Docteurs et saints · Traité mystique

La Nuit obscure

Saint Jean de la Croix — v. 1578–1585

Pour venir à ce que tu ne goûtes pas, tu dois passer par où tu ne goûtes pas.

Montée du Carmel, I, 13

Notice#

Le grand traité de la sécheresse. Jean de la Croix y décrit ce que traversent tous ceux qui prient régulièrement : le moment où la prière cesse de donner du goût, où Dieu semble absent, où l’on se croit revenu en arrière.

Sa thèse, contre-intuitive, est que cette nuit n’est pas un échec mais une purification : on est sevré des consolations pour être conduit à Dieu lui-même et non à ce qu’il procure. Il distingue soigneusement la nuit spirituelle de la tiédeur, de la dépression et du découragement, et donne trois signes pour ne pas les confondre.

Pour un Carême, ce texte a une utilité précise : il empêche de mesurer sa progression à ses impressions. Beaucoup abandonnent une résolution de prière parce qu’elle « ne donne rien » — ce qui, selon Jean, est souvent le signe qu’elle commence enfin à donner quelque chose.

Le poème qui ouvre l’ouvrage — « Par une nuit profonde, étant pleine d’angoisse » — compte parmi les sommets de la poésie espagnole.

Le texte

Livre 1, ch. 1#

1O n propose le premier vers, et on parle des imperfections de ceux qui commencent. On appelle commençans tous ceux qui se servent encore de la méditation dans la vie spirituelle. Dieu les fait passer à l’état de ceux qui profitent en la vie intérieure, lorsqu’il les élève à la contemplation, et il les conduit au rang des contemplatifs, afin qu’ils parviennent ensuite à l’état des parfaits, c’est-à-dire, de ceux qui ont acquis l’union divine. C’est pourquoi, pour bien connaître ce que c’est que la nuit par laquelle l’ame doit passer, et pour savoir quelle raison oblige Dieu à l’y faire passer, il est nécessaire de remarquer d’abord quelques-unes des qualités qui sont propres des commençans, afin qu’ils conçoivent mieux l’imperfection de leur état, et qu’en relevant leur courage abattu, ils souhaitent que Dieu les mette en cette nuit, où les ames ont coutume de fortifier leurs vertus, et de goûter les douceurs inestimables de l’amour divin.

2Après donc que l’ame s’est déterminée à embrasser le service divin, Dieu la nourrit spirituellement avec autant de douceurs et de caresses, que la mère la plus passionnée nourrit son enfant. Cette mère l’échauffe dans son sein ; elle lui donne le lait le plus doux, et la nourriture la plus délicate qu’elle peut avoir ; elle le porte entre ses bras ; elle le flatte ; elle le réjouit de toutes les manières possibles. Mais à proportion qu’il croît, elle diminue ses caresses ; elle se couvre le sein, ou elle le frotte d’aloës, afin que l’amertume l’en dégoûte ; elle le fait marcher lui-même, afin que quittant les faiblesses des petits enfans, il s’accoutume aux choses plus grandes et plus solides. Dieu fait de semblables traitemens à l’ame dans ses premières ferveurs : il lui fait goûter dans les exercices de la vie intérieure, un lait spirituel doux et savoureux, et des consolations sensibles. Ainsi l’ame sent un plaisir délicieux à mettre beaucoup de temps en l’oraison, et même à y passer les nuits entiè res, à faire de grandes pénitences, et des jeûnes très-rigoureux ; à fréquenter les Sacremens ; à parler de Dieu et de tout ce qui concerne le culte divin et l’excellence des vertus.

3Mais quoique les hommes spirituels s’appliquent à toutes ces choses avec force et avec soin, toutefois on peut dire si l’on comprend bien la nature de la spiritualité, qu’ils s’y conduisent d’ordinaire avec faiblesse et avec imperfection. Comme ils ne se portent à ces saintes occupations que par la douceur qu’ils y trouvent, et comme ils n’acquièrent pas l’habitude des vertus par l’épreuve des rudes combats qu’il faut soutenir en cet état, ils sont sujets à plusieurs défauts qui se glissent dans la dévotion, puisque chacun opère selon l’habitude qu’il s’est formée de la perfection. De sorte que n’ayant pas encore pu s’affermir dans les vertus les plus achevées, il est nécessaire qu’ils agissent avec faiblesse comme les enfans.

