheurs de l’enfer. 138Que dis-je, et dans l’enfer même n’y a-t-il pas une pénitence? Oui, Chrétiens, et c’est là que la sagesse nous représente les pécheurs pressés de douleur, poussant des soupirs, versant des torrens delarmes. Ah ! ce ne sont pas ces effets delà pénitence quileur manquent, mais le principequi la sanctifie | C’est-à-dire, et voici en deux mots tout le mystère de cette éternelle réprobation, c’est-à-dire, qu’éternellement ils gémiront, qu’éternellement ils pleureront, qu’éternellement ils feront pénitence; mais une pénitence forcée, une pénitence de démons et de désespérés. Or une telle pénitence, dit saint Augustin, n’effacera jamais le péché, par conséquent le péchésubsisteratoujours;ettantque le péché subsistera,ils seront toujours également redevables à la justice de Dieu, et exposés à ses vengeances. C’est ce qu’Abraham, du hautdela gloire, exprime au mauvais riche par ce chaos insurmontable qui les sépare: Magnum, chaos inter nos et vos firmatum est;' en sorte 139que, de ce séjour bienheureux où repose Abraham, on ne peut plus tomber dans ce lieu de tounnens où souffre le riche ; et que, de ce lieu de tourmens où le riche souffre, on ne peut plus monter à ce bienheureux séjour où Abraham goûte un repos inaltérable; pourquoi? parce qlie dans l’un, on ne peut plus perdre la grâce, et que dans l’autre on ne peut plus réparer le péché : Ut qui volunt liinc trantire ad vos, non possint, net/ ne inde hue transmeare. * 140Mais quoi? toujours souffrir, et, par de si longues et de si cruelles souffrances, ne rien acquitter; cela se peut-il comprendre? Comprenez-le, mes chers Auditeurs, ou ne le comprenez pas ; la chose n’en est pas moins vraie, et ce n’en est pas moins un article de votre foi. Origène en voulut douter, et d’autres, comme lui, réduisirent l’éternité malheureuse à un certain nombre de siècles. Car, disoient-ils pour soutenir leur erreur, il n’est, ni de la bonté, ni de la justice de Dieu de punir toujours des créatures qu’il a formées, et d’exiger pour les péchés de la vie, d’une vie si courte, une satisfaction qui ne finira jamais. C’est ainsi qu’ils raisonnoient ; mais moi, de leurs principes mêmes, je tire, avec Tertullien et saint Augustin, une conséquence toute contraire. Car Dieu est bon : qui ne le sait pas? mais cette bonté, reprend Tertullien, 141n’est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté. Or une sainteté toujours subsis-» tante est toujours ennemie du péché, et, par une suite nécessaire, elle doit toujours haïr le péché, toujours poursuivre le péché, toujours punir le péché, si le péché dure toujours. Donc, puisqu’il n’y a rien dans l’enfer qui abolisse et qui détruise le péché, il n’y. aura jamais rien qui en arrête le châtiment. Dites-le, même de la justice. Depuis tant de siècles le mauvais riche se désespère au milieu des flammes où il fut enseveli, et s’écrie en se désespérant : Crucior in hac flamma;' mais ce qu’il disoit il y a tant de siècles, il le dit epcore, et toujours il le dira, parce qu’il le ressent encore, et que toujours il le ressentira. Oui, cette parole foudroyante et atterrante, N une autem cruciaris, * maintenant vous êtes tourmenté, il l’entendra toujours. Maintenant, nunc : que ce maintenant a d’étendue. puisqu’il embrasse l’éternité tout entière ! nunc, maintenant ; c’est-à-dire aujourd’hui, et toujours; c’est-à-dire demain, et toujours ; c’est-à-dire dans une année, dans un siècle, dans des millions, de siècles, et toujours encore au delà. Orconcevez, s’il est possible, quelle impression fait sur une âme réprouvée un si affreux désespoir. 142De vous donner une idée juste de cette éternité, c’est ce que je n’entreprends pas ; et qui le pourroit? 143Plus on creuse dans cet abime, plus on se confond, plus on se perd. Usez, tant qu’il vous plaira, de ligures et de comparaisons : sans tant de comparaisons et de figures, je m’en tiens à la foi ; et saisi d’une frayeur salutaire, je me prosterne devant cette redoutable justice qu’il est encore temps de fléchir en notre faveur, mais que rien ne peut toucher après la mort. Ah! Seigneur, si jamais, et pour mes auditeurs et pour moi, j’ai formé des vœux à votre autel, voici le plus sincère et le plus ardent : c’est, mon Dieu, que votre grâce nous éclaire, et quelle dissipe en nous éclairant, le charme qui nous aveugle. Tant de fois vous m’avez envoyé dans cette cour pour y annoncer vos divines vérités ; mais de toutes vos vérités, quelle autre dut plus exciter mon zèle ? J’y vois des mondains occupés du monde, possédés du monde, enchantés du inonde. Je les vois enivrés de leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs d’eux-mêmes et esclaves de leurs sens. Je les vois désolés, consternés, comme foudroyés, au moindre revers qui trouble leurs projets ambitieux et qui déconcerte leurs intrigues criminelles ; mais sur l’éternité, nulle inquiétude, nulle attention : soit prétendue force d’esprit et impiété, soit confiance présomptueuse et témérité, soit oubli, négligence, aveuglement, quoi que ce soit, ils vivent en paix et sans alarmes. Cent fois on leur a repré- 144sente l’horreur d’une étemelle damnation; mais ils nous écoutent comme les enfans de Lot, dont il est parlé dans l’Ecriture, écoutèrent leur père qui, de la part de Dieu, vint les menacer d’un incendie général. 11 semble que ce soit un jeu pour eux : Visus est eis quasi ludens loqui.' Dans la juste indignation qui nous anime, ne pourrions-nous pas, à l’exemple de vos prophètes, vous presser enfin, Seigneur, de vous faire connoître, et de faire éclater sur eux votre justice? Mais, mon Dieu, nous nous souvenons que s’ils tombent une fois dans les mains de cette justice inexorable, rien ne les en pourra retirer; que s’ils se damnent une fois, ou s’ils vous obligent une fois à les damner, c’est pour toujours, et voilà ce qui réveille toute notre compassion. Nous savons d’ailleurs que ce sont des âmes précieuses, que ce sont des âmes rachetées de votre sang, que ce sont des âmes appelées à votre gloire : seront-elles éternellement perdues pour vous, ô mon Dieu, et serez-vous éternellement perdu pour elles? C’est à quoi, mes chers Auditeurs, vous ne pouvez trop penser ; et si vous n’y pensez pas maintenant, quand y penserezvous? Sera-ce au triste moment que vous commencerez à ressentir l’ardeur de ces flammes dévorantes? mais que vous servira d’y penser alors; et n’est-ce pas au contraire dans cette pensée que 145vous trouverez, non plus vôtre salut, mais votre tourment? O éternité ! pensée salutaire dans la vie, mais pensée désespérante dans l’enfer. Si nous ne voulons pas, Chrétiens, qu’elle soit le sujet de notre désespoir, faisons-en le motif de notre pénitence. Au lieu de nous exposer à des peines éternelles pour une félicité temporelle, tâchons de mériter, par des peines temporelles, une félicité éternelle, que je vous souhaite, etc. 146ivw\wu\uvuww»vw\vuvww\vv»\w\v»%vvvmvwwwwviw\wwvwwv\v\v%w\\«nv 147Cum immundus spiritus exieril ab homine, ambulat per loca arida, quæreos requiem et non invenit. Tune dicit : Revertar in douium meam unde exivi. Et veniens invenit eam vacanlem, scopis mundatam, et ornntam. Tune vadit, et assumil septem alios spiritus secum nequiores se, et intrantes habitant ibi. 148Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par des lieux arides cherchant du repos, et il n’en trouve point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti ; et à son retour il la trouve vide, balayée et ornée. Il part aussitôt, et il va prendre avec lui sept autres esprits encore plus méchans que hii; ils rentrent dans cette maison, et ils y habitent. Saint Matth., chap. ta. 149C’est une doctrine communément reçue et fondée sur l’Ecriture même, qu’il y a des démons de 150plusieurs espèces ; et cette différence, remarque saint Grégoire pape, vient des différentes espèces de péchés où ces esprits de ténèbres ont coutume de nous porter. Il y a des dénions d’orgueil, il y a des démons de vengeance, il y a des démons de jalousie et d’envie, il y a des démons de mensonge, d’illusion et d’erreur ; et tous ont leur caractère particulier, aussi-bien que leurs fonctions propres. Celui qui nous est aujourd’hui représenté dans l’Évangile, est le démon d’impureté ; cet esprit immonde dont l’exercice est de souiller les âmes purifiées par la grâce de Jésus-Christ, et, toutes spirituelles qu’elles sont, deles rendre toutescharnelles, en les infectant de la contagion de leurs corps : Cum immundus spiritus exierit ab homine. ' Or le Fils de Dieu veut, qu’entre tous les autres démons, nous ayons particulièrement horreur de celui-ci, et c’est pour cela qu’il entreprend lui-même de nous le faire connoître. C’est donc, mes chers Auditeurs, de cet esprit impur que je dois aujourd’hui vous parler; et il est important de vous en découvrir la malignité, puisque le même saint Grégoire nous assure que ce démon. ou plutùt que le vice qu’il êntretient dans nos cœurs, est la cause la plus générale de la damnation des hommes, et que c’est lui qui, tous les jours, fait périr tant de pécheurs : Hoc maxime vitio periclitatur genus hu- 151manum. ' Je vous en donnerai une idée dont vous ne pourrez tirer d’autre conséquence, que de le détester et de vous en préserver. Car, en traitant cette matière, je me souviendrai toujours que la parole du Seigneur, dont je suis le ministre quoique indigne, doit être une parole chaste, plus épurée que l’argent qui passe parle feu et qu’on éprouve jusque» à sept fois : Eloquia Domini eloquia casta, argentum igné examinatum, probatum tenez, purgatum septuplum.’ Plaise à Dieu que vos cœurs, aussi purs que cette divine parole, soient disposés à en profiter : c’est la grâce que je vais demander d’abord au Saint-Esprit, par l’intercession de la Reine des vierges. Ave, Maria. 152Saint Thomas parlant du caractère que nous impriment certains sacremens de la loi de grâce, lui donne deux qualités, en quoi il fait consister toute son essence. C’est, dit-il, et un signe spirituel, et une puissance spirituelle, signaculum et potestas. 3 Un signe spirituel, pour représenter dans nous les effets invisibles du sacrement; et une puissance spirituelle, pour nous rendre capables d’opérer les actions propres du sacrement : telle est la doctrine de cet ange de l’école. Or je dis, Chrétiens (permettez-moi de faire cette comparaison ), que l’impureté a pareillement son caractère, mais 153un caractère de réprobation, et qu’en cela, cet abominable péché est une parfaite image de l’enfer. C’est ce que j’entreprends de vous montrer dans ce discours ; et pour en faire d’abord le partage, je trouve que ce caractère de réprobation que nous découvrons dans l’impureté, quoique infiniment opposé au caractère des sacremens institués par Jésus-Christ, ne laisse pas de lui ressembler en deux manières; je veux dire, en ce qu’il a tout à la fois, et la vertu de représenter, et la vertu d’opérer ce qu’il représente. Car je prétends qu’il représente dans l’homme l’état de la réprobation future ; voilà sa première propriété : et j’ajoute, si je puis m’exprimer de la sorte, qu’il opère dans l’homme cette même réprobation, en le conduisant à 1’impénitence finale ; c’en est la seconde propriété. En deux mots, impureté, signe delà réprobation, et principe de la réprobation. Signe visible delà réprobation, parce que rien ne nous représente mieux dès cette vie, l’état des réprouves après la mort: vous le verrez dans la première partie. Principe efficace de la réprobation, parce que rien ne nous expose à un danger plus certain de tomber dans l’état des réprouvés après la mort : je vous le ferai voir dans la seconde partie. Ce sujet est d’une grande étendue, mais d’une extrême conséquence. Je ne dirai rien qui ne soit pour vous une leçon salutaire, et qui ne mérite toutes vos réflexions. 154Quatre choses, Chrétiens, que nous marque l’Écriture, expriment parfaitement l’état d’une Ame réprouvée dans l’enfer. Les ténèbres et l’obscurité, au milieu d’un feu dévorant : Miltite eum in tenebras exteriores. ' La confusion et le désordre dans le séjour de toutes les misères : Terrain miseriœ, ubi nul lux ordo, sed sempiternus horrôr inluibitat. ’ L’esclavage et la servitude du démon : Exeat condemnalus, el diabotus xlet adextris ejus. 3 Enfin, le ver immortel d’une conscience cruellement et continuellement déchirée : V ermis eorum non moritur. 4 Voilà l’idée sensible que le Saint-Esprit a prétendu nous donner d’une parfaite réprobation. Or c’est ce que nous trouvons, dès cette vie même, dans l’impureté; car il n’y a point de péché, ni qui jette l’homme dans un plus profond aveuglement d’esprit, ni qui l’engage dans des désordres plus funestes, ni qui le captive davantage sous l’empire du démon, ni qui forme’dans son cœur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant ; et tout cela par une vertu qui lui est propre. D’où je conclus, que ce péché est donc un signe manifeste de l’état malheureux de la réprobation : en voici la preuve, appliquez-vous. 155Non, il n’y a point de péché qui jette l’homme dans un aveuglement plus profond; et saint Chrysostôme en apporte une raison bien évidente : parce que ce péché, dit-il, est un attachement déréglé, et même un assujettissement honteux de l’esprit à la chair, et que par-là il rend, pour ainsi dire, l’esprit tout charnel. D’où vient que saint Paul, en parlant d’un impudique, ne l’appelle plus absolument homme, mais homme charnel, animalis homo. Or, de prétendre qu’un homme charnel puisse avoir des connoissances raisonnables, c’est vouloir que la chair soit esprit; et voilà pourquoi l’Apôtre conclut, qu’un homme possédé de cette passion, quelque intelligent qu’il paroisse d’ailleurs, ne connoît plus les choses de Dieu, parce quelles ne sont plus de son ressort : Animalis homo non pertipit ea quœ sunt Dei. 1 156En effet, Chrétiens, prenez garde à cette réflexion de saint Bernard, qui me semble également solide et ingénieuse : quand l’homme se laisse emporter à l’ambition, c’est un homme qui pèche, mais qui pèche en ange ; pourquoi? parce que l’ambition est un péché tout spirituel, et par conséquent propre des anges. Quand il succombe à l’avarice et à la tentation de l’intérét, c’est un homme qui pèche, mais qui pèche en homme, parce que l’avarice est un dé réglement de la convoitise qui ne convient 157qu’à l’homme. Mais quand il s’abandonne aux sales désirs de la chair, il pèche, et il pèche en bête, parce qu’il suit le mouvement d’une passion prédominante dans les bêtes. Or, s’il pèche en bête, il n’a donc plus ces lumières de l’esprit qui le distinguent des bêtes, et qui le font agir en homme ; il est donc réduit à l’ignominie de Nabuchodonosor, il est dégradé de sa condition, il est même au-dessous de la condition des bêtes, puisque entre les bétes et lui, il n’y a plus d’autre différence, sinon qu’il est criminel dans son emportement, ce que les bétes ne peuvent être : Homo cum in honore esset, non intellexit ; comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis. 1 C’est le raisonnement de saint Bernard, et l’expérience le justifie tous les jours : car nous voyons ces hommes esclaves de leur sensualité, au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux à toutes les considérations divines et humaines, ne convenir plus des choses dont ils étoient auparavant persuadés, ne croire plus ce qu’ilscroyoient, ne craindre plus rien de ce qu’ils craignoient, n’être plus capables de remontrances, agir Sans règle etsaiîs conduite, devenir brutaux et insensés; tant ce péché a de pouvoir et de force pour les aveugler. Venons au détail; et c’est ici que je vous prie de m’écouter. Ils perdent surtout trois connoissances : la connoissance d’eux- 158mêmes, la connoissance de leur propre péché, et laconnoissance de Dieu. Est-il un aveuglement plus déplorable et plus affreux? 159Ils perdent la connoissance de ce qu’ils sont, dit saint Augustin, parce que, dans cet état de libertinage, ils cessent d’etre ce qu’ils étoient. A quoi j’ajoute, en renversant la proposition, ils cessent detre ce qu’ils étoient, parce que, dans cet état de libertinage, ils perdent la connoissance de ce qu’ils sont. Ces deux pensées reviennent au même principe. En voulez-vous un des plus illustres, mais en même temps des plus terribles exemples? Je le tire de l’Ecriture. Par où commença la dissolution de ces deux vieillards qui attentèrent à la chasteté de la vertueuse Susanne, et qui furent si hautement confondus par le prophète Daniel? Le texte sacré nous l’apprend : Eoerlerunt femum suum, et de.clinaverunt oculossuos, ut non vidcrenlcœlum ; 1 ils perdirent le sens, et ils détournèrent leurs yeux pour ne point voir le ciel. Car avec quel front l’auroient-ils pu voir, et cl) venir jusqu’à cet excès? des magistrats, des juges, des hommes vénérables dans la Synagogue par leur âge, et qui dévoient servir de modèles au peuple. Ah! Chrétiens, ils ne l’auroient jamais fait, et le seul souvenir des qualités dont ils étoient revêtus, les auroit tenus dans le respect. Il fallut donc qu’ils s’oubliassent eux- 160mêmes, avant que de se résoudre à une telle déclaration ; et parce que la conscience ne peut être séduite ni corrompue, tandis qu’elle a des yeux, il fallut l’aveugler absolument, afin qu’elle ne fût plus en état de se révolter. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’ils eussent pu de la sorte, et en si peu de temps, effacer de leur esprit toute la connoissance d’eux-mêmes. Mais, reprend saint Chiysostôme, 161comme la lumière est d’une nature à se répandre en un moment dans l’immensité des airs, et quelle en dissipe tout à coup toutes les ténèbres, ainsi, dans un instant, le péché que je combats, ce péché grossier et charnel, couvre, pour user de cette figure, une âme des plus noires ombres, et obscurcit toutes les vues de la raison et de la foi. 162C’est de là, remarque Clément Alexandrin, que les poètes, qui furent les théologiens du paganisme, lorsqu’ils décrivoient les pratiques honteuses et les infâmes commerces de leurs fausses divinités, ne les représentoient jamais dans leur forme naturelle, mais toujours déguisées, et souvent métamorphosées en bêtes. Pourquoi cela? Nous les blâmons, dit ce Père, d avoir ainsi déshonoré leur religion, et outragé la majesté de leurs dieux; mais, à le bien prendre, ils en jugeoient mieux que nous : car ils vouloient nous dire par-là, que ces dieux prétendus n’avoient pu se porter à de telles extrémités, sans se méconnoitre; et qu’en devenant adul- 163tères, non -seulement ils s’étoient dépouillés de l’être divin, mais qu’ils avoient même renoncé à l’être de l’homme. 164Et en effet, n’est-il pas surprenant de voir jusqu’à quel point ce péché abrutit les hommes ? car il n’y a point d’intérêt qu’on ne méprise, point d’honneur qu’on 11e foule aux pieds, point de dignité qu’on ne prostitue, point de fortune qu’on ne risque, point d’amitié qu’on ne viole, point de réputation qu’on n’expose, point de ministère qu’on ne profane, point de devoir qu’on ne trahisse pour satisfaire sa passion. Un père oublie ce qu’il doit à ses enfans, et 11e se met plus en peine de les ruiner par ses débauches; un juge ce qu’il doit au public, et ne fait plus scrupule de sacrifier le bon droit à ses plaisirs ; un ami ce qu’il doit à son ami, et ne compte plus pour rien d’abuser de l’accès qu’il a dans une maison pour la déshonorer ; un prêtre ce qu’il doit à Jésus-Christ, et ne craint plus de scandaliser son sacerdoce par des actions abominables; une femme ce qu’elle doit à son mari, et ne se souvient plus de la foi qu’elle lui a jurée; une fille ce quelle se doit à elle-même, et ne rougit plus de perdre sa plus belle fleur, et de se rendre un sujet d’opprobre. Si, dans chacun de ces états, on faisoit cette réflexion : qui suis-je, et à quoi vais-je m’engager? il n’y a point d’âme, pour abandounée qu’elle puisse être à la violence de ses dé- 165sirs, que les seules raisons humaines ne fussent capables de contenir. Mais on a les yeux bandés ; et tandis que cette passion domine, on ne sait ni ce qu’on est, ni ce qu’on n’est pas, parce que le démon d’impureté nous aveugle, et nous ôte d’abord la première de toutes les vues, qui est la vue de nous-mêmes. 166Je dis plus ; ce même démon n’ôte pas seulement à l’homme la connoissance de ce qu’il est, mais la connoissance de ce qu’il fait, c’est-à-direde son propre péché, et ne lui en laisse qu’autant qu’il faut pour le rendre coupable devant Dieu. Sur quoi saint Chrysostôme fait une observation bien judicieuse, et nous découvre une espèce de prodige, qui se passe tous les jours dans nos esprits, mais dont il y a biendel’apparencequenous ne nous apercevons pas: le voici. Dans les règles communes, c’est par l’expérience que nous parvenons à la connoissance des choses : ce que nous n’avons jamais expérimenté, à peine le connoissons- nous; mais à mesure que nous le pratiquons, que nous l’éprouvons, il se montre à nous, et nous apprenons à le connoitre. Yoilà l’ordre de la nature. Mais dans le péché dont je parle, il arrive tout le contraire; car nous ne le connoissons jamais mieux, que quand nous n’en avons nul usage ; et nous n’en perdons la connoissance, qu’autant que nous nous licencions à le commettre. C’est ce que j’appelle prodige. Est-il rien de 167plus vrai, et rien de plus ordinaire? Car voyez, mes Frères, dit saint Chrysostôme, quels sont lessentimens d’une âme pure et innocente : elle regarde l’impureté comme un monstre, elle s’en préserve comme d’une peste et d’une contagion mortelle, elle en fuit les occasions, elle en déteste les intrigues, elle en condamne les moindres libertés, parce qu’elle est prévenue que c’est le plus dangereux écueil de son salut. D’où lui vient cette prévention ? de la nature, c’est-à-dire de Dieu même, lequel a imprimé l’horreur de ce vice dans les esprits de tous les hommes, sans en excepter les païens. L’homme donc encore chaste et dans la première intégrité de ses mœurs, a une véritable idée de ce péché. Il ae l’a jamais commis, et c’est pour cela qu’il le connoît parfaitement. Mais qu’il s’y laisse entraîner, bientôt cette connoissance s’affoiblira, bientôt cette idée s’effacera ; après quelques chutes, les péchés les plus monstrueux ne lui paroîtront plus si griefs ; des actes il passera à l’habitude, de l’habitude à l’endurcissement, de l’endurcissement au scandale, et du scandale à la dernière impudence. Il n’envisagera plus sa passion, que comme une foiblesse pardonnable à l’humanité; il n’en aura plus aucun remords, il ne la traitera plus que de galanterie, il s’en glorifiera, il s’en applaudira, il en triomphera. Car ce sont là, dit Guillaume de Paris, dans son admirable traité sur cette matière, les progrès de l’impureté. 168Mais l’auroit-on jamais cru, si le débordement du siècle ne nous le montroit pas, qu’il dût y avoir des hommes dans le monde, et dans le monde chrétien, d’un sens assez perverti, pour qualifier de simple galanterie un crime de cette conséquence ? Si les païens, si les idolâtres s’en étoient expliqués de la sorte, le scandale de notre religion seroit de tenir ce langage après, eux et comme eux. Mais que les plus dissolus d’entre les païens et les idolâtres, aient eu sur ce point plus de modestie que nous; qu’on voie des hommes faire profession de l’Évangile, et cependant ne garder nulles mesures n’avoir ni honnêteté ni pudeur dans leurs exprès sions, mettre au nombre de leurs conquêtes 1& engagemens les plus criminels, en tirer avantage, se vanter hautement de ce qu’ils font, et souvent même de ce qu’ils ne font pas : ah! mes Frères, disoit saint Chrysostôme, c’est un aveuglement pire que celui des démons. 169Mais qu’est-ce de voir des femmes dans le christianisme s’accoutumer à de semblables discours, en faire un divertissement et un jeu, en aimer la raillerie et les équivoques, se plaire à les entendre, ou ne témoigner lâ-dessus qu’une fausse répugnance, et d’un air qui, bien loin d’arrêter la licence, ne sert qu’à la rendre encore plus hardie, et qu’à l’exciter? Car je ne parle pas seulement ici, femmes chrétiennes, de ces derniers désordres dont 170le seul honneur du monde vous fait abstenir, et à l’égard desquels on peut dire que Dieu doit peu compter vos victoires, puisque si vous remportez des victoires, c’est moins pour lui que pour vousmêmes. Je parle de ces autres désordres, moins odieux, ce semble, mais qui sont toujours autant de crimes, et qui, tout irrépréhensibles que vous vous flattez d’être selon le monde, ne fournissent à Dieu que tropdematièrepour vousdamner; je parle de ces conversations libertines, d’où naissent tant de maux, et qui portent à une âme de si mortelles atteintes ; je parle de ces entretiens secrets et familiers, mais dont la familiarité même et le secret sont de si puissans attraits aux plus funestes attacliemens; je parle de ces amitiés prétendues honnêtes, mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent, pour infecter les cœurs et pour les corrompre; je parle de ces commerces assidus de visites, de lettres, de parties, que saint Jérôme appeloit si bien les derniers indices d’une chasteté mourante, moriturœ virginitatis indicia;' je parle de ces artifices de la vanité humaine employés à relever les agrémens d’une beauté pernicieuse; je parle de cette détestable ambition d’avoir des adorateurs, au préjudice du souverain Maitre, à qui seul tout culte et tout hommage appartient; je parle de ces douceurs vraies 171ou fausses, témoignées à un homme mondain, dont on entretient par-là les criminelles espérances, pour être un jour responsable de ses iniquités les plus secrètes ; je parle de ces habillemens immodestes, que ni la coutume ni la mode n’autoriseront jamais, parce que ni la mode ni la coutume ne feront jamais de prescription contre le droit divin. Ce ne sont là, dites-vous, que des bagatelles ; mais la question est de savoir si Dieu en jugera comme vous, et si vous-mêmes, lorsqu’il faudra comparoitre devant son tribunal, vous n’en jugerez pas autrement. Vous prétendez que ce sont des choses indifférentes ; et moi je soutiens que ce sont autant de crimes : vous prétendez que pour vivre dans les règles, il faut vivre de la sorte ; et moi je soutiens que vivre de la sorte, c’est violer toutes les règles de la religion que vous professez. Et parce que cette conduite ne peut s’accorder avec la connoissance d’un Dieu, ( car le moyen de connoître Dieu et de ne pas connoître ce qui l’offense!) de l’oubli de soi-même et de l’ignorance de son péché, l’homme sensuel tombe dans l’ignorance et l’oubli de Dieu, et voilà le fond de l’abîme où le plonge l’impureté. 172C’est de là, disoit le savant Pic de la Mirande, que de tout temps tous les athées ont été, d’une notoriété publique, des hommes corrompus par les passions charnelles : l’athéisme, remarque ce 173grand personnage, n’étant pas ce qui conduit à l’impudicité, mais l’impudicité étant la voie ordinaire qui conduit à l’atliéisme. C’est de là que tous les impudiques, par profession et par état, ^ont communément des esprits gâtés et libertins en matière de créance, qu’ils se préoccupent aisément contre la religion, qu’ils aiment à en disputer, à y trouver des difficultés, à ne pas savoir ce qui les résout; et qu’à peine verra-t-on même une femme du grand monde, et dans la débauche, qui ne fasse l’esprit fort, et qui ne se pique de raisonner sur les vérités du christianisme. Pourquoi? parce qu’elle voudroit bien se persuader, en raisonnant, qu’il n’y a point de Dieu, suivant ce beau mot de saint Augustin, que personne ne doute qu’il y en ait un, sinon ceux à qui il seroit expédient qu’il n’y en eût point. C’est de là que les progrès de l’impiété suivent presque toujours les progrès du vice, et qu’au contraire le retour de l’impiété à la foi ne commence presque jamais, dans une âme, que par le retour du vice à la vertu, c’est-à-dire, que lorsque le feu des désirs impurs vient à s’amortir et à s’éteindre. La raison, encore une fois, est bien naturelle; car le voluptueux se trouvant dans une espèce d’impuissance de croire et de se satisfaire, la vue d’un Dieu le troublant dans son plaisir, et son plaisir étant contredit sans cesse parla vue d’un Dieu, il prend enfin le parti de renoncer à l’un. 174pour se maintenir dans la possession de l’autre, et de ne plus croire ce Dieu, qu’il regarde comme l’ennemi irréconciliable de son plaisir et de son désordre. 175C’est ainsi que le plus sage des princes, Salomon, cet homme comblé de tous les dons du ciel, cet homme qui, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, n’ignoroit rien de tout ce qu’il y avoit dans le monde dont il étoit l’oracle, en méconnut l’auteur. 11 n’eut plus de peine à se prosterner devant des idoles de pierre, depuis qu’il eut adoré des idoles de chair, et il perdit les plus belles lumières de son esprit, dès qu’il eut donné son cœur à d’infâmes créatures. 176Saint Augustin fait une réflexion bien ingénieuse touchant la différence du vrai Dieu et des faux dieux du paganisme, ou, pour mieux dire, touchantl’aveuglement des païens à l’égard de leurs faux dieux, et notre aveuglement à l’égard du vrai Dieu que nous adorons : ceci convient parfaitement à mon sujet. Car en quoi, demande ce saint docteur, a consisté l’aveuglement du paganisme? le voici: c’est que les hommes, dans le paganisme, ayant fait eux-mêmes leurs dieux, ils les ont faits selon leur caprice, et tels qu’ils les ont voulus; et parce qu’ils craignoient que ces prétendus dieux ne fussent des juges trop sévères, et qu’ils ne condamnassent avec trop de rigueur les déréglemens de leur vie, ils en ont fait des dieux passionnés, des 177dieux colères et emportés, des dieux sujets aux mêmes crimes que nous, afin que chacun les pût commettre sans honte et même avec honneur. Voilà jusqu’où la passion, parmi les nations païennes, a porté l’aveuglement; mais le Dieu des chrétiens, poursuit ce Père, est bien d’une autre condition ; car n’ayant pas été fait par les mains des hommes, les hommes, avec tous leurs artifices, n’ont pu l’accommoder à leurs sentimens ; et lui-même ne s’étant pas fait ce qu’il est, mais étant saint par la nécessité de son être, il étoit incapable de se conformer à leurs inclinations corrompues. Que fait donc l’impudique? Le connoissant tel, et désespérant de le pouvoir changer, il le désavoue pour son Dieu; et, au lieu de donner dans les erreurs de l’idolâtrie et de la superstition, il s’abandonne à l’irréligion ; c’est-à-dire, au lieu d’attribuer à Dieu des choses indignes de Dieu, comme ceux qui présentoient de l’encens à un Jupiter incestueux, il efface de son esprit toutes les idées de la divinité. Mais ce Dieu qui, par essence, est la pureté même, et qui ne peut en rien se démentir, aime mieux que les hommes ne le connoissent point, que de le connoître pour un Dieu fauteur de leurs passions honteuses. INon, non, dit-il dans l’Ecriture, je ne serai plus votre Dieu, et je me ferai même une gloire de cesser de l’être. Vous affecterez de ne me plusconnoitre, et j’affecterai den’ètre 178plus connu de vous, puisque, dans l’état d’abomination où le péché vous a réduits, la connoissance que vous auriez encore de moi, ne seroit qu’un surcroît d’outrage à ma sainteté; mais aussi souvenez-vous que cet oubli doit mettre le comble à votre malice, et qu’il en sera, dès cette vie même, la plus terrible punition. 179En effet, Chrétiens, y a-t-il rien de si affreux dans les ténèbres de l’enfer que cet aveuglement? L’enfer a des ténèbres, il est vrai; mais la même foi qui me l’enseigne m’apprend d’ailleurs que ce ne sont que des ténèbres extérieures : Mittite eum in tenebras exteriores au lieu que les ténèbres d’une aveugle concupiscence sont des ténèbres renfermées et pour ainsi dire concentrées dans l’homme, et aussi intimes à l’homme que l’homme l’est à lui-même. Les démons sont dans le séjour des ombres et de l’obscurité ; mais ils sont euxmêmes remplis de clarté, car ils ne comprirent jamais mieux, ni ce que c’est que Dieu, dont ils ressentent la main vengeresse, ni ce que c’est que le péché, dont ils portent la peine étemelle, ni ce qu’ils sont eux-mêmes et pour quelle lin ils avoient été créés. Ils sont donc extérieurement investis de ténèbres, mais intérieurement pénétrés de lumières : et l’impudique, au contraire, est investi de lumières et pénétré de ténèbres ; il a hors de lui toutes les lu- 180mières de la foi, qu’il n’auroit qu’à consulter et qui lui feroient voir la dignité de son âme sanctifiéeparle sacrement de Jésus-Christ, l’opprobre du péché qui la déshonore et qui la souille, l’excellence de Dieu, à qui il doit se soumettre et contre qui il se révolte ; mais, au dedans, ce n’est qu’une sombre nuit, et voilà pourquoi il ne voit rien. Ne fautil donc pas conclure qu’il est encore dans de plus épaisses ténèbres que les réprouvés mêmes? 181Allons plus loin. Le désordre qui règne dans l’enfer, règne-t-il également dans l’impureté? également, Chrétiens, et d’autant plus que le désordre de l’enfer est nécessairement accompagné d’un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque, dans la doctrine des Pères, l’enfer, tout enfer qu’il est, est le lieu destiné par la Providence, où Dieu, comme créateur de l’univers, rappelle toutes choses à l’ordre, punissant ce qui est punissable, et tirant de ses créatures rebelles les satisfactions qui lui sont dues ; au lieu que le désordre de l’impureté est simplement un désordre et rien de plus. De vous expliquer dans toute son étendue la nature de ce désordre, ce seroit un discours infini. Saint Augustin le fait consister en ce que l’esprit de l’homme, qui, par un droit de supériorité naturelle, doit gouverner et régir le corps, se laisse au contraire lui-même gouverner par les sens. Ce qui n’arrive pas, dit-il, dans les autres vices, ni 182dans les autres passions, où l’esprit au moins, s’il est vaincu, n’est vaincu que par lui-même, au lieu qu’il est ici vaincu par la chair. Ce sont les termes de ce saint docteur : In aliis quippe affeclibus, animas a se ipso vincitur ; hic autem pudet animum sibi resisti a cor pore, quod ei inferiore natura subjeclum est. ' Mais cette pensée est trop spirituelle pour exprimer le désordre d’un péché aussi grossier que celui-là. Saint Chrysostùme nous en donne une idée plus sensible, lorsqu’il nous dit que le désordre de l’impureté dans l’homme est de porter l’homme à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Car il est certain que l’homme faisant servir sa raison, j’entends sa raison dépravée, à sa concupiscence, a inventé, pour se satisfaire, des crimes que la seule concupiscence ne lui auroit jamais inspirés ; et que comme il n’y a que l’homme entre les animaux capable d’être chaste par vertu et au-dessus des lois de la nature, aussi n’y a-t-il que l’homme capable d’être vicieux et emporté au delà des bornes de la nature même. Ainsi saint Chrysostôme le déclaroit-il, dans l’exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre delà Genèse, et sur qui Dieu fit éclater l’ardeur de sa colère. Villes infortunées, dont l’exécrable péché en a perverti tant d’autres ! car combien Dieu n’en voit-il pas d’aussi criminelles, peut-être jusques au milieu 183du christianisme ; et s’il ne les punit pas en faisant pleuvoir sur elles le soufre et le feu, combien de vengeances secrètes, mais encore plus terribles, n’exerce-t-il pas tous les jours sur ceux qui renouvellent de pareilles abominations? N’est-ce pas ce que nous veut faire entendre saint Paul, quand il nous les représente abandonnés de Dieu et livrés aux passions les plus honteuses; et quoique l’Apétre n’ait pas fait difficulté de s’en expliquer ouvertement, oserois-je, tout ministre que je suis de l’Evangile, user ici des memes expressions? Je craindrois que, toutes consacrées qu’elles sont, elles ne blessassent votre pudeur; et plût à Dieu que le démon de la chair ne vous eût jamais ouvert les yeux pour comprendre ce que je ne puis dire, et qu’il fût toujours dangereux d’en parler, de peur d’apprendre aux chrétiens ce qu’ils ignorent. Car malheur à moi si, sous prétexte de confondre les pécheurs, je scandalisois jamais une âme simple et innocente. Mais disons la vérité. Chrétiens : où est aujourd’hui l’innocence et la simplicité ? Si l’on ne fait pas tout le mal, on veut le pouvoir et le savoir faire. Vous diriez que la nature ne soit pas assez corrompue, et qu’il failley ajouter l’étude, pour se faire une science de ses désordres mêmes. Paroît-il un livre diabolique qui révèle ces mystères d’iniquité, c’est celui que l’on recherche, celui que l’on dévore avec tout l’empressement d’une avide curiosité. Que l’ima- 184gination en soit infectée, qu’il fasse des impressions mortelles dans le cœur, que le venin qu’il inspire aille jusqu’à la partie de l’âme la plus saine, qui est la raison, il n’importe; c’est le livre du temps qu’il faut avoir lu, et cela sans égard au péril qui s’y rencontre ; comme si l’on étoit sur de la grâce, et qu’on eût fait un pacte avec Dieu, pour avoir droit de s’exposer sans présomption aux occasions les plus prochaines. Car celle-ci, je dis cette curiosité de savoir ce qui doit faire horreur à penser, est une de ces tentations que nulle excuse ne justifie, et dont cependant, avec toute la prétendue réforme dont on se pique, on ne peut presque gagner sur soi de se faire un point de conscience. 185Mais achevons, s’il est possible, de développer ce que j’appelle désordre de l’impureté. ïertullien semble l’avoir conçu d’une manière plus figurée, et par conséquent plus propre à un discours qui n’a pour but que votre édification. C’est dans le livre de la chasteté, où j’avoue que ce grand homme, emporté par la force de son génie, parloit déjà en hérétique, mais en hérétique, remarquent ses commentateurs, qui ne l’étoit au moins que par un excès de zèle, et dont on ne peut nier que les erreurs n’aient été mêlées des plus saintes et des plus solides vérités. Il dit donc, et c’est une de ces vérités, que l’esprit impur a comme une liaison nécessaire avec tous les vices, et que tous les vices sont, pour 186ainsi dire, à ses gages et à sa solde, toujours prêts à le servir pour le succès de ses détestables entreprises. C’est pour lui, par exemple, que l’homicide répand le sang humain, pour lui que la perfidie prépare des poisons, pour lui que la calomnie est ingénieuse à inventer, pour lui que l’injustice est toute-puissante quand il s’agit de solliciter, pour lui que l’avarice épargne, pour lui que la prodigalité dissipe, pour lui que le parjure trompe, pour lui que le sacrilège attente sur ce qu’il y a de plus saint. Voilà, disoit Tertullien, la pompe infernale que je m’imagine voir quand je considère les démarches de cette dangereuse passion : Pompam quamdam atque suggestum aspicio mœckiœ. ' L’impudicité est à la tète de tout cela, et tout cela lui fait escorte. Pensée qui s’accorde parfaitement avec celle du Fils de Dieu, lorsqu’il nous représente dans l’Evangile l’esprit impur accompagné de sept autres esprits, ou aussi médians, ou encore plus médians que lui, puisqu’il est certain que le démon d’impureté est presque toujours suivi du démon de vengeance, du démon de discorde, du démon d’impiété, du démon d’injustice, du démon de médisance, du démon de prodigalité, du démon d’effronterie et de licence ; et combien pourrois-je en joindre d’autres? mais arrêtons-nous à ceux-là, pour vérifier, même à la lettre, la parole 187de Jésus-Christ : Et assumit sepletn alios spiritus secum nec/uiores se. 188Parlons sans ligure. Avouons que ce péché est en effet le grand désordre du inonde, puisqu’il attire après lui tous les autres désordres. Je dis que c’est pour lui, que se répand le sang humain ; écoutez-moi. D’où sont venues les guerres les plus cruelles et les plus fatales aux peuples, sinon d’une passion d’amour? Une femme enlevée par un insensé fut l’étincelle qui excita les plus violens incendies, et qui consuma les nations entières. Parce qu’un homme étoit impudique, il falloit que des milliers d’hommes périssent par le fer et parle feu. Mais ne remontons point si haut pour avoir des preuves de cette vérité : notre siècle, ce siècle si malheureux, a bien de quoi nous en convaincre, et Dieu n’a permis qu’il engendrât des monstres, que pour nous forcera en convenir. Nous les avons vus avec effroi, et tant d’événemens tragiques nous ont appris, plus que nous ne voulions, ce qu’un commerce criminel peut produire, non plus dans les états, mais dans les familles, et dans les familles les plus honorables. L’empoisonnement étoit parmi nous un crime inouï; l’enfer, pour l’intérét de cette passion, l’a rendu commun. On sait, disoit le poète, ce que peut une femme irritée ; mais on ne savoit pas jusqu’à quel excès pouvoit aller sa colère, et c’est ce que Dieu a voulu que nous conCabême. ii. 8 189missions. En effet, ne vous fiez point à une libertine dominée par l’esprit de débauche ; si vous traversez ses desseins, il n’y aura rien qu’elle n’entreprenne contre vous ; les liens les plus sacrés de la nature ne l’arrêteront pas ; elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera, ("est par l’homicide, poursuivoitTertulïien. que le concubinage se soutient, que l’adultère se délivre de l’importunité d’un rival, que l’incontinence du sexe étouffe sa honte, en étouffant le fruit de son péché. 190Jedis que c’est pour ce péché qu’on devientprofanateur. 1,’auroit-on cru, si la même Providence n’avoit fait éclater de nos jours ce que la postérité ne pourra lire sans en frémir; auroit-on cru, disje, que le sacrilège eût dû être l’assaisonnement d’une brutale passion? que la profanation des choses saintes eût dû entrer dans les dissolutions d’un libertinage effréné? que ce qu’il y a de plus vénérable dans la religion, eût été employé à ce qu’il y a de plus corrompu dans la débauche, et que l’homme, suivant la prédiction d’Isaïe, eût fait servir son Dieu même à ses plus infâmes voluptés? Verumtamen servire me fecisti in peccatis tuis, et laborcm mihi prcrbuisti in iniquilalibus tuis.' Disons des choses moins affreuses, et que celles-là demeurent, s’il est possible, ensevelies dans un éternel oubli. Je dis que c’est l’esprit impur qui entre• n. 43. 191tient les dissensions et les querelles d’une ville d’un quartier. Tous le savez, trois ou quatre femmes décriées et célèbres par l’histoire de leur vie, en font presque immanquablement toute l’intrigue; et de là naissent les inimitiés de ceux qui les fréquentent, de là les emportemens de ceux qui s’en croient méprisés, de là les haines irréconciliables entre elles-mêmes, de là les discordes domestiques, les luries d’un mari à qui cette plaie une fois ouverte ne laisse plus que des aigreurs et le ressentiment le plus profond et le plus amer. Je dis que c’est l’impureté qui rend la calomnie ingénieuse à former des accusations et à suborner des témoins : la mémoire n’en est que trop récente. Du moins n’est-ce pas de cette source empoisonnée que viennent les plus sanglantes railleries, les médisances atroces, les libelles injurieux et diffamatoires, mille autres attentats contre la réputation du prochain et contre la charité? Je dis que c’est cette passion qui rend l’injustice toute-puissante dans les sollicitations; et l’usage que vous avez du monde vous permet-il d’en douter? On sait que ce magistrat est gouverné par cette femme, et l’on sait bien au même temps le moyen d’intéresser cette femme et de la gagner; c’est assez : car avec cela il n’y a point de bon droit qui ne succombe, point de chicane qui ne réussisse, point de violence et de supercherie qui ne l’emporte. Combien de juges ont été per- 192vertis’par le sacrifice d’une chasteté livrée et abandonnée ; et pour combien de malheureuses, la nécessité de solliciter un juge impudique n’a-t-elle pas été un piège et une tentation? Je dis que c’est ce vice qui désole les maisons, et qui en dissipe tous les biens ; n’en avez-vous pas vu cent exemples ? heureux si vous n’en avez pas fait l’épreuve, ou par votre propre péché, ou par le péché d’autrui. Le désordre ancien et commun étoit de voir avec compassion un insensé, sous le nom d’amant prodigue, et prodigue jusqu’à l’extravagance, contenter l’avarice, et entretenir le luxe d’une mondaine qu’il idolâtroit; mais le désordre du temps est de voir au contraire une femme perdue d’honneur aussibien que de conscience, par un renversement autrefois inouï, faire les avances et les frais, s’épuiser, s’endetter, se ruiner,- pour un mondain a qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices ; Ijui n’a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle en maître. L’indignité est que ce désordre s’établit de telle sorte, qu’on s’y accoutume ; le domestique s’y fait, on obéit à cet étranger, ses ordres sont respectés et suivis, parce qu’on s’aperçoit de l’ascendant que son crime lui donne, tandis que celle-ci, ne gardant plus de mesures, et libre du respect humain, dont elle a secoué le joug, se fait une vanité de ne ménager rien, et un plaisir de sacrifier tout, pour se piquer 193Ne vous offensez pas, Mesdames, et quand il y auroit de l’imprudence à pousser trop loin ces reproches, souffrez qu’à l’exemple de saint Paul, je vous conjure delà supporter : Utinam sustineretis modicum quid insipientiæ meæ, sed et supportateme.’ Dieu, témoin de mes intentions, sait avec quel respect pour vos personnes, et avec quel zèle pour votre salut je parle aujourd’hui; mais Dieu a ses vues, et il faut espérer que sa parole ne sera pas toujours sans effet. C’est de vous, Mesdames, le savez-vous, et jamais y avez-vous bien pensé devant Dieu? c’est de vous que dépend la sainteté et la réformation du christianisme; et si vous étiez toutes aussi chrétiennes que vous devez l’ètre, le monde, par une bienheureuse nécessité, deviendroit chrétien. Le désordre qui m’afflige est que l’on prétend maintenant, et peut-être avec justice, vous rendre responsables de ce débordement de mœurs que nous voyons croître de jour en jour; et que l’on n’en accuse plus simplement vos lâchetés, vos complaisances, vos foiblesses, mais qu’on l’impute à vos artifices et à la dépravation de vos cœurs. N’est-il pas étonnant qu’au lieu de cette modestie et de cette régularité que Dieu vous avoit donnée en partage, et que le vice même respectoit en vous, il 194yen ait parmi vous d’assez endurcies pour affecter de se distinguer par un enjouement et une liberté, à quoi tant d âmes se laissent prendre comme à l’appât le plus corrupteur? L’excès du désordre, c’est que toutes les bienséances qui ser.voicnt autrefois de rempart à la pureté soient aujourd’hui bannies comme incommodes. Cent choses quipassoient pour scandaleuses, et qui auraient suffi pour rendre suspecte la vertu même, ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le bel air du monde les autorise, tandis que le démon d’impureté ne sait que trop s’en prévaloir. Le comble du désordre, c’est que les devoirs, je dis les devoirs les plus généraux et les plus inviolables chez les païens mêmes, soient maintenant des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison est le personnage que l’on joue sur le théâtre, une femme adroite à le tromper est l’héroïne que l’on y produit, des spectacles où l’impudence lève le masque, et qui corrompent plus de cœurs que jamais les prédicateurs de l’Évangile n’en convertiront, sont ceux auxquels on applaudit. Assujettissement, dépendance, attachement à sa condition, tout cela est représenté comme une espèce de tyrannie dont le savoir-faire doit affranchir. C’est ce qu’on ne se lasse point d’entendre ; et tel qui, par sa triste destinée, y a le plus d’intérêt, est le premier à s’en divertir. Imaginez-vous d’ailleurs un mari qui, 195pourvu par le don de Dieu d’une femme prudente et accomplie, ne laisse pas de s’entêter d’une passion bizarre ; aime par obstination ce qui souvent n’est point aimable, et ne peut aimer par raison ce qui mérite tout son amour; ne se rebute de ce qui lui est permis que parce qu’il lui est permis, et 11e s’attache avec ardeur à ce qui lui est défendu que parce qu’il lui est défendu ; traite avec dureté et avec rigueur ce qui devroit être l’objet de sa tendresse, et adore opiniâtrement ce qui est la cause visible de tous ses malheurs. Voilà ce que j’appelle désordres; et combien encore y en a-t-il d’autres que je passe, et que je ne puis marquer? 196Cependant, à l’aveuglement et au désordre, l’impureté ajoute encore l’esclavage, troisième trait de ressemblance dans l’impudique avec letat des réprouvés dans l’enfer. Car il n’y a point de péché qui rende l’homme plus esclave du démon. Dans les autres péchés, dit saint Grégoire pape, l’esprit de ténèbres nous attaque comme un ennemi, il nous sollicite comme un tentateur, il nous surprend comme un séducteur; mais dans celui-ci, il nous domine comme un tyran. S’il nous corrompt, poursuit ce Père, par une autre passion, malgré sa victoire il est toujours dans la défiance, il craint toujours quelque changement, et que la grjlce ne lui arrache sa proie : mais s’il nous a fait tomber dans une impureté, s’il nous a engagés dans un com- 197merce criminel, c’est alors le fort armé de l’Évangile; il tient une âme dans ses filets, il est sûr de sa conquête, et il s’en croit paisible possesseur, In pare sunt ea qua possidet.' Pourquoi, demande saint Augustin, suscitoit-il dans les premiers siècles de l’Église tant de persécutions contre les chrétiens? Ab! répond ce saint docteur, c’est que les chrétiens vivoient dans une entière pureté de mœurs, c’est qu’ils étoient chastes par état, et par conséquent affranchis de la domination du péché. Comme donc le démon ne pouvoit s’en rendre maître par l’amour du plaisir, il tâchoit de les vaincre par l’horreur des supplices ; mais depuis qu’il a trouvé moyen de s’introduire dans le christianisme par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé. Car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. En exerçant sa cruauté contre les martyrs, il tourmentoit les corps, mais les âmes étoient perdues pour lui ; au lieu que l’impureté lui assujettit sans effusion de sang, et les âmes et les corps. Et je puis bien dire ici ce que disoit saint Hilaire à l’empereur Constance, lorsque, par des flatteries dangereuses, il tentoit et il ébranloit les fidèles : Plût à Dieu que nous eussions vécu au temps des persécuteurs ! nous devons beaucoup aux premiers Césars, puisque c’est par eux que nous avons triomphé de l’enfer : Plus crudelitati debemus, quia dia• Luc. 1 1. 198bolum vicimus.' Mais maintenant nous combattons avec un ennemi d’autant plus à craindre, qu’il le paroit moins. Il ne déchire pas la chair, mais il la flatte : Non dorsa cœdit, sed membra palpai.' En nous persécutant, il nous donnerait la vie; mais il nous chatouille pour nous donner la mort : Non proscribit ad vitam, sed titillât in mort an.1 En nous confinant dans une prison, il nous donnerait la liberté ; mais il nous retient dans son palais pour nous réduire en servitude : Non tradit carceri in libertatem, sed intra palatium retinet in servitutem.4 199Ainsi parloit ce saint évêque. Et voilà le triste état où saint Augustin gémit si long-temps, et sur quoi il se faisoitdesi sensibles reproches. Ce grand homme, avant sa conversion, sans être encore touché des puissans motifs qui, dans la suite, le ramenèrent à son devoir, soupirait néanmoins de se voir esclave de sa passion. Il ne vouloit pas encore être à Dieu ; mais au moins eût-il voulu être à lui-même. Hé quoi, Augustin, se disoit-il, seras-tu donc toujours maîtrisé par une aveugle concupiscence et dominé par les sens? demeureras-tu toujours plongé dans d’infâmes plaisirs? après avoir goûté les délices de l’esprit, suivras-tu toujours les appétits du corps? Encore, si tu conservois quelque empire sur ta cupidité ? mais que la chair te gouverne, que dans les plus nobles exercices de ton âme, elle vienne te gour- 200mandcrpar un sentiment brutal, qu’elle ne te donne aucune trêve ni aucun relâche, et que tu sois toujours prêt à lui obéir : ali ! c’est porter dans toimême un enfer, puisque c’est y porter un démon qui sans cesse te fait éprouver sa plus impérieuse et sa plus cruelle tyrannie. 201De là naît le ver de la conscience et le trouble, quatrième et dernier rapport de l’impudique avec les réprouvés au milieu des flammes qui les brûlent. Car l’homme sensuel et voluptueux veut se satisfaire, et cherche un certain repos, qu’il croit se pouvoir procurer en suivant ses désirs criminels; mais par un ordre tout contraire de la Providence, c’est en suivant ses désirs criminels qu’il perd le repos et qu’il se met dans l’impuissance de le trouver: Quœrens requiem, et non invenit.' D’où pourroit-il l’espérer? du côté de Dieu, son créateur et le juge de ses actions et de sa vie? du côté de la créature dont il est adorateur, de cet objet malheureux de son attachement et de sa passion? Or l’un et l’autre, s’il raisonne bien, et même quand il raisonnerait mal, lui devient une sourcé d’inquiétudes, de chagrins, de remords, de désespoirs : encore un moment de réflexion, et je conclus cette première partie. 202Trouble du côté de Dieu, que l’impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Car 203prenez garde, s’il vous plaît; tout péché, parla raison générale qu’il est péché, inet entre Dieu et le pécheur, tant qu’il est pécheur, une division, une guerre irréconciliable. Par conséquent, il est impossible que le pécheur, du moment qu’il se révolte contre Dieu, ne perde pas la paix : Quis restilit ei, et parem habuit?' Mais il faut avouer que cela même convient encore singulièrement et plus proprement au péché de la chair : pourquoi? saint Chrysostôme nous en donne la raison, et l’expérience la confirme : Parce qu’il n’y a point de péché, dit ce Père, que l’homme soit d’abord plus déterminé à se reprocher, point de péché où il lui soit plus difficile de se flatter et de se former une fausse conscience, point de péché dont la confusion et la honte lui soit plus naturelle, et où le prétexte de l’erreur et de l’ignorance ait moins de lieu : donc point de péché que le remords suive de plus près, et qui, de sa nature, soit plus incompatible avec le repos et la tranquillité de l’âme : Çuœrens requiem, et non invenit. 1 204Dans les autres péchés, ajoute saint Chrysostôme, à force de se préoccuper, on croit, en péchant même, avoir raison ; et par-là on s’affranchit au moins du trouble présent que cause le péché, quand il est commis avec une conviction actuelle de sa malice. Ainsi la haine, ainsi l’ambition, l’a- 205varice portent-elles tous les jours l’homme à des excès qui le rendent criminel devant Dieu, mais qui, dans lui-même, ne l’empêchent pas de jouir d’un calme profond. Comme ce sont des péchés plus intérieurs, l’amour-propre sait non-seulement les déguiser, mais les justifier, jusqu’à les faire paraître honnêtes, et de là souvent on est rempli d’orgueil, on fait tort au prochain, on blesse la charité et Injustice sans aucun scrupule ; pourquoi? parce qu’on n’en convient pas avec soi-même, et qu’il est rare qu’en tout cela on se juge dans la rigueur. Tel est, dit saint Clirysostème, le caractère des péchés de l’esprit. 20611 n’y a que le péché de la chair où l’homme, pour peu qu’il ait de religion, ne trouvant nulle défense et nulle excuse, est obligé malgré lui de se condamner. Car ce péché est trop grossier pour servir de sujet aux illusions d’une conscience erronée; et l’âme, par un reste d’intégrité que ce péché ne détruit pas dans l’instant qu’elle y tombe, est forcée de se reconnoitre coupable, de prononcer elle-même son arrêt, et commence déjà à l’exécuter par les horreurs d’une réprobation éternelle dont elle est saisie. A peine donc l’impudique a-t-il goûté le fruit de son incontinence, qu’il en éprouve l’amertume; à peine a-t-il accordé à ses sens ce que la loi de Dieu lui défend, qu’il demeure interdit, confus, livré, comme Caïn, à son propre 207péché, qui devient son supplice et son tourment. Il semble que le premier rayon de la foi qui l’éclaire, aille à lui en découvrir l’énormité et la difformité, pour lui en ôter le plaisir. Tandis qu’il croit un Dieu vengeur des crimes, voilà son état: Quærens requiem, et non invenit. 208Je sais, et je l’ai dit, qu’à mesure qu’il se dérègle, il voudrait bien secouer le joug de cette foi qui l’importune, et qu’un des effets les plus naturels de la cupidité qui l’aveugle, est d’affoiblir dans son esprit la créance des vérités qui le troublent, et qui, en le troublant, le contiennent dans le devoir. Mais s’il se délivre par-là du trouble salutaire de la pénitence, ce n’est que pour tomber dans un autre encore plus triste et plus affreux; je dis celui d’un esprit emporté par la passion, et chancelant dans la religion. Car, ou le démon de l’impureté qui le possède l’a rendu absolument infidèle, ou non ; c’est-à-dire, ou, malgré son désordre, il a encore quelque respect pour les oracles de la parole de Dieu, ou il n’en a plus : or, s’il en a, comment peut-il les écouter et ne pas trembler? et s’il n’en a plus, quelle assurance du reste peut-il avoir en n’écoutant que lui-même ? 209En effet, s’il cesse d’ètre chrétien, dans quelle autre misère ne tombe-t-il pas, exposé, non plus aux alarmes que lui cause sa foi, mais aux incertitudes cruelles où le jette son infidélité même? 210Car cette infidélité ne l’assurant de rien, et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour trouver la paix? au défaut de la foi qu’il a rejetée, quels témoignages son âme, cette âme naturellement chrétienne, ne porte-t-elle pas contre lui, pour le déconcerter, pour le désoler jusque dans son libertinage? quels combats, quels retours secrets n’a-t-il pas à soutenir? quelles difficultés à surmonter? quels doutes à résoudre? et dans ces agitations et ces embarras, où est le prétendu bonheur qu’il se promettoit? Quœrens re 211Trouble encore plus sensible du coté de l’objet qu’il adore : ne le voyons-nous pas tous les jours ; et en faudroit-il davantage que ce que nous voyons, pour apprendre à nous préserver d’une pareille maladie? Soit qu’on la considère dans sa naissance, soit qu’on la suive dans son progrès, soit qu’on en juge par l’issue, n’est-elle pas de tous les maux sans exception, le plus inquiet? Dans sa naissance : car quel tourment, par exemple, est comparable à celui d’un esprit blessé qui aime, et qui s’aperçoit qu’il n’est pas aimé; qui veut plaire, et qui pour cela même déplait ; qui conçoit des désirs ardens, et qui ne trouve que des froideurs; qui s’épuise en services et en soins, et qui n’est payé que de rebuts? Cette passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu’il ait d’ailleurs. 212n’est-ce pas ce qui le dessèche, ce quilemine, ce qui le fait misérablement et inutilement languir; et de quelque bon sens que Dieu l’ait pourvù, n’est-ce pas ce qui l’infatue, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le met dans l’impuissance de s’en aiderPEn sorte que, tout persuadé et tout convaincu qu’il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s’en défaire ; d’autant plus malheureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu’il ne l’est qu’à ses dépens, tandis que les autres, peu touchés de ce qu’il endure, ou en raillent, ou en ont pitié. 213Yoilà, si l’on ne répond pas à sa passion, quelle est sa déplorable destinée. Mais quand on y répondrait, quelles inquiétudes et quelles craintes qu’on n’y réponde pas également, qu’on n’y répondepas sincèrement, qu’on n’y réponde pas constamment! Qu’on n’y réponde pas également : car où trouver un retour parfait ; et lors même qu’il se trouve, où sont ceux qui, pour leur repos, veulent s’en tenir assurés? en aimant, est-on' jamais content de la personne tju’on aime? Qu’on n’y réponde pas sincèrement : car dans ce commerce d’amitiés mondaines, et par conséquent impures, combien de fausses apparences? combien de dissimulations? combien de tromperies, de ruses, surtout quand l’ambition ou l’intérêt engagent l’une à jouer tel personnage? et pour peu que l’autre soit éclairé, combien de soupçons justes et légi- 214times, mais affligeans et désolans, doivent lui déchirer l’âme et le consumer? 215Je dis plus, et dans la suite de cette même passion, que ne faut-il pis essuyer? Ou celle dont on a fait son idole est vaine et indiscrète, ou elle est fière et orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou elle est légère et inconstante. Or à quelles épreuves, à quelles bassesses, à quelles.misères n’est-on pas alors réduit? Que la passion, comme il arrive presque immanquablement, se tourne en jalousie; quel enfer! Dieu peut-il mieux se venger d’un impudique, qu’en le laissant venir-là. Du moment que la jalousie s’est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bourreau que lui-même, pour le mettre à la torture et à la gêne ? Que de veilles qui le fatiguent, qui l’accablent! que de tristes et d’affreuses nuits, toujours occupé qu’il est à combattre des fantômes, et à se remplir de fiel et de venin contre des rivaux peut-être imaginaires ! Mais si sa curiosité lui découvre en effet ce qu’il craignoit de voir, quoiqu’il le cherchât avec tant d’empressement et tant de vigilance, quels dépits et quelles fureurs ! et quelle image plus naturelle pourrois-je vous en donner que les pleurs des damnés et leurs grinceinens de dents ? Fletus et stridor dentium. * Enfin, quelle issue et quel dénoùment ordinaire ont ces criminelles intrigues ? La seule vue de l’a- 216venir n’est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même, et qu’on se le dit avec assurance : cette passion finira ; et le succès le moins fâcheux que j’en puisse attendre, c’est quelle finira par quelque chose de désagréable; c’est-à-dire, qu’elle s’usera et se changera en dégoût ; mais ce que j’en dois plus craindre, c’est quelle finira peut-être par quelque chose de douloureux, par une infidélité qui me désespérera, par une ingratitude qui me consternera, par un mépris qui m’outragera, par une ignominie qui me comblera de confusion, qui me mettra hors d’état de paroitre dans le monde dont je serai la fable, qui 111’en bannira pour jamais; c’est qu’elle finira sans moi et malgré moi, avant que de linir en moi, et qu’elle ne subsistera dans moi, que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance toutes les horreurs de la mort. Ab! mon Dieu! nous ne le comprenions pas; mais il est vrai que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur, qu’en le livrant à ses appétits déréglés. Il croit y trouver sa félicité, et il y trouve une réprobation anticipée. Achevons. Impureté, signe de la réprobation ; c’a été la première partie. Impureté, principe de la réprobation, c’est la seconde. 217Poi r parler le langage des Pères, et pour réduire aux principes de la théologie la seconde proposition que j’ai avancée, opérer la réprobation dans une Aine, c’est la conduire à l’impénitence finale, puisqu’il est évident que l’impénitence finale est la disposition la plus prochaine à la réprobation, ou plutôt le commencement de la réprobation même. En effet, dit saint Augustin, les pécheurs ne sont réprouvés, que parce qu’ils ne sont plus dans la voie, ni en état de faire pénitence; s’ils y pouvoient rentrer, ou que, dans le lieu même de leur tourment, ils pussent encore être touchés d’un sentiment de conversion, l’enfer ne seroit plus enfer pour eux, et ils cesseroient d’être réprouvés; mais ils le sont et le seront toujours, parce qu’il n’y a plus pour eux de retour, et qu’une impénitence consommée a mis, pour ainsi dire, le dernier sceau à leur damnation. S’il y a donc un péché dont la vertu particulière et spécifique soit d’engager le péeheurdans cette malheureuse impénitence, c’est ce que. j’appelle non plus un signe, mais un principe de réprobation. 218Tel est le péché d’impureté: pourquoi? parce qu’entre les péchés qui précipitent l’homme dans l’abimc de perdition, il n’y en a aucun qui semble 219plus éloigné de la pénitence chrétienne, et qui par conséquent, dans le cours de la providence, soit plus irrémissible. Je dis, Chrétiens, irrémissible, non pas dans le sens que l’a entendu Tertullien, lorsqu’il prétendoit que ce péché étoit sans remède; que l’Eglise n’avoit reçu, pour l’abolir, aucun pouvoir, et que tout impudique devoit être abandonné à la rigueur des jugemens de Dieu, exclus detoute réconciliation, et visiblement réprouvé, par une séparation entière et sans ressource, du corps de Jésus-Christ. Car l’entendre de la sorte, c’étoit une erreur, et cette erreur, pour la distinguer de la vérité que je prêche, consistoit en deux points. Premièrement, en ce que Tertullien vouloit que l’impureté fût d’elle-mème et absolument irrémissible, ce que je n’ai garde de penser; mais je dis seulement que c’est un péché très-dilïicile à guérir; de sorte que les remèdes même institués par le Fils de Dieu, et commis à la dispensation de l’Eglise, quoiqu’ils le puissent effacer, ne l’effacent néanmoins qu’assez rarement, parce que mille obstacles, presque invincibles, en arrêtent l’effet salutaire. Secondement, la pensée de Tertullien étoit que l’impéuitence habituelle dont l’impureté est suivie, ne dépendoit point de la volonté du pécheur; car, selon ses maximes, quand le pécheur aurait fait les derniers efforts, et donné les preuves les plus sensibles d’une pénitence parfaite, l’Église n’y de- 220voit point avoir égard, pour le rétablir dans l’usage des divins mystères et dans la communion des fidèles : autre article que condamne l’Eglise, et que je condamne avec elle, reconnoissant que si le plus emporté et le plus scandaleux des hommes se convcrtissoit à Dieu de bonne foi, qu’il en donnât des marques solides, qu’il justifiât sa contrition par la régularité de sa vie, l’Église alors, en lui imposant les satisfactions légitimes, auroit droit de l’admettre à la pénitence, et de lui accorder la grâce qu’il auroit demandée avec gémissemens et avec larmes. Mais j’ajoute au même temps, que, par les désordres de son habitude criminelle, l’homme se fait, pour ainsi parler, à lui-même un état d’impénitence, et d’une impénitence volontaire, d’une impénitence à laquelle il ne veut pas renoncer, dont il entretient la cause, et qui lui endurcit le cœur d’autant plus dangereusement, qu’elle lui est agréable et quelle lui plaît. 221Voilà, dis-je, en quoi la vérité que j’établis est différente de l’hérésie de Tertullien; hérésie, où je vous prie, en passant, de remarquer avec moi deux choses importantes, et qui peuvent être pour vous d’une grande édification ; savoir, le principe d’où elle procédoit, et le fondement sur lequel on l’appuyoit. D’où procédoit cette hérésie? appliquez-vous à ceci : d’une sainte horreur dont l’Eglise étoit prévenue contre le péché que je combats ; 222mais horreur que Tertullien outra, pour user de ce terme, en déférant trop à ses lumières et à son sens; car voici comment il raisonna : «l’Evangile m’assure qu’il y a des péchés monstrueux, qui ne se pardonnent ni dans le siècle présent, ni dans le siècle à venir. Rien de plus monstrueux dans un chrétien que le déréglement d’une chair sensuelle et impure ; par conséquent il faut que l’impureté soit un de ces péchés irrémissibles dont parle le Saint-Esprit. » Il se trompoit dans la première proposition, ne la prenant pas au sens orthodoxe qui la modifie; mais pour la seconde, il ne supposoit rien qui ne fût universellement reçu; et nous jugeons assez de là que l’impureté étoit donc alors regardée comme un crime bien énorme, puisqu’il se trouvoitmême des hommes savans et zélés qui ne pouvoient consentir que la pénitence la plus juste et la plus complète fût suffisante pour l’expier. De plus, on juge de cette hérésie, combien, à l’égard de ce crime, la discipline de l’Eglise étoit rigoureuse, et avec quelle sévérité l’on procédoit contre les impudiques. Car il falloit bien que cela fût ainsi,, puisque la constitution du pape Zéphirin, qui promettait grâce aux simples fomicateurs, souffrez ce terme, quelque prudente qu’elle fût, ne laissa pas de partager les esprits, de déplaire à plusieurs, et d’en révolter quelques-uns, entrelesquels Tertullien se déclara le plus hautement. J’apprends, disoit-il 223dans la chaleur de cette controverse, que le souverain pontife, l’évêque des évêques, a publié une ordonnance, mais décisive et absolue, en vertu de laquelle les fornicateurs, après les exercices ordinaires d’une pénitence laborieuse, peuvent espérer une entière rémission : Audio edictum, et quidem peremptorium : Ponlifex scilicet maximus, episcopus episcoporum, dicit : ego fornicationis deliria pcmilentia funetis dimitto. ’ Ensuite il s’écrie : O indignité! û prévarication ! ù abus! qui ouvre la porte à toutes sortes de licences! Prenez garde. Chrétiens : cette conduite le scandalisa, et il aima mieux se séparer du corps de l’Église, en l’accusant de relâchement, que. de souscrire à cette ordonnance et de l’approuver. Il falloit donc que la simple fornication eût été jusque-là sujette à de grandes peines. Mais encore, sur quoi Tertulliense fondoit-il pour porter les choses à cet excès, et pour traiter d’irrémissible le péché, selon le monde, le plus pardonnable? sur des raisons, Chrétiens, toutes essentielles, quoiqu’il soit vrai qu’il en abusa. Par exemple, il ne pouvoit souffrir qu’un chrétien apportât pour excuse de son désordre la foiblesse de la chair. Ah! mon Frère, reprenoit-il, ne me dites pas que la chair a été foible en vous; elle n’a été que trop forte, puisqu’elle l’a emporté sur l’esprit : Nulla enirn tam fortis est caro, quant quct 224spiritum elisit.' Hé quoi! ajoutoit-il, nous refusons la grâce de la pénitence à celui qui a sticcombé dans la persécution, et nous l’accorderons à celui qui, dans la paix, succombe à sa passion? Nous ne pardonnons pas à une cliair que le supplice a effrayée, et nous pardonnerons à celle qu’un faux plaisir a corrompue? Non, non, poursuivoit-il, il y auroit en cela de l’injustice; car une chute libre et volontaire mérite bien moins de compassion qu’une lâcheté involontaire et forcée. Or l’apostasie d’un chrétien par la crainte de la mort, toute criminelle qu’elle est, est l’effet d’une violence étrangère; au lieu que le désordre de l’impudique vient d’une pure infidélité. Le chrétien lâche et déserteur de sa religion, peut alléguer pour sa défense la cruauté des bourreaux; mais le sensuel et le voluptueux ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Et qui des deux, à votre avis, fait un plus grand outrage à JésusChrist, ou celui qui l’abandonne dans les tourmens, ou celui qui le renonce dans les délices? ou celui qui souffre et qui gémit en lui manquant de foi, ou celui qui lui manque de foi pour se contenter et se satisfaire ? Tous ces sentimens de Tertullien sont grands sans doute et élevés ; mais voici sa raison principe ; écoutei-là, s’il vous plaît : c’estque la chair de l’homme ayant été adoptée, ennoblie, sanctifiée par l’incarnation divine, le péché qui la déshonore et 225qui la souille, ne devoit plus seulement passer pour un crime, mais pour un monstre. Car enfin, continuoit-il au même endroit, que la chair se soit licenciée, et qu’elle se soit meme perdue avant JésusChrist, on peut dire quelle n ’étoit pas encore digne des dons du salut, et quelle n’étoit pas encore formée aux pratiques delà sainteté. Mais depuis que le Verbe de Dieu a contracté avec elle la plus intime alliance, en se faisant lui-même chair : EtV erbum caro factum est,' ah! mes Frères, continuoit Tertullien, faisons état que cette chair a comme changé de nature, et qu’elle n’est plus ce qu’elle étoit : Exinde caro quœcumque alia jam rcs est. ’ Pourquoi donc voudrions-nous la justifier, parce qu’elle nous paroît avoir de fragile ? QuicL ergo itlam nunc de pristino excusas ? 3 Que l’impureté ait été rémissible dans la loi ancienne, e’étoitun temps où l’homme ne portoit pas encore la qualité de membre de JésusChrist, et où notre chair n’avoit pas l’honneur d’être incorporée à la sienne; mais depuis qu’elle lui est unie personnellement, depuis quelle a été lavée par le baptême et dans le sang de l’Agneau, depuis qu’elle est devenuele sujet des plus excellentes opérations de la grâce, il est juste, ou que vous la conserviez vous-mêmes, ou que vous soyez éternellement réprouvés de Dieu. 226pureté, mais, après tout, défenseur trop obstiné et trop ardent. C’étoit ainsi qu’il frappoit l’impudique d’un anathème éternel ; et moi, Chrétiens, sans aller si foin, j’ai dit, et je le dis, que l’impureté n’exclut point encore absolument, et dès maintenant, le pécheur de la miséricorde divine ; mais j’ajoute qu’il s’en exclut lui-même par un attachement opiniâtre à son péché. En voulez-vous les preuves? je les réduis à trois. Car il est vrai qu’il n’est point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute, point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir, point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l’habitude. Encore un moment d’attention, et je finis. 227Point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute. Ecoutez là-dessus ce que se dit à luimême, dans notre évangile, l’esprit impur : Revertar in domum meam unde exivi,' je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti; car quoique je l’aie quittée, par la facilité que je trouve à y rentrer dès que je le veux, elle ne laisse pas d’être à moi; et quand je la quitte, je ne la quitte que pour un temps, sans cesser pour cela d’en être le inaitre : j’y retournerai, revertar, et j’y reprendrai tous les avantages que j’y avois; je la trouverai nettoyée et parée, mais je la souillerai tout de nouveau, et le dernier état de cette âme sera pire que le premier : 228El fiunt novissimu hominis illius pejora prioribus. ' Vous reconnoissez-vous, Chrétiens, et cette peinture n’est-elle pas une expression naturelle de ce qui se passe dans vous? Si vous êtes possédés de ce démon de la chair, ne sont-ce pas là les malheureuses épreuves que vous faites tous les jours de son pouvoir et de votre foiblesse? Après que vous l’avez chassé en vous convertissant à Dieu, n’est-ce pas ainsi qu’il revient, et que, comptant sur votre fragilité, il n’a qu’à employer le charme trompeur d’unevolupté passagère, pour vous pervertir? Quelque soin que vous ayez de purifier vos consciences, de les orner et de les parer, n’est-ce pas ainsi qu’il commence tout de nouveau à les corrompre et à les infecter? Votre état alors n’est-il pas encore plus mortel qu’il ne l’étoit? n’en devenez-vous pas encore plus esclaves de la sensualité, encore plus incapables de vous modérer, encore plus emportés dans les occasions, encore plus lâches et plus changeans dans vos résolutions? Ah ! mes Frères, permettez-moi de vous le dire avec douleur, voilà ce qui fait gémir les pasteurs de vos âmes et ceux qui doivent en répondre ! Quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal, voilà ce qui nous rend vos confessions suspectes, ce qui nous empêche de faire fond survos ferveurs ; voilà ce qui nous oblige, comme dispensateurs des mystères de Dieu, à pren- 229dre avec vous tant de précautions, à ne vous en pas croire sur votre parole, à nous défier de vos soupirs et de vos larmes, à vous suspendre la grâce du sacrement, et, après bien des délais, à ne vous l’accorder qu’avec peine : voilà ce qui nous met dans la nécessité de nous dépouiller même quelquefois de ces entrailles de miséricorde que demanderait notre fonction, et de nous endurcir contre vous, en refusant absolument de vous délier et de vous absoudre. 230Point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir. C’est saint Paul qui nous l’apprend : Desperanles, semetipsos tradiderunt impudicitiœ. ' Je vous conjure, mes Frères, disoit-il aux Éphésiens, de ne plus vivre comme ces pécheurs qui, perdant toute espérance, s’abandonnent à toutes sortes de dissolutions : In operationem immunditiœ omnis. ’ Car l’effet le plus ordinaire de l’impureté est de ruiner dans une âme tout l’édifice de la grâce, et d’en renverser jusques au fondement, qui est l’espérance chrétienne. Mais encore, demande saint Chrysostôme, de quoi l’impudique désespère -t- il, et de qui désespère- t-il? Il désespère, reprend ce saint docteur, de sa conversion, il désespère de sa persévérance, il désespère du pardon de ses crimes; et quand on lui promettrait le pardon de ses crimes, il désespère 231de sa volonté propre, il désespère de Dieu, et il désespère de lui-même. Est-il de plus tristes et de plus désolantes extrémités? Il désespère de sa conversion : carie moyen, se dit-il à lui-même, ou plutôt lui fait dire l’esprit impur, le moyen que je rompe mes chaînes, le moyen que je m’arrache du cœur une passion qui fait toute la douceur de ma vie, le moyen que je renonce de bonne foi à ce que j’aime encore de meilleure foi? Si je disois que je le veux, ne mentirois-je pas au Saint-Esprit? et si je n’ai pas la force de m’y résoudre et de le vouloir, ne suis-je pas le plus infortuné des hommes et le plus délaissé de Dieu? Supposé même sa conversion, il désespère de sa persévérance : car que puis-je attendre de moi, poursuit-il, après tant de légèretés et de changemens? Quand je dirai aujourd’hui à Dieu que je veux sortir de ma misère, et que la résolution que j’en ai formée sera éternelle, pour le dire et pour le penser, serai-je plus en état de l’exécuter? !N’ai-je pas dit cent fois la même chose, et cent fois après l’avoir dite, ne me suisje pas trouvé le même que j ’étois? Pourquoi prétendre que ce que je dirai maintetiant sera plus solide? et pourquoi me flatter que je ne serai plus ce roseau agité du vent, qui cède et qui plie dès qu’il est ébranlé par le moindre souffle? En le voulant ainsi, en m’y engageant, changerai-je de naturel, aurai-je une autre trempe d’esprit, serai-je 232pourvu de plus grands secours, me fournira-t-on des remèdes plus présens et plus efficaces que ceux même que j’ai si souvent rendus inutiles? Enfin, il désespère tout à la fois, et de Dieu et de luimême : de Dieu, parce que c’est un Dieu de sainteté, qui ne peut approuver ni souffrir le mal ; de lui-même, parce qu’étant tout charnel, et vendu, comme dit saint Paul, au péché : Venumdalus sub peccato,l il ne peut presque plus désormais aimerle bien : de Dieu, parce qu’il a si souvent abusé de sa miséricorde et de sa patience; de lui-même, parce qu’il a les plus sensibles convictions de son instabilité et de son inconstance : de Dieu et de luimême, parce qu’il voit entre Dieu et lui des oppositions infinies, qu’il ne croit pas pouvoir surmonter, et qui lui font prendre le parti de se livrer aux désirs de son cœur : Desperantes, semetipsos tradiderunt impudiciliœ. 1 233Aussi, Chrétiens, est-il vrai que nul autre péché ne tient le pécheur si étroitement lié par l’habitude. Tout y contribue : les occasions de ce péché beaucoup plus fréquentes, la facilité de commettre ce péché beaucoup plus grande, le penchant naturel vers ce péché beaucoup plus violent, les impressions que laisse ce péché beaucoup plus fortes. Ne cherchons point tant de raisons, mais tenons-nousen à la seule expérience. Je vous le demande, mes 234chers Auditeurs, combien voit^on d’impudiques dans le monde, je dis d’impudiques par état, qui se convertissent? En connoissez-vousbeaucoup dans qui la grâce ait opéré ce changement? Je trouve bien, disoit autrefois saint Clirysostôme, et j’ai plus droit encore de le dire aujourd’hui, je trouve bien des âmes pures qui se sont tout-à-fait préservées de la contagion du péché. Il y en a eu de tout temps, et il y en aura toujours pour l’édification de l’Église et pour la gloire de Jésus-Christ. Je vois dans le christianisme des sociétés d’hommes crucifiés au monde et à la chair, qui, sur la terre, semblent vivre comme les anges du ciel ; j’y vois des assemblées de vierges, qui, selon l’expression de saint Jean, ont blanchi leurs vêtemens dans le sang de l’Agneau; j’y vols des femmes pleines de vertu, des veuves d’une réputation et d’une vie irréprochable : mais des chrétiens chastes et réglés après avoir vécu dans le désordre; mais des hommes autrefois lascifs et voluptueux, qui aient cessé de l’être ; mais des âmes libertines et dissolues, qui recouvrent le don de la pudeur après l’avoir perdu par l’incontinence, ah ! mes Frères, reprenoit saint ChrysostAme, c’est ce que je cherche dans le monde, mais assez inutilement; et c’est ce qui me fait douter si, lorsqu’il s’agit de ce crime, la pénitence n’est pas encore plus rare que l’innocence, et s’il n’est pas plus facile de ne tomber point du tout 235que de se relever après sa chute. Je sais, mes chers Auditeurs, que l’un et l’autre est possible à Dieu ; je sais que l’Ecriture et la tradition ne laissent pas de nous en fournir de célèbres exemples ; mais comment vous les propose-t-on ? comme des prodiges de la grâce, comme des faits extraordinaires et singuliers : un Augustin, une Madeleine, quelques autres spécialement élus pour être des vases de miséricorde, mais dont le petit nombre est cent fois plus capable de vous faire trembler, que de vous donner de la présomption. 236Cependant, me direz-vous,on voit ces hommes esclaves de la chair se présenter avec douleur au sacrement de la pénitence. Avec douleur, Chrétiens? Ah! quelle douleur? car, pour vous en découvrir l’abus ordinaire, si vous l’ignorez, ils se présentent, dit le chancelier Gerson, à ce sacrement de la pénitence, bien plus communément pour être condamnés de Dieu, que pour être absous de ses ministres : ils s’y présentent, mais avec des circonstances qui font bien connoître que leur dessein n’est pas de déraciner le mal. Car pourquoi ces craintes, ces réserves en s’accusant ? pourquoi ces vains ménage mens d’une prudence toute humaine? pourquoi ces changemens de confesseurs? pourquoi même ce choix affecté des moins sévères et des plus commodes? Le grand secret pour un chrétien en qui ce péché prédomine, est de se 237mettre sous la conduite d’un homme de Dieu intelligent, exact, zélé; mais c’est ce qu’ils ne veulent pas. Enfin ils s’y présentent faisant trêve avec leur passion, et ne rompant jamais avec elle. Car observez-les dans la suite, et vous verrez si j’ai raison de me délier de leur pénitence. Ils détestent, ce semble, leur péché ; mais ils ne cessent pas pour cela d’en aimer l’objet et d’en entretenir les occasions. Ils se défont d’un engagement, mais ce n’est que pour en former un autre. La fréquentation de cette personne leur devenant même nuisible selon le monde, ils s’en éloignent ; mais ils prennent parti ailleurs : au défaut de celle-ci, ils trouveront cellelà. Jedis plus : au défaut de tout le reste, ilé se trouveront toujours eux-mêmes, et ce sera assez. Ainsi ils changent de sujets, mais ils ne changent pas de sentitnens ; et malgré leur douleur prétendue, leur péché subsistera toujours. Quand donc feront-ils une vraie pénitence? Dans cette vie? ils ne s’y déterminent jamais. Dans l’autre? elle y est inutile et sans effet. A la mort? c’est alors le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché. Les voilà donc sans pénitence, et dans le temps et dans l’éternité, et par conséquent dans un état de réprobation. Or, qui les réduit en cet état? l’impureté. jMais si cela est, il s’ensuit donc que le monde est plün ie réprouvés, puisqu’il est plein de voluptueux et d’impudiques? A cela, mon cher Auditeur, je n’ai 238pour toute réponse que deux paroles à vous dire, mais qui sont d’une autorité si vénérable, et au même temps d’une décision si expresse, quelles ne souffrent nulle réplique. 239La première de saint Paul : que les impudiques ne seront jamais les héritiers du royaume de Dieu : 240regnum Del possidebunt. ' La seconde de JésusChrist même ; que nous sommes tous appelés au royaumede Dieu, mais qu’il y ena peu d’élus : Multi vocati, pauci electi. 1 Or, comparant entre elles ces deux grandes vérités, quelque indépendantes qu’elles semblent d’abord l’une de l’autre, j’y découvre un enchaînement admirable ; car quand je m’imagine, d’une part, beaucoup d’appelés et peu d’élus, et que, de l’autre, je vois tant dames sensuelles et si peu de chastes, je n’ai plus de peine à voir la liaison de la parole du Sauveur du monde avec celle de l’Apêtre, et je ne cherche point d’autre dénoùment de ce terrible mystère de la prédestination et de la réprobation des hommes. Le seul partage que font dans le monde l’incontinence et la chasteté, suffit pour nous le faire comprendre. Car s’il y avoit beaucoup d ’àmes pures, ou si beaucoup d’impudiques se convertissoient, je ne pourrois presque plus me persuader qu’il y eût si pei dV is. Au contraire, s’il étoit vrai qu’il yeùi beau- 241coup d élus, malgré le petit nombre d’âmes pures, ou le nombre encore plus petit d’impudiques convertis, il faudroit dire que les impudiques auront donc place dans le royaume de Dieu. Mais un nombre inl’ini de voluptueux et d’impudiques, et d’ailleurs nul impudique reçu dans l’héritage céleste, voilà ce qui vérifie et ce qui me fait parfaitement entendre l’oracle du Fils de Dieu, plusieurs d’appelés, peu d’élus : Multi vocati, pauci electi. 242C’est à vous, mes chers Auditeurs, à y prendre garde, tandis qu’il est encore temps pour vous. Car il est temps encore après tout, et à Dieu ne plaise que je vous renvoie sans espérance. En vous proposant des vérités si terribles, mon dessein n’a été que de vous les rendre salutaires. Si j’ai dit que l’impureté est de tous les péchés celui qui rend le pécheur plus sujet à la rechute, ce n’est que pour vous engager à une plus exacte pratique de la vigilance chrétienne. Si j’ai dit qu’il n’y a point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir, ce n’est que pour vous élever au-dessus de vous-mêmes, et pour vous porter à implorer le secours de Dieu avec plus d’ardeur et plus de confiance. Si j’ai dit que nul autre péché ne tient le pécheur plus étroitement lié par l’habitude, ce n’est que pour vous inspirer des sentimens plus héroïques, et pour vous déterminer à faire de plus généreux efforts. Votre salut les demande, et Dieu 243les attend de vous : mais pour cela, mon Dieu, nous avons besoin, de votre grâce, d’une grâce prévenante, d’une grâce victorieuse et toute-puissante. Grâce que je demanderai sans cesse : elle est précieuse, et j’en connois le prix; mais, toute précieuse qu’elle est, je puis l’obtenir, et Dieu ne la refusera point à ma prière : grâce à laquelle je ne mettrai nul obstacle; ce n’est pas assez, à laquelle je me disposerai; et par où? parla fuite des occasions, par la mortification de nies sens, par la fréquente confession, par la lecture des bons livres, par d’utiles entretiens avec un directeur sage et zélé, par les aumônes, par les sacrifices, par tous les moyens que la religion me fournit ; grâce à laquelle je répondrai fidèlement et sans me tromper, promptement et sans hésiter, pleinement et sans rien réserver : grâce que je n’exposerai jamais; carl’exposer, ce serait vouloir la perdre; mais aussi, mon Dieu, grâce avec laquelle je me promettrai une sainte persévérance, jusqu’à ce que j’arrive à la gloire où nous conduise, etc. 244VM.VVW1 SERMON POUR LE LUNDI DE LA IIIe SEMAINE. WV WV VWW* VWVM SUR LE ZÈLE. 245Dixit Jésus pharisseis : Utique dicetis mihi hanc similitudinem : Medice, cura teipsum. 246Jésus- Christ dit aux pharisiens : Sans doute que vous m’appliquerez ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vousménie. Saint Luc, chap. 4. 247Ce ne fut point par une simple conjecture de la disposition des pharisiens et de la malignité de leurs cœurs à son égard., que le Fils de Dieu leur parla de la sorte; ce fut, dit saint Chrysostôme, par un esprit de prophétie, et par une vue anticipée de ce qui lui devoit arriver dans sa passion, puisqu’en effet les pharisiens le voyant sur la croix, lui reprochèrent qu’il avoit sauvé les autres, et qu’il ne pouvoit se sauver lui-même. Reproche que ce divin 248Sauveur avoit bien prévu qu’on lui feroit un jour, mais à quoi, par avance, répondoient bien les miracles qu’il opéroit dans la Judée et dans la Galilée : reproche qui ne lui pouvoit être fait que par un esprit d’infidélité; et reproche enfin qui se détruisoit de lui-même, puisqu’il n’avoit point d’a’utre fondement que l’envie et l’opiniâtreté des pharisiens. Mais ne pouvons-nous pas dire, qu’autant que ce reproche étoit foible contre Jésus-Christ, autant auroit-il de force contre nous si nous voulions aujourd’hui nous l’appliquer, ou s’il falloit nous en défendre? C’est ce qui m’engage, mes chers Auditeurs, à prendre pour sujet de ce discours, ce qui contient en effet tout le mystère de • notre Évangile, savoir cette parabole autrefois en usage parmi les Juifs : Medice, cura teipsum : Médecin, guérissez-vous vous-même. C’est ce qui me donne lieu de vous dire dans les mêmes termes, du moins dans le même sens : Chrétiens, pensez à vous-mêmes, corrigez-vous vous-mêmes, n’ayez point tant de zèle pour les autres, que vous n’en ayez encore plus pour vous-mêmes; ou plutêt, mesurez le zèle que vous avez pour les autres, sur le zèle que vous devez avoir pour vous -mêmes, et de celui-ci tirez des conséquences pour celui-là. Telle est la solide leçon que je viens vous faire, après que nous aurons demandé le secours du ciel par l’intercession de Marie : Ave. Maria. 249Il n’est rien de plus sublime, ni même de plus héroïque, dans l’ordre des vertus chrétiennes, que le zèle du salut et de la perfection du prochain. Car ce zèle, dans la pensée du docteur angélique saint Thomas, est une expression de l’amour divin; c’est ce que la charité a de plus pur et de plus exquis ; c’est ce qui a fait le caractère des hommes apostoliques; c’est le don qu’ont eu les prophètes, et l’esprit qui anime les prédicateurs de l’Evangile ; enfin, c’est dans cette vie le couronnement et la consommation de la sainteté. Aussi quand l’Ecriture parle des apôtres, elle nous les représente comme de brillantes étoiles dans le firmament de l’Eglise, c’est-à-dire, comme des lumières en qui Dieu se plaît à faire éclater toutes les richesses de sa grâce. Cependant, Chrétiens, quelque excellence et quelque prérogative que je découvre dans ce zèle de la perfection des autres, il m’est évident, et voici tout mon dessein, qu’il doit être soutenu et autorisé, qu’il doit être épuré et réglé, qu’il doit être adouci et modéré par le zèle de notre perfection propre. Soutenu et autorisé, parce que sans cela il est vain et sans effet; épuré et réglé, parce que sans cela il est défectueux et faux; adouci et modéré, parce que sans cela il est odieux et rebutant. 250Tâchez, s’il vous plaît, Chrétiens, à bien entrer dans ces trois pensées. Rien de plus grand que le zèle du salut et de la perfection du prochain; mais 251ce zèle, tout grand qu’il est. en le regardant du côté de Dieu qui l’inspire, peut être, à le prendre du côté de l’homme qui le pratique, foible dans son sujet, vicieux dans sa substance, extrême dans son action. Il peut être foible dans son sujet, parce qu’on ne pense pas avant toutes choses à l’appuyer sur un solide fondement. 11 peut être vicieux dans sa substance, parce qu’on n’a pas soin d’en faire un juste discernement. 11 peut être extrême dans son action, parce qu’on n’y mêle pas ce qui en doit faire le sage adoucissement. Or, d’où dépend ce fondement solide qui doit soutenir notre zèle, ce juste discernement qui doit régler notre zèle, ce sage adoucissement qui doit modérer notre zèle ? du soin que nous apporterons à nous corriger d’abord nous-mêmes, et à nous perfectionner. Car c’est ce zèle de nous-mêmes et pour nous-mêmes, qui autorisera notre zèle pour le prochain, qui rectifiera notre zèle pour le prochain, enfin qui adoucira notre zèle pour le prochain. Voilà entrois mots les trois parties de ce discours. 252C’ESTpar nous-mêmes, Chrétiens, quedoit commencer ce zèle de correction et de réforme, que la vue des intérêts de Dieu a coutume de pous inspirer ; et cette maxime est fondée sur l’ordre es- 253sentiel de la charité, qui veut qu’en matière de salut-, et de tout ce qui se rapporte au salut, nous nous aimions, sans exception, nous-mêmes, préférablement à tout autre, Car l’amour-propre, dit saint Ambroise, qui est condamné comme vicieux et comme injuste dans tout le reste, devient, en ce seul point, non-seulement honnête et raisonnable, mais d’une obligation et d’un devoir indispensable. En effet, je dois aimer le salut de mon prochain plus que mes biens, plus que ma santé, plus que mon honneur, plus que ma vie; mais il ne m’est pas même permis de l’aimer autant que mon salut propre, et que ma perfection selon Dieu ; et s’il étoit en mon pouvoir de convertir tout le monde en me pervertissant, ou de le réformer en me déréglant, je devrois abandonner la conversion et la réformation de tout le monde ; persuadé que Dieu ne voudroit pas alors que le monde fût converti ni réformé par moi, puisqu’il ne le pourroitêtre qu’au préjudice de cette charité personnelle que je me dois à moi-même, et en vertu de laquelle Dieu veut que je m’applique premièrement à moi-même, et que je lui réponde de moi-même. 254C’est ainsi que raisonne saint Augustin, etaprèslui le docteur angélique saint Thomas. Or, que s’ensuitil delà ? cequcj’aiditd’abord, Chrétiens :savoirque tout zèle de la perfection des autres, qui ne suppose pas un zèle sincère de se perfectionner soi-mème, 255quelque droite intention d’ailleurs qui le fasse agir, est un zèle peu sensé, un zèle mal ordonné, un zèle même chimérique et faux, etpar conséquent un zèle sans autorité du côté de celui qui l’exerce, et sans effet de la part de ceux envers qui on l’exerce. Pourquoi un zèle sans autorité du côté de celui qui l’exerce ? Saint Grégoire pape en apporte la raison : parce qu’il n’y a que le bon exemple que l’on donne, et letémoignagequ’onserend d’avoircommencépar soi-même, qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres ; et que, du moment que le zèle n’est pas soutenu d’une régularité au moins égale à celle qu’il exige du prochain, et dont il veut faire une loi au prochain, il n’a plus même cette bienséance qui lui seroit nécessaire pour se déclarer et pour agir. Je m’explique. Vousvous inquiétez de mille choses, que vous prétendez être autant d’abus, et à quoi l’on convient avec vous qu’il seroit bon d’apporter remède; maison vous dit, au même temps, que cette inquiétude vous sied mal tandis que tout ce qu’il y a dans vous-même de blâmable, et souvent d’insupportable, ne trouble en rien votre tranquillité. Vous êtes touché des injustices et des désordres qui régnent dans notre siècle, et l’on ne peut pas désavouer qu’il n’y en ait de très-grands et en très-grand nombre; mais d’ailleurs on vous répond que vous avez mauvaise grâcedeparlersi haut, et de déclamer avec tant de chaleur contre des désor- 256dres étrangers, tandis que vous prenez si peu garde à certains désordres visibles qu’on remarque dans votre personne, et que vous y pourriez remarquer. Vous donnez des avis salutaires, et peut-être, eu égard aux sujets et aux circonstances, ces avis sontils bien fondés; mais quelque bien fondés qu’ils puissent être, on ne comprend pas avec quelle assurance vous osez les donner à celui-ci, ou à cellelà, et les donner si exactement, et les donner si rigoureusement, en ne vous les donnant jamais à vous-même. Car on a toujours droit de s’étonner que des défauts dont Dieu ne vous a point fait responsable, et qu’il ne tient pas à vous de corriger, excitent tant vos murmures et vos plaintes, lorsque les vôtres, dont vous devriez être encore plus en peine, et dont Dieu vous demandera compte, ne font sur vous nulle impression. Ordonnez dans vous la charité, selon le précepte et l’expression du Saint-Esprit ; c’est-à -dire, avertissez -vous vousmême, reprenez-vous vous-même, scandalisez-vous de vous-même, et puis vous serez reçu à reprendre et à censurer les autres. Sans cela, non-seulement votre zèle n’a rien que de foible, mais il devient même en quelque sorte méprisable, puisqu’il porte avec soi sa réfutation, et qu’il n’y a qu’à l’opposer à lui -même pour le faire taire et pour le confondre. 257C’est l’excellente leçon que vouloit nous faire le Fils de Dieu dans l’Évangile, par cette espèce de 258parabole dont il se servoit : Quid autem vides festucam in oculo frairis lui; et trabem quce, in oculo tuo est, non considéras?' Pourquoi voyez -vous une paille dans l’œil de votre frère, vous qui, dans le vôtre, n’apercevez pas une poutre? et comment pouvez-vous dire à votre frère, mon frère, souffrez que je vous ôte cette paille qui vous incommode, lorsque vous avez vous-même une poutre qui vous aveugle? Comme si le Sauveur du monde eût dit à ce prétendu zélé (c’est la réflexion de saint Chrysostôme qui revient à ma pensée), comme s’il lui eût dit qu’un tel zèle ne lui convenoit pas, et que ce langage de charité, qui, dans tout autre, auroit été louable, ne pouvoit être qu’un reproche contre lui. Comme s’il lui eût dit que, quelque sensibles que fussent les imperfections de son frère, ce n’étoit point à lui à les remarquer et à les voir, Quid autem vides ? que s’il avoit des lumières, il devoit les ménager pour lui-mème, et établir pour principe, que, jusqu’à ce qu’il fût parvenu à la connoissance de lui-même, c’étoit une présomption de vouloir connoitre les autres et les juger. 259Morale que ce divin maître enseignoit encore bien mieux dans la pratique, lorsqu’il trouvoit mauvais, par exemple, que les pharisiens entreprissent d’accuser devant lui cette femme surprise en adultère, et qu’ils s’ingérassent à en poursuivre la pu- 260nition. Pourquoi cela? demande saint Jérôme; le crime de cette femme n’étoit-il pas constant et avéré? la loi de Moïse n’ordonnoit-elle pas expressément quelle fût lapidée ? Il est vrai; mais il paroissoit indigne à Jésus-Christ, que des hommes aussi criminels que les pharisiens, et qui, remplis d’une fausse idée de leur sainteté, nepensoient à rien moins qu’à punir dans eux-mêmes ce qu’ils condamnoient avec tant de sévérité dans le prochain, s’érigeassent en censeurs publics, témoignassent tant d’ardeur pour l’observation de la loi, se fissent parties contre les pécheurs : voilà ce que le Sauveur du monde nepouvoit supporter; et c’est pourquoi il leur répondit, que celui d’entre eux qui se trouvoit sans péché jetât donc la première pierre; leur marquant ainsi qu’il n’y avoit que celuilà seul à qui il put être permis de le faire, et que les autres avoient assez, dans leurs propres scandales, de quoi s’occuper, pour ne pas tourner toutes leurs pensées et tout leur zèle contre les scandales d’autrui. Argument plausible et convaincant, dont ces sages du judaïsme se sentirent si vivement pressés, que, selon le rapport de l’évangéliste, ils se retirèrent sans rien dire : Et audientes unus post unum exibanl, incipientes a senioribus. ' Mais avouons-le, mes chers Auditeurs, et déplorons ici la misère humaine. Examinons bien 261tous les traits de ce tableau, et nous reconnoîtrons que c’est le nAtre. Car qu’y a-t-il de plus commun dans le christianisme, que l’illusion de ce zèlepharisaïque qui consiste à être éclairé pour les autres, régulier pour les autres, fervent pour les autres, et pour soi-même sans exactitude, sans attention, sans réflexion? Que voit-on maintenant dans le monde? vous le savez : des gens qui voudraient rétablir l’ordre partout ailleurs que dans leurs personnes et dans leur conduite; des laïcs corrompus et peut-être impies, qui prêchent sans cesse le devoir aux ecclésiastiques; des séculiers mondains et voluptueux, qui ne parlent que de réforme pour les religieux ; des hommes de robe pleins d’injustices, qui invectivent contre le libertinage de la cour, des courtisans libertins, qui déclament contre les injustices des hommes de robe; des particuliers d’une conduite déréglée, qui cherchent des moyens pour remettre ou pour maintenir la règle dans l’état, mais à qui l’on pourrait bien dire ce que Jésus-Christ disoit à ces femmes de Jérusalem : Nolite flere super me, sed super vos ipsas flete : ' Ne pleurez point sur moi, mais sur vousmêmes. 262En effet, on s’afflige et on gémit, on se plaint que le monde se pervertit tous les jours, qu’il n’y a plus de religion, que les intérêts de Dieu sont 263abandonnés ; et l’on ne gémit pas sur les relâcliemens où l’on tombe et où l’on s’entretient, sur la mauvaise éducation qu’on donne à ses enfans, sur les débauches qu’on tolère dans ses domestiques. Saint Paul avoit peine à comprendre comment celui qui n’a pas soin de sa maison pouvoit avoir le zèle de l’Eglise de Dieu : Quomodo Ecclesiœ Dei diligentiam kabebil.' Mais ce que saint Paul ne comprenoit pas, on le comprend bien aujourd’hui, puisqu’on a trouvé le secret d’allier ces deux choses, et que, malgré la corruption des familles chrétiennes, causée par la négligence de ceux qui les gouvernent, il est pourtant vrai que jamais l’Église n’eut tant de réformateurs sans mission, sans titre, sans caractère, qui se croient néanmoins suscités et autorisés de Dieu. 264Je sais, mes chers Auditeurs, que les saints ont eu ce sentiment de zèle; mais plût au ciel qu’on voulût s’en tenir aux exemples des saints! il n’en faudroitpasdavantage pour nous porter à un prompt amendement, et pour nous établir dans une solide humilité. Je sais que David disoit à Dieu : Tabescere me fecil zelus meus ; quia oblili sunt verba tua inimici mei Ah ! Seigneur, mon zèle m’a desséché, quand j’ai vu jusqu’à quel point vos ennemis vous oublioient; mais je sais aussi qu’il ne parloit de la sorte qu’après s’etre reproché mille fois * i Tim. 3. — * P*. n8. 265de l’avoir oublié lui-même, qu’après en avoir fait une rigoureuse pénitence, qu’après avoir hautement et pleinement réparé un oubli si criminel. Faisons ce qu’il a fait, et nous aurons droit de dire ce qu’il a dit. Je sais quels vœux et quels souhaits formoit saint Bernard, quand il désiroit avec tant de passion de revoir l’Eglise dans son ancien lustre et dans sa première pureté : Quis mihi det, ut videam Ecclesiam Dei sicut in diebus anliquis ?' mais autant que je suis édifié du souhait de saint Bernard, autant suis-je surpris et confus de voir souvent tenir ce langage à un mondain connu pour avoir peu de religion, ou à une mondaine remplie d’orgueil et idolâtre d’elle-même ; et j’en, reviens pour l’un et pour l’autre à la maxime de l’Évangile : Cura te ipsum : c’est bien à vous qu’il appartient de parler en ces termes ; allez, guérissez vos plaies qui sont visibles et mortelles, et ne vous ingérez point à vouloir guérir celles que la malignité d’un esprit chagrin vous fait peut-être apercevoir là où il n’y en a point. Demeurez dans vous-même, vous y trouverez plus que suffisamment à quoi employer, et même à quoi épuiser ce fonds de zèle qui vous rend si vif et si ardent. Que l’Eglise soit réformée, j’y consens ; mais elle ne le doit point être par vous, tandis que vous serez ce que vous êtes. Vous aurez beau porter des lois, dès que ces lois viendront de 266vous qui n’en gardez aucune, elles ne serviront qu’à votre confusion, puisque rien ne paroît plus digne de mépris qu’un zèle actif et empressé dans un homme dont les actions démentent les paroles. 267De là, zèle sans effet de la part de ceux envers qui on l’exerce, et voici pourquoi : car comme nous n’aimons pas à être corrigés, et que naturellement toute réforme qui nous vient d’ailleurs que de nousmêmes. par la seule raison qu’elle vient d’ailleurs, nous blesse et nous révolte, nous nous attachons volontiers à examiner quiconque sous une apparence de zèle et de charité veut prendre l’ascendant sur nous ; et nous croyons bien nous en défendre, quand nous remarquons dans lui certains foibles qu’il ne remarque pas lui-même, et sur quoi il ne se fait pas justice. Par-là nous éludons toutes ses remontrances ; par-là nous savons lui fermer la bouche ; par-là, bien loin de l’écouter, nous devenons fiers et indociles; par-là nous pensons avoir le droit delui répondre ce que répondit Jétro à Moïse : Stulto labore consumeris Vous travaillez en vain, et vous prenez une peine bien inutile. La plus grossière des erreurs est de penser que l’on vous croira, lorsqu’il paroît par votre conduite que vous ne vous croyez pas vous-même, que l’on suivra vos conseils quand vous êtes le premier dans la pratique à les abandonner. C’est bâtir d’une main tandis que l’on 268détruit de l’autre : ce que l’Ecriture traite de folie. De là vient que ceux qui, dans le monde et par office, sont chargés (de répondre des autres et de les corriger, ont une double obligation, mais une obligation, dit saint Augustin, aussi terrible devant Dieu qu’elle est indispensable, de s’appliquer avant toutes choses à leur perfection propre, pour se rendre capables de remplir les devoirs que la Providence leur a imposés. De là vient que le grand apôtre, parlant des prêtres et des ministres de l’Eglise, veut, pour première qualité, que ce soient des hommes irrépréhensibles, Oportet irreprehensibiles esse:' pourquoi? afin que les peuples, pour se parer de leur censure, ne puissent pas leur dire: Medice, cura teipsum : vous êtes médecin des âmes, mais soyez d’abord médecin de la vôtre. Reproche qui leur ôte toute liberté de parler, et toute autorité dans l’exercice de leur ministère. Reproche, si je puis user de cette figure d’Isaïe, qui les tient comme des chiens muets dans la maison de Dieu. Reproche qui les met dans la nécessité de souffrir le vice et de craindre les vicieux ; de tolérer celuici, et de ne pas repousser celui-là. Reproche, enfin, qui, de tout temps, a énervé et qui énerve encore plus ipie jamais la discipline et le bon ordre dont ils devroient être le soutien, mais dont il faudrait pour cela qu’ils fussent les modèles. 269Non pas, après tout. Chrétiens, qu’on ne dût même leur obéir et profiter de leurs leçons, quand il paroitroit encore dans eux plus de foiblesses, et qu’ils seroient moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur vie, et que, selon Jésus-Christ, du moment qu’ils sont assis dans la chaire de Moïse, il faut recevoir avec respect ce qu’ils enseignent, sans prendre garde à ce qu’ils font. Mais, parce que le commun des hommes n’est, ni assez spirituel, ni assez équitable pour faire cette précision, on juge communément de l’un par l’autre ; et en méprisant ce qu’ils font, on s’accoutume à mépriser ce qu’ils enseignent. Or, si le plus saint ministèren’est pas là-dessus à l’épreuve de la malignité du monde, que sera-ce de toutes les autres conditions? Ah ! Chrétiens, que ne peut point un homme tel que le concevoit saint Paul, un homme irrépréhensible? il n’y a point de mal qu’il ne puisse arrêter, point de bien qu’il ne soit en état de procurer. S’il est dans une charge, avec quelle force ne parlera-t-il pas quand il faudra s’opposer à des scandales? s’il est à la tète d’une famille, quel empire ne prendra-t-il pas pour y faire fleurir la piété? s’il a des enfans à élever, de quel poids ne seront pas auprès d’eux ses avertissemens et ses conseils. et avec quelle docilité ne les recevront-ils pas? Mais qu’un père débauché ou violent fasse à son fils des leçons de modération et de ré- 270gularité, quel fruit peut-il en espérer? Qu’une mère ' évaporée et mondaine prêche à sa fille la modestie et la fuite du monde, quel succès en peut-elle attendre? Donnez, Seigneur, donnez à votre Eglise des ministres pour la gouverner, et à votre peuple des guides pour le conduire ; mais des ministres qui sachent se gouverner eux-mêmes, mais des guides qui apprennent à se conduire eux-mèmes ; car c’est ainsi que le soin de notre propre perfection doit autoriser notre zèle, et qu’il le doit encore régler, comme nous l’allons voir dans la seconde partie. 271Il y a, dit saint Jérôme, des vertus.d’uné nature si équivoque et si douteuse, que la première règle pour les pratiquer sûrement, est de s’en défier. Tel est le zèle de la perfection du prochain. Dieu nous en fait une vertu, et une vertu nécessaire en mille rencontres ; mais parce que ce zèle est sujet à dégénérer et à se corrompre, Dieu veut qu’en le pratiquant nous l’examinions, et que notre soin principal soit de le reclifier : de le rectifier, dis-je, et par rapport à notre raison, et par rapport à notre cœur ; par rapport à notre raison, parce qu’il se peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science, ainsi que nous l’apprend saint Paul : Æmulalionem 272Dei habenl, sed non secundum scientiam;' par rapport à notre cœur, parce qu’il arrive souvent que ce n’est pas un zèle selon la charité. Or, par où le rectifierons-nous en l’une et en l’autre manière ? je dis que ce sera parle zèle de notre perfection propre; et voilà, Chrétiens, la seconde leçon que je tire de cette parole de notre évangile, Cura te ipsum. Tâchons à en bien pénétrer le sens. 273Nous avons du zèle pour les autres ; et souvent il se trouve que ce zèle, bien loin d’être un zèle selon la science, par une malheureuse contagion que lui communiquent les qualités de notre esprit, est un zèle erroné, un zèle bizarre, un zèle borné et limité ; autant de caractères qui le falsifient, et qui nous obligent par conséquent à en faire un sérieux examen, pour le bien connoître et pour ne nous y pas laisser surprendre. Permettez-moi d’en venir à un détail qui développera toute ma pensée. Combien d’hérétiques, dans la suite des siècles, ont entrepris de réformer l’Eglise, et d’en retrancher, soit pour le dogme, soit pour la discipline, des erreurs et des abus imaginaires? Peut-être quelquesuns agissoient-ils avec une espèce de bonne foi, peut-être se flattoient-ils d’avoir reçu grâce pour cela, et peut-être en effet y étoient-ils poussés par un certain mouvement de zèle ; mais zèle erroné, qui, procédant de l’esprit de schisme, ne pouvoit 274être que pour la destruction et nullement pour l’édification. Si ceux que ce zèle animoit avoient eu au même temps un autre zèle, je veux dire celui de leur propre sanctification ; si d’abord ils eussent fait un retour sur eux pour réformer leur orgueil, pour réformer leur présomption, pour réformer leur singularité, pour réformer leur entêtement et leur opiniâtreté, sources funestes et ordinaires des hérésies, la raison leur eût dit, ou ils se seroient dit à eux-mêmes : il n’est pas juste quç mon sentiment particulier soit la décision et la règle des choses ; mais il est juste au contraire que je le soumette à l’autorité de celle qui a Jésus-Christ pour chef et le Saint-Esprit pour maître. En matière de religion, le parti de l’obéissance et de l’unité est le seul parti qu’il y ait à prendre ; et quand hors de là je ferois des miracles, non-seulement ces miracles me devroient être suspects, mais je les devrojs regarder comme des illusions. Ils auroient pensé, ils auroient parlé de la sorte, et le zèle de leur réformation personnelle eût servi de correctif au prétendu zèle d’une réformation générale qui les trompoit. Mais parce que cette attention sur eux-mêmes leur manquoit, qu’arrivoit-il, Chrétiens? ce que vous savez : en voulant retrancher des abus, ils remplissoient le monde d’erreurs ; en ne s’appliquant jamais à guérir ces maladies internes qui corrompoient peu à peu le fond de leur religion, 275ils se pervertissoient, ils se précipitoient en aveugles dans l’abime de perdition, et ils y entraînoient les autres avec eux. Voilà ce que j’appelle un zèle erroné. 276Zèle bizarre : suivez-moi toujours, et reconnoissez aujourd’hui les éga remens de l’homme dans la recherche même du bien. Zèle bizarre qui, sans avoir appris à se gouverner par le bon sens, voudrait néanmoins être reçu à gouverner souverainement le monde ; et qui, plein de ses idées vaines et quelquefois extravagantes, au lieu de travailler à les redresser, prétend à son gré, et selon l’extravagance de ses idées, donner la loi partout et réformer tout. Or, combien d’exemples dans le siècle où nous vivons n’en avons-nous pas? Laissez agir des gens poussés et conduits par cet esprit, et vous verrez quels beaux effets aura leur zèle. Il n’y aura point d’états qu’ils ne renversent, point de devoirs qu’ils ne confondent, point de sociétés qu’ils ne divisent, point de maisons qu’ils ne troublent. Au lieu de proportionner leur zèle aux conditions des hommes, ils mesureront les conditions deshommes par leur zèle. Au lieu de s’accommoder aux génies et aux talens, ils voudront accommoder tous les talens et tous les génies à leurs humeurs et à leurs vues. Ils seront sévères où il faut être doux, et lâches où il faudrait être sévères. Ils conseilleront, plus qu’on ne peut, et ne demanderont pas ce que 277l’on doit; ils porteront à des excès de perfection incompatibles avec les points d’obligation. L’un engagera à des retraites imprudentes et hors de saison, l’autre à des éclats insoutenables et même scandaleux : celui-ci, d’un homme du monde bien intentionné, fera un visionnaire ; celui-là, d’une femme vertueuse, une dévote entêtée: pourquoi? parce que tout cela n’a pour principe qu’un zèle mal entendu, et que le premier agent qui donne aux autres l’impression ne s’est pas étudié d’abord à se régler soi-même. Le remède seroit donc de se précautionner contre soi-méme, Cura üipsutn, et de faire les réflexions suivantes : Je passe pour singulier, et je le suis en effet; j’ai toujours des sentimens écartés et opposés aux sentimens communs. Or, dans la conduite du prochain, dois-je tant déférer à mes lumières ; et la prudence ne veut-elle pas que je m’attache à ce qui est généralement approuvé, et que je me départe de ce que je vois contredit par une certaine raison universelle? C’est ainsi que le zèle pourroit devenir discret et sage; mais bien loin de se faire une si utile leçon, on se fait de ses bizarreries une espèce de mérite ; et parce qu’on a l’esprit touiné autrement que le reste des hommes, on se croit au-dessus de tou6 les autres hommes, sans considérer qu’il est bien plus probable qu’on est d’autant plus au-dessous, qu’on pense moins y être. 278De là, zèle borné et limité: ce que l’on a jugé bon et saint, on veut qu’il soit bon et saint pour tout le monde; et si tout le monde n’en passe par-là, on est déterminé à condamner tout le monde et à croire tout le monde perdu. Hors du plan de réforme qu’on a conçu, tout paroit égarement, tout paroit désordre et relâchement. Mais Dieu, le souverain maître, a-t-il donc traité avec vous pour ne distribuer ses dons et ses grâces que selon vos projets? n’a-t-il point, dans les trésors de sa sagesse, d’autres idées du bien, que celles que vous proposez? nous appelle-t-il tous au même genre de perfection ? nous conduit-il tous par le même chemin? est-ce à vous seul qu’il a révélé ses voies? est-ce de vous seul qu’il veut se servir pour l’accomplissement de ses desseins? et qui ctes-vous, enfin, pour entreprendre, si je puis ainsi parler, de raccourcir sa providence, et pour vouloir lui prescrire des bornes ? Il auroit fallu de bonne heure vous élever l’esprit. Cura teipsum; il auroit fallu vous faire une plus grande âme. une âme capable de tout bien, capable au moins d’estimer le bien partout où il est, et de quelque part qu’il vienne. 11 auroit fallu vous appliquer ces paroles de l’Apôtre aux Corinthiens : Eamdem aulem habentes remuneraiioncm.... dilatamini et vos;' ayez, mes Frères, les uns pour les autres un zèle moins étroit et moins resserré. Alors 279on ne vous verroit plus tant fatiguer le monde de vos avis ; on ne vous entendroit plus tant déclamer contre ceux qui prennent d’autres routes que les vôtres, et vous ne feriez plus tant d’efforts pour les amener, ou de gré, ou de force, à votre point. 280Cependant, après avoir rectifié le zèle par rapport à l’esprit, il reste à le régler et à l’épurer par rapport au cœur; et c’est ici que notre amour-propre triomphe, et qu’il met en œuvre tous ses artifices et toutes ses ruses. Car de croire que tout zèle pour la perfection du prochain soit un zèle inspiré de Dieu, abus, Chrétiens. Si cela étoit, il ne seroit ni si prompt, ni si naturel ; il ne seroit pas si aisé de l’avoir, il en coûteroit davantage pour le soutenir, et l’on ne verroit pas les plus imparfaits et souvent même les plus libertins s’en faire honneur. Mais l’illusion est de confondre les choses et de prendre pour vrai zèle ce qui est passion et pure passion ; je veux dire de prendre pour zèle ce qui est chagrin, de prendre pour zèle ce qui est inquiétude, de prendre pour zèle ce qui est intrigue, de prendre pour zèle ce qui est envie, de prendre pour zèle ce qui est ambition et intérêt ; car tout cela, quoique infiniment éloigné d’un zèle chrétien, ne laisse pas de l’imiter et d’en avoir toutes les apparences. Ainsi l’envie semble-t-elle déplorer dans le prochain des défauts qu’elle se plaît à y remarquer. 281Ainsi l’ambition, sous prétexte de rétablir ou de maintenir l’ordre, cherche-t-elle à dominer. Ainsi l’esprit d’intrigue trouve-t-il par-là mille occasions de se produire et de s’ingérer. Ainsi la vivacité d’une âme naturellement inquiète la porte-t-elle à sortir hors d’elle-même pour s’attacher aux imperfections du prochain, et pour y trouver des sujets sur quoi s’exercer. Ainsi la mélancolie prend-elle le nom de zèle, pour a voir droit de contester et de condamner. Mais tout cela, ajoute saint Grégoire pape, n’est point ce zèle de Dieu qu’avoit saint Paul quand il disoit aux Corinthiens : Æmulor enim vos Dei œmulatione.' C’est le zèle de l’homme, et de l’homme passionné, de l’homme aveugle et corrompu. Or, sans le zèle de Dieu, celui de l’homme n’est qu’un fantôme, et, pour parler avec l’Écriture, une idole de zèle, Idotum zeli:* c’est l’expression du prophète Ézéchiel ; et vous savez ce que dit l’apôtre saint Jacques, que la passion de l’homme, c’est-à-dire le zèle de l’homme, n’accomplit jamais la justice de Dieu. 282Mais qu’un homme, de bonne heure, se soit étudié lui-même pour connoitre les plus secrets mouvemens de son cœur; que, par de saintes violences, il se soit rendu maitre de ses inclinations et de ses antipathies, de ses désirs et de ses aversions ; qu’il ait appris à réprimer sa cupidité, à borner son am- 283bition, à étouffer ses ressentimens, à modérer ses colères, à calmer ses inquiétudes : alors il sera en état de distinguer quel esprit l’anime dans son zèle, et de le réduire aux termes de la raison et de l’équité. Sans autre pieire de touche que ses propres réflexions, il démêlera au travers des plus belles couleurs dont séparé le faux zèle, la malignité de l’envie, l’aigreur de l’animosité et de la haine. les emportemens de la vengeance, les artifices de l’intrigue, les prétentions de l’intérêt, les saillies et les impétuosités du naturel. Il saura quand il faudra parler et quand il faudra se taire. 11 ne cherchera point à guérir un mal, peut-être assez léger, par un autre mal beaucoup plus grand ; à corriger un désordre, peut-être assez peu sensible, par un autre désordre beaucoup plus criminel, je veux dire par une médisance atroce, ou par un éclat scandaleux. Il ne s’attachera point opiniâtrement, sous une apparence de zèle, à butter certaines personnes qui ne lui plaisent pas, à les décrier età les détruire, plutôt que d’autres qu’il aime et A qui il passe tout. Dès qu’il aura quelque sujet de craindre que ses vues ne soient pas assez épurées et qu’il y entre de la passion, il prendra le parti de l’humilité et du silence, persuadé qu’il vaut mieux, après tout, risquer la perfection de son frère, que la sienne propre. Ah! mon Dieu, qu’est- ce que l’homme. et combien est -il sujet à s’égarer, lors même qu’il 284semble tenir les voies les plus droites et pratiquer les plus belles vertus? Quoi qu’il en soit, Chrétiens, il ne suffît pas d’autoriser notre zèle pour la perfection du prochain et de le régler, il faut encore l’adoucir, et c’est à quoi nous servira le zèle de notre perfection praticulière, comme je vais l’expliquer dans la troisième partie. 285Si dans la conduite de la vie nous étions toujours aussi disposés, ou à faire grâce aux autres qu’à nous la faire à nous-mêmes, ou à nous faire justice à nous-mêmes qu’à la faire aux autres, il seroit inutile, dit saint Chrysostôme, de chercher dans la morale chrétienne de quoi tempérer la ferveur de notre zèle à l’égard du prochain, puisqu’il est constant qu’elle n’excédêroit jamais les termes d’une juste modération. Mais parce que l’iniquité de l’homme lui donne un penchant tout contraire, et que son naturel le porte, quand jl le laisse agir, à n’étre indulgent que pour soi, et à réserver pour les autres toute sa sévérité, le zèle le plus sincère et le plus pur a besoin d’un tempérament qui, sans affoiblir sa vertu, rende son action plus supportable, et qui en corrige les excès sans en altérer le principe. Ainsi le Sauveur du monde réprima-t-il le zèle de 286deux disciples qui s’intéressèrent pour son honneur, et qui, indignés de l’outrage qu’il avoit reçu, lui demandoient qu’il fit descendre le l’eu du’ciel sur les Samaritains. Zèle apostolique, reprend saint Ambroise, mais dont la rigueur devoitétre adouciepar l’onction de cette admirable parole, Nescitis cujus spiritus estis,' vous ne savez pas sous quelle loi vous vivez, et quel en est l’esprit. Ainsi, dans la doctrine de saint Paul, le zèle même de la conversion des pécheurs, qui devroit être, ce semble, le plus ardent et le plus libre, veut-il néanmoins des ménagemens sages, et si nécessaires que sans cela, tout divin qu’il est, il deviendrait non-seulement inefficace, mais intolérable et odieux. Ainsi de tout temps les hommes apostoliques, dans la poursuite des plus saintes entreprises, ont-ils cru, si j’ose parler ainsi, devoir humaniser leur zèle, pour lui donner cet attrait et cette grâce dont ils étoient persuadés que dépendoit sa force. 11 est donc question de trouver le correctif, mais le correctif infaillible et sûr, de tous les mouvçmens trop vifs et trop impétueux du zèle, quoique véritable, dont on se sent animé pour les autres ; et je dis encore que c’est le zèle qu’on doit avoir pour soi-méme : en voici la raison, qui comprend dans un seul point les plus excellentes instructions. 287quelque bien qu’il se propose et qu’il envisage hors de soi, a toujours en vue cette grande maxime, de ne risquer jamais la eharité, et d’abandonner plutôt tout le reste que d’exposer cette vertu, qu’il regarde comme le fondement et la base de tout ce qu’il prétend édifier. 11 dit surtout, et partout avec l’Apôtre : quand je parlerais le langage des anges, quand je ferais des miracles dans le monde, si je n’ai la charité, je ne suis rien. Or la charité a toutes les qualités qui doivent faire dans une âme cet admirable tempérament que nous cherchons ; et il est impossible que le zèle dégénère dans aucune des extrémités à quoi il est sujet, tandis que la charité le dirige. Car prenez garde, Chrétiens : le zèle dont on se sent ému à l’égard du prochain, quand il abonde, est naturellement impatient, précipité, aigre, impérieux, défiant, incrédule, facile à s’offenser et à se piquer : voilà ses défauts, ou, pour mieux dire, ses excès. Mais, par des caractères bien opposés et bien remarquables, la charité, selon saint Paul, est patiente, humble, simple, sans fard, sans aigreur, ne s’emportant jamais, ne s’élevant jamais, se réjouissant du bien, croyant peu le mal ; en sorte que nous y trouvons tous les adoucissemens qui doivent perfectionner notre zèle. Etudions tous ces traits, mes chers Auditeurs, et ne négligeons pas des règles aussi essentielles et aussi importantes que celles-là. 288Le zèle, je dis le zèle de la perfection d’autrui, est naturellement impatient, car on en voudroit voir d’abord le succès ; on voudroit qu’au moment qu’on a parlé, la face du monde changeât ; qu’il n’y eût plus d’abus, plus de désordres dès qu’on les a condamnés ; et parce qu’on n’y voit pas les choses sitôt disposées, non-seulement on se rebute, mais on en conçoit de la peine contre les personnes, mais on en témoigne du dépit, mais on éclate et on s’emporte, pourquoi? parce qu’on ne sait pas conserverla charité, cette charité patiente, et qu’on ne l’appelle pas à son conseil. Or voulez-vous, mon Frère, disoit saint Augustin, être plus modéré et plus patient dans votre zèle? considérez l’éternité de Dieu : Vis esse Ion ganimis? vide æternitatem Dei. ' Car, à le bien prendre, votre zèle n’est inquiet et empressé, que parce que votre vie est courte ; et cette impatience que vous faites paroître quand on ne se corrige pas aussi promptement que vous le voulez, est même une marque du sentiment que vous avez de la brièveté de vos jours. Mais Dieu, dont la durée est éternelle, a un zèle paisible et tranquille : comme tous les temps sont à lui, ce qu’il ne fait pas dans un temps, il le fait dans l’autre; ce qu’il n’obtient pas aujourd’hui, il se réserve de l’obtenir demain ; et sa patience à supporter le mal, bien loin d’être un foible qui l’humilie, est un at- 289tribut dont il se fait honneur. Entrez donc dans la pensée de cette sainte éternité, si vou3 voulez que votre zèle ait le calme de cette divine tranquillité : Fis esse longanimis? vide œternitatem Dei. C’étoit le raisonnement de ce saint docteur ; mais, sans remonter jusqu’à l’éternité de Dieu, j’ai bien plus tôt fait de me rabattre sur moi-même, et de me dire : à quoi bon ces inquiétudes et ces empressemens ? est-ce ainsi qu’agit la charité, ou est-ce ainsi que le Dieu de charité en use à mon égard ? Si son zèle pour moi s’étoit lassé en tant de rencontres et sur tant de sujets, où en serois-je? pourquoi mon zèle pour jes autres auroit-il moins de constance? Dieu m’a attendu des années entières, et le moindre retardement me pousse à bout. J’ai résisté au zèle de Dieu, et je ne puis souffrir qu’on résiste au mien : est-il rien de plus injuste? Et voilà, Chrétiens, sur quoi saint Paul fondoit ce point de morale si paradoxe dans la spéculation, et si vrai dans la pratique, quand il disoit qu’encore que le zèle soit prompt et ardent, la charité est patiente, et que c’est à la patience de la charité d’arrêter la promptitude et l’ardeur du zèle : Charitas patiens est. '' Comme notre zèle est impatient, par une suite nécessaire il devient chagrin, fâcheux, mortifiant, plein d’amertume, toujours sur le ton de l’invective et du reproche; en sorte qu’il semble qu’on se ■ t. Cor. i3. 290fasse un plaisir d’attrister le prochain en le réformant, au lieu de le consoler en lui inspirant de la conlianceet en l’encourageant. Car vous savez combien ce caractère de zèle est ordinaire, et quelle peine les âmes souvent les mieux intentionnées et les plus droites ont à s’en défendre. De dire, Chrétiens, que le zèle du Sauveur des hommes n’a point été de cette nature, qu’au contraire, c’est par un zèle de douceur qu’il a fait profession de les gagner, et qu’il les a en effet gagnés ; que quelque ardeur qu’eût cet Homme-Dieu pour les intérêts de son Père, quelque horreur qu’il eût des scandales qui se commettoient dans le monde, quelque austérité de mœurs et de vie qu’il prétendit établir (trois choses infiniment capables d’exciter le feu divin qui le brûloit, et de l’enflammer ), rien néanmoins de tout cela n’a aigri son zèle : mais que de là même il a tiré des raisons pour l’adoucir, sachant fort bien qu’une loi aussi sévère que son Évangile, ne réformeroit jamais le monde, qu 'autant que la douceur de sa conduite la rendrait aimable; que l’horreur qu’il avoit des scandales, séparée de cette douceur, irait à exterminer les scandaleux, et non pas les scandales mêmes; et que l’ardeur dont il étoit animé pour les intérêts de son Père céleste, serait un feu dévorant qui consumerait et qui ne purifierait pas. De dire encore que c’est par cette douceur, que son zèle a été tout-puissant, qu’il a Carême, ii. j o 291fléchi les cœurs de bronze, qu’il a attiré les publicains, qu’il a sanctifié les pécheresses, qu’il a opéré les plus grands miracles de conversion ; qu’au reste il n’est pas croyable que notre zèle doive réussir par d’autres voies que le sien, ni que notre sévérité soit plus efficace ou plus heureuse; de parler, dis-je, de la sorte, et de vous proposer ce modèle, ce seroit une espèce de démonstration dont il n’y a personne qui ne dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, j’aime mieux en revenir toujours au même principe, qui, dans sa simplicité, a quelque chose et de plus sensible et de plus pénétrant. Car enfin, mon Frère, puis-je dire à tout homme zélé pour les autres jusqu’à l’excès, consultez-vous vous-même, et soyez vousmême votre juge. Dans quelquedisposition que vous soyez à profiter du zèle des autres pour votre avancement et pour votre perfection, vous voulez qu’on vous ménâge, vous prétendez qu’on ait pour vous des condescendances et des égards ; vous ne vous accommodez pas de cette exactitude rigoureuse et pharisaïque qui ne garde aucune mesure ; vous ne pouvez supporter que l’on vous traite avec hauteur; s’il s’agit de vous faire une remontrance, et de vous donner un avis, vous croyez avoir droit d’exiger qu’on prenne votre temps, qu’on entre dans votre esprit, qu’on étudie votre humeur ; si l’on en use d’une autre manière, bien loin de vous 292ramener à l’ordre, on vous révolte. N’est— t— il donc pas juste que vous vous imposiez la même loi ? vous demandez que l’on compatisse à vos foiblesses, pouvez-vous donc vous dispenser de compatir aux foiblesses de votre prochain? Nonne ergo oportuit et le misereri conservi tui,' concluoit notre divin maître, après nous avoir proposé la parabole de ce débiteur qui ne voulut pas remettre une dette qu’on lui avoit remise? Est-il raisonnable que, pour guérir les plaies de vos frères, vous n’employiez que le vin, tout pur et tout aigre qu’il peut être, et que votre délicatesse aille au même temps à vouloir pour votre guérison, qu’on ne verse que l’huile sur vos blessures? Ne faut-il pas que votre douceur, selon la belle règle du grand évêque de Genève, soit le premier appareil des plaies dont vous entreprenez la cure? Or si cette règle convient partout, et à l’égard de toute sorte de sujets, beaucoup plus, dit saint Grégoire pape, convient-elle à l’égard de ceux qui, dominés par de longues habitudes, et après avoir vécu dans de grands désordres, forment enfin la généreuse résolution de quitter leurs premiers engagemens et de retourner à Dieu. Comme ils sont plus foibles, ils ont plus besoin d’être aidés, d’ètre soutenus, d 'être encouragés. Non pas qu’il faille manquer de fermeté; mais il y a une fermeté sage, une fermeté qui sait 293s’insinuer, qui sait se faire aimer, et faire aimer à ceux même que l’on corrige la salutaire correction qu’ils reçoivent. Si vous les rebutez par un zèle dur et impitoyable, vous leur donnerez horreur du remède, vous les éloignerez du sacrement, ils se replongeront dans le même abîme, dans les mêmes désordres, ils abandonneront tout. Ah ! combien de pécheurs touchés de Dieu, auroient consommé l’ouvrage de leur conversion, s’ils étoient tombés entre les mains d’un ministre plus patient et plus compatissant? mais parce que celui qu’ils ont rencontré, les a contristés, les a chagrinés, les a désespérés; plus de pénitence pour eux pendant la vie, et peut-être plus de pénitence même à la mort. 294Je sais que cette charité qu’inspire le vrai zèle, et qui lui est si propre, demande bien des ménagemens et bien des réflexions. Je sais que, pour ne se pas échapper quelquefois, il faut bien s’étudier soi-même, et être bien maître de soi-même. Mais, mon cher Auditeur, de quoi s’agit-il ? il s’agit de gagner votre frère à Dieu : Lucralus eris fratrem tuum. 1 Il s’agit de le retirer de la voie de perdition, et de le ramener dans les voies de Dieu. Le laisserezvous périr pour ne vouloir pas vous faire à vousmême quelque violence, après qu’il en a coûté à Jésus-Christtout son sang pour le sauver? Allumez, 295Seigneur, allumez dans nos cœurs ce feu divin, ce saint zèle dont brûloit votre Prophète, que dis-je? dont vous avez brûlé vous-même sur la terre. Rendez-nous sensibles aux intérêts de votre gloire, sensibles aux intérêts du prochain, sensibles à nos propres intérêts; et nous n’épargnerons rien pour des âmes qui vous doivent éternellement glorifier, pour des âmes avec qui nous devons être éternellement unis dans le ciel, pour des âmes dont la sanctification et le salut, après avoir été le sujet de nos soins, deviendra le gage de notre félicité éternelle, où nous conduise, etc. 296Accesserunt ad Jesum ab Jerosolymis scribæ et pharisæi, dicentes : Quare discipuli tu t transgrediuntur traditionem seniorum ? Ipse autem respondens, ait illis : Quare et vos transgredimini mandatum Dei propter traditionem vestram ? 297Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem s’adressèrent à Jésus- Christ, et lui dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils les traditions des anciens ? Mais il leur répondit : Pourquoi vous-merne violez-vous le commandement de Dieu poursuivre votre tradition ? Saint Mattb., chap. i5. 298C’étoit un des caractères de la fausse dévotion, ou si vous voulez,, de l’hypocrisie des pharisiens, de s’attacher scrupuleusement aux traditions qu’ils 299avoient reçues de leurs pères, et de violer au même temps, sans scrupule, les plus importantes obligations de la loi de Dieu. Ils payoient jusqu’à la dime des plus petites herbes ; mais ils manquoient de charité pour le prochain : ils observoient le sabbat avec une exactitude qui alloit presque jusqu’à la superstition; mais ils ne craignoient point, le jour même du sabbat, de commettre des injustices : ils reprenoient les apôtres de ne laver pas leurs mains avant le repas ; mais ils contrevenoient eux-mêmes au commandement de Dieu le plus indispensable, qui est d’honorer son père et sa mère, puisqu’ils apprenoient aux enfans à les traiter avec dureté; et, par une fausse religion, ou plutôt, par une ingratitude digne de tous les châtimens du ciel, à les abandonner dans le besoin, et à leur refuser les secours dont ils leur étoient redevables : tel étbit, dis -je, le désordre de ces sages du judaïsme. Que fait aujourd’hui le Sauveur du monde? Condamne-t-il absolument cette régularité qu’ils faisoient paroître à observer toutes les traditions des anciens et toutes les cérémonies qui leur étoient prescrites ? Non, Chrétiens : souverain législateur, il vouloit que toute la loi fût accomplie jusques à un point; mais, par une conduite pleine d’équité et de sagesse, il loue dansses ennemis mêmes ce qu’il y a de louable, et il blâme seulement ce qu’il y a de criminel et 300de vicieux. Il approuve ce qu’ils font, et il leur reproche ce qu’ils ne font pas. En comparant deux sortes de devoirs, dont les uns ont pour objet les points de la loi les plus essentiels, et les autres regardent les articles les moins nécessaires, il leur fait entendre qu’il faut d’abord pratiquer ceux-là, et ne pas ensuite omettre ceux-ci : Hæc oportuit facere, et ilia non omittere. ' Par où, mes Frères, il nous apprend à nous préserver nous-mêmes d’un désordre tout opposé à celui des pharisiens, mais assez commun dans le monde, je dis dans le monde chrétien. Car le désordre des pharisiens étoit de s’attacher aux petites choses, et de négliger les grandes; et le nôtre est de nous borner quelquefois tellement aux grandes, que nous croyons pouvoir impunément mépriser les petites. Mais moi je prétends qu’il y a entre les unes et les autres une telle liaison, que de manquer volontairement et habituellement aux moindres devoirs, c’est s’exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes, et cequela loi nous ordonne sous de plus grièves peines. Voilà le sujet que j’entreprends de traiter dans ce discours; et en le traitant, Madame, quelle consolation pour moi de parler à une reine, ou devant une reine qui, sur le trône, et malgré tous les dangers de la cour, sait si bien rendre à Dieu ce qui lui est dû ; qui, 301fidèle à la loi et à toute la loi, va bien encore, dans la pratique, au delà de la loi; en un mot, qui, par la plus rare et la plus merveilleuse alliance, réunit dans son auguste personne tout l’éclat de la grandeur humaine, et tout le mérite de la sainteté chrétienne ! Ce n’est donc point ici pour vous, Madame, une morale trop sublime et nouvelle; mais, sans que ce soit une morale nouvelle, ni trop relevée pour Votre Majesté, elle y trouvera trou jours de quoi animer de plus en plus la ferveur de sa piété. Salùons d’abord Marie, et lui disons, Ave, Maria. 302Je dis, Chrétiens, qu’il est infiniment dangereux de négliger dans la voie du salut les petites choses ; et qu’en tout ce qui touche la religion et la conscience, il n’y a rien de si léger, qui ne mérite nos soins * et qui ne demande une fidélité parfaite et une entière soumission. Je fonde cette importante maxime sur deux principes ; l’un est l’orgueil de l’homme, et l’autre est son aveuglement. L’homme de lui-même est orgueilleux ; et que fait en lui son orgueil? il le porte à l’indépendance, et lui donne un penchant secret à s’émanciper et à s’affranchir de la loi. Ce n’est pas assez : outre que l’homme est orgueilleux, il est aveugle ; et que fait en lui son aveuglement? il l’empêche de bien connoître toute l’étendue de ses devoirs, et de 303bien discerner ce qu’il y a de plus ou de moins essentiel dans la loi. De là je forme deux propositions qui contiennent tout le fonds de ce discours, et qui en feront le partage. Car je prétends qu’un préserv atif nécessaire pour réprimer l’orgueil de notre cœur, c’est de l’assujettir aux moindres obligations de la loi : vous le verrez dans la première partie. J’ajoute que nous ne pouvons mieux corriger les erreurs de notre esprit, ou en prévenir les.suites funestes, que par une obéissance exacte aux plus petits devoirs de la loi : je vous le montrerai dans la seconde partie. Rendez-vous attentifs à l’une et à l’autre ; et quoique cette matière n’aitpas peut-être d’abord de quoi frapper vos esprits, vous en comprendrez néanmoins bientôt toute la conséquence. 304A remonter jusqu’à la source de la corruption de l’homme, il est évident, Chrétiens, que le premier de tous les désordres, c’est l’orgueil ; et que le premier effet de l’orgueil, c’est l’amour de l’indépendance et de la liberté. Voilà le vice capital et prédominant de notre nature ; d’où il arrive que nous avons tant de peine à nous assujettir, que toute autorité supérieure nous est onéreuse, que le commandement et la loi nous tient lieu de joug, et que notre inclination nous porte toujours à le 305secouer, quand elle n’est pas réglée par la raison. Ce vice nous est si naturel, qu’il ne faut pas même l’imputer au péché d’origine comme à sa cause, puisqu’il est vrai que, jusque dans l’état d’innocence le premier homme non-seulement y fut sujet, mais y succomba, et que ce bienheureux état, qui l’exemptoit de toute autre foiblesse, ne l’exempta pas de celle-ci; je veux dire de cet orgueil secret qui le poussa à s’émanciper de l’obéissance due à son souverain et à son Dieu. Car, comme remarque saint Ambroise, l’homme n’est pas tombé dans ce désordre d’aimer la liberté et l’indépendance, parce qu’il a désobéi à Dieu ; mais il a désobéi à Dieu, parce qu’il étoit sujet à ce désordre ; et l’on ne peut pas dire que son orgueil soit une suite de son péché, puisque l’Écritùre nous apprend au contraire que son péché a été l’effet de son orgueil. 11 est donc certain que l’orgueil nous donne de luimême un penchant à nous licencier, et à nous affranchir des lois qui nous sont imposées. Or quoique cela soit ainsi, il y a néanmoins des lois d’une autorité si vénérable, et d’une obligation si bien fondée dans les principes même de la raison, que quelque passion que nous ayons pour la liberté, nous ne pouvons presque nous départir de l’attachement respectueux et de la soumission qu’elles exigent de nous ; et ces lois sont celles de la religion et de la conscience : de la religion qui nous 306lie à Dieu, car c’est de là qu’elle a pris son nom ; et de la conscience qui nous assujettit à nousmêmes. Oui, tout ennemi qu’est l’homme de la dépendance, il a de la peine à ne pas aimer ces deux lois, parce qu’il les envisage comme les deux sources de son bonheur et de son salut éternel. Tandis qu’il est encore dans l’intégrité et dans la pureté des mœurs, rien de plus souple qu’il l’est à la loi intérieure de sa conscience, rien de plus attaché, ni de plus soumis au culte de la religion. Cependant il ne laisse pas d’ailleurs d’avoir toujours dans lui-même le fonds de cette pernicieuse liberté, ou plutôt de ce pernicieux libertinage, qui ne peut supporter la gène et la contrainte ; et lors même que nous nous proposons de nous captiver sous l’empire de la religion et de la conscience, l’orgueil de notre esprit nous suscite une autre loi directement opposée, comme dit saint Paul, à toutes les lois de Dieu. Loi qui consiste à ne reconnoître pour loi, que ce qui nous plaît ; à n’écouter la conscience, qu 'autant qu’elle nous flatte ; à n’avoir plus de déférence pour la religion, qu’autant qu’elle se trouve conforme à nos vues ; c’està-dire, à nous faireles arbitres de l’une et de l’autre, et à vivre en effet selon notre caprice et selon les désirs de notre cœur. 307Voilà donc comme une espèce de combat dans l’homme entre son orgueil et sa raison ; sa raison 308qui veut qu’il se soumette, et son orgueil qui ne le veut pas; sa raison qui lui apprend à se laisser conduire et gouverner, surtout dans les choses de Dieu, et son orgueil, qui lui persuade de n’en croire que lui-même; sa raison, qui autorise la religion et la conscience, comme ayant droit de souveraineté sur lui, et son orgueil, qui se révolte contre cette souveraineté. Qui l’emporte des deux? ni l’un ni l’autre, Chrétiens, si nous avons égard aux commencemens. Pourquoi? parce que d’abord ils sont presque l’un et l’autre de force égale : le respect de la conscience et de la religion étant assez fort pour soutenir quelque temps contre l’amour déréglé de l’indépendance et de la liberté, et l’amour de l’indépendance et de la liberté étant trop violent pour être jamais entièrement détruit par le respect de la religion et de la conscience. Mais voici ce qui arrive, quand l’homme commence à quitter Dieu, et que Dieu commence à se retirer de l’homme ; c’est que, dans la pratique de ces deux devoirs qui touchent la religion et la conscience, il observe les grandes choses avec quelque fidélité, et qu’il ne se fait plus une règle de garder les petites. Il a toujours, ou il semble toujours avoir de la vénération pour ce qui lui paroît essentiel ; mais il y a d’autres points moins importans, sur lesquels il se relâche sans scrupule : et si vous voulez savoir la raison de cette différence. 309elle est claire, dit saint Grégoire pape, car elle est fondée Sur ce que les grandes choses, en ce qui regarde la conscience et la religion, portent avec elles un caractère si visible et si éclatant de l’autorité divine, qu’il retient l’homme dans l’ordre ; au lieu que les petites, où ce caractère est moins remarquable, le rebutent par la sujétion qu’elles demandent. Que fait-il donc? il se réduit aux premières; mais celles-ci, il les abandonne. Pour ne pas devenir libertin, il veut être régulier dans les unes; et pour ne se pas rendre trop dépendant, il s’accoutume à mépriser les autres. Tel est le principe du désordre de l’homme. Et cet état, quoique bien contraire aux desseins de Dieu, quoique infiniment éloigné de la perfection chrétienne, quoique très-dangereux pour le salut, ne seroit pas après tout par lui-même un état de damnation, si l’on en demeuroit-là. Mais voici le progrès : c’est saint Bernard qui l’a observé, et qui a pris soin de nous en développer le mystère dans son excellent ouvrage des Degrés de l’humilité et de l’orgueil. Vous me demandez, dit-il, mes Frères, ce que fait dans l’homme cette liberté présomptueuse qui le porte à négliger certaines obligations de conscience moins rigoureuses et moins étroites ; et moi je vous réponds qu’elle produit en lui les plus funestes effets. Car je dis qu’elle lui fait perdre insensiblement. le respect et 310l’obéissance qu’il doit à Dieu ; je dis qu’elle étouffe peu à peu dans lui la crainte des jugemens de Dieu; je dis qu’elle le rend hardi à tout entreprendre contre la loi de Dieu ; je dis qu 'après lui avoir fait contracter l’habitude des petits péchés, et lui en avoir ôté la honte, elle lui donne bientôt, selon l’Ecriture, un front de prostituée pour les plus grands crimes : Frons meretricis facta est tibi;' et que ces transgressions, quoique légères, sont autant de brèches fatales par où le démon entre dans son cœur. 311. En effet, ajoute saint Bernard, je l’ai reconnu, et l’expérience me l’a appris, que de même qu’un juste qui marche avec ferveur dans la voie de Dieu, après en avoir essuyé toutes les petites difficultés, se joue des plus grandes, qu’il croyoit auparavant insurmontables; aussi un pécheur qui suit le cours et les mouvemens de sa passion, à force de franchir le pas dans les moindres occasions, en vient enfin jusqu’au point de ne trouver plus rien qui l’arrête dans la voie de l’iniquité : Et quemadmodam justus, ascensis liis gradibus, corde alacri curril ad vitam ; siciisdem descensis impius jam absque labore feslinat ad mortem. * Voyez-vous, dit ce Père, comment le juste et le pécheur, quoique par différens principes, acquièrent cette liberté, l’un pour la vie et l’autre pour la mort? La charité donne des ailes à l’homme juste, et la cupidité en donne au pécheur : Ilium 312proclivem chantas, illiim cupiditas facit. ' Le juste ne ressent pas sa peine, parce qu’il est animé de l’amour de Dieu ; et le pécheur est insensible à la sienne, parce qu’il est dans l’endurcissement : In unoamor, in altero stupor laborem non sentit. * Dans l’homme juste, c’est l’abondance de la grâce, et dans le pécheur, c’est le comble du péché qui exclut les remords et la crainte : In illo perfecla virtus, et in isto consummala iniquitas foras miltit timorem. 3 Tous deux s’avancent dans le chemin ou du vice ou de la vertu, et s’y avancent de telle sorte, qu’ils n’en sont pas même fatigués. 313Mais avant que le pécheur en soit venu là, n’a-t-il rien à souffrir? Ah ! mes Frères, reprend saint Bernard, il y en a qui souffrent, et qui sont-ils? Ce sont ceux qui voudroient tenir le milieu; c’est-àdire, certaines âmes imparfaites qui voudroient secouer le joug de la conscience et de la religion dans les petites choses, et qui ne voudroient pas le rompre dans les grandes : Medii sunt qui fatiganlur et angustiantur. 4 Car ceux-là, dit-il, souffrent de tous les côtés : et du côté de la grâce à laquelle ils résistent, et du côté de leur passion qu’ils ne satisfont pas pleinement. La grâce les trouble, et la passion les irrite ; la grâce leur reproche d’avoir fait telles démarches, et la passion au contraire de n’être pas encore allés plus avant; la grâce leur dit, 314falloit— il mépriser Dieu pour si peu de chose ? et la passion, falloit-il ne se satisfaire qu’à demi ? Ainsi ils demeurent tout à la fois exposés à la peine intérieure de l’une et de l’autre, ou, si vous voulez, ils goûtent tout à la fois et les amertumes du vice et celles de la vertu, sans en goûter la douceur. Mais prenez garde, poursuit saint Bernard, bientôt la passion et l’amour de la liberté prévaut ; car cet état de violence ne peut pas durer, et il faut, ou que de la négligence des petites choses l’homme passe jusqu’au mépris des grandes, ou qu’il rentre dans l’ordre dont il s’est écarté, et qui est celui d’une entière soumission à Dieu. Et parce qu’en matière de péché, le retour est aussi difficile que le progrès est naturel, pour un pécheur qui revient de cette licence présomptueuse, il j en a cent autres qu’elle conduit à la perdition ; et c’est pourquoi saint Bernard en fait un degré d’orgueil si dangereux pour le salut. En effet, écoutez bien s’il vous plait, mes chers Auditeurs, ce que je vais vous dire, de là sont venus presque tous les scandales et tous les désordres qui ont éclaté dans le inonde ; de là les grands attentats de l’hérésie, et les prodigieux égaremens de l’impiété ; de là les affreux relâchemens de la discipline de l’Église ; de là la décadence des ordres les plus religieux et les plus fervens ; de là la ruine d’une inlinité d’âmes chrétiennes qui se sont perdues,. et qui se perdent Carême, ii. j3 315encore tous les jours. Le voulez-vous voir dans une induction également sensible et touchante? suivez-moi. 316J’ai dit les grands attentats de l’hérésie. Car de quoi étoit-il question quand Luther, cet homme né pour la désolation du royaume de Jésus-Christ, commença à répandre le venin de son erreur? de quoi s’agissoit-il ? à peine le sait-on, tant la chose, ce semble, importoit peu. 11 trouvoit dans les indulgences, ou pour mieux dire, dans l’application et dans la concession des indulgences certains abus 317qui le choquoient : il auroit voulu en retrancher l’excès et en rectifier l’usage. Etoit-ce donc là des points si essentiels dansla religion ? Non, Chrétiens; mais de quelque nature qu’ils fussent, la décision ne lui en appartenoit pas, il n’en devoit point être l’arbitre ni le juge. Cependant il le prétendit; et, sur cet article, il osa traiter de superstitieuse la pratique commune des fidèles. Où le menace premier pas? vous le savez ; jusqu’à combattre les plus inviolables maximes de la foi orthodoxe. C etoit peu de chose que la matière qui s’agitoit; mais ce fut assez pour le rendre hardi à innover. De l’usage de l’indulgence, il en vint à la substance même qu’il rejeta ; et parce que la foi de l’indulgence avoit du rapport et de la liaison avec celle du purgatoire, après avoir décrié l’indulgence, il n’hésita plus à attaquer la créance du purgatoire. 318La foi du purgatoire étoit le fondement de la prière pour les morts; il abolit la prière pour les morts. Cette prière se trouvoit autorisée par les liturgies et par le sacrifice de la messe; il renonça au sacrifice de la messe, non sans peine, il est vrai, mais enfin il y renonça*. Cela l’engageoit dans le mystère de la satisfaction de Jésus-Christ, du mérite des bonnes œuvres, de la justification des hommes : il ne respecta rien ; satisfaction, mérite, bonnes œuvres, il dogmatisa sur tout. Là-dessus l’Église s’élève contre lui ; il ne connoit plus d’autre Église que celle des prédestinés, qui est invisible. Le souverain pontife le déclare anathème, et il déclare lui-même le souverain pontife antechrist. On lui oppose les livres de l’Ecriture ; il désavoue pour livres de l’Écriture tous ceux qui lui sont contraires. On le presse au moins par ceux qu’il reçoit, et il s’obstine à n’en recevoir point dont il ne soit luimême l’interprète, pour en déterminer le sens. On convoque des assemblées et des conciles ; mais il proteste contre les conciles, et il ne veut pour règle que l’esprit intérieur qui le gouverne. Voilà le dernier emportement de l’hérésie. Pensoi t-il en venir là ? non : il confessalui-mèmecentfoisqu’ilétoitalléplüs loin qu’il nevouloit, et il s’étonnoit le premier des progrès de sa secte et de ses erreurs. Maïs il n’en devoitpas être surpris, puisque le caractère de l’esprit de l’homme est de se licencier toujours quand il a 319pris une fois l’essor. Ce seul point de l’indulgence fut comme un levain, modicum fermentum,' mais un levain qui, venant à s’enfler par l’orgueil de cet hérésiarque, corrompit en peu de temps, selon l’expression de l’Évangile, toute la masse, et fit de ce catholique, de ce religieux un apostat. 320J’ai dit les prodigieux égaremens de l’impiété. Voyez, mes Frères, ces libertins de profession dont le monde est rempli, qui, prenant pour force d’esprit l’endurcissement de leur cœur, font gloire de n’avoir plus ni foi ni loi. Ne croyez pas que cet état d’irréligion où ils vivent se soit formé tout à coup, ni qu’ils aient d’abord effacé de leur esprit ces notions générales de l’existence et de la providence d’un Dieu : c’est ce qui ne peut être, et ce qui ne fut jamais. En effet, leur libertinage, je dis libertinage de créance, commence d’abord, par où? que sais-je! par quelques railleries qu’ils font de certaines dévotions populaires : cela leur semble léger, et peut-être est-il tel qu’il leur paroît. Mais laissez croître ce petit grain ; bientôt ils ne craignent point de censurer les dévotions reçues et approuvées de toute l’Eglise : c’est quelque chose de plus. Ensuite ils étendent leur censure jusqu’à nos plus saintes cérémonies : témérité encore plus grande. De là ils passent au mépris dessacremens : autre degré de présomption. Ce mépris est suivi 321d’une révolte secrète et intérieure contre nos mystères mêmes : disposition prochaine à l’extinction de la foi. Enfin, ils ne considèrent plus la religion que comme une police extérieure, nécessaire pour contenirlespeuplesrmaximepleine d’abomination. Cela, joint aux réflexions qu’ils font sur les événemens du monde, les fait douter s’il y a une providence : surcroît d’aveuglement, dont Dieu les punit. Ne sachant plus s’il y a une providence, ils ne savent pas trop, ni s’il y a un Dieu, ni s’ils ont une âme spirituelle capable de le posséder, parce que tout cela leur devient incertain : dernier comble de l’impiété. Or remontez au principe du mal, et tâchez à le découvrir ; ce n’est rien, ou presque rien : mais votre Prophète l’a dit, Seigneur, et il est vrai, que l’insolence de ceux qui se retirent de vous va toujours croissant : Superbia eorum qui te oderunt ascendit semper. ' 322Est-ce ainsi qu’il en va à l’égard des mœurs? oui, Chrétiens, et plus même à l’égard des mœurs qu’à l’égard de la foi. Car, comme dit saint Ambroise, les lois qui nous obligent à bien vivre, nous tenant encore plus dans la dépendance que celles qui nous obligent à croire, nous avons plus de penchantàles violer. Tant derelâchemensquenous déplorons, d’où ont-ils pris leur origine ? demandoit saint Bernard, sinon de la liberté démesurée * P». 73. 323avec laquelle les chrétiens lâches et les mondains, n’écoutant que leur amour-propre et leur orgueil, ont néglige premièrement les petites observances, et puis se sont peu à peu déchargés des grandes. Ces relâchemens se sont-ils jamais introduits par un soulèvement subit et général des fidèles, et par une rébellion formée de leur part contre les saintes lois que l’Eglise leurprescrivoit? Non, répond saint Bernard ; mais ils ont toujours commencé par des exemptions en apparence respectueuses, que chacun, sous divers prétextes, a voulu s’accorder au préjudice du droit commun, prétendant qu’en telle et telle circonstance la loi n’étoit pas faite pour lui, et se souciant peu des conséquences que son mauvais exemple devoit produire dans les autres. D’où vient que le monde chrétien s’est vu quelquefois avec étonnement plongé dans l’abime d’un désordre universel, sans qu’on pût dire ni quand ni comment il y étoit tombé ; Si ce n’est, ajoute le même Père, parce qu’il y étoit' tombé par degrés, et par des chutes presque insensibles ? Dépravation énorme dans ses accroissemens, mais si imperceptible dans sa naissance, qu’à peine l’a-t-on pu remarquer. Pourquoi tant de synodes et tant de conciles assemblés pour la réformation, non pas de la foi, mais de la discipline qui s’affoiblit et qui dégénère toujours ? n’étoit-ce pas pour refréner cette licence si funeste et si contagieuse, qui se glisse 324aussi bien dans le christianisme et dans les ordres les plus saints, que dans les sociétés les plus profanes? Et pourquoi l’Église, malgré le soin continuel qu’elle a apporté à réformer ses en fans et à se réformer elle -même, a-t-elle néanmoins été comme forcée de consentir à l’abolition de ces lois si salutaires et si sages, qui furent autrefois en vigueur, et qui n’ont cessé d’y être que parce que l’abondance de l’iniquité a prévalu? n’est-ce pas par de légères transgressions que ce changement a commencé? Ce n’est pas assez,. Pourquoi saint Bernard, écrivant à ungrandpape, se plaignoit-il hautement d’une espèce de corruption, dont il rejetoit en partie le blâme sur la cour romaine, et qui consistoit à accorder trop aisément toutes sortes de dispenses? N’en apportoit-il pas la raison; savoir, que cette facilité des prélats et des supérieurs à dispenser, augmentoit de plus en plus l’inclination violente qu’ont les hommes à s’émanciper? Héquoi, saint Père, lui disoit-il avec un zèle respectueux, mais tout évangélique, falloit— il donc faire des lois, s’il devoity avoir tant d’exemptions et tant de dispenses ? ne savez-vous pas que vous avez des hommes à conduire, c’est-à-dire des créatures ennemies de l’assujettissement, et qu’il faut à leur égard, non point de la tolérance et de la mollesse pour relâcher, mais de la force et du courage pour leur résister? et ne voyez-vous pas jusqu’à quel point s’est 325accru cet abus des dispenses ; en sorte qu 'après les avoir autrefois reçues comme des grâces, on les exige maintenant comme des dettes ; et qu’au lieu qu’elles ne se donnoient que pour des sujets importuns, on les obtient aujourd’hui pour les raisons les plus vaines et les plus frivoles? Quoi donc, poursuivoit-il, vous défend-on par-là de dispenser? non, mais de dissiper. Qtiid ergo, inquis, prohibes dispensare ? non, sed dissipare. 1 Là où la nécessité aura lieu, la dispense est excusable; là où l’intérêt public et la gloire de Dieu se trouveront engagés, elle est louable; mais hors de la nécessité et de l’utilité commune, ce n’est plus une dispense, mais une dissipation : Ubi neutrum, jam non dispensa lio, sed dissipatio crudelis est. 1 Dissipation cruelle : pourquoi? parce qu’elle damne également, et le supérieur qui dispense, et l’inférieur qui est dispensé ; parce qu’elle fomente dans les esprits cet amour de l’indépendance, qui des plus petites fautes conduit aux plus grands désordres. 326Que seroit-ce maintenant si j’examinois en détail d’où vient la réprobation particulière de tant d’âmes qui périssent, et qui. suivant le cours du monde, s’égarent de la voie du salut? n’est-ce pas ordinairement des moindres péchés? Car voiton des justes se pervertir dans un moment? voiton des pécheurs commencer à se déclarer par les 327derniers scandales ?Non, disoit saint Grégoire pape, il n’en va pas ainsi. Il y a un apprentissage poulie vice aussi-bien que pour la vertu. Quelque disposition que nous ayons au mal, il faut même livrer des combats avant que d’être tout-à-fait méchant. C’est par la vanité, ajoute ce saint docteur, et retenez bien cette parole, elle est belle, c’est par la vanité que nous parvenons à l’iniquité ; et nous y parvenons infailliblement, lorsque notre volonté, accoutumée à de petits péchés, n’est plus touchée de l’horreur des crimes; tellement que, par cette habitude, dont elle s’est en quelque façon nourrie et fortifiée, elle acquiert enfin dans sa malice, je ne dis pas seulement de la tranquillité, je ne dis pas seulement de l’impunité, mais de l’autorité : A vanitate ad iniquitatem mens noslra ducilur, si assueta malis levibus graviora non perhorrescat, et ad quandam auloritalem nequitiœ per culpas nutrila perveniat. ' Rien de plus vrai, Chrétiens, ni de plus solide que la pensée de ce Père. Car c’est, par exemple, la vanité d’une conversation trop libre qui sera la source de la damnation de ce jeune homme ; c’est la vanité des habits et des ajustemens qui servira d’entrée au démon pour séduire et pour perdre cette femme ; c’est la vaine euriosité de lire tel livre, qui entamera l’innocence de celui-ci ; c’est une vaine complaisance pour le 328Vous voulez être vêtue comme les autres, et en cela vous ne comptez pour rien de vous affranchir d’une certaine régularité à quoi vous réduit le christianisme ; voilà la vanité : mais cette vanité vous rendra idolâtre de vous-même, mais cette vanité vous inspirera des désirs de plaire aussi funestes que criminels, mais cette vanité fera périr avec vous je ne sais combien d’âmes créées pour Dieu et rachetées du sang d’un Dieu ; voilà l’iniquité: A vanitate ad iniquitalem. Vous voulez vous satisfaire en lisant ce livre profane et dangereux, et sur cela vous étouffez les remords de votre conscience ; voilà la vanité : mais ce livre vous fera perdre le goût de la piété, mais ce livre vous remplira l’esprit de folles imaginations, et même des plus sales idées du vice; mais ce livre fera naître dans votre cœur des tentations auxquelles vous ne résisterez pas ; voilà l’iniquité : A vanitate ad iniquitatem. Il vous plaît d’entretenir encore quelque commerce avec cette personne, de lui écrire, de la voir, de converser avec elle, et vous êtes suide vous-même comme si tout cela étoit innocent ; voilà la vanité : mais ce reste de commerce rallumera bientôt le feu que la grâce de la pénitence avoit éteint, et fera revivre toute la passion ; voilà l’iniquité : A vanitate ad iniquitatem. D’abord ce 329n’est qu’enjouement, que galanterie, que belle humeur ; et c’est ceque saint Grégoire appelle vanité : mais de là s’ensuit ce que Guillaume de Paris appelle les troupes et les légions du démon de la chair : Exercitus et acies carnis. C’est-à-dire, de là les premiers sentimens du péché, de là les consentemens criminels aux désirs du péché, de là les actions honteuses qui mettent le comble au péché, de là les attachemens opiniâtres à l’habitude du péché, de là les prétendues justifications dont on s’autorise dans l’état du. péché, de là la gloire impie et scandaleuse que l’on tire ou que l’on veut tirer du péché, de là l’insolence avec laquelle on soutient le péché. Car tout cela, Chrétiens, a une liaispnet un enchaînement nécessaire; et dire, j’irai jusque-là, et je ne passerai pas outre; je me permettrai telle chose et je ne m’accorderai rien davantage, c’est n’avoir pas les premiers principes de la connoissance de soi-même ; pourquoi? parce que la règle est infaillible, que de la vanité nous allons à l’iniquité : A vanitate ad iniquitatem. 330C’est à quoi, mon cher Auditeur, vous ne pouvez trop prendre garde, et ce qui demande toute votre étude et tous vos soins. Je n’ignore pas qu’une observation parfaite de la loi, je dis de toute la loi, et des moindres devoirs qu’elle nous impose, a ses peines, et qu’il faut savoir pour cela prendre sur soi-mème en bien des rencontres, et se contraindre ; mais l’É- 331vangile ne nous enseigne point une autre voie du salut que la voie étroite : Arcta via est qua, ducit advitam. ' Et voilà pourquoi le Sauveur du monde nous a tant avertis de nous faire violence à nous-mêmes, parce que le royaume des cieux ne s’emporte que par la violence : Regnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt ittud. 1 Voilà pourquoi il nous a tant exhortés à faire effort : Contendite. De croire que la porte du ciel s’élargisse, ou quelle se rétrécisse à votre gré, c’est une erreur, dit saint Clirysostôme, puisque saint Jean, dans son Apocalypse, nous déclare qu’elle est de bronze et d’airain. Et en effet prenez telles libertés qu’il vous plaira, accordez-vous à vous-même tels privilèges que vous voudrez, jamais la loi de Dieu ne changera, ni ne pliera ; et tous les adoucissemens dont vous userez, ne la feront pas relâcher d’un seul point de sa sévérité ; au contraire, plus vous entreprendrez sur elle, plus vous tâcherez à vous la rendre favorable, et plus elle deviendra redoutable pour Vous ; car alors, bien loin de vous favoriser, elle s’élèvera contre vous, et elle vous condamnera. Or, cela supposé, comment devons-nous agir, si nous sommes sages? comment devons-nous raisonner? n’est-ce pas de la sorte? Le chemin du salut est étroit ; il faut donc que je resserre aussi ma conscience ; car il n’y a point de danger pour moi de 332me restreindre dans les bornes de mon devoir ; mais je dois tout craindre, si je viens jamais à les franchir. Je ne puis être trop soumis à Dieu ; mais je cours risque de me perdre, si je ne le suis pas assez ; et cet esprit d’indépendance qui pourroit peut-être me réussir en traitant avec les hommes, ne sauroit m’attirer de la part de Dieu que le souverain malheur. Ah! Chrétiens, oncherchoit autrefois des remèdes efficaces pour bannir les scrupules du monde; et moi, par un sentiment bien opposé, je voudrais que ce qui s’appelle le monde fût aujourd’hui rempli de scrupules. Oui, plut au ciel que tant d’âmes libertines fussent converties en scrupuleuses ! Dieu y trouverait sa gloire, et elles y trouveraient leur sûreté. Ce serait en elles une foiblesse, maisdontil serait bien plus aisé de les guérir, quede la malheureuse présomption qui les rend si hardies à transgresser la loi. Il ne s’agit ici que de petites choses, j’en conviens; mais parce que nous sommes superbes, c’est une première raison pour être en garde, jusque dans ces petites choses, contre nous-mêmes. A quoi j’ajoute que nous sommes aveugles et peu éclairés : seconde raison, qui va faire le sujet de la seconde partie. 333Pour peu que nous prenions soin de nous étudier nous-mêmes, nous recorinoîtrons bientôt que l’ignorance et l’aveuglement sont les apanages du péché : l’expérience ne nous l’apprend que trop. Mais puisque nous marchons dans les ténèbres, conclut admirablement saint Augustin, il faut donc que nous mesurions tous nos pas, et que notre circonspection supplée au défaut de nos lumières. Or elle n’y peut suppléer qu’en nous faisant observer inviolablement cette maxime, d’être exacts et religieux jusque dans les plus petites choses. Voilà, dit ce grand docteur, le correctif nécessaire de notre ignorance, en ce qui regarde la conduite du salut. Je considère, ajoute-t-il, ces ténèbres de l’esprit humain en deux manières bien différentes : en tant que ce sont les peines du péché, et qu’elles ont rapport à la justice de Dieu ; et en tant qu’elles nous sont volontaires, et qu’elles viennent de la malignité de notre cœur. Comme peines du péché, je les déplore; comme effets de notre volonté, je les déteste : mais dans l’une et dans l’autre vue, elles me causent de saintes frayeurs; et,, après avoir bien examiné, je ne trouve point d’autre voie pour en éviter les suites funestes, que 334d’être fidèle à Dieu dans les plus légères obligations, et dans l’accomplissement des moindres devoirs. Sans cela il est impossible que je ne m’égare, et que je ne tombe dans des abîmes, d’où peut-être je ne me retirerai jamais. 