4Afin de voir clairement combien les commençans sont faibles dans les vertus qu’ils exercent, attirés par les douceurs intérieures, je mettrai devant les yeux les imperfections qu’ils commettent, par rapport aux sept péchés capitaux : ce qui prouvera qu’ils imitent en leurs opérations l’imbécillité des enfans. Il paraîtra aussi combien la Nuit obscure dont nous parlerons incontinent, attire de biens après elle, puisqu’elle purge l’ame de ces manquemens.

Livre 1, ch. 2#

1Quoique les choses saintes et divines nous inspirent d’elles-mêmes l’humilité, les commençans néanmoins reçoivent par leur faute les impressions de je ne sais quel orgueil secret, parce qu’ils font réflexion sur leur ardeur et sur leur diligence dans les exercices de piété. Ils conçoivent de la joie et de la conplaisance d’eux-mêmes et de leurs actions, et ils ont un grand penchant à parler des choses spirituelles dans les conversations, et même à les enseigner plutôt qu’à les apprendre. Ils jugent des autres et ils les condamnent en leur cœur, de ce qu’ils n’embrassent pas la dévotion de la même manière qu’eux, et quelquefois ils en disent leurs sentimens ; semblables en cela au Pharisien, qui louait Dieu, qui se vantait de ses œuvres, et qui méprisait le Publicain. ( Luc . 18. 11.). Le malin esprit les anime souvent à la ferveur, à la vertu, aux bonnes actions, afin qu’ils en deviennent plus orgueilleux et plus présomptueux ; sachant bien que ces choses au lieu de leur profiter leur nuiront, étant comme elles sont, vicieuses et criminelles. Quelques-uns même d’entre eux sont assez vains, pour désirer qu’ils ne paraissent qu’eux seuls de gens de bien. C’est pourquoi, lorsque l’occasion s’en présente, ils improuvent les autres et de fait et de paroles, et ils flétrissent autant qu’ils peuvent leur réputation. Ils voient, comme parle Jésus-Christ, une paille dans l’œil de leur frère, et ils ne voient pas une poutre dans leur œil. Ils coulent le moucheron qu’ils aperçoivent dans le breuvage des autres, et ils avalent le chameau dans leur propre nourriture.

2Ils souhaitent si ardemment que leurs maîtres spirituels, tels que sont leurs confesseurs et leurs supérieurs, estiment et approuvent leur esprit et leur manière de vivre, que lorsque ces directeurs n’ont pas pour eux cette condescendence, ils se persuadent que ces gens-là ne comprennent pas leur intérieur, ou qu’ils n’entendent pas la spiritualité. De sorte qu’ils cherchent aussitôt quelque homme qui soit de leur sentiment, et à qui ils puissent découvrir le fonds de leur ame ; car ils ont beaucoup d’empressement pour trouver des personnes qui fassent état de leurs vertus, et qui leur donnent les louanges qu’ils désirent. Au contraire, ils abhorrent comme la mort, et quelquefois ils haissent tous ceux qui semblent n’en faire nulle estime, afin de les remettre en bon chemin par ce mépris apparent. Pleins de la présomption d’eux-mêmes, ils se proposent plusieurs desseins, mais ils ne les accomplissent jamais.

3Ils ont souvent une extrême passion de se faire connaître aux autres ; et pour cette cause ils font des mouvemens de tête, des gestes et des regards dévots, de fréquens soupirs, d’autres actions extérieures, pour faire entrevoir leurs perfections intérieurs. Ils sont aussi très-aises de tomber en extase devant le monde plutôt qu’en secret, et de découvrir leurs ravissemens aux autres, quoique le prince des ténèbres en soit ordinairement l’auteur. La plupart s’efforcent encore de s’attirer l’amitié et la familiarité de leurs confesseurs, quoique ces liaisons de cœur et de conversation leur soient une source d’envie et d’inquiétudes. Ils ont honte de déclarer nettement leurs péchés à leurs confesseurs, de peur de diminuer la bonne opinion qu’ils leur ont donné de leurs vertus. C’est pourquoi ils couvrent leurs fautes de divers prétextes, afin de ne paraître pas si méchans qu’ils sont : en quoi sans doute ils se trompent ; puisque c’est plutôt s’excuser que s’accuser. D’autres fois ils se confessent à un autre, et afin que leur confesseur ordinaire ignorant tout le mal qu’ils font, les estime très-vertueux. C’est dans le même esprit qu’ils racontent volontiers leurs bonnes œuvres qu’ils les exagèrent toujours afin qu’on les estime plus grandes et plus parfaites qu’elles ne sont. Cependant la véritable humilité devrait les incliner à les diminuer, et à ne rien dire qui pût leur attirer l’approbation du monde.