335Ce sentiment n’est-il pas bien raisonnable, et n’est-ce pas celui que nous devons prendre ? Rien, mes chers Auditeurs, où les hommes soient plus sujets à se tromper et plus exposés à l’erreur, qu’en ce qui regarde la conscience et la religion. Ecoutez la raison qu’en apporte saint Grégoire pape ; elle est remarquable et digne de lui : c’est dans ses morales sur Job. Un objet, dit ce grand pape, pour être vu clairement et distinctement, doit être, à l’égard de l’œil qui le voit, dans une juste distance ; c’est-à-dire, qu’il n’en doit être ni trop proche, ni trop éloigné : car dans une trop grande proximité il empêche son action, et dans un trop grand éloignement il épuise sa vertu : en sorte que l’œil, tout clairvoyant qi^’il est, ne peut apercevoir les choses les plus visibles, quand elles sont par rapport à lui dans l’une ou dans l’autre de ces situations. Il en est de même de notre esprit et de ses connoissances : et voilà, dit saint Grégoire pape, ce qui nous rend aveugles dans les devoirs de la conscience et de la religion. Car les matières de la religion sont infiniment élevées au-dessus de nous, et c’est pour cela que nous 336les perdons de vue, parce qu’elles sont, pour ainsi dire, hors de la sphère et de l’activité de notre esprit ; et celles de la conscience sont au dedans de nous-mêmes : car qu’est-ce que la conscience, dit saint Bernard, dansle traité qu’il en a fait, si non la science de soi-même ? Conscientia quasi sui ipsius scientia.’ Comme donc il arrive que l’œil destiné à voir tout ce qui est hors de lui, ne se voit point néanmoins lui^niême; ainsi l’esprit de l’homme testr-îl pénétrant, subtil,, plein, si j’ose employer ce terme, de sagacité pour tout le reste, hors pour la conscience qui est son œil et par où il doit se 337Mais que s’etisuit-il de là ? ah ! Chrétiens, vous prévenez déjà ma pensée, et plaise au ciel qu’elle vous serve de règle dans la pratique : c’est que l’homme étant aveugle dans ces deux choses, je dis en ce qui regarde la religion et la conscience, il est inévitable pour lui de s’y tromper, s’il n’apporte un soin extrême à se préserver des illusions où son aveuglement le peut conduire : de s’y tromper, dis-je, ne perdez pas la réflexion qu’ajoute saint Bernard, non pas en supposant pour grandes les fautes qui sont légères de leur nature, car il est rare que son.erreur le mène là; mais en supposant pour légères celles qui sont en effet importantes : illusion qui lui est très-ordinaire. C’est-à- 338dire, qu’il est sujet à traiter de bagatelles en matière de conscience et de religion, des choses où la religion néanmoins et la conscience se trouvent notablement intéressées ; à ne compter pour rien ce qui devant Dieu doit être censé pour beaucoup; à juger pardonnable et véniel, ce qui de soi-même est criminel et mortel ; à diminuer par de fausses opinions la rigueur des plus étroites obligations : car tout cela ce sont autant d’effets de l’aveuglement de l’homme. Et parce que cet aveuglement ne le justifie pas; parce que c’est un aveuglement, ou affecté par malice, ou formé par négligence, ou fomenté par passion, qu’arrive-t-il encore? ce que nous éprouvons tous les jours : que pour connoitre mal les petites choses, l’homme est exposé à manquer dans les plus essentielles ; que, suivant les erreurs dont il se prévient sur ces fautes prétendues légères, il lui est aisé de commettre de véritables crimes; et que, pensant ne faire qu’un pas dont les suites sont peu-à craindre, il court risque de se précipiter et de se perdre, s’il ne s’impose cette loi, d’avoir pour Dieu une fidélité entière et de ne rien négliger jusques aux plus menues pratiques. Car cette loi bien observée le met à couvert de tout, et fait, pour parler de la sorte, qu’il peut être aveugle en assurance; puisqu’il est certain que. tant qu’il s’attachera à cette maxime, quand il serait du reste rempli d’erreurs, quand Carême, ii.. f. 339son esprit seroit obscurci des plus épaisses ténèbres, il ne s’égarera jamais, et que toujours il marchera aussi droit que s’il avoit pour sé conduire toutes les lumières d’une souveraine prudence : pourquoi? parce que la loi qu’il s’est prescrite lui servira de guide ; et voilà le second principe sur lequel j’ai fondé ma proposition, que dans ce qui touche la religion et la conscience, il est d’une importance extrême de se resserrer toujours, plutôt que de se licencier en aucune manière et de se relâcher. 340En effet, ne l’avons-nous pas vu, et ne le voyonsnous pas encore, que le relâchement sur certains points estimés peu nécessaires, est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre et pour nous faire tomber dans les plus grands désordres? En voulez-vous des exemples par rapport à la religion ? Souvenez-vous, mes chers Auditeurs, de ce qui est rapporté par saint Augustin dans un de ses traités sur saint Jean, et de la fameuse dispute émue entre un manichéen et un catholique au sujet d’une mouche qui par hasard servit d’occasion à la plus célèbre des controverses qui partageoient alors les esprits. Est-il croyable, disoit au catholique le manichéen, qu’un si petit insecte et d’ailleurs si importun à l’homme ait été créé de Dieu? Mon, lui répondit celui-ci avec simplicité, je ne le puis croire. Prenez garde, dit saint Augustin; 341il étoit catholique de profession, bien intentionné pour la vraie créance, et fort éloigné de cet esprit superbe et présomptueux qui conduit au libertinage et à l’impiété : mais il étoit ignorant, et il ne concevoit pas que la production d’une mouche fût quelque chose dont son adversaire pût se prévaloir et prendre avantage sur lui. Que fit le manichéen ? on vous l’a dit cent fois : de la mouche il lui persuada d’accorder le même pour l’abeille, de l’abeille il le poussa jusqu’à l’oiseau, de l’oiseau à la brebis, de la brebis à l’éléphant, enfin il lui fit avouer que Dieu n’étoit pas le créateur de l’homme. D’où procéda une si grossière erreur? de l’aveuglement d’esprit qui, séduisant le catholique, lui fit négliger et compter pour peu ce qui néanmoins étoit un point fondamental. 342En faut-il un exemple encore plus sensible et plus connu? De l’hérésie manichéenne passons à l’hérésie arienne ; et voyez sur quoi rouloit en ces premiers temps le schisme du monde chrétien. Il se réduisoit tout à un seul mot ; savoir, si -le Verbe devoit être appelé consubstantiel, c’est-àdire de même substance que son Père, comme le vouloient les défenseurs de la vérité t ou s’il étoit seulement semblable en substance à son Père, comme le soutenoient les partisans d’Arius. Cette question. remarque saint Hilaire, sans parler des schismatiques, partageoit même entre eux les or- 343thodoxes ; les uns prétendant que c’étoit peu de chose, et les autres en faisant un article capital. Pourquoi, disoient les premiers, tant de chaleur et tant de bruit? Que ce soit consubstantiel qui l’emporte, ou semblable en substance } une différence si légère doit-elle troubler le repos de l’Eglise ? Est-il juste qu’un si petit sujet cause une division si universelle; et que pour une syllabe, pour une lettre dont on ne convient pas, plus de la moitié du monde soit retranchée de la communion des fidèles? C’est ainsi qu’ils parloient avec un zèle aveugle et indiscret ; et parce 344milité de la foi et à la prudence évangélique : c’est assez que vous compreniez par-là l’obligation indispensable que nous avons de respecter jusques aux plus petites choses, partout où la religion est mêlée, puisqu’il est vrai que notre ignorance nous expose à de si funestes égaremens. 345Que n’ai-je le temps pour la perfection de ce discours d’appliquer aux mœurs et à la conscience, ce que j’ai dit de la foi et de la religion? Que ne puis-je produire ici certains genres de péchés, toujours griefs en quelque sujet que ce soit, dès qu’ils sont volontaires, mais que l’ignorance nous fait mettre souvent au nombre des petits péchés ? Combien en pourrois-je compter d’autres dont nous mesurons la grièveté ou la légèreté, non suivant ce qu’ils sont en effet dans les conjonctures présentes, mais selon nos idées et les désirs de notre cœur? Sénèque disoit un beau mot, que nous n’estimons grands certains dons de la fortune,, et certains établissemens du monde,■ que parce que nous sommes petits : Ideo magna æstimamus, quia parvi sumus.' Mais ici au contraire il y a mille choses qui ne nous paroissent petites, que parce que notre aveuglement est grand. Ce n’est point une sinçiple réflexion que je fais, c’est une règle que le vous propose, et une règle nécessaire dans la conduite de la vie. Oui, Chrétiens, je dis qu’il y a 346certains genres de péchés où nous nous trompons toujours, quand nous les supposons légers, parce qu’ils ne sont jamais tels dans l’idée de Dieu. Ainsi cet abominable péché, ce péché honteux que saint Paul nous défend de nommer, est-il toujours mortel et toujours un sujet de damnation dès qu’il est accompagné d’un consentement libre. Opinion constante, et si autorisée parmi les théologiens, que ce ne seroit pas seulement une témérité de la contredire, mais un scandale. Dans l’impureté, dit le savant Guillaume de Paris, rien de léger, rien de véniel. Cependant qui le sait ? qui de vous en est persuadé? qui de vous a pris soin de s’en instruire ? combien y a-t-il là-dessus d’erreurs répandues dans le monde? et par une suite nécessaire, combien de crimes se commettent tous les jours dans la fausse et malheureuse prévention que ce ne sont point des fautes qui attirent la haine de Dieu? J’ajoute qu’il y a d’autres péchés, tantôt griefs, tantôt légers ; mais dont nous ne mesurons la malice que selon les divers intérêts qui nous gouvernent. Avons-nous fait au prochain l’injure la plus atroce? ce n’est rien, à nous en croire : mais nous a-t-on offensés? la moindre injure que nous en avons reçue., est un monstre à nos yeux. Jamais l’agresseur a-t-il reconnu tout le tort qu’il a, et jamais l’offensé est-il convenu du peu de tort qu’on lui a fait ? L’un l’augmente, l’autre le dimi- 347nue, chacun comme l’amour-propre et sa passion l’inspirent. Jusque dans le tribunal de la pénitence, où nous prétendons agir avec Dieu de bonne foi, combien de railleries et de médisances, combien de paroles piquantes que l’on compte pour des bagatelles, et sur quoi l’on ne daigne pas même s’expliquer? Est-ce qu’elles sont toutes en effet de ce caractère, et qu’il n’y en ait presque aucune qui puisse nous causer de justes remords? Est-ce que nous voulons mentir au Saint-Esprit, et les dissimuler malgré les remords de la conscience ? Non, Chrétiens : mais c’est que nous sommes aveugles, et que notre aveuglement nous empêche de les apercevoir et d’en être touchés. 348Quel remède, mes chers Auditeurs, et quel parti prendre pour se garantir des suites d’un aveuglement si pernicieux ? Ah ! Seigneur, vous me l’avez appris : c’est de me contenir dans les bornes d’une exacte et entière soumission à votre loi; c’est de ne me permettre quoi que ce soit qui puisse en quelque sorte blesser votre loi ; c’est de n’affecter jamais une fausse liberté, qui si souvent, lors même que je l’ignorois, et parce que je Fignorois, m’a rendu prévaricateur de votre loi. Voilà le moyen, ô mon Dieu, dont vous m’avez pourvu et que je dois mettre en œuvre. Sans cela ma perte est inévitable. Car il faudroit pour me garantir des chutes fatales dont je suis menacé, ou que mon aveuglement cessât, ou 349qu’une étude constante et assidue de mes devoirs suppléât aux lumières qui me manquent. De n 'être plus aveugle, ni exposé aux erreurs de mon esprit, c’est ce que je ne puis espérer : car étant pécheur, telle est ma triste destinée ; et comme il ne dépend pas de moi d’être exempt de toutes les foiblesscs de la concupiscence, aussi ne puis-je être dans cette vie absolument dégagé dés ténèbres de l’ignorance, puisque c’est une peine de mon péché. De combattre cette ignorance par des réflexions continuelles sur le nombre et la qualité de mes devoirs, il est vrai que je le puis : mais le ferai-je toujours? et quand je le ferois, aurai-je toujours assez, de lumières pour y réussir, c’est-à-dire, pour connoître clairement et distinctement ce qui est d’une obligation rigoureuse, et ce qui ne l’est pas ? et quand enfin je le connoîtrois, aurai-je toujours assez de force et assez de résolution pour agir selon mes connoissances ? Ah! Seigneur, il est bien plus court et bien plus sûr de m’interdire tout péché, de quelque nature qu’il puisse être. Outre que j’aurai l’avantage d’en être plus agréable à vos yeux, outre que je me ferai un mérite de vivre dans un plus parfait attachement à vos volontés, outre que ce sera une consolation pour moi de penser que je suis du nombre de vos fidèles serviteurs, ou que je tâche au moins à vous servir comme eux ; motif à quoi je dois être plus sensible 350qu’à toutes les récompenses que je pourrois attendre de vous : je n’aurai plus besoin quand il s’agira de votre loi, de l’examiner de si près, ni de chercher tant d’éclaircissemens et d’aller à tant de conseils, qui souvent me flattent au lieu de m’instruire, ou qui m’embarrassent au lieu de me calmer. Cette exactitude, cette régularité dans les plus petites choses me tiendra lieu de tout le reste. Avec cela je pourrai compter sur vous et sur moimême : sur vous, parce que vous vous êtes engagé à combler de vos grâces une âme qui vous donne tout sans réserve; sur moi-même, parce que j’aurai le plus assuré préservatif contre ma fragilité naturelle et contre le penchant de mon cœur. 351Heureux, mes Frères, si vous entrez dans ces sentimens ! Méditez bien cette maxime de saint Bernard, que ce seroit un miracle, si celui qui se permet tout ce qui lui est permis, ne se laissoit pas emporter à ce qui lui est défendu. Souvenezvous de cet oracle du Saint-Esprit, que quiconque méprise les petites choses, tombe peu à peu, et même sans y prendre garde, dans les grandes. N’oubliez jamais que vous êtes foibles, et que vous ne pouvez mieux vous précautionner contre le péché, qu’en évitant jusqu’à l’ombre même du péché. Enfin, mettez-vous en état d’entendre de la bouche de Jésus-Christ cette consolante parole : venez, bon serviteur; parce que vous m’avez été fidèle en 352peu de chose, prenez possession de mon royaume céleste, et goûtez-y une félicité éternelle. Puissions-nous tous y parvenir, Chrétiens : c’est ce que je vous souhaite, etc. 353VV\VVV\%V\\VVVVVV^V\VW\VWVV\\VWY\WVVW\W\V,\\V\X\V\VW\^WV*VS.WVWVV\VVW**V%VV\.V>V SERMON POUR LE JEUDI DE LA IIIe SEMAINE. 354Omnes qui habebant infirmos variis languoribus, ducebant illos ad Jesum. At ille singulis manus imponens, curabat eos. Exibant autem dæmonia a niultis, clamantia et dicentia : Quia tu es filius Dei. Et increpans non sincbat ea loqui, quia sciebant ipsum esse Christum. 355Tous ceux qui avaient des malades de diverses maladies, les ame noient à Jésus, et il les guéris soit tous en les touchant. Or les démons sortoient de plusieurs possédés, criant et disant : V otis êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenoit, et ne leur permettait pas de parler, parce qu’ils savoient qu’il étoit le Messie. Saint Luc, chap. l\. 356C’est le témoignage que rendent au Sauveur du monde dans notre évangile, ces esprits de ténèbres à qui il faisoit sentir son souverain pouvoir, en les chassant des corps. et dont il étoit venu sur la terre renverser l’injuste domination. Témoignage 357certain, puisqu’ils savoient, et qu’ils avoient appris par de si sensibles épreuves ce qu’il étoit : Quia sciebant ipsum esse Christum.' Témoignage public, puisqu’ils le disoient, et qu’ils le faisoient si hautement entendre : Clamantia et dicenlia, quia tu es Filius Dei. 1 Témoignage d’autant plus glorieux au Fils de Dieu, que c’étoient ses ennemis mêmes qui reconnoissoient sa toute-puissante vertu, et qui publioient sa divinité : Exibant autem dœmonia. 3 Mais témoignage que cet Homme-Dieu méprise et qu’il rejette, parce que ce n’étoit après tout qu’un témoignage forcé, et qu’il ne partoit pas d’un vrai sentiment de religion : Et increpans non sinebat ea loqui. 4 Car s’ils, obéissoient à ses ordres en sortant des possédés, c’est qu’ils ne pouvoient résister à sa parole ; et tandis qu’ils l’honoroient d’une part, ou qu’ils sembloient l’honorer en l’appelant Fils de Dieu, ils le blasphémoient de l’autre, et ils le renonçoient, en s’opposant de toutes leurs forces à l’établissement de sa loi. En vain donc, mes Frères, pour en venir à nousmêmes, adorons-nous Dieu, ou prétendons-nous l’adorer, si nous, ne l’adorons en esprit et en vérité. En vain lui rendons-nous un culte apparent, si, dans la pratique, nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche. En vain sommes -nous chrétiens, ou nous disons -nous 358chrétiens, si nous ne le sommes que de nom, et si nous n’en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Et quand je dis nos devoirs, je n’entends pas seulement certains devoirs de religion, mais les devoirs les plus communs de la société, et les plus ordinaires dans l’usage de la vie et dans le commerce du monde. C’est de là même aussi que je tire le sujet de ce discours ; et prenant la matière en général, je veux vous faire voir le rapport nécessaire qu’il y a entre la religion et la probité ; je veux vous donner une parfaite idée de l’une et de l’autre, en vousmontrant la dépendance mutuelle qu’elles ont l’une de l’autre. Puissiez - vous, sur ce plan, régler désormais toute la conduite de votre vie! C’est pour cela que j’implore le secours du ciel, et que je m’adresse à Marie, en lui disant, Ave, Maria. 359Avoir de la probité selon le monde, et avoir de la religion, ce sont deux choses qu’on a de tout temps distinguées, et qui sont en effet très-différentes, soit qu’on les considère dans leurs principes, soit qu’on en juge par leurs objets, soit qu’on ait égard aux fins qu’elles se proposent. Car la probité selon le monde semble netre tout au plus qu’un effet de la raison, et la religion est le grand ouvrage de la grâce. La probité selon le monde est bornée à quelques devoirs de société qu’elle règle entre les hommes, et la reli- 360gion est occupée aux plus saints exercices du culte de Dieu. La probité selon le monde n’envisage rien que de mortel et de périssable, et la religion porte ses vues et ses espérances jusque dans l’éternité. Cependant j’ose avancer une proposition dont quelques-uns ne comprendront pas d’abord toute la vérité, mais dont j’espère que la suite de ce discours les convaincra ; car je prétends que la probité et la religion, toutes différentes, et quelquefois même tout opposées qu’elles paroissent, ont néanmoins entre elles une liaison très-étroite; jusque-là, qu’à les prendre dans toute l’étendue qu’elles doivent avoir, on peut dire absolument qu’elles sont inséparables. Pourquoi? concevez, s’il vous plaît, ces deux pensées ; parce qu’il est impossible qu’un homme qui n’a point de religion, ait une véritable probité; et qu’il n’est pas plus possible qu’un homme qui n’a pas le fonds d’une vraie probité, ait une solide religion. Ces deux maximes ont besoin d’éclaircissement; mais l’éclaircissement que je vais leur donner, en doit être la preuve. Point de probité sans religion, c’est la première partie : point de religion sans probité, c’est la seconde. Mais la probité avec la religion, ou la religion avec la probité, voilà ce qui fait, selon Dieu et selon le monde, l’homme de bien, et ce que j’ai présentement à développer. 361Je l’ai dit, Chrétiens, et il faut que le monde malgré lui le reconnoisse, que sans la vertu de religion qui nous assujettit à Dieu et à son culte, il n’y a point de véritable probité parmi les hommes. Voici les raisons sur quoi je fonde cette importante maxime. Premièrement, parce qu’il n’y a que la religion qui puisse être une règle certaine, un principe universel et un fondement solide de tous les devoirs qui font ce caractère de probité dont je parle. Secondement, parce que tout autre motif que celui de la religion, n’est point à l’épreuve de certaines tentations délicates, où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. Enfin par,ce que quiconque a secoué le joug de la religion, n’a plus de peine à s’émanciper de toutes les autres lois qui pouvoient le retenir dans l’ordre, ni à se défaire de tous les engagemens qu’il a dans la société humaine, et sans lesquels la probité ne peut subsister. Je vais vous faire entendre ces trois pensées... 362Je dis que la religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité, peuvent être sûrement établis. C’est la doctrine du docteur angélique saint Thomas, dans sa Se- 363condeseconde, question quatre-vingt-unième. Car la religion, dit-il, dans la propriété même du terme, n’est rien autre chose qu’un lien qui nous tient attachés et sujets à Dieu comme au premier être. Or dans Dieu, ajoute ce saint docteur, sont réunis, comme dans leur centre, tous les devoirs et toutes les obligations qui lient les hommes entre eux par le commerce d’une étroite société. Il est donc impossible d’être lié. à Dieu par un culte de religion, sans avoir en même temps avec le prochain toutes les autres liaisons de charité et de justice, qui font même, selon l’idée du monde, ce qui s’appelle l’homme d’honneur. Ainsi, Chrétiens, quand Dieu nous commande de l’adorer et de ne servir que lui seul : Dominum Deum tuum adorabis, et illi soli servies bien loin que cette restriction, lui seul, exclue aucun des devoirs de la vie civile, elle les embrasse tous ; bien loin qu’elle les affaiblisse, elle les affermit tous ; bien loin qu’elle préjudicie à ce que les hommes sont en possession d’exiger les uns des autres, elle le maintient dans toute sa force, et elle l’autorise dans toute son étendue. Car en vertu de la loi que j’ai reçue et que je me suis faite, de servir un Dieu; je rends à chacun, par une conséquence nécessaire, ce qui lui est dû, l’honneur à qui appartient l’honneur, le tribut à qui je dois le tribut ; je suis 364fidèle à mon roi, obéissant à mes supérieurs, respectueux envers les grands, modeste envers mes égaux, charitable à l’égard des pauvres; j’ai du zèle pour mes amis, de l’équité pour mes ennemis, de la modération pour moi-même : pourquoi? parce que dans Dieu seul je ttouvc ce qui m’oblige à tout cela, mais d’une manière qui ne peut être qu’en Dieu, et qui ne se trouve point hors de Dieu. 365En effet, je considère en Dieu tous ces devoirs comme autant de dépendances du culte suprême dont je lui suis redevable, et par conséquent comme autant de points de conscience essentiels à mon salut. Or cette vue de conscience et de salut est la grande règle qui fait que je me soumets, que je me captive, que j’use, s’il est besoin, de sévérité et de rigueur contre moi-même, pour me réduire à la pratique de toutes ces obligations. Et voilà, Chrétiens, la sainte et divine morale que Tertullien proposoit aux infidèles et aux païens, pour leur faire comprendre la pureté de notre religion, et pour effacer les fausses idées qu’ils en avoient. Il leur faisoit voir que bien loin qu’ils en dussent former aucun soupçon, ni avoir aucun ombrage, ils la dévoient regarder comme une religion utile à la sûreté et au bien commun. Car c’est, leur remontroit-il, cette religion qui nous apprend à faire tous les jours des vœux à notre Dieu pour la prospérité de vos Césars, lors même qu’ils Carême, h. l5 366nous persécutent, et à offrir pour eux le sacrifice de nos autels, au même temps qu’ils sacrifient le sang de nos frères à la rigueur de leurs édits. C’est cette religion qui nous apprend à servir dans vos armées avec une fidélité sans exemple, puisque vous êtes obligés de reconnoître que vous n’avez point de meilleurs soldats que les chrétiens. C’est cette religion qui nous apprend à payer exactement et sans fraude les tributs et les impôts publics, jusque-là que les bureaux de vos reçettes (c’est l’expression de Tertullien ) rendent grâces de ce qu’il y a des chrétiens au monde, parce que les chrétiens s’acquittent de ce devoir par principe de conscience et de piété : H inc est quod vectigalia veslra gratias christianis agunt, utpote debitum ex fide pendentibus. ' Ces paroles sont admirables. Et en effet, si dans un état toutes choses se traitoient selon les lois du christianisme ; si les peuples y obéissoient en chrétiens, et si ceux qui les gouvernent les gouvernoient en chrétiens ; si la justice y étoit rendue, si l’on y exerçoit le commerce, si les emplois et les charges s’y administroient selon la conduite toute pure et l’inspiration de l’esprit chrétien, quel ordre n’y verroit-on pas, et quelle paix? marque évidente, dit saint Augustin, nonseulement de la vérité, mais de la nécessité de notre religion. Et c’est encore par-là qu’entre les 367différentessectes delà religionchrétienne,leparti catholique, qui est le parti de la vérité, s’est de tout temps distingué du parti de l’erreur. Car pourquoi, parexetnple,leshérésies ont-elles toujours fait naître les désordres, et pourquoi ont-elles suscité dans tous les lieux où elles se sont élevées, la révolte des sujets contre les puissances légitimes, sinon, dit le savant Pic de la Mirande, parce qu’il est impossible de dégénérer de la vraie religion, sans dégénérer de la vraie probité? Or quel est le premier devoir de la probité, si ce n’est de se soumettre à l’autorité? 36811 faut donc considérer la religion dans le cœur de l’homme, comme le premier mobile dans l’univers. Prenez garde, s’il vous plaît. Chrétiens : ce ciel que nous appelons premier mobile, a une vertu si puissante, qu’il fait rouler avec soi tous les autres cieux, qu’il répand ses influences jusque dans le sein de la terre, et qu’il entretient par son action etparson mouvement toute l’harmonie du monde. Si ce premier mobile s’arrëtoit, disent les philosophes, toute la nature seroit dans le trouble et dans la confusion. De même, quand le principe de la religion vient une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, il n’y faut plus chercher de règle ni de conduite, plus d’honnêteté de mœurs, du moins constante et générale : remarquez bien ces deux termes, constante et générale, qui comprennent tout. Car sur quoi seroit fondée cette 369honnêteté? sur les seules vues de la raison? Ah! Chrétiens, vous êtes trop éclairés et trop bien instruits du mérite des choses, pour croire que la raison seule, dans l’état où elle est réduite, c’està-dire corrompue par le péché, affoiblie par les passions, sujette comme elle est à se prévenir et à s’aveugler, puisse maintenir l’homme dans une innocence entière et irréprochable. Vous avez trop de pénétration pour ne pas voir les scandales qui arriveroient, si les devoirs de la société humaine dépendoient uniquement de l’idée que chacun s’en forme, et l’horrible renversement qui s’ensuivrait, si chacun, selon son caprice et selon son sens, sefaisoit l’arbitre de ce qu’il peut, de ce qu’il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis ; en sorte que sa raison lui tînt lieu d’un tribunal souverain au-dessus duquel il n’en reconnût point d’autre et dont il n’y eût aucun appel. Je ne veux que vous-mêmes pour en juger. Cette raison sans religion, combien d’injustices n’autoriseroit-elle pas ? combien de trahisons et de fourberies ne trouverait-elle pas moyen de justifier? à combien de crimes ne donnerait-elle pas le nom de vertu? 370C’est pour cela, dit saint Chrysostôme, ceci est remarquable, c’est pour cela que, dans les affaires du monde les plus importantes, dans les traités d’alliance et de paix, dans les premières charges d’un état, dans l’administration même de la justice 371ordinaire, on exige des sermens, qui sont des protestationspubliques et solennelles de religion : pourquoi? parce que sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir s’assurer de la raison des hommes, et parce que les hommes mêmes qui connoissent fort bien le foible de leur raison, se défient toujours les uns des autres, à moins que cette raison qu’ils ont pour suspecte, n’ait, pour ainsi dire, une caution supérieure et un garant, qui est la religion. Car qu’est-ce en effet que le serment et le jurement dans la doctrine des théologiens, sinon une espèce de caution que nous fournit la religion même, pour pouvoir répondre aux autres de notre raison ? Or cela s’est pratiqué généralement dans toutes les nations et dans tous les siècles. Autre preuve, dit saint ChrysostAme, pour confondre le libertinage, et pour détruire cette prétendue suffisance de la raison, dont l’impiété se glorifie. Aussi, Chrétiens, consultez votre propre expérience; y a-t-il personne de vous qui voulût que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d’un homme sans religion? Quelques lumières qu’il ait, quelque raison qu’il fasse paroître, dès-là que je sais qu’il n’a point de Dieu, ne m’estimerois-je pas malheureux qu’il fût le maître de mes intérêts, et n’éviterai-je pas toujours, autant qu’il est en moi, d’avoir aucun engagement avec lui? Au contraire, si je suis convaincu que celui avec qui je 372traite a de la foi et de la conscience, je ne crains rien ; et un athée, tout athée qu’il est, se confiera plutôt à un homme qui croit un Dieu, qu’à un libertin et un impie comme lui. Providence adorable, c’est ainsi que vous éclatez jusque dans l’impiété, et que malgré nous nous concevons de l’horreur pour l’i rréligion, qui non-seulement se contredit et se condamne, mais s’abhorre elle-même. 373Vous me direz qu’indépendamment de toute religion, il y a un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré, et qui suffit au moins pour former un caractère d’honnête homme selon le monde. Je sais, Chrétiens, que cela se dit, et que c’est le prétexte spécieux dont le libertinage le plus raffiné se sert, pour conserver encore quelque reste d’estime et de bonne opinion parmi les hommes. Mais c’est un prétexte qui n’a jamais trompé que les simples, et dont il est aisé d’apercevoir l’illusion. Car, sans examiner quel seroit cet amour de la justice abandonné à la discrétion de la bonne ou mauvaise foi de chaque particulier, je vous demande, Chrétiens, où l’on trouveroit dans le monde des hommes qui se piquassent d’un grand zèle pour la justice, s’ils étoient une fois persuadés qu’il n’y a ni Dieu, ni religion? Y en auroit-il beaucoup? un ambitieux, un sensuel, un avare seroit-il beaucoup touché de cette idée de justice séparée de la connoissance de 374Dieu, et ces honnêtes gens prétendus du inonde comment en useroient-ils? Car enfin s’il n’y avoit point de religion, et que je n’eusse plus devant les yeux ce premier être qui me régit et qui me gouverne, je me regarderois moi-même comme ma fin ; et par un déréglement de raison, qui deviendrait néanmoins alors comme raisonnable, je rapporterais tout à moi : mon intérêt, mon plaisir, ma satisfaction, ma gloire, seraient mes divinités ; et je prétendrais avoir droit de leur sacrifier toutes choses : pourquoi ? parce que je ne verrais plus rien au-dessus de moi, ni hors de moi, de meilleur que moi. Et n’est-ce pas ainsi que vivent les athées, qui n’ont plus nulle créance de la divinité, se substituant en quelque sorte à la place de Dieu, et n’agissant que pour eux-mêmes, parce qu’ils n’ont point d’autre dieu qu’eux-mêmes? Or dites -moi s’il peut y avoir avec cela quelque probité? le moyen qu’un homme préoccupé de cette maxime eût de la charité pour le prochain? le moyen qu’il pût se faire unevertud’obéiretde dépendre, etqu’ilsesoumîtautrement que par contrainte et par bassesse de cœur ? 375Et c’est ici, Chrétiens, que je dois vous faire remarquer, non pas l’impiété, mais l’extravagance de cette politique malheureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s’est glorifié d’être l’auteur; politique qui ne reçoit de religion qu’autant qu’il en faut pour bien faire son personnage selon le 376monde, et qui n’en retient que l’apparence et la figure, pour garder précisément les bienséances de son état. Car, sans entreprendre de réfuter une maxime si détestable; sans m’arrêter à la pensée de Guillaume de Paris, qu’une religion feinte et hypocrite est, dans un sens, pire que l’irréligion même; sans dire qu’elle est plus dangereuse que ne seroit un athéisme déclaré, parce qu’on se défie moins d’elle, et qu’elle peut servir à cacher toutes sortes de crimes; sans vous faire observer que c’est parmi les peuples où cette doctrine s’est répandue que les plus noires perfidies ont été plus communes, et Dieu veuille que bientôt il n’en soit pas ainsi de nous; sans parler des désordres qui s’ensuivroient, si les peuples n’avoient de religion qu 'autant que leurs intérêts le demandent : désordres qui montrent bien jusqu’où va l’égarement des hommes quand ils se détachent une fois de Dieu, et combien ce que dit saint Paul est vrai, que Dieu les livre à un sens réprouvé; sans, dis-je, insister làdessus, il me suffit, Chrétiens, que cette damnable politique, en raisonnant contre Dieu, se détruise par elle-même et par son propre raisonnement. Car tout impie qu’elle est, elle reconnoît au moins la nécessité d’une religion apparente, pour contenir les peuples dans le devoir; et, par-là même, elle convient que la raison seule n’est pas capable d’entretenir dans le monde cette probité qui le doit 377régler; d’où je conclus moi la nécessité d’une vraie religion : pourquoi? parce que la vraie probité ne peut pas être fondée sur le mensonge. Si donc il faut une religion, et s’ils sont eux-mêmes forcés de l’avouer, ils en doivent conséquemment admettre une vraie, à moins qu’ils ne veuillent faire de l’univers ce que Jésus-Christ reprochoit aux Juifs qu’ils avoient fait du temple de Dieu, c’est-à-dire une caverne de voleurs. 378Allons encore plus avant. J’ai dit, Chrétiens, qu’il n’y avoit que le motif de la religion qui fût à l’épreuve de certaines tentations délicates, auxquelles le devoir et la probité se trouvent sans cesse exposés. Je m’explique, et suivez-moi. J’appelle tentations délicates, celles qui attaquent le cœur par ce qu’il a de plus sensible, qui opposent un intérêt puissant à l’intégrité d’une conscience foible, et qui mettent la raison en compromis avec une forte passion. Tentation délicate, par exemple, lorsqu’il ne dépend, pour avoir l’approbation et l’estime du monde, que d’embrasser le parti de l’injustice, et qu’en tenant ferme pour la vérité, on s’attire le mépris et la haine. Tentation délicate, quand, pour agir en homme de bien, il faut résister à l’autorité et au crédit, et risquer même sa fortune et toutes ses espérances. Tentation délicate, quand on voit entre ses mains un profit considérable mais injuste, et qu’en donnant à telle affaire 379une fausse couleur, ou en prenant certaines mesures, on la peut faire réussir à son avantage. Tentation délicate, lorsqu’aux dépens d’un misérable ou d’un inconnu, on peut servir un ami; ou que, pour perdre un ennemi, on n’a qu’à s’écouter un peu plus, et qu’à suivre les sentimens de son cœur. Tentation délicate, lorsque, franchissant un pas hors des bornes de cette raison sévère et scrupuleuse qui nous arrête, on se met en état d’être tout et de parvenir à tout. En un mot, tentation délicate, lorsqu’on se trouve en pouvoir de faire le mal, sans en craindre les conséquences,ou parce que l’on estau-dessus des jugemens du monde et de la censure, ou parce que la corruption étant si générale, on se promet d’avoir des approbateurs et des flatteurs jusque dans le crime. IN’est-ce pas là et en mille autres conjonctures, que nous voyons la raison la plus droite, à ce qu’il paroît, succomber néanmoins à la tentation, si elle n’est soutenue par la religion? Car il est aisé, comme remarque saint Ambroise, de trouver dans le monde des hommes religieux sur leur devoir, quand leur devoir n’est combattu par nul intérêt contraire. C’est alors qu’on parle hautement, qu’on prononce des oracles, qu’on se déclare pour la vertu et la probité; et je conçois bien que cette probité peut être un fruit de la raison humaine : mais de voir des hommes d’une 380probité et d’une vertu qui se soutienne sans exception contre tout intérêt, des hommes d’honneur quand il en doit tout coûter pour letrc, des hommeséquitables contre eux-mêmes, et aussi déterminés à faire aux autres justice d’eux-mêmes, qu’à ne se la pas faire à eux-mêmes des autres; ah! Chrétiens, c’est une espèce de miracle où la religion doit venir au secours de la raison ; et, sans ce miracle, point de probité. 381De là vient que dans le siècle où nous vivons, pardonnez-moi cette réflexion que je fais, non par un esprit de critique, mais par un sentiment de zèle; de là vient que dans notre siècle on se laisse aller à tant de désordres dont auroient rougi les païens mêmes. De là vient que presque tous les états sont aujourd’hui décriés, et qu’on ne s’étonne plus de voir des juges gouvernés par celuirci, ou gagnés par celle-là. De là vient qu’un homme parfaitement irréprochable dans le maniement des deniers publics, et qui sort les mains pleinement nettes de certains emplois, est presque maintenant pour nous un prodige. Le dirai-je? de là vient qu’une femme vraiment fidèle commence à devenir bien rare dans le monde ; que dans les conditions les plus honorables il y a tant de pratiques et de menées, tant d’artifices et de détours, à qui je n’oserois, par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix, ou, si 382vous voulez. que l’indignation publique traite tous les jours de friponneries. De là vient que le sacerdoce, tout Spirituel et tout saint qu’il est, est souvent profané par des commerces et des négoces, non-seulement criminels et défendus de Dieu, mais sordides même selon l’opinion commune; enfin, que le vrai caractère de l’honneur est presque effacé partout. Pourquoi cela? je vous l’ai dit ; parce que, dans la plupart des états et des conditions de la vie, il y a peu de religion. Car, encore une fois, comment voulez-vous que cette femme, que ce juge, que cet homme d’affaires, en telles rencontres où je puis me les figurer, ne soient pas emportés par la passion qui les domine, si chacun d’eux n’a quelque chose qui l’élève audessus de ce milieu si juste et si précis de la raison ? Or c’est ce que fait la religion, qui, dans la vue de Dieu, non-seulement nous empêche d’attenter sur le bien d’autrui, mais nous fait même abandonner le nôtre ; qui non-seulemeut triomphe de l’ambition, mais nous porte encore à l’abaissement et à l’humiliation; qui non-seulement réprime les désirs criminels de la chair, mais nous détache même des commodités et des aises de la vie ; c’est-à-dire, qui, faisant faire à l’homme au delà de ce que la raison lui commande, le rend victorieux de tout ce que la tentation lui peut suggérer. 383Et voilà, Chrétiens, ce que nous avons vu dans la personne de Jésus-Christ. Le démon, lui montrant tous les royaumes de la terre, lui promit de l’en rendre maître, s’il vouloit se prosterner seulement une fois devant lui. C’étoit une tentation bien forte; mais que fit le Sauveur? il se servit de la religion contre une attaque si dangereuse ; et, sans autre défense que celle-ci : Scriptum est, Dominum Deum tuum adorabis : ' Il est écrit, vous adorerez le Seigneur votre Dieu, il confondit son ennemi. 11 ne lui dit point tout ce que la philosophie et le monde auraient pu répondre à la proposition que lui faisoit cet esprit tentateur; carde quel secours peut être la morale et la philosophie, quand il s’agit d’un royaume et même de plusieurs? mais parce que le royaume du Fils de Dieu n’étoit pas de ce inonde, il l’arrêta par ces paroles : Dominum Deum tuum adorabis ; et par-là il triompha de lui, tune reliquit eum diabolus. 1 Ayons de la religion. Chrétiens; il n’y a point d’intérêt, point de tentation que nous ne puissions aisément surmonter : n’en ayons pas, il n’y a point de tentation, point d’intérêt qui ne nous surmonte. Or si cette maxime est absolument et généralement vraie de tout homme qui n’a point de religion, beaucoup plus l’est-elle d’un déserteur de la foi, lequel, après avoir eu autrefois de la religion, n’en a plus 384maintenant, mais a secoué le joug, et, dans sa révolte, a dit aussi-bien que l’infidèle Jérusalem : Non serviam. Car que ne peut-on pas craindre d’un homme qui s’est défait de la crainte de son Dieu ; et de quoi n’est-il pas capable, puisqu’il a été capable même de s’élever contre le Tout-Puissant? si le respect dû à ce premier Être n’a pu le retenir, qui l’arrêtera ? que ne méprisera-t-il pas, après avoir méprisé ce que tous les autres révèrent? et quelle conscience ne se formera-t-il pas, après avoir pu s’en former une qui semble l’affranchir du plus inviolable de tous les devoirs, qui est le culte de son créateur? 385De là, et c’est la troisième raison que j’ai ajoutée, de là plus de lois si sacrées qu’il ne foule aux pieds, plus d’engagemens si étroits à quoi il ne renonce. Engagemens de dépendance : il se soulèvera, si l’occasion le permet, contre les puissances les plus légitimes. Engagemens de justice : il ne respectera ni l’innocence ni le bon droit ; et s’il est nécessaire, il sacrifiera le foible et le pauvre. Engagemens de fidélité : il ira, sans hésiter, à la face du magistrat et devant les autels démentir sa parole et se parjurer. Engagemens du sang et de la nature : il vendra, s’il le faut, amis, parens, frères, et père même. Belle leçon pour vous, rois de la terre, qui vous apprend que rien n’est plus pernicieux dans la cour d’un prince que ces hommes sans 386religion. Belle leçon, grands du monde, qui vous apprend à éloigner de vous l’impiété et l’impie. Belle leçon, maitres du siècle, qui vous apprend à ne souffrir point auprès de vous des domestiques libertins. Belle leçon pour nous, mes chers Auditeurs, et pour nous tous,' qui nous apprend à n’avoir jamais de liaison avec des gens suspects en matière de créance, et à ne compter pas plus sur eux que sur leur foi! Si le libertin ose paraître devant nous, s’il ose en notre présence tenir des discours scandaleux, ne le ménageons en rien ; mais soyons aussi courageux à lui résister, à le décréditer, à défendre le Dieu que nous adorons, qu’il est hardi et insolent à l’attaquer. Honorons notre religion; honorons-la partout et en tout, dans ses mystères, dans son sacrifice, dans ses sacremens, dans ses cérémonies, dans ses observances. Tandis qu’elle subsistera dans nous, Dieu sera avec nous; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. La religion, jusque dans notre péché, nous parlera, nous rappellera, nous tracera le chemin et nous ramènera. Mais si nous laissons éteindre cette lumière, où sera notre ressource? marchant dans les ténèbres, et dans les plus profondes ténèbres, quelles chutes ne ferons-nous pas? en quels abîmes ne nous précipiterons-nous pas? sous une vaine montre de probité, à quelle corruption de mœurs et à quels 387excès ne nous porterons-nous pas? Point de probité sans religion, mais aussi point de religion sans probité ; c’est la seconde partie. 388Comme il y a une espèce d’hypocrisie dont l’effet est de tromper les autres, aussi y en a-t-il une bien plus subtile et plus déliée qui consiste à se tromper soi-même en matière de religion : et quoique la première semble avoir plus de malignité, puisqu’elle abuse de ce qu’il y a de plus saint, qui est le culte de Dieu, pour nous faire paroître aux yeux des hommes ce que nous ne sommes pas ; il faut néanmoins rcconnoitre que la seconde esfplus dangereuse dans un sens, puisqu’elle ruine le principe fondamental de toute la conduite de l’homme, qui est la juste connoissance des choses, en nous donnant une fausse idée delà religion, et une idée souvent plus difficile à corriger que l’irréligion même. C’est cette seconde espèce d’hypocrisie que j’attaque présentement, et que je réduis à un certain genre de chrétiens, dont ma seule proposition vous marque le caractère ; et qui, sans un dessein prémédité d’imposer au public, sont eux-mêmes dans l’erreur, se flattant qu’ils ont de la religion, et cependant n’ayant pas ce fonds de probité, d’in- 389tégrité, de sincérité que le monde même exige de ceux qui veulent vivre selon ses lois et avec honneur. Car il n’y en a que trop dans cette illusion, et ce sont là ceux à qui je parle. Je prétends qn’une religion sans probité, je dis sans probité dans le sens que le libertinage même et le paganisme l’entendent, c’est-à-dire sans une conduite irréprochable devant les hommes, et sans une exacte régularité à remplir tous les devoirs de la vie civile, n’est qu’un fantôme de religion et qu’un scandale de religion : qu’un fantôme de religion, parce que le fonds de la vraie religion lui manque ; qu’un scandale de religion, parce qu’elle ne sert qu’à déshonorer la vraie religion. Deux vérités terribles pour tant de faux chrétiens : j’expose l’une ét l’autre en peu de paroles. 390Non, mes chers Auditeurs, ce n’est qu’un fantôme de religion qu’une religion sans probité : ainsi l’Écriture le déclare-t-elle dans un point particulier, mais dont la décision juste et solide, quoique d’abord elle semble outrée, peut s’étendre à tous les autres. Le voici : Si quis putatse religiosum esse, non refrœnans tinguarn suant, sed seducens corsuum, hujus vana est religio ; ' ce sont les paroles de saint Jacques dans son épitre canonique. Mes frères, disoit ce grand apôtre, si quelqu’un de vous croit avoir de la religion, et que néanmoins il ne réprime 391pas sa langue, et qu’il lui donne toute liberté de parler, qu’il sache que sa religion est vaine. Prenez garde, Chrétiens ; il ne dit pas : Si quelqu’un de vous se licencie en quelques rencontres à parler contre le prochain ; car cela peut quelquefois ar» river par foiblesse, par imprudence, par emportement, lors même qu’on a de la religion ; mais l’apôtre dit : Si quelqu’un de vous ne mettant jamais un frein à sa langue, se fait une habitude de railler l’un, de mépriser l’autre, de censurer celui-ci, de décrier celui-là, et qu’il croie pouvoir accorder cette licence effrénée avec la vraie religion, c’est un aveugle qui s’égare ; et quoique peut-être il ne s’en estime ni moins spirituel ni moins parfait, quoique peut-être il se fasse de ces médisances mêmes un point de religion et de piété, comme si c ’étoit un zèle chrétien qui l’inspirât, je soutiens, moi, et je conclus qu’il 11’a qu’une religion imaginaire : Hujus varia est religio. Quelle conséquence ! reprend saint Chrysostôme; n’étoit-ce pas assez de dire que cet homme, en ne retenant pas sa langue, offense la religion, qu’il blesse la charité, qu’il engage sa conscience, et qu’il se rend criminel devant Dieu ? nou ; mais prenant la chose dans sa source, l’apôtre prononce absolument que c’est un homme sans religion : Hujus varia est religio. 392Or, Chrétiens, comprenez toute la force de ce raisonnement : s’il est de la foi qu’une pareille er- 393reur, une erreur pratique touchant les saillies et les libertés d’une langue médisante et sans retenue suffit pour détruire dans nous l’esprit de la religion, que sera-ce de ces désordres essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendraient néanmoins pouvoir accommoder avec la religion ? Que sera-ce de ces duplicités accompagnées de tnille protestations d’amitié et de bonne foi ? Que sera-ce de ces avarices sordides et couvertes d’un voile de désintéressement dont on se pare? Que sera-ce de ces animosités profondes et invétérées, si contraires à la charité et à la paix, mais à qui l’on donne une fausse couleur de justice? Que sera-ce de ces excès, de ces emportemens, de ces duretés envers le prochain, que l’on justifie par une intention prétendue droite ? Que sera-ce de ces fraudes, de ces chicanes, de ces vexations qui ruinent nonseulement des familles, mais des villes, mais des provinces entières ? Que sera-ce de mille autres désordres qui ne sont que trop connus, et qui rompent tous les liens de la société humaine? Tout cela estil compatible avec une religion toute sainte, avec une religion (toute parfaite, avec une religion toute divine? le seroit-il même avec le paganisme? Hé quoi, Seigneur, un païen eût cru par-là renoncer à la religion qu’il professoit : avec de telles pratiques, on l’eût, parmi des païens, traité d’ana- 394thème ; et dans un si monstrueux déréglement de mœurs, nous nous flatterons d’être chrétiens? 395Remontons au principe. Vous me demandez pourquoi la religion a une dépendance si nécessaire de la probité ; et moi je vous réponds que c’est par un ordre établi de Dieu, et que Dieu lui-même.en quelque sorte ne peut pas changer. Car comme la grâce suppose la nature, et que la foi est entée pour ainsi dire sur la raison, aussi la religion a-t-elle pour base la probité. Détruisez la nature, il n’y a plus de grâce ; pervertissez la raison, il n’y a plus de foi ; et ôtez de la société des hommes ce que nous appelons probité, il n’y a plus de religion. En effet,' la religion, dit saint Jérôme, veut un sujet digne d’elle et digne de Dieu. Elle nous perfectionne en nous élevant à Dieu ; mais elle suppose dans nous, ou plutôt elle commence dans nous une certaine perfection, qui nous rend tels que nous devons être à l’égard des hommes ; et si nous n’avons ces qualités et ces dispositions, Dieu ne peut agréer notre culte, ni s’en tenir honoré : car ce qui n’est pas même bon devant les hommes, comment le seroit-il devant Dieu, dont le jugement est bien encore au-dessus du jugement des hommes? Être juste, être fidèle, être désintéressé, être sans reproche dans l’estime du monde, où du moins le vouloir être, travailler à l’être ; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir de la reli- 396gion et être chrétien, voilà l’ordre invariable et auquel il faut que la religion se conforme. Mais que faisons-nous ? nous renversons cet ordre, et par l’illusion la plus déplorable, nous nous formons de grandes idées de religion et de christianisme qui ne se trouvent appuyées sur rien, parce qu’en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice : c’est-à-dire que nous bâtissons sans fondement, ou pour m’exprimer avec saint Paul, que nous bâtissons sur un fondement de paille. INous voulons construire un édifice de pierres précieuses ; mais nous paroissons devant Dieu semblables à cette statue de Nabuchodonosor dont parle le prophète Daniel ; elle avoit la tête d’or et les pieds de terre. Cette tête d’or représente la religion, et cespieds de terre nos actions. Or qu’estce que cela, sinon un fantôme et une chimère? car une chimère, dans la signification même du terme, marque un composé d’espèces différentes, qui n’ont ensemble nulle liaison et nul rapport : un visage d’homme avec un corps de bête. C’est ainsi que les fables l’ont figurée ; et ce qui est impossible dans la nature, n’est-ce pas ce que nous voyons, et ce que nous déplorons dans la conduite de la plupart des chrétiens ? Combien peuvent dire comme saint Bernard, mais avec tout un autre sujet que saint Bernard : Je suis la chimère de mon siècle, ou plutôt la chimère du christianisme. J’honore Dieu, 397mais j’offense les hommes; j’ai des sentimens de piété, mais je parle, j’agis en mille oceasions avec moins de droiture et moins de raison que les plus impies; j’ai du zèle pour certaines œuvres d’éclat et de surérogation, et je n’en ai point pour des œuvres de nécessité et d’obligation ; je suis éloquent sur la discipline de l’Église et sur la sévérité de l’Évangile, et toute ma vie se passe à former des partig, à nouer des intrigues, à répandre des calomnies, à déchirer l’un, à détruire l’autre : chimère de religion. Il faut que la religion, la vraie religion commence par les devoirs généraux d’équité, de charité, de reconnoissance, de soumission et d’obéissance, parce que c’est ainsi, dit l’apôtre saint Jacques, que l’on se défend de la malignité et de la contagion du siècle, et que c’est en quoi consiste la religion pure et sans tache : Religio munda et immaculata hœc est immaculatum se custodire ab hoc secub. ' 398Sans cette probité sincère et reconnue, non-seulement fantôme de religion, mais scandale de religion. Je m’explique. J’appelle scandale de reli-. gion, ce qui expose la religion au mépris et à la censure : j’appelle scandale de religion, ce qui lui ôte le crédit et l’autorité qu’elle doit avoir dans les esprits : j’appelle scandalede religion, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d’ascendant 399sur elle. Or n’est-ce pas là ce que fait la conduite d’un chrétien sans probité ? Si le christianisme peut devenir méprisable, par où le deviendra-t-il plus naturellement que par-là? Je sais que nous ne manquons pas de réponses pour faire taire le monde ; je sais qu’il faut bien distinguer la religion et ceux qui la professent, qu’il ne faut pas confondre la sainteté qui lui est propre et qu’elle ne perd jamais, avec nos désordres qu’elle est la première à condamner et à nous reprocher. Mais le monde est-il assez équitable pour faire ce discernement? est-il assez bien disposé pour le vouloir ? ne cherche-t-il pas au contraire des prétextes contre elle? et, pour peu qu’ils autorisent son impiété, ne se fait-il pas un plaisir de les relever et de les exagérer? Quand donc on voit des chrétiens, infidèles dans leurs pa-r rôles, intéressés dans leurs vues, inflexibles dans leurs colères, impitoyables dans leurs vengeances, sans modération dans leurs excès, sans pudeur dans leurs débauches, dissimulés, artificieux, fourbes et imposteurs, qu’en peut penser le libertinage, et qu’en pense-t-il en effet? N’en tire-t-il pas avantage, et n’est-ce pas un triomphe pour lui? Allez alors lui vanter l’excellence de la loi de Dieu : que n’aura-t-il pas, ou que ne croira-t-il pas avoir à lui opposer? il la traitera ou d’hypocrisie et de jeu, ou de spéculation impraticable : d’hypocrisie et de jeu, puisque avec de si belles leçons, avec 400de si liantes maximes, elle ne rend pas meilleurs ceux qui l’embrassent : de spéculation impraticable, puisqu’en faisaut même profession de la suivre, on n’en observe pas les règles, et qu’on n’en accomplit pas les devoirs. Il raisonnera mal, j’en conviens ; mais enfin il raisonnera de la sorte, et voilà les impressions que feront sur son esprit les exemples qu’il aura devant ses yeux. Car c’est à ces exemples qu’il s’attachera, c’est sur ces exemples qu’il s’appuiera, c’est par ces exemples qu’il jugera. Que ne dit-on pas tous les jours de la dévotion ? vous le savez : que pour être dévot par état, on n’en est souvent que plus déguisé, que plus vindicatif, que plus fâcheux aux autres, que plus amateur de soi-même. On le dit, et pourquoi? parce qu’on voit en effet des dévots, j’entends de prétendus dévots, trompeurs, des dévots ulcérés et envenimés les uns contre les autres, des dévots aigres, chagrins, bizarres, des dévots sensuels et délicats. Or ce qu’on dit en particulier de la dévotion, on le dira en général de la religion. 401Ainsi, mes Frères, s’il nous reste encore quelque zèle pour notre religion, vivons d’une manière non-seulement qui lui fasse honneur, mais qui la fasse aimer de ceux même qui lui pourroient être les plus opposés. Or je vous en ai appris le moyen. Qu’ils voient en nous de la probité, c’est ce qui les édifiera. Nos dévotions, nos ferveurs, nos 402pénitences, tout cela est saint; mais à peine en seront-ils touchés : leurs vues ne vont point encore jusque-là, et ils attendent que nous les attirions par quelque chose de plus proportionné à leurs idées et à l’imperfection de leur état. Soyons bienfaisans, doux, affables, prévenans, humbles dans nospensése, intègresdans nos sentimens, modestes dans la fortune, patiensdans l’adversité, sans détours, sans artifices, sans ostentation, sans hauteur ; alors, aidés de la grâce, nous les gagnerons, nous les convertirons, nous les sanctifierons et nous nous sanctifierons nous-mêmes avec eux. Tel est, Seigneur, le témoignage que vous demandez de nous. Les martyrs, pour la mèmè religion que nous professons, ont versé leur sang et donné leur vie. Nous devons être dans la même disposition de vous sacrifier tout, mais nous ne nous trouvons plus dans les mêmes occasions. Ah! mon Dieu, quelle honte pour un chrétien de ne pas faire, au moins en partie, par l’innocence de ses mœurs, ce que tant d’autres ont fait, parleur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourmens ! Ce ne sera pas en vain, Seigneur, que nous vous glorifierons, puisque vous avez promis à ceux qui vous honorent une gloire immortelle, où nous conduise, etc. 403SERMON POUR LE VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE. WNWVWVWVWWVW SUR LA GRACE. 404Jésus- Christ lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu. Saint Jean, chap. 4. 405Ce don de Dieu, que ne connoissoit pas encore cétte femme samaritaine dont il est parlé dans notre évangile, et que le Sauveur des hommes lui fit connoître, c’est, selon tous les Pères de l’Eglise et tous les interprètes de l’Ecriture, la grâce même de Jésus-Christ. Cette grâce sans laquelle nous ne pouvons rien, et avec laquelle nous pouvons tout ; cette grâce par où, comme dit l’Apôtre, nous sommes tout ce que nous sommes, si nous sommes quelque chose devant Dieu ; cette grâce qui nous 406éclaire, qui nous attire, qui nous persuade, qui nous convertit; cette grâce qui nous porte au bien, et qui nous éloigne du péché ; cette grâce qui nous met en état de gagner le ciel et d’y parvenir ; cette grâce qui opère en nous et avec nous tout ce que nous faisons pour Dieu, et qui, dans l’ordre du salut, nous donne, par son efficace, non-seulement le pouvoir, mais la volonté et l’action : voilà, dis-je, mes chers Auditeurs, l’excellent don qu’il nous est si important à nous-mêmes de bien connoître. Don parfait, qui nous vient d’en haut, et qui descend du Père des lumières. Don au-dessus de tous les dons de la nature, et auprès duquel saint Paul regardoit comme de la boue tous les dons de la fortune. Don des dons, que JésusChrist seul a pu nous mériter, et que nous recevons de la miséricorde infinie de Dieu. 407Cependant, par une ignorance grossière, nous ne le connoissons pas, et par une ingratitude encore plus criminelle, nous ne prenons pas soin de le connoître. De là vient que si souvent nous le recevons en vain, et que bien loin de nous en servir pour glorifier Dieu, et pour nous sanctifier nousmêmes, nous en abusons jusqu’à nous pervertir nous-mêmes, et à mépriser Dieu. Car c’est pour cela que Jésus-Christ nous dit comme à la Samaritaine : Si scires donum Dei; ' si vous connoissiea 408le don de Dieu. Tâchons donc aujourd’hui, Chrétiens, à nous en former une juste idée. Entrons dans ce trésor immense des miséricordes divines ; mesurons-en, s’il est possible, et la hauteur et la profondeur ; et puisque Marieen a reçu la plénitude, pour parler utilement de la grâce, implorons le secours du Saint-Esprit par l’intercession de cette Mère de grâce, en lui adressant les paroles de l’Ange : Ave, Maria. 409Disposer tout avec douceur, et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellentes propriétés que l’Écriture attribue à la sagesse. Mais il n’y a, dit saint Augustin, que la sagesse de Dieu à qui ces deux propriétés conviennent tout à la fois dans le degré de perfection, qui nous est exprimé par ces paroles : Sapientia attingit a fine usque ad finem fortiter, et disponit omnia suaviter. 1 En effet, la sagesse des hommes étant aussi bornée qu’elle est, se trouve sujette à deux défauts tout contraires. Est-elle douce dans sa conduite? il est à craindre qu’elle ne devienne foible dans l’exécution. Estelle efficace et ferme dans l’exécution? il y a danger qu’elle ne soit dure dans sa conduite. Sa douceur, quand elle prédomine, se tourne en mollesse, et sa force dégénère dans un excès de sévérité. Mais il n’appartient qu’à la sagesse de Dieu, de réunir 410parfaitement ces deux vertus, ce semble, si opposées. Car elle a seule l’avantage, non-seulement de ne séparer jamais la douceur de la force, mais de trouver sa force dans sa douceur^ et, par un secret inconnu à tout autre qu’à elle, de faire consister sa force dans sa douceur même. Or ce que l’Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu, je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce dont je parle n’agit en nous que comme l’instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut. 411Et voilà, Chrétiens, l’idée la plus juste que je puisse vous donner de la grâce de Jésus-Christ : en voilà les deux caractères, douceur et force. Douceur de la grâce, dans la manière engageante dont elle dispose le pécheur à sa conversion. Force de la grâce, dans les étonnantes victoires qu’elle remporte sur le pécheur au moment de sa conversion. Or, sans chercher d’autre preuve, il me suffit de vous proposer pour exemple de l’un et de l’autre cette femme de notre évangile ; car vous verrez d’abord quelle fut l’aimable conduite de la grâce, pour gagner le cœur de cette pécheresse; vous jugerez ensuite quel fut le merveilleux pouvoir de la grâce, par l’admirable changement quelle opéra dans le cœur de cette pécheresse. Attingens a fine usque ad finem fortiter, et disponens omnia suaviter. La grâce de Jésus-Christ employant tous les charmes 412de sa douceur pour convertir la Samaritaine : ce sera la première partie. La grâce de Jésus-Christ, par son efficace et par sa force, convertissant en effet la Samaritaine, et de l’abîme du péché où elle étoit plongée, l’élevant tout à coup au comble de la sainteté : ce sera la seconde partie. L’une et l’autre renferme tout, mon dessein, et va faire le partage de ce discours. 413Il ne faut pas s’étonner que la grâce, qui est le principe de notre conversion, ait pour premier caractère la douceur, puisqu’elle procède immédiatement du cœur de Dieu, et que c’est le terme de son amour le plus pur pour nous. Mais il nous importe de bien savoir en quoi consiste cette douceur de la grâce, quels en sont les traits les plus insinuans, ce qu’elle doit faire en nous, de quelle manière Dieu veut que nous y répondions ; et c’est ce que le Saint-Esprit a visiblement entrepris de nous faire connoître dans la conversion de cette femme samaritaine dont il est aujourd’hui question de nous appliquer l’exemple. Car que fait la grâce, pour triompher pleinement d’un cœur rebelle et pour le soumettre à Dieu? Saint Augustin, et les théologiens après lui, l’appellent grâce victorieuse, 414et elle l’est en effet. Mais voici une conduite bien différente de la conduite ordinaire des conquérans. Pour triompher de nous, elle paroît en quelque sorte s’assujettir à nous. Ne vous offensez pas de ce terme, qui ne déroge en rien, comme vous le verrez, ni à la dignité, ni même à l’efficace de la grâce, et qui, dans ma pensée, ne signifie rien autre chose que sa douceur. Elle paroît, dis-je, s’assujettir à nous ; comment? le voici : car elle nous attend, jusqu’à nous supporter des années entières; elle prend les temps favorables; et, par une condescendance que nous ne pouvons assez reconnoître, elle ménage les occasions pour nous gagner : quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, elle est toujours la première à nous prévenir. Au lieu de nous arracher par violence ce qu’elle veut obtenir de nous, elle nous le demande; et au lieu de nous le demander avec empire, elle ne l’obtient que par voie de sollicitation et d’invitation. Elle ne nous demande, dit saint Prosper, que pour avoir lieu de nous donner, et elle nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Elle s’accommode à nos inclinations, à nos talcns, aux qualités de notre esprit, et souvent même, de la manière que je l’expliquerai, à nos imperfections et à nos foiblesses. Elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l’attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n’excite en 415nous le désir; elle ne nous oblige à mépriser les biens de la terre, qu’à mesure qu’elle nous en fait voir le néant; elle ne nous fait entreprendre de grandes choses pour Dieu, qu’en nous imprimant une haute idée de ses perfections et des récompenses qu’il nous promet ; elle ne nous porte à nous renoncer nous-mêmes et à nous haïr nous-mêmes, qu’en nous faisant convenir, par la confession de nos propres désordres, que ce renoncement est au moins juste, et cette haine bien fondée. Car telle est, Chrétiens, la conduite de la grâce, telle en est la douceur; et c’est aussi ce que nous voyons bien clairement dans les démarches que fait le Sauveur du monde pour convertir la Samaritaine : conversion que Jésus-Christ nous propose comme une image sensible de ce qui se passe encore tous les jours entre Dieu et nous, par les saintes opérations de sa grâce. Ecoutez-moi, et reprenons chaque article par ordre. Vous y trouverez abondamment de quoi vous instruire et de quoi vous édifier. 416Je dis que souvent la grâce attend les pécheurs jusques à lasser la patience de Dieu. Voyez JésusChrist, la force et la vertu de Dieu même, fatigué néanmoins, épuisé, assis sur le bord d’une fontaine. Qu’attend-il? une âme infidèle qu’il veut sauver ; une pécheresse qu’il a choisie. Et de quoi est-il fatigué? si nous nous en tenons à la lettre, c’est de la longueur du chemin qu’il a fait, Fati- 417gatus ex itinere : ' mais comme cet Homme-Dieu disoit dans le même évangile à ses apôtres, qu’il avoit unie viande à manger bien plus exquise que celle qu’ils lui présentoient, uné viande mystérieuse et divine qu’ils ne connoissoient pas, ego cibum habeo maniucare, quem vos nescilis ;* aussi éprouvoit-il alors une tout autre lassitude que celle qu’il faisoit paroître, et cette lassitude lui venoit sans doute d’avoir si long-temps supporté cetfe malheureuse dans le déréglement de sa vie et dans l’habitude de son crime. Car voilà, dit saint Augustin, ce qui devoit, tout Dieu qu’il étoit, l’avoir fatigué, ce qui devoit avoir presque épuisé sa patience. Cependant il ne se rebute point ; et quel- 418que éloignée de Dieu, quelque endurcie dans son péché que soit cette femme, il est résolu de l’attendre : usant pour elle, si je puis me servir du terme de l’Ecriture, de ces lenteurs adorables qui arrêtent les coups de sa justice, et qui suspendent sa colère et ses vengeances : Sustentationes Dei.3 C’est pour cela qu’il est assis, et qu’il se repose : Faligatus... sedebat.4 Or ce repos d’un Dieu dans les emportemens et les révoltes de sa créature, c’est ce que j’appelle la douceur de la grâce. Ah ! Chrétiens, combien de pécheurs dans le monde, et peutêtre parmi ceux à qui je parle, sont actuellement dans le même état que cette femme criminelle et 419obstinée? c’est-à-dire, combien de pécheurs opiniâtres ont lassé Dieu, ont outragé la bonté de Dieu, ont irrité le courroux de Dieu; et à force d’accumuler péché sur péché, rechute sur rechute, et d’augmenter par-là chaque jour le poids de leur iniquité, sont devenus pour Dieu comme de pesans fardeaux, mais dont néanmoins, par un effet de son inépuisable miséricorde, il veut bien attendre le retour? A juger de Dieu par nous-mêmes, peut-être cette patience seroit-elle pour nous un scandale; peut-être nous viendroit-il dans l’esprit que Dieu manque de zèle pour sa gloire, et qu’il ne soutient pas assez hautement la souveraineté «le son être. Mais c’est en cela même, disent les Pères, qu’il la soutient, et qu’il fait éclater sa gloire : car il n’y a que la patience d’un Dieu qui puisse aller jusque-là. Celle des hommes qui n’a pas plus détendue que la petitesse de leur cœur, est bientêt à bout : mais la mesure de la patience de Dieu, est la grandeur de Dieu même. 420En effet, continue saint Augustin, Dieu est patient, parce qu’il est éternel ; il est patient, parce qu’il est fort; il est patient, parce qu’il est Dieu : Patiens est quia œtemus est, quia for lis est, quia Deus est.' Et rien, à le bien prendre, ne nous marque mieux sa divinité et n’en est un témoignage plus invincible, que cette tranquillité sur- 421prenante avec laquelle il dissimule et il tolère les offenses des hommes. Mais de ce principe quelle conséquence, mes chers Auditeurs, devons-nous tirer? s’ensuit-il que le pécheur ait droit de différer sa conversion, et dé faire attendre Dieu, parce que Dieu veut bien l’attendre? C’est ainsi qu’ont toujours raisonné, et que raisonnent encore les libertins et les mondains; et c’est ce faux raisonnement, et cette damnable présomption, qui de tout temps les a confirmés et les confirme tous les jours dans leur libertinage et dans leurs désordres. Mais à Dieu ne plaise, Chrétiens, que nous fassions un tel abus de ses miséricordes ; et quand il s’agit de pénitence, l’erreur la plus pernicieuse où nous puissions tomber, est de nous attendre que Dieu nous attendra : pourquoi? par mille raisons qui ne souffrent point de réplique, et que vous ne pouvez ignorer sans ignorer au même temps les plus essentielles maximes de votre religion. Ecoutez-les. Parce que si Dieu nous attend, c’est uniquement à sa grâce que nous en sommes redevables : or il n’est rien de plus impie, ni rien de plus insensé, que de compter sur cette grâce, jusqu’à s’en prévaloir contre Dieu même : An oculus iuus neqtiam est, quia ego bonus sum ?’ Parce qu’il y en a plusieurs que Dieu n’attend pas. et sur qui, pour l’exemple des autres, il lui plaît d’exercer sa juste 422colère, en les laissant mourir dans leur péché : Ego vado, et quœretis me, et in peccato veslro moriemini.' Parce qu’à l’égard même de ceux que Dieu attend, il y a un terme après lequel il ne les attend plus : Adhuc quadraginta dies, et Ninive subvertetur Parce que nous ne pouvons savoir jusques à quand Dieu nous attendra, ni même s’il nous attendra, et que c’est le secret le plus impénétrable pour nous et le plus caché : Quis soit si convertatur, et ignoscat?3 Parce que notre seule présomption, en nous assurant que Dieu nous attendra, suffit pour l’engager à ne nous attendre pas; de peur, comme remarque Tertullien, que sa patience qui est un de ses plus saints attributs, ne servît à autoriser et à fomenter nos crimes. Tout cela, Chrétiens, autant de vérités incontestables, qui doivent nous tenir dans un sage tempérament de crainte et de confiance. Vérités qui nous laissent toujours dans l’espérance d’une grâce assez constante pour nous attendre, mais qui nous empêchent bien de faire fonds sur cette espérance pour vivre dans l’impénitence. Vérités dont le merveilleux enchaînement nous oblige à ne pas faire attendre Dieu trop longtemps; persuadés qu’il nous attend encore, mais du reste qu’il n’est rien de si terrible qu’un Dieu dont la patience outrée se lasse enfin d’attendre un pécheur, ni rien de si punissable qu’un pécheur 423qui volontairement et de plein gré fait attendre un Dieu. Cette morale demanderoit un discours entier. Je la laisse, et je passe à un autre point. 424Non-seulement le Sauveur du monde attend la Samaritaine, mais par un nouveau trait de douceur que je découvre dans sa grâce, il prend une occasion commode pour traiter avec cette pécheresse; un lieu séparé du bruit et du tumulte, ovi il sait quelle doit se rendre; un temps convenable à son dessein, où elle vient puiser de l’eau, et où rien ne pourra interrompre les leçons toutes divines qu’il se prépare à lui faire. Non pas que Dieu, pour nous communiquer sa grâce, ait besoin de ces ménagemens, ni que la grâce de Jésus-Christ dépende absolument des temps et des occasions, pour produire en nous son effet, puisqu’au contraire c’est plutôt la grâce qui fait ces temps précieux pour le. salut, et ces occasions à quoi notre conversion est attachée. Mais en cela même ne devons-nous pas admirer l’ineffable bonté de notre Dieu, qui pour nous attirer à lui et pour nous sauver, veut bien ménager ainsi les occasions: qui dans cette vue se sert avantageusement de celles que nous lui présentons; qui lui-même en fait naître auxquelles nous ne pensons pas; qui des événemens les moins prémédités, fait pour nous des coups de providence, et qui méritant d’être également servi dans tous les lieux et dans 425tous les temps, ne dédaigne pas d’attacher sa grâce à certains temps et à certains lieux? Quand nous lisons dans la Genèse que Rebecca allant abreuver ses troupeaux à une fontaine, y rencontra le serviteur d’Abraliam, qui lui annonça son bonheur et le choix que Dieu faisoit d’elle pour être l’épouse d’Isaac : ou dans le livre des Rois, que Saiil cherchant les ânesses de son père, trouva le Prophète qui lui déclara les vues de Dieu sur lui, et lui apprit que le Seigneur l’avoit destiné pour être le chef de son peuple et pour régner en Israël, nous bénissons l’aimable conduite de la Providence. Mais cette conduite si aimable, Chrétiens, n’étoit encore qu’une figure de ce que Dieu vouloit faire et de ce qu’il fait tous les jours en faveur de ses élus. Car n’est-ce pas ainsi qu’il leur offre sa grâce en de favorables conjonctures? N’estce pas ainsi, si j’ose m’exprimer de. la sorte, qu’il leur dresse de saintes embûches, dans les occasions que sa sagesse a disposées pour leur conversion et pour leur sanctification ? Et n’est-ce pas de là que de savans théologiens, ent re lesquels on cqmpte même cet incomparable docteur de l’Église, saint Augustin, ont fait consister une partie du mystère de la grâce,,je dis de cette grâce que nous appelons efficace, en ce quelle est donnée dans l’occasion où Dieu a prévu qu’elle seroit salutaire : au lieu, ajoutent-ils, qu’il donne les grâces communes indiiïé- 426remment, c’est-à-dire, indépendamment de ces occasions et des dispositions particulières où nous pouvons nous trouver en les recevant? Ceci fondé, sur ce que Dieu dit dans l’Écriture à l’homme juste, ou si vous voulez, au pécheur converti : T empore accepta exaudivi te,1 c’est dans le temps propre que je vous ai exaucé; Et in die salutis adjuvi te,' et c’est au jour du salut que je vous ai aidé. Il y a donc, concluent-ils, et non sans raison, dans l’ordre de la prédestination des hommes, des temps de grâce et de faveur, où le salut est non-seulement plus possible et plus facile, mais plus infaillible et plus sur. Nous le voyons dans la femme samaritaine. Mais si nous y prenons bien garde, ce que nous voyons dans elle, c’est ce qui se passe encore tous les jours dans nous. Car y a-t-il personne que Dieu ait autrefois touché et qu’il ait ramené de ses égaremens, qui n’attribue en partie sa conversion à certaines rencontres, et qui ne se souvienne que ce fut là où Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur? Ainsi l’a reconnu saint Augustin; et l’aveu qu’il en fait, est une espèce d’hommage, qu’il a cru devoir à là grâce. C’est dans ses Confessions qu’il a pris soin luimême de nous marquer jusqu’aux moindres particularités du combat qu’elle lui livra; le trouble, l’agitation où il se trouva, le jardin où il se retira * 427le saint ami qui l’y accompagna, l’exemple des solitaires qui le confondit, l’endroit de saint Paul qu’il lut, et dont il se sentit frappé, quand cette grâce toute-puissante le transforma dans un homme tout nouveau et le soumit enfin à Dieu. Ainsi, dis-je, l’a-t-il publié; et si nous faisions tous une pareille confession de notre vie, ne pourrions-nous pas tous par proportion rendre de nous-mêmes un témoignage à peu près semblable? 428Quel est donc pour nous le point capital, et la grande maxime de la sagesse chrétienne? retenezla bien, mes chers Auditeurs, et ne l’oubliez jamais : c’est -d’observer avec soin ces occasions, et de ne les pas manquer. Car combien de choses dont vous ne voyez pas les conséquences, et qui vous semblent venir du hasard, sont autant de moyens que Dieu a choisis pour vous retirer du monde, et dont peut-être il lui a plu de faire dépendre votre prédestination même : par exemple, l’engagement que vous avez avec ce serviteur de Dieu, ce livre de piété que vous goûtez, ce sermon édifiant et convaincant que vous entendez, cette mort subite qui vous effraie, cette perte de biens qui vous afflige, cette disgrâce qui vous humilie; cette infirmité qui, malgré vous, vous réduit à mener une vie plus réglée, et vous empêche de vous porter aux mêmes excès. Si les desseins de Dieu vousétoientpleinementconnus, et que vous sussiez 429avec certitude que c’est à cela quil a voulu attacher votre salut, ne les ménageriez-vous pas ces occasions si importantes? Or vous n’en savez que trbp, pour y adorer au moins les conseils secrets de cette Providence toute paternelle qui vous gouverne ; et si vous n’en savez pas davantage, c’est ce qui vous oblige encore à vivre dans une dépendance plus absolue de cette grâce en qui vous vous confiez. Mais si c’est une occasion de salut, me direz-vous, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux, Chrétiens; mais il n’est pas moins sûr que vous 11e vous convertirez jamais, sans un bon usage de cette grâce et de l’occasion où elle vous est préparée. Car, de quelque nature que soit cette grâce, il est de la foi que son effet ne peut être séparé de votre fidélité; et de quelque manière quelle agisse, il en faut toujours revenir aux deux paroles du Sauveur des hommes, Vigilale et orale,' veillez et priez. Priez, parce que vous ne pouvez rien sans la grâce; et veillez, parce que la grâce, toute puissante qu’elle est, ne fait rien sans vous. Priez, afin qu’il y ait pour vous un temps et un jour de salut; et veillez, afin que ce jour de salut ne vous échappe pas. Voilà en deux mots les deux points fixes et tout le précis de la théologie d’un chrétien. Poursuivons. 430J’ajoute que la grâce qui opère notre conversion, quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, est toujours la première à nous prévenir; et c’est, dans la doctrine des Pères, ce qu’elle a de plus essentiel. Car si je la pouvois prévenir, dès-là elle ne seroit plus grâce, parce quelle su pposeroit en nous le mérite de l’avoir prévenue. Je sais que- nous pouvons, quoique pécheurs, chercher Dieu parla grâee, et le trouver; mais, reprend saint Bernard, nous ne chercherions jamais Dieu par la grâce, si Dieu, par une autre grâce, ne nous avoit lui-même cherchés : N isi enim prius quœsita, non quœreres, sicut nec eligeres nisi electa. ' Or c’est ce qui paroît sensiblement dans la conversion de cette femme de Samarie. Le Fils de Dieu n’attend pas qu’elle fasse quelque avance pour venir à lui : il l’aborde, il lui parle, il l’engage, sans qu’elle y pense, dans un entretien qui doit être le principe de son salut. Tel est le mystère et le prodige tout ensemble de la chaFitéde mon Dieu, de vouloir bien prévenir luimême des pécheurs, c’est-à-dire, de vouloir bien rechercher lui-même de viles créatures ; de vouloir bien appeler lui-même des âmes ingrates et rebelles., des âmes criminelles et dignes de toutes ses vengeances, des âmes foibles et inconstantes dont peut-être il prévoit les infidélités et les rechutes : de les rechercher, dis-je, et d’aller au-devant 431d’elles, dans un temps où elles ne pensent point à lui; je dis plus, dans un temps où elles s’éloignent de lui, où elles se soulèvent contre lui, où même elles ont en quelque sorte horreur de lui. Ah! Seigneur, puis-je m’écrier ici, touché du sentiment de saint Bernard, et en m’appliquant ce dogme de notre religion si opposé au pélagianisme; ah ! Seigneur, est-il donc vrai que, tout aimable que vous êtes, je ne puisse de moi-même vous aimer, et que ma misère aille encore jusqu’à ne pouvoir désirer d’être aimé de vous, si vous n’excitez eû moi ce désir ? Est-il donc vrai que tout Dieu que vous êtes, vous soyez dans la nécessité de faire les premières démarches pour me réconcilieravec vous, ou de m’avoir éternellement pour ennemi? ne seroit-ce pas assez que vous fussiez disposé à me recevoir? Mais du moins, ô mon Dieu! puisque vous voulez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour? ajouterai-je à l’impuissance malheureuse de vous prévenir, le crime impardonnable de ne vous pas seconder? Non, Seigneur; et vous me faites trop bien comprendre ce que je vous dois, pour que mon cœur demeure dans une si mortelle indifférence. Puisqu’il est del’honneur de votre grâce que ce soit elle qui me recherche, je veux bien me soumettre à cette loi. Oui, mon Dieu, je veux biett m’humilier dans cette vue; je veux bien reconnoître devant vous ma foiblesse, et me confondre dans la 432pensée que de moi-mème je ne puis faire un pas pour aller à vous, et qu’avec toutes vos perfections, je ne puis vous aimer si vous ne m’aimez, et si vous ne m’aimez avant que je vous aime. Mais du reste. Seigneur, ce sera pour moi un puissant motif de reconnoissanceet de fidélité; et le souvenir de votre infinie miséricorde, en me recherchant malgré toute mon indignité, en me prévenant, en me remettant dans vos voies, m’attachera désormais à vous d’un lien si étroit, que la nature, que la passion, que le monde avec tous ses charmes, que rien, quoi que ce puisse être, ne le pourra rompre. Tel est le fruit que l’âme chrétienne doit tirer de ce point de foi utilement et solidement médité. 433Mais encore comment est-ce que la grâce nous prévient? est-ce avec autorité et avec empire? non, dit le Prophète royal, mais par des bénédictions de douceur : Prœvenisti eum in benedictionib-us dulcedînis. ' Car si elle nous prévient, c’est en nous demandant ce qu’elle veut obtenir de nous; et en cela, remarque saint Prosper, consiste la différence de la grâce et de la loi : la loi commande, et la grâce invite ; la loi menace, et la grâce attire ; la loi contraint, et la grâce engage. Or c’est ce mélange de la loi et de la grâce qui fait tout le mystère de l’aimable et souveraine domination de Dieu sur nos cœurs. Il ne tenoit qu’au Sauveur du ' V». M>. 434monde d’user de tout son pouvoir, et d’obliger la Samaritaine à lui rendre d’abord et sans réplique une obéissance forcée; mais parce que c’est sa grâce qui agit en elle, il veut qu’elle obéisse nonseulement sans répugnance, mais avec joie et avec amour. Par où donc commence-t-il ? Il la prie de l’écouter, et de le croire : Mulier, crede mihi.' Car quoique Dieu, par l’efficace de sa grâce, soit maître de nos volontés, et qu’il puisse, comme il lui plaît, disposer de nous, il n’en dispose néanmoins qu’avec réserve, et,sij’ose meservirdu terrtie de l’Ecriture, qu’avec respect; c’est-à-dire en nous inspirant, en nous persuadant, en nous demandant ce qu’il veut nous faire vouloir : Tu autem dominator virlutis, curn magna reverentia disponis nos. ' Je dis plus : quoique maître absolu, il nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ à cette Samaritaine? un peu d’eau : Da mihi bibere.3 Et pourquoi de l’eau? pourlui faire naîtrele désir d’une eaubiçfi plus excellente qu’il lui veut donner; de cette eau salutaire et vivifiante, dont la source rejaillit jusque dans la vie éternelle : Fons ac/uœ salientis in vitam œternam ; 4 de cette eau qui doit pour jamais étancher notre soif, et nous établir dans une paix et dans une félicité parfaite : Qui biberitex aqua, quam ego dabo ei, non sitiet in œternum. s Belle idée, mes 435chers Auditeurs, de ce que nous éprouvons tous les jours dans la conduite de la grâce. Que demande-t-elle d’abord? presque rien. Un peu d’attention sur nous-mêmes, un peu de règle dans nos actions, un peu de discrétion dans nos paroles, un peu d’assujettissement à nos devoirs. Donnezmoi cela, nous dit Dieu : c’est bien peu; mais de ce peu dépendent toutefois les grâces les plus abondantes. Et en effet, c’est souvent par ce peu, je veux dire par cette petite victoire remportée sur la passion, par cette petite violence faite à l’humeur, par ce petit sacrifice de l’intérêt, par ce petit effort de là charité, par ce petit retranchement d’une vanité mondaine, que nous nous mettons en état de recevoir la plénitude des dons célestes et des miséricordes du Seigneur. C’est par-là que commencent les grands changemens, les grandes conversions; et ne sommes-nous pas bien coupables, si nous refusons à Dieu ce qu’il exige de nous, quand l’avantage qu’il nous promet est tellement au-dessus de ce qu’il attend? 436Disons néanmoins encore quelque chose de plus touchant. Je prétends avec saint Chrysostûme que la grâce, pour agir avec plus de douceur, s’accommode à nos inclinations, à nos goûts, à nos talens, et même en quelque sorte à nos foiblesses, à nos imperfections, à nos défauts: J’en ai la preuve dans cette femme de notre évangile. Un 437autre que le Fils de Dieu qui l’eût entendue disputer et raisonner sur les points les plus importans d,e la religion, l’auroit rebutée : un autre lui eût dit, qu’il ne lui appartenoit pas de pénétrer dans ces matières ; que ces questions épineuses et subtiles n’étoient pas de son ressort ; et que la grande science d’une femme devoit être de n’en point trop savoir, ou de ne point affecter de paroître en trop savoir : car c’est la réponse commune qu’ont eu de tout temps à essuyer les femmes curieuses, et qu’on a toujours fait valoir contre elles. Mais notre divin Maître n’ignoroit pas que ce n’est point ainsi qu’on les convertit, et que cette réponse, mortifiante pour elles, bien loin de les corriger, ne sert qu’à les aigrir et à les irriter. Que fait-il donc? Il tient une conduite tout opposée. Cette femme est vaine et curieuse ; il l’engage par sa curiosité même : elle se pique d’être savante; il ne dédaigne point de raisonner avec elle sur ce qu’il y a dans la religion de plus profond et de plus sublime. En instruisant les peuples, il se servoit de paraboles, c’est-à-dire de comparaisons simples et familières pour s’accommoder à la grossièreté de leurs esprits; mais il n’entretient celleci, toute pécheresse qu’elle est, que de matières élevées, et en des termes proportionnés à la grandeur des sujets dont il veut bien conférer avec elle; de la nature de Dieu, de la perfection de son être, 438de la pureté de son culte, de l’adoration en esprit; et par-là il la détrompe, sans l’offenser, des fausses idées dont elle étoit prévenue touchant la divinité et les hommages que nous lui devons. Or n’est-ce pas ainsi que la grâce agit, et sur nos esprits et sur nos cœurs? IVest-ee pas ainsi qu’elle se conforme à nous, ne nous sanctifiant presque jamais (remarquer, ceci, je vous prie),ne nous sanctifiant presque jamais d’une manièrecontraire à nos inclinations naturelles; mais perfectionnant selon Dieu nos inclinations naturelles, pour nous sanctifier? Sommes-nous ardens et agissans? elle nous anime d’un saint zèle, et nous porte à la pratique des bonnes œuvres. Sommes-nous tendres et affectueux? elle nous inspire pour Dieu une tendresse d’amour qui nous Jait quelquefois répandre à ses pieds des torrens de larmes. Sommes-nous d’une humeur facile? elle rectifie cette facilité d’humeur, et la convertit en charité pour le prochain. Sommes-nous d’un esprit rigide et sévère? elle tourne cette sévérité en ferveur de pénitence. Elle prend, dit l’apôtre saint Pierre, par rapport à nous, autant de différentes formes, quelle trouve en nous de dispositionsdifférentes : Multiformis gratiæDei. ' Grâce qui nous engage à être saints comme on voudroit l’être, si Dieu nous en donnoit le choix, 439et que nous n’eussions qu’à en délibérer avec nousmêmes : afin, dit saint Chrysostôme, qu’il 11e nous reste nul prétexte pour nous dispenser delà suivre, puisqu’elle veut bien se servir de notre fonds pour l’accomplissement de ses desseins; puisqu’il n’y a rien dans nous qu’elle ne mette en œuvre pour l’ouvrage de notre salut ; puisqu’elle ne demande point d’autre naturel que le nôtre, point d’autre complexion que la nôtre, point d’autres talens que les nôtres, pour faire de nous ce que Dieu veut que nous soyons ; enfin, puisque, dans un sens que vous entendez assez, nous pouvons, en ne cessant point d’être ce que nous sommes, devenir par elle tout ce que nous ne sommes pas. 440Il est vrai, Chrétiens, que, par cette grâce, Dieu nous oblige à mépriser tout ce que le monde estime ; à renoncer de cœur aux honneurs du monde, aux plaisirs' du monde, aux biens du monde : mais ici même voyez encore, ef goûtez combien le Seigneur est doux: Gustate, et videte quoniam suavis eslDominus. ' Il ne nous oblige à mépriserle monde, qu’après qu’il nous en a faitconnoître, parsa grâce, l’illusion ; qu’après nous avoir convaincus que le monde ne peut jamais nous rendre heureux. Il ne nous oblige à renoncer au monde, qu’après nous avoir ôté, par sa grâce, l’estime et l’amour du monde. Or il est aisé de renoncer à ce que l’on 441n’estime et l’on n’aime plus. C’est lasainte leçon que Jésus-Christ fait à la Samaritaine : Omnis qui biberit ex aqua bac, sitiet ilerum ; ' quiconque boira de cette eau, aura encore soif: c’est-à-dire, quiconque aura de l’ambition dans le monde, quelque grand qu’il puisse être, neserajamaiscontentdece qu’il est; quiconque voudra s’enrichir dans le monde, quelques biens qu’il possède, n’en aura jamais assez à son gré; quiconque sera esclave de ses sens, quoiqu’il ne leur refuse rien, nelessatisferajamais. Quand jesuis une fois persuadé de ce principe, je me détache de tout sans peine : etn’ensommes-nouspas invinciblement persuadés par la divine impression et les saintes lumières de la grâce ? Il est vrai que cette grâce m’oblige quelquefois à faire pour Dieu des choses difficiles et pénibles : mais en même temps elle m’y fait trouver de l’attrait ; et comment? par la grandeur des motifs quelle me propose, et parl’espérance des biens inestimables qu’elle me promet. Siscires donum Dei, et quis est qui dicit tibi, da mihi bibere ; a si vous saviez, dit le Sauveur à cette femme, quel est celui qui vous parle : c’est-à-dire, si vous saviez, Chrétiens, ce que c’est que Dieu; si vous saviez ce que Dieu a fait pour vous, et ce qu’il mérite de vous; si vous saviez ce que vous avez à attendre de Dieu ; si vous saviez les magnifiques récompenses qu’il réserve aux humbles, qu’il réserve aux pauvres, qu’il réserve à ceux qui souf- 442frentet qui se mortifient pour lui : si vous lesaviez, ah! il n’y auroit rien à quoi vous ne fussiez déterminés, et les croix les plus pesantes vous deviendroient non-seulement supportables, mais aimables, dans la seule vue de lui plaire. Or, qui nous apprend tout cela? la grâce de Jésus-Christ. Il est vrai que cette grâce va, selon l’Evangile, jusqu’à nous inspirer la haine de nous-mêmes; mais pour nous l’inspirer cette haine évangélique, elle nous fait convenir nous-mêmes de notre bassesse, de notre indignité, de notre corruption, de nos désordres. D’où nous concluons nous-mêmes aisément, que notre véritable intérêt est de nous haïr dans cette vie, si nous voulons nous aimer pour la vie éternelle. Aussi le Fils de Dieu, pour faciliter la pénitence à cette pécheresse de Samarie, lui fait-il faire à elle-même la confession de son crime; et, par la honte salutaire qu’elle en conçoit, la réduit-il, presque sans qu’elle l’aperçoive, à la nécessité de s’accuser, de se condamner, et par conséquent de se convertir, puisque c’est dans une sincère accusation, et dans une parfaite condamnation de soi-même que consiste la vraie conversion. 443Telle est, Chrétiens, la conduite de la grâce; voilà comment Dieu se rend maître de nos cœurs. Ce n’est point par la souveraineté de son empire ; ce n’est point par les hautes lumières de son entendement divin, mais par la douceur de la grâce et 444de son esprit. Il a fallu pour gagner le cœur des hommes, que la majesté s’abaissât, et que, dansla personne du Sauveur, la sagesse incréée de Dieu s’humiliât. Or, à l’exemple de Dieu, c’est par-là même que nous nous insinuerons dans les âmes, et que nous y exercerons un pouvoir d’autant plus absolu qu’il le paroîtra moins. Ce ne sera point par l’autorité, beaucoup moins par l’esprit de domination, ou par l’ascendant que nous prendrons et que nous affecterons de prendre; ce ne sera pas même par l’habileté, ni par la supériorité de génie et d’intelligence, mais par les sages ménagemens de la charité. Il faut, pour engager le prochain, et pour le toucher, que nous supportions ses défauts, que nous compatissions à ses foiblesses, que nous condescendions à ses humeurs, que nous soyons sensibles à ses misères, que nous entrions avec zèle dans ses besoins, et que, suivant la règle et l’expression de saint Paul, nous prenions, comme élus de Dieu, des entrailles de miséricorde : Induite vos, sicut electi Dei, viscera misericordiæ. ' Cette instruction nous regarde tous ; mais nous en particulier, mes Frères, nous, dis-je, que Dieu a spécialement appelés au ministère de la conversion et de la sanctification des âmes ; nous qui, comme prêtres du Seigneur, sommes les dispensateurs de sa grâce, et qui devons par conséquent conformer 445notre conduite à celle de la grâce même : c’est à nous encore une fois que cette morale s’adresse ; souffrez que je vous l’applique, et que je me l’applique à moi-même. Car voilà votre modèle et le, mien : c’est par la douceur de notre zèle que nous devons toucher les pécheurs; autrement, nous n’y réussirons jamais. Ayez, si vous voulez, toute la science des docteurs, ayez toute l’éloquence des prophètes, parlez le langage des apôtres, et même des anges; si tout cela n’est assaisonné de la douceur évangélique, vous ne ferez rien. C’est elle qui doit nous préparer les voies, et nous faire entrer dans les cœurs. Sans elle, on nous écoutera, et nous viendrons à bout de tout le reste ; nous instruirons, nous convaincrons, nous confondrons, nous épouvanterons, mais nous ne convertirons pas. Sans elle, nous troublerons les consciences, nous désespérerons les foibles, nous révolterons les opiniâtres, mais nous ne les attirerons jamais à Dieu. Le Sauveur du monde ne parut sévère qu’à l’égard des pharisiens, de ces hypocrites qui sous un masque de piété imposoient au peuple et letrompoient ; et, par un secret jugement de Dieu, ce fut à l’égard des pharisiens que son zèle demeura sans effet. Je ne dis pas, mes Frères, que nous devions flatter les pécheurs par de lâches complaisances : vous n’ignorez pas combien j’ai ce sentiment en horreur. Je ne dis pas que nous ne devons 446point obliger les pécheurs à tout ce que l’Évangile a de plus austère, aux rigueurs de la pénitence, au crucifiement de la chair, à la mortification de l’esprit : malheur à moi, si j’en rabattois un seul point! Mais je dis qu’à cette sévérité, qui pourroit seule éloigner les pécheurs, il faut joindre cette douceur qui les ramène. Je dis qu’il faut proportionner celte sévérité aux dispositions des Sujets, comme la grâce elle-même s’y accommode; et non pas l’appliquer sans discernement et sans prudence, aux uns trop, aux autres trop peu, à. ceux-ci hors de leur état, à ceux-là par-dessus leurs forces. Je dis qu’il faut avoir de saintes adresses, pour faire embrasser cette sévérité, et même pour la faire goûter 5 montrant quelle est praticable, et ne portant jamais les choses à des excès qui donnent lieu aux mondains de les traiter d’impossibles. Je ne dis pas encore une fois qu’il ne faille jamais user de sévérité dans la conduite des âmes : mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité qui se fasse aimer, une sévérité qui rende le joug de Dieu supportable ; et non point une sévérité pharisaïque, une sévérité sans onction, une sévérité impérieuse, une sévérité sèche et rebutante, une sévérité qui ne pourroit convenir qu’à des esclaves, mais qui ne convient nullement aux enfans de Dieu. Plût au ciel, mes Frères, que nous fussions tous bien persuadés de cette vérité, 447puisque rien ne contribueroit davantage à la sanctification du christianisme! Quoiqu’il ensoit, voici, mes chers Auditeurs, ce qui nous rendra inexcusables au jugement de Dieu : l’infinie douceur avec laquelle Dieu nous gouverne. Si les puissances de la terre dont nous dépendons, se comportoient de la sorte envers nous, nous en serions idolâtres : Dieu veut nous gagner par sa grâce, et nous lui sommes rebelles ! Il me reste à vous montrer que cette grâce, quoique douce dans la manière dont elle engage le pécheur, n’en a pas moins de force dans son action ; et c’est ce que vous allez voir dans la suite de notre évangile, qui fera le sujet du second point. 448Quelque obscure que soit notre foi, si nous la regardons en elle-même et dans ses mystères, elle a cependant, selon la pensée de tous les théologiens, une espèce d’évidence dans ses motifs; je veux dire que ce quelle nous révèle est au moins évidemment croyable, par la qualité des motifs qui nous obligent à le croire, Or il m’a toujours paru, et il me paroît encore qu’un de ces motifs les plus puissans et les plus convaincans, est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines 449âmes, que Dieu, comme dit le grand Apôtre, a prédestinées pour en faire des vases de miséricorde. Ceci, mes chers Auditeurs, vous édifiera et vous consolera. Quand les magiciens de Pharaon virent les étonnans prodiges que faisoit Moïse dans toute l’Egypte, par le seul attouchement de cette baguette mystérieuse qui leur donna tant de terreur, ils confessèrent enfin que le doigt de Dieu étoit là ; c’est-à-dire, qu’ils y reconnurent le caractère d’une vertu divine, dont ce législateur et ce prophète étoit l’instrument : El dixerunt malefici ad Pharaonem : Digitus Dei est hic. ' Et moi, Chrétiens, quand je n’envisagerois que la conversion de cette femme samaritaine, telle qu’elle est rapportée dans l’Evangile, je conclurois sans hésiter, qu’il y a un principe surnaturel qui agit en nous ; que Dieu a de secrets ressorts pour remuer nos cœurs, et les tourner comme il lui plaît ; que nous recevons du ciel des impressions qui ne peuvent venir que de la grâce; et que, parles divines opérations de cette grâce, notreliberté, sans rien perdre de son indifférence et de ses droits, estparfaitement soumise à l’empire de Dieu. 450Or, en quoi consiste le miracle de cette conversion? Le voici, par rapport aux deux puissances de l’âme à qui la grâce intérieure est immédiatement communiquée; savoir, l’entendement et la 451volonté; ou si vous voulez, l’esprit et le cœur. Miracle de la grâce dans la victoire qu’elle remporte sur l’esprit de la Samaritaine : miracle de la grâce dans le changement quelle fait du cœur de la Samaritaine ; miracle, dis-je, opéré d’une façon toute miraculeuse, et avec des circonstances qui ne permettent pas de douter que ce ne soit l’ouvrage de la main toute-puissante de Dieu : Digitus Dei est hic. Écoutez-moi, Chrétiens, et suppléez, par une attention toute nouvelle, à la nécessité où je me trouve d’abréger en peu de paroles ce qui demanderoit un discours entier. 452Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu’elle remporte sur l’esprit de la Samaritaine. Suivez le texte sacré, et vous en allez convenir. C’étoit tout ensemble une infidèle et une hérétique, puisque, selon la remarque d’Origène, les Samaritains étoient dans le fond idolâtres, et adoroient les fausses divinités de leurs ancêtres, et que néanmoins ils ne laissoient pas de pratiquer au même temps une espèce de judaïsme, mais de judaïsme corrompu parleurs opinions particulières : ce qui les divisoit, et, par un schisme déclaré, les séparoit du reste des Juifs : Non enirn coutunturJudæi Samarilanis. ' C’étoit une hérétique vaine et suffisante, opiniâtre et indocile, préoccupée de sou erreur, et déterminée à la soutenir ; qui se pi- 453quoit de raisonner, et dctre subtile en matière de religion : car tout cela paroît dans l’entretien que Jésus-Christ eut avec elle. Or vous savez l’extrême difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité morale de réduire un esprit, encore plus l’esprit d’une femme, quand elle est de ce caractère. Vous savez combien il est rare devoir une femme entêtée d’une hérésie (je dis entêtée; car persuadée par raison, à peine le fut-elle jamais), se mettre en état de reconnoître la vérité, la chercher de bonne foi, et s’y soumettre. Soit que, par une malheureuse fatalité, l’hérésie ait cela de propre, de rendre les cœurs inflexibles et de les endurcir; soit que Dieu, par une punition due à ce péché, qui de tous les péchés est dans un sens le plus grief et le plus punissable, ait coutume de répandre dans les esprits d’épaisses ténèbres, qui les aveuglent toujours de- plus en plus, et que saint Augustin appelle pour cela, pœnales cæcitates : ' encore une fois vous savez combien ce retour de l’hérésie à la foi, de l’orgueil de l’une à l’humilité de l’autre, demande d’efforts, et combien, dans l’ordre même de la grâce, il approche du miracle. Cependant c’est ce que la grâce opère aujourd’hui, mais par une vertu qui ne peut être que la vertu du TrèsHaut. Jésus-Christ convertit cette femme : de Samaritaine qu’elle étoit, il la ramène premièrement 454à la pureté du culte juif, et puis il en fait une parfaite chrétienne. Après l’avoir fait renoncer aux superstitions de ses pères et au schisme où elle a été élevée ; après lui avoir fait condamner les erreurs qu’elle soutenoit avec tant d’obstination et tant de zèle, il lui fait connoître ce qu’il est et pourquoi il est venu, le sujet et la fin de sa mission, sa qualité de Christ et de Sauveur, sa divinité même : mystères naturellement incroyables, et qu’elle ne pouvoit découvrir qu’à la faveur des plus pures lumières de la grâce qu’il lui communique. Non-seulement il lui révèle ces points si importans et si sublimes, mais il les lui persuade, mais il les lui fait goûter. Quoiqu’elle eût refusé d’abord de traiter avec lui, elle l’écoute enfin avec docilité et avec respect : quoique tout ce qui venoit des Juifs lui fût odieux, elle veut bien, tout Juif qu’il est, le reconnoître et l’adorer comme auteur de son salut : quoiqu’elle ne vît en lui que les apparences d’un homme, elle proteste et croit fermement qu’il est le Christ, vrai Fils de Dieu. Ne fautil pas confesser qu’une telle conversion fut l’œuvre du Seigneur, et s’écrier avec David : Hæc mutatio dexterœ excelsi!' 455Mais en changeant l’esprit de cette Samaritaine, la grâce n’agit pas moins puissamment dans son cœur. Car outre qu’elle étoit hérétique et obstinée * r». 78. 456dans sa fausse créance, elle étoit impudique et libertine dans ses mœurs. Péchés, dit saint Chysostôme, qui malgré leur opposition ne laissent pas d’avoir comme une espèce d’affinité, puisque l’hérésie, à proprement parler, n’est autre chose qu’une corruption de l’esprit, comme l’adultère et l’impudicité est une rébellion de la chair. Or Dieu, ajoute saint Chrysostôme, vengeur de l’un et de l’autre, punit et confond souvent l’un par l’autre, en permettant que ces révoltes de l’esprit contre la vérité soient communément suivies des plus honteux déréglemens de la sensualité. Et en effet, nous voyons ces âmes si présomptueuses et si fières sur ce qui concerne la religion, n’être pas ordinairement les plus fermes dans leur devoir ni les plus inébranlables dans la tentation. Telle étoit cette pécheresse de Samarie avec sa prétendue science et sa vaine subtilité. Elle vivoit dans un concubinage public, dans un concubinage auquel elle s’étoit abandonnée, et dont elle avoit contracté même une longue habitude : Quinque enim viros habuisti ; et nunc quem /tabes, non est tuus vir. ' Or s’il y a une maladie difficile à guérir, c’est celle-là : s’il y a un démon capable de résister à Dieu et à sa grâce, il est évident que c’est cet esprit impur. Mais en cela même la grâce de JésusChrist trouve la matière de son triomphe. Cette 457pécheresse, cette prostituée, cette femme esclave des plus sales passions est enfin purifiée et sanctifiée. Il semble que Jésus-Christ lui ait donné un autre cœur; qu’après lui avoir arraché ce cœur charnel et corrompu d’où procédoient tant de désordres, il ait créé en elle un cœur nouveau, un cœur épuré non-seulement de toutes les souillures du péché, mais de toutes les affections de la terre. Ce n’est plus cette Samaritaine scandaleuse, qui s’étoit fait un front pour le crime, et qui servoit aux âmes de démon pour les perdre. C’est une créature toute nouvelle en Jésus-Christ, Nova in Christo creatura;' une âme transformée en Dieu, et qui ne respire plus que l’amour de son Dieu; qui n’a plus rien que de chaste dans ses pensées, que de modeste dans ses paroles, que de réglé dans ses actions; qui par sa conduite exemplaire est désormais un modèle de vertu, et qui va répandre partout l’odeur de sa sainteté. Quel prodige, mes chers Auditeurs, et ne devons-nous pas toujours reprendre avec le Prophète : Hœc mutatio dexteræ excelsi? 458Mais si la grâce de Jésus-Christ fait un miracle dans la conversion de cette femme, la manière miraculeuse dont elle le fait, montre encore bien quelle est sa force et sa puissance. Car n’est-il pas étonnant, Chrétiens, que deux changemens si pro- 459digieux ne coûtent au Sauveur du monde qu’un moment? Quand Dieu agit selon les lois et le cours ordinaire de sa providence, il garde, ou du moins il paraît garder des mesures; et dans l’ordre surnaturel, aussi-bien que dans l’ordre naturel, il s’accommode à notre foiblesse. Car il ne fait pas les saints dans un instant; il les sanctifie peu à peu, et par des progrès quelquefois insensibles il les conduit de degré en degré jusqu’au terme d’une sainteté consommée. Mais quand il agit souverainement et en Dieu, il ne s’assujettit point de la sorte. 11 ne prépare point le sujet qui doit servir de fond à son action. Une parole qu’il profère, fait sortir des millions d’êtres du néant, étend les deux, affermit la terre, donne à ce vaste univers toute sa perfection: Dixit, et facta sunt.' Ainsi le Fils de Dieu ne dit qu’une parole à la Samaritaine : Ego sum, * oui, c’est moi, moi qui suis ce Messie que vous attendez ; et tout à coup la voilà convaincue, la voilà touchée, la voilà pénétrée des plus saints, mais des plus vifs et des plus tendres sentimens. Parole, reprend saint Augustin, plus efficace que celle même dont Dieu créa le monde ; parole, qui par une seconde création, mais bien plus admirable que la première, réforma dans le cœur de cette femme l’ouvrage de Dieu que le péché y avoit détruit. Je dis création plus admirable que 460la première, puisque dans la première le néant sur lequel Dieu travaille, obéit sans contradiction à sa parole; au lieu que dans celle-ci Dieu travailloit sur le néant du péché, qui tout néant qu’il est, est capable comme péché de lui résister. Mais encore par quelle marque sensible le Fils de Dieu s’autorisa-t-il dans l’esprit de la Samaritaine, et par où trouva-t-il une si facile et si prompte créance? Le vit-elle en ce moment-là commander aux tempêtes et à la mer, guérir les aveuglesnés, ressusciter les morts de quatre jours? Ah, Chrétiens, voici la merveille qui surpasse toutes les autres. Le monde converti sans miracles, et sans miracles devenu chrétien, si l’on vouloit ainsi le supposer, ce seroit, disoit saint Augustin, le plus grand de tous les miracles ; ce seroit le miracle des miracles, et le plus convaincant pour un païen qui ne. croiroit pas les autres miracles. Or nous le voyons, mes chers Auditeurs, ce miracle des miracles, accompli dans cette Samaritaine. Les pharisiens et les docteurs de la loi voyoient tous les jours les miracles de Jésus-Christ; ils en étoient les témoins oculaires ; ils parloient à Lazare qu’il avoit publiquement ressuscité, aux malades qu’il avoit guéris, et cependant par une obstination inflexible ils persistoient dans leur incrédulité. Mais celle-ci sans miracles, non-seulement croit en lui, mais s’attache à lui, se donne à lui, 461renonce à tout pour lui. D’où vient cela? de là toute-puissance de la grâce, qui n’a besoin que d’elle-mème pour triompher du cœur de l’homme. Ce n’est pas tout. Quand le Fils de Dieu convertissoit les autres pécheurs, ce n’étoit qu 'après leur avoir donné pour sa personne, par quelque signalé bienfait, un fonds de confiance et d’estime. Pour sauver leurs âmes, il commençoit par guérir leurs corps; et par condescendance à leur foiblesse, il les engageoit à croire ce qu’il étoit, en leur faisant éprouver dans leurs besoins ce qu’il pouvoit. Mais parce qu’il a résolu de faire paroître dans cette pécheresse de Samarie toute la force de la grâce, il la convertit purement, je veux dire sans autre attrait, sans autre engagement d’intérêt que celui de sa conversion même. Elle ne croit point en lui comme la femme cananéenne, parce qu’il a délivré sa fille du démon, ni comme l’hémorroïsse parce qu’il lui a rendu la santé : mais elle croit en lui pour lui seul; elle s’attache à lui sans autre vue que l’avantage d’être à lui, et de ne vivre que pour lui. C’est là que je reconnois le caractère d’une grâce victorieuse et toute-puissante : Hœc mutatio dexterœ excelsi. 462Enfin le miracle de la grâce, c’est qu’en sanctifiant cette femme, elle sanctifia tout le pays de Samarie, et quelle la rendit capable de communiquer aux Samaritains le don de la foi. De péche- 463resse qu’elle étoit, dit saint Grégoire pape, elle se trouve miraculeusement transformée en apôtre : Quæ advenerat peccatrix, revertitur prœdicatrix. ' Avant que les apôtres aient paru, elle va annoncer Jésus-Christ à ceux qui ne le connoissent pas ; et sans déroger à la dignité de saint Pierre ni à celle des autres apôtres, on peut dire que la première apôtre du christianisme, c’est la Samaritaine. En effet, son zèle la presse de telle sorte qu’elle ne peut s’arrêter un moment : elle laisse le vaisseau qu’elle avoit apporté avec elle, elle ne pense plus à puiser de l’eau, elle quitte JésusChrist pour Jésus-Christ même, elle rentre dans la ville, elle invite tout le monde à le venir voir et à l’écouter; aimant mieux aller travailler pour sa gloire, que de goûter plus long-temps les douceurs de son entretien, et ressentant déjà ces saintes ardeurs et ces divins empressemens de l’esprit de foi, qui n’est jamais content de connoître Dieu, s’il ne le fait encore connoître autant qu’il le peut et qu’il le doit. 464De tout ceci, quelle conclusion? Ah! Chrétiens, ne disons donc plus dans l’état de notre péché, que nous sommes foibles, et que notre foiblesse est un obstacle insurmontable à notre conversion : mais disons avec l’Apôtre, que si nous sommes foibles par nous-mêmes, nous sommes tout- 465puissans avec la grâce et par la grâce : Omnia possum in eo, qui me confortât. ' Défions-nous de nous-mêmes, mais espérons tout de Dieu. Je sais que pour vous dégager de l’esclavage où le péché vous tient asservis, que pour vous interdire ce commerce, que pour renoncer à cet attachement, que pour étouffer cette inclination, que pour vaincre le monde, il y a des efforts à faire et de grands efforts; qu’il y a des combats à livrer et de rudes combats : mais prenez confiance, puisque Dieu vous répond de sa grâce, dès que vous la demanderez de bonne foi, et qu’il vous assure que sa grâce vous suffit : Sufficit tibi gratia mea. * C’est dans notre infirmité même qu’elle fait éclater toute sa vertu ; et votre retour à Dieu, un retour prompt, un retour parfait, ne sera pas un plus grand miracle pour elle, que le changement merVeilleux de cette pécheresse de l’Evangile : Nam virtus in infrmitate perficilur. 3 Ce n’est pas assez: et voici, mes chers Auditeurs, le point de morale par où je finis. Si Dieu par sa miséricorde vous a tirés de l’abîme, et s’il vous a fait sentir l’impression de sa grâce, imitez le zèle de cette Samaritaine. Elle n’étoit pas plus capable que vous d’annoncer l’Évangile de l’Homme-Dieu : elle n’avoit point de caractère particulier, qui l’y obligeât plus que vous : pourquoi ne le ferez-vous pas comme elle? 466En qualité de chrétiens, nous devons tous par un engagement indispensable chacun dans l’étendue^ de notre condition, participer au ministère apostolique ; et il n’y a point de fidèle, de quelque profession qu’il soit, qui ne doive au moins par ses œuvres, par ses exemples, par l’édification de sa vie, par ses charitables conseils, prêcher Jésus-Christ. Un père le doit prêcher à ses enfans, et se souvenir qu’il est leur premier apôtre; que c’est à lui, comme père, de leur inspirer la religion, de leur en don-* nerla première teinture, d’employer tous ses soins à la conserver dans leurs âmes, et que sans cela il ne mérite pas le nom de père, beaucoup moins celui de père chrétien. Un maître le doit prêcher à ses domestiques, persuadé qu’il est pire qu’un infidèle s’il néglige un devoir si nécessaire, et que c’est, comme le dit l’Apôtre en termes exprès, renoncer sa foi que de laisser dans sa maison des hommes qui ignorent la loi de Dieu et qui ne la pratiquent pas : Deum negavit, et est infideli deterior. ' Mais les pécheurs convertis sont ceux entre tous les autres, qui doivent être plus touchés de cet important devoir. Pourquoi ? parce qu’ils y sont obligés, et par titre de reconnoissance, et par titre de justice, et par charité envers le prochain, et par intérêt pour eux-mêmes : parce qu’ils ne peuvent autrement réparer le scandale de 467leur vie passée, ni rendre à Dieu ce qu’ils lui doivent pour tribut de leur conversion. Si donc parmi ceux qui m’écoutent, il y en avoit quelqu’un de ce caractère, c’est-à-dire, autrefois libertin et dans le désordre, mais maintenant changé par la grâce, et résolu à vivre en chrétien: voilà, lui dirois-je, mon cher Frère, le modèle que Dieu vous met aujourd’hui devant les yeux : le zèle de la Samaritaine convertie. Ramenez comme elle à Jésus-Christ autant de pécheurs que votre exemple est capable d’en attirer, mais surtout ceux qui furent les complices de vos désordres. Dites-leur avec David, ce roi pénitent : V enile, audite, et narrabo, omnes qui timetis Deum, quanta fecit anima, meæ. ' O vous qui craignez Dieu, ou plutôt qui par sa loi avez été instruits à le craindre, venez, écoutez, et je vous raconterai ce que peut faire la miséricorde du Seigneur, et ce qu’elle fait. Il ne vous en faudra point d’autre preuve que mon exemple, et je vous dirai ce que cette infinie miséricorde a fait pour moi. J’étois dans les mêmes engagemens que vous, dans les memes erreurs que vous, dans les mêmes excès que vous : mais la grâce de mon Dieu a rompu les liens qui m’attachoient, a dissipé les nuages qui m’aveugloient, a éteint les passions qui m’emportoient. Je prenois aussi-bien que vous pour folie tout ce que l’on me disoit des 468vérités éternelles : mais la grâce de mon Dieu m’a détrompé, et m’a convaincu moi-même de ma propre folie. Je croyois comme vous que ce changement étoit impossible, que jamais je ne pourrois me résoudre à sortir de mes habitudes criminelles, que jamais je ne pourrois soutenir une vie plus retirée et plus réglée, que ce seroit. un état triste, ennuyeux, insupportable : mais par la grâce de mon Dieu toutes les difficultés se sont aplanies, j’ai triomphé de la nature et de l’habitude, je me suis arraché au monde et à ses enchantemens ; au lieu du trouble et de l’ennui que je craignois, j’ai trouvé le calme et la joie. Et que ne puis-je vous ouvrir mon cœur! que ne puisje vous faire connoître et vous faire sentir ce qu’il sent, depuis que le péché n’y domine plus, et qu’il commence à jouir d’une sainte liberté ! V enite, audite, et narrabo quanta fecil animæ meœ. 469Ah! Chrétiens, que ne peut pas pour la gloire de Dieu une âme bien convertie, et de quelle efficace est son témoignage en faveur de la vertu ? La Samaritaine convertit seule presque tout un pays ; et combien de pécheurs par leur pénitence gagneroient des villes entières, et en’réformeroient les abus? Inspirez-nous ce zèle, Seigneur, inspirez-le à tous mes auditeurs. Répandez sur eux votre esprit ; et que touchés de cet esprit de douceur, soutenus de cet esprit de force, ils rentrent 470:i94 vendredi de la iii* semaine. dans vos voies, et y fassent rentrer par leurs exemples ceux qu’ils en ont retirés par leurs scandales : en sorte que nous puissions tous parvenir un jour à la même gloire, où nous conduise, etc. 471* VW»VWWVVVWMAWWVWVV\VVWVV»VWWWVWXWV\\V\V\\\WWWW\WWXWVWV\\U\'\V SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA IV* SEMAINE. 472Cum sublevasset oculos Jésus, et vidisset quia multitudo maxitna yenit ad eum, dixit ad Philippum : Unde ememu: panes, ut manducent hi? Hoc autem dicebat tentans eums ipse enim sciebat quid esset facturus. 473Jésus-Christ levant les yeux, et -noyant qu’une grande foule de peuple venoit à lui, dit à Philippe : D’où pourronsnous acheter assez de pain, pour donner à manger à tout ce peuple ? Or il disoit ceci pour l’éprouver ; car il savoit bien ce qu’il allait faire. Saint Jean,chap. 6. 474Si ce qu’a dit saint Augustin est vrai, que les miracles sont la voix de Dieu, et qu’autant de fois qu’il fait paroître ces signes visibles de sa toutepuissance, son intention est de nous parler, de 475nous instruire, et de nous découvrir quelque importante vérité; il est aisé de reconnoître ce que le Sauveur du monde a voulu nous faire entendre parce grand miracle de la multiplication des pains. Car que voyons-nous dans ce miracle, et que nous représente notre évangile? tout un peuple, qui s’abandonne à la conduite de Jésus-Christ ; des milliers d’hommes. qui, sans provision, sans subsistance, quittent leurs maisons pour le suivre ; un Dieu touché de compassion pour eux, un Dieu qui pourvoit lui-même à leurs besoins, un Dieu qui lui-même leur distribue ses dons libéralement, amplement, magnifiquement ; et cette nombreuse multitude enfin nourrie et rassasiée au milieu d’une solitude : tout cela 11e nous prêche-t-il pas hautement la providence divine, et l’obligation indispensable de nous reposer sur ses soins et de nous confier en elle ? Jnterrogemus, ce sont les paroles de saint Augustin, ipsa Christi miracula : habent enim, si intelligantur, linguam suam. ' Interrogeons les miracles de Jésus-Christ, écoutons-les, et rendons-nous y attentifs. Car, comme Jésus-Christ est substantiellement le Verbe de Dieu, il n’y a rien dans lui qui ne parle, et ses actions mêmes ont pour nous leur langage et leur expression. Or ce que nous dit en particulier le miracle de ces pains si promptement et si abondamment multi- 476pliés, c’est qu’il y a une providence qui gouverne le inonde ; une providence à laquelle nous devons tous nous soumettre, non pas comme le reste des créatures, par une soumission de nécessité, mais comme des créatures raisonnables, par un libre consentement dé notre volonté. Voilà, mes Frères, la voix de Dieu, et ce qu’elle nous apprend. Cependant, quelque intelligible et quelque éclatante que soit cette voix, il y a encore des hommes qui ne veulent pas l’entendre. 11 y en a qui, pour l’avoir entendue, n’en sont pas plus dociles ni plus soumis. Et c’est pour cela que je joins à cette voix du miracle de Jésus-Christ, celle de la prédication, qui, fortifiée et soutenue parla grâce intérieure que le Saint-Esprit répandra dans nos cœurs, y produira, comme je l’espère, tout le fruit que j’attends de ce discours. Adressons-nous à Marie, et disons-lui : Ave, Maria. 477Deux choses, selon saint Augustin, sont capables de toucher l’homme et de faire impression sur son cœur, le devoir et l’intérêt; le devoir, parce qu’il est raisonnable; et l’Intérêt, parce qu’il s’aime luimême. Voilà les deux ressorts qui le font communément agir. Mais il faut, ajoute saint Augustin, que ces deux ressorts soient remués tout à la fois, pour avoir dans le cœur de l’homme un plein effet. Car le devoir sans l’intérêt est foible et languissant. 478et l’intérêt sans le devoir est bas et honteux. L’un et l’autre joints ensemble, ont une vertu presque infaillible, et une efficace à laquelle il est comme impossible de résister. J’entreprends aujourd’hui, Chrétiens, de vous inspirer une parfaite soumission à la providencede Dieu ; j’entreprends de vous représenter l’indispensable obligation que nous avons tous, de nous attacher à cette providence souveraine, de nous confier en elle, de nous conformer à ses ordres, et d’en faire la règle de notre vie. Or, ' pour vous y engager, je veux vous faire voir le désordre et le malheur de l’homme, lorsqu’il refuse à Dieu cette soumission : le désordre de l’homme par rapport à son devoir, et le malheur de l’homme par rapport à son intérêt : son désordre inséparable de son malheur, puisqu’il en est évidemment et infailliblement la source : son malheur inséparable de son désordre, puisque, selon les lois de Dieu, il en est, comme vous verrez, la juste punition. En deux mots, rien de plus criminel que l’homme du siècle qui ne veut pas se soumettre à la providence; c’est la première partie. Rien de plus malheureux que l’homme du siècle qui 11e veut pas se conformer à la conduite de la providence; c’est la seconde. Mais aussi, par deux conséquences toutes contraires, rien de plus sage que l’homme chrétien qui prend pour règle de toutes ses actions la foi de la providence : rien de plus heureux que 479l’homme chrétien, qui fait consister tout son appui dans la foi delà providence. Deux vérités édifiantes et touchantes, qui vont partager ce discours. 480Pour corriger un désordre, il faut d’abord s’appliquer à le connoitre ; et pour le connoître, il en faut chercher et découvrir le principe. Jeparle ici, Chrétiens, d’un homme du monde, qui vit dans un profond oubli de Dieu, qui semble avoir secoué le joug de Dieu, qui s’est fait comme une habitude et unétat deserendreindépendantdeDieu ; enfin, qui, sans se déclarer néanmoins ouvertement, mais par la malheureuse possession où il s’est établi d’agir selon son gré et en libertin, est devenu, si j’ose m’exprimer ainsi, un déserteur, ou si vous voulez, un apostat de la providence de Dieu : conduite la plus déplorable, mais effet le plus commun de la dépravation du siècle. Je veux vous en faire voir le déréglement, et voici comment je le conçois. Quiconque renonce à la providence, et veut se soustraire à l’empire de Dieu, ne le peut faire qu’en l’une ou en l’autre de ces deux manières ; savoir, par un esprit d’infidélité, parce qu’il ne reconnoît pas cette providence, et qu’il ne la croit pas ; ou par une simple révolte de cœur, parce qu’en la 481croyant même, et en la supposant, il ne veut pas se soumettre à elle. Or examinons ces deux principes, et voyons dans lequel des deux l’aveuglement de l’impie est plus grossier et plus criminel. 482Si c’est par un esprit d’infidélité, et parce qu’il ne croit pas la providence, je vous demande quel désordre est comparable à celui-là : de ne pas croire, ce qui est sans contestation la chose non-seulement la plus croyable, mais le fondement de toutes les choses croyables? de ne pas croire ce qu’ont cru les païens les plus sensés, par la seule lumière de la raison : de ne pas croire ce qu 'indépendamment de la foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse, ce que nous sentons, ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres, par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvemens de la nature : mais surtout de ne pas croire la plus incontestable vérité, par les raisons mêmes qui l’établissent, et qui seules sont plus que suffisantes pour nous en convaincre. Or tel est l’état du mondain qui ne veut pas reconnoître la providence. Suivons ceci de point en point, et instruisons-nous. 483Car le mondain s’aveugle, dit saint Chrysostôme, dans la source même des lumières, qui est l’être de Dieu, puisque la première et la plus immédiate conséquence qui se tire de letre de Dieu, ou de l’existence de Dieu, c’est qu’il y a une providence. D’où il s’ensuit qu’en renonçant à cette providence. 484ou bien il ne connoît plus de Dieu : affreuse impiété ! ou bien il se fait un Dieu monstrueux, c’està-dire, un Dieu qui n’a nul soin de ses créatures; un Dieu qui ne s’intéresse, ni à leur conservation, ni à leur perfection ; un Dieu qui n’est ni juste, ni sage, ni bon, puisqu’il ne peut rien être de tout cela sans providence. De là il se réduit, ajoute saint Chrysostôme, à être plus que païen dans le christianisme ; ou, tout chrétien qu’il est, à prendre parti avec ce qu’il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de plus corrompu. Car à peine s’estil trouvé des sectes païennes qui aient nié la providence, ou qui en aient douté, sinon celles qui, par leurs abominables maximes, portoient les hommes aux plus infâmes excès et aux plus sales voluptés; celles pour qui il étoit à souhaiter qu’il n’y eût dans le monde ni Dieu, ni loi, ni châtiment, ni récompense, ni providence, ni justice. 485Ce n’est pas assez : comme le mérite de la foi est de nous faire espérer contre l’espérance même. Contra spem in spem;' le crime du mondain sur le sujet de la providence, est de se rendre incrédule et insensé contre sa raison même. Car enfin le mondain lui-même, suivant le seul instinct de sa raison, admet, sans l’apercevoir, une providence à laquelle il ne pense pas. Comment cela? Je m’explique. Il croit qu’un état ne peut être bien gou1 Rom. 4- 486verné que par la sagesse et le conseil d’un prince; il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance et l’économie d’un père de famille ; il croit qu’un vaisseau ne peut être bien conduit sans l’attention et l’habileté d’un pilote : et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce royaume dans l’ordre et dans la paix, il conclut, sans hésiter, qu’il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l’égard du monde entier; et il veut que, sans providence, sans prudence, sans intelligence, par un pur effet du hasard, ce grand et vaste univers se maintienne dans l’ordre merveilleux où nous le voyons. N’est-ce pas aller contre ses propres lumières, et contredire sa raison ? Ajoutez les preuves sensibles et personnelles que le mondain, sans sortir hors de lui-même, trouve dans lui-même ; mais sur lesquelles son obstination l’aveugle et l’endurcit. Car il n’y a point d’homme qui, repassant dans son esprit les années de sa vie, et rappelant le souvenir de tout ce qui lui est arrivé, ne doive s’arrêter à certains points fixes, je veux dire à certaines conjonctures où il s’est trouvé, à certains périls d’où il est échappé, à certains événemens heureux ou malheureux, mais extraordinaires et singuliers, qui l’ont surpris et frappé, et qui sont autant de signes visibles d’une providence. Or, si cela est vrai de tous les hommes 487sans exception, beaucoup plus encore l’est— il de ceux qui font quelque figure dans le monde, de ceux qui ont part aux intrigues du monde, de ceux qui entrent plus avant dans le commerce et dans le secret du monde; et plus enfin de ceux qui vivent dans le centre du monde, qui est la cour. Car qu’est-ce que le monde? disoit Cassiodore, sinon le grand théâtre et la grande école de la providence, où, pour peu qu’on fasse de réflexion, l’on apprend à tousmomens qu’il y a dans l’univers une puissance et une sagesse supérieure à celle des hommes, qui se joue de leurs desseins, qui ordonne de leurs destinées, qui élève et qui abaisse, qui appauvrit et qui enrichit, qui mortifie et qui vivifie, qui dispose de tout comme l’arbitre suprême de toutes choses. Il n’y a donc point d’hommes dans le monde, qui, selon les règles ordinaires, dussent croire d’une foi plus ferme la providence, que ceux qui se piquent d’avoir la science du monde etd’être les sages du monde; mais par un secret jugement de Dieu, il n’y en a point qui soient communément plus infidèles touchant la providence, et qui semblent plus la méconnoitre. Et comme il n’y aura jamais d’homme sur la terre, et qu’il n’y en a jamais eu à qui il eût été moins pardonnable de former quelque doute sur la providence, qu’au patriarche Joseph, après les miracles éclatans que Dieu avoit opérés dans sa personne ; aussi ces pré- 488tendus sages du monde sont-ils plus coupables en rejetant la providence, de refuser à Dieu l’hommage d’un attribut dans la connoissance duquel Dieu prend plaisir, pour ainsi dire, à les élever. 489Leur aveuglement va encore plus loin, et il consiste en ce qu’ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la providence un aveu qu’ils lui rendent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Car prenez garde, Chrétiens : ce mondain qui oublie Dieu et la providence, tandis qu’il est dans la prospérité et que tout lui succède selon ses désirs, est le premier à murmurer contre cette même providence et contre Dieu, quand il lui survient une disgrâce qu’il n’avoit pas prévue : comme si c’étoit un soulagement pour lui d’avoir à qui s’en prendre dans son malheur, il en accuse Dieu; et par lu Plus étrange contradiction, il l’attribue à cette providence même qu’il nioit par une iière et °rgueilleuse impiété. Or qu’y a-t-il de plus bizarre qu^ je ne voul°ir pas reconnoître une providence Pour 1 tii obé>r et pour se conformer à elle, et d’en recomï°ltre une pour l’outrager? Voici quelque choSe €5*»core dep!us surprenant : c’est que souvent le lu)*» rti*1 veut douter de la providence par les ra*sou e> mêmes qui prouvent invinciblement la prov,denc^ et tll“ seules devroient suffire pour la lui persu;, 490chant la providence d’un Dieu? sur ce qu’il voit le monde rempli de désordres. Et c’est pour cela meme, dit saint Chrysostdme, qu’il doit conclure nécessairement qu’il y a une providence. En effet, pourquoi ces désordres dont le monde est plein, sont-ils des désordres, et pourquoi lui paroissentils désordres, sinon parce qu’ils sont contre l’ordre et qu’ils répugnent a l’ordre? Or qu’est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la providence? Il se fait donc une difficulté de cela même qui résout la difficulté, et il devient infidèle par ce qui devoit affermir sa foi. Mais s’il y avoit, dit-il, une providence, arriveroit-il dans la société des hommes tant de choses dont les hommes euxmemes sont scandalises ? Et moi je réponds i mais de ce que les hommes eux- mêmes en sont scandalisés, n’est-ce pas une preuve authentique de la providence, qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui veut pour cela que parmi les hommes elles passent et qu’elles aient toujours passé pour scandaleuses? Si les hommes ne se scandalisoient plus de rien, c’est alors qu’on pourroit peut-être douter qu’il y eût une providence, et que peut-être l’impie pourroit dire dans son cœur, qu’il n’y a point de Dieu. Mais tandis qu’on se scandalise de l’insolence du vice, tandis que la censure même du monde condamne le libertinage, tandis qu’on abhorre l’im\ Carême, u. 20 491piété, tandis que la haine publique s’élève contre l’iniquité, la providence est à couvert, et rien de tout cela ne prévaut contre elle. Or on se scandalisera toujours de tout cela, parce qu’il y aura toujours un Dieu et une providence. 11 est vrai : on commettra dans le monde des crimes honteux, des perfidies noires, des trahisons lâches. Mais ces crimes ne seront honteux, que parce qu’il y a une providence qui y attache un caractère de honte et qui nous le fait voir; ces perfidies ne seront détestées comme perfidies, que parce qu’il y a une providence qui fait aimer la bonne foi ; ces trahisons né seront réputées lâches, que parce qu’il y a une providence qui met en crédit l’honneur et la probité. On fera des actions dont on rougira, qu’on se reprochera, qu’on désavouera : mais ces désaveux, ces remords, cette confusion, seront dans ces actions-là mêmes autant d’argumens en faveur de la providence. Au contraire, quel avantage contre elle l’impie ne tireroit-il pas, si l’on ne les désavouoit plus, si l’on ne s’en cachoit plus, si l’on n’en rougissoit plus? Voilà le désordre de celui qui renonce à la providence par un esprit d’incrédulité. 492Mais supposons qu’il le fasse sans préjudice de sa foi, et par une simple révolte de cœur : autre désordre encore moins soutenable, de croire une providence qui préside au gouvernement du monde, et de ne vouloir pas se soumettre à elle, de ne 493vouloir pas se régler par elle ni agir de concert avec elle ; d’être assez téméraire, ou plutôt assez insensé, non-seulement pour affecter de s’en rendre indépendant, mais pour prétendre arriver malgré elle aux fins qu’on se propose, et venir à bout de ses entreprises par d’autres moyens que ceux qu’elle a marqués. Tel est néanmoins le désordre où conduit insensiblement l’esprit du monde. En croyant même une providence, on vit dans le monde comme si l’on ne la croyoitpas. Car on croit une providence (appliquez-vous, mon cher Auditeur, et reconnoissez-vous ici), on croit une providence, et toutefois on agit dans les affaires du monde avec les mêmes inquiétudes, avec les mêmes empressemens, avec les mêmes impatiences, avec le même oubli de Dieu dans les succès, avec le même abattement dans les afflictions, avec la même présomption dans les entreprises, que si cette providence étoit un nom vide et qu’elle ne décidât de rien, ni nVùt part à rien. En effet, si la foi de la providence entroit dans la conduite de notre vie autant quelle y devrait entrer, c’est-àdire, si nous ne perdions jamais cette providence de Vue, et si chacun de nous ne se regardoit que comme un sujet né pour exécuter ses ordres, dèslà il n’y aurait rien dans nous que de raisonnable : nous ne serions ni passionnés, ni emportés, ni vains, ni inquiets, ni fiers, ni jaloux, ni ingrats 494envers Dieu, ni injustes envers les hommes : soumis à cette providence, nous aurions dans le monde des intérêts sans attachement, des prétentions sans ambition, des avantages sans orgueil ; nous n’abuserions, ni des biens, ni des maux, et nous conserverions en toutes choses cette sainte modération de sentimens et de désirs, qui selon la maxime de saint Paul nous rendrait modestes dans la prospérité et patiens dans l’adversité. Pourquoi? parce que tout cela est essentiellement renfermé dans ce que j’appelle la subordination ou la soumission d’une âme fidèle à la providence de Dieu. Mais parce que l’esprit du monde qui prédomine en nous, nous fait abandonner cette providence, par une suite inévitable nous tombons en mille désordres. Nous recevons de Dieu des bienfaits sans les reconnoître, et des châtimens sans en profiter. Ce qui devrait nous convertir, nous endurcit; et ce qui devrait nous sanctifier, nous irrite et nous désespère. Nous nous élevons, où il faudrait nous humilier; et nous nous troublons, où il faudrait bénir Dieu et nous consoler. Des succès d’autrui nous nous faisons par envie de honteux chagrins, et des chagrins d’autrui de malignes joies. Il n’y a pas un mouvement de notre cœur, qui ne soit, pour ainsi parler, hors de sa place ; et cela, parce que ce n’est plus du premier mobile, je veux dire de la foi d’une providence que nous recevons l’impression. Or dès- 495là, Seigneur, comment ne serions-nous pas de toutes vos créatures les plus criminelles, puisqu’en nous retirant d’une conduite aussi sainte et aussi droite que la vôtre, il ne nous reste plus que des voies trompeuses et détournées où nous faisons autant de chutes que de pas? 496Prenez garde, Chrétiens ; et pour bien comprendre la vérité que je vous prêche, remarquez que cet homme du siècle qui se détache de la providence, pour ne plus dépendre d’elle, nele fait, ou que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle le cours de la fortune, dont le torrent entraîne toutes les âmes foibles ; ou que pour se gouverner selon les vues de la prudence humaine, dont les sages du monde prennent le parti. Or je soutiens que l’un et l’autre est pour Dieu l’outrage le plus sensible, et il n’y a personne de vous qui n’en doive convenir avec moi. Car de n’avoir plus d’autre principe de sa conduite que la fortune, etd’en vouloir suivre le cours, n’est-ce pas tomber dans l’idolâtrie des païens, qui comme l’observe saint Augustin, au lieu d’adorer les conseils de Dieu dans les événemens du monde, aimèrent mieux se faire une divinité bizarre, qu’ils appelèrent Fortune, jusqu’à lui ériger des temples, jusqu’à l’invoquer dans leurs besoins, jusqu’à lui offrir des sacrifices pour l’apaiser, jusqu’à lui rendre des actions de grâces quand ils supposoient qu’elle leur étoit fa- 497vorable. Idolâtrie dont les sages même du paganisme ne pouvoient supporter l’abus. Quelle indignité, disoit un d’entre eux, de voir aujourd’hui la Fortune adorée partout, invoquée partout, et au mépris des dieux même, révérée partout comme la divinité du monde? Quid enim est quod mine toto orbe, locisque omnibus Fortuna invocatur, una cogitatur, una nominatur, una colilur?' 498Et n’est-ce pas aussi, Chrétiens, ce que Dieu reproclioit aux Israélites, quand il leur disoit par la bouche d’Isaïe : Et vos qui dereliquistis Dominum, et obliti estis montem sanctum meum, qui ponitis Fortunes mensam, et libatis super eam ; numerabo vos in gladio. 1 Pour vous qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la Fortune, et qui par une apostasie secrète lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices, sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas. Or ce sacrilège n’a pas seulement été le crime des juifs, et des païens : on le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la cour; et c’en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers Auditeurs, et vous le savez mieux que moi : l’idole de la cour, c’est la fortune; c’est à la cour qu’on l’adore; c’est à la cour qu’on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salut ; c’est à la cour qu’on règle par elle 499ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusques à ses devoirs. Qu’un homme soit dans la fortune, c’est une divinité pour nous; ses vices nous deviennent des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Oserai-je le dire? qu’un démon sorti de l’enfer se trouvât dans un haut degré d’élévation et de faveur, on lui offri roit de l’encens. Mais que ce même homme qu’on idolâtroit, vienne à déchoir et qu’il ne se tiouve plus en place, à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateurs disparoissent, et sont les premiers à l’oublier : pourquoi? parce que cette idole de la fortune qu’on respectoit en lui, ne subsiste plus. Je sais qu’en tout cela l’on se regarde soimême; mais c’est justement le désordre, de se regarder et de se rechercher ailleurs soi-même qu’en Dieu et dans sa providence. Il n’y a pas jusques aux gens de bien et aux spirituels, qui ne se laissent surprendre à l’éclat d’une fortune mondaine, et qui n’aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas après tout qu’il soit absolument défendu de se servir de. ceux qui sont en crédit, pourvu qu’on les considère comme les ministres de la providence ; mais alors on ne s’appuie sur eux que selon les vues de Dieu ; et l’on ne les emploie pas, ainsi que nous le voyons tous les jours, pour opprimer l’un, pour supplanter l’autre, pour soutenir l’injustice, et pour faire triompher l’iniquité. 50011 semble que le parti de ceux qui abandonnent la providence pour se conduire selon la prudence humaine, devroit être exposé à moins de désordres; mais c’est en quoi nous nous trompons. Dans ces partisans delà fortune, il y a plus de témérité ; mais dans ces sages du monde, il y a plus d’orgueil. Or rien n’offense plus Dieu que l’orgueil; et n’est-ce pas ici qu’il paroît évidemment? Car quel orgueil qu’un homme faisant fond sur soi-mème, s’assurant de soi-même, ne comptant que sur soimême, se croie suffisamment éclairé pour se gouverner soi-mème, et pour avoir droit ensuite de s’applaudir à soi-même de ses avantages, jusques à dire intérieurement, comme ces impies dans l’Écriture : Manus nostra excelsa, et non Dominus, fecit hœc omnia : ' c’est moi quime suis fait ce que je suis ; c’est par mon industrie et par mon travail que je suis parvenu-là : l’établissement de ma maison, le succès de mes affaires, le rang que je tiens, tout cela est l’ouvrage de mes mains, et non de la main du Seigneur. Quel orgueil, que n’ayant pas assez, de lumières pour nous passer en mille conjonctures du conseil des hommes, nous pensions en avoir assez pour n’ètre pas obligés de consulter Dieu? Et afin de réduire cette vérité à quelque espèce particulière, quel désordre, par exemple, qu’un père, suiVant les seules maximes de la sa- 501gesse mondaine, s’estime capable de disposer souverainement de ses enfans, de déterminer leurs vocations, de les engager en tels emplois, de leur procurer tels bénéfices, de leur faire prendre telle ou telle route, sans examiner si ce sont les voies de Dieu? A quoi s’expose-t-il par-là, et quelles en sont pour lui, aussi-bien que pour ses enfans, les affreuses conséquences; puisque tout cela, et pour ses enfans, et pour lui-même, a de si étroites liaisons avec le salut? Car enfin, du moment que l’homme entreprend de se gouverner indépendamment de Dieu, il se charge devant Dieu de toutes les suites. Si elles sont malheureuses, il en prend sur lui le crime; et comme la prudence humaine, même la plus raffinée, est sujette à mille erreurs, qui peut dire combien de dettes il accumule les unes sur les autres, dont il faudra rendre compte un jour au souverain juge? Quand j’ai recours à Dieu, c’est-à-dire quand, après avoir mûrement délibéré selon l’esprit de ma religion, et tâché de bonne foi à connoître l’ordre de Dieu, je viens à décider et à conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque, Dieu suppléera à mon défaut; que si je m ’égare, Dieu aura d’autres voies pour me redresser, et qu’il ne m’imputera pas mon égarement; pourquoi? parce qu’aulant qu’il étoit en moi, j’ai suivi les règles de la prudence chrétienne, en le priant 502de m’éclairer, et usant des moyens qu’il m’a donnés pour m’instruire de sa volonté. Mais quand je veux moi-même me conduire, je dois répondre de moimême, et en répondre à un Dieu jaloux de ses droits, et qui, offensé de mon orgueil, n’est pas dans la disposition de me faire grâce. De là, en quels abîmes vais-je me précipiter? Car, pour demeurer toujours dans le même exemple, qu’un père dispose de scs enfans selon les idées de cette damnable politique du monde qui lui sert de règle, qu’arrivc-t-il? vous le savez : pouren élever un, il sacrifie tous les autres. Par prédilection pour ceuxci, il ne fait à ceux-là nulle justice. 11 destine à l’Église ceux qui pouvoient faire leur devoir dans le monde, et il engage dans le monde ceux qui pouvoient utilement servir l’Église; et parce qu’il est néanmoins vrai que leur destinée temporelle a un enchaînement presque infaillible avec leur prédestination éternelle, en pensant les établir tous, il les damne tous, et lui-même se damne avec eux et pour eux. S’il s’étoit, en père chrétien, adressé à Dieu, il se fût préservé de tous ces désordres ; mais il n’en a voulu croire que lui-même, et n’en croyant que lui-même, il s’est perdu, il a perdu ses enfans, et s’est rendu devant Dieu personnellement responsable de leur perte et de la sienne. 503mon, faisoit à Dieu cette excellente prière : Da mihi sedium tuarum assistricem sapientiam ; ut mecum sit, et mecwrn laboret, et sciam quid acceplum sitapud te. ' Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin quelle travaille avec moi, et que, sans me tromper jamais, elle m’apprenne comment je dois agir, et ce qui vous est agréable. Prière, mes chers Auditeurs, que nous devons faire, chacun dans notre condition, tous les jours de notre vie ; prière que Dieu écoutera, parce que ce sera un hommage que nous rendrons à sa providence ; prière qui fera descendre sur nous les plus abondantes bénédictions du ciel, parce qu’en honorant Dieu, elle engagera Dieu à s’intéresser pour nous. Sans cela, sans cette soumission à la providence de notre Dieu, nous ne serons pas seulement les plus criminels, mais les plus malheureux de tous les hommes. Vous l’alle7. voir dans la seconde partie. 504C’est un sentiment de saint Augustin qui ne peut être contesté, et qui me paroît aussi propre à nous imprimer une haute idée de Dieu, qu’à nous donner une connoissance parfaite de nous-mêmes ; sa- 505voir, que Dieu ne seroit pas Dieu, si, hors de lui, nous pouvions trouver un bonheur solide ; et que la preuve la plus convaincante et la plus sensible qu’il est notre dernière fin et notre souveraine béatitude, est qu’en nous éloignant de lui par le péché, nous devenons malheureux : Jussisti, Domine, et sic est, ut omnis animus inordinatus pœna sit ipsi sibi.' Vous l’avez ordonné, Seigneur, disoit ce grand homme faisant à Dieu l’humble confession de ses misères et les déplorant, vous l’avez ainsi ordonné, et l’arrêt s’exécute tous les jours, que tout esprit qui se dérègle, et qui veut sortir des bornes de la sujétion et de la dépendance, en se séparant de vous, trouve sa peine dans lui-même. Or c’est là justement, Chrétiens, la seconde proposition que j’ai avancée; et c’est assez de l’avoir conçue, pour en être persuadé : le plus grand malheur de l’homme est de se détacher de Dieu, et de vouloir se soustraire aux lois de sa providence; pourquoi celaPen voici les raisons. C’est qu’en renonçant à cette providence adorable, l’homme demeure, ou sans conduite, ou abandonné à sa propre conduite, source infaillible de tous les maux; c’est qu’en quittant Dieu, il oblige Dieu pareillement à le quitter, et à retirer de lui cette protection paternelle, qui fait, selon l’Écriture, toute la félicité des justes sur la terre; c’est qu’il sfe prive par-là de la plus douce, 506ou plutôt de l’unique consolation qu’il peut avoir en certaines adversités, où la foi seule de la providence le pourroit soutenir; enfin, c’est que ne voulant pas dépendre de Dieu par une soumission libre et volontaire, il en dépend malgré lui par une soumission forcée, et que, refusant de se captiver sous une loi d’amour, il ne peut éviter d’être assujetti aux lois les plus dures d’une rigoureuse justice : quatre raisons qui demanderaient autant de discours pour être traitées dans toute leur étendue et toute leur force, mais dont l’exposition simple et courte suffira pour vous convaincre et pour vous toucher. 507Imaginez-vous donc d’abord, disoit saint Chrysostôme, un vaisseau en pleine mer, battu des vents et des tempêtes, bien équipé néanmoins et bien pourvu de tout le reste, mais qui n’a ni pilote ni gouvernail : tel est l’homme dans le cours du monde, quand il n’a plus Dieu pour règle de sa conduite. Au défaut de la providence, sur quoi peut-il faire fond, et à quoi peut-il s’attacher? S’il trouvoit hors de cette providence quelque chose de stable qui l’arrêtât et qui le fixât, son état peutêtre serait moins à plaindre; mais il fautqii’il convienne avec moi, qu’en renonçant à la providence, et en secouant le joug de Dieu, il ne lui reste que ]’un ou l’autre de ces deux partis, je veux dire, ou de mettre son appui dans les hommes, ou 508d’être réduit à n’avoir plus d’autre ressource que lui-même. Or, des deux cùtés, sa condition est également déplorable ; et quoi qu’il fasse, il est inévitablement et incontestablement malheureux. Car d’être réduit à n’avoir plus d’autre ressource que lui-même, qu’y a-t-il, à le bien prendre, de plus terrible ; et pour peu que l’homme se connoisse, est-il rien qui soit plus capable de le désoler et de le consterner? Si je me trouvois seul et sans guide dans une solitude affreuse, exposé à tous les risques d’un égarement sans retour, je serois dans des frayeurs mortelles. Si dans une pressante maladie, je me voyois abandonné, n’ayant que moimême pour veillersur moi, je n’oserois plus compter sur ma guérison. Si dans une affaire capitale, où il s’agiroit pour moi non-seulement de ma fortune, mais de ma vie, tout autre conseil que le mien me manquoit, je me croirois perdu et sans espérance. Comment donc au milieu du monde, de tant d’écueils et de pièges qui m’environnent, de tant de périls qui me menacent, de tant d’ennemis qui me poursuivent, de tant d’occasions où je puis périr, sans autre secours que moi-même, pourrai-je vivre en paix, et n 'être pas dans de continuelles alarmes? Aussi, Chrétiens, ce qui fait tous les jours le malheur de l’homme, c’est l’homme même, obstiné à ne vouloir dépendre que de luimême. Ce qui rend l’homme malheureux, ce n’est 509point ce qui est hors de lui, ni ce qui est au-dessus de lui, ni ce qui paroit même plus déclaré contre lui; mais il est lui-même la source de ses peines, parce qu’il veut être lui-même la règle de ses actions. Et il faut par nécessité que cela soit ainsi ; car comme, selon l’Ecriture, les pensées des hommes sont incertaines, confuses, timides, surtout à l’égard de ce qui les touche, Cogitationes mortalium timidœ:' si l’homme, réduit à lui-même, ne suit que ses propres vues, dès lors le voilà dans l’inquiétude, dans l’irrésolution, dans le trouble, ne pouvant plus s’assurer de rien, obligé à se défier de tout, livré à ses caprices, à ses inégalités, à ses inconstances, esclave d’une imagination qui le joue, sujet aux altérations d’un tempérament qui le domine. Comme il est rempli de passions, et de passions toutes contraires, il doit s’attendre à en êtredéchiré ; ets’il se renferme dans lui-même, dès lors le voilà, selon les différentes situations, accablé de tristesse, saisi de crainte, envenimé de haine, infatué d’amour, dévoré d’une ambition démesurée, desséché des plus malignes envies, transporté de colère, outré de douleur, trouvant en lui-même, non pas un supplice mais un enfer. 510Je sais, Chrétiens, qu’il a une raison supérieure à tout cela, dont il peut et dont il doit s’aider ; mais si d’une part elle lui ést de quelque secours. 511que ne lui fait-elle pas souffrir de l’autre? À quoi lui sert, ditsaiut Augustin, celte raison non soumise à Dieu et bornée à ses foibles lumières, sinon à le rendre encore plus malheureux, à lui découvrir des biens auxquels il ne peut parvenir, à lui représenter des maux qu’il ne sauroit éviter, à exciter en lui des désirs qu’il ne contente jamais, à lui causer des repentirs qui le tourmentent toujours, à lui donner du dégoût pour ce qu’il a, à lui faire sentir la privation de ce qu’il n’a pas, à lui faire apercevoir dans le monde mille injustices qui le désespèrent, et mille indignités qui le révoltent. 11 raisonne sur tout, mais ses raisonnemens l’affligent; il prévoit tout, mais ses prévoyances le tuent; il affecte d’ètre prudent et sage, mais n’estce pas de cette prudence même et de cette vaine sagesse que naissent ses amertumes et ses chagrins? S’il se laissoit conduire à Dieu, la seule vue d’une providence occupée à veille^ sur lui fixeroit ses pensées, borneroit sa cupidité, adouciroit ses passions, fortificroit sa raison, et dans ce calme de toutes les puissances de son âme il seroit heureux : mais parce qu’il veut l’être sans Dieu et par luimême, il ne trouve hors de Dieu et dans lui-même que misère et affliction d’esprit. 512Que fera-t-il donc? convaincu de son insuffisance et ne voulantpas s’attachera Dieu, mettra-t-il sa confiance dans les hommes ? Ah ! mes chers Auditeurs. 513autre misère encore plus grande. Car, dit le SaintEsprit, malheur à celui qui s’appuie sur l’homme et sur un bras de chair : Malediclus qui confidit in homme, et ponit carnem brachium suum. ' Et en effet, sans parler du reste, à quelle serv itude cet état n’engage-t-il pas? quelle bassesse en secouant le joug de Dieu de s’imposer le joug de l’homme; c’est-àdire, de ne plus vivre qu’au gré de l’homme, de ne plus subsister que par son crédit, de n’avoir plus d’autres volontés que les siennes, de ne plus faire que ce qui lui plaît, d’être obligé sans cesse à le prévenir, à le ménager, à le flatter; detre toujours en peine si l’on est dans ses bonnes grâces ou si l’on n’y est pas, s’il est content ou s’il ne l’est pas : est-il un esclavage plus ennuyeux et plus fatigant? Mais dépendre de Dieu, dont je suis sùr que la providence ne me peut manquer, voilà ce qui fait ma félicité, et ce qui faisoit celle de saint Paul, quand il disoit : Scio cui credidi, * je sais à qui j’ai confié mon dépôt. Au contraire, quand je pense qu’au défaut de Dieu sur qui je ne veux pas me reposer, je confie ce dépôt, c’est-à-dire ma destinée et mon sort, à des hommes volages, à des hommes intéressés, à des hommes amateurs d’eux-mèmes, qui ne me considèrent que pour eux-méines, et qui compteront pour rien de m’abandonner dès que je commencerai de leur être à charge ou que je cesserai de leur être utile; ah! 514Chrétiens, pour peu que j’aie de sentiment, il faut que j’avoue qu’il n’est rien de comparable à mon malheur. Et certes, dit saint Chrysostôme, si cette providence aimable d’un Dieu pouvoit être suppléée à notre égard par la protection des hommes, ce seroit surtout par celle des princes, que nous regardons comme les dieux de la terre, ou par celle de leurs ministres et de leurs favoris qui nous semblent toutpuissansdanslemonde. Or ce sont justement là ceux sur qui l’Écriture nous avertit de ne pas établir notre espérance, à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement ruineux: Nolite confidere in principibus. ' Et afin que l’expérience nous rendit sensible ce point de foi, ce sont ceux dont la faveur opiniàtrément recherchée et inutilement entretenue, par une juste punition de Dieu, fait tous les jours plus de misérables, plus d’hommes trompés, délaissés, sacrifiés, et par conséquent plus de témoins de cette grande vérité, que dans les enfans des hommes, je dis même selon le monde, il n’y a point de salut : In filiis hominum, in quibus non est salas. * Cependant, Chrétiens, voici le comble de l’aveuglement du siècle. Quelque persuadé que l’on soit d’une vérité dont on a tant de preuves et qu’il nous est si important de bien comprendre, on s’obstine à la combattre, et l’on aime mieux être malheureux en dépendant de la créature, que d’être heureux en 515s’assujettissant au créateur. Malgré les rigoureuses épreuves qu’on fait tous les jours de l’indifférence. delà dureté, de l’insensibilité de ces fausses divinités de la terre, par une espèce d’enchantement, on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles, qu’à jouir delà liberté par une sainte confiance en Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces partisans et à ces esclaves du monde ce qui se passe en eux; et voyez s’il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c’est une perpétuelle captivité. N’est-ce pas ainsi qu’ils en parlent dans le cours même de leurs prospérités? Mais quand après bien des intrigues, leur politique vient à échouer, et que par une disgrâce imprévue qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubliés, négligés, méprisés: Ab! mes Frères, s’écrie saint Augustin, c’est alors qu’ils rendent un hommage solennel à cette providence dont ils n’ont pas voulu dépendre. Et c’est alors même aussi que Dieu a son tour, et que par une espèce d’insulte que lui permet sa justice et qui ne blesse en rien sa miséricorde, il croit avoir droit de leur répondre avec ces paroles du Deutéronome: Ubi sutit dit eorumin quibus habebant fiduciant? Surgant, et opitulenlur vobis Où sont ces dieux dont vous vous 516teniez sûrs et qui dévoient vous maintenir? ces dieux dont la protection vous rendoit si fiers, où sont-ils ? Surgant, et in necessitate vos proie gant : ’ qu’ils paroissent maintenant, et qu’ils viennent vous secourir. C’étoient vos dieux, et vous faisiez plus de fond sur eux que sur moi : eh bien, adressez-vous donc à eux dans l’extrémité oii vous êtes; et puisque vous les avez servis comme des divinités, qu’ils vous tirent de l’abîme et qu’ils vous relèvént : Surgant, et opitulentur vobis. 517Delà, Chrétiens, quelle consolation pour un homme ainsi abandonné de Dieu, après qu’il a lui-même abandonné Dieu? quelle consolation, dis-je, surtout en certains états de la vie, où la foi seule d’une providence nous peut soutenir? Car tandis que cette foi m’éclaire, et que je suis bien persuadé de ce principe, qu’il y a un Dieu, dispensateur des biens et des maux, en sorte qu’il ne m’arrive rien que par son ordre et que pour mon salut et pour sa gloire, j’ai dans moi un soutien contre tous les accidens. Quelque indocile, quelque révolté même que je sois selon les sentimens naturels, je ne laisse pas au moins dans la partie supérieure de mon âme et suivant les vues que me donne la foi, de me dire à moi-même: j’ai tort de murmurer et de me plaindre : Dieu l’a ainsi ordonné; et puisque c’est sa volonté, je dois 518m’y soumettre. Or, en me condamnant de la sorte, je me console, et cette pensée me fortifie : quoique je ne la goûte pas peut-être d’abord, il suffît que je l’approuve et que j’y puisse revenir quand il me plaira, pour qu’elle me soit une ressource toujours présente dans ma douleur. Mais quand j’ai une fois effacé de mon esprit cette idée de la providence, s’il me survient une affliction de la nature de celles où la raison de l’homme est à bout, et qui ne peuvent recevoir de la part du monde aucun soulagement, où en suis-je, et que me reste-t-il, sinon de boire tout le calice, et de le boire tout pur, comme les pécheurs, sans tempérament et sans mélange? Verumtamen fax ejus non est exinanila : bibent omnes peccatores terra,. ' Or, dans le cours de la vie et des révolutions qui y sont si ordinaires, il n’est rien de plus commun que ces sortes d’états: et Dieu le permet. Chrétiens, pour nous convaincre encore plus sensiblement de la nécessité où nous sommes de nous attacher à sa providence; et pour nous faire voir la différence de ceux qui se confient en elle, et de ceux qui refusent de marcher dans ses voies. Car de là vient qu’un juste affligé, persécuté, et si vous voulez op-* primé, demeure tranquille, possède son âme dans la patience et dans une paix qui selon l’Apôtre surpasse tout sentiment humain, tire de ses propres ■ l’s. 74. 519maux sa consolation : pourquoi? parce qu’il envisage dans l’univers une providence à qui il se fait un plaisir de se conformer. Dominus dédit, Dominus abslulit ; sic ut Domino placuit, ita factum est. ' C’est le Seigneur qui m’avoit donné ces biens, c’est lui-même qui m’en a dépouillé; que son nom soit à jamais béni. Au lieu que l’impie frappé du coup qui l’atterre, fait, pour ainsi dire, le personnage d’un réprouvé, blasphémant contre le ciel, trouvant tout odieux sur la terre, accusant ses' amis, plein de fureur contre ses ennemis, se désespérant, et dans son désespoir n’ayant pas même non plus que ce riche de l’enfer, une goutte d’eau, c’est-à-dire, d’onction et de consolation : pourquoi? parce que c’étoit dans le sein de la providence qu’il la pouvoit puiser, et que cette source est tarie pour lui. Ce qui faisoit dire à saint Chrysostôme, que quiconque combat la providence, combat son bonheur, parce que le grand bonheur de l’homme est de croire une providence dans le monde et de lui être soumis. 520Que dis-je, Chrétiens? et le mondain, tout rebelle qu’il est, n’est-il pas encore sous le domaine de la providence ? Oui, il y est, et malgré lui il y sera ; mais c’est cela même qui achève son malheur. Car de deux sortes de providences que Dieu exerce sur les hommes, l’une de sévérité et l’autre de bon- 521té, l’une de justice et l’autre de miséricorde, au même temps qu’il se soustrait à cette providence favorable en qui il devoit chercher son repos, il se trouve livré à cette providence rigoureuse qui le poursuit pour lui faire sentir son empire le plus dominant. Comme siDieu lui disoit : Tu n’as pas voulu te ranger sous celle-ci, tu souffriras de celle-là : car je les ai substituées l’une à l’autre par une loi éternelle et irrévocable ; et dans l’étendue que je leur ai donnée, rien ne peut être hors de leur ressort. La providence de mon amour n’a pu t’engager; ce sera donc désormais la providence de ma justice qui te contiendra, qui te réprimera ; qui par des vengeances tantôt secrètes, tantôt éclatantes, se fera sentir à toi; qui tantôt par des humiliations, tantôt par des afflictions, tantôt par des prospérités dont tu seras enivré, tantôt par des adversités dont tu seras accablé, tantôt par des douceurs qui t’empoisonneront le cœur, tantôt par des amertumes qui t’aigriront, qui te soulèveront et ne te corrigeront pas, te réduira malgré toi dans la dépendance. Et voilà comment Dieu tant de fois en a usé envers certains pécheurs de marque. Voilà comment il a traité un Pharaon, un Nabuchodonosor, un Antiochus, et bien d’autres. Ils n’ont pas voulu le recqnnoître comme père; ils ont été forcés à le reconnoître comme juge. Ils n’ont pas voulu servir à glorifier sa providence aimable et 522bienfaisante ; ils ont servi à glorifier sa providence souveraine et toute-puissante. Ponant te in exemptum. ' Je ferai un exemple de toi, disoit-il par son prophète à un libertin, et c’est ce qu’il a fait et ce qu’il fait encore du peuple juif. Miracle subsistant de la providence d’un Dieu irrité. Miracle qui seul peut convaincre les esprits les plus incrédules qu’il y a un premier maître et Un Dieu dans le monde, devant lequel toute créature doit s’humilier et à qui il est juste que tout homme mortel obéisse. Si donc, mes Frères, nous avons quelque égard à notre devoir ou à notre intérêt, soumettons-nous à lui et à sa providence. Soumettons-lui toutes nos entreprises ; et sans négliger les moyens raisonnables qu’il nous permet d’employer pour les faire réussir, sans y épargner nos soins, du reste reposons-nous tranquillement et absolument sur lui du succès. Bénissons-le également, et dans les biens, et dans les maux : dans les biens, en les recevant avec reconnoissance ; dans les maux, en les supportant avec patience. Demandons-lui sans cesse que sa volonté s’accomplisse en nous; qu’elle s’accomplisse sur la terre, qt quelle s’accomplisse dans le ciel ; sur la terre, où il veut nous sanctifier, et dans le ciel où il veut nous couronner. C’est ce que je vous souhaite, etc. 523Recordati sunt vero discipuli ejus, quia scriptum est : Zelus domus tuæ comedit me. 524Or les disciples se souvinrent de ce qui est écrit : Le zèle de votre maison me dévore. Saint Jean, chnp. a. 525Puisqu’il s’agissoit de la maison de Dieu, il ne faut pas s’étonner, Chrétiens, que le Sauveur du inonde, envoyé pour soutenir les intérêts et pour -.^venger l’honneur de son Père, marquât tant de zèle contre ces profanateurs qu’il chassa du temple de Jérusalem le fouet à la main, et dont il renversa les tables et les marchandises. C’est à ce premier temple que nos églises ont succédé ; mais avec d’autant plus d’avantage, que nous y offrons un sacrifice beaucoup plus précieux et plus auguste. Car ce qui distingue particulièrement les temples, selon 526l‘i remarque de saint Augustin, ee qui les consacre, et ce qui leur donne un caractère propre de sainteté, c’est le sacrifice. Ils sont saints par la majesté divine qui les remplit; ils sont saints par les exereices de religion qu’on y pratique; ils sont saints Par 'es prières des fidèles qui s’y assemblent; ils sont saints par les louanges de Dieu qu’on y chante, et par les grâces qu’il y répand. Mais du reste, reprend saint Augustin, Dieu se trouve partout, D»eu fait des grâces partout. Dieu peut être prié, béni, servi, adoré partout. II n’y a que le sacrifice, 5271 entends le sacrifice de la loi de grâce, qu’il ne soit pas permis de lui offrir partout, et qu’on ne puisse lui présenter que sur ses autels. Quoi qu’il en soit, Chrétiens, c’est de ee sacrifice que je prétends aujourd’hui vous entretenir; c’est, dis-je, de l’adorable sacrifice de la messe. Je veux vous apprendre dans quel esprit et avec quels sentimens vous y devez assister. Je veux, autant qu’il m’est possible, corriger tant d’irrévérences et tant d’abus qui. s’y commettent. Ce sujet est particulier ; mais il a de quoi allumer tout le zèle des ministres de Jésus-Christ. Car il n’est pas seulement ici question de la maison de Dieu, mais de ce qu’il y a dans la maison de Dieu de plus vénérable et de plus grand ; et en vous réformant sur ce seul point, je retrancherai presque tous les scandales que nous voyons dans nos temples, puisqu’il est vrai que le sacrifice 528en est l’occasion la plus ordinaire..Vous en êtes ■ témoin, Seigneur; nous en sommes témoins nousmêmes : et pour peu que nous soyons sensibles à votre gloire, que devons-nous attaquer avec plus de force, et combattre avec plus d’ardeur? J’ai besoin pour cela de votre grâce-, et je la demande par l’intercession de Marie : Ave, Maria. 529Ne perdons point de temps, Chrétiens; et pour en venir d’abord au point que je traite, je dis que rien n’est plus digne de notre attention et de nos respects, que l’excellent et le très-saint sacrifice de la messe. Deux raisons vont vous en convaincre, et feront en deux mots le partage de ce discours. Car je considère cet adorable sacrifice en deux manières et sous deux rapports, savoir par rapport à son objet, et par rapport à son sujet. Or quel en est l’objet? Dieu même. Et quel en est au même temps le sujet? un Dieu. Je m’explique, et ceci va vous faire entendre toute ma pensée. En effet, mes chers Auditeurs, que nous proposons-nous dans le sacrifice de nos autels ? d’honorer Dieu, et voilà comment Dieu même en est l’objet. Mais, pour mieux honorer Dieu dans ce sacrifice, que lui présentons-nous? l’Homme-Dieu, et c’est ainsi qu’un Dieu en est le sujet. De là je forme deux propositions que je vous prie de bien méditer, et qui doivent vous saisir d’une sainte frayeur toutes 530les fois que vous assistez aux divins mystères. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement respectable; pourquoi? parce que c’est à Dieu même qu’il est offert : ce sera la première partie. Sacrifice défia messe, sacrifice souverainement respectable; pourquoi? parce que c’est un Dieu qui y est offert : ce sera la seconde. L’une et l’autre vous instruira d’une des plus importantes matières, qui est le sacrifice; et en vous inspirant de hautes idées de la grandeur de Dieu. réveillera dans vos cœurs tous les sentimens de la religion. 531Que faisons-nous. Chrétiens, quand nous assistons aux divins mystères, etausacrificede notre religion ? Ne le considérons point encore selon le rapport particulierqu’il a avecla personnedu Sauveur du monde. Arrêtons-nous à cette qualité générale de sacrifice. Qu’est-ce que sacrifice, et qu’entendons-uous par ces paroles, assister au sacrifice du Dieu vivant? Ah! Chrétiens, vous ne l’avez peut-être jamais compris, et c’est néanmoins ce que vous ne pouvez trop bien comprendre, puisque c’est un de vos devoirs les plus essentiels. Assister au sacrifice, c’est être présent à l’action la plus auguste et la plus sainte de la religion que nous professons; à une 532action dont la fin prochaine et immédiate est d’honorer la majesté de Dieu; à une action qui, prise dans son fonds et dans sa substance, consiste particulièrement à humilier la créature devant Dieu; à une action qui désormais est l’unique par où ce culte d’adoration, je dis d’une adoration suprême, puisse être extérieurement et authentiquement rendu à Dieu. C’est, dis-je, y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due à Dieu ; y assister comme témoins, y assister comme ministres, y assister comme victimes : comme témoins, pour autoriser le sacrifice par notre présence ; comme ministres, pour le présenter avec le prêtre; comme victimes, disent les Pères, pour y être immolés nous-mêmes spirituellement avec la première victime, qui est JésusChrist. Si donc nous n’accomplissons pas ce devoir avec toute la retenueettoute la piété qu’il demande, ne faut-il pas conclure que le principe de la foi est ou altéré ou corrompu dans nos cœurs? Reprenons chacun de ces articles, et ne perdez pas de si solides instructions. 