4Il y en a qui ne se mettent point en peine de leurs fautes ; d’autres, au contraire, s’affligent extrêmement de leurs chutes, les supportent avec impatience et se fâchent contre eux-mêmes, s’imaginant qu’ils devraient être déjà de grands Saints. Tout cela, marque une imperfection considérable. Ils prient souvent Dieu avec ardeur de les délivrer de leurs défauts, non pas tant pour lui procurer de la gloire, que pour s’affranchir eux-mêmes du chagrin qu’ils en reçoivent. Mais ils ne prennent pas garde, que si Dieu écoutait leurs vœux, ils en seraient peut-être plus orgueilleux. Ils ne louent les autres qu’à regret, quoiqu’ils souhaitent d’être loués eux-mêmes des autres, et qu’ils recherchent avec adresse leurs applaudissemens de sorte qu’on peut les comparer aux Vierges folles, qui demandèrent de l’huile à leurs compagnes pour mettre à leurs lampes, lorsqu’elles allaient s’éteindre.

5Les imperfections qui leur sont ordinaires ont des degrés différens. Quelques-uns tombent dans les plus grandes, qui les précipitent conséquemment dans de grands maux : quelques autres en commettent de moindres : d’autres enfin n’en sentent que les premiers mouvemens ; et il ne s’en trouve point entre les commençans, qui ne donne pendant ses ferveurs, dans quelques-uns de ces défauts comme dans un écueil inévitable.

6Mais ceux qui observent en cet état les règles de la perfection, vivent d’une manière bien différente et avec un esprit bien plus tempéré. Ils tâchent de faire de grands progrès en l’humilité, soit en ne faisant nulle estime de leurs œuvres, soit en ne cherchant pas à se contenter eux-mêmes, soit en jugeant que les autres sont meilleurs qu’eux, soit en concevant une sainte envie de les imiter, et en désirant de servir Dieu comme eux, avec amour et avec perfection. Plus leur ferveur est enflammée, et les actions qu’ils font et les délices qu’ils goûtent sont grandes, plus leur humilité les aide à connaître combien Dieu mérite, et combien peu de choses ils font pour sa gloire : tellement que plus leurs œuvres sont considérables, moins ils sont contens d’eux-mêmes. En effet, tout embrasés de son amour, ils voudraient faire de si grandes choses, que les plus admirables où ils consument leurs forces et leur temps, ne sont rien dans leur pensée. Le soin empressé dont cet amour les anime sans cesse, les empêche de s’apercevoir si les autres font du bien ou, n’en font point ; ou, s’ils le remarquent, ils infèrent de là que les autres ont plus de vertu et plus de perfection qu’eux. Si bien que comme ils ont une très-basse opinion d’eux-mêmes et de leurs actions, ils désirent que les autres aussi n’en conçoivent que du mépris. Lors même que quelqu’un les estime et les loue, ils n’y peuvent consentir : de sorte que parler avantageusement de leurs bonnes œu vres, c’est, selon leur sens, quelque chose d’étrange et d’extraordinaire.

7Bien loin de s’ériger en maîtres de la vie spirituelle, et de vouloir donner des instructions aux autres, ils en reçoivent volontiers de tous ceux qui peuvent leur être utiles ; ils sont même prêts, si leurs directeurs le commandent, à quitter le chemin qu’ils tiennent, et à suivre une autre voie, croyant toujours que leurs démarches en la vertu ne sont que des égaremens. Il ont de la joie quand on loue les autres, et de la tristesse de ce qu’ils ne sont pas aussi bons serviteurs de Dieu que ces gens-là. Au lieu d’avoir du penchant à parler de leurs actions, ils ont même de la confusion de les dire à leurs pères spirituels, les jugeant indignes d’être expliquées et connues aux hommes. Il leur paraît bien plus souhaitable de faire éclater leurs péchés et leurs vices à la vue de tout le monde, ou du moins de donner connaissance de ce qu’ils font, désirant qu’on n’y découvre aucune trace de vertu : pour cette raison, ils se font un plaisir de communiquer leur intérieur à des gens qui n’en fassent nul etat. Cette manière d’agir est assurément le propre d’un esprit simple, pur, sincère ; et elle plaît infiniment à Dieu, parce que son esprit divin demeure dans ces personnes humbles, et les excite à cacher en elles-mêmes leurs richesses spirituelles, et à jeter dehors tout le mal qui s’y peut glisser : et c’est la grâce singulière qu’il accorde aux humbles avec toutes les vertus, pendant qu’il la refuse aux orgueilleux.