533Oui, Chrétiens, assisterau sacrifice du vrai Dieu, c’est assister à l’action la plus sainte et la plus auguste de la religion. De là vient que, dans les anciennes liturgies, le sacrifice étoit appelé action par excellence; et c’est ainsi que nous l’appelons encore aujourd’hui, puisque, suivant l’observation 534d’un savant cardinal de notre siècle, ces mots du sacrécanon, infra actionem, ne signifient rien autre chose qu’ infra sacrificium; comme si l’Église avoit voulu nous avertir qu’en effet la grande action de notre vie est le sacrifice. Et voilà ce qui, de tout temps, a donné aux peuples de si hautes idées du sacrifice et de tout ce qui le regarde. Voilà ce qui leur a rendu si vénérable la majesté des temples, la sainteté des autels, la dignité des prêtres : sentiment si universel, qu’on peut le mettre au rang deceux-où, selon la pensée de Tertullien,il semble que notre âme soit naturellement chrétienne. Mais de ce principe quelle conséquence ne puis-je pas tirer d’abord contre vous ; et comment arrive-t-il que dans une action où il paroît que la nature nous ait déjà faits à demi chrétiens, la corruption du libertinage nous fasse tous les jours devenir païens et moins que raisonnables? Car enfin, mon cher Auditeur, vous êtes obligé de reconnoître que ce qu’il y a pour vous de plus divin, et par conséquent déplus respectable, c’est le sacrifice du Dieu que vous servez ; et toutefois vous ne craignez pas de vous y présenter comme si c’étoit l’action la moins sérieuse, et qui pût être plus impunément négligée : vous y venez avec une imagination distraite, avec des pensées toutes profanes, avec des yeux égarés; et vous y demeurez avec froideur, avec dégoût, et dans des postures pleines d’indé- 535cence. Qu’un homme traitât une affaire temporelle avec aussi peu de réflexion, on le mépriseroit. Ici c’est l’affaire capitale, ou comme parle saint Ambroise, c’est l’affaire d’état qui se traite entre Dieu et l’Église; et vous n’y donnez nulle attention ; vous n’y avez ni modestie, ni recueillement; vous y assistez par coutume, par cérémonie; vous n’y appliquez ni votre esprit, ni votre cœur : n’est-ce pas outrager Dieu, et l’outrager dans l’action même, et dans le temps où vous devez spécialement l 'honorer ? 536Je dis dans l’action même où vous devez spécialement l’honorer : ceci est remarquable. Car qu’estce que le sacrifice, en le regardant par rapporta Dieu, et quelle en est la fin? Le sacrifice, disent les théologiens, est un acte de religion dontlecaractèrepropre est d’honorer l’être de Dieu. Mais quoi ! toutes nos actions saintes et vertueuses ne se rapportent-elles pas à cette fin? il est vrai, Chrétiens; mais ce rapport n’est pas le même que dans le sacrifice. Voici ma pensée. Dieu est la fin générale et dernière de toutes nos actions ; c’est ce qu’elles ont de commun : mais chaque action de piété a de plus une fin prochaine et particulière qui la distingue des autres, et d’où sa perfection dépend. Or je dis què la fin particulière et immédiate qui distingue le sacrifice, est d’honorer Dieu. Prenez garde : dans tous les autres devoirs, on peut presque dire que 537l’homme agit plutôt pour lui-même et pour son intérêt, que pour l’intérêt de Dieu. Car si je prie, c’est pour m’attirer les grâces de Dieu; si je fais pénitence, c’est pour m’acquitter auprès de la justice de Dieu; si je pratique de bonnes œuvres, c’est pour m’enrichir de mérites devant Dieu ; si je participe au divin sacrement, c’est pour me sanctifier en m’unissant à Dieu. Mais quand je vais au sacrifice, qu’est-ce que j’envisage ? d’honorer Dieu : voilà le seul objet que je me propose, et qui doit être le terme de mon intention, si mon intention est conforme à la nature de mon action. Or jugez de là ce qu’il faut penser d’un chrétien qui fait servir à déshonorer Dieu, ce qui doit uniquement servir à le glorifier ? Qu’a fait Dieu, en instituant le sacrifice ? Il a dit à l’homme : Voilà l’hommage que je demande et que j’attends de toi. Tu ne savois pas encore bien reconnoître la souveraineté de mon domaine, et je veux moi-même te l’enseigner. C’est par le devoir que je te prescris, et à quoi tu satisferas en assistant au sacrifice de mes autels. Cela supposé, reprend saint Jérôme, profaner ce sacrifice par des immodesties et par des scan.dales ; y venir comnje l’on va à un passe-temps, à un spectacle, à une assemblée mondaine ; en sortir sans y avoir eu nul sentiment, nul souvenir de Dieu : ah! mes Frères, c’est cette espèce d’abomination, que le prophète Daniel avoit pré- 538vue avec horreur, et qui devoit paroître dans le lieu saint. 539Elle va plus loin, et comprenons-en toute l’indignité. En effet, si la fin particulière du sacrifice est d’honorer Dieu, en quoi consiste cet honneur que nous rendons ou que nous devons rendre à Dieu? Ce culte, répond saint Thomas, consiste dans une protestation actuelle que je fais à Dieu de ma dépendance, dans un aveu respectueux de ma misère et de ma bassesse, dans un exercice, pour ainsi dire, d’anéantissement, et, si je suis pécheur, dans une confession humble et sincère de mon péché ; car tout cela doit entrerdans lesacrifice, considéré de la part de l’homme ; et voilà pourquoi l’hostie est détruite et consommée, pour marquer que l’homme n’est qu’un néant, et dans l’ordre delà nature, et dans celui de la grâce. En quoi, dit saint Augustin, paraît l’admirable opposition qui se rencontre entre l’oraison et le sacrifice. Carl’oraison, en élevant nos esprits à Dieu, nous élève au-dessus de nous-mêmes, au lieu que le sacrifice nous rabaisse au-dessous de nous-mêmes, en nous anéantissant devant Dieu. Par le sacrifice j’honore Dieu, si je puis parler de la sorte, aux dépens de ce que je suis ; et dansl’oraison, Dieu, parle commercequ’il veutbien avoir avec moi, m’honore en quelque manière aux dépens de ce qu’il est. Quoiqu’il en soit, mon sacrifice est inséparable de mon humilité ; et comme Carême, u. 22 540je ne puis mieux m’humilier devant Dieu, qu’en lui offrant le sacrifice, aussi ne puis-je autrement avoir part au sacrifice, qu’en m’humiliant devant Dieu. Il n’en est pas de même des anges, ajoute saint Chrysostôme ; les anges peuvent être présens au sacrifice et s’y humilier; mais l’humilité des anges, quelque profonde qu’elle puisse être, n’est point essentielle au sacrifice, comme celle des hommes. Pourquoi ? parce que le sacrifice qu’offre l’Église, étant le sacrifice des hommes et non des anges, il ne dépend point, pour être complet, de l’humilité des anges, mais de l’humilité des hommes. De là. Chrétiens, quel désordre lorsque des hommes portant sur le front le caractère de la foi, viennent au sacrifice du vrai Dieu, non-seulement sans cette humilité religieuse, mais avec tout l’orgueil du libertinage et de l’impiété ; lorsqu’à peine ils y fléchissent le genou, qu’ils y parlent, qu’ils y agissent, comme il leur plaît et sans égard, et que, sur cela même, ils rejettent avec mépris les sages remontrances et la correction charitable des ministres du Seigneur ! Mépris qui ne doit point, mes Frères, ralentir l’ardeur de notre zèle, ni nous fermer la bouche par un silence timide et. lâche, quand le devoir de notre ministère nous oblige à nous expliquer. Car où en seroit notre religion, si de tels abus y dévoient être tolérés? Ah! Chrétiens, assister au sacrifice, c’est venir prqtester à Dieu, que 541nous dépendons de lui, que nous attendons tout delui, que nous n’adorons quelui,quenous sommes disposés à nous anéantir pour lui. Mais, mon cher Auditeur, pensez-vous lui dire tout cela, en vous comportant comme vous faites ; en insultant, si je l’ose dire, à l’autel, et aux sacrés mystères qu’on y célèbre ; en y prenant des libertés que je ne crains pas, puisqu’il s’agit de l’honneur de mon Dieu, de traiter d’insolences; en les soutenant jusque dans le sanctuaire avec une audace et une fierté qui ne rougit de rien ? Et vous, Femmes chrétiennes, estce là ce que vous venez lui témoigner, en vous fai- * sant une si fausse gloire de paroître dans nos temples avec toutes les marques de votre vanité? Je n’entreprends point de contrôler partout ailleurs vos modes et vos coutumes ; mais ici je ne puis dissimuler ce qui blesse la majesté divine et le respect qui lui est dû. Faut-il donc, quand vous entrez dansla maison de Dieu, que tout le faste du monde vous y accompagne? Faut-il que l’on vous y distingue par votre luxe et par vos délicatesses ; que vous y affectiez des rangs que l’esprit ambitieux du siècle y a érigés en de prétendus droits, et que vous vous y fassiez rendre des services dont vous sauriez bien vous passer dans le palais d’un prince de la terre? Est-ce là cette humilité si essentielle au sacrifice? Et si la piété vous y attiroit, une piété solide, ne diriez-vous pas à Dieu : Ah! Seigneur, 542je ne suis que trop vaine au milieu du monde, mais du moins serai-je humble et modeste devant vous ; et puisque le sacrifice est le tribut d’humilité que je vous dois, je n’irai point m’y présenter avec ce luxe que vous réprouvez? Le monde en use autrement; mais le monde ne sera pas ma règle : on censurera ma conduite, mais il me suffira que vous l’approuviez. Aussi, disoit Tertullicn parlant à des femmes chrétiennes comme vous, et même plus chrétiennes que vous, pourquoi ces ajustemens dont vous êtes si curieuses? Vous avez renoncé aux pompes du siècle, vous netes plus des fêtes des païens; pourquoi donc vous parer de ces restes du monde, et les porter au sacrifice de votre Dieu? O profanation! s’écrioit— il, et puis-je bien m’écrier après lui; des femmes cherchent à se montrer avec des habits magnifiques et brillans, dans un sacrifice dont l’essence et la fin principale est l’humiliation de la créature en présence de son créateur. Elles s’y font voir, selon l’expression du Prophète royal, aussi ornées, et plus ornées que les autels : Circumornatœ ut similitudo templi. ' Elles y emploient tout le temps, à quoi? à s’étudier, à se contempler, à s’admirer, à recevoir un vain encens, et à s’attirer de sacrilèges adorations, comme si elles vouloient s’élever au-dessus de Dieu même. 543pas seulement que le sacrifice est une protestation que l’homme fait à Dieu de la dépendance de son être; mais j’ajoute que c’est une protestation publique, une protestation solennelle, où l’homme appelle toutes les créatures en témoignage de sa soumission et de sa religion. Comme s’il disoit : Cieux et terre, anges et hommes, vous m’en serez garans, et me voici devant vous pour m’en déclarer. Il y a un Dieu que j’adore, un Dieu souverain auteur, et à qui seul toute la gloire appartient. C’est dans ce sacrifice, et par ce sacrifice, que je viens hautement reconnoître son absolue domination, et m’y soumettre. Il n’y a proprement, Chrétiens, que le sacrifice où l’homme puisse parler de la sorte. Quelque autre exercice de religion que je pratique, ce n’est point là ce qu’il signifie, ou du moins ce n’est point là ce qu’il signifie authentiquement ; le seul sacrifice est l’aveu juridique de ce que je dois à Dieu. Mais, mes Frères, par un renversement bien déplorable, quel sujet ne donnons-nous pas aux païens et aux infidèles de nous faire, jusques au milieu du plus saint mystère, la même demande, ou plutôt le même reproche que David craignoit tant d’entendre de la bouche des ennemis du Seigneur : Ne forte dicant in gentibus, ubi est Deus eorum?' Car où est votre Dieu? peuvent nous dire ces idolâtres. Vous voulez, par cette. 544cérémonie extérieure, nous faire juger du culte intérieur que vous lui rendez ; et c’est de là même que nous tirons la plus sensible preuve de votre irréligion. Entrez dans nos temples, et, sans entreprendre de nous instruire, instruisez-vous vousmêmes par nous. Votre Dieu, dites-vous, est le vrai Dieu ; mais au moins n’en êtes-vous que de faux adorateurs. Au contraire, vous prétendez que nous n’adorons que de fausses divinités; mais au moins devez-vous avouer que nous les adorons sincèrement et en esprit. Or, supposant même vos principes et les dogmes de votre foi, lequel des deux croyez-vous le plus criminel, ou d’être religieux comme nous le sommes, en suivant l’erreur, ou d’être des profanateurs comme vous l’êtes, en professant la vérité? C’est de saint Augustin même que j’ai emprunté cette figure, et c’est là-dessus qu’il déployoit avec tant d’énergie toute la force de son éloquence et de son zèle. 545N’en demeuronspas là, Chrétiens ; mais pour achever de nous confondre, voyons en quelles qualités nous assistons au divin sacrifice. Comme témoins, disent les docteurs, comme ministres, comme victimes. Comme témoins : Oui, mes Frères, vous êtes les témoins de ce qui se passe de plus mystérieux et de plus secret entre Dieu et les hommes. C’est dans cette vue que l’Eglise vous reçoit à son sacrifice, et qu’elle vous oblige même par un précepte particulier 546à y comparoître. Honneur quelle ne fait pas indifféremment à toutes sortes de sujets, puisque le châtiment le plus sévère qu’elle exerce envers sesenfans rebelles, est de leur interdire, par ses censures, le sacrifice quelle offre à Dieu. Honneur dont elle exclut même les catéchumènes, quoique déjà initiés dans les mystères de la foi, parce qu’ils n’ont pas encore le caractère du baptême. Elle n’y admet que les fidèles dont la religion lui est connue, et dont elle veut gratifier la piété. Mais au même temps elle les engage à soutenir cettequalitédetémoins par un respect digne de Dieu. Quand Dieu, dans l’Écriture, prend à témoin d’une vérité les êtres insensibles, lescieuxen sont ébranlés : Obstupescite, cali; ' et la terre en est émue jusque dans ses fondemens : Commota est, et conlremu.it terra. ’ Et vous, mon cher Auditeur, témoin vivant du redoutable sacrifice qui s’accomplit sur nos autels, qu’y faites-vous? Ah! mon Frère, s’écrie saint Jean, patriarche de Jérusalem, n’avezvous pas entendu le prêtre qui vous sommoit de la part de Dieu devous rendre attentif? INe vous a-t-ilpas averti d’élever votre cœur au ciel : Sursum corda ; et n’avez-vous pas répondu qu’il étoit tourné vers le Seigneur : Habemus ad Dominum ? Mais à ce moment-là même, vous êtes plus occupé de la terre que jamais ; mais à ce moment-là même vous ne cherchez, en promenant partout vos re- 547gards, que des objets, ou qui repaissent votre curiosité, ou qui servent d’amusement à votre oisiveté. Est-ce pour cela que vous êtes appelé à l’autel? Est-ce là, Chrétiens, la part que vous prenez, à un sacrifice dont vous êtes non-seulement les témoins, mais les ministres? 548Car vous l’êtes, mes chers Auditeurs, quelle que soit d’ailleurs votre condition ; et ce n’est pas sans sujet que saint Pierre, relevant la dignité des chrétiens, entre les autres titres qui leur conviennent, leur attribue celui du sacerdoce : Regale saeerdotium ; ' puisque tout chrétien doit offrir à Dieu le sacrifice de sa rédemption. De là vient que le prêtre, en célébrant dans le sanctuaire, n’y fait pas les oblations sacrées comme personne particulière, mais comme représentant tout le peuple assemblé. Car il ne dit pas j’offre, je supplie, je voue, je proteste ; mais nous protestons, nous vouons, nous offrons, nous supplions, parce qu’en effet tout le peuple offre et supplie avec lui. Non pas que tous soient pour cela revêtus du caractère de l’ordre, comme l’ont avancé quelques hérétiques, fondés sur une parole de Tertullien mal entendue ; mais parce que tous les fidèles, sans porter ce sacré caractère comme le prêtre spécialement député de Dieu pour présenter le sacrifice, lui sont néanmoins associés dans cette importante fonction. 549Fonction si sainte, écoutez ceci, que par cette raison-là même, quelques-uns ont prétendu qu’un chrétien en état de péché ne pouvoit, sans se rendre coupable d’un nouveau péché, assister au sacrifice. Je sais sur ce point ce qu’il faut penser. Je sais que c’est une doctrine erronée et même scandaleuse, puisqu’elle donne atteinte au précepte de l’Eglise, qu’elle favorise le libertinage, et qu’elle ôte enfin au pécheur un des plus puissans moyens de conversion. Car que peut faire un pécheur de plus salutaire, de plus édifiant, de plus propre à lui attirer les grâces du ciel, que de venir, comme lepublicain, dans le temple, et d’y offrir, tout indigne qu’il est, ce sacrifice propitiatoire dont une des principales vertus est d’apaiser la colère de Dieu? Qu’est-ce que les prophètes recommandoient davantage aux pécheurs de leur temps, que de fléchir le Seigneur et sa justice, par l’oblation des victimes de l’ancienne loi ? Ce qui servoit alors à la sanctification des hommes, serviroit-il maintenant à leur damnation? C’est donc une opinion outrée, et que nous devons hautement rejeter; mais en la rejetant, je m’en tiens au principe sur quoi elle est, disons mieux, sur quoi elle paroît établie ; et de ce principe incontestable, je tire bien d’autres conséquences qui ne doivent pas moins nous faiie trembler. Car puisque nous participons au sacrifice en qualité de ministres, ce ne sera point 550une exagération si je conclus que tant de crimes qu’on y commet doivent être comptés pour autant de profanations ; qu’un entretien même indifférent, à raison de sa durée, y renferme deux offenses grièves, l’une particulière et d’omission à ces saints jours où le sacrifice est commandé, l’autre commune et d’irrévérence ou d’omission à quelque temps et à quelque jour que ce puisse être ; que celui-là ne satisfait point au commandement de l’Eglise, qui, sans nulle vigilance sur soi-même, sans nul effort pour se recueillir dans la plus grande action du christianisme, laisse impunément et volontairement son esprit se distraire ; si, dis-je, je tire toutes ces conséquences, c’est sans craindre d’excéder, puisque je parle d’après les plus sensés et les plus savans théologiens. 551Qui le croiroit, mes Frères? souffrez que sans insister sur les autres, je m’attache surtout à ce désordre que déploroit le prophète Ézéchiel, et dont il faisoit une peinture si conforme à ce qui se passe tous les jours parmi nous ; qui le croiroit, si tant d’épreuves ne nous l’avoient pas appris et ne nous l’apprenoient pas encore, qu’un chrétien choisi de Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin et tout adorable, voulût faire du temple même un lieu de plaisir et du plus infâme plaisir; qu’il regardât le sacrifice comme une occasion favorable à son impudicité; qu’il n’y vînt que pour y trouver l’objet 552de sa passion, que pour l’y voir et pour en être vu, que pour lui rendre des assiduités, que pour lui marquer par de criminelles complaisances sou attachement, que pour se livrer aux plus sales désirs d’un cœur corrompu? C’est avec douleur que j’en parle et que je révèle votre honte; mais je serois prévaricateur si je la dissimulois, et il vaut bien mieux, comme dit saint Cyprien, découvrir nos plaies pour les guérir, que de les cacher sans espérance de remède. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les Pères s’en sont expliqués. Saint JérAme et saint ChrysostAme n’y apportoient pas plus d’adoucissement que moi, quand ils disoient que l’innocence et la pudicité couroient autant de risques (ne pouvoient-ils pas dire plus de risques?) dans les saints lieux, que dans les places publiques; qu’il étoit quelquefois aussi dangereux pour une femme chrétienne, ou plutAt pour une femme mondaine, de paraître au sacrifice, que dans les cercles et les assemblées du monde; qu’autrefois on consacrait les maisons des chrétiens pour en faire des temples à Dieu, mais que dans la suite les temples de Dieu étoient devenus des maisons, d’intrigues et de commerces. Ce sont leurs expressions, que vous entendre/, comme il vous plaira : mais de quelque manière qu’elles dussent être alors entendues, ce qui me fait gémir, c’est qu’elles se vérifient presque parmi nous dans toute la ri-, 553gueur de la lettre; et que la calomnie suscitée du temps de Tertullien contre les fidèles, savoir que les plus honteux engagemens se formoient et s’entretenoient à la faveur des autels, Inter aras lenocinia tractari ; ' que ce reproche, dis-je, qui fut dans ces premiers siècles une imposture, ne soit dans le nôtre qu’une trop juste accusation. 554Avec cela, Chrétiens, êtes-vous en état d’assister au sacrifice en qualité de victimes, êtes-vous en état d’y être immolés vous-mêmes avec JésusChrist; et n’est-ce pas ainsi toutefois que vous y devez, être encore présens? Ecoutez la preuve qu’en donne saint Augustin. Car, dit ce saint docteur, Jésus-Christ et l’Eglise ne faisant qu’qn même corps, il est impossible que l’un soit immolé sans l’autre. Puisque cet Homme-Dieu est le chef de tous les fidèles, et que tous les fidèles lui sont unis comme ses membres, il faut qu’en même temps qu’il est sacrifié pour eux, ils le soient pareillement avec lui ; et que par un admirable retour, ce Sauveur du monde offre à Dieu toute l’Église dans sa personne en vertu d’une action où lui-même il est offert à Dieu par toute l’Église : Cum autem sit Christus Ecclesiœ caput, et Ecclesia Christi corpus, tam ipsa per ipsum quam ipse per ipsam debet offerri.* Théologie divine, et d’où il s’ensuit que nous ne devons donc aller au sacrifice de notre Dieu, qu’avec le généreux senti- 555ment de l’apôtre saint Thomas, je veux dire, que pour y mourir spirituellement avec Jésus-Christ : Eatnus et nos, et moriamur cum eo. ' Or comment y paraît un chrétien ainsi disposé? Représentez-vous, mes Frères, l’état de ces anciennes victimes qu’on immoloit au Seigneur, et qu’on mettoit sur l’autel : elles étoient liées, elles étoient privées de l’usage des sens, elles étoient bridées du feu de l’holocauste; voilà votre modèle. Comme victimes de ce sacrifice non sanglant que vous présentez et où vous êtes présentés vous-mêmes ; surtout comme victimes spirituelles et raisonnables, selon la parole de saint Pierre, Spirituelles hostias il faut que la religion vous lie, et quelle vous tienne respectueusement appliqués au saint mystère. Il faut qu’elle vous couvre les yeux, et qu’elle les ferme à tous les objets de la terre. Il faut qu’elle vous consume du feu de la charité. Mais si vous imitez le crime des successeurs d’Aaron, si comme eux vous portez dans le tabernacle un feu étranger, si c’est une habitude vicieuse qui vous y conduit et qui vous y retient; si bien loin d’v captiver vos sens, vous leur donnez là toute licence : Ah! mon Frère, conclut saint Chrysotôme, vous êtes toujours alors une victime, mais une victime de malédiction; une victime, non plus de la miséricorde, mais de la colère et de la vengeance de Dieu. 556N’est-il pas surprenant, Chrétiens, comme l’a observé le savant Pic de la Mirande, que de tant de religions qui se sont répandues dans le monde et qui y ont si long-temps dominé, il n’y ait eu que la religion de Jésus-Christ dont les temples aient été profanés par ses propres sujets ? On a bien vu les Romains violer le temple des Juifs; on a vu les chrétiens briser les idoles du paganisme : mais a-t-on vu des païens s’attaquer eux-mêmes à leurs dieux, et souiller les sacrifices qu’ils leur offroient? Pourquoi cette différence? En voici, cerne semble, une raison : c’est que l’ennemi de notre salut ne va point tenter les païens, ni les troubler au milieu de leurs sacrifices, parce que ce sont de faux sacrifices, et qu’il reçoit luimême l’encens qu’on y brûle. Au lieu qu’il emploie toutes ses forces pour nous détourner du sacrifice de nos autels, et pour nous en faire perdre le fruit, parce que c’est le vrai sacrifice, le grand sacrifice, un sacrifice également glorieux à Dieu et salutaire pour nous. Ainsi, mes Frères, à quelques désordres que soit exposé le sacrifice de notre religion, n’entrons pas pour cela en nulle défiance de la religion même que nous professons et de la pureté de son culte. Malgré tous nos désordres, elle est toujours sainte, puisqu’elle les condamne tous. Mais rentrons dans nousmêmes, confondons-nous nous-mêmes; disons- 557nous à nous-mêmes avec un célèbre écrivain de ces derniers siècles, qu’il faut que la religion de Jésus-Christ soit une religion plus qu’humaine, puisqu’elle se soutient toujours malgré l’irréligion des chrétiens; et qu’il faut aussi que l’irréligion des chrétiens soit bien obstinée et bien enracinée, puisqu’ils sont si impies parmi tant de sainteté. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement et doublement respectable, parce que c’est à Dieu qu’il est offert, et que c’est un Dieu qui y est offert. Comme c’est Dieu même qui en est l’objet, c’est encore un Dieu qui en est le sujet ; vous l’allez voir dans la seconde partie. 558Je trouve la pensée de saint Chrysostôme bien juste et bien vraie, quand il dit que les temples où nous nous assemblons pour adorer Dieu, sont tout à la fois, et l’ornement le plus auguste, et l’opprobre le plus visible de notre religion. L’ornement le plus auguste, puisqu’ils sont tous les jours sanctifiés par le sacrifice d’un Dieu sauveur; et l’opprobre le plus visible, puisque ce sacrifice, tout divin qu’il est, sert si souvent, non par lui-même, mais par notre libertinage, d’occasion aux chrétiens pour déshonorer la maison de Dieu. Ainsi parloit ce saint évêque, en gémissant sur les scandales qui se 559commettaient au pied des autels et dans le sacrifice de la loi de grâce. À quoi j’ajoute la pensée de Guillaume de Paris, que je vous prie de remarquer, parce quelle me paroît également solide et touchante. Car, dit ce savant homme, quand nous aurions vécu, selon l’expression de saint Paul, sous les élémens du monde, c’est-à-dire, sous les figures de l’ancienne loi, et que nous n’aurions point eu d’autres sacrifices, que ces sacrifices imparfaits dont Dieu avoit établi l’usage par le ministère de Moïse, il faudrait toujours y assister avec crainte et avec tremblement ; il faudrait toujours respecter ces chairs mortes, toujours révérer ces taureaux égorgés et sanglans, toujours se prosterner devant ces autels chargés des oblations et des prémices de la terre. C’étoient des créatures, il est vrai; mais ces créatures étaient les victimes et les holocaustes du Dieu vivant, et cela seul les élevoit à un ordre supérieur et les consacrait. Aussi, mes Frères, poursuit le même docteur, voyez avec quelle révérence Dieu vouloit que les Juifs entrassent dans le sanctuaire pour lui offrir leurs sacrifices et le sang des animaux qu’ils immoloient. Voyez avec quel soin lui-même il les y disposoit ; combien de préceptes, combien de cérémonies, combien de pratiques, combien de purifications il leur prescrivoit. A peine les livres entiers de l’Ecriture ont-ils suffi pour leur en tracer les règles, et pour leur faire entendre 560sur cela ses ordres. Mais admirez encore plus la constance et l’inviolable fidélité de ce peuple, d’ailleurs si indocile et si grossier, à s’acquitter de ce devoir. Dans les plus pressantes extrémités, dans l’embarras et le désordre des guerres, dans le siège même de Jérusalem, rien jamais ne les fit manquer à ce culte extérieur, ni à la solennité de leurs fêtes et des sacrifices qui leur étoient ordonnés. Jusque-là, disoit du temps même des apêtres, un ancien auteur, que le général de l’armée romaine en parut surpris ; et que tout païen, tout ennemi qu’il étoit, il en fut touché, et ne put refuser des éloges à leur zèle et à leur religion. Stupebat Potnpeius acres virorum animas, a quibus in medio belli furore, sacrorum reverentiœ nihil de fuit.' Tel étoit le caractère de cette nation. Le Sauveur du monde leur reprocha tous les autres vices; mais il ne les accusa jamais d’impiété dans les sacrifices qu’ils présentoieut à Dieu. Cependant, Chrétiens, dans leurs sacrifices les plus solennels qu’avoientils autre chose que les ombres seulement et que les figures du sacrifice de la loi nouvelle? Mais c’étoit assez pour eux, reprend saint Augustin ; c’étoit, dis-je, assez pour leur rendre vénérables jusques à ces ombres et à ces ligures, que ce fussent les figures et les ombres du grand sacrifice que les prophètes leur annonçoient dans la suite des 561siècles. C’étoit assez pour les saisir d’une sainte horreur toutes- les fois qu’ils assistoient à l’immolation de ces victimes, qui quoique viles et abjectes, leur représentoient cette victime pure et précieuse, cette hostie divine qui devoit être immolée pour eux et pour nous. Or qu’eussent-ils pensé, qu’eussent-ils fait, s’ils eussent vu comme nous la vérité; et que devons-nous penser, que devons-nous faire nous-mêmes? Sur cela, mes chers Auditeurs, voici trois considérations que je me contente de vous proposer, plutôt par forme de méditation que de discours, et par où je finis en me les appliquant à moi-même. Ne les perdez pas. 562Première considération. Quand je vais au sacrifice que célèbre l’Église, je vais au sacrifice de la mort d’un Dieu ; le même qui fut offert sur le Calvaire, le même que Jésus-Christ consomma sur la croix, le même où ce Dieu-Homme consentit, pour parler avec l’Apôtre, à être détruit et anéanti. Ce n’est point une supposition, c’est un point de foi. J’assiste à un sacrifice dont, réellement et sans figure, la victime est le Dieu même que je sers et que j’adore. Par conséquent, dois-je conclure et devez-vous conclure avec moi, si, par mes respects et mes adorations, je ne relève pas, autant qu’il m’est possible, les abaissemens de ce Dieu sauveur; si j’ajoute aux humiliations de sa croix qui sont ici renouvelées, celles qui lui viennent de mes ir- 563révérences et de mes scandales ; si, le contemplant sur l’autel, mon cœur ne se brise pas, comme les pierres se fendirent au moment qu’il expira ; si cette hostie mourante ne fait pas naître dans mon âme une componction aussi vive et aussi religieuse, que le fut la douleur du centenier et celle des Juifs qui se convertirent à sa mort; si, par de sensibles outrages, j’insulte encore à son agonie, comme les soldats et les bourreaux qui l’avoient crucifié : ah ! ne suis-je pas digne de ses plus rigoureuses vengeances, et ne faut-il pas me traiter d’anatlième? 564Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de miséricorde s’immole-t-il dans le sacrifice de nos autels? Pour nous apprendre, disent les Pères, ce que nous ne pouvons apprendre que de lui; pour nous aider à faire ce que nous ne pouvons faire sans lui et que par lui, je veux dire, à honorer Dieu autant que Dieu le mérite et qu’il le demande. Car c’est pour cela, reprend saint Thomas, qu’il a fallu un sujet d’un prix infini, et offert d’une manière infinie. Or ce sujet d’un prix infini, c’est Jésus-Christ dans le sacré mystère : ce sujet offert d’une manière infinie, c’est Jésus-Christ en état de victime, en état d’anéantissement, et sacrifié, selon la prédiction de Malachie, dans tous les temps et dans tous les lieux du monde. Voilà ce qui étoit dû à Dieu, et de quoi l’Homme-Dieu est venu nous instruire aux dépens de lui-même. Ce sacri- 565fice de son corps et de son sang est la preuve authentique qu’il nous en donne, et la perpétuelle leçon qu’il nous en fait. Que nous dit-il donc cet excellent maître, autant de fois que nous nous présentons à son sacrifice? C’est là, mes Frères, que son sang, ce sang adorable, plus éloquent que celui d’Abel, semble nous crier sans cesse, et nous faire entendre ce que le même Sauveur disoit aux Juifs : Ego twnorifico Patrem. ' Vous voulez savoir ce que je fais ici : j’honore mon Père, je glorifie mon Père, je satisfais à la justice de mon Père : je répare les injures qu’il a reçues, et je rétablis ses intérêts ; je fais triompher sa miséricorde, éclater sa puissance, connoître sa sainteté; je lui rends et à toutes ses perfections des hommages proportionnés à sa grandeur. Tel est le dessein qui me fait descendre invisiblement sur cet autel, qui me fait prendre entre les mains des prêtres comme une seconde naissance, qui me fait subir dans le même sens comme une seconde mort : Ego honorifico Patrem. Oui, Chrétiens, c’est ce qu’il nous dit ; et si nous ne profitons pas de son exemple, écoutez ce qu’il ajoute : Et vos inhonorastis me. ’ Mais vous, ne semble-t-il pas que vous preniez à tâche de détruire, par le plus criminel attentat, tout ce que je rends d’honneur à mon Père par le sacrifice de mon humanité, et n’est-ce pas sur 566moi que retombent tous les outrages qu’il reçoit de vous? J’obscurcis toute ma gloire, et je m’ensevelis tout vivant en sa présence; et vous vous élevez devant lui et contre lui. Je lui offre dans ma personne un Dieu humilié, un Dieu soumis et obéissant ; et vous venez étaler avec ostentation devant ses yeux le faste du monde et le vain éclat d’une pompe humaine. Je lui présente dans mon corps une chair innocente et virginale ; et vous cherchez jusques à son autel de quoi exciter et de quoi nourrir les brutales cupidités d’une chair criminelle et impure. Je travaille à répandre le feu de son amour, d’un amour tout sacré et exprimé de son sein même; et vous ne pensez, jusques dans son temple et à ses piëds, qu’à inspirer, par des nudités immodestes, par des postures indécentes, par des airs libres et sans pudeur, un amour sensuel. J’emploie tous les attraits de ma grâce à sanctifier les âmes et à les lui attacher ; et vous employez tous les artifices et tous les encliantemens de votre mondanité à les corrompre et à les lui dérober. Est-ce ainsi qu’on l’honore?ou n’estce pas ainsi qu’on lui marque le mépris le plus insultant, et que l’on renverse tous mes desseins? Et vos inhonorastis me. Mais voulez-vous en effet, Chrétiens, l’honorer, et l’honorer autant par proportion qu’il le doit être, et qu’il l’attend de vous? Allez, comme Jésus-Christ obscur et caché, vous 567prosterner devant cette majesté suprême, et faire à la vue de ses grandeurs une humble confession de votre indignité. Allez, comme Jésus - Christ obéissant et soumis à la voix de ses ministres, relever son pouvoir par les sentimens d’une' soumission parfaite, et par tous les témoignages d’une obéissance entière et sans réserve. Allez, dans un esprit de sacrifice, comme Jésus-Christ immolé, lui présenter les hommages de son Fils, les abaissemens de son Fils, le sang de son Fils, ses souffrances, sa passion, sa mort, tous ses mérites, et vous les appliquer, pour être plus en état de le glorifier. Allez vous dévouer vous -mêmes, vous immoler vous-mêmes, sinon par une véritable destruction, de vous-mêmes, au moins par une mort spirituelle, et par une totale destruction des désirs déréglés de votre coeur. Ainsi vous l’enseigne ce Dieu victime de la gloire d’un Dieu, et en cette qualité même de victime, votre modèle : Ego honorifico Patrem. 568Troisième considération. Que fait encore JésusChrist dans ce sacrifice? Achevons, Chrétiens, de nous confondre, et rougissons de notre insensibilité. Non-seulement il apprend aux hommes à honorer Dieu, mais il y traite de leur réconciliation avecDieu. Comme médiateur, il plaide leur cause, et il offre le prix de leur rédemption. Il ne se contente pas de dire qu’il glorifie son Père, Ego hono- 569rifico Patrem; mais s’adressant à son Père même, et lui montrant les fidèles assemblés, il lui dit d une voix secrète : Ego pro eis sanctifico meipsum ; ' c’est-à-dire, suivant l’explicatio’n de saint Jérôme : Je me donne moi-même, je me sacrifie moi-même pour eux. Paroles, ajoute ce saint docteur, qui convenoient aux victimes, et dont, pour la première fois, ce Sauveur des hommes se servit, lorsque actuellement il instituoit cette divine pàque où il se consacroit en effet lui-même pour les pécheurs ; mais paroles qu’il répète encore tous les jours et qu’il répétera jusques à la fin des siècles, autant de fois qu’on l’offrira sur nos autels : Ego pro eis sanctifico meipsum. Oui, mon Père, c’est pour eux que je suis ici présent ; c’est pour tous les hommes en général, et en particulier pour mon Eglise ; c’est spécialement pour ceux que vous voyet dans votre maison et auprès de votre sanctuaire, occupés maintenant, ou devant letre, à ce mystère de salut. Recevei-les, mon Dieu, dans votre grâce; ils sont criminels, mais me voici à leur place pour vous satisfaire ; et que ne peuvent point réparer les satisfactions infinies d’un Dieu comme vous? Ego pro eis sanctifico meipsum. 570Ah! mes Frères, reprend saint Bernard, en s’écriant, et réduisant à une figure sensible cette importante vérité ; ma cause étoit désespérée, et 571j’étois perdu ; le souverain juge alloit prononcer contre moi un arrêt de mort; mais le fds unique du prince vient à le savoir, et que fait-il? touché de compassion, il se substitue pour moi, et il veut lui-même porter la peine de mon péché. Dans cette vue, il sort de son palais, il dépose toutes les marques de sa dignité, il gémit, il prie, il va s’offrir à la justice de son père. Belle image, Chrétiens, de ce que fait Jésus-Christ dans le sacrifice de son corps et de son sang. Toutefois, poursuit saint Bernard, sans être instruit du péril où je me trouvons exposé, bien loin d’y penser, je m’arrêtois à un vain divertissement. Mais tout à coup j’aperçois mon roi, je le vois pénitent et humilié ; je m’approche, j’en demande la raison, enfin j’apprends que c’est de moi qu’il s’agit, et que c’est pour moi qu’il s’est livré. C’est ce que nous voyons si souvent nous-mêmes, mes chers Auditeurs, sur cet autel. Or, conclut le même Père, oserai-je encore retourner à mes premiers amusemens ? que dis-je? oserai-je encore me faire du sacrifice de mon Sauveur un amusement et un jeu? et serai-je assez insensé pour mêler à ses gémissemens et à ses larmes des ris profanes et scandaleux? Adhucne ludam et deludam lacrymas ejus ? ' Pensée touchante, que saint Jean de Jérusalem exprimoit en des termes moins figurés, mais non moins énergiques ni 572tnoins pressans. Examinez, disoit-il, considérez ce qui se passe. C’est pour vous que l’autel est dressé : Pro te mensa mysteriis exslructa est.' C’est pour vous que l’Agneau va être immolé : Pro te Agnus immolatur. C’est pour vous que le prêtre s’intéresse et qu’il sollicite : Pro te angitur sacerdos. Vous êtes le coupable dont on ménage la grâce, et ce sacrifice est le pacte même et le contrat en vertu duquel elle vous est accordée. De là jugez quels sentimens vous doivent donc occuper dans ce sacrifice d’expiation. Ne sont-ce pas ceux d’un pécheur contrit, et d’un pécheur reconnoissant ? D’un pécheur contrit : car c’est par cette pénitence du cœur, par cette contrition du cœur, que doit être, pour ainsi dire, scellé et ratifié le traité de paix qui se négocie entre Dieu et vous; et comme l’Apôtre accomplissoit dans son corps ce qui manquoit à la passion de Jésus-Christ, c’est par-là, selon le même langage, que nous devons accomplir ce qui manque au sacrifice de Jésus-Christ. D’un pécheur reconnoissant, au souvenir et à la. vue des miséricordes infinies d’un Dieu qui, tout offensé qu’il est, tout juge qu’il est, se fait luimême, pour vous racheter, votre rançon et le gage de votre salut. David disoit : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il m’a donné? Çuid re~ tribuam Domino ?* Je prendrai le calice de mon 573Sauveur, ajoutait le même prophète, et j’invoquerai le nom de mon Dieu : Calicem salutaris accipiam, et nomen Domini invocabo. 1 Ce n’est pas assez, poursuivoit encore ce saint roi; mais en invoquant le Seigneur, je le bénirai mille fois; et, sans oublier jamais les grâces dont il m’a comblé, je lui présenterai sans cesse le juste tribut de mon amour et le sacrifice de mes louanges, Laudans, invo* cabo Dominum. * Voilà ce qui doit faire chaque jour, devant l’autel, notre plus commun entretien. 574Mais peut-être, mes chers Auditeurs, n ’êtes-vous pas bien persuadés de la vérité et de la grandeur du divin mystère dont je vous parle ; peut-être une infidélité secrète est-elle la source de tant de désordres qui s’y commettent : car il en faut venir au principe. Quand on vous dit que ce sacrifice est le renouvellement de la mort de votre Dieu, et comme la consommation du grand ouvrage de votre salut, peut-être avez-vous peine à le comprendre. Or, sur cela, sans entreprendre de vous convaincre, je n’ai qu’un simple raisonnement à vous opposer, et c’est paivlà que je finis. Ou vous croyez ce que la foi nous enseigne du sacrifice de notre religion, ou vous ne le croyez pas : quelque parti que vous preniez, vous êtes sans excuse ; car si vous le croyez, si, dis-je, vous croyez que c’est un sacrifice offert au vrai Dieu, et où le vrai Dieu lui-même 575est offert, je conclus que vous êtes donc en quelque sorte plus criminels que les Juifs, plus criminels que tant d’hérétiques dont vous avez en horreur les sacrilèges profanations. Il est vrai, les Juifs ont crucifié, comme parle saint Paul, le Seigneur de la gloire : mais, en le crucifiant, ils ne le connoissoient pas; et s’ils l’eussent connu, dit l’Apùtre, ilsn’auroient pasporté sur lui leurs mains parricides : Si enim cognovissent, numquam Dominum gloriœ crucifixissent. ’ Il est vrai, les hérétiques ont porté le feu et le fer dans ses temples, pour les détruire ; ils ont souillé ses autels, ils ont brisé ses tabernacles, ils l’ont lui-même foulé aux pieds. mais en cela même, après tout, ils agissoient conséquemment à leur erreur. Au lieu que, par une contradiction insoutenable, fidèles et infidèles tout ensemble, fidèles de créance et de spéculation, infidèles de mœurs et de pratique, vous profanez ce que vous adorez. Que si d’ailleurs c’est absolument la foi qui vous manque, si vous ne croyez pas Jésus-Christ présent dans ce que nous appelons son sacrifice, pourquoi donc y assistez-vous? Que ne levez-vous le masque, et pourquoi vous faites-vous un devoir de célébrer avec nous nos fêtes, et d’obéir à une loi qui, selon vos fausses idées, n’est plus un commandement, ni une obligation pour vous? Ah! Chrétiens, à quoi nous réduisez-vous? 576à douter de votre foi, à souhaiter que vous vous retranchiez de la communion des fidèles, que vous vous bannissiez vous-mêmes de nos assemblées, et que vous n’ayez plus de part à nos cérémonies. Que dis-je? non, mes Frères, ce n’est point là le souhait que je forme ; j’attends tout un autre fruit de ce discours. Nous irons toujours à la sainte montagne, sacrifier au Seigneur; mais ce sera désormais le Seigneur lui-même qui nous y attirera. Nous irons nous prosterner devant lui, nous entretenir avec lui, nous unir à lui. Nous irons lui présenter nos hommages, et il les agréera; lui offrir nos vœux, et il les écoutera ; lui demander ses grâces, et il les versera sur nous avec abondance. Nous irons réparer nos scandales passés, édifier l’Eglise, nous sanctifier nous-mêmes. Nous irons nous laver, nous purifier dans le sang- de cette divine hostie, qui doit être pour nous le prix de l’éternité bienheureuse, où vous conduise, etc. 577Lorsque Jésus passoit, il vit un homme qui étoit aveugle dès sa naissance. Saint Jean, chap. 9. 578Ce fut un prodige bien surprenant que celui qui parut dans le monde, et qui est rapporté dans l’Écriture au chapitre dixième de l’Exode, quand Moïse, disposant à son gré, ou plutôt selon l’ordre et le gré de Dieu, des ténèbres et de la lumière, partagea tellement l’Égypte, que tout ce qui étoit habité par les Égyptiens se trouva couvert d’une obscure et profonde nuit, en sorte qu’ils 11e se distinguoient pas les uns les autres ; au lieu que les 579Israélites, dans l’étendue du même pays, jouissoient d’un jour pur et serein : Et fuclœ sunt tenebrœ horribiles in universa terra Ægypti;... ubicumque aulem habitabanl filii Israël, lux erat. ' Mais j’ose dire, Chrétiens, que voici encore quelque chose de plus prodigieux dans notre évangile, où le SaintEsprit nous fait paroitre des hommes aveuglés par le même miracle qui sert à ouvrir les yeux aux aveugles mêmes, et à leur rendre l’usage de la vue. En effet le Sauveur du monde, usant de ce pouvoir absolu qu’il avoit reçu de son Père, et qu’il exerçoit comme Dieu, guérit un pauvre, aveugle depuis sa naissance ; et ce miracle produit tout à la fois deux effets bien opposés. 11 éclaire l’aveuglené, et il aveugle les pharisiens. Il éclaire l’aveuglené, en lui faisant connoître beaucoup plus encore par les yeux de l’esprit que par les yeux du corps, l’auteur de son salut, et en l’engageant à l’adorer et à lui rendre hommage comme à son Dieu : Et procidens, adoravit eum. * Et il aveugle les pharisiens, en leur servant d’occasion pour s’obstiner davantage dans leur incrédulité, et pour refuser plus opiniâtrément de se soumettre à la vérité connue. Deux effets en quoi consistoit ce jugement adorable, mais redoutable, dont parloit le Fils de Dieu, et pour lequel il avoit été envoyé. Car je suis venu dans le monde, disoit-il ; et le jugement que 580j’y dois exercer, est que ceux qui ne voient pas verront, et que ceux qui voient cesseront de voir : In judicium ego in hune mundum veni, ut qui non vident videant, et qui vident cæci fiant. ' C’est-à-dire, je suis venu pour guérir l’aveuglement intérieur des âmes humbles et dociles, qui cherchent Dieu de bonne foi, et pour redoubler au contraire, par la soustraction des dons delà grâce, l’aveuglement de ces âmes présomptueuses et superbes que leur orgueil éloigne de Dieu. 581Or voici. Chrétiens, ce jugement accompli; car l’aveugle de notre évangile étoit un homme simple et ignorant, et les pharisiens étoient les sages et les spirituels du judaïsme. Cependant ces sages demeurent dans une infidélité criminelle, et cepauvre est rempli des plus pures lumières de la foi. Ces spirituels et ces intelligens deviennent plus aveugles que jamais, et cet aveugle est tout à coup instruit et pénètre ce qu’il y a de plus saint et de plus divin dans la religion : Ut qui non vident videant, et qui vident cæci fiant. Jugement qui se renouvelle encore tous les jours au milieu de nous. Mais sans m’arrêter à ce qu’il a de favorable pour les uns sur qui Dieu répand toutes les richesses de sa miséricorde, je veux seulement vous le représenter dans ce discours par ce qu’il a de terrible et d’effrayant pour les autres, sur qui Dieu déploie 582toute la sévérité de sa justice. C’est donc, mes chers Auditeurs, de l’aveuglement spirituel que je prétends vous entretenir; de cet aveuglement intérieur qui va jusques à l’âme, et qui la tient plongée dans les plus grossières et les plus funestes erreurs ; de cet aveuglement, dont saint Augustin disoit en s’adressant à Dieu : Malheur à ces aveugles qui ne vous voient point, ô mon Dieu, et dont les yeux couverts d’un nuage épais ne découvrent point vos divines vérités ! V œ caliginantibus oculis qui te non vident!' Je vais vous en faire connoître les différentes espèces, après que nous aurons invoqué le Saint-Esprit, par l’intercession de Marie. Ave, Maria. 583Il n’y a point de matière sur laquelle l’Écriture se soit expliquée dans des termes plus différens et même en apparence plus contraires, que sur l’aveuglement spirituel ; car tantôt elle l’impute à la malice des hommes : Excœcavil illusmalitia eorum; 1 tantôt à la vengeance de Dieu : Excæca cor populi ejus ;3 tantôt au démon, qu’elle appelle le dieu du siècle : In quibus deus hujus seculi excœcavit mentes infidelium.* Quelquefois elle déplore cet aveuglement intérieur comme malheureux, et d’autres fois elle le déteste comme criminel ; quelquefois elle en fait un sujet d’excuse : Ignosce illis, • Aug. — • Sap. a. — 3 Isai. 6. — * a. Cor. 4* 584nesciunt enim quid faciunt et d’autres fois un sujet de reproche : Va vobis duces cœci et duces cœcorum.* Or c’est la diversité, ou si vous voulez, l’apparente contrariété de ces expressions, qui a fait naître sur cette matière tant d’embarras, et qui l’a rendue si difficile à développer. Cependant, pour l’éclaircir autant qu’il m’est possible, et pour accorder ensemble tous ces textes de l’Ecriture, voici le dessein que je me propose, et que je vous prie de bien comprendre. Je distingue avec le docteur angélique saint Thomas, trois sortes d’aveuglemens ; un aveuglement qui de lui-même est péché, un aveuglement qui est la cause du péché, et un aveuglement qui est l’effet du péché. Aveuglement, péché; c’est celui qui nous est marqué dans ces paroles de la Sagesse : Leur propre malice les a aveuglés : Excœcavit illos malitia eorum.3 Aveuglement, cause du péché; cp fut celui de saint Paul, qui disoit de lui-même : J’ai été un blasphémateur, j’ai été un persécuteur de l’Eglise; mais du reste je l’ai été par ignorance : Ignorans feci. 4 Aveuglement, effet du péché ; c’est celui dont parloit Isaïe, en demandant à Dieu qu’il aveuglât le cœur de son peuple : Excœca cor populi kujus.5 Vous verrez le rapport qu’ont à ces trois points toutes les questions qui regardent l’aveuglement de l’esprit. Mais auparavant je fonde sur ces principes de saint 585* Luc. a3. — a Matth. a3. — 3 Sap. 2. — < 1. Tim. 1. — 5 Isai. 6. 586Thomas trois propositions qui me paroissent d’une utilité infinie pour l’édification de vos âmes, et qui vont partager ce discours. Car je dis que l’aveuglement qui de lui-même est péché, est, de tous les péchés, le plus pernicieux et le plus contraire au salut ; c’est la première partie. Je dis que l’aveuglement qui est cause du péché, est communément, pour servir de prétexte au péché, l’excuse la plus frivole et la moins recevable ; c’est la seconde partie. Je dis que l’aveuglement qui est l’effet du péché, est la peine la plus terrible dont Dieu, dans cette vie, puisse punir le pécheur; ce sera la conclusion. Aveuglement comble du péché, vaine excuse du péché ; et dans cette vie, dernière vengeance du péché : donnez à ces trois points importans toute votre attention. 587Soit que nous consultions la foi, soit que nous en jugions par les principes de la droite raison, il est certain qu’il y a un aveuglement qui de luimême est criminel parce qu’il est volontaire et même affecté. C’est-à-dire, qu’il y a un aveuglement que nous entretenons dans nous, d’où nous ne voulons pas sortir, et que nous préférons secrètement à toutes les lumières de la vérité. Un 588aveuglement qui fait que le pécheur craint de trop voir, et qu’il évite de connoître, ou le mal qu’il fait, ou le bien qu’il ne fait pas et qu’il est intérieurement déterminé à ne pas faire. Comme s’il disoit : Je ne veux pas être plus éclairé que je suis; j’ignore mes obligations, mais je veux bien les ignorer, ou du moins ne les pas approfondir; mon aveuglement me plaît, il m’est commode ; et bien loin d’en être en peine et de vouloir le corriger, je m’en fais un fonds de tranquillité et' de paix, dont dépend toute la douceur et tout le bonheur de ma vie. Telle est la nature de ce péché. Mais se trouve-t-il dans le monde des âmes assez insensées pour en venir jusque-là ? Oui, mes chers Auditeurs, le monde en est plein ; et ce qui marque encore bien plus la corruption du monde, c’est que l’on en vient jusque-là sans passer pour insensé. Car ^i ce péché étoit dans l’opinion des hommes généralement décrié et reconnu pour folie, il seroit plus rare et moins contagieux; mais aujourd’hui c’est un désordre commun que l’esprit perverti du monde a su même en quelque façon autoriser par le nombre et la qualité de ceux qui y sont engagés. 589En effet, Chrétiens, prenez garde à cette induction qui va vous développer ma pensée, et qui me servira d’abord de preuve. Je dis que cet aveuglement volontaire et affecté est le péché des li- 590bertins et des prétendus athées, qui dans eüxmênies et par les seules vues naturelles ont des lumières plus que suffisantes pour connoître Dieu, et qui par conséquent ne peuvent l’effacer de leur esprit, ni cesser de croire en lui, que parce qu’ils ne veulent pas s’assujettir à lui, et qu’à force de l’offenser ils parviennent enfin à l’oublier et ensuite à le méconnoitre. Excellente idée que Tertullien donnoit autrefois de l’athéisme, lorsque après avoir démontré que Dieu en qualité de premier être est le plus connu de tous les êtres, il concluoit que le désordre des impies étoit de ne vouloir pas reconnoître celui qu’ils ne pouvoient jamais absolument ignorer : Ethœc est summa delicti nolentium. recognoscerc quent ignorare non possunt. 1 Où vous remarquerez que ce grand homme, bien éloigné de donner dans les vaines subtilités de certains théologiens modernes, ni de raisonner comme eux, en faisant de dangereuses suppositions sur ce qui regarde l’existence et la foi d’un Dieu, n’admettoit point d’ignorance de Dieu qui selon lui ne fût un crime monstrueux ; et cela fondé sur la parole expresse de saint Paul, lequel a toujours traité d’inexcusables ceux qu’une téméraire présomption aveugle jusqu’à douter de la Divinité : Invisibilia ejus per ea quce facta sunt, intellecta conspiciuntur, ita ut sini inexcusabiles L’insensé, dit le Saint- 591Esprit, a balancé entre sa raison et son cœur : sa raison lui a dit qu’il y avoit un Dieu, et son cœur rebelle lui a dit qu’il n’y en avoit point; et parce que son cœur a malheureusement prévalu sur sa raison, malgré les vues de sa raison il a suivi le mouvement de son cœur, jusqu’à conclure conformément à ses désirs qu’il n’y a point de Dieu dans l’univers : Dixit insipiens in corde suo, non est Deus. ' Aveuglement volontaire et affecté, qui dans la société des hommes fait les libertins de créance et de religion. 592Je dis que c’est le péché de certains hérétiques de mauvaise foi, qui ne sont tels que parce qu’ils sont déterminés à letre. Car il y en a dont la prévention va jusqu’à ne vouloir pas même s’instruire, jusqu’à rejeter indifféremment et sans choix tout ce qui seroit capable de les convaincre, jusqu’à concevoir une secrète aversion pour la vérité, jusqu’à se faire un point de conduite et un principe de ne revenir jamais de leurs erreurs. Prévention que saint Augustin condamnoit dans les manichéens, quand il leur reprochoit qu’ils avoient moins de docilité pour les sacrés oracles de l’Ecriture et pour la parole de Dieu, que pour les traditions humaines et pour les livres des profanes. Aveuglement volontaire et affecté qui fait les schismatiques et les hérétiques. 593Je dis que c’est le péché des sensuels et des voluptueux, qui, pour goûter avec moins de trouble leurs infâmes plaisirs, ne veulent pas même entendre parler des vérités éternelles, et ont l’audace de dire à Dieu ce que le saint homme Job leur mettoit dans la bouche, pour exprimer le malheur ou plutôt le déréglement de leur conduite : Et dixerunt Deo : Recede a nobis, scientiam viarutn tuarum nolumus, ' Ils ont dit à Dieu : Retirez-vous de nous, Seigneur, et cessez de répandre dans nos esprits cette science, quoique divine, qui nous découvre malgré nous les voies de salut. C’est une science importune ; et dans la possession où nous sommes de vivre au gré de nos passions et de satisfaire nos sens, elle ne feroit que nous inquiéter et que nous alarmer. Réservez pour d’autres ces vives lumières qui sont les dons précieux de votre grâce : nous ne sommes pas encore disposés à les recevoir ? il en coûte trop pour les suivre, et même il en coûteroit trop, si nous les avions, pour ne les pas suivre : il vaut mieux pour notre repos que nous en soyons privés. Il est vrai que la science de vos commandemens et de votre loi est la science des saints ; mais elle engage à des choses trop pénibles et trop contraires à toutes nos inclinations, pour souhaiter même que vous nous l’accordiez. Ce renoncement à soi-mème, ce crucifiement de 594la chair, cette nécessité indispensable de la pénitence, tout cela, si nous y pensions, nous dés 595Je dis que c’est le péché de certains esprits pleins d’eux-mêmes qui, par un effet pitoyable de leur orgueil, ne peuvent supporter la vérité, du moment que la vérité les humilie; qui dès-là s’opiniâtrent à la fuir, au lieu qu’ils devroient pour cela même la chercher ; qui, comme dit saint Augustin, aiment cette vérité quand elle leur est favorable, mais qui la haïssent, qui la rejettent quand ils en craignent la censure : Amant lucentem, oderunt redarguentem. ' Le péché de ceux qui, possédés de leur amour-propre, ne veulent pas voir leurs défauts, quoique grossiers, et ne peuvent souffrir d’en être repris; qui prennent pour offenses 596les plus charitables avis qu’on leur donne, et les plus salutaires remontrances qu’on leur fait; qui, bien loin de les recevoir comme de bons offices, s’en font des sujets de ressentiment et d’aigreur, et ne se tiennent obligés qu’à ceux qui, pax une fausse amitié ou par une lâche complaisance, ont soin de leur cacher tout ce qui les blesse, de leur dissimuler tout ce qui les mortifie, quelque vrai qu’il puisse être d’ailleurs et quoiqu’il fût si utile et si nécessaire pour eux de le connoître. Le péché de ceux qui veulent même qu’on leur applaudisse jusque dans leurs foiblesses, et qu’on les loue, comme parle l’Écriture, jusque dans les désirs de leurs âmes, c’est-à-dire, jusque dans leurs passions les plus violentes et dans leurs entreprises les plus injustes; qui rtiettent tout leur bonheur à être flattés et trompés ; qui comptent le mensonge pour un bienfait, et l’adulation pour une marque de respect : Hi nimirum (ce sont les termes de saint Jérôme dans la belle peinture qu’il nous en a tracée) gaudenl ad circumventionem suant, et illusionem pro beneftcio ponunt. Aveuglement volontaire et affecté qui fait les incorrigibles. 597Enfin, je dis que c’est le péché d’une infinité de chrétiens qui, par une autre erreur encore plus danvnable, ne veulent pas s’éclaircir sur certains faits, sur certains doutes, sur certains troubles 598de conscience, parce qu’ils sentent bien, pour peu qu’ils se sondent eux-mêmes, qu’ils ne sont pas dans la disposition d’accomplir des devoirs à quoi cet éclaircissement leur feroit voir qu’ils sont obligés. Et voilà ceux que le prophète avoit en vue dans le psaume trente-cinquième, et dont il disoit : Noluil intelligere ut bene ageret; le pécheur n’a pas voulu savoir le bien, parce qu’il ne l’a pas voulu faire. Ainsi un homme auparavant obscur et inconnu, s’est poussé par ses intrigues dans ces emplois où, sans un miracle de la grâce, il est presque aussi impossible de se sauver qu’il est facile de s’enrichir en très-peu d’années. On l’a vu s’élever de l’extrême indigence ou d’un état médiocre à une prospérité qui scandalise le public. Chargé de l’administration du bien d’autrui, dans le ipaniemént qu’il en a fait, il n’a eu ni l’exactitude, ni peutêtre la bonne foi nécessaire pour ne pas confondre les intérêts du prochain avec les siens propres. Celui-ci dans les fonctions de la magistrature a cent fois montré, aux dépens du foible et du pauvre, ce qu’il pouvoit en faveur de ses amis. Celuilà pourvu dans l’Église de bénéfices, en a joui èt en a dissipé les revenus, sans avoir égard aux obligations onéreuses qui y étoient attachées. Si, dans chacun de ces états, l’on venoit après quelque temps à entrer dans la discussion des choses, et 599à peser tout dans la balance du sanctuaire, il est évident qu ’on y trouve roit bien des comptes à rendre, bien des injustices à réparer, bien des restitutions à faire. Or tout cela embarrasseroit, et réduiroit à des extrémités fâcheuses. Que fait-on? pour s’en ôter l’inquiétude et le scrupule, on s’en ôte la connoissance. On s’étourdit là-dessus, on prend le parti de n’y point penser. Faut-il cependant s’acquitter d’un devoir de religion ; faut-il, pour satisfaire au précepte de l’Eglise, approcher du tribunal de la pénitence; on cherche un confesseur commode, c’est-à-dire, un confesseur peu habile, ou peu zélé, qui, content de voir à ses pieds l’iniquité couverte des apparences de l’humilité, délie sur la terre ce que Dieu dans le ciel ne déliera jamais; et sans rien exiger davantage qu’une confession légère et superficielle, bénit encore Dieu d’une prétendue conversion, sur laquelle les anges de la paix et les vrais ministres du Seigneur ne peuvent assez amèrement pleurer. Aveuglement qui fait les insensibles et les endurcis. 600Or j’ai ajouté, et je soutiens que, de tous les péchés dont l’homme est capable, il n’y en a point de plus contraire au salut. Pourquoi? En voici la raison qui est sans réplique ; parce que cet aveuglement volontaire exclut la première de toutes les grâces qui est la lumière divine ; et par l’exclusion de cette première grâce, nous met dans une es- 601pèce d’impossibilité de parvenir à aucune autre grâce. C’est la pensée de saint Augustin : d’où il s’ensuit que ce péché ferme, pour ainsi dire, à Dieu la porte de notre cœur, et réduit Dieu, tout Dieu qu’il est, à moins qu’il n’use de son souverain empire et qu’il ne fasse un dernier effort de sa miséricorde, comme dans l’impuissance de nous sauver. Écoutez-moi, et vous en allez convenir. Point de péché plus contraire au salut que celui-là. Car dans tous les priucipes de la théologie, la première grâce du salut, c’est la lumière qui nous découvre les voies de Dieu, et qui nous fait connoître nos devoirs : lumière absolument nécessaire, puisque dans l’ordre de la grâce aussi-bien que dans l’ordre de la nature, pour agir librement il faut connoître, et pour connoître il faut être éclairé de Dieu. Que faisons-nous donc quand nous rejetons cette lumière? nous détruisons dans nousmêmes le fondement du salut t et par- l’obstacle que nous apportons à cette seule grâce, nous renonçons, autant qu’il est en nous* à toutes les autres grâces que Dieu tenoit en réserve dans les trésors de sa miséricorde, et par où il vouloit nous convertir et nous attacher à lui. 602Car négliger cette lumière, beaucoup plus la craindre et la fuir, c’est dire à Dieu que nous ne voulons pas qu’il nous prévienne de son amour, que nous ne voulons pas qu’il nous imprime la 603crainte de ses jugemens, que nous ne voulons pas même qu’il nous donne de la confiance en lui, que nous ne voulons pas qu’il touche notre cœur et qu’il en fasse un cœur pénitent et contrit : comment cela ? parce que dans la doctrine de saint Augustin, la crainte de Dieu, l’amour de Dieu, la confiance en Dieu, la haine du péché, sont autant de grâces d’inspiration et d’affection, qui supposent essentiellement les grâces de lumière et de connoissance. Du moment donc que nous renonçons par un aveuglement volontaire à cette grâce de connoissance, nous nous rendons incapables de tous les autres dons de Dieu, et de tous les sentimens qui pouvoient nous ramener à Dieu. Or je vous demande, si l’on peut rien concevoir de plus directement opposé au salut? Prenez garde, s’il vous plaît : tandis que nous avons ces connoissances qui nous règlent par rapport au salut, quelques pécheurs du reste que nous soyons. Dieu agit encore dans nous; et malgré la corruption de nos mœurs, nous sommes toujours en quelque manière sous l’empire de sa grâce. D’où vient que le Sauveur disoit : Marchez pendant que vous avez la lumière, Ambulate dum tucern habetis.' Mais dès que cette lumière nous manque, toutes les opérations de la grâce cessent, et nous pouvons dire que nous cessons d’être nous-mêmes dans la voie du 604salut. Je dis plus : car non-seulemeut ce péché d’un aveuglement volontaire nous ôte la lumière, mais il nous ôte même le désir d’avoir la lumière; non-seulement il nous fait sortir de la voie du salut, mais il nous fait perdre en quelque façon l’espérance d’y rentrer, puisqu’il est certain que le premier pas pour rentrer dans la voie du salut, est de la chercher, de l’étudier, de vouloir l’apprendre. Or c’est à quoi ce péché a une essentielle opposition. Saint Chrysostôme nous en donne la figure et la preuve dans l’exemple de l’aveugle de Jéricho. Cet aveugle eût-il jamais été guéri par le Fils de Dieu, s’il ne l’avoit ardemment désiré? non; mais il cria, mais il pressa, mais il importuna, mais il témoigna une envie extrême de voir : Domine, ut videam : ' et c’est pour cela que JésusChrist lui rendit la vue. Nous ne faisons rien de semblable; c’est-à-dire, nous n’avons pas même ce désir que Dieu nous éclaire, et nous ne pensons pas à l’exciter ni à le demander. Noussommesdonc dans le dernier éloignement où nous puissions être du royaume de Dieu. Je me trompe, il y a encore quelque chose de plus affreux dans ce péché : et quoi? c’est que souvent, bien loin d’avoir cette volonté sincère d’être éclairés de Dieu, nous en avons une toute contraire ; et qu’au lieu de dire à Dieu : Seigneur, que je voie, nous nous disons secrètement 605à nous - mêmes par un attachement opiniâtre à notre désordre : Que je ne voie jamais ce qui me gêne et ce qui ne sèrviroit qu’à me troubler. Péché que je n’appelle plus simple péché, mais, si j’ose le dire, une fureurpareille à celle de l’aspic, qui, selon la comparaison du Saint-Esprit, se bouche les oreilles pour n’entendre pas la voix de l’enchanteur : Furor itlis secundum simililudinem serpentis : sicut aspidis surdœ, et obturantis aures suas. ' Avec cette différence, dit saint Bernard, que quand l’aspic bouche ses oreilles, c’est pour conserver sa vie ; au lieu que quand nous fermons les yeux à la vérité, c’est pour notre ruine et pour notre mort. 606J’ai dit que ce péché seul mettoit Dieu dans une espèce d’impuissance de nous sauver, etl’obligeoit à nous dire, quoique dans un autre sens, ce que Jésus-Christ dit à l’aveugle dont je viens de vous proposer l’exemple : Quid tibi vis faciarh ?‘ A quoi m’obliges-tu, pécheur; et dans l’état malheureux où je te vois, que veux-tu que je te fasse? Que je te sauve sans grâce ? cela n’est pas dans mon pouvoir. Que je te donne des grâces sans lumière? il n’y en eut jamais de la sorte. Que par des lumières forcées je te sanctifie malgré toi? ce n’est point l’ordre de ma providence. Que par un miracle spécial je change pour toi les lois de cette providence? ma justice s’y oppose, et ma miséri- 607corde même ne l’exige pas. Il faut donc en m’accommodant à tes dispositions, que je te laisse périr; et parce que tu veux t’aveugler, que j’arrête le cours de mes grâces, puisqu’il n’y en a aucune qui te puisse convertir, tandis que tu persisteras à ne vouloir pas connoître les vérités du salut. 608Je sais, Chrétiens, que Dieu peut, indépendamment de nous, pénétrer nos esprits de ses lumières. Je sais qu’il est de leur essence, en tant que ce sont des grâces, d’être produites dans nous sans nous-mémçs. In nobis, sine nobis,' dit saint Augustin. Je sais qu’il ne nous est pas libre de les recevoir ou de ne les pas recevoir, quoiqu’il nous soit libre après les avoir reçues, d’en bien ou d’en mal user. Mais il est toujours vrai que, quand nous haïssons, quand nous fuyons ces lumières, nous formons tout l’obstacle à notre salut qu’une créature de sa part y peut former, et que, pour surmonter cet obstacle il faudrait que Dieu employât des grâces extraordinaires et qu’il fit un miracle de sa toute-puissance. Orcela me suffit pour avoir droit de dire que cette espèce d’aveuglement est donc de tous les péchés le plus opposé à la conversion et au salut de l’homme. Péché, mes chers Auditeurs, où nous devons tous craindre de tomber, mais encore plus ceux qui, dominés par leurs passions, se laissent emporter au torrent 609du monde. Et voilà pourquoi je voudrois que tous ceux qui m’écoutent se proposassent aujourd’hui de faire tous les jours à Dieu cette prière que faisoit si souvent David, et qui marquoit si bien la droiture de son cœur : Révéla oculos meos ; ' Seigneur, éclairez-moi, et ouvrez-moi les yeux. Illumina tenebras meas;' Seigneur, dissipez les ténèbres de mon esprit. Illustra faciem tuam super servum tuum;3 Faites rejaillir l’éclat de votre visage sur votre serviteur. Détrompez-moi des erreurs et des fausses maximes du siècle. Je suis aveugle, il est vrai; mais au moins par votre miséricorde, ô mon Dieu, je ne me plais pas dans mon aveuglement, puisqu’au contraire je le déplore etque jel’ai en horreur. Je marche dans l’obscurité d’uue foi languissante et imparfaite ; mais au moins je désire vos saintes lumières, je vous les demande, je suis dans l’impatience de les obtenir, je les préfère à toute la sagesse mondaine, je veux me disposer à les recevoir. Et parce que je sais que ce n’est point dans le bruit et le tumulte du monde que vous les répandez, et qu’au contraire c’est là qu’elles s’évanouissent, je veux désormais me séparer du monde; je veux régler mes occupations et mes conversations, et en retrancher le superflu ; je veux m’occuper de vous et de moi-même, afin que dans le silence d’une vie tranquille et intérieure je puisse 1 P». 1 1$» — 1 Ibid. 17. — 5 Ibid. 3o. 610entendre votre voix et profiter de vos divines instructions. Ahl mon Dieu, changez donc et purifiez mon cœur: Cor mundum créa in me, Deus.' Et comme il ne peut être réglé que par les connoissances de l’esprit, renouvelez le mien : Et spirilum rectum innova in visceribus mets. * Donnez-moi cette intelligence qui fait les prédestinés et les saints : Da mihi inlelleclum, ut sciam justificationes tuas.3 Si je vous la demande, Seigneur, ce n’est point pour me rendre plus habile dans les affaires du monde, ce n’est point pour avoir l’estime et l’approbation du monde, ce n’est point pour me distinguer et pour m’élever dans le monde : je serai toujours assez distingué, Seigneur, quand je le serai devant vous et auprès de vous; je serai toujours assez grand, quand je vous craindrai. Mais donnez-la moi pour n’ignorer rien dans ma condition de tous mes devoirs, pour savoir toutes vos volontés et pour les accomplir. Je puis me passer de tout le reste, et je renonce même absolument à tout le reste s’il ne me conduit là: Ut sciam justificationes tuas. C’est ainsi, Chrétiens, que vous vous préserverez de ce premier aveuglement qui de lui-même est péché : parlons maintenant du second qui est la cause du péché. C’est la seconde partie. 611J’appelle aveuglement cause du péché, quand l’homme ne pèche que parce qu’il est aveugle, et que, dans la disposition où il se trouve, il ne pécherait pas s’il avoit certaines vues, qu’il n’a pas en effet, mais qu’il pourrait, et par conséquent qu’il devrait avoir. Car il est vrai de dire alors que son aveuglement ou que son ignorance est la cause de son désordre, puisque son ignorance venant à cesser, «son désordre cesserait de même. En fut-il jamais un exemple plus authentique, et tout ensemble plus terrible, que le crime des Juifs commis dans la personne du Sauveur du monde? Un Dieu livré à la cruauté des hommes ; un Dieu moqué, outragé, condamné, crucifié; voilà sans doute un péché dont la seule idée fait horreur, et cependant un péché dont l’ignorance a été le principe. Les pharisiens avoient entrepris de perdre JésusChrist, mais ils ne savoient pas que Jésus-Christ étoit le Messie et le Fils unique de Dieu. Oui, mes Frères, leur dit saint Pierre, prêchant dans leur synagogue, je sais que vous avez agi en cela, aussibien que vos magistrats, par ignorance : Sed et nuncscio quia per ignorantiam fecistis, sicut et principes vestri. ' Vous avez opprimé le juste, vous avez donné 612la mort à l’auteur même de la vie, vous lui avez préféré un voleurpublic; mais vous l’avez fait parce que vous étiez dans l’erreur. Jésus-Christ ne le témoigna-t-il pas lui-même, lorsque, sur la croix, il dit à son Père : Pardonnez-leur, mon Père, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font : Ignosce iliis ; nesciunt enim quid faciunt. Cependant ils commettoient le. plus abominable de tous les crimes : mais encore une fois d’où procédoit ce crime si abominable? de l’aveuglement où la passion et la haine les avoient plongés. 613Rien de plus commun dans le christianisme que ces ignorances qui font tomber les hommes dans le péché, ou que ces péchés causés par l’ignorance des hommes. Combien d’injustices dans le commerce, combien d’usures, deprêtsoù la conscience est blessée, faute de savoir ce que la loi de Dieu permet et ce qu’elle défend? Si j’en avois été instruit, dit-on, je n’aurois eu garde de m’engager dans cette affaire ; car à Dieu ne plaisfe que, pour nul intérêt du monde, je risque jamais mon salut! Vous le pensez de la sorte, mon cher Auditeur, et je lerveux croire ; mais cependant vous avez fait ce que le Seigneur condamne hautement dans l’Ecriture : d’un argent qui devoit être le secours des pauvres et la matière de votre charité, vous avez retiré un profit injuste; et cette usure déguisée, palliée tantqu’il vôusplaira, a été la suite de votre ignorance. De même, com- 614bien d’aversions, de haines secrètes, d’inimitiés même déclarées, qui n’ont point d’autre fondement que la prévention et l’erreur? Voilà, disoit Tertullien, faisant l’apologie des premiers fidèles, d’où viennent toutes les violences qu’exercent contre nous les païens. Ce qui les porte à ces extrémités, c’est la haine qu’ils ont conçue pour la religion chrétienne. Haine fondée sur l’ignorance. Car ils ne haïssent les chrétiens que parce qu’ils ne les connoissent pas ; et du moment qu’ils les connoissent, ils commencent à les aimer : Hæc causa iniquitatis itlorum erga christianos ; ubi desinunt ignorure, cessant odisse.' Or, de chrétien à chrétien, c’est ce qui arrive encore tous les jours. Car combien, par exemple, de péchés contre la charité, combien de discours injurieux et de médisances, combien même de calomnies dont l’ignorance est la sourcePSi l’on s’étoit bien instruit delà vérité des choses, on auroit parlé sagement, équitablement, charitablement; et rendant justice au prochain, on auroit par-là conservé la paix. Mais parce qu’on s’est prévenu, parce qu’on ne s’est pas mis en peine de démêler le vrai d’avec le faux ; parce que, sur un léger soupçon, ou sur un rapport infidèle, on a cru ce qui n’étoit pas; en un mot, parce qu’on a ignoré la vérité, on a condamné l’innocence, on a blessé l’honneur et détruit la réputation de son 615frère, on s’est piqué, on s’est aigri, on s’est emporté, et de là tous les désordres que l’animosité et la vengeance ont coutume de produire. On vous l’a dit cent fois, Femmes chrétiennes, et l’on ne peut trop vous le redire : en matière d’impureté, notre religion condamne mille libertés comme criminelles, qui, dans l’estime commune, passent pour de simples vanités, et pour des légèretés dont on ne peut croire que Dieu se tienne si grièvement offensé. Si l’on étoit bien persuadé que ce sont des péchés et souvent des péchés mortels, est-il croyable quêtant de personnes élevées dans la piété fussent néanmoins là-dessus si peu régulières, et qu’elles voulussent exposer ainsi leur salut? Non: mais parce que le monde, ou, pour mieux dire, parce que le libertinage du monde s’est mis en possession de qualifier tout cela comme il lui plaît; sans consulter d’autre règle, on se le permet sans scrupule, et ce sont ces erreurs du monde qui entretiennent dans les âmes le règne de l’esprit impur. Laissons ce détail qui seroit infini, et venons au point important que j’ai présentement à développer. 616On demande donc, et voici la grande règle d’où dépend, dans la pratique et dans l’usage de la vie, le jugement exaet que chacun doit faire de ses actions ; on demande si cet aveuglement, qui est la cause du péché, peut toujours devant Dieu, notre 617souverain juge, nous tenir lieu d’excuse et nous justifier. Mais si cela étoit, répond saint Bernard, Dieu, dans l’ancienne loi, auroit-il ordonné des sacrifices pour l’expiation des ignorances de son peuple? David, dans la ferveur de sa contrition, auroit-il dit à Dieu : Seigneur, oubliez mes ignorances passées : Delicta juventutis meœ, et ignorantias meus ne memineris.' iVau roit-il pas dû dire au contraire : Souvenez-vous de mes ignorances; car, puisqu’elles me sont favorables, et qu’elles me doivent servir d’excuse auprès de vous, il est de mon intérêt que vous en conserviez la mémoire? Est-ce ainsi qu’il parle? Non; mais il dit à Dieu, oubliez-les, effacez-les de ce livre redoutable que vous produirez contre moi, quand vous viendrez me juger. Il n’est donc pas vrai que l’ignorance soit toujours une excuse légitime, lorsqu’il est question de péché. 618Je vais encore plus loin, car je prétends qu’elle ne l’est presque jamais pour la plupart des chrétiens. Ceci vous surprendra, mais je l’avance sans hésiter, et je dis hautement que, dans le siècle où nous vivons, une des pxcuses les moins soutenables, est communément l’ignorance : pourquoi ? parce que, dans le siècle où nous vivons, il y a trop de lumières pour pouvoir s’autoriser de ce prétexte : Si non venissem et non locutus fuissem, 619peccatum non haberent. ' Si je n’étois pas venu, disoit le Fils de Dieu, et que je ne leur eusse point parlé, leur incrédulité seroit excusable; mais maintenant que je leur ai annoncé le royaume de Dieu, et que je ne leur ai rien caché des vérités éternelles, ils n’ont plus d’excuse dans leur péché : N une aulem excusationemnonhabent de peccato suo.’ Appliquonsnous ce reproche que Jésus-Christ faisoit aux Juifs. 620Si nous vivions au milieu de la barbarie, dans un siècle où la parole de Dieu fût aussi rare qu’elle l’étoit, selon l’Écriture, du temps de Samuel; si l’on nous avoit déguisé les vérités de l’Évangile, si l’on ne nous les avoit proposées qu’en énigmes et en figures, si l’on n’avoit pas eu soin de nous les représenter dans toute leur force, peut-être aurions-nous droit de faire fond sur notre ignorance, et nous seroit-elle de quelque usage devant le tri- ’ bunal de Dieu ; mais dans un royaume aussi chrétien que celui où Dieu nous a fait naître ; mais dans un temps où la parole de Dieu, ce pain d’entendement et de viÿ, selon l’expression du Sage, Panem vitœ et intellectus, 3 se distribue si amplement et si souvent; mais dans une cour où ceux qui écoutent cette parole, se piquent tant d’esprit et de pénétration, dire, je n’avois pas assez de lumières, et j’ai péché par ignorance, c’est un abus, Chrétiens. Une telle excuse est vaine, et n’a point 621d’autre effet que de nous rendre encore plus criminels. C’est ce voile de malice dont saint Pierre nous défend de nous couvrir, en rejetant sur Dieu ce que nous devons avec confusion nous imputer à nous-mêmes. 622Mais enfin, me direz-vous, malgré cette abondance de lumières, on ignore encore cent choses essentielles au salut. surtout à l’égard de certains devoirs. Ah ! mes chers Auditeurs, je l’avoue; mais c’est justement sur quoi je gémis, que dans un aussi grand jour que celui où nous sommes, il y ait encore tant de choses que nous ne voyons pas; et qu’au milieu de tant de clartés qui nous environnent, notre aveuglement subsiste : voilà ce qui me surprend, et ce que je condamne. Quand les pharisiens protestèrent qu’ils ne connoissoient pas JésusChrist, et qu’ils ne savoient pas même d’où il étoit : Hune autem nescimus unde sit; ' bien loin que cette raison fermât la bouche à l’aveugle-né, elle ne fit qu’allumer son zèle : C’est ce qui paroît bien étonnant, leur répliqua-t-il, que vous ne sachiez pas d’où il est, et que ce soit pourtant lui qui m’ait ouvert les yeux : In hoc mirabile est, quia vos nescitis unde sit, et aperuit oculos meos. ' Commeleur disant qu’après un miracle aussi visible que celui-là, ils ne dévoient plus chercher d’excuse dans leur ignorance, parce que ce miracle que Jé- 623sus-Christ venoit de faire, l’avoit hautement et pleinement réfutée. Je dis de même de vous et de moi. Oui, mes Frères, il est bien étonnant que, sans y penser et sans le savoir, nous péchions tous les jours par ignorance, et que Dieu néanmoins ait si abondamment pourvu à notre instruction, qu’il s’explique à nous par tant de voix, qu’il nous parle par tant d’organes, qu’il ait établi tant de ministres pour nous déclarer ses volontés, tant de docteurspour nous interpréter ses commandemens, tant de guides pour nous diriger et pour nous conduire : In hoc mirabile est voilà le prodige, mais le prodige de notre iniquité, dont il seroit bien indigne qu’on osât se prévaloir contre Dieu. C’étoit une erreur du mauvais riche dans l’enfer, de croire que ses frères, qui vivoient encore sur la terre, et qui menoient une vie aussi corrompue que la sienne, pussent s’excuser sur leur ignorance, jusqu’à ce que Lazare ou quelqu’un des morts leur eût été envoyé pour leur parler de la part de Dieu, et pour les instruire du malheureux état où ils se trouvoient engagés. Non, non, leur répondit Abraham, il n’est pas besoin que Lazare, pour cela, sorte du lieu de son repos : ils ont Moïse et les prophètes ; qu’ils les écoutent : s’ils ne les écoutent pas, il n’y a plus d’ignorance qui les justifie. 624quand notre ignorance nous fait tomber dans le désordre, et que notre infidélité présomptueuse et orgueilleuse nous fait souhaiter detre instruits par des voies extraordinaires : Habenl Moysen et prophetas : ' Us ont Moïse et les prophètes, c’est-àdire, ils ont ma loi d’un côté, et ils ont de l’autre des pasteurs, des prédicateurs, des confesseurs, pour leur en donner l’intelligence ; s’ils ne l’accomplissent pas, leur ignorance n’est plus pour eux une raison : Nunc autem excusationem non kabent depeccato suo. ’ Et en effet quand, après cela,' nous péchons par ignorance, nous sommes non-seulement coupables, mais inexcusables ; pourquoi ? observez ceci : parce qu’alors nous agissons, ou contre nos propres lumières, ou du moins contre nos doutes. Contre nos propres lumières : car au milieu des ténèbres de notre ignorance, nous ne laissons pas d’avoir des lumières confuses qui nous suffisent pour éviter le péché, si nous voulions nous en servir, et qui ne nous deviennent inutiles que faute de réflexion. Or nous est-il pardonnable de faire si peu de réflexion à l’affaire capitale du salut ? S’il s’agissoit d’une affaire temporelle, l’esprit ne nous manqueroitpas, et nous saurions bien trouver des lumières pour en venir à bout; mais pour le salut, nous n’en trouvons point, et je dis qu’il n’y a pas d’apparence que Dieu se contente de cela. 625Contre nos doutes: car quand même nous n’aurions pas assez de lumières pour juger des choses, nous en avons souvent assez pour douter. Or du moment que nous en avons assez pour douter, si nous passons outre, nous en avons assez pour pécher. Je doute si cette affaire est selon les règles de la conscience, et néanmoins je m’y embarque : je ne suis pas moins coupable que si je commettois le péché avec une évidence entière du péché. Je doute si ce bien m’est légitimement acquis, et toutefois, sans nulle recherche, je le retiens et j’en dispose : c’est comme si je l’enlevois par une violence ouverte; pourquoi? parce qu’il ne nous est pas permis d’agir sur une conscience douteuse, et qu’un doute que je ne. veux pas éclaircir, nf empêche d’être dans la bonne foi, sans laquelle il n’y a point d’ignorance qui me puisse disculper. Ainsi raisonnent les théologiens. 