8Au reste, leur zèle pour Dieu est si ardent et si généreux, qu’ils donneraient de bon cœur tout leur sang à ceux qui le servent, et qui s’efforcent de lui gagner des ames en toutes rencontres. Lorsqu’il leur échappe quelque imperfection, ils la supportent avec humilité, avec tendresse de cœur, avec une crainte amoureuse de Dieu ; et mettant toute leur confiance et en sa bonté et en sa miséricorde, ils se relèvent et s’encouragent à mieux faire.

9Mais il me semble qu’il y a très-peu d’ames qui marchent au commencement dans ce degré de perfection, et nous aurions sujet d’être satisfaits, si la plupart ne se jetaient pas dans des désordres tout contraires. C’est pourquoi Dieu plonge dans les ténébres d’une obscure nuit, toutes celles qu’il veut purifier de ces défauts et de ces vices.

10Duces cæci, excolantes culicem, camelum autem glutientes. Matt . 23. 24.

Livre 1, ch. 3#

1U n grand nombre aussi de ceux qui commencent, sont infectés du poison de l’avarice spirituelle. À peine les verrez-vous jamais contens des dons de Dieu ; ils se désolent et se plaignent de ce qu’ils ne trouvent pas dans les choses spirituelles la consolation qu’ils désirent. Quelques-uns ne cessent de demander des avis, et ne se lassent jamais de recevoir des principes spirituels. Ils lisent tous les livres qui traitent de cette matière, et ils y mettent plus de temps qu’à faire le bien, n’ayant nul égard à la mortification et à la pauvreté d’esprit, à quoi néanmoins ils devraient s’étudier.

2Plusieurs encore se chargent d’images et de croix, d’une grande propreté et d’un prix considérable. Tantôt ils quittent les unes et prennent les autres ; tantôt ils les changent et puis il les reprennent ; tantôt ils en veulent d’une façon, tantôt d’une autre ils aiment mieux celles-ci à cause de leur rareté et de leur valeur, que celles-là. Vous en verrez d’autres garnis d’ Agnus Dei , de reliquaires, de médailles, comme des enfans à qui on pend au cou de petits grelots d’argent, ou d’autres bagatelles pour les amuser. Ce que je ne puis m’empêcher de désapprouver, à cause de l’attachement de cœur qu’ils ont pour ces choses, quoique bonnes d’elles-mêmes. En effet, elles sont opposées à la pauvreté spirituelle, qui regarde principalement la substance de la dévotion et les objets qui nous y portent, et qui néglige la multitude et la curiosité de ces choses extérieures ; surtout, parce que la véritable dévotion doit venir du cœur, et ne faire état que de la vérité et de la solidité des choses intérieures. Car le reste étant plein de propriété et de défauts, il est nécessaire d’en éteindre le désir, pour s’élever à la solide perfection. Certes j’ai connu une personne d’un bon sens et d’une grande prudence, qui a porté plus de dix ans une croix faite grossièrement du bois d’un rameau béni, à qui je l’ôtai pour l’en détacher. J’en ai vu une autre, qui se servait avec attache d’un rosaire fait d’os de poisson. Il est toutefois certain que leur dévotion n’a pas été de moindre valeur devant Dieu, puisque ce n’était ni l’art ni le prix de ces choses qui l’excitait en leur ame.

3Or ceux qui vont par le droit chemin à la perfection, n’ont aucun penchant pour ces sortes d’instrumens ; ils n’en font point d’amas ; ils ne veulent savoir que ce qu’il faut pour agir saintement en toutes choses ; ils ne regardent, ils ne désirent que cela. Pour cette cause, ils distribuent aux autres ce qu’ils possèdent, et se font un vrai plaisir de se dépouiller de tout pour l’amour de Dieu et du prochain. Ils ne sont enfin animés que du désir d’acquérir la solide vertu, de plaire à Dieu à cause de lui-même, et de se déplaire à eux-mêmes à cause de leurs défauts.

4L’ame ne peut cependant sortir de ces imperfections ni des autres vices, avant que Dieu l’ait mise dans la Nuit obscure dont nous parlerons pour la purifier. Il est pourtant nécessaire que l’ame s’efforce, autant qu’elle peut, de se purifier elle-même, afin qu’elle mérite en quelque façon de recevoir de Dieu la médecine, qui la guérisse de toutes les maladies spirituelles, auxquelles elle n’a pu elle-même apporter remède. Car quoiqu’elle travaille de toutes ses forces, elle ne pourra, par son industrie et par son activité, se purifier de telle sorte, qu’elle soit tant soit peu disposée et propre à l’union du parfait amour avec Dieu, s’il ne lui donne lui-même la main pour l’élever, et s’il ne la purge dans le feu qui paraît obscur à l’ame, de la manière que nous le dirons.

Livre 1, ch. 4#

1Outre les imperfections que nous venons, de marquer, il y en a d’autres où les commençans s’engagent, et que j’omets pour éviter la prolixité du discours, me contentant de dire les principales, qui sont comme l’origine et la cause des autres. Quant au vice de luxure, comme je ne prétends parler que des imperfections dont on doit se purger dans la Nuit obscure, je laisse les péchés qu’on peut faire en cette matière, et je dis que les commençans sont pleins de ces imperfections qu’on peut appeler luxure spirituelle. Ce n’est pas qu’elle soit telle véritablement ; mais c’est parce que quelquefois on en sent et on en éprouve les effets dans la chair à cause de sa fragilité, pendant que l’ame reçoit des communications spirituelles. Car les mouvemens de la sensualité s’élèvent souvent dans leurs exercices spirituels de sorte qu’il n’est pas en leur pouvoir de les empêcher ; et cela quelquefois arrive, lorsque l’ame est appliquée à la plus sublime oraison, ou quand elle participe aux sacremens de Pénitence et d’Eucharistie. Or ces mouvemens naissent tantôt de l’une, tantôt de l’autre de ces troicauses. Pour comprendre la première, il faut remarquer qu’il y a des gens d’une complexion faible et délicate, et d’un naturel tendre et sensible. Lorsqu’ils s’occupent actuellement aux choses spirituelles, la nature y sent une très-grande douceur ; et c’est de cette douceur que viennent ces émotions. Quand l’esprit et le sens en jouissent, chaque partie de l’homme est ensuite excitée au plaisir selon ses propriétés particulières ; savoir : l’esprit au plaisir spirituel qui vient de Dieu, et le sens au plaisir sensible qui naît du corps. Tellement que l’ame est quelquefois, selon l’esprit, unie intimement à Dieu dans l’oraison ; et selon le sens, elle expérimente avec résistance et avec ennui, de grands mouvemens et de grandes révoltes. Car comme ces deux parties ne composent qu’un tout, l’une est ordinairement touchée de la peine ou du plaisir de l’autre. En ef fet, selon la maxime des philosophes, les sujets reçoivent ce qui leur arrive de la manière qui leur est propre et naturelle. Ainsi l’ame dans ces commencemens, et même dans les progrès qu’elle fait, goûte des plaisirs spirituels avec la même imperfection, que la sensualité goûte les délices sensibles. Mais lorsque cette partie animale a été réformée dans la Nuit obscure où elle est purifiée de ses faiblesses, elle n’est plus sujette ces défauts. Elle reçoit si abondamment les impressions divines par l’entremise de l’esprit, qu’il semble qu’elle soit toute transportée et toute cachée en Dieu : et de cette sorte elle est en quelque façon participante de l’union de Dieu, et jouit en quelque manière des avantages qui réjaillissent sur l’ame. La seconde cause de ces rébellions sensuelles, c’est le malin esprit qui tâche de les former pour jeter l’ame dans le trouble et dans l’inquiétude, quand elle s’abandonne aux charmes de la contemplation : et alors si elle a tant soit peu d’égard à ces émotions comme à quelque chose de dangereuse conséquence, elle en souffre de grandes pertes. Car en les combattant et en les repoussant, elle se relâche en l’oraison comme le démon le prétend. Il y en a même quelques-uns qui renoncent tout-à-fait à ce saint exercice persuadés qu’ils tombent dans de plus grandes faiblesses en ce temps-là qu’en un autre temps et cela est très-véritable ; car l’ennemi invisible fait ses efforts pour les remplir de sales représentations et de mouvemens impurs pendant la méditation, afin qu’ils l’abandonnent. Il y mêle les vives images des directeurs spirituels, et des objets les plus saints, pour désoler ces gens-là, et pour les réduire à n’oser plus ni penser aux choses divines, ni rien voir, ni rien considérer, parce que ses révoltes les persécutent avec tant de violence, qu’ils sont dignes de compassion. Que si ces déréglemens attaquent des personnes mélancoliques, elles n’en sont ordinairement délivrées que quand on les a purgées de leurs humeurs mélancoliques, si ce n’est peut-être qu’elles entrent dans la Nuit obscure, qui les retire de ces désordres. La troisième cause est la crainte que les commençans ont de ces révoltes. Cette crainte les excite au même moment qu’ils s’en souviennent, et qu’ils les craignent actuellement, en voyant, en touchant, en rappelant dans leur esprit diverses choses ; mais alors ils endurent ces mouvemens sans être coupables et sans offenser leur Créateur. Quelquefois, lorsqu’ils parlent des choses spirituelles, ou qu’ils font de bonnes œvres, ils sont animés d’une certaine vivacité, d’une certaine force, d’une certaine gaîté, qui naissent de l’attention qu’ils font aux personnes qu’ils ont devant les yeux. Il y a en cela une vaine délectation, qui est un effet de la luxure spirituelle ; considérée dans le sens que nous lui donnons ; la volonté y prend aussi de la complaisance. D’autres font amitié avec certaines gens, sous prétexte de spiritualité ; mais en effet, la sensualité fait plus ces liaisons de cœur que le pur esprit. Ce qui paraît en ce que cette amitié n’augmente pas l’amour de Dieu ni la mémoire de sa présence ; au contraire, elle donne de grands remords de conscience. Quand l’amitié est vraiment spirituelle, elle fortifie l’amour de Dieu à proportion qu’elle croît ; et plus on y pense, plus on se souvient de Dieu, plus on désire de le posséder : de sorte que les accroissemens se font également des deux côtés. C’est le propre de l’esprit divin d’ajouter bien sur bien, et d’augmenter l’un par l’autre, à cause de la conformité et de la ressemblance qui se trouvent entre eux. Mais lorsque l’amitié naît de la sensualité, elle fait des effets contraires. Plus elle augmente, plus l’amour et le souvenir de Dieu diminuent. La chaleur et la véhémence de l’une font la froideur et le relâchement des autres ; et on s’aperçoit bientôt qu’on a oublié Dieu et qu’on ne l’aime plus, quoique la conscience reproche avec amertume ce changement criminel. Au contraire, si l’amour de Dieu s’allume davantage dans l’ame, l’amitié sensuelle se rallentit davantage et s’éteint dans un oubli éternel. Ces deux amours se combattent directement l’un l’autre ; et bien loin de s’aider mutuellement, celui qui a le dessus étouffe l’autre, et s’établit plus solidement sur ses ruines. Notre Sauveur exprime ceci en ces termes : Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit. C’est-à-dire, l’amour qui naît de la sensualité se borne à la sensualité ; et l’amour qui naît de l’esprit, se termine à l’esprit de Dieu et le fait croître en nos ames. Et c’est la différence qui se trouve entre ces deux amours, et qui nous en donne la connaissance distincte et certaine. Mais lorsque l’ame s’est introduite dans la Nuit obscure, elle les règle sur la droite raison. Elle donne des forces et de la pureté à celui qui est selon Dieu ; elle étouffe ou elle mortifie celui qui est selon la sensualité.