626Ah! Chrétiens, souvenons-nous que la première de toutes les obligations est de savoir. Souvenonsnous qu’un péché ne peut jamais servir d’excuse à un autre péché, et par conséquent qu’il est inutile de vouloir justifier nos omissions et nos transgressions par nos ignorances, qui sont elles-mêmes de véritables péchés. Souvenons-nous qu’on est souvent plus criminel devant Dieu, ou aussi criminel, de dire je ne l’ai pas su, que de dire je ne l’ai pas fait. C’est sur ce principe, mes chers Auditeurs, 627que nous devons aujourd’hui nous examiner. Il ne suffit pas de nous l’appliquer personnellement à nous-mêmes; il faut qu’ils etende sur tous ceux dont Dieu nous a chargés, et dont il nous demandera compte. Car voici le désordre : permettez-moi de vous le reprocher. Vous avez des enfans à élever, et vous les élevez tous les jours dans une ignorance grossière despointsles plus essentiels au salut. Vous leur apprenez tout le reste, hors à connoître Dieu et à le servir. Vous leur donnez des maîtres pour les former selon le monde, et vous ne leur pardonnez pas là-dessus les moindres négligences ; mais s’ils sont bien instruits de leur religion, mais s’ils ont la crainte de Dieu, mais s’ils s’acquittent exactement des exerdces ordinaires du christianisme, c’est à quoi vous pensez très-peu, et peut-être à quoi vous ne pensez jamais. Vous, Mesdames, vous avez de jeunes filles qui vous doivent la naissance et à qui vous devez l’éducation : qu’elles pèchent par ignorance contre les règles d’une civilité mondaine. vous les reprenez avec aigreur ; mais qu’elles pèchent par ignorance contre la loi de Dieu, c’est ce que vous leur passez aisément. Vous avez des domestiques : ils sont chrétiens, et à peine saventils ce que c’est que d’être chrétien ; ils viennent au tribunal de la pénitence, et à peine savent-ils ce que c’est que pénitence ; ils se présentent à nos sacremens, et ils y commettent des sacrilèges. 628Leur ignorance les excuse-t-elle? non; mais elle vous excuse encore moins qu’eux : car s’ils sont obligés de s’instruire, vous êtes obligés de pourvoir à ce qu’ils le soient, et c’est en partie pour cela que Dieu veut qu’ils dépendent de vous. Vous me demandez à qui vous les adresserez pour leur enseigner les élémens du salut? Ne vous offensez pas de ce que je vais vous répondre. A qui, dites-vous, les adresser? mais moi je vous dis : pourquoi serace à d’autres qu’à vous-mêmes, puisque Dieu vous les a confiés? croiriez-vous donc vous déshonorer en faisant auprès d’eux l’office même des apôtres? Mais encore à qui aurez-vous recours si vous n’en voulez pas prendre le soin? à tant de ministres zélés, qui se tiendront heureux dp s’employer à un si saint ministère. Oserai-je le dire? à moi-même : oui à moi, qui me ferai une gloire de cultiver ces âmes rachetées du sang de Jésus-Christ. D’autres s’appliqueront à vous conduire vous-mêmes, et vous en trouverez assez. Mais pour ces pauvres aussi chers à Dieu que tout ce qu’il y a de grand dans le monde, je les recevrai; je serai leur prédicateur, comme je suis maintenant le vôtre.. Je vous laisserai le pouvoir de leur commander, et je me réserverai la charge ou plutôt l’honneur de leur faire entendre les ordres du souverain maître à qui nous devons tous obéir, et de leur expliquer sa loi. Je les tirerai de cette ignorance qui, bien loin d’être. 629et pour vous et pour eux, un titre de justification, vous expose encore à tomber dans un troisième aveuglement, qui est l’effet du péché, et le sujet de la dernière partie. 630C’est une vérité incontestable, que Dieu aveugle quelquefois les hommes ; et quand l’aveuglement des hommes entre dans l’ordre des divins décrets, il est de la foi que c’est un effet du péché, parce que c’est une des peines dont Dieu punit le péché. Ainsi le prophète Isaïe le faisoit-il entendre, lorsqu’il disoit, en parlant des Juifs infidèles : Excœcavit Deus oculos eorum ; ' c’est Dieu qui les a aveuglés : ce Dieu, le centre des lumières ; ce Dieu, dans qui il n’y a point de ténèbres; ce Dieu, qui éclaire tout homme venant au monde, c’est lui néanmoins qui les a précipités dans l’aveuglement où ils sont ; et leur aveuglement est tel, qu’ayant des yeux, ils ne voient plus, et qu’ayant des cœurs, ils ne comprennent rien ni ne sont touchés de rien : Ut non videant oculis, et non inlelligant corde. * Or il est évident qu’Isaïe s’expliquant ainsi, considéroit cet aveuglement comme un mystère de la justice de Dieu, comme un effet de sa colère, comme 631une vengeance du ciel. Il est donc yrai que nonseulement Dieu aveugle les pécheurs, mais qu’il ne les aveugle qu’en conséquence et en haine de leur péché; d’où il s’ensuit que l’aveuglement est alors l’effet du péché. 632Desavoir, Chrétiens, de quelle manière s’accomplit une punition en apparence si contraire à la sainteté de Dieu, et comment Dieu, qui est. la lumière même, peut aveugler une créature raisonnable et intelligente, c’est un des secrets de la prédestination, ou si vous voulez, de la réprobation des hommes, que nous devons révérer, mais qu’il ne nous appartient pas de pénétrer. A prendre les termes dans toute leur rigueur, on diroit que Dieu, par une action réelle et positive, opère lui-même cet aveuglement intérieur ; et je conviens de bonne foi qu’il y a sur ce point, dans le texte sacré, des expressions très-fortes, et qui demandent du discernement et de la précision pour ne s’y pas laisser surprendre. Carquand saint Paul dit, parexemple, que Dieu enverra à ceux qui périssent, c’est-à-dire aux réprouvés, un esprit d’erreur pour croire au mensonge : Ideo mittet illis Deus operationem erroris, ut credant mendacio qui ne conclurait de là que Dieu agit en effet dans une âme criminelle, pour lui inspirer le mensonge, comme il agit dans une âme juste, pour y répandre la lumière de sa 633grâce ? Et quand nous lisons dans le livre des Rois, que Dieu, par un dessein formé, suscita un démon pour séduire Achab, qu’il lui en donna la commission expresse, et qu’au même temps il mit un esprit de mensonge dans la bouche des prophètes en qui cet infortuné monarque avoitplus de confiance : N une igitur dédit Deus spiritum mendacii in ore omnium prophetarum prenant la chose à la lettre, ne diroit-on pas que Dieu, par une providence à lui seul connue, est la cause immédiate qui produit l’aveuglement du pécheur? Mais, mes Frères, dit saint Augustin, il n’en va pas ainsi. Dieu, l’éternelle et l’essentielle vérité, ne peut jamais être l’auteur du mensonge; et, tout Dieu qu’il est, il ne peut jamais nous tromper, parce qu’il ne peut jamais cesser d’être un Dieu fidèle. S’il nous aveugle, c’est par voie de privation, et non d’action ; c’est en retirant ses lumières, et non en nous imprimant l’erreur; c’est en nous abandonnant à nos propres vues et aux suggestions des méchans, et non en nous donnant lui-même dès vues fausses. Car de quelque terme que l’Ecriture se soit servie, la foi nous oblige à les interpréter delà sorte. Il y a plus, et j’ajoute que, suivant le sentiment du même saint Augustin, dont le concile de Trente nous a proposé, sur ce point, la doctrine pour règle, on doit conclure que Dieu n’aveugle jamais tellement les 634hommes en cette vie, qu’il les laisse dans une privation entière et absolue des lumières de sa grâce. Pourquoi? parce que les hommes tomberoient parlà dans une impuissance absolue et entière de garder sa loi, et qu’elle leur deviendroit impraticable. Or c’est une maxime de religion d’autant plus sûre, qu’elle est nécessaire pour réprimer le libertinage, que Dieu, souverainement juste, souverainement sage, souverainement bon, ne nous demande jamais rien d’impossible : Impossibilia non jubet, ce sont les paroles de saiut Augustin citées par le concile, sed jubendo monet, et facere quod possis, et petere quod non possis, et adjuvat ut possis. ' Il nous laisse donc toujours des lumières suffisantes, sinon pour marcher dans la voie du salut, au moins pour la chercher; sinon pour agir, au moins pour prier; sinon pour savoir, au moins pour douter. Or il n’en faut pas davantage, Seigneur, pour être en pouvoir d’accomplir votre loi, et pour faire que dans vos plus sévères jugemens vous soyez irréprochable si nous ne l’accomplissons pas : Ut justificeris in sermonibus tuis, et vincas cum judicaris. 1 Que fait donc Dieu pour nous aveugler et pour nous punir? rien autre chose, Chrétiens, que de s’éloigner de nous, et de nous livrer à nousmêmes. C’est-à-dire que Dieu, en punition de nos infidélités et de nos désordres, ne nous donne plus 635certaines lumières qu’il nous donnoit autrefois : lumières vives et pénétrantes, lumières défaveur et de choix ; lumières qui nous détaeheroient du monde et qui nous en découvriroient sensiblement la vanité, qui nous feroient goûter Dieu et nous rendroient son joug aimable; qui, dans la pénitence la plus austère, nous feroient trouver de saintes délices, et, dans les croix les plus dures, des sources de consolation ; lumières qui cent fois ont produit des miracles de pénitence dans les pécheurs les plus opiniâtres; en tel et en tel, mon cher Auditeur, dont vous avez connu les égaremens, et que vous avez vus ensuite, touchés de ces victorieuses lumières, prendre hautement le parti de la piété; lumières dont nous avons nous-mêmes senti la vertu, tandis que nous vivions dans l’ordre, et qui ne se sont éclipsées que parce que le péché nous a séparés de Dieu. Ce sont là. Chrétiens, les lumières dont Dieu nous prive quand nous l’irritons, et c’est la perte de ces lumières qui fait notre aveuglement. 636Or je prétends, et voici la dernière pensée avec laquelle je vous renvoie, je prétends que cet aveuglement ainsi expliqué, estl’effet le plus redoutable delà justice de Dieu vindicative, le châtiment le plus rigoureux que Dieu puisse exercer sur les pécheurs, celui qui approche davantage de la réprobation, et que l’on peut dire être déjà une réprobation anticipée. C’est pourquoi, remarque saint Chrysostôme, 637quand Isaïe, brûlé de zèle pour les intérêts de Dieu, sembloit vouloir engager Dieu à punir les impiétés de son peuple, il se contentoit de lui dire : Excœca cor populi hujus: ' Aveuglez, mon Dieu, le cœur de ce peuple. Car il savoit que Dieu, dans les trésors de sa justice, n’a point de vengeance plus terrible que cet aveuglement du cœur. Vous me demandez en quoi elle surpasse toutes les autres? En voici la raison, Chrétiens, que vous n’avez peut-être jamais comprise, et qui néanmoins est une des plus solides vérités de votre religion. C’est que l’aveuglement où Dieu permet que nous tombions, en conséquence de nos crimes, est un mal tout pur, sans aucun mélange debien. Ecoutez-moi. Tous les autres maux delà vie sont, il est vrai, des châtimens du péché, mais ils ne laissent pas d’être, si nous le voulons, des moyens de salut; et il n’y en a point, si nous en savons bien user, que nous ne puissions mettre au nombre des grâces, parce qu’au même temps que Dieu nous en fait porter la peine par sa justice, il nous les rend utiles par sa bonté. Ce sont des maux, dit saint Chrysostûme, qui nous purifient en nous affligeant, qui nous corrigent, qui nous servent d’épreuves, qui nous aident à rentrer dans nous-mêmes, qui nous détachent des objets créés, et nous forcent de retourner à Dieu. Mais l’aveuglement est un mal stérile, dont 638nous ne pouvons tirer aucun profit. Il y a, disent les théologiens, des peines médicinales ; il y en a de satisfactoires ; il y en a de méritoires. De médicinales, pour nous préserver du péché; de satisfactoires, pour l’expier ; de méritoires, pour nous sanctifier : mais dans l’aveuglement, ni précaution, ni satisfaction, ni sanctification. Quand Dieu m’envoie des adversités, une maladie, une humiliation, j’ai toujours de quoi me consoler. Car dans ma peine, je lui dis : Seigneur, soyez béni ; vous me châtiez en père : cette maladie, dans l’ordre de votre providence, est pour moi un purgatoire et un exercice de patience. Trop heureux si j’en fais un tel usage! J’abusois de ma santé pour mener une vie mondaine et dissipée ; en me 1 otant, vous m’avez, malgré moi, séparé du monde : peine médicinale. J’avois horreur de la pénitence ; vous me la faites faire par nécessité : peine satisfactoire. J’étois lâche dans votre service, et négligent dans les devoirs du christianisme ; mais si je ne vous honore pas en agissant, vous me donnez de quoi vous honorer en souffrant: peine méritoire. Voilà ce qui adoucit mes maux. Mais quand je tombe dans l’aveuglement, je ne puis rien penser de tout cela ; pourquoi? c’est que, par ce genre de peine, je ne satisfais point à Dieu, je ne mérite rien devant Dieu, je ne deviens pas meilleur selon Dieu : Dieu me punit, et rien de plus. 639Or en cela, Chrétiens, le châtiment dont je parle ressemble encore à celui des réprouvés. Car quel est pour les réprouvés le comble de la misère? c’est que jamais Dieu ne sera satisfait de leurs souffrances ; et que plus ils souffrent, plus ils sont obstinés dans leur malice. De même, l’aveuglement, bien loin d’effacer nos péchés, les augmente; bien loin de soumettre nos cœurs, les révolte ; bien loin d’apaiser Dieu, le courrouce : il a tout le mal de la peine, sans en avoir aucun effet salutaire. Peine éternelle, ajoute saint Chrysostôme, aussi-bien que celle des réprouvés. Tous les autres maux, quelque grands qu’ils soient, ont un terme; l’aveuglement n’en a point: la mort qui finit tout le reste, au lieu de le faire cesser, lui donne, pour ainsi parler, un caractère de perpétuité ; et comme un saint en mourant passe, selon l’expression de saint Paul, de lumière en lumière et de clarté en clarté, c’est-à-dire, de la lumière de la foi à la lumière de la gloire, et de la clarté des justes à celle des bienheureux, A claritate in claritatem ; ' aussi la mort fait-elle passer un mondain que Dieu réprouve, de ténèbres en ténèbres 4 et d’aveuglement en aveuglement, je veux dire, de l’aveuglement temporel à l’aveuglement éternel, et des ténèbres du péché aux ténèbres de l’enfer. 640Après cela, conclut admirablement saint Augustin, dites que Dieu dès cette vie ne punit pas spécialement les pécheurs et les libertins. Dites qu’il n’a point pour eux de châtiment, qui dès cette vie les distingue de ses élus, et qu’en toutes choses il les confond avec les gens de bien. Yous vous trompez, mes Frères, reprend ce saint docteur : Dieu juge les mondains dès cette vie, et dès cette vie il met entre eux et ses élus une terrible différence, par la différente manière dont il les châtie : U tique est Deus judicans eos in terra. * Il n’attend pas jusqu’à la lin des siècles pour séparer le bon grain d’avec la paille; mais il a dès maintenant une espèce de peine qui lui suffit pour ce triage, et c’est l’aveuglement dans le péché. Si nous ne l’appréhendons pas, si nous n’en avons pas autant d’horreur que de l’enfer même, malheur à nous. Ah! Seigneur, s’écrioit le même Père, que vous êtes adorable et impénétrable dans vos jugemens ! mais que vous l’êtes surtout dans cette loi fatale qui vous fait répandre de si affreuses ténèbres sur les hommes, pour punir les désirs injustes et déréglés de leurs cœurs! Quam secretus es, habitons in excelsis, in silentio : Deus solus et Deus magnus, lege infatigabili spargens pcenales cœcitates super illicitas cupidi- 641taies!' Si ce Dieu vengeur n’a pas encore exercé sur vous, mes Frères, cette rigoureuse justice; s’il n’a pas encore permis que vous soyez tombés dans ce triste état, ce n’est pas peut-être que vous ne l’ayez déjà bien mérité : mais c’est qu’il a usé envers vous d’une plus grande miséricorde qu’à l’égard de tant d’autres. Cependant, prenez garde que cette bonté ne se lasse enfin ; et craignez la patience même d’un Dieu, qui frappe d’autant plus rudement qu’il a plus long-temps arrêté ses coups. Qui sait s’il a résolu d’attendre davantage? Qui sait si ce ne sera pas après le premier péché que vous allez commettre, qu’il éteindra pour vous ses lumières et qu’il vous aveuglera? Qui ne doit pas être saisi de frayeur, en pensant qu’il y a un péché que Dieu a marqué comme le dernier terme de sa- grâce? je dis de cette grâce puissante sans laquelle nous ne nous sauverons jamais. Quel est-il ce péché? je ne le puis connoître. Après quel nombre de péchés viendra-t-il? c’est ce que j’ignore. De quelle nature, de quelle espèce est-il? autre mystère pour moi. Est-ce un péché particulier et extraordinaire? Est-ce un péché ordinaire et commun? abîme où je ne découvre rien. Tout ce que je sais, ô mon Dieu, c’est que je ne dois rien oublier, rien ménager, pour prévenir le malheur dont vous me menacez. Heureux que 642vous m’ayez fait voir le danger! Non moins heureux que vous vouliez encore m’aider à en sortir! Souverainement heureux, si je marche désormais à la faveur de vos divines lumières, jusqu’à ce que j’arrive à la gloire où nous conduise, etc. 643SERMON POUR LE JEUDI DE LA IV' SEMAINE. SUR LA PRÉPARATION A LA MORT. 644Cum appropinquaret portæ civitatis, ecce defunctus efferebatur, filius unicus matris suæ : et hæc vidua erat, et turba civitatis multa cum ilia. Quam cum vidisset Dominus, misericordia motus super eam, dixit illi : Noli flere. 645Lorsque J ésus- Christ e’toit près de la porte de la ville, on portoit en terre un mort,Jils unique d’une femme veuve ; et cette femme était accompagnée d’une grande quantité de personnes de la ville. J ésus- Christ l’ayant vue, il en fut touché, et il lui dit : Ne pleurez point. Saint Luc, cbap. 7. 646Voila, Chrétiens, dans un même sujet bien des sujets de compassion : une mère qui a perdu son fils, une femme privée par-là de la plus douce espérance qui lui restoit, un jeune homme enlevé dès la fleur de son âge; un fils unique, seul héritier de sa famille, déchu tout à coup de toutes 647ses prétentions ; enfin une foule de monde qui accompagne le corps qu’on porte en terre, et qui prend part à cette triste cérémonie. Il y avoit là sans doute, dit saint Grégoire de Nysse, de quoi toucher le Sauveur des hommes ; et il étoit difficile que le Dieu de charité et de miséricorde ne fût pas ému d’un appareil si lugubre et d’un spectacle si digne de pitié. Mais après tout, selon la pensée de saint Chrysostôme, un autre objet le touchoit encore bien plus sensiblement. La perte d’un fils, le deuil d’une mère, la mort d’un héritier, la désolation d’une veuve, ce n’étoient que des considérations humaines, trop foibles pour faire une grande impression sur le cœur d’un Dieu : mais ce qu’il ne put voir sans douleur, ce fut l’attachement excessif et tout naturel de cette mère à la personne de son fils ; ce fut l’infidélité de cette femme, qui envisageoit la mort, non avec les yeux de la foi, mais par les yeux de la chair; ce fut le malheur de ce jeune homme surpris par un accident imprévu, et mort sans préparation. Or, pour m’attacher à ce dernier article qui me paroît plus essentiel et plus important, n’est-ce pas ainsi que meurent tous les jours tant de chrétiens, je veux dire, sans avoir pensé à la mort, sans s’ètre disposés à la mort; et qu’y a-t-il de plus déplorable que l’état d’un homme qui se trouve à ce dernier moment lorsqu’il s’y atteudoit le moins, et 648n’a pris nulles mesures pour un passage dont les suites sont éternelles? Il est donc d’une extrême conséquence, mes chers Auditeurs, de vous apprendre à prévenir un danger si affreux ; et c’est pour cela que je viens vous entretenir aujourd’hui de la préparation à la mort. Vierge sainte, puissante protectrice des mourans, c’est vous que nous invoquons à cette heure si critique; c’est votre secours alors que nous implorons : commencez. dès maintenant à nous en faire sentir les effets, et rendez-vous favorable à la prière que nous vous adressons. Ave, Maria. 649Saint Chrysostôme donnant des règles de vie, et par ces règles de vie voulant disposer une âme chrétienne à la mort, fait particulièrement consister cette préparation en trois choses, savoir: la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Trois dispositions qui ont entre elles un enchaînement nécessaire, et qui vont d’abord partager ce discours : comprenez-en, s’il vous plaît, le dessein. Pour se préparer à mourir, dit ce saint docteur, il faut bien se persuader de la mort : première règle. Il faut sans cesse veiller contre les surprises de la mort : seconde règle. Enfin il faut se fairç de la vie même, soit par la réflexion, soit par la pratique, un exercice con- 650tinuel et comme un apprentissage de la mort : troisième règle. Or quel est, par rapport à nous, le sujet de la compassion du Fils de Dieu? Le voici, mes chers Auditeurs : c’est que craignant la mort au point que nous la craignons, nous vivons néanmoins dans une négligence entière et dans le plus profond oubli de la mort. Car nous craignons de mourir; et cependant quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne sommes presque jamais persuadés qu’il faut mourir. Nous craignons de mourir ; et cependant quelque incertaine d’ailleurs et quelque trompeuse que soit la mort, nous prenons aussi peu de précaution que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l’état où nous devons mourir. Enfin nous craignons de mourir; et cependant malgré l’expérience journalière et si sensible que nous avons de la mort, nous n’apprenons jamais dans l’usage de la vie à mourir. Ces trois points demandent à être éclaircis, et c’est pour cela que j’ai besoin de votre attention. 651C’est par la persuasion que doit commencer ce grand et saint exercice de la préparation à la mort. Car, comme dit saint Chrysostôme, il est difficile 652que je me prépare sérieusement à une chose dont je ne suis pas encore persuadé; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n’est pas plus possible, si j’en suis fortement persuadé, que je ne m’applique de tout mon pouvoir à m’y disposer. Ne regardez donc point, mes chers Auditeurs, ce que j’ai maintenant à vous dire comme une proposition paradoxe, ou comme une instruction du moins inutile; et ne me répondez point que la mort est tellement certaine, qu’il n’y a rien dont les hommes soient malgré eux plus convaincus. Car je soutiens au contraire qu’il n’y a rien ou presque rien dont ils le soient moins. Vérité qui doit vous surprendre, et que je ne comprendrois pas moi -même, si je ne savois pas en quel sens elle doit être entendue; mais vérité constante, et que je prétends vous rendre sensible dans l’exposition que j’en vais faire. 653Il est vrai, Chrétiens, nous sommes vous et moi persuadés qu’il y a un arrêt de mort porté dans le tribunal souverain de la justice de Dieu contre l’homme pécheur, et que c’est un arrêt irrévocable et sans appel : Slatutum est hominibus semel mori.' Mais, par je ne sais quel enchantement de notre amour-propre, nous oublions, sans y prendre garde, que cet arrêt doit être exécuté dans nos per- 654sonnes; et nous vivons en effet comme si nous étions persuadés que nous ne devons point mourir. Nous savons bien en général que tous les hommes mourront; mais, par mille illusions et mille fausses espérances qui nous jouent, quoi qu’il en soit du général, nous trouvons toujours le moyen de nous excepter en particulier. Disons mieux : nous avons bien une évidence et une conviction spéculative que nous mourrons nous-mêmes; mais au même temps mille erreurs pratiques nous font croire que nous ne mourrons pas. C’est-à-dire, nous convenons bien que nous mourrons un jour, et que c’est une loi rigoureuse qu’il faudra enfin subir : mais nous nous consolons dans la pensée que ce ne sera pas encore sitôt, que nous avons encore du temps, que notre heure n’est pas encore venue, que nous ne mourrons pas encore de cette maladie; et cette persuasion nous empêche d’entrer dans les dispositions prochaines et nécessaires, où il faudrait nous mettre pour nous préparer à la mort. Car observez avec moi, Chrétiens, que ce qui nous dispose à une bonne mort, n’est pas de savoir en spéculation qu’il faut mourir; mais d’être actuellement touché et pénétré de ce sentiment intérieur, je mourrai et mon heure approche, jemourrai et ce sera dans quelqu’une de ces années que je me promets en vain, je mourrai et ce sera dans l’âge et de la manière que j’aurai le 655moins prévus. Voilà ce qui nous détermine à prendre sans délai ces ferventes et généreuses résolutions de réformer notre vie, pour penser efficacement et solidement à la mort. 656Que fait donc l’ennemi de notre salut? Apprenez-le, mes chers Auditeurs : voici l’artifice le plus dangereux dont il se sert pour nous entretenir dans l’impénitence. 11 nous laisse toutes les autres pensées de la mort, dont il sait bien que nous ne ferons aucun usage, et il nous ôte celle qui seule seroit capable de nous convertir. Je veux dire, qu’il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais; ce seroit une erreur trop grossière, et dont il n’a pas même besoin pour nous perdre : mais il nous persuade que nous ne mourrons, ni aujourd’hui, ni demain, ni dans tous les temps où la charité que nous nous devons à nousmêmes, nous presseroit de retourner à Dieu ; et cela lui suffit. Car avec cela ne comptant jamais sur la mort, nous ne tirons jamais ces conséquences salutaires, d’où dépend notre conversion. Et c’est ainsi que l’a entendu saint Chrysostôme. expliquant ces paroles de la Genèse, Nequaqilam moriemini.' La remarque de ce Père est digne de votre attention. Il dit donc que le démon, cet esprit de mensonge, emploie encore tous les jours pour nous séduire, la même ruse dont il se servit dans 657le Paradis terrestre contre nos premiers parens ; et que quand il a entrepris, ou de nous faire tomber dans le péché, ou de nous éloigner de la pénitence, un des moyens les plus ordinaires par où il y parvient, est de nous suggérer comme au premier homme et à sa femme que nous ne mourrons point : Nequaquam moriemini. Mais comment peut-il nous aveugler delà sorte; et quand Dieu ne nous l’auroit pas dit, quand la raison ne nous en convaincroit pas, l’expérience seule ne seroit-elle pas plus que suffisante pour nous forcer à croire que nous mourrons? Quelle apparence que nous puissions démentir làdessus, non-seulement notre foi et notre raison, mais l’incontestable et l’évident témoignage de nos sens? Peut-être à en juger par-là seroit-il moins étonnant que notre premier père eût donné dans un tel piège : car il n’avoit encore vu nul exemple de la mort ; et l’heureux état d’innocence où Dieu l’avoit créé, le faisoit jouir d’une santé inaltérable et le rendoit même immortel. Ainsi tandis qu’il étoit dans l’ordre, ne ressentant nulle foiblessequi l’avertît de sa mortalité, il pouvoit plus aisément se laisser surprendre à la vaine promesse du tentateur et se flatter qu’il ne mourrait pas : Nequaquam moriemini. Mais à nous. Chrétiens, à nous dont les yeux sont continuellement frappés de l’image de la mort ; à nous que 658la mort, pour ainsi parler, environne de toutes parts; à nous qui la voyons dans les autres, et qui parnos infirmités en faisons déjà dans nous-mêmes les tristes épreuves, nous dire, vous ne mourrez point, Nequaquam moriemini, c’étoit la dernière des tentations par où le démon sembloit devoir nous attaquer et encore moins nous tromper. C’est néanmoins celle par où il nous attaque le plus souvent; et ce qu’il y a de plus étrange, c’est celle qui lui réussit le mieux. L’artifice est grossier, je l’avoue ; mais notre aveuglement en est d’autant plus déplorable lorsque nous y sommes surpris. Or nous le sommes à tous momens. Car le démon qui cherche en tout notre ruine et qui connoit notre foible, n’a qu’à nous prendre par-là, en nous disant, tu ne mourras pas encore de ceci, nous le croyons. Il n’a qu’à nous faire entendre que nous sommes jeunes, que rien ne presse, que nous aurons le loisir de penser à nous ; sans examiner davantage, nous nous en fions à lui, et dans cette confiance malheureuse nous vivons tranquillement et toujours dans les memes dispositions, toujours dans le même désordre d’une vie mondaine, toujours dans le même état d’une conscience déréglée : pourquoi? parce que nous ne sommes jamais persuadés, j’entends d’une persuasion efficace, qu’il faut mourir. 659telligence avec notre ennemi. Car bien loin que nous soyons jamais persuadés de la mort, nous ne voulons pasl’être, nous craignons de l’étre, nous éloignons de nous toutes les vues qui pourroient nous servir à letre; et ces vues qui devroient nous sanctifier, ne font communément que nous troubler, que nous désoler, que nous consterner, quelquefois même que nous irriter, quand, aux approches de la mort, on nous tient le moindre discours, et qu’on nous fait la moindre ouverture touchant le danger où nous nous trouvons. De là vient ce qu’a sagement remarqué saintChrysostôme, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas mourir. De là vient que ceux-là mêmes à qui constamment et visiblement il reste moins de jours à vivre, sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. Combien en verrezvous qui, frappés d’une maladie mortelle, et déjà condamnés par le jugement public, forment des desseins, s’engagent dans des entreprises, s’inquiètentde mille affaires temporelles, comme s’ils avoient le plus grand intérêt dans l’avenir? Combien de vieillards, accablés sous le poids des années, et n’ayant plus qu’un pas à faire jusqu’au tombeau, sont aussi avides des biens de la terre que s’ils les dévoient posséder durant des siècles entiers? De là vient que les grands du monde, par une fatalité, si 660je l’ose dire, attachée à leur condition, ne savent jamais où ils en sont, quand ils sont presque au moment de la mort; et cela parce qu’on est prévenu qu’ils ne le veulent pas savoir. De là vient que chacun conspire à les tromper dans des conjonctures où il seroit si important de leur ouvrir les yeux. On les assure que tout va bien, lorsqu’il est évident que tout va mal ; on les félicite d’un léger succès j et d’un changement assez favorable en apparence, mais qui n’est au fond qu’un dernier effort de la nature défaillante ; on leur cache adroitement et avec soin toutes les marques et tous les présages qu’on découvre en eux d’une mort certaine; on leur exagère la force et la vertu des remèdes, sans leur parler jamais du souverain remède, qui est la pénitence ; on les amuse de la sorte, et par quels motifs? motifs tout humains : une femme, par un excès de tendresse; des enfans, par respect ou par intérêt; des étrangers, par complaisance; des domestiques, par crainte; tellement qu’ils ignorent toujours la vérité, et qu’en mourant même, ils se tiennent encore sûrs de ne pas mourir. 661De là vient que ceux qui, par état, et par un devoirpropre de leur ministère, devraient pourvoir à ce désordre, et parler avec moins de réserve, ont tant de peine eux-mêmes à s’expliquer; qu’ils s’en reposent les uns sur les autres, un médecin sur le confesseur, et un confesseur sur le médecin ; 662ne voulant ni l’un ni l’autre se faire porteurs d’une parole, dont Dieu leur a pourtant confié l’importante, quoique dure et fâcheuse commission, et sacrifiant à de foibles considérations le salut d’une âme dont l’éternelle destinée dépendoit de leur fidélité. De là viennent, s’il faut enfin se déclarer, et presser le malade, dans l’extrémité où il est, de recourir aux sacremens; de là, dis-je, tant de précautions, tant de déguisemens et de détours. On l’assure qu’il n’y a rien encore à désespérer; que quand on l’exhorte à donner cette marque de religion, ce n’est pas qu’on le croie dans un péril qui ne souffre plus de retardement ; mais qu’il est bon de se prémunir de bonne heure, et de se mettre l’esprit en repos ; c’est-à-dire qu’on lui ôte un des plus puissans motifs de pénitence, et peut-être le seul dont il soit alors capable d etre touché, savoir la vue prochaine du jugement de Dieu. Ce ne fut point ainsi que se comporta le Prophète, quand, au nom du Seigneur, et avec une sainte liberté. il avertit le roi de Juda que sa fin approchoit, et qu’il falloit se disposer à partir pour aller rendre compteausouyerainjuge : Dispone domui tuez; quia morieris tu, et non vives. ' Il lui prononça cet arrêt sans adoucissement : Vous mourrez, morieris. Il n’eut égard, ni à sa grandeur royale, ni au trouble où le jetteroit cette parole de mort : Morieris tu, 1 4* Keg- 20. Isai. 38. 663vous mourrez, prince, vous en personne, vous, tout monarque et tout absolu que vous êtes. Ah! Chrétiens, où trouve-t-on aujourd’hui des prophètes, jenedispaspourles roisetpourles tètes couronnées, mais même pour les autres conditions du monde, et surtout pour ceux qui, dans le monde, ont quelque distinction, soit delà naissance, soit du rang? Je ne m’étonne point que, dans des accidens imprévus et singuliers, on meure sans être persuadé qu’on va mourir. Tel est l’affreux châtiment de Dieu, et c’est en quoi consiste cette irnpénitence malheureuse dont je vous parfois il y a quelque temps, lorsque Dieu, pour punir le pécheur, permet que la mort le surprenne dans son péché. Mais ce n’est pas là de quoi il s’agit. Ce que je ne puis assez déplorer ni assez condamner, c’est que des mourans que Dieu appelle par les voies les plus communes, que des mourans à qui la mort laisse jusques au dernier soupir le libre exercice de leur raison, que des mourans pour qui la divine justice se relâche de tous ses droits, en s’accommodant à leurs besoins, et leur donnant tout le loisir de se reconnoître, meurent avec cela sans être persuadés de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort, et que ce défaut de persuasion ne soit plus précisément l’effet d’une vengeance rigoureuse du ciel qui les châtie, ni d’un événement inopiné qui les déconcerte, mais d’une insurmon- 664table obstination qui les aveugle ; que ce soit nousmêmes, pour ainsi dire, qui prenions à tâche de nous jouer nous-mêmes, de nous séduire nousmêmes, croyant les choses, non pas comme elles sont, mais comme il nous plairoit quelles fifssent : voilà ce qui me paroit digne, non plus de toute ma compassion, mais de toute mon indignation. 665Or, quel est le remède, Chrétiens? Le voici, tiré de la doctrine et des maximes de saint Grégoire pape, qui, de tous les Pères de l’Eglise, me semble avoir été sur le sujet que je traite, un des plus éclairés. Première maxime : c’est d’entretenir habituellement dans nous une persuasion générale de la mort, qui rectifie toutes nos erreurs particulières; c’est-à-dire, d’opposer continuellement à nos assurances présomptueuses touchant la mort, l’idée vive de la mort ; de rappeler souvent dans notre esprit cette pensée salutaire, je mourrai, et je mourrai dans un de ces momens où je n’aurai pas cru devoir mourir. Ainsi l’oracle même de la vérité me l’a-t-il fait connoître, et malheur à moi si, malgré les termes exprès de l’Évangile, malgré la menace de Jésus-Christ, je n’en suis pas encore persuadé ! Souvenir de la mort que Moïse recommandoit tant au peuple de Dieu, convaincu qu’il étoit que cette nation si inconstante et si indocile demeureroit dans la soumission, tandis quelle auroit cet objet présent devant les yeux : 666U tinam sapèrent et intelligerent, ac novissima providerent!' 667Seconde maxime : avoir un ami sincère et droit, un ami qui, sans nous ménager, sans écouter les sentimens d’une amitié foible ou intéressée, vienne à nous dans le danger, et nous dise avec le même zèle et la même force que le Prophète : Mettez ordre à votre conscience, et au plus tAt; car la mort n’est pas loin : Dispone domui tuæ ; morieris enim tu. Exiger de lui, comme le meilleur office que nous en puissions attendre, qu’il ne diffère point à s’expliquer, et qu’il ne craigne point, en s’expliquant, de nous contrister. Lui faire bien comprendre que par-là nous jugerons- s’il est parfaitement à nous, que par-là nous le distinguerons des faux amis, que par-là nous lui serons redevables d’une des grâces les plus précieuses, qui est la persuasion de la mort au temps même de la mort. Car voilà ce que nous devons souhaiter d’un ami. Tous les autres services, hors celui-là, ou qui ne vont pas là, sont vains, sont méprisables, souvent même sont dangereux. Mais penser au salut d’un mourant, mais prendre soin de son âme et de son éternité, mais le disposer par de sages conseils à finir chrétiennement une vie dont le terme doit être un souverain bonheur ou un souverain malheur, c’est là proprement être ami jusques à la mort. Cher- 668chons-le cet ami fidèle; et où? non point parmi les mondains. S’ils sont amis, (et combien peu le sont!) c’est selon le faux esprit du monde, c’est par rapport aux frivoles avantages du monde, c’est pour établir, pour avancer un ami dans le monde. Mais nous le trouverons parmi ce petit nombre d’hommes vertueux et de zélés serviteurs que Dieu s’est réservés jusques au milieu du monde, et dont la piété nous est connue. INous le trouverons parmi les ministres de Jésus-Christ ; amis d’autant plus solides, qu 'après nous avoir aidés à bien vivre, ils nous aident encore à bien mourir. 669Troisième maxime : s’affermir contre la crainte delà mort, parce que c’est la crainte immodérée de la mort qui nous en rend la pensée si odieuse, et la persuasion si difficile. Ce qu’on craint, on aime à se le représenter dans un long éloignement, et l’on tâche même à en perdre absolument la mémoire, comme si jamais il ne devoit arriver. Or, par où combattre cette crainte? par les armes de la foi, par les motifs de l’espérance chrétienne, par les saintes ardeurs de la charité divine. Pour cela, se dire souvent à soi-même dans le secret du cœur : Ecce sponsus venit : ' Allons, mon âme, allons au-devant de l’Epoux; le voilà qui s’avance: il ne viendra pas, mais il vient déjà : Ecce sponsus venit. Ce n’est point pour vous perdre, mais pour 670vous tirer des misères de cette vie mortelle, et vous faire entreren possession de son royaume. Ce n’est point pour vous rejeter de sa présence, mais pour vous recueillir au contraire dans son sein, et pour vous unir éternellement à lui : Ecce spotisus venit. Langage, il est vrai, trop relevé pour des âmes sensuelles; mais sentiment ordinaire aux saintes âmes; vue consolante, qui les rassure, qui les fortifie, qui les anime. Dans cette disposition, elles se plaisent à envisager la mort de près ; et plus elles l’envisagent de près, plus elles se préparent à la recevoir, plus elles redoublent leurs soins, leur activité, leur ferveur : Ecce. sponsus venit, exite obviam ei. Car à quoi nous porte cette persuasion? à une sainte vigilance contre la mort, qui va faire le sujet de la seconde partie. 671Qui le croiroit, Chrétiens, qu’on pût trouver un préservatif contre la mort, qu’on pût, malgré son incertitude, s’assurer de la mort; qu’on pûÇ en quelque sorte faire changer de caractère à la mort; et au lieu qu’elle est trompeuse, la rendre fidèle, ou lui ôter au moins le pouvoir de nous trahir ? Voilà toutefois l’important secret que le Sauveur du monde a pris soin de nous apprendre ; et ce 672secret, dit saint Chrysostôme, est renfermé dans cette seule parole : Veillez: Vigilate. ' Parole à laquelle il semble que le Fils de Dieu ait attaché des bénédictions infinies. Parole dont il a fait la conclusion presque universelle des divins enseignemens qu’il nous a donnés ; et parole aussi dont la pratique est comme le précis et l’abrégé de toute la sagesse chrétienne. Car à quoi tend la sagesse de l’Evangile? à la grande affaire du salut. D’où dépend cette essentielle, cette unique affaire? de la mort. Et quel moyen plus infaillible et plus nécessaire pour nous prémunir contre la mort, et pour nous mettre à couvert de ses surprises, que la vigilance? Vigilate. 673En effet, reprend saint Bernard, quoique je fasse, les circonstances particulières de la mort seront toujours incertaines pour moi ; mais tout incertaine qu’est la mort et quelle sera toujours dans ses circonstances, je puis faire en sorte qu’elle ne me surprenne jamais. Malgré toutes mes réflexions et toutes les recherches dont je pourrois user pour pénétrer dans l’avenir, j’ignorerai toujours le temps de ma mort, le lieu de ma mort, le genre de ma mort : pourquoi? parce que ce sont des mystères que le Père céleste a réservés, non-seulement à sa souveraine puissance, mais à sa divine prescience : Quœ Pater posait in sua potestate. 1 Mais sans savoir 674le temps de ma mort, je puis vivre à tous les temps dans une telle attention sur moi-même, qu’il n’y ait jamais une heure où la mort ne me trouve pas en garde : sans savoir le lieu de ma mort, je puis tellement attendre la mort dans tous les lieux, qu’il n’y en ait jamais un où je ne sois pas à couvert de ses pièges : sans savoir le genre de ma mort, c’est-à-dire, sans savoir si ce sera une mort lente ou une mort subite, une mort tranquille ou une mort accompagnée de violentes douleurs, une mort qui laisse à mon esprit toute sa raison ou une mort qui le trouble, je puis prendre de si justes mesures que du reste ce ne soit jamais une mort imprévue. Et voilà ce qui fit la différence des vierges sages d ont il est parlé dans l’Évangile, et des vierges folles. Les unes n ’étoient pas plus instruites que les autres du moment où l’époux devoit arriver; mais, dans cette incertitude, les unes, par précaution, tinrent toujours leurs lampes allumées, au lieu que les autres s’endormirent, et laissèrent, pendant leur sommeil, leurs lampes s’éteindre. 675Or c’est ici même, Chrétiens, que nous devons adorer la providence de notre Dieu; e’est, dis-je, dans cette incertitude de la mort, tout affreuse qu’elle est d’ailleurs, et dans l’effet salutaire qu’elle produit. Car c’est par-là que Dieu nous retient dans l’ordre, et qu’il nous oblige à veiller sans cesse sur nos actions, à mesurer tous nos pas, à 676peser toutes nos paroles, à purifier toutes nos pensées, à régler tous les désirs de notre cœur. Si je savois quand je dois mourir, où je dois mourir, comment je dois mourir, peut-être vivrois-je dans un plus grand repos ; mais je vivrais avec moins de dépendance : au lieu que l’incertitude du temps où je mourrai, du lieu où je mourrai, de la manière dont je mourrai, me réduit à l’heureuse nécessité d’étudier soigneusement tous mes devoirs, et de m’appliquer régulièrement et constamment à les remplir. Être un moment hors de cette disposition, je veux dire hors de cette vigilance chrétienne, c’est, dit saint Jérôme, agir contre tous les principes et toutes les lumières de la raison; pourquoi? parce que c’est commettre à un seul moment l’éternité tout entière. 677Mais il s’ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyans et des plus sages dans l’opinion des hommes, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés. Ah ! mes Frères, répond saint Chrysostôme, la conséquence n’est que trop juste, et l’Écriture ne nous le dit-elle pas en termes formels? n’a-t-elle pas, sur ce point, condamné hautement de folie la prudence du siècle la plus raffinée? Que peut-on penser autre chose, quand on voit des hommes tels qu’à la honte du christianisme nous en voyons dans tous les états : des hommes qui se piquent d’être vigilans et habiles 678sur tout le reste, et qui négligent la seule affaire où il faudrait l’être; des hommes si attentifs aux moindres intérêts de la vie, et qui abandonnent au hasard le capital intérêt dont la mort doit décider; des hommes qui passent des mois, des années à régler des comptes dont ils sont chargés devant d’autres hommes comme eux, et qui ne pensent jamais à régler ce grand compte dont ils sont responsables à Dieu; des hommes qui ne croient jamais avoir pris assez de sûretés dans la conduite du monde, et qui risquent tout dans la conduite du salut. Tel est néanmoins l’aveuglement de tant de chrétiens, et plaise à Dieu que ce ne soit pas le vôtre. Car, selon la parole et l’expression du Fils de Dieu, où est aujourd’hui le serviteur fidèle et prudent, qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le maître qu’il attend et dont il craint detre surpris ? Quis putas est fidelis dispensator et prudens ? ' Parlons sans figure, et ne parlons même d’abord que de quelques points particuliers. Est-ce veiller, que de remettre au temps de la mort à s’acquitter de certains devoirs d’une obligation également indispensable devant Dieu et devant les hommes : par exemple, à payer des dettes qui toujours grossissent d’une année à l’autre, et qu’on laisse à la bonne ou à la mauvaise foi d’un héritier avare qui saura bien, par mille chi- 679canes, les contester et s’en décharger; à faire des restitutions auxquelles on aurait dû pourvoir, et dont on se repose sur des enfans pour qui elles deviendront une nouvelle matière de crime et un sujet de damnation; à satisfaire des domestiques qui ne touchent presque jamais rien de leur salaire, et qui viennent, parleurs représentations importunes, quoique justes d’ailleurs, interrompre un mourant et le zèle des ministres employés auprès de lui ; à discuter des articles embarrassans ; 680éclaircir des difficultés et des doutes, dont la résolution dépend de mille circonstances qu’il faudrait faire connoitre et sur quoi l’on n’a plus le loisir de s’expliquer; à voir un ennemi, et à se réconcilier avec lui, quand on ne peut plus lui pardonner de cœur, parce qu’on a vécu dans une haine invétérée, et qu’on ne le fait appeler que par je ne sais quelle cérémonie, plutôt que par religion. Je ne pousse pas plus loin ce détail ; mais pour dire quelque chose de plus général et encore de plus essentiel, est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œuvres, que d’étre si peu appliqué aux exercices du christianisme, que de commettre si aisément le péché, que d’y demeurer habituellement, que de n’avoir presque jamais recours à la pénitence, et de s’exposer ainsi à toutes les suites d’une mort inopinée et réprouvée? 681Craignons la mort, mais ménageons tellement cette crainte qu’elle nous serve de défense contre la mort même ; et puisque l 'avantage le plus solide qui nous en peut revenir, est de veiller sans relâche, veillons au même temps que nous craignons et autant que nous craignons. Remettons-nous souvent dans l’esprit ces comparaisons familières, mais convaincantes, dont se servoit saint Chrysostôme, pour faire comprendre sensiblement à ses auditeurs la vérité que je vous prêche. Car, disoit ce Père, on n’attend pas à équiper un vaisseau quand il est en pleine mer, battu des Ilots et delà tempête, et dans un danger prochain du naufrage. On ne pense pas à munir une place, quand l’ennemi arrive et qu’il l’investit. On ne commence pas à meubler le palais du prince, quand le prince est à la porte et sur le point d’y entrer. Figures naturelles, qui nous font mieux sentir la nécessité d’une vigilance prompte et assidue, que tous les raisonnemens. Non, non, ajoute saint Grégoire pape, il ne sera pas temps de se disposer au jugement de Dieu quand ces signes avant-coureurs de la venue du Fils de l’homme, paroîtront, je ne dis pas dans le ciel ni sur la terre, mais dans nous-mêmes : quand le soleil s’obscurcira, c’est-à-dire, quand notre raison sera dans le désordre et dans les ténèbres, où la présence et l’horreur de la mort ont coutume de la jeter : quand la lune s’éclipsera, c’est-à-dire, quand notre 682volonté, marquée par l’inconstance de cet astre, sera alïoiblie et hors d’état de former aucune résolution : quand les étoiles tomberont du firmament, c’està-dire, quand nos sens seront troublés et que nous en aurons perdu l’usage. Souvenons-nous de l’excellente réflexion de saint Augustin, qui seule, bien méditée, vaut tout un discours : que, pour mourir chrétiennement, il ne suffit pas, lorsque la moit approche, de penser à la mort, ni même de se préparer à la mort, mais qu’il faut y avoir pensé et s’y être préparé ; pourquoi? parce que Jésus-Christ, dont toutes les paroles sont autant d’oracles, et qui sait renfermer dans un mot les plus profonds mystères du salut, ne nous a pas dit, préparezvous alors, mais soyez prêts : Estole parati.' D’où je tire cette terrible conclusion, qu’il y a un temps où l’on peut se préparer à la mort et être réprouvé de Dieu. Ainsi en arriva-t-il à ces mêmes vierges, j’entends ces vierges folles, dont je vous ai déjà proposé l’exemple. Elles se préparèrent, elles coururent chercher de l’huile pour remplir leurs lampes, mais troj) tard : l’époux étoit entré dans la salle, et elles en trouvèrent à leur retour la porte fermée. Combien de mourans que Dieu réprouve lors même qu’ils se préparent, et dont l’actuelle préparation, par un juste jugement du ciel, n’empêche pas l’éternelle damnation, parce qu’au lieu 683d’une préparation entière et consommée, ce n’est qu’une préparation imparfaite et commencée? Ils s’éveillent de leur assoupissement, ils prennent en main la lampe de la foi, l’onction de la charité leur manque, et ils s’empressent, ils s’inquiètent, ils s’agitent ; mais l’époux cependant avance, la mort les enlève, la porte de la miséricorde leur est fermée, et Dieu leur déclare qu’il ne les connoît plus. 684Soyons donc prêts, mes chers Auditeurs, et toujours prêts : Eslote parali ; et que cette préparation ne consiste point seulement en des projets vagues et sans fruit, à quoi se termine souvent toute la disposition que nous apportons à la mort; mais en des actions et des effets, en de sérieux examens, en de fréquentes confessions, en de ferventes communions, en de saintes retraites, en d’utiles lectures, dans les aumônes, dans les prières, dans tous les exercices de la piété chrétienne : car, sans cela, tout le reste n’est qu’illusion. Ne nous fions point à la vigilance des autres ; et dans une affaire où il s’agit de nous-memes, ne comptons, pour y veiller, que sur nous-mêmes. Dieu nous adonné des pasteurs, dit l’apôtre saint Paul, qui veillent sur nous, comme étant responsables de notre salut. Mais après tout, nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs; et toute la vigilance des pasteurs de l’ECarême. 11. 28 685glise ne nous garantira pas des périls de la mort, si elle n’est accompagnée et soutenue de la nôtreS’ils nous refusent leurs soins, et qu’ils nous laissent périr, ils rendront compte à Dieu de notre perte; mais nous n’en serons pas moins perdus. La rigoureuse justice que Dieu exercera sur eux pour nous avoir abandonnés, ne diminuera rien de celle qu’il exercera sur nous pour nous être abandonnés nous-mêmes. Car si Dieu les a menacés, en leur confiant nos âmes, de les leur redemander : Sanguinem autem ejus de manu tua requirant,' je puis bien vous appliquer la même menace, et vous dire de la part de Dieu, qu’il vous redemandera vousmêmes à vous-mêmes, puisqu’il vous a spécialement chargés de vous-mêmes : Animant autem iuam de manu tua requiram. 686Mais quelle est la pratique de eette vigilance si nécessaire? Je la réduis à trois points", qui comprennent en abrégé tpute la morale de l’Évangile, et qui sont comme les principes fondamentaux de toute notre conduite à l’égard de la mort. Premièrement, se tenir toujours dans l’état où l’on voudroit mourir; du moins n’être jamais dans un état où l’on auroit horreur de mourir : et la raison est, qu’on peut mourir partout et à chaque instant. Or, prenant cette règle ; et sans sortir de cette assemblée* m’adressant à volis, mes chers Au- 687diteurs, si je vous demandois, êtes vous prêts? qu’auriez-vous à me répondre? Mais ce que je ne puis ici vous demander à chacun en particulier, vous pouvez chacun en particulier vous le demander à vous-mêmes : voudrois-je mourir dans cette habitude criminelle, et porter au tribunal de Dieu tant de péchés quelle m’a fait commettre, et quelle me fait commettre tous les jours? voudrois-je mourir avec ce ressentiment que je conserve dans mon cœur, et qui m’entretient dans une division dont Dieu est offensé et le monde même scandalisé ? voudrois-je mourir redevable au prochain de telle et telle injustice que ma conscience me reproche, et sur quoi je ne puis attendre de la part de Dieu nulle rémission, tant que je pourrai la réparer et que je ne la réparerai pas? Le voulez-vous en effet, mon cher Frère? voulez-vous, dis-je, mourir de la sorte? mais si vous ne le voulez pas, il faut donc sortir de cet état et au plus tôt. Car vous y pouvez mourir autant de fois que vous y restez de momens, puisqu’il n’y a pas un moment où vous ne soyez exposé au coup de la mort. 688Secondement, faire toutes ses actions en vue de la mort, c’est-à-dire agir en tout comme l’on voudra l’avoir fait à la mort. Pour cela, ne rien entreprendre, ne rien exécuter, n’arrêter, ne régler rien touchant l’emploi de la journée, qu’aupara- 689vant et en esprit on ne se soit mis au lit de la mort, et qu’on n’ait bien pensé devant Dieu, ce qu’alors on jugera de cette affaire où l’on se sera embarqué, de ce dessein qu’on aura formé, de ces moyens qu’on aura pris pour y réussir ; ce qu’on approuvera, ce qu’on blâmera, ce qui consolera, ce qui affligera ; comment on souhaitera de s’être comporté dans cette occasion, d’avoir parlé dans cette conversation, d’avoir rempli cette charge, cette commission, de s’étre acquitté de ces exercices de pénitence, de charité, de religion. Prévenu de ces idées on n’estime rien, on ne veut rien, on ne dit rien, on ne fait rien, qui ne soit selon la loi de Dieu; et tout ce qu’on estime, c’est en chrétien qu’on l’estime; tout ce qu’on veut, c’est en chrétien qu’on le veut ; tout ce qu’on dit, cest en chrétien qu’on le dit; tout ce qu’on fait, c’est en chrétien, et avec zèle, avec ferveur qu’on le fait. 690Troisièmement, rentrer souvent en soi-méme. s’examiner souvent soi-même pour se bien connoître : etqu’est-ce que j’appelle se bien corinoître? c’est connoître toutes ses obligations, 'tout le bien qu’on doit pratiquer et qu’on ne pratique pas, tout le mal qu’on doit éviter et qu’on n évité pas, à quoi l’on doit prendre garde dans la condition où l’on est, les obstacles qu’on y trouve ou les avantages pour le salut, avec quels progrès on y 691avance ou à quels égaremens on y est sujet : avoir pour cette recherche si solide et si importante des temps marqués dans l’année, dans le mois, dans la semaine; méditer sur cela, délibérer, former ses résolutions, pleurer le passé, assurer l’avenir, et prendre sans cesse une ardeur toute nouvelle. C’est ainsi que notre crainte, selon l’expression du prophète royal, devient notre plus ferme appui, parce qu’elle sert à exciter notre vigilance: Posais ti firmamenlum ejus formidinem. ' Telle étoit la crainte des saints, et le fruit qu’ils en retiroient. Tous les jours de leur vie, non-seulement ils envisageoient la mort, non-seulement ils veilloient pour se disposer à la mort ; mais ils apprenoient la science de la mort : comment? en se faisant de la vie même un apprentissage et un exercice de la mort, et c’est ce qui me reste à vous expliquer dans la troisième partie. 692Se faire de la vie même comme un apprentissage de la mort, et par cet apprentissage de la mort apprendre en effet et se former à mourir, n’est-ce pas non-seulement un paradoxe, mais une contradiction? Car sans prétendre subtiliser dans une matière aussi solide que celle-ci, tout appren' P». 88. 693tissage suppose deux conditions, savoir un fréquent exercice de la même chose, et le pouvoir de la recommencer tout de nouveau. et de la rectifier quand une fois on n’y a pas réussi. Or, de ces deux conditions, ni l’une ni l’autre ne se trouve dans la mort, puisqu’on ne meurt qu’une fois ; et qu 'après la mort, soit qu’elle ait été sainte ou criminelle, il n’y a plus de retour. Ce qui a fait dire à saint Augustin, que de toutes les fautes, les plus irréparables sont celles que l’on commet à la mort. Cependant, Chrétiens, c’est la maxime de tous les Pères de l’Eglise qu’on peut apprendre à mourir, et que cette science est la plus éminente de toutes les sciences après la science de Dieu, si toutefois elle peut être distinguée de la science de Dieu. Il y a, disent-ils, un apprentissage pour la mort; et c’est dans cet apprentissage, que les saints se sont formés : tout leur soin pendant la vie a été d’étudier la mort; et comme il est naturel de faire parfaitement ce que l’on sait, et ce que l’on a même pratiqué par un long usage, ils sont morts saints parce qu’ils possédoient excellemment la science de la mort. • 694Or, il ne tient qu’à nous de les imiter. Car voici trois vérités, qui nous regardent aussi-bien qu’eux, et que nous devons tous nous appliquer à nousmêmes. La première : nous mourons tous les jours, selon la parole du Saint-Esprit; il nous est donc aisé 695d’apprendre à mourir. La seconde : toutes les créatures qui nous environnent, nous apprennent actuellement, ou, pour mieux dire, nous forment à mourir; notre ignorance est donc sans excuse si nous ne savons pas mourir. La troisième : la vie chrétienne à quoi Dieu nous a appelés, est, pour ainsi parler, une continuelle pratique de la mort; nous sommes donc bien coupables de n’ètre pas plus versés et plus expérimentés dans l’art de la mort. Les conséquences sont évidentes, et je vais vous faire convenir des principes. 696Non, Chrétiens, il n’est pas vrai dans un sens que nous ne mourons qu’une fois. Nous mourons à toute heure; et à toute heure nous pouvons, je ne dis pas seulement sans crime, mais avec mérite, mourir volontairement et librement. En effet, quand Dieu menaça le premier homme qu’il mourrait dès qu’il aurait désobéi. In quacumque die comederis, morte morieris;' l’arrêt, selon la remarque de saint lrénée, s’exécuta dans Adam au moment qu’il eut violé le précepte du Seigneur. Autrement, ajoute le même saint, Dieu aurait été peu efficace et peu sincère dans le jugement qu’il avoit prononcé. Car il n’avoit pas dit au premier homme, tu mourras un jour, tu mourras dans un certain temps, tu mourras après avoir vécu tant d’années et tant de siècles; mais il lui avoit dit 697absolument, tu mourras au jour même et dans l’instant que tu auras péché : In quacumque die ; et c’est ainsi que la chose s’accomplit. Dès lors Adam, en punition de sa désobéissance, devint sujet à toutes sortes d’infirmités : dès lors il sentit affoiblir son tempérament ; et son corps dégradé, si je l’ose dire, du privilège de l’innocence, commença à déchoir, et par conséquent à mourir. Or, ce qui se vérifia dans Adam, se vérifie également dans nous, et les païens mêmes l’ont bien reconnu. Nous nous trompons, disoit un de leurs sages, et notre erreur est d’envisager toujours la mort comme future : In hoc fallimur, quod morlem prospicimus.' Bien loin que cela soit, une grande partie de la mort est déjà passée pour nous : Magna pars ejus jam prœteriil : et nous devons faire état quelle tient sous son domaine tout ce qui s’est écoulé jusques à présent de notre vie : Et quidquid atatis rétro est, mors tenet. Mais saint Paul l’a dit encore plus expressément, et la parole de cet apôtre doit être ici d’une tout autre autorité. Quotidie morior per vestram gloriam, fia très.’ 11 n’v a point de jour, mes Frères, éerivoit-il aux Corinthiens, que je ne meure; et la gloire que je reçois de vous, fait qu’il n’y a point de jour que je ne meure avec joie et avec plaisir. 698pouvons-nous dire qu’il est difficile d’apprendre à mourir; et puisqu’à tous momens nous mourons par nécessité, qui nous empêche de nous accoutumer à mourir par choix et par volonté ? J’avoue, poursuit saint Augustin enchérissant sur cette pensée, que nos jeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes; mais s’il y a un charme dans nos yeux, nous en devons chercher le remède dans nos esprits ; et le remède est de bien comprendre, que ce corps qui nous paroit vivant, est en effet un corps qui se détruit et un corps mourant : Fascinalio est in visu, sed remedium in intellectu : vides viventem, cogita morientem. ’ Ces paroles sont pleines de force et d’énergie : Vous vivez, dit saint Augustin, mais le même principe qui vous fait vivre, est celui qui vous fait mourir ; et quoique vos sens vous disent le contraire, c’est à votre raison de les corriger, en vous remontrant à vousmêmes que cette vie qui vous semble vie, n’est qu’un commencement et un progrès de mort : Vides viventem, cogita morientem.’ 699Mais encore, ajoute saint Augustin, qui nous enseignera à mourir, et à quelle école irons-nous pour apprendre cette incomparable leçon? Qui nous l’enseignera, Chrétiens? toutes les créatures de l’univers, et surtout celles par qui nous subsistons même et nous vivons. Car ne sortons point 1 Atiff. — * Ibid. 700d’abord hors de nous-mêmes, mes Frères, dit l’Apôtre : c’est dans nous-mêmes que nous trouvons tontes les preuves d’une mort certaine. INous n’avons qu’à nous interroger nous-mêmes : tout ce qu’il y a dans nous, nous dira d’une voix secrète, mais unanime, qu’il faut mourir; et quoi que nous puissions opposer en notre faveur, nous n’aurons jamais d’autre réponse que celle-là : il faut mourir. Tu es riche et dans l’opulence; mais il faut mourir. Tu as du crédit et de la réputation; mais il faut mourir. Tu es jeune et en état de goûter les délices de la vie; mais il faut mourir. Tu es l’idole du monde; mais il faut mourir. Voilà le seul langage que nous entendrons; pourquoi? parce que Dieu en nous créant a gravé dans le fond de notre être cette réponse générale que nous font tous les élémens qui nous composent, et qui, en se détruisant les uns les autres, nous détruisent nous-mêmes avec eux. Ne nous contentons pas de cela ; mais regardons autour de nous : je dis que toutes les créatures qui nous environnent et qui servent à notre entretien, non -seulement nous annoncent la mort, mais nous forment actuellement et nous exercent à mourir. Comment cela? en nous quittant, en se séparant de nous, en cessant d’être à nous : ce qui déjà, comme l’observe ingénieusement saint Augustin. est un véritable exercice de la mort. Car à combien de choses pouvons-nous 701dire que nous sommes déjà morts, et que nous mourons sans cesse? Les plaisirs de la jeunesse ne sont plus pour nous, et nous ne sommes plus pour eux; la joie d’hier n’est plus aujourd’hui, et nous sommes morts pour elle; les honneurs qu’on nous a rendus autrefois, ne sont plus rien, et l’oubli. qui lui-même est une espèce de mort, les a anéantis dans la mémoire des hommes : et comme ces honneurs et ces plaisirs nous ont déjà quittés, tout le reste, je ne dis pas nous quittera, mais nous quitte à mesure que nous en usons. Or, n’est-ce donc pas un aveuglement bien grossier que le nôtre, si par tant d’essais et tant d’épreuves de la mort, nous ne parvenons pas à acquérir la science de la mort? 702Mais le grand et l’essentiel engagement que nous avons à cette science pratique et à cet exercice de la mort, c’est la profession du christianisme où Dieu nous a appelés, puisque selon toutes les règles de l’Écriture, la vie chrétienne n’est rien, à proprement parler, qu’une continuelle mort. Et voilà pourquoi saint Paul, qui comprenoit admirablement cette vérité, ne donnoit point aux premiers fidèles d’autre idée de ce qu’ils étoient que celle-ci : Mort ai estis, et vila vestra abscondila est mm Christo in Deo : ’ Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Consepulti 703estis mm Chris to per haptismum in mortem:' Vous êtes ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême, qui est pour vous un sacrement et un mystère de mort : ce qui se doit entendre, ajoute saint Chrysostôme, non pas dans un sens figuré, mais à la lettre et dans la rigueur des termes. Car à quoi vont toutes les maximes delà vie chrétienne, sinon à détacher lame du corps, c’est-à-dire à la détacher des plaisirs du corps, à la détacher des sensualités du corps, à la détacher de la servitude et de l’esclavage du corps? Or, détacher l’âme du corps, qu’est-ce autre chose que lui apprendre à mourir: Porro secernere animam a corpore, quid aliud est, quam emori discere ? * Dégageons-nous, disoit un païen, de cet attachement honteux, qui assujettit en nous l’esprit à la chair, et par-là nous nous accoutumerons à mourir : Disjungamus nos a corporibus, et sic consuescamus mori. 3 Mais ce que les philosophes disoient inutilement, quoique magnifiquement, notre religion nous fait une loi de l’exécuter saintement et généreusement : car elle nous détache de nos corps par la mortification ; et en nous détachant de nos corps, elle nous fait entrer dans la pratique de cette mort en quoi consiste le mérite de la vie. 704Suivons donc, mes chers Auditeurs, le mouvement et l’attrait de son esprit. Détachons-nous de 705ce corps que l’Ecriture appelle si souvent corps de péché, et n’attendons pas que la mort nous en dépouille par force. puisqu’il est en notre pouvoir de nous en dépouiller nous-mêmes par vertu, line lime qui ne renonce à son corps que dans l’instant de la mort, est une âme indigne de Dieu. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une, sans laquelle j’ose dire que toutes les autres sont vaines et chimériques. Détachez votre âme de tout ce que vous aimez, hors de Dieu : voilà en deux mots la science de la mort. Prévenez par une mortification volontaire les opérations violentes et douloureuses de la mort. La mort vous otera l’usage des sens; faites-les mourir par avance, en leur retranchant tout ce qui peut déplaire à Dieu : liberté des paroles, curiosité des regards, délicatesse du goût. La mort vous enlèvera vos biens ; quittez-les dès maintenant d’esprit et de cœur. Bien loin d’avoir cette soif insatiable d’amasser, d’accumuler trésors sur trésors, faitesvous selon Dieu une sainte gloire de les distribuer. Bien loin d’envier ce que vous n’avez pas, donnez sans peine et avec joie ce que vous possédez. La mort vous séparera de vos amis; faites de bonne heure avec eux un divorce chrétien, et renoncez à ces sociétés libertines, à ces conversations dangereuses, à ces engagemens tendres, à ces commerces suspects. INe réservez rien, et souvenez- 706vous de la belle pensée de l’abbé Rupert, que la mortification, pour faire l’oflice de la mort et pour en avoir les qualités, doit être absolue et universelle; que comme on ne dit point qu’un homme soit mort pour avoir perdu ou la parole ou la vue, mais que pour cela il faut qu’il soit privé de toute action et de tout sentiment ; aussi ne dit-on pas qu’un chrétien soit mortifié pour avoir réprimé quelqu’un de ses appétits sensuels, s’il ne les a réprimés tous, et s’il ne les atous soumis à Dieu. Quand il vous arrivera des disgrâces, des afflictions, des calamités, des pertes, dites à Dieu, en vous élevant audessus de vous-mêmes par l’esprit de la foi : Soyez béni, Seigneur; autant est-ce pour moi d’anticiper sur ce qu’il auroit fallu faire à la mort. Ce que vous m otez, elle me l’auroit ôté, et c’est un tribut que je lui aurois dû payer; mais m’en voilà heureusement quitte. J’aurois tenu par-là au monde, mais vous avez rompu mes liens; et, par votre infinie miséricorde, vous avez si bien ménagé les choses, que pour peu que je réponde à vos desseins, la mort n’aura plus rien d’affreux pour moi. 707Si vous êtes, mes chers Auditeurs, dans ces dispositions, encore une fois rendez-en grâces au ciel ; car c’est être préparé à la mort. Et ne me répondez point qu’une telle vie est une vie triste. Quelle le soit, j’y consens; mais cette vie triste est suivie d’une mort pleine de consolation, et sur- 708tout d’une mort de prédestiné. Or, une mort sainte est un avantage que nous ne pouvons assez priser ni acheter trop cher. Je vais plus loin, et je prétends même que, tout compensé, la vie d’un chrétien mort au monde et à tout ce qui pourroit l’attacher dans le monde, est mille fois plus tranquille, et par conséquent plus heureuse que celle de ces mondains si vifs pour le monde, et qui craignent tant d’en sortir et de le perdre. Cette seule pensée, rien ne m’arrête, et je suis prêt à partir dès qu’il plaira à Dieu de m’appeler, est pour une âme le plus doux repos et le bonheur le plus solide. Mais vivre de la sorte, c’est ne pas vivre, ou c’est vivre comme si l’on ne vivoit pas : ah! Chrétiens, n’estce pas aussi ce que demandoit l’Apôtre aux premiers fidèles, et ce que je dois vous demander à vous-mêmes }Reliquum est ut qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur. ' Mes Frères, usez du monde, comme si vous n’en usiez pas; c’est-à-dire vivez, comme si vous ne viviez pas. Vivez sans aimer la vie, ni tous les biens de la vie. Vivez à Dieu, vivez pour Dieu, vivez en Dieu, afin de vivre éternellement dans la gloire avec Dieu. Je vous le souhaite, etc. 709VVVIW WWW VUVMVUWIVU WMMiMMWMI WWW VVW VVWWVV w\ VVVA\W>\>\WVVWVVWW SERMON POUR LE VENDREDI DE LA IV' SEMAINE- 710\VVV\WWV\\WWV SUR L’ÉLOIGNEMENT DE DIEU ET LE RETOUR A DIEU. 711Hæe cum dixisset, voce magna clainavit : Lazare, veni foras : et statim prodiit qui fucrat inortuus. 712Ayant parlé de la sorte, il cria à haute voix : Lazare, sortez : et à l’heure meme le mort sortit du tombeau. Saint 713Quand le Sauveur du monde ressuscita la fille du prince de la synagogue, il ne prononça pas une parole, et il se contenta de lui prendre la main et de la relever : Tenait manum ejus, et surrexit puella. ' Quand il ressuscita le fils de la veuve de Naïm, il parla et parla en maître : A dolescens, tibi dico surge : 1 Jeunehomme, levez-vous, je vous le 714commande ; et le mort aussitôt lui obéit : Et resedit quieral mortuus!' Mais pour ressusciter Lazare, que fait-il? non-seulernent il parle, mais il crie à haute voix, il prie son Père de l’exaucer, il pleure, il frémit, il s’émeut : Clamavit, lacrymatus est, infremu.it, lurbavit scipsum. ’ Ne nous étonnons pas, Chrétiens, de la différence de ces trois résurrections : en voici, dans la pensée de saint Augustin, tout le mystère. La Cille du prince de la synagogue venoit d’expirer; elle avoit encore, pour ainsi dire, son âme sur ses lèvres : lui rendre la vie, c ’étoit, ce semble, un miracle facile à Jésus-Christ; aussi ne lui en coûta-t-il que de le vouloir. Le fils de la veuve de Naïm n’étoit pas seulement mort, mais sur le point d’étre inhumé; car on le portoit en terre, et l’on faisoit actuellement la cérémonie des funérailles : le ressusciter, cetoit l’effet d’un pouvoir plus absolu ; et voilà pourquoi le Sauveur des hommes usa de commandement. Mais Lazare étoit déjà dans le tombeau, et il y étoit depuis quatre jours : faire revivre un mort de quatre jours, ce devoit être le chef-d’œuvre et comme un dernier effort de la toute-puissance du Fils de Dieu. 715Or toutes ces figures, mes Frères, dit saint Augustin, nous marquent de grandes vérités; et ces résurrections visibles, si nous en savons pénétrer 716le secret, sont autant de règles que Dieu nous propose pour une autre résurrection intérieure et invisible, mais bien plus importante, qui est la conversion de nos âmes. Rendons-nous donc attentifs, pour comprendre aujourd’hui ce que Dieu veut nous enseigner. Frappons à la porte afin qu on nous ouvre : Omnia ista innuunt nobis aliijuid ; intentos nosvolunt ; utpulsemus, hortanlur. Et pour obtenir les lumières du Saint-Esprit, a qui seul il appartient de nous donner l’intelligence de notre Évangile, implorons le secours de la Mère de Dieu, en lui disant : Ave, Maria. 717Il est évident, Chrétiens, qu’outrela première vue que se proposa Jésus-Christ en ressuscitant Lazare, et qui fut de donner aux Juifs une preuve éclatante et convaincante de sa divinité, il eut encore dessein de nous marquer dans toutes les circonstances de ce miracle, les déplorables suites du péché et les merveilleux effets de la grâce. Les déplorables suites du péché, pour nous en donner de l’horreur; et les merveilleux effets de la grâce, pour réveiller notre confiance et pour exciter en nous le zèle de notre sanctification. En effet, m’attachant à mon évangile, et selon l’interprétation de saint Augustin, le prenant dans un sens moral, sans m’écarter en rien du sens historique, j’y découvre deux choses très-utiles 718pour notre commune instruction, et qui vont partager ce discours; savoir, l’état d’un juste qui se pervertit, et l’état d’un pécheur qui se convertit. Letat d’un juste qui se pervertit, représenté dans la mort de Lazare; et letat d’un pécheur qui se convertit, figuré dans sa résurrection. L’un et l’autre, comme vous le verrez, si naturellement exprimé, que tout ce que nous dirons de Lazare, ou mourant et mort, ou rentrant dans la vie et ressuscité, vous instruira des vérités lesplus essentielles qui regardent, ou notre éloignement de Dieu, ou notre retour à Dieu. Venez donc, justes et pécheurs. Venez justes, et reconnoissez-vous dans ce tableau, qui, sous la figure d’un mort, ami de Jésus-Christ, doit vous faire craindre souverainement la mort d’une âme par le péché. Venez, pécheurs, et contemplez-vous dans ce même tableau, qui, sous la figure d’un mort de quatre jours ressuscité, doit, si vous voulez profiter de la parole que je vous prêche, vous faire non-seulement désirer, mais espérer la résurrection de votre âme parla grâce. Venèz, justes, et vous apprendrez quelles démarches conduisent même les amis de Dieu à letat de perdition ; ce sera la première partie. Venez, pécheurs, et vous apprendrez par quelles voies vous devez marcher pour parvenir à une solide et véritable conversion ; ce sera la seconde partie. Heureux, si je puis engager par-là 719les uns à ne pas déchoir de leur état de justice, et les autres à sortir de l’état de leur péché. 720Quoique l’homme, depuis sa chute, ait une pente naturelle et par conséquent une malheureuse facilité à se pervertir, il est néanmoins vrai, et l’expérience nous le démontre, que dans le cours ordinaire il ne se pervertit jamais tout à coup, mais par degrés; C’est peu à peu, et d’une manière souvent imperceptible, que son désordre va toujours croissant : et le Saint-Esprit ne pouvoit nous mettre devant les yeux une plus sensible image de ce funeste progrès, qu’en nous proposant l’exemple de Lazare. Car ce n’est pas sans mystère que ce même Lazare, qui, par une disposition particulière de Dieu, devoit être la figure du pécheur, nous est représenté par l’Évangéliste en cinq différens états. Premièrement, comme malade et dans une extrême langueur : Eral quidam tanguens Lazarus.' Secondement, comme assoupi et dans un sommeil léthargique : Lazarus amicus noslcr dormit. ’ En troisième lieu, comme mort et sans aucun sentiment de vie : Lazarus mortuus est.3 Ensuite comme enseveli, et même depuis quatre 721jours : Quatriduanus est. ' Enfin, comme infect et sentant déjà mauvais : Domine, jamfœtet. 1 Or quelle idée plus juste peut-on se former du malheur d’une âme qui, séduite par la passion et entraînée par le charme du monde, vient insensiblement à se corrompre, et qui d’abord n’a point d’autre marque de son déréglement qu’une certaine langueur dans le service de Dieu ; qui de là tombe dans une espèce de léthargie et dans un profond assoupissement sur tout ce qui regarde ses devoirs et l’affaire de son salut ; qui bientôt après perd la vie de la grâce par le péché ; qui, par de fréquentes rechutes, s’ensevelit, pour ainsi dire, dans l’habitude du crime ; et, afin que l’application soit entière, qui, corrompue elle-même et dans ses maximes et dans ses mœurs, répand encore au dehors une contagion mortelle, et infecte les autres de son mauvais exemple? N’est-ce pas ainsi que s’accomplit tous les jours ce mystère d’iniquité, et que l’on descend sans y prendre garde jusques au fond de l’abîme? Écoutez-moi, et ne perdez rien d’une moralité aussi chrétienne que celle-là. 722Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la mort de l’âme, c’est la langueur : Erat quidem languens. Non pas, reprend saint Bernard, et remarquez ceci, non pas cette langueur de charité 723dont l’épouse des Cantiques se faisoit un mérite auprès de son divin époux, quand elle disoit aux filles de Jérusalem : Adjuro vos, si inveneritis di tectum meum, ut nuntietis ei quia amore tangueo; 1 je vous conjure, si vous trouvez mon bien-aimé, de lui dire que je languis d’amour pour lui. Car languir d’amour pour Dieu, ce n’estpoint un état imparfait, puisqu’au contraire c’est la perfection même. Non pas encore cette langueur involontaire et d’aridité dont se plaignoit David, lorsque touché du sentiment de sa misère, il disoit à Dieu : Anima mea sicul terra sine aqua tibi mon âme, Seigneur, est devant vous comme une terre sèche et aride. Car cette sécheresse intérieure qui affligeoit le saint roi, pou voit être une épreuve de Dieu, et une épreuve rigoureuse, sans être un désordre qu’il eût à se reprocher. Quand donc j ’ai dit langueurdans le service de Dieu, je conçois, et vous devez concevoir avec moi une langueurd’inlidélité, une langueur qu’on ne peut imputer qu’à soi-même, et dont l’effet ordinaire est quepeuà peu l’on se relâche de cette régularité qui entreterioit la ferveur ; qu’on se rebute de ses devoirs, qu’on s’ennuie de la dévotion, qu’on abandonne la prière, qu’on quitte l’usage des sacremens, qu’on se dégoûte de la parole de Dieu, qu’on a horreur des pratiques de la pénitence; que les obligations les plus communes de 724la religion deviennent pesantes et onéreuses; qu’on s’en dispense aisément, qu’on ne s’en acquitte que très-négligemment; en un mot, qu’on ne sert plus Dieu en esprit, mais comme par cérémonie, l 'honorant des lèvres et non du cœur : Populus hic labiis me honorât. 1 Car voilà le portrait que saint Bernard faisoit autrefois de cette langueur spirituelle ; et Dieu veuille que notre expérience ne nous ait jamais fait sentir ce qu’un sage discernement et l’esprit de Dieu lui en avoient fait connoître. 725De vous dire, Chrétiens, que.cette langueur est un état injurieux à Dieu, c’est sur quoi il seroit inutile de m’étendre, puisque vous le comprenez assez de vous-mêmes, et que Dieu s’en est si hautement déclaré dans l’Ecriture. Car pourquoi, dans l’ancienne loi, Dieu rejetoit-il expressément les victimes qui paroissoient languissantes lorsqu’on les conduisoit au sacrifice pour lui être immolées, sinon, dit saint Chrysostôme, parce que la victime qu’on offroit au Seigneur, représentoit l’âme chrétienne, dont la vive et ardente piété devoit être le véritable sacrifice de la loi de grâce; et qu’en effet rien n’est plus indigne de Dieu, qu’une âme lâche qui n’est plus touchée ni de la vue de ses perfections, ni de la reconnoissance de ses bienfaits, ni de la terreur de ses jugemens, ni de zèle et d’amour pour lui? Vous me demandez, disoit-il aux 726Israélites, en quoi vous me déshonorez? et moi je vous réponds : en ce que vous ne me présentez que des hosties méprisables ; en ce que vous n’offrez sur mon autel que ce qu’il y a dans vos troupeaux de malade et de languissant : Dixistis : In quu despeximus nomen tuum ? Si ofj’eratis claudum et languidum, nonne malum est ?' Or ce que Dieu leur disoit, il nous le dit à nous-mêmes. Pour toutes les choses du monde vous êtes vifs et agissans; mais pour moi vous n’avez que de l’indifférence et de la froideur. S’il s’agit de vos affaires temporelles, de vos intérêts, de votre fortune, c’est là que tout votre feu se réveille et que vous redoublez vos soins : mais s’agit-il de ma gloire? s’agit-il d’accomplir un devoir chrétien, de m’adresser une prière, d’assister au mystère redoutable de mes autels, d’examiner le fond de vos consciences, de méditer ma loi et de l’observer, d’ëcouter ma parole et d’en profiter? ce n’est alors que tiédeur et que négligence. Allez, mondains, allez chercher un Dieu qui puisse agréer votreculte, et qui s’en tiennehonoré ; mais, dema part, n’attendez que de justes reproches et de rigoureux châtimens. Langueur non moins pernicieuse à l’homme qu’elle est injurieuse à Dieu, et cela comment? par mille raisons : parce que c’est une espèce de maladie que les remèdes les plus efficaces peuvent à peine guérir; parce que, dans la pratique, 727cette guérison est en effet aussi rare que difficile ; parce qu’on voit bien plus d’impies se convertir de bonne foi, que d 'âmes tièdes reprendre un esprit de ferveur; parce que les conséquences de ce mal sont encore plus funestes quelemal même ; parce quelles sontd’autantplusà craindre qu’onles craint moins, et que, sous prétexte qu’on est exempt de certains vices grossiers, on vit dans une sécurité trompeuse ; parce que c’est enfin pour cela que le Saint-Esprit, dans l’Apocalypse, a dit au tiède ces étonnantes paroles : Ulinam frigidus esses aut calidus!' Plût au ciel que vous fussiez ou tout-à-fait à Dieu, ou tout-à-fait contre Dieu! Mais cette morale me conduiroit trop loin; passons à un autre point. 728De la langueur on tombe dans l’assoupissement; et le passage de l’une à l’autre est si naturel, que. selon le texte sacré, il est même comme infaillible. Dans ce premier état d’imperfection que je viens démarquer, quelque languissante que fût une âme, encore n’étoit-elle pas entièrement ni absolument insensible aux mouvemens de la grâce ; encore s’humilioit-elle et gémissoit-elle quelquefois de son relâchement ; encore étoit— elle quelquefois effrayée de cette menace: Sed quia tepidus es, incipiam ie evomere ex ore meo parce que vous êtes tiède, je commencerai à vous rejeter; encore, pour se garantir de ce malheur, écoutoit-elle de temps en 729temps la voix de sa conscience ; une prédication solide et touchante, une remontrance vive et forte; une maladie, une disgrâce, une affliction, ne lais— soient pas d’avoir encore cpielque vertu pour la réveiller et lui inspirer, malgré sa tiédeur, de bons désirs. Mais dans l’état dont je parle et que je déplore, on n’éprouve plus rien de tout cela. Ce qui causoit à l’àme de saintes frayeurs n’en cause plus ; ce qui produisoit des remords, n’en produit plus; ce qui excitoit la douleur et la componction, ne se fait plus même sentir; ce qui donnoit de la confusion, ne fait plus rougir; pourquoi? parce que l’assoupissement est formé. On est encore, quant à l’essentiel, ami de Dieu; mais on l’est comme Lazare, dont le Sauveur disoit : Lazarus amicus nosler dormit. ' Car de même que le sommeil du corps tient toutes les opérations des sens liées et suspendues; aussi dans ce désordre où lame se trouve, il semble qu’on ait des yeux pour ne plus voir, et des oreilles pour ne plus entendre : Ut videntes non videant, etaudientes non intelligant.’ 730Et voilà, mes cliers Auditeurs, l’état malheureux où parurent ces trois disciples que Jésus -Christ avoit choisis pour l’accompagner au jardin, et pour être témoins de ses derniers sentimens la veille même de sa passion. Cet adorable Sauveur venoit de les quitter; et en les quittant, il les avoit avertis 731que l’heure approchoit où leur fidélité seroit mise à l’épreuve de la plus violente tentation. 11 leur avoit représenté le danger pressant où ils étoient, et le scandale que causeroit leur lâcheté, s’ils l’abandonnoient. 