Livre 1, ch. 5#

1L e désir déréglé d’avoir des consolations spirituelles, est cause qu’il s’y mêle beaucoup de défauts qui viennent de l’impatience et de la colère. Car les commençans qui sont privés des douceurs qu’ils avaient accoutumé de sentir dans leurs exercices, deviennent naturellement secs et durs en cet état et l’amertume de cœur qui les abat, les rend pesans, fàcheux à eux-mêmes, et colères dans les moindres occasions qui se présentent. Ce qui leur arrive souvent, après qu’ils ont passé quelque temps dans un profond recueillement, et dans une oraison pleine de délices toutes célestes. Car quand ces douceurs se sont évanouies, ils s’ennuyent et se dégoûtent comme des enfans qu’on a sevrés de la mamelle et du lait qu’ils suçaient avec plaisir. Cependant lorsque les commençans résistent à ces dégoûts naturels, et ne permettent pas qu’ils aient le dessus, il n’y a nul péché ; c’est seulement une imperfection, qu’on efface par les peines et les aridités de la Nuit obscure.

2Quelques-uns aussi d’entre eux sont agités d’une autre espèce de colère. Ils observent les vices du prochain ; et par un zèle trop inquiet ils s’emportent jusqu’à le reprendre avec indignation, comme s’ils étaient les maîtres de la vertu et les docteurs qui l’enseignent à tout le monde. Tout cela est bien éloigné de la douceur spirituelle.

3Quelques autres jetant les yeux sur leurs défauts, s’indignent contre eux-mêmes avec plus d’orgueil que d’humilité ; et leur impatience est si excessive, qu’ils voudraient acquérir en un jour la sainteté. Plusieurs se proposent beaucoup de choses, et forment le dessein d’exécuter les plus grandes. Mais parce qu’ils sont destitués d’humilité, et pleins de confiance en eux-même, plus ils font d’actions, plus ils commettent de fautes et se fâchent davantage. Ils n’ont pas même la patience d’attendre que Dieu leur accorde ce qu’ils désirent. Cela est encore très-contraire à la douceur spirituelle.

4Tous ces maux ne se peuvent guérir que dans la Nuit obscure ; mais comme les esprits sont de différens caractères, on en voit de si lents et de si peu sensibles, qu’à peine travaillent-ils pour leur avancement en la vertu ; et cette lenteur n’est pas agréable à Notre-Seigneur.

Livre 1, ch. 6#

1I l se présente beaucoup de choses à dire du quatrième vice, qui est la gourmandise spirituelle à peine se trouve-t-il un seul homme entre les commençans, quoiqu’il soit d’une prudente conduite en la vie intérieure, sur qui quelques-unes des imperfections que la gourmandise spirituelle cause ne réjaillissent, parce que la douceur qui se répand en leur ame au commencement de leurs exercices spirituels, les abandonne. C’est pourquoi plusieurs, attirés par ces charmes, cherchent plutôt ces tendresses délicieuses, que la pureté de cœur et la véritable dévotion. Ainsi cette gourmandise les possède absolument, et les retire du milieu et de la médiocrité en quoi consiste la vertu, et les fait passer d’une extrémité à une autre extrémité, et du défaut à l’excès, sans garder aucune mesure. De sorte que les uns s’épuisent d’austérités, et les autres s’affaiblissent des jeûnes qu’ils font au-dessus de leurs forces, sans modération, sans règle, sans conseil, sans soumission aux ordres de ceux qui se sont chargés de leur conduite spirituelle, et même quelquefois contre le commandement de leurs supérieurs ou de leurs directeurs. Ces gens-là sont assurément très-imparfaits, et privés du bon sens et de la raison, puisqu’ils préfèrent ces choses à la sujétion et à l’obéissance, en quoi réside la pénitence intérieure, raisonnable et discrète, et qui est un sacrifice plus agréable à Dieu que toutes les macérations du corps, lesquelles étant entreprises sans soumission, sont des sacrifices défectueux, parce que le seul dérèglement de la passion et du goût qui les accompagnent, en est le principe, la cause et le motif. Et comme les extrémités sont toujours vicieuses, et que la volonté propre règne en ce genre de vie, ceux qui le suivent accroissent plutôt leurs vices que leurs vertus : au moins ils nourrissent leur gourmandise spirituelle et leur orgueil, en se retirant de l’obéissance. Ce qui donne lieu au démon d’en séduire plusieurs par les désordres de la gourmandise qu’il irrite sans cesse, afin que ne pouvant rien faire davantage, ils entreprennent autre chose que ce qu’on leur a ordonné, et qu’ils le changent en un autre exercice, ou qu’ils y ajoutent quelque nouvelle mortification, parce que toute obéissance les gêne, les inquiète et leur paraît fort fâcheuse. Quelques-uns sont même si malheureux, qu’ils perdent la volonté et la résolution de faire ce que l’obéissance leur enjoint, quoiqu’ils semblent s’y soumettre ; car ils n’exécutent volontiers en ces rencontres, que ce que la douceur qui les flatte les excite à accomplir. Mais après tout, il leur serait peut-être plus utile d’omettre ces choses, que de les faire de cette manière.

2On en voit d’autres, qui pressent obstinément et avec importunité leurs pères spirituels, de leur accorder ce qu’ils désirent, et qui le veulent obtenir presque par force. Que si on leur refuse ce qu’ils demandent, ils s’affligent comme des enfans ; ils sont mal contens ; ils s’imaginent qu’ils ne servent pas Dieu, puisqu’on ne leur permet pas de faire ce qu’ils voudraient. Car ne s’appuyant que sur les tendresses de cœur, et sur la propre volonté qui les entretiennent en leur dévotion, aussitôt qu’on les en prive pour les rendre conformes à la volonté de Dieu, ils s’attristent, ils languissent, ils perdent cœur, d’autant qu’ils croient que s’appliquer au service de Dieu d’une manière qui lui soit agréable, ce n’est autre chose que jouir dans les exercices spirituels, de beaucoup de consolations intérieures.