11 les avoit exhortés à se tenir sur leurs gardes et à veiller : Vigilute. ' Ainsi, dis-je, leur avoit-il parlé, pour les préparer au combat; mais au bout de quelques momens il les trouve aséoupis et endormis : Et invertit eos dormientes. * Exemple, mais exemple terrible, de ce qui nous arrive tous les jours dans la conduite du salut. On s’étonne, et l’on a raison de s’étonner, que, malgré tous les oracles de la parole de Dieu, qui nous crient sans cesse, Veillez, tant de chrétiens, sages d’ailleurs selon le monde, s’endorment néanmoins sur l’essentielle affaire de leur éternité : et n’est-il pas en effet incompréhensible qu’un homme instruit des principes de sa religion, et qui connoît la nécessité et la difficulté de se sauver, qui se voit environné de précipices et d’écueils, qui sait que le monde, pour le perdre, lui dresse partout des embûches; que l’ennemi, comme un lion rugissant, tourne autour de lui pour le dévorer; que la mort l’attend comme un voleur pour le surprendre ; qu’il est à la veille d’un jugement sans miséricorde, et sur le point d’une éternité bienheureuse ou malheureuse dont il court tous les risques, 732puisse tomber dans un tel assoupissement et y demeurer. C’est ce que nous ne concevons pas : mais nous n’avons de la peine à le concevoir, que parce que nous ne remontons pas jusques à la source et aux jugemens de Dieu. Car il est vrai que Dieu s’en mêle, et que cet assoupissement dont nous sommes la principale et première cause, est en même temps un des effets de sa plus sévère justice. Qui nous l’apprend? Lui-même, par ces paroles d’Isaïe, trop expresses pour en douter, et trop funestes pour n’en pas trembler. Quoniam rniscuit vobis Dominas spiritum soporis, claudet oculos v entras, et prophetas vestros operiet. ' Parce que le Seigneur a répandu sur vous un esprit d’assoupissement; c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin, parce que, touché de vos infidélités, il a permis que vous soyez tombés dans l’assoupissement, vos yeux seront fermés à la lumière et aux plus claires vérités, et vous serez sourds à la voix de vos plus zélés prophètes. Us vous parleront, et vous ne les entendrez plus; ils vous reprocheront vos désordres, et vous ne les croirez plus. Or cela même, reprend saint Chrysostôme, ne s’accomplit pas tout à coup. Comme les vierges folles de l’Évangile, d’un assoupissement léger par où leur malheur commença, vinrent enfin à s endormir tout-à-fait : Dormitaverunl omne$, et dormierunl ;* 733de même en est-il d’un mondain qui quitte Dieu, et que Dieu délaisse. L’enchantement du siècle, l’éclat de la prospérité, l’amour du plaisir, la liberté, l’indépendance, l’impunité, tout cela l’endort peu à peu, jusqu’à le réduire au déplorable état où l’Ecriture nous représente l’infortuné Jonas, lorsqu’au milieu de la tempête, tandis que les autres étoient dans l’effroi, ildemeuroit seul plongé dans un profond sommeil : El dormiebal sopore gravi. ' Un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, exhorter, menacer; après avoir bu ce calice d’assoupissement et s’en être comme enivré dans le progrès d’une vie mondaine et sensuelle, on ne se réveille plus : Dormiebat sopore gravi. Et c’est ainsi, lâche chrétien, que vous devenez tous les jours plus insensible, en buvant, selon le langage du même Isaïe, le calice de la colère du Seigneur,et en le buvant jusques au fond : Qui bibisli de manu Domini calicem irce ejus, et usque ad fundum calicis soporis bibisti. 1 734Le mal peut aller encore plus loin, et il y va. Car cet assoupissement conduit cnfmàla mort; et en ceci la destinée du pécheur est malheureusement semblable à celle de ce prince réprouvé, dont il est dit au livre des Juges, que joignant la mort au sommeil, il périt par un coup du ciel dans le lieu même qui devoit lui servir d’asile : Qui so- 735porem morli consocians, defecit et mortuus est.' Car de s’imaginer alors que la vie de la grâce puisse long-temps subsister; de se flatter, que ne donnant presque aucune marque de religion et n’en pratiquant plus les œuvres, on en puisse conserver l’esprit; de croire qu’on se préservera de cette seconde mort que cause le péché, sans faire paroître à l’égard de Dieu nul signe de vie : abus, Chrétiens, et confiance présomptueuse. On meurt donc, et l’on cesse absolument de vivre pour Dieu : et il n’est plus seulement vrai de dire, Lazarus dormit,1 Lazare dort; mais il faut ajouter, Lazarus mortuus est, Lazare est mort. Car le péché, j’entends le péché mortel, où la mort de lame par le péché succède à son assoupissement : une médisance griève qui échappe, une haine secrète qu’on nourrit dans le cœur, un emportement de vengeance qu’on ne réprime pas, une injustice que l’on commet, un désir criminel quoi l’on consent, mille autres sortes de péchés contre lesquels on n’est point en garde, achèvent d’étouffer dans l’âme chrétienne cette étincelle de vie qui lui restoit. De là ce juste en qui la grâce produisoit des opérations saintes et méritoires, ce juste qui, malgré ses relàchemens, avoit encore l’habitude de la charité, ce juste qui, tout mourant qu’il étoit, ne laissoit pas d’ètre encore ami de Dieu et enfant de 736Dieu, dépouillé de cette grâce qui l’animoit, n’est plus devant Dieu qu’un triste cadavre sans action et sans mouvement : Lazarus tnorluus est. Le comble de la désolation, c’est que l’on en vient souvent là sans le savoir; et que par un aveuglement qu’on ne comprend pas, parce qu’il n’a point d’exemple dans la nature, quoique mort selon Dieu, l’on se croit toujours vivant. 737Voilà néanmoins, mes chers Auditeurs, ce qui ne manque presque jamais d’arriver dans le cours d’une vie lâche ; et tel fut l’état de cet évêque à qui Dieu disoit : S cio opéra tua, quia nomen habes quod vivas, etmortuuses; ' je sais quelles sont vos œuvres; vous passez dans le monde pour un homme vivant, et vous êtes mort. Comme s’il lui eût dit : je sais que vous vous êtes acquis dans le monde une vaine estime ; je sais qu’il y a des hommes trompés par la fausse apparence de votre vertu ; je sais qu’on vous croit de la probité et de la piété : mais je sais aussi que vous n’avez de tout cela que le nom : Nomen habes quod vivas; je sais qu’avec tout ce mérite qui éblouit les yeux, un péché que la passion vous cache et sur quoi elle vous aveugle ; un péché que vous ignorez, mais dont votre conscience n’est pas moins chargée; un péché que vous vous dissimulez à vous-mêmes, donne la mort à votre âme: Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Or, à com- 738bien de mes Auditeurs ce reproche ne peut-il pas convenir? Combien de chrétiens, réputés justes, ont en effet tous les dehors d’une vie pure et innocente, et sont, toutefois, comme des sépulcres blanchis, pleins de corruptions et d’iniquités? Combien de femmes, prétendues régulières et honnêtes, sont à couvert de la censure sur un certain honneur du monde, et dès-là, croient avoir accompli toute justice et être en assurance auprès de Dieu, quoique mille péchés quelles ne comptent pour rien, immodesties, luxe, folles dépenses, amour d’elles-mêmes, dureté envers les pauvres, oisiveté molle, jeu sans règle, divertissemens continuels et sans mesure, soient pour elles autant de principes de mort? Combien d’hypocrites, dont la vie, sous le faux éclat de quelques actions saintes et vertueuses, n’est qu’un fantôme qui séduit? et combien d’autres, trompés par eux-mêmes et ne se connoissant pas, prennent pour sainteté, pour vertu, pour religion, ce qui, dans l’idée de Dieu, n’est que vanité, n’est qu 'intérêt, n’est qu’imperfection ? Tous, autant de sujets à qui l’on peut dire : Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Tous, dans la pensée de saint Augustin, autant de Laz,ares, sur qui il faut que JésusChrist fasse agir sa grâce toute-puissante, pour leur rendre cette vie divine que le péchéleur a fait perdre. 739compagne dans l’exécution, de difficultés et d’obstacles ; mais dont les obstacles et les difficultés sont encore bien plus insurmontables, quand lame, ainsi morte par le péché, au lieu de recourir promptement à l’auteur de la vie, et de se mettre en état par la pénitence d’ètre spirituellement ressuscitée, s’ensevelit dans son péché par l’habitude même du péché. Car voilà jusqu’où l’iniquité se porte ; et s’il peut y avoir de l’ordre dans le déréglement d’une âme qui se pervertit, voilà l’ordre que le Saint-Esprit nous y fait remarquer. Ce péché qui, selon l’expression du Prophète royal, est comme une fosse que l’impie s’est creusée, devient un tombeau pour lui. Ce n’est plus seulement un mort de quatre jours ; mais par le délai qu’il apporte à sa conversion, par la tranquillité avec laquelle il demeure dans la disgrâce de Dieu, c’est peut-être un mort de quatre années, souvent même de dix, de vingt années, et au delà. Voulez-vous, mes chers Auditeurs, que je vous représente en un mot, mais d’une manière sensible, l’affreux état où il se trouve alors ? Figurez-vous l’état de Lazare dans le tombeau. Il avoit, dit l’Évangéliste, les pieds et les mains liés, le corps enveloppé d’un suaire, serré de bandes, sous une pierre d’une énorme grosseur : Ligatus pedes et manus institis a et faciès illius sudario eral ligata. ' 740Tel est l’homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagemens le lient et l’attachent à la créature ; mille embarras de conscience l’enveloppent. sans qu’il voie de jour pour en sortir; le poids d’une longue habitude l’accable, et met le comble à son malheur aussi bien qu’a sa malice. Ah! mes Frères, conclut saint Augustin, qu’il est difficile à un homme que le péché tient asservi de la sorte, de se dégager et de se relever! Quam difficile surgit, quem tanta moles consueludinis premit!' Si ce n’étoit qu’un simple mort, c’est-àdire, un pécheur seulement pécheur, mais sans attachement à son péché, sans nulle obligation particulière qu’il eût contractée par son péché, il pourroit plus aisément revenir; et à force de s’écrier avec l’Apôtre, Infelix ego fioino, quis me liberabil de corpore morlis hujus ?' Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? il auroit lieu d’espérer un heureux retour à la vie. Mais quand, après le péché, il se voit étroitement serré par les liens du péché : quand le péché, outre la mort qu’il lui a causée, l’a fait entrer en de malheureuses intrigues ; l’a embarqué dans des commerces, d’où il ne lui est plus libre de se retirer, sans faire dans le monde des éclats auxquels il ne peut se résoudre ; l’a jeté dans un gouffre et dans un labyrinthe d’affaires qui n’ont point de lin; 741l’a rendu personnellement responsable des crimes d’autrui : quand le péché attire après soi des restitutions, des réparations, des satisfactions qui doivent coûter, et dont rien néanmoins ne peut dispenser; ah ! c’est alors qu’il faut à Jésus-Christ toute la vertu de sa grâce, pour arracher cette âme du sein de la mort. C’est alors, et en vue d’une résurrection si miraculeuse, que cet Homme-Dieu ressent les mêmes mouvemens dont il fut agité à l’aspect du tombeau de Lazare. C’est alors qu’il a de quoi pleurer, de quoi frémir, de quoi se troubler. Car qu’y a-t-il, dit 6aint Augustin, de plus digne des larmes d’un Dieu, qu’une âme créée à l’image de Dieu, et devenue l’esclave du démon et du péché? Quel sujet plus capable de troubler un Dieu Sauveur, que de voir dans l’habitude du crime et dans le centre de la perdition ce qu’il a sauvé ? 742Enfin, après la sépulture, suit la corruption du cadavre et l’infection même qui en sort : Domine, jam fetet.' Car un pécheur dont le fonds est gâté et corrompu, ne s’en tient pas là ; et quand il le voudroit, il ne le peut pas. Son libertinage, qu’il avoit intérêt de cacher, se répand malgré lui au dehors : peu à peu il se fait connoitre; et à mesure qu’il se fait connoitre, il devient contagieux. Comme il n’est rien de plus subtil à se communi- 743quer que l’exemple, chaque exemple qu’il donne porte avec soi cette odeur de mort dont parloit l’Apôtre : Odor mortis in mortem. ' Et parce que le monde est plein d’âmes foibles, qui n’ont pas la force de résister aux impressions qu’elles reçoivent, non-seulement il les scandalise, mais il les corrompt. Ainsi un père vicieux pervertit, sans le vouloir même, ses enfans. Ainsi une mère coquette inspire l’air du monde à une fille qu’elle élève. Ainsi un maître débauché rend des domestiques complices et imitateurs de ses débauches. Ainsi une femme sans conscience dérègle toute une maison. Ainsi un homme libertin et sans religion, abusant de son esprit et débitant ses fausses maximes, suffit pour infecter toute une cour. Ali ! mon Dieu, un ouvrage digne de vous, c’est la conversion de ce pécheur. Domine, jam felet. ’ C’est un homme pernicieux et pour lui-même et poulies autres ; c’est un homme corrompu dans ses mœurs et dans ses sentimens. Mais enfin, tout corrompu qu’il est, il peut encore servir de sujet à votre grâce. Je sais que pour le convertir il ne faut pas moins qu’un miracle; mais ce miracle. Seigneur, est dans vos mains ; il ne tient qu’à vous de le faire, et c’est celui, mes chers Auditeurs, que je vais vous faire admirer dans la résurrection de Lazare. Lazare mort, figure d’un juste qui se per- 744vertit. Lazare ressuscité, ligure d’uu pécheur qui se convertit, c’est la seconde partie. 745Il faut, dit saint Chrysostôme, que la conversion d’un pécheur soit quelque chose de plus grand et de plus divin que la résurrection d’un mort, puisque les pharisiens, qui refusoient à JésusChrist la qualité de Fils de Dieu, ne s’étonnèrent jamais qu’il ressuscitât les morts, et que toujours, au contraire, ils se scandalisèrent de ce qu’il s’attribuoit le pouvoir de remettre les péchés. Aussi est-il vrai que le Sauveur du monde n’usa de cet empire absolu qu’il avoit sur la mort, en ressuscitant les morts, que pour marquer celui qu’il avoit sur le péché, en convertissant et en sanctifiant les pécheurs; et son dessein, remarque saint Chrysostôme, fut toujours que l’un servît de preuve et de figure à l’autre, et que le miracle visible qu’il opéroit lorsqu’il commandoit aux morts de sortir de leurs tombeaux, nous représentât sensiblement le miracle visible de sa grâce, lorsqu’il commande à une âme criminelle de sortir de son désordre, et qu’il la tire en effet delà puissance de l’enfer. Orç’est, Chrétiens, ce qui paroît aujourd’hui dans l’exemple le plus authentique et le plus fameux de l’Évangile. 746Appliquons-nous à considérer ce miracle. N’en perdons pas une circonstance : et pour y observer quelque ordre, voyons ce qui engagea le Fils de Dieu à ressusciter Lazare; voyons quelle condition il exigea avant que de lui rendre la vie; voyons quelles paroles il employa pour accomplir ce chefd’œuvre de sa toute-puissance ; voyons de quelle manière Lazare, tout enseveli qu’il étoit, entendit sa voix et lui obéit; enfin, voyons ce qu’il ordonna à ses apôtres, et ce que ses apôtres exécutèrent au moment que le tombeau fut ouvert. De tout cela, formons-nous une idée de la conversion parfaite et de la justification du pécheur. 747Qui donc engagea le Fils de Dieu à ressusciter Lazare? le zèle de Marthe et de Madeleine; l’instante prière de ces deux sœurs en faveur de ce frère bien-aimé. qui faisoit le sujet de leur douleur. Car c’est pour cela qu’elles députèrent d’abord vers Jésus-Christ, et qu’elles lui firent dire : Seigneur, celui que vous aimez est malade : Ecce quem amas, infirmatur.' C’est pour cela que Marthe alla audevant de lui, quelle se jeta à ses pieds, et lui dit : Seigneur, si vous eussiez été présent ici, mon frère ne seroit pas mort : Domine, si fuisses hic, frater meus non esset morluus C’est pour cela qu’elle lui marqua tant de foi et tant de confiance, lorsqu’elle lui répondit : Oui, Seigneur, je crois 748que vous êtes le Fils du Dieu vivant, et que rien ne vous est impossible : U tique, Domine, ego credidi quia tu es Christus filins Dei vivi. ' Ce n’est pas que le Sauveur du monde, pour d’autres raisons, 11’eût déjà résolu de faire ce miracle ; mais il vouloit encore être prié. Il vouloit que les pressantes sollicitations de Marthe et de Madeleine fussent un des motifs qui l’y portoient. Il vouloit par-là donner à çonnoître ses sentimens pour elles. En un mot, il vouloit que Lazare fût redevable à ses sœurs de cette seconde vie, à laquelle il alloit renaître; et par un secret de providence qu’il étoit important de nous révéler, il vouloit faire dépendre de l’intercession etdelacharité deces saintes âmes, ce qui ne dépendoit absolument que de lui-même. 749Belle leçon, mes chers Auditeurs, qui non-seulement autorise la creance catholique touchant l’intercession des saints, mais établit solidement 750et confirme un autre article dç notre foi, touchant la communion des saints, je veux dire, touchant l’obligation de prier les uns pour les autres. Leçon d’autant plus nécessaire dans le christianisme, qu’elle y paroît aujourd’hui, et qu’elle y est même en effet plus négligée. Je m’explique. Nous avons des frères selon l’esprit, et peut-être selon la chair, 751qui maintenant et au moment que je parle, égarés de la voie de Dieu, s ont dans la voie de perdition 752et dans l’état du péclié. Dieu veut les ressusciter par sa grâce; mais il veut au même temps que nous soyons auprès de lui les solliciteurs, les négociateurs, les coopérateurs de cette résurrection spirituelle. Il veut que nous la demandions avec ardeur, et que, par nos vœux et nos larmes, nous le forcions en quelque manière à nous l’accorder. Sans cela il ne lui plaît pas d’ouvrir les trésors de cette grande miséricorde qui doit être le principe du salut et de la conversion des grands pécheurs. Ainsi, dit saint Fulgenee, l’Église n’auroit pas saint Paul, ce vaisseau d’élection, si saint Étienne n’eût prié; et j’ajoute quelle n’auroit pas saint Augustin, ce docteur de la grâce, si sainte Monique n’eût pleuré. Il a fallu que cette mère zélée sentit une seconde fois, si j’ose m’exprimer de la sorte, les douleurs de l’enfantement, pour régénérer son fi Is à Dieu ; et que le premier des martyrs employât la voie de son sang, pour faire de son persécuteur un apôtre de Jésus-Christ. Mi Augustin, ni Paul n’étant pas alors en disposition d’intercéder pour euxmêmes, c’étoit à ceux que Dieu avoit choisis et qui avoient grâce pour cela, de leur rendre ce favorable office. Autrement, qui sait si ces deux hommes, les lumières du monde chrétien, ne seraient pas toujours demeurés dans les ténèbres, l’un du vice, et l’autre de l’erreur? Or ce qui a paru d’une manière miraculeuse dans ces conversions éclatantes. 753se passe encore tous les jours à l’égard de tant de pécheurs, sur qui Dieu 11e répand ses dons, que parce qu’il y a des justes charitables qui ïui offrent pour eux des sacrifices, et que sa providence se plaît à sanctifier les uns par l’entremise et le secours des autres. 754Ah! mes chers Auditeurs, combien pensez-vous qu’il y ait dans le monde d’âmes perdues et cotnmc abandonnées de Dieu, parce qu’il n’y a personne qui prie, ni qui s’intéresse pour leur salut? Combien pourraient dire à Dieu, ce que le paralytique disoit à Jésus-Christ : Domine, hominem non kabeo. ' Il y a tant d’années que je suis dans l’état déplorable de mon péché, parce que je n’ai pas un homme qui soit touché de ma misère et qui pense à m’aider. Si cette mère, d’ailleurs passionnée pour son fils j l’avoit aimé en mère chrétienne ; à. force de solliciter auprès de Dieu pour sa conversion, elle l’auroit retiré de son libertinage et de ses débauches. Si cette femme mondaine, au lieu de certaines jalousies qui l’ont si cruellement tourmentée, et qui la piquent encore si vivement, avoit éu une jalousie sainte et telle que Favoit l’Apûtre, Æmubr enim vos Dei œmulatione ; 5 c’està-dire, si dans un vrai désir de voir ce mari changer de conduite et quitter ses habitudes, elle se fût adressée au ciel, elle auroit eu la consolation 755de le ramener à Dieu. Si cet ami foible et complaisant, s’étoit fait un point de conscience de remettre son ami dans l’ordre, et qu’il eût eu recours aux autels, d’un impie il en auroit fait un serviteur deDieu. Mais où sont maintenant ces amitiés solides? où est ce zèle pur, cette charité divine? Ons’inquiète, mais d’une inquiétude toute païenne ; on a du zèle pour des enfans, mais un zèle fondé sur le sang et sur la chair. Que ce fils qu’on idolâtre, tombe dans une maladie dangereuse, on fait cent fois â Dieu pour lui la prière de Marthe : Domine, ecce quem amas, infirmatur. Mais est-il dans un engagement criminel, mais entretient-il un commerce qui le perd, mais mène-t-il une vie libertine et scandaleuse, on y est insensible : c’est un jeune homme, dit-on, que le torrent du monde entraîne ; il en reviendra : cependant on le laisse dans son désordre; et il y vit, peut-être pour n’en sortir jamais et pour y mourir. 756Vous dirai-je, Chrétiens, que cette insensibilité est un des articles dont nous aurons à répondre au jugement de Dieu; et que, dans la rigueur de sa justice, Dieu nous demandera compte de ces âmes que nous aurons négligées lorsqu’il nous étoit si aisé de contribuer à leur conversion et de l’obtenir? ce seroit une morale terrible pour vous, mais où je ne dois pas m’engager, parce quelle est trop étendue et trop vaste. Quoi qu’il 757en soit, toujours est-il vrai que, dans l’ordre de la prédestination tel qu’il a plu à Dieu de l’établir et de nous le déclarer, la conversion des pécheurs est communément attachée aux prières des justes ; que c’est ainsi, mon cher Auditeur, que vousmême qui m’écoutez, avez peut-être été autrefois tiré de l’abîme ; et que vous seriez le plus méconnoissant des hommes, si vous ne faisiez pas pour les autres ce que l’on a fait pour vous; que c’est en cela que consiste le zèle chrétien, et qu’au lieu de tant déclamer contre les impies, si, par une charité solide, vous preniez soin de prier pour eux. Dieu qui veut, tout impies qu’ils sont, les convertir, vous accorderoit la grâce qui les doit sauver. Je sais qu’il y a des péchés pour lesquels le disciple même bien-aimé ne nous a pas conseillé de prier, parce que ce sont des péchés atroces qui vont à la mort : Est peccatum ad mortem; nonpro ilto dico ut roget quis. ' Mais alors, dit saint Augustin, il faut recourir à l’artifice de Marthe : il faut, comme elle, faire prier Jésus-Christ, le grand avocat des pécheurs auprès de son Père, le souverain prêtre, le médiateur par excellence, et lui dire avec cette bienheureuse fille : Sed et ruine scio, quia quœcumque poposceris a Deo, dabit tibi. ’ Il est vrai, Seigneur; il ne m’appartient pas de demander un miracle aussi singulier que la conversion de ce pé- 758cheur endurci ; mais je suis certain que si vous l’entreprenez, si vous employez pour lui votre intercession toute-puissante, rien ne vous sera refusé. Oui, Chrétiens, Jésus-Christ, si je puis parler de la sorte, entrera en cause avec vous: ce cœur rebelle, ce cœur de pierre sera tout à coup fléchi et attendri ; la grâce y ranimera les sentimens de religion que le péché sembloit y avoir étouffés; ce pécheur ouvrira les yeux, il reconnoîtra son injustice, et son repentir l’effacera. On en sera surpris dans le monde; mais ce prodige viendra d’une âme fidèle, d’une Marthe pieuse, d’une Madeleine fervente qui se sera prosternée devant le Seigneur, et qui l’aura touché par ses pleurs et par ses gémissemens. 759Ceci toutefois ne suffit point encore; car, pour ressusciter Lazare, le Fils de Dieu commanda qu’on levât la pierre qui l’ermoit le tombeau; et c’est une circonstance que les Pères ont remarquée, et d’où ils ont tiré une instruction bien importante pour nous. En effet, demandé saint Chrysostôme, pourquoi le Sauveur du monde exigea-t-il cette condition? 11 ne fut point nécessaire que la pierre fût levée, lorsque après sa mort il voulut se ressusciter lui-même et sortir du sépulcre. Ne pouvoit-il pas faire à l’égard de Lazare le même miracle? D’ailleurs, si cette pierre qui couvroit Lazare étoit un obstacle, ne pouvoit-il pas d’une parole lever 760tous les obstacles? Ah ! mes Frères, répond ce saint docteur, Jésus-Christ pouvoit l’un et l’autre; et quant à son absolue puissance, le miracle qu’il alloit opérer nexlépendoit de nulle condition. Mqis cet Homme-Dieu, qui disposoit les choses selon les vues de son adorable sagesse, et qui prétendoit que cette résurrection fût pour nous un parfait modèle de conversion, ne voulut rien faire sans la coopératlondeceuxquis’intéressoientpour Lazare. Il voulut que les Juifs qui attendoient ce miracle, y contribuassent eux-mêmes, et que leur ministère servît à l’accomplissement de ses desseins. Lever la pierre, c’étoit de leur part une action possible et facile : il voulut qu’ils commençassent par-là. Figure qui nous découvre un des points les plus essentiels touchant la justification des hommes. Car si vous êtes mort selon Dieu, mon cher Auditeur, si vous avez perdu la vie de la grâce, le Sauveur du monde veut faire un miracle pour vous et en vous : mais il y a des obstacles, dit saint Augustin, que vous devez auparavant et nécessairement lever. Il s’agit de ressusciter votre âme, de vous tirer de l’abîme du péché, de vous renouveler en esprit,* et cet Homme-Dieu le peut; mais il veut, avant toutes choses, que vous leviez certaines pierres de scandale, qui, dans le cours de la vie, sont des obstacles à sa grâce, et qui lui tiennent votre cœur fermé. Qu’arrive-t-il ? O11 voudrait qu’il fit l’un, 761sans demander l’autre. O11 voudrait qu’avec tous les obstacles que nous opposons à notre conversion, et qu’il nous plaît d’entretenir oudans ufous-mèmes ou hors de nous-mêmes, il opérât en nous les plus merveilleux effets de sa grâce vivifiante. On le voudrait, mais en vain. Jésus-Christ est le Dieu des miracles; maii* ce n’est point un Dieu aveugle, pour prodiguer ses miracles et pour les avilir. De tous les miracles, notre conversion est celui qu’il souhaite le plus ardemment ; mais il la souhaite selon les règles de cette sage miséricorde, à laquelle il prétend que nous répondions, et qui doit être accompagnée de notre fidélité. D’espérer que pour parvenir à ce miracle, il sera toujours disposé à faire un autre miracle encore plus grand, qui serait de nous convertir et de nous sauver sans nous, c’est prendre plaisir à nous tromper nousmême. Tollite lapidem; ' levez la pierre : c’est-àdire, quittez ce commerce, retranchez ce luxe, renoncez à ce jeu. brûlez ce livre, fuyez ces spectacles, évitez ces occasions; car tout cela ce sont comme des pierres, qui vous rendent impénétrable aux traits de la grâce. Mais dès que la grâce ne trouvera plus tous ces obstacles, vous verrez aussi bien que Marthe la gloire de Dieu, et la vertu du Très-Haut éclatera dans vôtre conversion : Videbis gloriam Dei. ’ Sans cela, ne comptez pas sur un 762double miracle, lorsqu’un seul miracle suffît; et n’attendez pas que Dieu vous convertisse, ni qu’il vous sauve à votre gré. Quoique vous en puissiez penser, il en faudra toujours revenir à la parole de Jésus-Christ, Tollile lapident, ; puisqu’il est constant dans les principes même de la foi, que la première action de la grâce est d’éloigner de nous tout ce qui lui fait obstacle, et que c’est en cela qu’elle fait d’abord sentir son efficace, et qu’elle commence à être victorieuse. 763Aussi, la pierre levée, que fait Jésus-Christ? c’est alors qu’il se met en devoir d’agir. Il tourne les yeux et il tend les bras vers le ciel. Il rend grâces à son Père de l’avoir exaucé. D’une voix impérieuse il se fait entendre à Lazare, et lui ordonne de paroître : Clamavit voce magna : Lazare, veni foras.' Cette voix de majesté, qui, selon le témoignage de Jésus-Christ même, pénètre jusque dans le creux des tombeaux, Qui in monumentis sunt, audient vocemFilii Dei :* cette voix de tonnerre qui, selon l’expression du Prophète, brise les cèdres du Liban, divise la flamme du feii, ébranle et fait trembler les déserts, c’est-à-dire, dompte l’orgueil de la plus fière impiété, éteint l’ardeur de la plus vive cupidité, force la résistance de l’infidélité la plus obstinée : c’est cette voix qui frappe Lazare et qui le rappelle du séjour de la mort ; et c’est 764pour obéir à cetle voix, que Lazare sort au même instant de l’obscurité de son tombeau : Et slatim prodiit qui erat mortuus. 1 Tandis qu’il étoit caché dans ce lieu de ténèbres, la vertu de Jésus-Christ demeuroit comme suspendue : il faut qu’il sorte dehors, qu’il se produise, qu’il se montre au jour, pour être parfaitement ressuscité: Lazare, veni foras. Or voilà, mon Frère, reprend saint Augustin, exhortant un pécheur, et l’instruisant sur les devoirs de la vraie pénitence, voilà sur quoi vous devez vous former, et ce que vous devez vous appliquer. Car tandis que vous fuyez la lumière, tandis que vous vous tenez enveloppé dans les ombres d’une conscience criminelle, taudis que vous ne découvrez pas le fond de votre âme, cette grâce qui ranime les morts, n’a dans vous ni pour vous nul effet de vie. Il faut que vous vous fassiez connoitre, et que par une confession sincère de vos désordres', vous sortiez comme un autre Lazare hors du tombeau : Et stalim prodiit qui erat mortuus. 11 faut que ce qu’il y a dans vous de plus intérieur, soit révélé; et que sans attendre le jugement de Dieu, vous comparaissiez devant le tribunal de ses ministres; que vous leur déclariez avec humilité et sans réserve, ce que si long-temps peut-être vous avez affecté de vous cacher à vousmême. Car tel est l’ordre de Dieu, et c’est ainsi 765qu’il lui a plu d’attacher à cette déclaration, la grâce de votre sanctification : I-azare, veni foras. Cela vous trouble, dites-vous, et à peine y pouvezvous penser sans frémir : mais la chose n’en est pour vous, ni moins salutaire, ni moins nécessaire; et le trouble même qu’elle vous cause, est une preuve de sa nécessité. Car pourquoi le Fils de Dieu se troubla-t-il en ressuscitant Lazare, sinon pour vous apprendre ce qui devoit vous troubler vous-même? Quid enim est, quod turbavit semetipsum, nisi ut significaret tibi, quod et tu turbari debeas?' ce sont les paroles de saint Augustin. Il se troubla, ajoute ce Père, parce qu’il le voulut; et nous devons nous troubler parce qu’il le faut, et que ce trouble nous convient : Turbatus est, quia volait; nos, quia deçet et oportet. 1 Son trouble fut un témoignage de sa charité et de sa miséricorde, et le nôtre doit être l’effet de notre contrition. Non, mon cher Auditeur, ne craignez point de vous troubler vousmême, quand vous êtes dans l’état du péché; mais craignez plutôt de ne vous pas troubler assez, puisqu’il n’y a que le seul trouble de la pénitence chrétienne qui vous puisse sauver. Troublez-vous, afin que Dieu, selon l’oracle de David, guérisse les plaies de votre âme; et, qu’ému de votre douleur et de vos larmes, il en fasse un remède à vos maux : Sana contritiones ejus, quia commota est. 1 766Si c’est trop peu de vous troubler, frémissez à l’exemple de Jésus-Christ; mais frémissez en esprit et dans les vues de la foi. Ne vous contentez pas d’une simple horreur qui passe, et qui n’est que dans le sentiment. Car l’homme, dit admirablement saint Augustin, doit frémir côntre luimême, comment ? en confessant ses iniquités ; et pourquoi? afin que l’habitude du péché cède à la violence et à l’efficace du repentir : Homo enim quasi f réméré sibi débet in confessione peccatorum, ut violentiœ pœnitendi cédât consueiudo peccandi. ' Après cela, Chrétiens, que restera-t-il, sinon que les prêtres représentés par les apôtres, ou plutôt, représentant les apôtres et Jésus-Christ même, vous délient comme Lazare? Solvite eum, et sinite abire. 1 C’est là qu’ils commenceront à exercer en votre faveur leur ministère; et qu’en vertu de cette absolution juridique dont la grâce leur a été confiée, ils seront autorisés de Dieu pour vous dégager des liens de votre péché, solvile eum. Prenez garde : le Fils de Dieu ne dit pas seulement aux disciples en leur montrant Lazare, déclarez-le délié, mais déliez-le vous-mêmes; Solvite : pour nous marquer (c’est l’application que le saint concile de Trente fait de cette figure, et ses paroles doivent nous tenir lieu d’une décision expresse et infaillible) pour nous marquer que ce 767que nous appelons absolution dans le sacrement, n’est point une simple commission ou d’annoncer l’Évangile ou de déclarer les péchés remis ; mais un acte de juridiction, par où le ministre et le lieutenant de Jésus-Christ prononce, exécute, remet, justifie. C’est pour cela même que JésusClirist, selon la solide remarque de l’abbé Rupert, usa dans cette occasion du même terme dont il devoit se servir en faisant aux ministres de son Église cette promesse solennelle : Quodcumque sotverilis super terram, erit solution et in cœlis;' tout ce qùe vous délierez, sur la terre, sera délié dans le ciel. Promesse, où il neprétendoitpas précisément leur faire entendre que ce qu’ils auroient délié sur la terre seroit délié pour la terre, comme s’ils n’eussent dû absoudre que des censures des hommes; mais où il vouloit expressément s’engager à délier dans le ciel tout ce qu’ils auroient délié sur la terre, Erit sotulum et in cœlis : parce qu’en effet le grand privilège de l’ordination et du sacerdoce devoit être de pouvoir délier les consciences par rapport au jugement de Dieu. O mes Frères, conclut saint Augustin dans la paraphrase de notre évangile, quel bonheur et quel avantage pour nous, si nous pouvions, en suivant ces règles, ressusciter les pécheurs et nous ressusciter nousmêmes avec eux ! O si possemus excitare homines 768inorluos, et cutn ipsis pariter excilari ! ' En sorte, ajoutoit eet incomparable docteur, que nous fussions aussi touchés de l’amour de cette vie bienheureuse qui ne doit jamais finir, que le sont les gens du siècle de cette vie mortelle qui leur échappe à tous les momens : Ut taies essemus amatores vita. permanentis, q unies sunt amatores liujus vilœ fugientis. 3 Plaise à Dieu, Chrétiens, qu’il y en ait parmi vous de ce caractère, et que ce ne soit pas en vain que je vous aie développé ce grand miracle de la résurrection des âmes! Plaise à Dieu qu’entre ceux qui m’écoutent, il y ait quelque Lazare qui sorte de son tombeau, converti et justifié! Peutêtre le plus endurci et le plus abandonné de ceux à qui je parle, est celui que Dieu a destiné pour cela. Peut-être celui dont vous attendez moins ce merveilleux changement, et que vous savez y avoir plus d’opposition, est l’heureux sujet que Dieu a choisi. Pourquoi ne l’espére rois-je pas? Pourquoi mettrois-je des bornes à la grâce de mon Dieu? Le bras du Seigneur est-il raccourci? I*e Dieu d’Élie n’est-il pas encore le Dieu d’Israël? n’est-il pas toujours le maître des cœurs? n’a-t-il pas le même pouvoir qu’il avoit lorsqu’il ressuscitoit les morts? et n’est-ce pas dans les plus grands pécheurs qu’il se plaît à faire éclater sa miséricorde? Faites, ô mon Dieu, que ce ne soit point là un simple souhait ; 769mais que l’effet réponde à ma parole, ou plutôt à la vôtre. Opérez ce miracle, non-seulement pour la conversion particulière de celui de mes Auditeurs que vous avez en vue, mais pour l’exemple de tous les autres. Ainsi vous vérifierez, ô divin Sauveur, ce que vous fîtes dire à Madeleine et à Marthe, que la maladie de Lazare n’alloit point jusques à la mort, mais qu’elle étoit pour la gloire de Dieu et du Fils unique de Dieu. Infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro gloria Dei, ut gbrificelur Filius Dei per eam. ' Ou si letat de ce pécheur est un état de mort, cette mort passagère, reprend saint Augustin, n’ira point jusques à une mort étemelle, mais elle servira à faire paroître et à faire admirer la vertu toute-puissante de Dieu : Mors ista non erit ad mortem, sed ad miraculum.’ Contribuons nous -mêmes à ce miracle. Par-là nous glorifierons Dieu, et nous rentrerons dans la voie de l’éternité bienheureuse, où nous conduise, etc. 770\VVV\*VW\X\\\VVWVWV\>V\VV\WAVVV%VA\\Wt\V*VVVWVVVVVWV*'.VVVVVVVVVVVV*VVWVVVVV\VVV TABLE ET ANALYSE DES SERMONS CONTENUS DANS CE VOLUME. 771Sujet. Or il arriva, que le pauvre mourut, et qu’il fut emporté par les anges dans le sein A’ Abraham. Le riclie mourut aussi, et il fut enseveli dans l’enfer. 772Voilà, dit saint Augustjn, un partage bien surprenant; mais il ne doit, après tout, ni désespérer les riches, ni enfler les pauvres. Car s’il y a des riches dans l’enfer, on y verra pareillement des pauvret; et s’il y a des pauvres dans le ciel, tous les riches n’en seront pas exclus, puisque Abraham lui-même nous est aujourd’hui représenté dans la gloire, après avoir possédé sur la terre, selon le témoignage de l’Écriture, des biens immenses. Il faut néanmoins convenir que l’opnlence est un plus grand obstacle au salut que la pauvreté : pourquoi ? c’est ce que je vais vous apprendre dans ce discours. P. J, 2, 3. 773Division. Les richesses servent de matière à trois malheureuses concupiscences que saint Jean nous a marquées : concupiscence des yeux, concupiscence de la chair, et orgueil de la vie. Pour mieux entendre ma pensée, il faut distinguer trois choses dans les richesses ; l’acquisition, la possession et l’usage. Or l’acquisition des richesses, ou le désir d’acquérir des richesses est communément une occa- 774sion d’injustice, et voilà l’effet de la concupiscence des yeux: première partie. La possession des richesses enfle naturellement une âme vaine, et rien n’est plus propre à lui inspirer ce que le bien-aimé disciple appelle orgueil de la vie : deuxième partie. Enfin, le mauvais usage des richesses entretient dans un cœur l’amour du plaisir, et fomente la concupiscence de la chair : troisième partie. L’homme du siècle injuste, parce qu’il veut acquérir les- biens de la terre. L’homme du siècle orgueilleux, parce qu’il possède les biens de la terre. L’homme du siècle voluptueux, parce qu’il use mal des biens de la terre. P. 3,4, 5. 775Première partie. L’homme du siècle injuste, parce qu’il veut acquérir les biens de la terre. Tout riche, disoit saint Jérôme, est ou injuste dans sa personne, ou héritier de l’injustice d’autrui.. Quoique cette proposition ait paru dure, l’expérience ne la vérifie que trop. Parcourez les maisons et les familles distinguées par les richesses ; à peine en trouverez-vous quelques-unes, où l’on ne vous fasse pas voir une succession d’injustice aussi-bien que d’héritage. Je sais quelles conséquences S’ensuivent delà; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se laissent préoccuper sur cela : mais malheur à eux s’ils se livrent à une aveugle cupidité; et malheur à moi si je leur dissimulois des vérités qui les doivent sauver. P. 6, y, fl. 776Quoi qu’il en soit, je dis d’abord d’après l’Apôtre, que le désir d’acquérir des richesses est communément une source d’injustice : pourquoi? î" c’est qu’on veut être riche à quelque prix que ce soit; a° c’est qu’on veut être riche sans se prescrire de bornes ; 3“ c’est qu’on veut être riche en peu de temps. Trois désirs capables de pervertir les saints mêmes. P. 8, g. - :• 777la fin qu’on se propose. Des moyens, on en délibérera : mais il faut avoir. On voudroil bien y parvenir par des voies honnêtes; mais, au défaut de ces voies honnêtes, on est disposé à prendre toutes les autres. C’est ce que le satirique de Rome reprochoit à ses concitoyens; et ne peut-on pas bien nous faire le même reproche? voilà, leur disoit-il, comment vous raisonnez : Rem, si possis, recte ; si non, quocumque modo, rem. Or supposons un homme dans cette disposition, que ne fera-t-il pas, et qui pourra l’arrêter? P. 9, 10, II, 12. 7782" On veut être riche, sans se prescrire de bornes. Car où sont aujourd hui les riches qui se tiennent dans une sage modération? En vain on leur représente tout ce qui peut amortir le feu de leur avare convoitise ; ils se répondent secrètement, qu’on n’en a jamaisassez. Orquelles injustices cette passion effrénée ne doit-elle pas traîner après soi ? De la tant d anathèmes que les prophètes ont prononcés contre cette faim dévorante. P. 12, i3, 14, l5. 7795° On veut être riche en peu de temps. S’enrichir par une longue épargne et par un travail assidu, c’étoit l’ancienne route que l’on suivoit dans la simplicité des premiers siècles : mais dans la suite 011 a trouvé des chemins raccourcis et bien plus commodes. Or il est de la foi que quiconque cherche à s’enrichir promptement, ne gardera pas son innocence : Qui/eslinat dilari, noneritiimocens. Et certes il est incompréhensible, par exemple, qu’avec des profils et des appointeinens réglés, on fasse tout à coup des fortunes telles que nous en voyons. Cela va, dites-vous, à damner bien des gens d’honneur : mais, 1“ en quel sens les appellet-on gens d’honneur ? 20 si ces prétendus gens d’honneur trouvent ici leur condamnation, c’est à eux à y prendre garde. P. i5, 16, 17. 780Faut-il s’étonner après cela que le Fils de Dieu parlant des richesses, les appelle richesses d’iniquité ? Faut-il demander pourquoi le Sage cherchoit partout un homme j uste, qui n’eût point couru après l’or et l’argent; et pourquoi il le regardoit comme un homme de miracles? Mais, reprend saint Augustin, s’il est rare de trouver un juste désintéressé, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile, mais impossible qu’un homme attaché à son intérêt se maintienne dans l’état de juste ? Voulez-vous, conclut saint Bernard, modérer cet injuste désir? comprenez l’obligation de l’aumône. Ou vous êtes riche et vous avez du superflu, et alors ce superflu n’est pas pour vous, mais pour les pauvres; ou vous êtes dans une fortune médiocre, et alors que vous importe d’amasser ce que vous ne pourrez garder? P. 17, 18. 781Deuxième partie. L’homme du siècle orgueilleux, parce qu’il possède les biens de la terre. L’Apôtre écrivant à son disciple Timothée, lui recommandoit particulièrement d’ordonner aux riches de ne s’enorgueillir point de leur fortune. Car il savoit, dit saint Augustin, que l’esprit du christianisme est essentiellement opposé à l’esprit d’orgueil, et d’ailleurs il n’ignoroit pas que l’esprit d’orgueil est comme inséparable des richesàes. P. 19, 30. 782En effet, les richesses inspirent naturellement deuxsen* timens d’orgueil; l’un à l’égard des hommes, l’autre à l’égard de Dieu. i° Orgueil envers les hommes, que nous appelons suffisance et fierté. a° Orgueil envers Dieu, qui dégénère en libertinage et en impiété. P. 20. 7831° Orgueil envers les hommes. C’est une suite de l’état où le riche se trouve par son opulence. Pi’avoir besoin de personne, premier effet de l’opulence, et disposition prochaine mépriser tout le monde. Qu’ai-je affaire de celuici, dit un riche mondain, et que me reviendra-t-il d’a- 784voir des égards pour celui-là? Plus d’affabilité, de douceur, de patience, de déférence. P. ai, a’2. 785Voir tout le monde dans la dépendance, c’est-à-dire, se voir recherché de tout le inonde, redouté de tout le monde, obéi de tout le monde,, autre effet de la richesse: et qu’y a-t-il de plus propre à entretenir la présomption d’une âme superbe ? L’humiliation du riche seroit de penser quels sont ces serviteurs et ces amis dont il se glorifie : serviteurs et amis intéressés. Mais il n’importe : c’est une gloire pour lui d’avoir sous ce nom d’amis beaucoup de mercenaires et beaucoup d’esclaves. P. 22, a3. 786Être en pouvoir de tout entreprendre et de tout faire avec impunité, troisième effet de l’abondance pour qui sait s’en prévaloir. Les lois sont pour les misérables, disoit Salvien; mais aux riches tout est permis. Et voilà, selon la parole du prophète royal, ce qui les rend fiers et insolens. Ideo tenuit cos superbia. P. 25, 24. 787Avoir même, quoi qu’011 fasse, des approbateurs, quatrième effet de l’opulence. Le pauvre parle avec sagesse, dit le Saint-Esprit, et à peine le souffre-t-on. Le riche parle mal à propos, et on l’écoute avec respect : on loue jusques aux désirs de son cœur. Enfin, quiconque est riche, est éminemment toutes choses, et sans mérite, il a tout mérite. Ne seroit-ce donc pas une espèce de prodige, s’il savqit se garantir de l’orgueil? P. 24, 25, 26. 7882" Orgueil envers Dieu. Saint Paul ne parle presque jamais de l’avarice, qu’il ne la traite d’idolâtrie : Quœ est siniulacrorum servitus. Et en effet le dieu du riche, c’est son argent, puisque c’est son argent qu’il aime, et en son argent qu’il se confie, au mépris du vrai Dieu. Exemple de cet homme dont parle le prophète Osée, qui disoit : Je suis devenu riche, et dans mes richesses j’ai trouvé mon 789idole : Dives effectus sum ; inverti idolum mihi. Combien de riches sont dans ce sentiment; et sans qu’ils s’en expliquent, leur conduite nous fait assez connoître les véritables dispositions de leur cœur. Qu’est-cc qu’un riche dans l’usage du siècle P lin homme, ou absolument sans religion, ou qui n’a que la surface de la religion, ou qui n’a que très-peu de religion. Je ne prétends pas néanmoins que tous les riches soient de ce caractère ; mais je dis que la possession des richesses, sans une humilité héroïque, conduit là et abo.utit là. Le remède est de bien comprendre, 1° que ces richesses passeront; 2° que le riche même n’en est, par rapport à Dieu, que le dépositaire et le dispensateur; et qu’en vertu de l’obligation indispensable de l’auméne, il en doit une partie aux pauvres. P. 20. 27, 28, 29, 3o, 3t. 790Troisième partie. L’homme du siècle voluptueux, parce qu’il use mal des biens de la terre. Il paroît étrange d’abord que le riche de notre évangile ait été si hautement condamné de Jésus-rChrist. Qu’avoit-il fait pour mériter de l’être? Il étoit vêtu de pourpre et de lin ; mais sa condition ne le dcmandoit-clle pas ? Il se traitoit magnifiquement ; mais sans cela que lui eût servi son bien? C’est ainsi que le monde en juge; et moi je réponds que le monde se trompe, quand il se persuade, que dès-là qu’on est riche on ait droit de vivre plus somptueusement et plus voluptueusement. La morale du paganisme pourroit me fournir là-dessus de quoi confondre bien des chrétiens. Mais quoi qu’en aient pensé les païens mêmes, la morale de l’Evangile va bien encore plus loin. Car elle nous apprend que plus un chrétien est riche, plus il doit être pénitent; et cela par trois raisons: i° parce que le riche est beaucoup plus exposé que le pauvre à la corruption des sens; 2° parce qu’il est communément plus chargé d’offenses et plus redevable à la justice de Dieu ; 7915” parce qu’il trouve dans sa condition plus d’obstacles à la pénitence, qui néanmoins est la seule voie par où il puisse retourner à Dieu et se sauver. P. 3a, 33, 34, 35, 36. 792Mais si cela est, que ferai-je de mes revenus ? Ils vous serviront pour honorer Dieu, pour exercer la charité envers vos frères, pour racheter vos péchés. P. 3 7, 58. 793Voilà l’usage qu’il faudrait faire de vos richesses; mais voici celui qu’on en fait. Je ne parle point de tant d’abominations, de tant de commerces infâmes, dont l’argent est le lien et le soutien, et où sont quelquefois employés les biens même de l’Église. Laissons toutes ces horreurs. Mais je parle de ce que la coutume et l’esprit du siècle semblent avoir rendu, non-seulement supportable, mais louable, tout opposé qu’il est aux maximes de l’Évangile. Parce qu’on a du bien on en veut jouir sans restriction, et dans toute l’étendue des désirs qu’un attachement infini à soimême et à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse. Et de là il ne faut plus espérer que la chair soit jamais sujette à l’esprit, ni l’esprit à Dieu. P. 58, 59, 40, 4' > 42- 794Pleurez donc, mes Frères, concluoit l’apôtre saipt Jacques en parlant aux riches: car le temps viendra où vos biens vous seront enlevés, où vos richesses porteront témoignage contre vous, et où ces trésors d’iniquité seront pour vous des trésors de colère et de vengeance. Mais pour en faire des trésors de justice et de sainteté, partagez-les avec les pauvres. Et vous, pauvres, apprenez à vous consoler dans votre pauvreté, puisqu’elle vous met à couvert des dangers et du malheur des riches. Ne soyez pas seulement pauvres par nécessité, mais soyez -le de cœur. Car que vous servirait d’être dépourvus de biens, si vous aviez le cœur plein do 795désirs ? Quidtibi prodest si eges facultate, et ardes cupidi- 796Sujet. Or le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l’enfer. 797C’est le triste sort d’un riche du monde, dont il étoit parlé dans l’évangile d’hier. Il mourut, ce riche, comblé de biens dans la vie, et comblé même d’honneurs de la part des hommes après la mort. Mais son Sme portée devant le tribunal de Dieu, y reçut son arrêt, et fut ensevelie dans l’enfer. Que ne puis-je, en vous représentant toute l’horreur de cette damnation éternelle, vous apprendre à la craindre et à l’éviter! c’est le sujet de ce discours. P. 45, 46Division. Les réprouvés dans l’enfer souffrent en trois manières différentes, savoir, par le souvenir du passé, par la douleur du présent, et par le désespoir d’obtenir jamais grâce dans l’avenir. État malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets : première partie. État malheureux du réprouvé, que le présent accable par la plus violente douleur : deuxième partie. État malheureux du réprouvé, que l’avenir désole par le plus affreux désespoir : troisième partie. P. 47,. 48 ». 49- 798Pbemièbe paxtie. État malheureux du réprouvé, que le passé déchire par les plus mortels regrets. Deux vues par rapport au passé le tourmenteront : i* la vue des biens dont il aura fait un criminel usage; 2° la vue des maux qu’il aura commis : Fili, recordare. P. 49- 7991° La vue des biens dont il aura fait un criminel usage. Biens de fortune, dont il pouvoit se servir pour mériter le ciel en assistant les pauvres, et qu’au contraire il aura fait servir à sa damnation par son avarice ou par ses folles dépenses. Biens de fortune, biens périssables et passagers, pour lesquels il aura perdu son vrai bien, son unique bien, un bien éternel: Gustans giistavi pauluhiin mollis, et ecce morior. Déplus, biens de la grâce, qui dévoient Être pour lui des moyens de salut, et qu’il sc sera rendus inutiles et même préjudiciables : Recordanc. P. 5o, 5i, 5a, 53, 54- 800a° La vue des maux qu’il aura commis. Il ne faudra point de démons, dit saint Chrysostôme, point de spectres pour faire de l’enfer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes, voilà les démons auxquels il sera livré; et les païens eux-mêmes l’ont reconnu. Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai, répond saint Bernard, ils ne seront plus dans la réalité de leur être, mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir, et c’est par le souvenir et par la pensée qu’ils feront souffrir une âme réprouvée de Dieu. Ils ne seront plus, mais ils auront été ; et ils ne tourmentent, ni sur la terre, ni dans l’enfer, que parce qu’ils ont été. Et comme il sera toujours vrai tju’ils auront été, aussi tourmenteront-ils toujours. Jugez, de ce tourment par ce que nous voyons quelquefois dans la vie. Cette femme avoit de l’honneur, mais dans une malheureuse rencontre elle s’est oubliée : cet homme passoit pour homme de bien, et il l’étoit; mais dans un fâcheux moment la passion • l’a transporté et lui a fait faire un mauvais coup. De quels regrets sont-ils saisis l’un et l’autre, lorsqu’ils viennent à ouvrir les yeux et sc reconnoître ? P. 54, 55, 56, 5?. ■ ' ' 801Ajoutez que les crimes de la vie se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. 11 n’en a goûté la douceur que par parties, parce qu’il ne les a commis que par intervalles et par succession : mais dans son tourment il n’y aura ni succession ni partage. Souvenez-vous dç ce que nous éprouvons dans ces revues générales que nous faisons de nos consciences. Quelle honte quand tout à coup cette multitude innombrable de péchés se développe devant nous! Or apprenez de là quelle sera donc la honte et le trouble des réprouvés : Non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum. P. 58, 5g, 60. 802Voilà notre leçon. Sans qu’il soit nécessaire que Lazare ni aucun des morts vienne nous instruire, l’exemple du mauvais riche suffit. Mais bien loin d’en profiter, nous ne proGtons pas même de notre propre expérience. Car dès cette vie nous avons une expérience sensible du repentir des damnés, et quelle est-elle? le trouble et le remords du péché dès que nous l’avons commis. Mais nous étouffons ce remords, ou plutôt nous tâchons à l’étouffer, en effaçant, autant qu’il est possible, de notre esprit l’idée d’un Dieu vengeur et d’une vie immortelle. Cependant nous avons beau faire des efforts, ce ver du péché ne meurt point pour cela, et il se fait sentir aux souverains mêmes et aux monarques. Au lieu de l’étouffer, ce remords, que fais-je si je suis fidèle à la grâce? je le réveille et je l’excite en moi par de solides réflexions; je le demande à Dieu-; je l’anticipe même, et je me dis : quel fruit tirerai-je de ce péché, et pourquoi faire maintenant ce que je voudrai dans la suite n’avoir jamais fait? P. 61, 62, 63, 64, 65. 803Deuxième partie. État malheureux du réprouvé, que le présent accable par la plus violente douleur. Saint Bernard 804souhaitoit que pendant ia vie les pécheurs descendissent en esprit dans l’enfer, afin de n’y pas descendre après la mort. Mais pour l’entier.accomplissement du souhait de saint Bernard, il faudrait que nous y pussions descendre avec les mêmes connoissances que les damnés. Du moins tâchons de nous former quelque idée de leur état. Double peine. 1° Séparation de Dieu ; 2“ tourment du feu. P. 65,66. 805i° Séparation de Dieu. Le mauvais riche, du lieu de son supplice,- vit Abraham; mais il ne le vit que de loin, a longe; et s’ilétoitsi loin d’Abraham, dit saint Ambroise, il étoit encore bien plus éloigné de Dieu. Or qu’est-ce que d’être séparé de Dieu ? cette peine, répond saint Bernard, est aussi grande par proportion, que Dieu est grand. Dès cette vie ce terrible mystère de la perte d’un Dieu, commence dans la personne des pécheurs. Dieu et l’âme, par le péché, se séparent, jusqu’à se renoncer l’un l’autre: mais après tout ils peuvent encore se rejoindre; au lieu que le divorce entre Dieu et le réprouvé est parfait et sans retour. Dieu n’est plus à l’âme réprouvée, et l’âme réprouvée n’est plus â Dieu • Quia vos non populus meus, et ego non eno vester. P. 67, 68, 69, 70. 806Que dis-je ? l’âme réprouvée sera encore à Dieu et Dieu â elle. Dieu lui sera inséparablement uni, et elle à Dieu : mais c’est cela même qui doit faire son malheur. Car son souverain malheur sera d’être privée de Dieu en tant que Dieu étoit l’objet de sa félicité, et d’être pénétrée de Dieu en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violens transports. Malheureuse d’avoir encore un Dieu, et malheureuse de n’en avoir plus : d’avoir encore un Dieu conjuré. contre elle et ennemi, et de n’avoir plus de Dieu favorable pour elle et ami. Elle estimera Dieu tel qu’elle ne 807le possédera jamais; et elle le haïra tel qu’elle l’aura toujours présent. P. 71, 7a. 808a” Tourment du feu. Si je vous disois que ce supplice surpasse, non-seulement tout ce que les martyrs ont souffert, mais tout ce qu’il y a dans le monde et tout ce que notre imagination peut se figurer de plus douloureux, je ne vous dirois rien que ce que nous ont dit tous les Pères. Mais je me contente de faire avec vous une réflexion. Car ce qui m’étonne, c’est qu’une vérité si touchante nous touche si peu ; c’est que la même foi qui nous enseigne qu’il y a un enfer où l’on est séparé de Dieu et où l’on brûle, nous dit encore qu’un seul péché nous expose à l’un et à l’autre, et que le péché néanmoins nous soit si ordinaire. Croyons-nouscepointfondamentaldu christianisme? ne le croyons-nous pas? Si nous le croyons, où est notre sagesse? si nous ne le croyons pas, où est notre religion ? Quand la chose seroit seulement douteuse, faudroit-il risquer sur un tel sujet ? et d’ailleurs ce que les impies allèguent pour combattre cet article de notre foi, est- il comparable à tant de preuves sur quoi nous le trouvons établi? P. 73, 74,75,76,77. 809David disoit : Seigneur, vous m’avez éprouvé parle feu ; et ce feu m’a tellement purifié, qu’il ne s’est plus trouvé en moi d’iniquité » Eprouvons-nous ainsi nous-mêmes par le feu de l’enfer. Que ce feu, reprend saint Augustin, nousserve à exciter dans nous un autre feu, qui est le feu de la charité; et à y éteindre encore un troisième feu, qui est le feu de la cupidité. Tel est l’usage qu’en ont fait les saints, p. 77, 78, 79. 810Troisième partie. Etat malheureux du réprouvé, que l’avenir désole par le plus affreux désespoir. C’est un instinct naturel à tous ceux qui souffrent, de chercher dans l’avenir Carême. 11. 3â 811la consolation et le remède du présent. Mais ce qui désole l’âme réprouvée dans l’enfer : 1" c’est qu’elle désespère d’obtenir jamais de Dieu aucune grâce, quand elle le prieroit toute l’éternité: 2” c’est qu’elle désespère de fléchir * jamais Dieu par la pénitence, quand elle détesteroit son péché toute l’éternité ; 3° c’est qu’elle désespère, non-seulement d’acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances, quoiqu’elle doive souffrir toute l’éternité. P. 80, 81. 812i* Plus d’espérance d’obtenir jamais par ses prières aucune grâce. Le mauvais riche prie Abraham de lui accorder seulement pour toute grâce une goutte d’eau, et cette goutte d’eau lui est refusée. En vain donc le réprouvé s’écriera-t-il comme lui : Miserere mei : Ah! ciel un peu de compassion pour moi ; Dieu lui répondra comme à son peuple : Quid clamas ? Pourquoi vous plaignez-vous ? Insanabilis dolor tuus : Votre mal est sans remède; mais ne vous en prenez qu’A vous-infime et à vos péchés : Propter dura peccata tua feci hœc tibi. Ainsi s’accomplira cette parole de l’Evangile, que Dieu n’écoute point les pécheurs.- P. 81, 82, 83. 8132° Plus d’espérance de fléchir jamais Dieu par la pénitence. Ce n’est pas qu’il n’y ait, selon le mot de la Sagesse, une pénitence dans l’enfer; mais ce n’est plus qu’une pénitence forcée, et par conséquent qu’une pénitence inutile. Le péché donc subsistera toujours; et tant que le péché subsistera, Dieu haïra le pécheur et le punira. Magnum chaos inter nos et vos firmatum est : Il y a, dit Abraham au riche réprouvé, un chaos insurmontable entre nous et vous. P. 83, 84. 8143° Plus d’espérance, non-seulement d’acquitter, mais de diminuer jamais ses dettes par ses souffrances. Origène et d’autres comme lui ont voulu douter de cette éternité mal- 815heureuse, fondés sur la bonté et la justice de Dieu. Mais, répond saint Augustin, la bonté n’est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté : or, la sainteté de Dieu est essentiellement ennemie du péché : donc le châtiment du péché sera éternel, puisque Dieu sera toujours bon, toujours saint, et que le péché durera’toujours. Ditesle même de la justice. Le mauvais riche entendra éternellement cette parole foudroyante : Nunc autem cruciaris ; Maintenant vous souffrez. Ce maintenant ne Cuira jamais. 816De vous donner une juste idée de cette éternité, c’est ce que je n’entreprends pas : et qui le pourroit ? Je me prosterne seulement, Seigneur, devant vous, tandis qu’il est encore temps de vous fléchir. Je parle dans une cour où je vois tant de mondains tout occupés du monde, sans penser à l’éternité. Ne pourrois-je pas dans une juste indignation vous presser enfin. Seigneur, de vous faire connoître et de faire éclater sur eux votre justice? Mais je sais d’ailleurs que ce sont des âmes précieuses et rachetées de votre sang. Éclairez-les, mon Dieu, et dissipez le charme qui les aveugle. 817O éternité, pensée salutaire dans la vie, mais désespérante dans l’enfer! Si nous ne voulons pas qu’elle soit le sujet de notre désespoir, faisons-en le motif de notre pénitence. 818Sujet. Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par des lieux arides cherchant du repos, et il n’en trouve 819point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti: et à son retour, il la trouve vide, balayée et ornée. Il part aussitôt, et il va prendre avec soi sept autres esprits encore plus médians que lui; ils rentrent dans cette maison, et ils y habitent. 820Il y a des démons de plusieurs espèces; mais entre tous les autres, celui que nous devons avoir particulièrement en horreur, c’est le démon d’impureté dont il est parlé dans notre Évangile. Rien de plus ordinaire et de plus pernicieux que le vice qu’il entretient dans lesceeurs, et c’est ce vice abominable que j’attaque dans ce discours. P. 89, 90, 91. 821Division. Impureté, signe de la réprobation, et principe de la réprobation. Signe visible de la réprobation, parce que rien ne nous représente mieux dès cette vie l’état des réprouvés après la mort : première partie. Principe efficace de la réprobation, parce que rien ne nous expose à un danger plus certain de tomber dans l’état des réprouvés après la mort : deuxième partie. P. 91, 9a. 822Première partie. Impureté, signe de la réprobation. Quatre choses marquées dans l’Écriture, expriment parfaitement l’état des réprouvés dans l’enfer, savoir : les ténèbres, le désordre, l’esclavage, et le ver de la conscience. Or, de tous les péchés, l’impureté est celui, i* qui jette l’homme dans un plus profond aveuglement d’esprit ; 2° qui l’engage dans des désordres plus funestes; 3° qui le captive davantage sous l’empire du démon ; 4° qui forme dans son coeur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant. 823i°Aveuglement : car l’impureté rend l’homme tout charnel. Or, de prétendre qu’un homme charnel ait des connoissances raisonnables, c’est vouloir que la chair soit esprit : Animalis homo non percipit ea quœ Dei surit. En 824effet, dit saint Bernard, l’impudique se réduit à la condition des bêtes, lorsqu’il suit les mouvemens d’une passion prédominante dans les bêtes. Par conséquent, il n’a plus ces lumières de l’esprit qui nous distinguent des bêtes, et qui nous font agir en hommes. Aussi voyons-nous tant de voluptueux, au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux A toutes les considérations divines et humaines. Venons au détail. Ils perdent surtout trois connoissances : la connoissance d’eux-mêmes, la connoissance de leur propre péché, et la connoissance de Dieu. P. g4, 95, 96. 825Ils perdent la connoissance d’eux-mèmes et de ce qu’ils sont. Exemple de ces deux vieillards qui, sans se souvenir de leur dignité et de leur fige, tentèrent la chaste Susanne. Aussi les poètes, selon la remarque de Clément Alexandrin, en décrivant les infâmes commerces de leurs fausses divinités, les représentoient toujours déguisées, et souvent métamorphosées en bêtes : pour nous faire entendre que ces dieux prétebdus n’avoient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnoître. Et certes n’est-il pas surprenant devoir jusques à quel poiut ce péché abrutit l’homme? On oublie tout. l)n père oublie ce qu’il doit à ses enfans, un juge ce qu’il doit au public, un ami ce qu’il doit à son ami, un prêtre ce qu’il doit à Jésus-Christ, une femme ce qu’elle doit à son mari, une fille ce qu’elle se doit à ellemême. P. 96, 97, 98, 99. 826Je dis plus. L’impudique perd la connoissance de son péché, ou plutôt de la grièvelé de son péché. Dans les règles communes, c’est par l’expérience que nous parvenons à la connoissance des choses ; mais dans le péché dont je parle, il arrive tout le contraire. Car nous ne le connoissOns jamais mieux que quand nous n’en avons nul usage, et nous n’en perdons la connoissance qu’autant que nous nous 827licencions à le commettre..Une âme encore innocente et pure le regarde comme un monstre; mais un pécheur par état le traite de galanterie, et s’en applaudit. Auroit-on jamais cru qu’il dût j avoir des chrétiens assez corrompus pour traiter de simple galanterie un péché de cette conséquence ? Et qu’est-cc encore qued’entendre des femmes dans le christianisme tenir de semblables discours, et regarder comme des bagatelles de vrais crimes f Ces conversations libres, ces entretiens secrets et familiers, ces amitiés prétendues honnêtes, ces commerces assidus de visites et de lettres, ces artifices de la vanité humaioe, cette détestable ambition d’avoir des adorateurs, ces douceurs vraies ou fausses témoignées à un homme mondain, ces habillemens immodestes : tout cela n’est rien, dites-vous: mais la question est de savoir si Dieu en jugera de la sorte, et si vousmêmes, lorsqu’il faudra comparoître devant son tribuual. vous n’en jugerez pas autrement. P. 99, 100, 101, 10a, io3. 828Enfin, ce péché nous fait perdre la connoissaace de Dieu. On peut dire que les impudiques sont communément des esprits gâtés en matière de créance, et que le progrès de l’impiété suit presque toujours le progrès du vice. La raison est, que la vue d’un Dieu troublant le voluptueux dans son plaisir, pour mieux goûter son plaisir, il prend le parti de renoncer Dieu ; et ce fut ainsi que Salomon devint idolâtre. Les païens, selon la remarqué de saint Augustin, ayant fait eux-mêmes leurs dieux, ils les ont faits selon leur caprice, et tels qu’ils les ont voulus : des dieux passionnés. emportés, adultères. Mais comme notre Dieu est indépendamment des hommes tout ce qu’il est, le voluptueux, désespérant de le changer, et le trouvant toujours contraire à sa passion, le désavoue. Or, y a-t-il rien de plus affreux 829dans les ténèbres de l’enfer, que cet aveuglement? Les ténèbres de l’enfer ne sont que des ténèbres extérieures, In tencbnas exteriores : au lieu que l’aveuglement de l’impudique est tout intérieur. P. io5, i o.j, io5, 10G, 107. 830a" Désordre et confusion. Dans le désordre même de l’enfer, il y a un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque c’est là que Dieu punit ce qui est punissable : au lieu que le désordre de l’impureté est un pur désordre. Il consiste, selon saint Augustin, en ce que l’esprit se laisse gouverner par les sens. 11 consiste, selon saint Chrysostôme, en ce que l’impureté porte l’homme à des excès, où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre de la Genèse, et sur qui Dieu fit éclater sa colère. Enfin, selon Tertullien, il consiste en ce que l’impureté a une liaison presque nécessaire avec tous les autres vices, et que tous les autres vices sont, pour ainsi parler, à ses gages et à sa solde. De lù les guerres et les dissensions, les discordes et les haines irréconciliables, les profanations et les sacrilèges, les empoisonnemens et les assassinats, les trahisons et les noires impostures, les injustices et les violences, les dépenses excessives et la ruine des familles. C’est ainsi que l’impureté renverse tout. P. 108, 109, 110, 111, 831L’indignité est qu’une femme perdue d’honneur et de conscience, par un renversement autrefois inouï, fasse elle-même les avances les plus criminelles et les plus honteuses. L’excès du désordre est que toutes les bienséances qui servoient de rempart à la pureté, soient maintenant bannies comme incommodes. Le comble du désordre est que les devoirs les plus inviolables cher les païens mêmes, soient parmi nous des sujets de risée. Un mari sensible au 832déshonneur de sa maison, est le personnage qu’on joue sur le théStre. Quel désordre encore, qu’un mari pourvu d’une femme prudente et accomplie, mais entêté d’une passion bizarre, aime avec obstination ce qui souvent n’est point aimable, et ne puisse aimer par raison ce qui mérite tout son amour ! P. 117, 1 18, 119. 8333° Esclavage. Point de péché qui rende l’homme plus esclave du démon. Dans les premiers siècles die l’Eglise, remarque saint Augustin, cet ennemi de notre salut attaquoit les chrétiens par les persécutions : pourquoi ?.parce que les chrétiens alors vivoient dans une entière pureté de mœurs, et que ne pouvant s’en rendre maître par l’amour du plaisir, il tSchoit à les vaincre par l’horreur des supplices. Mais depuis qu’il a trouvé moyen de s’introduire par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé. Car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. Triste esclavage, où gémit si long-temps saint Augustin. P. 119, 120, 121, 122. 8344* Ver de la conscience et trouble. Trouble du côté de Dieu, que l’impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Dans les autres péchés, on peut se faire plus aisément une fausse conscience, et le pécheur dans sa fausse conscience trouve une espèce de repos. Mais l’impureté est un vice trop grossier, pour servir de sujet aux illusions d’une conscience erronée. Ainsi, pour peu qu’on ait encore de religion, il n’y a point de péché que le remords suive de plus près. Il est vrai que l’impudique perd assez communément la foi : mais en quelles incertitudes le jette alors son infidélité même ; et cette infidélité ne l’assurant de rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour avoir la paix ? Trouble encore plus sensible du côté de l’objet qu’il adore. Dans la 835naissance de cette passion, que! tourment est comparable à celui d’un esprit blessé qui aime et qui s’aperçoit qu’il n’est pas aimé ? ou si l’on répond à ses assiduités, quelles craintes au moins qu’on n’y réponde pas également, qu’on n’y réponde pas sincèrement, qu’on n’y réponde pas constamment? Dans le progrès de cette même passion que ne faut-il pas essuyer? caprices, fiertés, hauteurs, légèretés de la part de celle dont on a fait son idole. Surtout, si la passion se tourne en jalousie, comme il arrive presque immanquablement, quel enfer 1 Et quelle issue enfin, quel dénoûment ordinaire ont ces criminelles intrigues ? La seule vue de l’avenir n’esl-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même, et qu’on se le dit avec assurance : Cette passion finira, et le succès le moins fâcheux que j’en puisse attendre, c’est qu’elle finira par quelque chose de désagréable ? Ah 1 mon Dieu, nous ne le comprenions pas; mais nous sommes obligés de le reconnoître, que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur, qu’en le livrant à ses appétits déréglés. P. 12a, ia3, 124, 125, 126, 127, 128, 129. 836Deuxième partie. Impureté, principe de la réprobation. Opérer la réprobaliondansuncâme, c’est la conduire à l’impénitence finale. Or, il n’y a point de péché qui semble plus éloigné de la pénitence que l’impureté, et qui, par conséquent, dans le cours ordinaire, soit plus irrémissible. Je ne dis pas irrémissible dans le sens que l’a entendu Tertullien, lorsqu’il prétendoit que ce péché étoit absolument sans remède, et que quelques marques de pénitence que donnât le pécheur, l’Église ne le devoit et ne le pouvoit jamais recevoir : mais j’entends qu’entre les péchés, il n’y en a point de plus difficile à guérir, et que par ses çngagemens criminels l’impudique se fait, pour ainsi parler, à lui-même 837un état d’impénitence, d’où il pourroit, et d’où il ne veut presque jamais sortir. Voilé en quoi la vérité que j’établis est différente de l’hérésie de Tertullien. Hérésie qui, tout insoutenable qu’elle est, nous fait toujours connoître de quelle horreur on étoit alors prévenu contre le péché que je combats, et combien à l’égard de ce crime la discipline de l’Eglise étoit rigoureuse. Hérésie fondée sur des raisons en elles-mêmes très-solides, mais dont Tertullien tira des conséquences outrées. P. i5o, i5i, i3a, i33, i34, 838Sans donc porter la chose si loin, je dis que l’impureté conduit à l’impénitence finale : comment ? i° parce qu’il n’est point de péché qui rende le pécheur plus sujet à lu rechute; a" point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir; 3° point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l’habitude. P. i36. 839i° Rechute : Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti, dit l’esprit impur: je reprendrai dans cette âme tous les avantages que j’y ai perdus, et le dernier état où elle se trouvera, sera pire que le premier. J’en appelle, Chrétiens, i\ votre expérience : et n’est-ce pas là ce qui nous rend vos confessions suspectes quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal? P. 137, 1 38. 8402” Désospoir : Desperantes semetipsos tradidenmt impudicitiœ. Mais de quoi surtout désespère l’impudique ? il désespère de sa conversion où il voit des diflicultés presque insurmontables. Il désespère de sa persévérance, témoin qu’il est de ses légèretés passées. Il désespère de Dieu, et il désespère de lui-même : de Dieu, parce qu’il a si souvent abusé de sa miséricorde ; de lui-même, parce qu’il a do si sensibles convictions de sa foiblesse. P. i3ç), î jo. 8413° Habitude : tout y contribue, les occasions beaucoup plus fréquentes, la facilité de commettre le péché beaucoup plus grande, les impressions qu’il laisse beaucoup plus fortes, le penchant beaucoup plus violent. Aussi combien voyons-nous d’impudiques par habitude et par profession, qui se convertissent? une Madeleine, un Augustin pénitents, ce sont des espèces de prodiges. Ce n’est pas que ces voluptueux ne se présentent quelquefois au sacrement de la pénitence; mais de la manière dont ils s’y comportent, c’est plus pour leur condamnation qu’ils s’y présentent, que pour leur justification. Quand donc feront-ils pénitence? Dans cette vie ? ils ne s’y déterminent jamais. Dans l’autre? elle est inutile. A la mort? c’est le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché. P. tqi, i4a> >45» >44- 842Cela seul me fait comprendre la vérité de cette terrible parole de Jésus-Christ : Beaucoup d’appelés et peu d’ëlus. Car l’Apôtre nous apprend que les impudiques ne seront jamais héritiers du royaume de Dieu, et nous voyons d’ailleurs que le monde est plein de ces hommes sensuels et esclaves de leur plaisir. P. i45, 1 46. 843C’est à vous, Chrétiens, A y prendre garde tandis qu’il est encore temps : car il est temps encore après tout, et je n’ai point prétendu dans ce discours vous ôter toute espérance, mais vous engager à une vigilance plus exacte, et vous porter A faire de nouveaux efforts. Nous avons besoin pour cela, Seigneur, d’une grâce victorieuse et toutepuissante. Grâce que je vous demanderai sans cesse, à laquelle je me disposerai, A laquelle je répondrai, et que je conserverai avec soin. P. 146, 1 47- 844TABLE ET ANALYSE LE LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE. SUR LE ZÈLE. 845SrjF.T. Jésus- Christ dit aux pharisiens : Sans doute que vous m’ appliquerez ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vous-même. 846Autant que ce reproche étoit foible contre Jésus-Christ, autant auroit-il de force contre nous, si nous roulions nous l’appliquer. Car ne puis-je pas bien vous dire dans le même sens : Chrétiens, n’ayez point tant de zèle pour les autres, que vous n’en ayez encore plus pour vous-mêmes ; ou plutOt mesurez le zèle que vous avez pour les autres, sur le zèle que vous devez avoir pour vous-mêmes? Telle est la solide leçon que je viens vous faire dans ce discours. 847Division. C’est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre propre perfection, qui doit autoriser notre zèle pour le prochain : première partie. Rectifier notre zèle pour le prochain : deuxième partie. Adoucir notre zèle pour le prochain : troisième partie. P. i5o, 1 5 1. 848Première partie. C’est le zèle que nous aurons pour nousmêmes et pour notre propre perfection, qui doit autoriser notre zèle pour le prochain. Ce zèle et ce soin de nous réformer nous-mêmes est le premier de nos devoirs : si donc nous tournons uniquement notre zèle vers le prochain, c’est un zèle chimérique et faux, i” zèle alors sans autorité de la part de celui qui l’exerce ; a” zèle sans effet delà part de ceux envers qui on l’exerce. P. i5i, i5a, 1 53. 849i° Zèle sans autorité de la part de celui qui l’exerce : pourquoi? c’est qu’il n’y a que le bon exemple que l’on 850donne, et le témoignage qu’on se rend d’avoir commencé par soi - même, qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres. Vous vous inquiétez de mille choses que vous prétendez être des abus et des injustices : mais on vous répond que vous avez mauvaise grâce de parler si haut contre des désordres étrangers, et de ne pas corriger certains désordres qu’on remarque dans votre conduite, et que vous y pourriez remarquer. Pourquoi voyez-vous une paille dans l’œil de votrefrère, disoit le Fils de Dieu, tandis que vous n’apercevez pas une poutre dans le vôtre ? Aussi trouva-t-il mauvais que les pharisiens osassent accuser devant lui cette femme surprise en adultère. Et pour les confondre, il se contenta de leur dire: Que celui de vous qui est sans péché, jette la première pierre contre elle. Argument plausible et convaincant dont ils se sentirent si vivement pressés, qu’ils se retirèrent sans rien répliquer. P. i53, 1 54, >55, i56. 851Mais qu’y a-t-il néanmoins de plus commun dans le monde que ce zèle pharisaïque, qui consiste à être régulier pour les autres, et sans régularité pour soi-même? On peut bien appliquer à ces censeurs si zélés ce que Jésus-Christ dit à ces femmes de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous-mêmes. Saint Paul avoit peine à comprendre comment celui qui n’a pas soin de sa maison, pouvoit prendre soin de l’Église de Dieu : mais jamais l’Église n’eut tant de ces sortes de réformateurs. Je sais quel étoit le zèle des saints ; je sais combien Davidet après lui saint Bernard étoient touchés des désordres qu’ils voyoient, et en quels termes ils s’en expliquoient. Mais faisons ce qu’ils ont fait, et nous aurons droit de dire ce qu’ils ont dit. P. i56, 157, i58, 159. 8522° Zèle sans effet de la part de celui envers qui on l’exerce. 853Car comme nous n’aimons pas à être corrigés, nous nous attachons à examiner ceux qui voudroient sous une apparence de zèle prendre l’ascendant sur nous; et le moindre foible que nous y découvrons, nous sert de prétexte pour éluder leurs remontrances. De lé vient que ceux qui par office sont chargés de répondre des autres et de les conduire,-ont une obligation spéciale de travailler d’abord à Se réformer eux-mêmes. De là vient que l’Apôtre parlant des pasteurs des fîmes, veut qu’ils soient irrépréhensibles. Non pas qu’on ne dût toujours leur obéir, quand même ils seroient moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur vie : mais le commun des hommes n’est, ni assez spirituel, ni assez équitable pour faire cette précision. Que ne peut point pour la gloire de Dieu et pour le bien du prochain, un homme exemplaire et sans reproche ? Mais qu’un père violent fasse à son fils des leçons de modération, qu’une mère évaporée et mondaine prêche à sa fille la retraite, quel succès en peut-on attendre ? 1’. 160, 161, 16a, i63, 164. 854Deuxième paiitie. C’est le zèle que nous aurons pour nousmêmes et pour notre perfection, qui doit rectifier notre zèle pour le prochain : 1* par rapport à notre raison, parce qu’il se peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science ; a* par rapport à notre cœur; car il arrive souvent que ce n’est pas un zèle selon la charité. P. i65. 855i* Par rapport à notre raison. Souvent notre zèle n’est qu’un zèle erroné, un zèle bizarre, un zèle borné. Zèle erroué : tel a été celui de tant d’hérétiques, qui ont voulu réformer l’Église. S’ils avoient eu au même temps un autre zèle, je veux dire le zèle de leur propre sanctification, et s’ils s’étoient d’abord appliqués A réformer leur orgueil et leur opiniâtreté, la passion ne les eût pas fait tomber en de 856si funestes égaremens. 7.èle bizarre, qui veut régler tout le monde par ses idées particulières et quelquefois extravagantes, et qui par-là même renverse 'tout. Le remède seroit de se précautionner d’abord contre soi-même, et contre cet esprit de singularité qu’on suit en aveugle, et dont on se fait même un prétendu mérite. De là, zèle borné et limité: ce qu’on a jugé bon et saint, on veut qu’il soit bon et saint pour toutes sortes de personnes; et hors du plan de réforme qu’on a conçu, tout paroît désordre et relâchement. Mais Dieu n’a-t-il point d’autres idées du bien que celles que vous proposez? il auroit fallu de bonne heure vous élever l’esprit, et vous faire une plus grande âme, une âme capable d’estimer le bien partout où il est, et de quelque part qu’il vienne, P. 166, 167, 168, 169. 8572“ Par rapport à notre cœur. Souvent nous prenons pour zèle ce qui est chagrin, inquiétude, intrigue, envie, ambition, intérêt. Mais qu’un homme se soit avant toutes choses étudié lui-même pour connoîtreles plus secrets mouvemens de son cœur, et qu’il se soit fait de saintes violences pour les régler, alors il sera en état de distinguer quel esprit l’aniine dans son zèle, et de le réduire aux termes de la raison et de l’équité. P. 1(19, 170, 171, 172. 858Troisième partir. C’est le zèle que nous aurons pour nousmêmes et pour notre propre perfection, qui doit adoucir notre zèle pour le prochain. Le zèle, s’il n’est tempéré, nous porte à une sévérité outrée. Sévérité que le Sauveur du monde condamna dans ces deux disciples qui lui demandèrent qu’il fit descendre le feu du ciel sur les Samaritains. L’Apôtre et tous- les hommes apostoliques ont donc cru devoir humaniser leur zèle-, et lui donuer un certain attrait d’où dépend son efficace et sa force. Or, je l’ai dit : le correctif infaillible et sûr d’un zèle trop impétueux et trop vif 859pour les autres, est le zèle qu’on doit avoir pour soi-même. P. 17a, i?5. 860Car un homme zélé pour soi-même, quelque bien qu’il envisage hors de soi, a toujours en vue de ne perdre jamais la charité. Or la charité a toutes les qualités qui peuvent modérer et adoucir notre zèle à l’égard du prochain. Le zèle pour le prochain est naturellement impatient : on en voudroit voir d’abord le succès : mais la charité est patiente, surtout quand on considère avec quelle patience le Dieu de la charité en use lui-même à notre égard. P. 175, i?4> '75> '76- 861Comme notre zèle est impatient, il devient dur, fâcheux, mortifiant, plein d’amertume. De vous dire que le zèle du Sauveur du monde n’a point été de cette nature, et que c’est par un zèle tout différent qu’il a gagné les cœurs, ce seroit une espèce de démonstration dont il n’y a personne qui ne dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, je m’en tiens au même principe : car la charité est douce, surtout quand on pense avec quelle douceur nous voulons qu’on nous traite nous-mêmes, quelle est la foiblesse des malades dont nous entreprenons la guérison, et qu’un zèle enfin sans condescendance et sans ménagement ne sert qu’à leur donner horreur du remède, et qu’à les rebuter. P. 176, 177,178, 179, 180. 862Cette charité demande bien des réflexions, et un grand empire sur soi-même ; j’en conviens : mais souvenez-vous qu’il s’agit du salut de votre frère. Allumez, Seigneur, dans nos cœurs ce feu divin, ce saint zèle dont brûloit votre prophète, et dout vous avez brûlé vous-même sur la terre. P. 180, 181. 863LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE. SUR LA PARFAITE OBSERVATION DE LA LOI. 864Sujet. Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem s’adressèrent à Jésus-Christ, et lui dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils les traditions des anciens ? Mais il leur répondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre tradition ? 865Nous tombons dans un désordre tout opposé à celui des pharisiens. Car le désordre des pharisiens étoit de s’attacher «ux petites choses et de négliger les grandes; et le nôtre est de nous borner quelquefois tellement aux grandes, que nous croyons pouvoir impunément mépriser les petites. Or, sans parler des pharisiens, mais de nous-mêmes, j’entreprends de vous faire voir dans ce discours, que de manquer volontairement et habituellement aux moindres devoirs, c’est s’exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes de la loi. Compliment à la Reine, p. 182, i83, 184, i85. 866Division. L’homme est orgueilleux, et il est aveugle. Son orgueil le porte à l’indépendance, et lui donne un penchant secret à s’affranchir de la loi. Son aveuglement l’empêche de bien connoître ses devoirs, et de bien discerner ce qu’il y a de plus ou de moins essentiel dans la loi. Or, je dis que de s’assujettir aux moindres obligations de la. loi, c’est un préservatif nécessaire, et pour réprimer l’orgueil de notrè cœur; première partie : et pour Carême, h. 53 867corriger les erreurs de notre esprit, ou pour en prévenir les suites funestes; deuxième partie. P. i85, 186. 868Première partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi, préservatif nécessaire contre l’orgueil de notre cœur. A remonter jusqu’à la source de la corruption de l’homme, il est évident que le premier de tous les désordres, c’est l’orgueil ; et que le premier effet de l’orgueil, c’est l’amour de l’indépendance et de la liberté. Cependant il y a des lois d’une autorité si vénérable et d’une obligation si bien fondée dans les principes de la raison, que quelque passion que nous «ayons pour la liberté, nous ne pouvons presque nous départir de l’attachement respectueux et de la soumission qu’elles exigent de nous; et ces lois sont celles de la religion et de la conscience. Voilà donc comme une espèce de combat dans l’homme entre son orgueil et sa raison : sa raison, qui veut qu’il se soumette; et son orgueil, qui ne le veut pas. Qui l’emporte des deux ? ni l’un ni l’autre, si nous avons égard aux commencemens, parce que d’abord ils sont presque l’un et l’autre d’égale force. Mais voici ce qui arrive quand l’homme commence à quitter Dieu : c’est qu’il observe les grandes choses avec quelque fidélité, et qu’il ne se fait plus une règle de garder les petites. Pour ne pas absolument se soustraire à la loi de Dieu, il se soumet aux premières; et pour ne pas aussi captiver entièrement sa liberté, il néglige les autres. De là, que s’ensuit-il? c’est que par cette liberté présomptueuse, ou pour mieux dire, par ce libertinage qui lui fait négliger certaines obligations moins importantes et moins étroites, il vient enfin à tout entreprendre contre la loi de Dieu. P. 186, 187,188,189,190. 869En effet, dit saint Bernard, le juste par état et le pécheur par état marchent de telle sorte dans le chemin ou 870du vice ou de la vertu, qu’ils n’en sont pas même fatigués. Mais il y en a qui souffrent, et ce sont ces chrétiens imparfaits qui voudroient tenir le milieu, c’est-à-dire, qui voudroient secouer le joug de la conscience et de la religion dans les petites choses, et qui ne voudroient pas le rompre dans les grandes. Car ils ont à souffrir de tous les côtés : du côté de la grâce à laquelle ils résistent, et du côté de la passion qu’ils ne satisfont pas pleinement. Or, prenez garde, poursuit saint Bernard, comme cet état est un état de violence, il ne peut pas durer. Bientôt la passion et l’amour de la liberté prévaut; et voilà d’où sont venus presque tous les scandales, et tous les désordres qui ont éclaté dans le monde. P. 191, 19a, 193, 194. 871De là, les grands attentats de l’hérésie. Exemple de Luther. Son obstination à refuser de se soumettre sur un point qui du reste n’étoit pas essentiel dans la religion, et qui regardoit les indulgences, lit dans la suite, de ce catholique et de ce religieux, un apostat et un hérésiarque. 872De là, les prodigieux égaremens de l’impiété. Par où tant d’impies ont-ils commencé à perdre la foi ? par quelques railleries de certaines dévotions populaires, ou par quelque autre principe qui leur sembloit aussi léger, et qui pouvoit l’être. P. 196, 197. 873Delà, les affreux relâchemens de la discipline de l’Eglise. Ils ne se sont pas introduits tout à coup par un soulèvement subit et général des fidèles, et par une rébellion formée contre les saintes lois que l’Eglise leur prescrivoit; mais suivant la remarque de saint Bernard, par des exemptions en apparence respectueuses, que chacun sous divers prétextes a voulu s’accorder, ou même a su obtenir des puissances supérieures au préjudice du droit commun. Dis- 874penses dont le même Père se plnignoit si hautement dans une lettre qu’il en écrivit à un grand pape. P. 197, 198, 199, 200. 875De là, la ruine particulière de tant d’âmes. Car on ne se pervertit pas dans un moment; mais il y a, dit saint Grégoire pape, un apprentissage pour le vice comme pour la vertu, et c’est par la vanité que nous nous laissons conduire à l’iniquité: A vanitatc ad iniquitatem. Une parure immodeste, une lecture agréable, mais dangereuse, une conversation libre, un commerce honnête en apparence avec telle personne ; voilà la vanité : mais c’est ce qui vous remplira de l’amour de vous-même et de l’amour du monde, ce qui vous retracera dans l’esprit les plus sales idées, ce qui fera naître dans votre cœur les désirs les plus criminels, enfin ce qui allumera dans vous une passion dont vous ne serez presque plus le maître, et qui vous emportera aux derniers excès. P. 200, 201, 202, 200. 876C’est à quoi, vous ne pouvez trop prendre garde. Il est vrai que pour observer jusques aux moindres devoirs, il en doit coûter bien des violences; mais l’Évangile ne nous enseigne point d’autre voie du salut que la voie étroite, et Jésus-Christ nous avertit qu’il faut faire effort pour entrer dans le royaume des cieux. N’espérons pas d’en élargir la porte ; mais disons plutôt : le chemin du salut est étroit, je dois donc aussi resserrer ma conscience. Car il n’y a point de danger pour moi à me restreindre dans les bornes de mon devoir, au lieu que je dois tout craindre si je viens jamais à les franchir. Je ne puis être trop soumis à Dieu ; mais je cours, risque de me perdre, si je ne le suis pas 877pour bannir les scrupules du monde ; et moi je voudrois que ce qui s’appelle le monde, fût aujourd’hui rempli de scrupules. P. 2o3, 204, 2o5. 878Deuxième partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi, préservatif nécessaire contre l’aveuglement de notre esprit. Rien où les hommes soient plus sujets à se tromper qu’en ce qui regarde la conscience et la religion. Si donc nous n’apportons un soin extrême à nous préserver des illusions où notre aveuglement peut nous conduire, il est immanquable que nous nous y tromperons. Et comment ? non pas, dit saint Bernard, en supposant pour grandes les fautes qui- sont légères de leur nature; car il est rarcquenos erreurs nous mènent là: mais en supposant pour légères celles qui sont en effet grièvcs et importantes. Illusion très-commune. Et parce que cette ignorance ne nous justifie pas, et que c’est un aveuglement, ou affecté par malice, ou formé par négligence, on se précipite, sans y penser, dans l’abîme de perdition. P. 206, 207, 208. 879Mais qu’un homme se fasse une loi de ne rien négliger, jusqu’aux plus petits devoirs, cette loi le met à couvert de tout; et quand il seroit du reste rempli d’erreurs, il ne s’égarera jamais, parce que la loi qu’il s’est prescrite lui servira de guide. P. 210. 880Nous n’avons que trop d’exemples qui nous montrent que le relâchement sur certains points estimés peu nécessaires, est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre et pour nous faire tomber dans les plus grands désordres. En voulex-vonspar rapport à la religion ?Exemp!e de ce catholique ignorant dont parle saint Augustin. Un manichéen l’ayant fait convenir qu’un aussi petit insecte que la mouche n’avoit pas été créé de Dieu, et le conduisant de l’un à l’autre, lui fit enfin avouer que Dieu n’étoitpasle créateur de l’homme. Exemple de l’hérésie arienne. Sur quoi rouloit alors tout le schisme du monde chrétien ? sur un seul mot ; savoir : si le Verbe devoit être appelé con- 881substantiel à son Père, ou semblable en substance. Qu’importe, disoient les uns, peu éclairés; une différence si légère doit-elle troubler le repos de l’Eglise ? Mais saint Athanase, mieux instruit, leur faisoit voir qu’en négligeant un seul mot, ils ruinoient tout le fondement de la religion chrétienne. Et n’est-ce pas ainsi qu’en mille rencontres les ennemis de l’Église, pour éluder ses décisions sur certains articles, les ont traités de questions vaines et inutiles ? P. 211, 212, 21.3. 882Que n’ai-je le temps d’appliquer aux mœurs ce que j’ai dit de la foi ? Combien de péchés toujours griefs dés qu’ils sont volontaires, l’ignorance nous fait-elle mettre au nombre des petits péchés ? Combien d’autres dont nous mesurons la grièveté ou la légèreté, non suivant ce qu’ils sont en effet dans les conjonctures présentes, mais selon nos idées et les désirs de notre cœur? Exemples de ces deux genres de péchés. P. 213,214,21 5. 883Le remède, 6 mon Dieu, c’est de ne me permettre jamais quoi que ce soit, qui puisse en quelque sorte blesser votre loi. Autrement ma perte est inévitable. Car pourme garantir des chutes fatales dont je suis menacé, il faudroit, ou que je ne fusse plus exposé aux erreurs de mon esprit, ou qu’une étude constante et assidue Suppléât aux lumières qui me manquent. Or, je ne puis espérer l’un, ni compter sur l’autre. Le plus court et le plus sûr est de m’interdire tout péché. Alors je n’aurai plus besoin, quand il s’agira de votre loi, de l’examiner de si près. Je pourrai. compter sur;vous et sur moi-même : sur vous, parce que vous n’abandonnez point une âme fidèle; sur moi-même, parce que j’aurai le plus assuré préservatif contre la fragilité et le penchant de mon cœur. P. 2i5, 216. 884Mettez-vous eu état par-là d’entendre de la bouche de JésusChrist cette consolante parole : Bon serviteur, vous avez été fidèle en peu de chose, prenez possession de mou royaume céleste, et goûtez-y une félicité éternelle- P. 217. 885LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE. SUR LA RELIGION ET LA PROBITÉ. 886Sujet. Tous ceux qui avoient des malades de, diverses maladies, les amenoient il Jésus, et il les guérissoit tous en les touchant. Or les démons sortoient de plusieurs possédés, criant et disant : Fous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenoit, et ne leur permettait pas de parler, parce qu’ils savoient qu’il étoit le Messie. 887C’est le témoignage que rendoient les démons au Fils de Dieu : mais témoignage que ce Dieu-homme méprise et qu’il rejette, parce que ce n’étoit qu’un témoignage forcé, et que tandis qu’ils sembloient l’honorer d’une part, ils le blasphémoient de l’autre et le renonpoient. En vain donc rendons-nous à Dieu un culte apparent, si dans la pratique nous démentons par nos moeurs ce que nous confessons de bouche, et si nous n’en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Je dis même aux devoirs les plus communs de la société, et les plus ordinaires dans l’usage de la vie et le commerce du monde. C’est ce qui m’engage à vous faire voir dans ce discours le rapport nécessaire qu’il y a entre la religion et la probité. P. 219, 220,221. 888Division. Quoique la probité, selon le monde et la religion, soient très-différentes et <|ans leurs principes, et 889dans leurs objets, et dans les fins qu’elles se proposent, la liaison néanmoins est si étroite entre l’une et l’autre, qu’à les prendre dans toute l’étendue qu’elles doivent avoir, on peut dire absolument qu’elles sont inséparables. Point de probité sans religion : première partie. Point de religion sans probité: deuxième partie. 221, 222. 890Première partie. Point de probité sans religion: pourquoi? 1° parce qu’il n’y a que la religion qui puisse être un principe universel et un fondement solide de tous les devoirs de la probité. 2" Parce que tout autre motif que celui de la religion, n’est point à l’épreuve de certaines tentations, où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. 3° Parce que quiconque a secoué le joug de la religion, n’a plus de peine à s’émanciper de toutes les autres lois qui pouvoient le retenir dans l’ordre, ni à se défaire de tous les engagemens qu’il a dans la société humaine et sans lesquels la probité ne peut subsister. P. 223. 8911° La religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être solidement établis. Car c’est la religion, dit saint Thomas, qui nous lie à Dieu ; et c’est en Dieu, comme dans leur centre, que sont réunis tous les devoirs qui lient les hommes entre eux par le commerce d’une étroite société. Ainsi j en vertu de la loi que j’ai reçue et que je me fais de servir Dieu, je rends ù chacun par une conséquence nécessaire tout ce qui lui est dû, parce qu’en Dieu seul je trouve ce qui m’oblige à, tout cela. P. 223, 224, 225. 892En effet, c’est cette vue de Dieu et de sa loi, cette vue de conscience qui fait que je me soumets, et que je ne manque à rien. Et voilà la preuve dont se servoit Tertullien pour convaincre les païens qu’ils dévoient regarder notre religion comme une religion utile à la sûreté et au 893bien commun. Car c’est cette religion, leur disoit-il, qui nous apprend à prier pour vos Césars, à servir fidèlement dans vos armées, à payer exactement et sans fraude les tributs et les impôts publics. Et certes, si dans un état, toutes choses se traitoient selon les lois du christianisme, quel ordre n’y verroit-on pas et quelle paix ? P. 225, 226, 227. 894Mais que le principe de la religion, ce premier mobile, vienne une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, plus de règle ni de conduite, plus d’honnêteté de mœurs, du moins constante et générale. Car sur quoi seroit-elle fondée ? Suc la raison ? Mais qu’est-ce que la raison corrompue par le péché et affôiblie par les passions ; et quels scandales arriveroient, si chacun selon son caprice et selon son sens, se faisoit l’arbitre de ce qu’il peut, de ce qu’il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis? C’est pour cela que dans les affaires du monde, dans les traités, on exige des sermens, qui sont des protestations-publiques et solennelles de religion : preuve, dit saint Chrysostôme, que sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir compter sur la raison des hommes. P. 227, 228, 229. 895J’en appelle à votre propre sentiment. Qui de vous voudroit que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d’un homme sans religion? Uh athée même se confiera plutôt à un homme qui a de la religion, qu’à un impie comme lui. P. 229. 896Vous me dire* qu 'indépendamment de la religion, il y a un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré. Mais sans examiner quel seroit cet amour de la justice, y auroit-il. beaucoup d’hommes dans le monde qui s’en piquassent, s’ils étoient persuadés qu’il n’y a ni Dieu ni religion ? Je me regarderois alors moi-même comme ma 897fin ; et par une conséquence nécessaire, je rapporterois tout à moi, et je croirois avoir droit de sacrifier tout pour moi. Et c’est ici que je dois vous faire remarquer l’extravagance de cette politique malheureuse, dont un faux sage de ces derniers siècles s’est glorifié d’être l’auteur. Politique qui ne reçoit point de religion, qu’autant qu’il en faut pour bien faire son personnage selon le monde, et qui n’en retient que l’apparence et la figure. Sans employer bien d’autres preuves contre une si détestable maxime, je me contente de dire que cette damnnble politique se détruit par ellemême. Car elle reconnoît au moins la nécessité d’une religion apparente pour contenir les peuples dans le devoir, et par-là même elle convient que la raison seule n’est pas capable d’entretenir dans le monde cette probité qui le doit régler. D’où je conclus, moi, la nécessité d’une vraie religion, puisque la vraie probité ne peut être fondée sur le mensonge. P. 200, a3i, 23a, a53. 8983° Tout autre motif que celui de la religion n’est point à l’épreuve de certaines tentations délicates où le devoir et la probité se trouvent sans cesse exposés. J’appelle tentations délicates, lorsque l’intérêt et la justice sont en compromis, et qu’on peut aux dépens de l’une ménager l’autre. N’estce pas là que nous voyons tous les jours la raison succomber, si elle n’est soutenue par la religion? et de là tant de désordres dans tous les états et toutes les conditions de la vie, parce que dans tous les états et toutes les conditions il y a peu de religion. P. 355, s34, 335, s36. 899Aussi quand le démon vint tenter Jésus-Christ, par où ce Dieu-homme surmonta-t-il la tentation ? parla religion: Dominum Deurn tuum adorabis. Au contraire, manquons de religion, il n’y aura point de tentation, point d’intérêt qui ne nous surmonte. Et cela est encore plus vrai d’un 900déserteor de la foi, lequel, après avoir eu autrefois de la religion, n’en a plus maintenant. Car que ne peut-on pas craindre d’un homme qui s’est défait de la crainte de son Dieu ? P. 23;, 238. 9013* Un homme sans religion n’a donc plus de peine & s’émanciper de toutes les autres lois qui pouvoient le retenir dans l’ordre, ni à renoncer aux engagemens les plus inviolables qu’il a dans la société humaine, et sans quoi la probité ne peut subsister. Engagemens de dépendance, engagemens de justice, engagemens de fidélité, engagemens même du sang et de la nature. Ce qui apprend aux rois et à tous les maîtres du siècle à ne ppint souffrir auprès d’eux de libertins. Ce qui nous apprend à les combattre nousmêmes, ou à les fuir. Honorons notre religion. Tandis qu’elle subsistera dans nous. Dieu sera avec nous; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. Mais si nous laissons éteindre cette lumière, quelle sera notre ressource? P. a38, u3g. 902Deuxième fabtie. Point de religion sans probité, je dis de vraie religion. Car toute notre religion sans la probité, n’est 1° qu’un fantôme de religion, 2“ qu’un scandale de religion. P. 240,241. 9031“ Fantôme de religion. Si quelqu’un de vous, disoit saint Jacques, croit avoir de la religion, et que néanmoins il ne réprime pas sa langue, qu’il sache qüe sa religion est vaine : Hujus vana est religio. Or, si l’apôtre a pu parler ainsi de la médisance, que sera-ce de mille désordres encore plus essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendroieht néanmoins pouvoir accorder avec la religion ? P. 241, 242, 904pour ainsi dire, sur la raison; aussi la religion a-t-elle pour base la probité. Car elle veut, dit saint Jérôme, un sujet digne d’elle et digne de Dieu. Être juste, être fidèle, être désintéressé, être sans reproche dans l’estime du monde; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir de la religion et être chrétien, voilé l’ordre invariable et auquel il faut que la religion se conforme. Sans cela Dieu réprouve votre culte; et comment agréeroit-il ce qui même devant les hommes est condamnable? Mais nous renversons cet ordre, et nous nous formons de grandes idées de religion qui ne sont appuyées sur rien, parce qu’en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice. Qu’est-ce que cela, sinon un fantôme? P. a44> a45> 246. 9052" Scandale de religion. Car c’est ce qui expose la religion au mépris et à la censure, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d’ascendant sur elle. Je sais qu il faudroit distinguer la religion de ceux qui la professent : mais le monde est-il assez équitable pour faire cette distinction ? Quand donc on voit des chrétiens sans probité, c’est-à-dire, intéressés, colères, violens, vindicatifs, impitoyables, dissimulés, artificieux, fourbes, imposteurs, quel avantage l’impiété n’en tire-t-elle pas? P. 246, a4"- 906Mais ayons de la probité; soyons bjenfaisans, doux, affables, prévenans, humbles, intègres, modestes, patiens, sans détours, sans artifices, sans ostentation, sans hauteur, c’est ce qui édifiera plus le monde que toutes nos ferveurs et toutes nos pénitences. Tel est, Seigneur, le témoignage que vous attendez de nous : et quelle honte pour un chrétien, de ne pas faire au moins en partie par la pureté de ses mœurs, ce que tant de martyrs ont fait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourmens! P. 248, 249. 907DES SERMONS. LE VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE. SUR LA GRACE. 908Sujet. Jésus lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu. 909Ce don de Dieu que ne connoissoit pas encore la femme samaritaine, c’est la grâce. Don précieux que nous ne connaissons pas assez nous-mêmes, et que nous ne prenons pas soin de connoitre : d’où vient que souvent nous le recevons en vain. Il est donc important de vous en donner une juste idée, et c’est à quoi je vais travailler dans ce discours. P. a5o, 25i, a5a. 910Division. Disposer tout avec douceur et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellentes propriétés que l’Ecriture attribue à la’sagesse. Or, ce que l’Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu, je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce, dont je parle, n’agit en nous que comme l’instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut. Douceur de la grâce : première partie. Force de la grâce : deuxième partie. L’une et l’autre paraît dans la conversion de la Samaritaine. P. 25s, 253, 254. 911Première partie. Douceur de la grâce. C’est par-là que la grâce touche le pécheur, et qu’elle devient victorieuse. Or, cette douceur consiste : 1° en ce que la grâce nous attend; 2“ en ce qu’elle prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner; 3° en ce qu’elle -est toujours la première à nous prévenir; 4° en ce qu’elle nous demande ce qu’elle veut obtenir, et qu’au lieu de le demander avec 912empire, elle ne l’obtient que par voie de sollicitation et d’invitation ; 5* en ce qu’elle s’accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit; C’en ce qu’elle ne nous engage à rien de difficile, où elle ne nous fasse trouver de l’attrait, et dont malgré nos répugnances, elle n’excite en nous le désir. C’est ainsi que le Fils de Dieu convertit la Samaritaine. P. 254, 255, 256. 9131” La grâce nous attend. Voyez Jésus-Christ fatigué et assis sur le bord d’une fontaine. Qu’attend-il ? une pécheresse. De quoi est-il fatigué ? non-seulement du chemin qu’il a fait, mais d’avoir si long-temps supporté cette âme criminelle dans ses déréglemcns. Cependant il ne se rebute point, et il est encore résolu de l’attendre. Or, combien y at-il de pécheurs que Dieu attend de la sorte ? Il n’y a que la patience d’un Dieu qui puisse aller jusque-lâ. Celle des hommes, qui n’a pas plus d’étendue que la petitesse de leur cœur, est bientôt à bout : mais Dieu est patient, dit saint Augustin, parce qu’il est éternel, parce qu’il est fort, parce qu’il est Dieu. Du reste, le pécheur doit-il se faire de la patience de Dieu, une raison pour différer sa pénitence? A Dieu ne plaise. Car est-il rien de plus impie que de se prévaloir de la grâce de Dieu contre Dieu même ? D’ailleurs, il y en a que Dieu n’attend pas, ou du moins qu’il n’attend que jusques à un certain terme qui nous est inconnu : et rien ne doit plus l’engager à ne nous pas attendre, que l’espérance présomptueuse dont nous nous flattons qu’il nous attendra. P. 256, 257, 258, 25g, 260. 9142“ La grâce prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner. Ainsi, le Sauveur du monde, pour traiter avec la Samaritaine, prend le temps où elle doit venir selon sa coutume puiser de l’eau. Mon pas que Dieu ait besoin de ces ménagemens ; mais c’est dans ces ménagemens que nous 915devons admirer sa bonté. C’est en cela même aussi que de savans théologiens ont fait consister l’efficace de la grâce, fondés sur ces paroles de l’Ecriture : Tempore accepto exaudivi te, et in die salulis adjuvi te. Y a-t-il un pécheur converti qui n’uttribue- en partie sa conversion à certaines rencontres, et qui ne se souvienne que ce fut là que Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur ? Exemple de saint Augustin. Il est donc de notre sagesse d’observer ces occasions et de ne les pas manquer. Mais si telle occasion, ditesvous, est une occasion de salut, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux; mais il n’est pas moins sûr que vous ne vous convertirez jamais sans un bon usage de cette grâce et de l’occasion où elle vous est préparée. P. 26 1, 262, 265, 9163° La grâce est la première à nous prévenir. C’est dans la doctrine des Pères ce qu’elle a de plus essentiel : car si je la pouvois prévenir, dès-là elle ne seroit plus grâce, puisqu’elle supposerait en moi le mérite de l’avoir prévenue. Ainsi le Fils de Dieu prévient cette femme de Samarie : il l’aborde, il lui parle. Ainsi veut-il bien encore prévenir tous les jours de viles créatures, et les rechercher lors même qu’elles s’éloignent de lui. Mais du moins, Seigneur, puisque vous voplez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour? Oui, mon Dieu, cette bonté prévenante sera désormais pour moi le plus puissant motif d’une reconnaissance et d’une fidélité inviolable. P. 266, 267, 268. 9174“ Ce que veut obtenir la grâce, elle nous le demande ; et au lieu de ledemander avec empire, elle ne l’obtient que par voie de sollicitation et d’invitation. Le Sauveur du monde pouvoit obliger la Samaritaine à lui rendre d’abord une obéissance forcée; mais il la prie de l’écouter et de le croire : 918demande peu, pour nous donner beaucoup. Que demande * Jésus-Christ à la Samaritaine? un peu d’eau. Que lui pronàet-il ? une eau salutaire et vivifiante qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. Que nous demande la grâce?. souvent, presque rien. Mais ce peu qu’elle nous demande, cette petite victoire, nous met en état de recevoir la plénitude des dons célestes et d’éprouver toutes les miséricordes du Seigneur. P. 268, 269, 270. 9195° La grâce même s’accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit. La Samaritaine étoit curieuse, et se piquoit d’être savante : Jésus-Christ ne dédaigne point de s’entretenir avec elle sur les plus hauts mystères de la religion. Sommes-nous ardens et agissons, la grâce nous sanctifie par le zèle. Sommes-nous tendres et affectueux, elle nous sanctifie par un amour sensible pour Dieu. Sommesnous d’une humeur facile et condescendante, elle rectifie cette facilité d’humeur, et la convertit en charité pour le prochain : Multiformis gratiœ Dei. P. 270, 271,272, 273. 9206" La grâce ne nous engage à rien de difficile, où elle ne nous fasse trouver de l’attrait, et dont malgré nos répugnances elle n’excite en nous le désir. Il est vrai que Dieu par cette grâce nous oblige à renoncerau monde ; mais c’est après nous en avoir fait connoître par sa grâce même la vanité et le danger. Il est vrai que cette grâce m’oblige à faire pour Dieu des choses contraires à la nature et quelquefois très-pénibles : mais elle m’y porte par la grandeur des motifs qu’elle me propose, et par l’espérance des biens inestimables qu’elle me promet. Si voos saviez, dit Jésus-Christ à cette femme de notre évangile, quel est celui qui vous parle, et ce que vous pouvez attendre de lui ! P. 275, 921Telle est la conduite de la grâce. Telle doit être par proportion la nôtre, prêtres du Seigneur, dans le saint ministère que nous exerçons pour la conversion et le salut des âmes. Ce ne sera point par l’autorité, ni même par l’habileté, mais par notre douceur que nous les gagnerons. Je ne dis pas qu’il ne faille point user de sévérité; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité compatissante, une sévérité qui se fasse aimer et qui rende le joug de Dieu supportable. P. 375,276, 277, 278. 922Deuxième partie. Force de la grâce. Il m’a toujours paru, et il me paroît encore, qu’une des preuves les plus convaincantes de la vérité de notre foi, est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes : et quand je n’envisagerois que la conversion de la Samaritaine, je conclurois sans hésiter qu’il y aun principe surnaturel qui agit en nous: Digitus Dei est hic. Double miracle de la vertu toute-puissante de la grâce dans cette conversion, l’un par rapport à l’esprit, l’autre par rapport au coeur. 1° Miracle de la grâce dans la victoire qu’elle remporte sur l’esprit de la Samaritaine ; 2“ miracle de la grâce dans le changement qu’elle fuit du cœur de la Samaritaine; 5° l’un et l’autre, miracles de la grâce opérés d’une mauière toute miraculeuse. P. 279, 280, 281. 923i° Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu’elle remporte sur l’esprit de la Samaritaine. C’étoit tout ensemble une infidèle et une hérétique. Or, vous savez l’extrême difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité morale de réduire un esprit, surtout l’esprit d’une femme, quand elle est de ce caractère. C’est néanmoins ce que la grâce opère aujourd’hui. Jésus- Christ ramène d’abord cette femme de Samarie, à la pureté du culte juif; et il en fait ensuite une chrétienne. Hœc mutatio dexterœ excelsi. P. 281, 282, 283. 9242° Miracle de la grâce et de sa force dans le changement du coeur de la Samaritaine. Elle étoit impudique et déréglée dans ses moeurs. Elle viroitdans un concubinage public. Elle y étoit depuis long-temps, et elle en avoit contracté l’habitude. Or s’il y a une maladie difficile à guérir, c’est celle-là. Mais cette pécheresse, cette prostituée, cette femme esclave des plus sales passions est enfin purifiée et sanctifiée. Hæc rnutatio dexterœ excelsi. P. 283, 284, 285. 9253” Miracles opérés d’une manière toute miraculeuse. Ils ne coûtent au Sauveur du monde qu’un moment. Il ne dit qu’unc parole à la Samaritaine, Ego surn, c’est moi; et tout à coup la voilà convaincue, la voilà touchée, la voilà pénétrée des plus saints et des plus vifs sentimens de pénitence. Elle ne voit point faire de miracles à Jésus-Christ; et cette conversion sans miracles n’est-elle pas le plus grand miracle ? Elle ne se convertit point à lui comme la Chananéenne, parce qu’il a délivré sa fille du démon ; ni comme l’Hémorroïsse, parce qu’il lui a rendu la santé : mais elle se convertit, elle s’attache à lui pour lui seul. Enfin. elle ne se contente pas de le connoltre, elle le fait connoitre aux autres; et de pécheresse qu’elle étoit, dit saint Grégoire pape, elle se trouve transformée en apôtre. Hæc mutatio dexterœ excelsi. P. 286, 287, 288, 289. 926Quelle conclusion ? Espérons tout de la grâce; et quelques efforts qu’il y ait à faire pour retourner à Dieu, prenons confiance. Si Dieu par sa miséricorde vous a retiré de l’état du péché, imitez le zèle de la Samaritaine, et travaillez comme elle à ramener autant de pécheurs que rotre exemple est capable d’en attirer, mais surtout ceul qui furent les complices de votre désordre. Dites -leur comme David pénitent-: Venite, audite, et narrabo quanta fecil animee meœ : Venez, écoutez, et je vous raconterai ce 927que le Seigneur a fait pour moi, et ce qu’il veut faire pour vous. Inspirez-nous ce zèle, 6 mon Dieu, et remplisseznous pour cela de votre esprit, de cet esprit de douceur, de cet esprit de force. P. 289, 290, 291, 292, 293, 294. 928Sujet. Jésus-Christ levant les yeux, et voyant qu’une grande foule de peuple venoit à lui, dit à Philippe : D’où pourrons-nous acheter assez de pain, pour donner à manger à tout ce peuple ? Or il disoit ceci pour l’éprouver : car il savoit bien ce qu’il alloit faire. 929Ce miracle de la multiplication des pains nous apprend qu’il y a une providence qui gouverne le monde, et à laquelle nous devons nous soumettre. Vérité fondamentale de notre religion qui fera la matière de ce discours. P. 29 5, 296, 297. 930Division. Le devoir et l’intérêt nous engagent à recon-noître une providence et à nous y soumettre. Voyons donc elle désordre de l’homme, et son malheur, lorsqu’il refuse à Dieu cette soumission. Le désordre de l’homme, par rapport à son devoir; le malheur de l’homme, par rapport à son intérêt. En deux mots, rien de plus criminel que 'homme du siècle, qui ne veut pas se soumettre à la providence : première partie. Rien de plus malheureux que l’homme du siècle, qui ne veut pas se conformer à la conduite de la providence : deuxième partie. P. 297, 298. 931Première partie. Rien de plus criminel que Phomme du siècle qui ne veut pas se soumettre i la providence. Car 932il renonce à cette divine providence, l’nu par un esprit d’infidélité, parce qu’il ne la reconnoît pas et qu’il ne la croit pas; a° ou par une simple révolte de cœur, parce qu’en la reconnoissant même et en la croyant, il ne veut pas lui rendre la soumission qui lui est due. P. 299. 933t" Est-ce par un esprit d’infidélité, et parce qu’il ne croit pas la providence ? Mais quel désordre ? car il ne connoit donc plus de Dieu ; affreuse impiété! ou bien il se fait un Dieu monstrueux, qui n’a nul soin de ses créatures ; qui n’est ni juste, ni bon, ni sage, puisqu’il ne peut rien Être de tout cela sans providence : autre supposition non moins impie, et qui réduit le mondain infidèle à être plus que païen, puisqu’ peine il s’est trouvé quelques sectes païennes qui aient nié la providence. Ce n’est pas assez : il se rend incrédule et insensé contre sa raison même. Comment cela ? 934le voici. Quand il voit un état bien réglé, il conclut qu’il y a un maître qui le gouverne; et il ne veut pas ainsi raisonner à l’égard du monde entier. Ajoutez qu’il n’y a point d’homme qui dans sa vie ne puisse remarquer certaines conjonctures où il s’est trouvé, certains périls d’où il est échappé, certains évéBemens heureux ou malheureux, qui sont pour lui autant de preuves personnelles d’une providence. Or cela est vrai surtout de ceux qui font quelque figure dans le monde, et qui entrent plus dans les intrigues du monde. Toutefois ce sont ceux-là même qui ont moins de foi à la providence, et qui semblent plus la méconnoître. Leur aveuglement va encore plus loin : car ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la providence un aveu qu’ils lui rendent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Ce mondain qui oublie Dieu dans la prospérité, est le premier à murmurer contre la providence quand il lui survient une disgrâce. 935Voici quelque chose encore de plus surprenant : c’est que souvent le libertin veut douter de la providence par les raisons même qui prouvent invinciblement une providence. Car il fonde ses doutes sur ce qu’il voit le monde rempli de désordres: mais pourquoi sont-ce des désordres, répond saint Chrysostôme, sinon parce qu’ils sont contre l’ordre ? et qu’est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la providence ? Désordres dont les hommes se scandalisent ; et de ce que les hommes s’en scandalisent, n’est-cc pas un témoignage authentique de la providence, qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui veut pour cela que parmi les hommes elles aient toujours passé, et qu’elles passent toujours dans la suite pour scandaleuses ? Si les hommes ne se scandalisoient de rien, l’iniquité prévaudroit; et afin qu’elle ne prévale pas, la providence fait qu’on se scandalise du vice et qu’on aime la vertu. P. 3oo, 3oi, 3oa, 3o3, 3o4, 3o5, 5o6. 9363° Est-ce par une simple révolte de edeur que le mondain s’élève contre la providence: en sorte que la croyant même, il refuse de se soumettre^ elle? autre désordre encore moins soutenable. Car quelle témérité ! croire une providence qui préside au gouvernemènt du monde, et ne vouloir pas se régler par elle et agir de concert avec elle. Tel est néanmoins le désordre du monde. On croit une providence, et l’on vit comme si l’on n’en croyoit pas. En effet, si l’on se conduisoit parla foi de la providence, on neseroitni passionné, ni emporté, ni vain, ni inquiet, ni Ger, ni jaloux, ni ingrat envers Dieu, ni injuste envers les hommes. Et pourquoi est-on tout cela? parce qu’on se retire des voies de la providence. P. 306,307, 5o8. 937Mais en sortant des voies de cette sage providence, quelles voies prend-on ? Ou bien l’on ne vit plus qu’au hasard, et 938l’on suit en aveugle le cours de la fortune; ou bien l’on entreprend de se gouverner selon les vues de la prudence humaine. Or 1 un et l’autre est également injurieux à Dieu. N’avoir plus d’autre principe de sa conduite que le cours de la fortune, c’est tomber dans l’idolâtrie des païensr-Idolâlric que les sages usines du paganisme condain noient. Idolâtrie que Dieu reprochoit aux Israélites. Idolâtrie si commune au milieu même du christianisme, surtout à la cour..D’ailleurs, entreprendre de se conduire parla prudence humaine, c’est orgueil, c’est compter sur soi-même, c’est ne vouloir dépendre que de soi-même; et ce qui est d’une conséquence infinie, c’est se charger devant Dieu de toutes les suites fâcheuses qui peuvent arriver, et en prendre sur soi tout le crime. Mais quand j’ai recours à Dieu, et qu’après avoir mûrement délibéré selon l’esprit de ma religion, je viens à conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque, Dieu suppléera à mon défaut. Voilà pourquoi le plus sage des hommes. Salomon, fuisoit à Dieu cette excellente prière : Donnezmoi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin quelle travaille avec moi, et qu’elle me fasse connoître ce qui vous est agréable. P. 3og, 3io, 3n, 3ia, 3 13, 3i4, 3i5. 939Deuxième partie. Rien de plus malheureux que l’homme du siècle, qui ne veut pas se conformer à la conduite de la providence. Car alors, 1” il demeure sans conduite; 3° en quittant Dieu, il oblige Dieu pareillement à le quitter; 3° il se prive par-là de la plus douce, ou plutôt de l’unique consolation qu’il peut avoir en certaines adversités ; 4” ne voulant pas dépendre de Dieu par une soumission libre et volontaire, il en dépend malgré lui par une soumission forcée. P. 3i5,3i6, 317. 1 îj rtjjrïj 940i° Il demeure sans conduite, je dis sans une conduite sûre et droite. Car il ne lui reste que l’un de ces deûx partis, ou de n’avoir plus d’autre ressource que lui même, ou de mettre son appui dans les hommes. Or, des deux côtés sa condition est également déplorable. D’être réduit à n’avoir plus d’autre ressource que lui-même, qu’y a-t-il de plus terrible ? Si dans une affaire capitale, où il s’agiroit de ma vie, tont autre conseil que le mien me manquoit, je me croirois perdu. Et quel fonds l’homme peut-il faire sur lui- même, aussi aveugle, aussi inconstant qu’il est, aussi sujet à ses caprices et aussi esclave de ses passions ? Je sais qu’il a une raison dont il peut s’aider; mais cette raison-là même bornée à ses foiblcs lumières, n’est-clle pas plus propre à le tourmenter par mille réflexions chagrinantes, qu’à le soutenir ? P. 3r7,3i8, 319,320. 941Que fera- t-il donc ? mettra-t-il sa confiance dans les hommes? mais est-il un esclavage plus honteux et plus dur que de dépendre des hommes ?A quels dédains, à quels changcmens, à quels revers n’est-on pas exposé ? n’est-ce pas ce qu’éprouvent sans cesse, auprès des princes de la terre, ces adorateurs de la faveur ? y en a-t-il un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c’est une perpétuelle captivité ? P. 321, 322, 323, 3a4. 9422“ En quittant Dieu, le mondain oblige Dieu pareillement à le quitter. Car Dieu a son tour; et quand il entend cet homme rebuté et désolé, plaindre son sort, il lui répond avec ces paroles du Deutéronome : Ubi suntdii eorurn, in quibus habebant Jiducieuh ? Surgant et opitulenlur vobis : Oû sont ces dieux dont vous vous teniei si Sûrs ? qu’ils viennent maintenant vous secourir. P. 324. 943donné de Dieu, après qu’il a lui-même abandonné Dieu. Il y a des afflictions dans la vie, où l’on ne peut recevoir de la part du inonde aucun soulagement. Or, un chrétien soumis à la providence trouve alors dans sa soumission son soutien ; au lieu que l’impie frappé du coup qui l’atterre, fait en quelque sorte le personnage d’un réprouvé, blasphémant contre le ciel, trouvant tout odieux, se désespérant, et dans son désespoir, goûtant toute l’amertume de la douleur. P. 3a5, 326. 9444' Que dis-je ! et le mondain, tout rebelle qu’il est, n’estil pas encore sous la domination de la providence ? Oui ; mais d’une providence de justice et de rigueur, qui se fait sentir à lui par des vengeances, tantôt secrètes et tantôt éclatantes, tantôt par des prospérités dont il est enivré, et tantôt par des adversités dont il est accablé. Ainsi Dieu at-il traité un Pharaon, un Nabuchodonosor, un Antiochus, et bien d’autres. Si donc nous avons quelque égard à notre devoir et à notre intérêt, soumettons-nous à notre Dieu et à sa providence. Demandons-lui que sa volonté s’accomplisse en nous, et sur la terre, et dans le çiel. P. 337, 3a8,329. 945LE LUNDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE. SUR LE SACRIFICE DE LA MESSE. 946Sujet. Or les disciples.se souvinrent de ce qui est écrit: Le zèle de votre maison me dévore. 947Puisqu’il s’agissoit de la maison de Dieu, il ne faut pas s’étonner que le Sauveur du monde marquât tant de zèle 948contre les profanateurs du temple de Jérusalem. C’est à ce premier temple que nos églises ont succédé ; et ce qui les distingue particulièrement, c’est l’adorable sacrifice que nous y offrons. Sacrifice de la messe, dont je veux, autant qu’il est possible, vous faire connoître dans ce discours l’excellence et le prix, afin de vous apprendre par-là môme avec quel esprit vous y devex assister. P. 32q, 33o, 33i. 949Division. Sacrifice delà messe, sacrifice souverainement respectable, pourquoi? parce que c’est à Dieu qu’il est offert; première partie : parce que c’est un Dieu qui y est offert ; deuxième partie. P. 33 1, 33a. 950Preikif.be partie. Sacriéce de la messe, sacrifice souverainement respectable, parce que c’est à Dieu qu’il est offert. Y assister, c’est assister, 1“ à la plus grande action du christianisme ; 2° à une action dont la fin immédiate est d’honorer Dieu ; 3° à une action qui, prise dans son fonds, consiste surtout à humilier la créature devant Dieu ; 4* à une action qui, désormais, est l’unique par où ce culte d’adoration, je dis d’une adoration suprême, puisse être extérieurement et authentiquement rendu à 'Dieu; 5° c’est y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due à Dieu. P. 33a, 333. 9511° C’est, assister à la plus grande action du christianisme. D’où vient que dans les anciennes liturgies le sacrifice est appelé action par excellence, et c’est ainsi que nous l’appelons encore aujourd’hui. Toutefois, nous nous y présentons comme si c’étoit l’action la moins sérieuse, et qui pût être plus impunément négligée. P. 333, 334, 335. 9522° C’est assister à une action dont la fin immédiate est d’honorer Dieu. Chaque action de piété a sa fin particulière, et la fin particulière du sacrifice est l’honneur de Dieu. Dans tous les autres devoirs on peut presque dire que 953l’homme agit plutôt pour lui-même et -pour son intérêt, que pour l’intérêt de Dieu : car si je prie, par exemple, c’est pour m’attirer les grâces de Dieu. Mais quand je vais au sacrifice, qu’est - ce que j’envisage? d honorer Dieu. Que scroit-ce donc de faire servir à le déshonorer, ce qui doit spécialement servir à le glorifier? P. 555, 556. 9545" C’est assister A une action qui, prise dans son fond, consiste surtout A humilier la créature devant Dieu. Car, qu’est-ce que le sacrifice? une protestation que nous faisons A Dieu de notre dépendance et de notre néant. L’oraison, en élevant nos esprits A Dieu, nous élève au-dessus de nousmêmes ; mais le sacrifice nous rabaisse au-dessous de nousmêmes en nous anéantissant devant Dieu. Comme donc je ne pui9 mieux m’humilier devant Dieu qu’en lui offrant le sacrifice, aussi ne puis-je autrement avoir part au sacrifice qu’en m’humiliant devant Dieu. Delà, quel désordre lorsque des chrétiens viennent au sacrifice du vrai Dieu, non-seulement sans cette humilité religieuse, mais avec tout l’orgueil du libertinage et tout le faste du monde? P. 55?, 338, 53g, 54o. 9554" C’est assister à une action qui, désormais, est l’unique par où ce culte d’adoration, je dis d’une adoration suprême, puisse être extérieurement et authentiquement rendu A Dieu. Dans toutes les autres actions, je ne fais point cette protestation publique et solennelle de ma dépendance et de mon néant. Le seul sacrifice e9t l’aveu juridique de ce que je suis, et de ce que je dois A Dieu. Mais par un renversement bien déplorable, quel sujet ne donnons-nous pa9 aux païens et aux infidèles de nous faire la même demande que lesennemis du Seigneur faisoient A David: Ubiest Deus tuus ? Où est votre Dieu? P. 34o, 34», 34a. 956nous inspirer le respect et la référence due à Dieu, i° comme témoins ; honneur que l’Église ne fait qu’aux fidèles : mais au lieu de nous occuper de Dieu qui nous est présent et & qui nous sommes présens, nous ne nous occupons que de Tains objets, ou qui repaissent notre curiosité, ou qui servent d’amusement à notre oisiveté, a" Comme ministres: car nous offrons tous le sacrifice avec le prêtre, sans être néanmoins revêtus du même caractère que le prêtre : fonction si sainte, que quelques-uns même ont conclu de là, qu’un pécheur ne pouvoit assister au sacrifice de la messe dans l’état de son péché. Conséquence erronée que je rejette : mais m’en tenant au principe sur quoi elle est établie, ne dois-je pas conclure, que puisque nous assistons au sacrifice en qualité de ministres, tant de crimes que l’on y commet, sont autant de profanations ? Qui le croiroit qu’un chrétien choisi de Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin, voulût faire du temple même un lieu déplaisir et du plus infijire plaisir? Désordre que Tertullien, et après lui saint Jérôme et saint Chfysostôme, reprochoient à leurs siècles, mais qui maintenant est plus commun qu’il ne l’a jamais été. 3“ Comme victimes : et en effet, puisque nous ne faisons avec Jésus-Christ qu’un même corps, il s’ensuit, dit saint Thomas, que nous sommes immolés avec lui. Par conséquent, nous devons nous mettre dans l’état de ces anciennes victimes qu’on sacrifioit au Seigneur. Elles étoient liées, elles étoient privées de l’usage des sens, elles étoient brûlées parle feu. Ainsi, il faut que la religion nous lie et nous tienne respectueusement appliqués au sacrifice, 11 faut qu’elle nous couvre les yeux et qu’elle les ferme à tous les objets de la terre. Il faut qu’elle nous consume par le feu de la charité. P. 342, 343, 344, 345, 346, 34?, ■ 3485 34g. 957Mais n’est-il pas surprenant, comme l’a remarqué Picdc la Mirande, que de tant de religions qui se sont répandues dans le monde, il n’y ait eu que la religion du vrai Dieu dont les temples et les sacrifices aient été profanés par ses propres sujets ? La raison de cette différence est que l’ennemi de notre salut ne va point tenter les païens ni les troubler dans leurs sacrifices, parce que ce sont de faux sacrifices : au lieu qu’il emploie toutes ses forces à nous détourner du sacrifice de nos autels, parce que c’est un sacrifice également glorieux à Dieu et salutaire pour nous. P. 35o, 35 1. 958Deuxième pabtie. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement respectable, parce que c’est un Dieu qui y est offert. Quand nous aurions vécu sous l’ancienne loi, et que nous n’aurions point eu d’autres Sacrifices que ces sacrifices imparfaits dont Dieu avoit établi l’usage par le ministère de Moïse, il faudroittoujoursy assister avec crainte et avec tremblement. Aussi avec quelle révérence Dieu vouloit-il que les Juifs entrassent dans le sanctuaire pour lui offrir leurs sacrifices et le sang des animaux, et avec quel zèle et quelle fidélité ce peuple, d’ailleurs si indocile, s’acquittoit-il de ce devoir? Qu’eussent -ils donc pensé, et qu’eussent-ils fait, s’ils eussent eu comme nous à offrir le sacrifice d’un Dieu; et que devons-nous penser, que devonsnous faire nous-mêmes? Sur cela, je me contente de trois considérations. P. 35i, 35a, 353, 354. 959Première considération. Quand je vais au sacrifice que célèbre l’Église, je vais au sacrifice de la mort d’un Dieu; à un sacrifice dont réellement et sansfigure la victime est le Dieu même que j’adore. Si donc par de sensibles outrages j’ose encore lui insulter comme les Juifs qui lecruçifièrent, ne suisje pas digne de ses plus rigoureuses vengeances ? P. 354- 960Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de miséricorde s’immole-t-il dans le sacrifice de nos autels ? pour nous apprendre et pour nous aider à faire ce que nous ne pouvons faire sans lui et que par lui, je veux dire, à honorer Dieu autant que Dieu le mérite et qu’il le demande. Car pour cela, dit saint Thomas, il a fallu un sujet d’un prix infini, et offert d’une manière infinie. Mais tandis que Jésus-Christ, dans cet état de victime, honore son père, Ego honorijico patrem,- il semble que nous prenions à tâche de détruire par nos scandales tout l’honneur qu’il lui rend par sesanéantissemens. Faisons par proportion ce qu’il fait, si nous voulons par proportion glorifier Dieu comme il le glorifie. P. 355, 356,357,358. 961Troisième considération. Que fait encore Jésus -Christ dans ce sacrifice? non-seulement il apprend aux hommes à honorer Dieu, mais il y traite de leur réconciliation avec Dieu. Comme médiateur, il plaide leur cause, et il offre le prix de leur rédemption : Ego pro eis sanctijico me ipsum. Or, reprend saint Bernard, si je voyois le fils unique d’un prince de la terre mourir pour moi, m’arrêterois-je, tandis qu’il meurt, â de vains amusemens? Et lorsque le fils unique de Dieu se' sacrifie pour mes intérêts, serai-je assez insensé pour faire un jeu du sacrifice même de mon Sauveur? Pensée touchante que saint Jean de Jérusalem exprimoit en des termes moins figurés, mais non moins énergiques ni moins pressans. De là, jugeons quels sentimens nous doivent occuper dans ce sacrifice d’expiation. Ne sont-ce pas ceux d’un pécheur contrit et d’un pécheur reconnoissant ? P. 358,35g, 36o, 36 1. 962Je n’ai en finissant ce discours qu’un seul raisonnement à vous opposer. Ou vous croyez ce que la foi nous enseigne du sacrifice de notre religion, ou vous ne le croyez pas. 963Si vous le croyez, comment osez- vous profaner cet adorable sacrifice, et en cela même n’êtes-vous pas plus criminels que les Juifs et que les hérétiques? Si vous ne le croyez pas, pourquoi y assistez -vous ? Que dis-je ? et veux-je vous en éloigner? non, Chrétiens : allons-y, niais pour y honorer Dieu, poury édifier l’Église, et pour nous y sanctifier nousmêmes. P. 36a, 563, 364. 964LE MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE. SUR L’AVEUGLEMENT SPIRITUEL. 965Scjbt. Lorsque Jésus passoit, il vil un homme qui étoit aveugle dès sa naissance. 966C’est dans ce miracle que s’accomplit ce jugement adorable dont parloit le Fils de Dieu, lorsqu’il disoit : Je suis venu dans le monde ; et le jugement que j’y dois exercer, est que ceux qui ne voient pas verront, et que ceux qui voient cesseront de voir. Car comme Moïse partagea autrefois tellement l’Égypte, que tout ce qui étoit habité par les Égyptiens se trouva couvert de ténèbres, tandis que les Israélites jouissoient d’un jour pur et serein; ainsi au même temps que Jésus-Christ éclaire l’aveugle-né, il aveugle les pharisiens qui étoient les sages et lesspirituels du judaïsme. Jugement qui se renouvelle encore tous les jours parmi nous. Mais sans m’arrêter à ce qu’il a de favorable pour les uns sur qui Dieu répand sa lumière, je veux seulement vous le représenter dans ce discours, par ce qu’il a de terrible et d’effrayant pour les autres que Dieu frappe d’un aveuglement intérieur qui va jusqu’à l’âme, et qui la tient 967plongée dans les plus grossières et les plus funestes erreurs. P. 365, 366, 367, 368. 968Division. Point de matière sur laquelle l’Écriture se soit expliquée en des termes plus différens que sur l’aveuglement spirituel. Mais pour accorder ensemble tous ces textes de l’Écriture, je distingue avec saint Thomas, trois sortes d’aveuglemens : un aveuglement qui de lui-même est péché, un aveuglement qui est la cause du péché, et un aveuglement qui est l’effet du péché. Sur quoi je dis, que l’aveuglement qui de lui-même est péché, est de tous les péchés le plus pernicieux et le plus contraire au salut : première partie. Que l’aveuglement qui est cause du péché, est communément, pour servir de prétexte au péché, l’excuse la plus frivole et la moins recevable : deuxième partie. Enfin, que l’aveuglement qui est l’effet du péché, est la peine la plus terrible dont Dieu dans cette vie puisse punir le pécheur : troisième partie. P. 368, 369, 3^0. 969Première partie. Aveuglement péché, c’est-à-dire, qui de lui-même est criminel, pourquoi ? parce qu’il est volontaire et affecté. Tel est l’aveuglement des libertins et des prétendus athées, qui dans eux-mêmes et dans les seules vues naturelles ont des lumières plus que suffisantes pour connoître Dieu, et par conséquent 11e peuvent cesser de croire en lui, que parce qu’ils ne veulent pas s’assujettir à lui, et qu’à force de l’offenser ils parviennent enfin à l’oublier et ensuite à le méconnoître. Excellente idée que Tertullien do nnoit autrefois de l’athéisme. Tel est l’aveuglement de certains hérétiques de mauvaise foi, qui ne demeurent dans leur hérésie, que parce qu’ils sont déterminés à n’en revenir jamais. Tel est l’aveuglement des sensuels et des voluptueux, qui pour goûter avec moins de trouble leurs infâmes plaisirs, ne veulent pas même entendre parler des 970vérités éternelles. Tel est l’aveuglement de certains esprits pleins d’eux-mêmes, qui par un effet pitoyable de leur orgueil, ne peuvent supporter la vérité, dès que la vérité les humilie ; qui non - seulement ne veulent pas voir leurs défauts, quoique grossiers, mais veulent même qu’on leur applaudisse jusque dans leurs foiblesses. Tel est l’aveuglement d’une inûnité de chrétiens qui ne veulent pas s’éclaircir sur certains laits, sur certains doutes, sur certains troubles de conscience, parce qu’ils sentent bien qu’ils ne sont pas dans la disposition d’aocomplir des devoirs A quoi cet éclaircissement leur feroit voir qu’ils sont obligés : Noluit intelligere ut bene ageret. P. 3yo, 3;i, 5ya, 3?5, 3?4, 3?5, 3;6, 377, 378. 971Or j’ai dit, et il est vrai, que de tous les péchés dont l’homme est capable, il n’y en a point de plus pernicieux ni de plus contraire au salut. 1° Parce que cet aveuglement volontaire exclut la première de toutes les grâces. qui est la lumière divine; et par l’exclusion de cette première grâce, arrête toutes les autres grâces que Dieu tenoit en réserve dans les trésors de sa miséricorde, et par où il vouloit nous conduire et nous attacher à lui. a' Parce que cet aveuglement volontaire nous Ote non-seulement la lumière, mais le désir d’avoir, la lumière. 3° Parce que cet aveuglement nous donne même une volonté tout opposée, et nous fait fuir la lumière sans laquelle néanmoins nous ne pouvons parvenir au salut. P. 378, 379, 38o, 38 1, 38a. 972Ce péché donc met Dieu lui-même dans une espèce d’impuissance de nous sauver, et l’oblige à nous dire, quoique dans un autre sens, ce que Jésus-Christ dit à l’aveugle de Jéricho : Quid tibi vis Jaciarn ? Que veux-tu, pécheur, que je fasse pour toi ? Que 4e te sauve sans grâce ? cela ne se peut. Que je te donne des grâces sans lumières? il n’y 973en eut jamais de la sorte. Que par des lumières forcées, je te sauve malgré toi Pce n’est point l’ordre de ma providence. Que par un miracle spécial je change les lois de cette providence? ma" justice s’y. oppose, et ma miséricorde même ne l’exige pas. P. 38a. 974Je sais que Dieu malgré nous peut nous éclairer : mais il est toujours vrai que quand nous haïssons, quand nous fuyons cette lumière, nous formons tout l’obstacle à. notre salut, qu’une créature de sa part y peut former. Et voilà pourquoi je voudrois que tous ceux qui m’écoutent, fissent tous les jours à Dieu cette prière que faisoit David : Révéla oculos meos : Seigneur, éclairez-moi, et ouviez-moi les yeux. Si je vous demande votre lumière, ce n’est point pour me rendre plus habile dans les affaires du monde ; mais pour n’ignorer rien dans ma condition de toutes vos volontés et de toutes mes obligations : Da rnihi inlellectum, ut sciam justificationes tuas. P. 383, 384 > 385. 975Deuxième partie. Aveuglement cause du péché. Ainsi les Juifs crucifièrent Jésus-Christ, parce qu’ils 11e le connoissoient pas. Aveuglement très-ordinaire dans le christianisme. Combien tous les jours commet-on de péchés contre la justice, contre la charité, contre la pureté, sans savoir, et parce qu’on ne sait pas que ce sont des péchés? Or, on demande si cet aveuglement qui est la cause du péché, peut toujours devant Dieu nous tenir lieu d’excuse et nous justifier?mais si cela étoit, pourquoi David auroit-il demandé à Dieu qu’il oubliât ses ignorances passées? Je vais plus loin, et je soutiens que non-seulement notre ignorance n’est pas toujours une légitime excuse, mais qu’elle ne l’est presque jamais pour la plupart des chrétiens, parce que dans le siècle où nous vivons il y a trop de lumière pour pouvoir s’autoriser de ce prétexte. Si je ne vous avois pas parlé. Carême, ii. 35 976disoit le Fils de Dieu aux Juifs, votre incrédulité seroit excusable ; mais maintenant que vous m’avez entendu, vous n’avez plus d’excuse dans votre péché. Appliquez-vous ce reproche. Combien avez-vous de prédicateurs et de maîtres pour vous instruire ? P. 386, 38?, 388, 38g, 3go, 3gi. 977Mais enfin, direz-vous, malgré cette abondance de lumières on ignore cent choses essentielles au salut, surtout à l’égard de certains devoirs. Mais à cela je réponds ce que répondit l’aveugle-ué aux pharisiens, qui lui disoient qu’ils ne connoissoicnt pas Jésus -Christ : In hoc mirabile est quia vos nescitis unde sit, et aperuit oculos meos : 11 est étonnant que vous ne sachiez pas d’où il est, et qu’il m’ait rendu la vue. Ainsi, Chrétiens, est-il bien surprenant que nous péchions tous les jours par ignorance, et que Dieu ait si abondamment pourvu à notre instruction : In hoc mirabile est. Ils ont Moïse et les prophètes, dit Abraham au mauvais riche qui lui demandoitqüc quelqu’un des morts allât instruire ses frères : Habent Moysem etprophetas. Voilà ce que Dieu dit de nous-mêmes, ou nous dit à nous-mêmes pour notre condamnation. Quand nous péchons alors par ignorance, notre péché est inexcusable : pourquoi ? parce que nous agissons, ou contre nos propres lumières,'- ou du moins contre nos doutes. Contre nos propres lumières : car il nous reste toujours dans notre ignorance même certaines lumières confuses qui nous suffiraient pour éviter le péché, si nous voulions nous en servir, et qui ne nous deviennent inutiles que faute de réflexion. Contre nos doutes : car quand même nous n’aurions pas assez de lumières pour juger, nous en avons souvent assez pour douter. F. 3ga, 3g3, 3g4> 3g5. 978Souvenons-nous que la première de toutes les obligations est de savoir. Examinons-nous sur ce principe; et ne nous 979l’appliquons pas seulement à nous-mêmes, mais étendonsle sur tous ceux dont Dieu nous a chargés. Vous avez des enfans, vous avez des domestiques : leur ignorance ne les excusera pas ; mais elle vous excusera encore moins qu’eux. Car s’ils sont obligés de s’instruire, vous êtes obligés de pourvoir à ce qu’ils le soient. P. 5g5, 3g6, 397. 980Troisième PARTiE.Aveuglement effet du péché. 11 est constant que Dieu aveugle quelquefois les hommes, et quand l’aveuglement des hommes entre dans l’ordre des décrets divins, il est de la foi que c’est un effet du péché, parce que c’est une des peines dont Dieu punit le péché, selon cette parole d’Isaïe : Excœcavit Deus oculos eorum. De savoir de quelle manière s’accomplit une telle punition, c’est ce que je n’entreprends pas d’examiner. A prendre les termes de l’Écriture dans toute leur rigueur, on diroit que Dieu, par une action réelle et positive, opère cet aveuglement intérieur : mais à les prendre dans la vérité, il faut dire avec saint Augustin que si Dieu nous aveugle, c’est par voie de privation, en retirant ses lumières, et non d’action, en nous imprimant l’erreur. Il y a plus, et j’ajoute après ce même saint docteur, que Dieu jamais ne nous prive absolument de toutes les lumières de sa grâce ; mais seulement de certaines lumières de laveur et de choix, avec lesquelles on agiroit, et sans lesquelles on n’agit point. P. 398,599,400,40 1. 981Or, je prétends que cet aveuglemeut est le châtiment de Dieu le plus rigoureux. Aussi le prophète Isaïe n’en demandoit point d’autre pour venger Dieu des infidélités de son peuple : Excasca cor populi hujus. Ce qui le rend si terrible, c’est que l’aveuglement est un mal pur, sans aucun mélange de bien. Tous les autres maux de la vie peuvent être, si nous le voulons, des moyens de salut, ou comme peines médicinales, ou comme peines salisfacloires, 982ou comme peines méritoires. Mais l’aveuglement est un mal stérile, qui ne nous sert ni de remède, ni de pénitence, ni de mérite. En quoi ce châtiment ressemble â celui des réprouvés. P. 4°a, 4°3, 404, 4®5. 983Après cela, conclut saint Augustin, dites que Dieu dès cette vie ne punit pas spécialement les pécheurs et les libertins. Si ce Dieu vengeur n’a pas encore exercé sur vous cette justice si sévère, c’est qu’il a usé envers vous de miséricorde. Mais qui sait s’il est résolu d’attendre davantage? Qui ne tremblera pas dans la pensée qu’il y a un péché que Dieu a marqué comme le dernier terme de sa grâce, je dis de sa grâce efficace et victorieuse ? Quel est- il ce péché ? je n’en sais rien. Mais ce que je sais, ô mon Dieu, c’est que je ne dois rien oublier pour prévenir le malheur dont vous me menacez. P. 406, l\oy » 4°8- 984LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE. SUR LA PRÉPARATION A LA MORT. 985Sr jet. Lorsque Jésus- Christ étoit près de la porte de la ville, on portoit en terre un mort, fils unique d’une femme veuve ; et cette femme étoit accompagnée d’une grande quantité de personnes de la ville. Jésus- Christ l’ayant vue, il en fut louché, et il lui dit : Ne pleurez point. 986Il y avoit lé sans doute de quoi toucher le Sauveur des hommes : mais après tout, dit saint Chrysostôme, un autre objet le touchoit encore bien plus sensiblement ; et ce fut surtout le malheur de ce jeune homme surpris par un accident imprévu et mort sans préparation. Or, n’est-ce pas ainsi 987que meurent tous les jours tant de chrétiens, je veux dire, sans avoir pensé à la mort, sans s’être disposés à la mort? Il est donc d’une extrême conséquence de vous apprendre à prévenir un dangers! affreux, et c’est pour cela que je viens vous entretenir de la préparation à la mort. P. 409, 4>o, 4n. 988Division. Saint Chrysostôme fait particulièrement consister l’exercice de la préparation à la mort en trois choses ; savoir : la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Nous craignons de mourir; et cependant quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne gommes presque jamais persuadés qu’il faut mourir. Première partie. Nous craignons de mourir ; et cependant quelque incertaine d’ailleurs que soit la mort, nous prenons aussi peu de précaution que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l’état où nous devons mourir. Deuxième partie. Enfin nous craignons de mourir ; et cependant malgré l’expérience journalière et si sensible que nous avons de la mort, nous n’apprenons jamais dans l’usage de la vie à mourir. Troisième partie. Ces trois points demandent à être éclaircis : je vais m’expliquer. P. 41 > » 412- 989Première partie. Persuasion de la mort. Il est difficile que je me prépare à une chose dont je ne suis pas encore persuadé ; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n’est pas moins difficile, si j’en suis fortement persuadé, que je ne m’applique pas de tout mon pouvoir à m’y disposer. Or,.rien ou presque rien, dont nous soyons moins persuadés que de la mort. Voici ma pensée. Nous savons bien en général que nous mourrons un jour; mais nous nous consolons dans l’espérance que ce ne sera pas encore sitôt. 990que ce ne sera pas encore de cette maladie, que ce ne sera ni aujourd’hui ni demain. Cependant observez avec moi, que ce qui nous dispose à une bonne mort, n’est pas de savoir en spéculation qu’il faut mourir; mais d’être actuellement touché de ce sentiment intérieur, je mourrai et mon heure approche ; je mourrai, et ce sera dans quelquesunes de ces années que je me promets en vain; je mourrai, et ce sera dans l’âge et de la manière que j’aurai le moins prévu. P. l\\i, /ji3,,ji j. 991Que fait donc l’ennemi de notre salut ? Il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais : mais il nous persuade que nous ne mourrons ni cette semaine, ni ce mois, ni cette année : Nequaquam moriemini. Il semble que nous soyons même en cela d’intelligence avec lui. Car non-seulement nous ne sommes jamais bien persuadés de la mort dans le sens que je l’entends; mais nous ne voulons pas l’être, et nous éloignons toutes les pensées qui ponrroient nous servir à l’être. De là vient, remarque saint Chrysostôme, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas mourir. De là vient, que ceux-là mêmes à qui constamment et visiblement dans l’état, dans l’âge où ils sont, il reste moins de jours à vivre, sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. Delà vient, que les grands du monde ne savent jamais où ils en sont, quand ils sont presque au moment de la mort; et cela, parce qu’on est prévenu qu’ils ne le veulent pas savoir, et que chacun conspire à les tromper. Ni confesseur, ni médecin n’osent entreprendre de porter une parole qui contristeroit le mourant: ou si l’on se déclare enfin, ce n’est qu’en prenant de vaines précautions, et en usant de détours. Ce ne fut point ainsi que le prophète parla au roi Ëzéchias. Vous mourrez, lui 992dit-il : Morieris tu. Mais où trouve-t-on maintenant des prophètes qui s’expliquent avec cette sainte liberté? Je ne m’étonne point que dans des accidens subits et inopinés, on meurt sans être persuadé qu’on va mourir : mais que des mourans à qui Dieu laisse tout le temps, et toute la connoissance nécessaire, meurent sans être instruits de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort ; et que ce défaut de persuasion les fasse mourir sans préparation, c’est sur quoi je ne puis assez gémir. P. 4,5, 4*6» 4*7» 993Quel remède ? trois maximes de saint Grégoire pape : i° Penser souvent à la mort. 2“ Avoirun ami sincère et droit, qui vienne de bonne heure nous avertir dans le danger. Mais où le chercherons-nous cet ami? parmi les ministres de Jésus-Christ. 3° S’affermir contre la crainte de la mort, parce que c’est la crainte immodérée de la mort, qui nous en rend la pensée si odieuse et la persuasion si difficile. La combattre celtç crainte, par les armes de la foi, par les motifs de l’espérance chrétienne, parles saintes ardeurs de la charité divine. P. 422, 4a3, 4a4 » 4a5. 994Deuxième partie. Vigilance contre la mort. Toute incertaine qu’est la mort et qu’elle sera toujours dans ses circonstances, je puis faire en sorte qu’elle ne me surprenne jamais : comment cela? en veillant sur moi-même : Viçilatc. C’est ce qui fit la différence des vierges sages et des vierges folles. P. 425, 426, 427. 995Or, c’est ici que nous devons adorer la providence de notre Dieu, qui nous cache, et l’heure et le lieu, et le genre de notre mort, pour nous obliger à nous tenir toujours en garde et à sanctifier toute notre vie. Être un moment hors de cette disposition, je veux dire, hors de cette vigilance chrétienne, c’est agir contre tous les principes de la sagesse. 996parce que c’est commettre à un seul moment l’éternité tout entière. P. 427, 4*8. 997Mais il s’ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyans et des plus sages dans l’opinion commune, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés ? la conséquence n’est que trop juste. Où est aujourd’hui, selon l’expression de Jésus-Christ, le serviteur pnident et fidèle, qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le maître qu’il attend, et dont il craint d’être surpris? Est-ce veiller que de remettre au temps de la mort, à s’acquitter de certains devoirs d’une obligation indispensable ? par exemple, à payer des dettes, à faire des restitutions, à satisfaire des domestiques, à discuter des articles embarrassons, à voir un ennemi, et à se réconcilier avec lui? Est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œuvres; que de commettre si aisément le péché, et d’y demeurer habituellement ? P. 428, 4*9 ? 43o. 998Craignons la mort, mais que cette crainte nous serve de défense contre la mort même. On n’attend pas à équiper un vaisseau, quand il est en pleine mer, battu des flots et de la tempête: n’attendons donc pas ù nous disposer quand aux approches de la mort, nos sens seront troublés, et que nous en aurons perdu l’usage. Jésus-Christ ne nous dit pas de nous préparer alors, mais d’être prêts : Estote parati. D’où je tire cette terrible conclusion, qu’il y a un temps où l’on peut se préparer à la mort et être réprouvé de Dieu. P. 43o, 43 •, 432. 999Tenons-nous donc prêts, et toujours prêts. Il est vrai que Dieu nous a donné des pasteurs qui veillent sur nous c mais après tout nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs. Mais quelle est la pratique de cette vigilance si nécessaire? 1“ Se tenir toujours 1000dans l’état où l’on voudroit mourir : du moins n’être jamais dans un état où l’on auroit horreur de mourir. Suivant cette règle, si je vous demandois : Êtes-vous prêts ? qu’auriezvous à me répondre ? c’est ce que vous devez vous demander à vous-mêmes. a° Faire toutes ses actions en vue de la mort, c’est-à-dire, agir en tout comme l’on voudra l’avoir fait à la mort. 5° Rentrer en soi-même pour se bien connoître soi-même ; et ce que j’appelle se bien connoître, c’est connoitre toutes ses obligations, tout le bien qu’on doit pratiquer, et qu’on ne pratique pas, tout le mal qu’on doit éviter, et qu’on n’évite pas, les dangers de sa condition et les moyens qu’on doit prendre pour s’en préserver. C’est ainsi que notre crainte devient notre plus ferme appui, parce qu’elle sert à exciter notre vigilance : Posuisti Jirmamenturn ejusformidinem. P. 433, 434, 435,' 436, 43 7Troisième partie. Science pratique de la mort. Il y a un apprentissage pour la mort, et nous pouvons dès la vie même apprendre à mourir. Les saints sont morts en saints, parce qu’ils possédoient excellemment cette science. Sur quoi voici trois vérités qui nous regardent aussi-bien qu’eux, et que nous devons tous nous appliquer à nous-mêmes. i° Nous mourons tous les jours, il nous est donc aisé d’apprendre à mourir; a” toutes les créatures qui nous environnent nous forment à mourir : notre ignorance est donc sans excuse, si nous ne savons pas mourir ; 3" la vie chrétienne où Dieu nous a appelés, est une continuelle pratique de la mort ; nous sommes donc bien coupables de n’être pas plus versés dans l’art de mourir. P. 437, 438, 10011° Nous mourons tous les jours. L’arrêt de mort porté contre le premier homme, s’exécuta, selon la remarque de saint Irénée, dès le moment de sa désobéissance. Car dès 1002cc moment il devint sujet à toutes sortes d’infirmités, et son corps commença à déchoir et par conséquent à mourir. Or, c’est' ainsi que chaque jour nous mourons. Les païens mêmes l’ont bien reconnu, et saint Paul l’a dit encore plus expressément : Quotiilie morior. Il est vrai, ajoute saint Augustin, que nos jeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes : mais le remède est de bien comprendre que ce corps qui nous paroît vivant, est en effet un corps qui se détruit et un corps mourant : Vides viventem ; cogita morientem. P. 44°, 44 •• a° Toutes les créatures qui nous environnent, nous forment à mourir. Comment? en nous quittant, en se séparant de nous, en cessant d’être à nous; ce qui déjà est comme une mort anticipée. P. 44 1 > 442 > 443. 10033° La vie chrétienne où Dieu nous a appelés, est une continuelle pratique de la mort. De là ces leçons que faisoit l’Apôtre aux premiers fidèles : Mortuiestis: Vous êtes morts; Consepulti estis : Vous êtes ensevelis. Car à quoi vont toutes les maximes de la vie chrétienne? à détacher l’âme du corps, c’est-à-dire des plaisirs du corps, de la servitude et de l’esclavage du corps. P. 443, 444Détachons-nous donc dès à présent de ce corps de péché. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une sans laquelle j’ose dire que toutes les autres sont vaincs et chimériques. Détachez votre âme de tout ce que vous aimez hors de Dieu. Prévenez par une mortification et par un renoncement volontaire, ce que la mort fera par violence : voilà en deux mots la science de la mort. Et ne me répondez point qu’une telle vie est bien triste; car je dis, i° qu’une mort sainte dont elle est suivie, est un avantage qui ne peut être acheté trop cher ; 2° que tout compensé, la vie d’un chrétien mort au monde, est mille fois plus tran- 1004quille que celle de ces mondains si vifs pour le monde. Mais vivre de la sorte, c’est vivre comme si l’on ne vivoit pas. Et n’est-ce pas aussi ce que demandoit l’Apôtre aux premiers chrétiens, et ce que je dois vous demander à vousmêmes ? Reliquum est ut qui utuntur hoc mundo, tamquam non utantur. P. 444 > 445, 446, 44/- 1005LE VENDREDI DE LA, QUATRIÈME SEMAINE. SUR L’ÉLOIGNEMENT DE DIEU ET LE RETOUR A DIEU. 1006Si, jet. Ayant parlé de la sorte, il cria à haute voix : Lazare, sortez; et à l’heure meme le mort sortit du tombeau. 1007Pourquoi le Sauveur du monde ne ressuscita-t-il pas Lazare avec la même facilité qu’il avoit ressuscité la fille du prince de la synagogue, et le fils de la veuve deNaîtn? c’est, dit saint Augustin, que Lazare étoit déjà dans le tombeau, et qu’il y étoit depuis quatre jours. Faire revivre un mort de quatre jours, ce devoit être le chef-d’œuvre de la toute-puissance du Fils de Dieu. Or, cette figure, reprend saint Augustin, nous marque de grandes vérités touchant une autre résurrection bien plus importante, qui est la conversion de nos âmes. P. 446, 449» 4^0. 1008Division. Jésus-Christ dans toutes les circonstances de ce miracle dont parle notre Evangile, a voulu nous faire voir les déplorables suites du péché, et les merveilleux effets de la grâce. Venez donc, justes, et vous apprendrez quelles démarches conduisent même les amis de Dieu à l’état de perdition. Première partie. Venez, pérheurs, et vous apprendrez par quelles voies vous pouvez parvenir à une 1009solide et véritable conversion. Deuxième partie. L’un représenté dans la mort de Lazare, et l’autre dans sa résurrection. P. 45° > 45 1. 1010Première partie. Mort de Lazare, figure de la mort d’une âme par le péché, et de son éloignement de Dieu. L’homme, dans le cours ordinaire, ne se pervertit pas tout à coup, mais par degrés. Ainsi l’évangéliste nous représente Lazare en cinq états différens : 1” comme malade et dans la langueur : Quidam languens ; a" comme assoupi, et dans un sommeil léthargique : Dormit ; 3° comme mort : Mortuus est; 4“ comme enseveli, et même depuis quatre jours : Qua tridtianus est > 5* comme infect et sentant mauvais : Jam fetet. Juste idée d’une âme qui rient insensiblement à se Séparer de Dieu et à se corrompre. P. 45a, 453. 10111° Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la mort de l’âme, c’est la langueur : Erat quidem languens Lazarus. Celte langueur volontaire, dont l’effet est qu’on se relâche, qu’on se rebute de ses devoirs et qu’on ne s’en acquitte que très-négligemment. Langueur injurieuse à Dieu, comme il s’en est si hautement déclaré lui-même dans l’Écriture. Car c’est pour cela que dans l’ancienne loi, il rejetoit les victimes qui paroissoient languissantes, lorsqu’on les conduisoit à l’autel. Mais langueur non moins pernicieuse à l’homme : pourquoi ? parce que c’est une espèce de maladie très-difficile à guérir; parce que les conséquences de ce mal sont d’autant plus funestes qu’on les craint moins et qu’on n’en voit pas même le péril ; parce que c’est à l’âme tiède, que le Saint-Esprit a dit ces étonnantes paroles : Utinam Jrigidus esses autcalidus ! Plût au ciel que vous fussiez, ou tout-à-fait à Dieu, ou tout-à-fait contre Dieu ! P. 453» 4^4» 455, 456, 457. ’ ‘ 1012mit. Quelque languissante que fût une âme dans ce premier état d’imperfection que je viens de marquer, encore n’étoit-elle pas absolument insensible à tous les mouvemens de la grâce : mais ici l’on ne sent plus rien, parce que l’assoupissement est formé. Ce qui causoit de saints remords et de saintes frayeurs, n’en cause plus. On est néanmoins encore, quant à l’essentiel, ami de Dieu ; mais on l’est comme Lazare, dont Jésus-Christ disoit : Lazarus arnicas noster dormit. Tel fut l’assoupissement de ces trois disciples qui accompagnèrent le Sauveur du monde au jardin. Quoiqu’ils les eût si fortement exhortés à se tenir sur leurs gardes et à veiller, il les trouva profondément endormis : Et invertit eos dormientes. C’est souvent une punition de Dieu : Miscuit vobis Dominus spiritual soporis. Ce malheur commence d’abord par un assoupissement assez léger; mais enfin l’on s’endort : Dormi taverunt omnes et dormierunt. Alors un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, avertir, menacer, on n’entend rien, non plus que Jonas au milieu de la tempête: Dormiebat sopore gravi. P. 457, 458, 45g, 460, 461. 10133” Cet assoupissement conduit à la mort : Mortuus est. Car de s’imaginer que dans cet état, la vie de la grâce puisse long-temps subsister, abus et confiance présomptueuse. Mille sortes de péchés contre lesquels on n’est point en garde, achèvent d’étouffer dans une âme cette étincelle de vie qui lui restoit. Le comble de la désolation est qu’on en vient souvent là sans le savoir : Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Combien de chrétiens réputés justes, mais séduits par la passion, ont tous les dehors d’une vie pure et innocente, et sont toutefois, comme des sépulcres blanchis, pleins de corruption et d’iniquité? P. 46 1 > 46a, 463. 1014Qualriduanus est. On y est comme Lazare dans le tombeau. Il avoit les pieds et les mains liés, le corps enveloppé d’un suaire, serré de bandes, sous une pierre d’une énorme grosseur. Tel est l’homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagcmens le lient, mille embarras de conscience l’enveloppent, le poids de ses crimes l’accable. Ah ! dit saint Augustin, qu’il est difficile à un homme que le péché tient asservi de la sorte, de se dégager et de se relever : Quant difficile surgit, quern tanta moles consuetudinis premit ! C’est alors qu’il faut toute la grâce de JésusChrist pour arracher cette âme du sein de la mort. C’est alors et en vue d’une résurrection si miraculeuse, que cet Homme-Dieu ressent les mêmes mouvemeas dont il fut agité à l’aspect du tombeau de Lazare. P. 485, 10155° Enfin, après la sépulture suit l’infection, : Jam fetet. Un pécheur corrompu corrompt les autres. Car il n’est rien de plus subtil à se communiquer que l’exemple, et l’exemple que donne un homme vicieux porte avec soi une odeur de mort, et répand partout la contagion : Odor mords inmortem. P. 467, 468 1016Deuxième partie. Résurrection de Lazare figure de la conversion d’une âme, et de son retour à Dieu. Voyons, i° ce qui engagea Jésus-Christù ressusciter Lazare ; a°quelie condition il exigea avant que de lui rendre la vie; 3* ce qu’il dit à Lazare, et comment Lazare obéit à sa voix; 4° ce qu’il ordonna à ses apôtres, et ce que ses apôtres exécutèrent au moment que le tombeau fut ouvert. De tout cela formons-nous une idée de la conversion parfaite et de la justification du pécheur. P. 469,470. 1017i° Qui doue engagea le Fils de Dieu à ressusciter Lazare ? le zèle de Marthe et de Madeleine, et l’instante prière de 1018ces deux sœurs : Ecce qiiern amas injirmatur. Ce n’est pas que le Sauveur du monde, pour d’autres raisons, n’eût résolu de le ressusciter ; mais il vouloit encore être prié. Belle leçon, qui non-seulement autorise la créance catholique touchant l’intercession des saints, mais établit et confirme un autre article de notre foi touchant la communion des saints, c’est-à-dire touchant l’obligation de prier les uns pour les autres. Si saint Etienne n’eût pas prié, dit saint Fulgence, l’Église n’auroit pas saint Paul; et j’ajoute qu’elle n’auroit pas saint Augustin, si sainte Monique n’eût pleuré. C’est ainsi que Dieu se plaît à sanctifier les uns par l’entremise des autres, et combien croyez-vous qu’il y ait dans le monde d’âmes perdues, parce qu’il q’y a personne qui prie, ni qui s’intéresse pour leur salut ? line mère a du zèle pour son fils, une femme pour son mari, un ami pour son ami ; mais un zèle fondé sur le sang et sur la chair, et qui n’a en vue que des avantages temporels. De prier pour leur salut, de prier pour leur conversion, c’est à quoi l’on ne pense point. Je sais qu’il y a des péchés pour lesquels le disciple bien-aimé ne nous a pas conseillé de prier, parce que ce sont des péchés atroces, qui vont à la mort : Est peccatum ad mortem ; non pro illo dico ut rogctquis. Mais alors, dit saint Augustin, il faut recourir à l’artifice de Marthe ; il faut comme elle faire prier Jésus-Christ le grand avocat des pécheurs auprès de son Père : Sed et nunc scio, quia quœcumque poposceris à Deo, dabil tibi. P. !yj o, 47* * 472> 47^ > 4?4 > 47^» 47^2°Quelle condition exigea le Sauveur du monde avant que de ressusciter Lazare ? 11 commanda qu’on levât la pierre qui fermoit le tombeau. Ne pou voit-il pas ressusciter Lazare comme il devoit se ressusciter lui-même, sans que la pierre fût levée ? ou si cette pierre étoit un obstacle, ne puuvoit- 1019il pas d’une parole lever tous les obstacles ? Oui, il le pouvoit; mais il voulut que les.Tuifs qui attendoient ce miracle, y contribuassent eux-mêmes. Ainsi, pécheurs, Dieu veut faire un miracle pour vous et vous convertir; mais il veut aussi que vous leviez vous-mêmes, avec sa grâce, certaines pierres de scandale. Tollite lapident : quittez ce commerce, retranchez ce luxe, renoncez à ce jeu, brûlez ce livre, fuyez ces spectacles, évitez ces occasions. Alors vous verrez la gloire de Dieu, et la vertu du Très-Haut éclater a dans votre pénitence : Videbis gloriam Dei. P. 10203° Que dit Jésus-Christ à Lazare, et comment Lazare obéit-il à sa voix? Clamavit voce magna.- Lazare, veni foras. Le Fils de Dieu cria à haute voix: Lazare, sortez; et aussitôt Lazare parut, Et statim procUiL De même, reprend saint Augustin, il faut que vous sortiez des ténèbres, que vous vous produisiez, que vous découvriez le fond de votre âme aux ministres de la pénitence, et que vous vous fassiez connoître à eux par une confession sincère de vos désordres. H faut de plus, poursuit le même Père, que vous vous troubliez comme le Sauveur du monde, mais d’un trouble salutaire et chrétien. Il faut que vous frémissiez comme lui, mais en esprit et dans les vues de la foi, afin que la violence de l’habitude cède à la violence du repentir: Ut violentiœ pœnitendi cédât consuetudo peccandi. P. 4®°> 481, 482. 10214° Après cela que restera-t-il, sinon que les prêtres représentés par les apôtres, ou plutôt représentant les apôtres et Jésus-Christ même, vous délient comme Lazare : Solvile cum, et sinite abire ? Jésus-Christ ne dit pas seulement aux apôtres, déclarez-Ie délié, mais déliez-le : Solvtie ; pour nous marquer que l’absolution dans le sacrement de 1022pénitence est un acte de juridiction, par où le ministre prononce, exécute, remet, justifie. P. 482, 483. 1023Plaise à Dieu qu’il y ait parmi tous des pécheurs ainsi convertis, et que ce ne soit pas en vain que je vous aie dé- ♦ veloppé ce grand miracle de la résurrection des âmes ? Pourquoi ne l’espérerois-jepas ? Le bras de Dieu n’est point raccourci. Faites, Seigneur, que ce ne soit point lâ un simple souhait, mais que l’effet réponde à ma parole, ou plutôt à la vôtre : Injirtnilas heee non est ad mortem, sed pro gloria Del, ut glorijicetur Filius Dei per eam. P. 484 » 485. 1024Pour le vendredi de la seconde semaine. Sur l’enfer. 45 Pour le dimanche de la troisième semaine. Sur tim- 1025Pour le lundi de la quatrième semaine. Sur le sacrifice de la messe 3*9 1026Pour le mercredi de la quatrième semaine. Sur l’aveuglement spirituel. 365 1027Pour le jeudi de la quatrième semaine. Sur la préparation à la mort. 409
Repères#
- Auteur
- Louis Bourdaloue
- Date
- v. 1670–1690
- Genre
- Sermon
- Langue d’origine
- français
- Siècle
- XVIIᵉ siècle
- Thèmes
- Conversion et pénitence, Le jeûne, Miséricorde et pardon
Poursuivre la lecture
- Anonyme — La Didachè, ou Doctrine des douze Apôtres
- Saint Irénée de Lyon — Lettre au pape Victor sur la controverse pascale
- Tertullien — Sur le jeûne, contre les psychiques (De ieiunio)
- Attribué à saint Hippolyte de Rome — La Tradition apostolique
- Saint Cyprien de Carthage — Les œuvres et l’aumône (De opere et eleemosynis)