3De plus, il s’en trouve à qui la gourmandise spirituelle ôte tellement la connaissance de leurs misères et de leur bassesse, et imprime un si grand oubli de la crainte, de l’amour, de la vénération qu’ils doivent à Dieu, qu’ils ne se font point de scrupule d’extorquer de leurs confesseurs le fréquent usage de la confession et de la communion ; et ce qui est pire, ils ne craignent pas de s’approcher de la sainte table sans leur avis, sans leur permission ; et même ils s’efforcent de leur cacher cette pratique. De sorte que ce désir déréglé de la sainte communion, est cause qu’ils reçoivent le sacrement de Pénitence avec peu d’exactitude et beaucoup de négligences, se mettant plus en peine de manger simplement cette viande divine, que d’y participer avec la pureté et la perfection requises. Il leur serait néanmoins plus salutaire, et il y aurait plus de vertu, ayant les défauts qu’ils ont, de prendre des inclinations contraires, et de prier leurs confesseurs de ne leur pas ordonner des communions fréquentes. Cependant le meilleur parti qu’on peut prendre dans ces deux extrémités, est de s’abandonner avec humilité à la volonté des pères spirituels. Mais ceux qui présument trop en ceci de leurs bonnes dispositions, se jettent dans de grands maux, et doivent craindre que cette témérité ne leur attire quelque punition.

4Lorsque ces personnes mangent le corps de Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie, ils font plutôt leurs efforts pour se pénétrer de la douceur qui en coule, que pour adorer humblement et louer ce Dieu incarné qui est est présent en leur poitrine : ils sont si persuadés que tout le fruit de la communion est renfermé dans ce goût et dans cette dévotion sensible, que s’ils en sont privés, ils pensent n’avoir rien fait pour leur ame, et jugent peu favorablement des effets de la possession de Dieu. Ils ne peuvent se mettre en l’esprit, que ce qui nous touche sensiblement dans l’usage de ce très-divin Sacrement, est le moindre fruit qu’on en tire ; mais que c’est principalement la grâce invisible qu’il produit en nos ames.

5Aussi Dieu refuse souvent ce goût, afin qu’on le regarde plus purement avec les yeux de la foi. Ils voudraient enfin sentir Dieu et le goûter dans la participation des saints mystères et dans les autres exercices spirituels, comme s’il était capable d’être pris et touché d’une manière matérielle et sensible. Tout cela est assurément très-imparfait et très-opposé à la nature et aux perfections de Dieu, qui demande de nous une foi très-pure et très-simple.

6Ils se comportent suivant les mêmes principes dans l’oraison, convaincus que pour être bonne elle doit verser dans le cœur des torrens de consolations sensibles. De sorte qu’ils se fatiguent l’imagination, et s’épuisent la tête pour jouir de ces délices intérieures. Et parce que s’ils n’en viennent pas à bout, ils ont du chagrin et croient mal employer le temps ; ils perdent la véritable dévotion, qui consiste en la persévérance dans l’oraison, en l’humilité, en la défiance de soi-même, et au seul désir de plaire à Dieu. Pour cette raison aussi, lorsqu’ils manquent une seule fois de se rassasier de ces plaisirs spirituels, ils ont une extrême peine à reprendre la méditation, ou ils en abandonnent l’exercice. Ils font à peu près comme les enfans qui agissent, non point par raison, mais par sensualité : de même ils ne courent en la vie intérieure qu’après les consolations sensibles ; et pour cette fin ils lisent divers livres spirituels, et changent sans cesse les sujets de leurs oraisons. Si bien que c’est avec justice, avec sagesse et avec amour, que Dieu ne se fait pas sentir à eux. Ce refus de Dieu les préserve de plusieurs inconvéniens considérables, que la gourmandise spirituelle leur attirerait. Ce qui me fait dire que la Nuit obscure, c’est-à-dire la mortification, leur est nécessaire pour les délivrer de ces badineries puériles.

7Les mêmes hommes sont encore fort tièdes et fort lâches dans le chemin de la Croix ; ils abhorrent l’amertume de leur propre abnégation ; ils sont pleins d’une infinité d’autres défauts, auxquels Dieu apporte le remède efficace par les tentations, par les aridités, par les afflictions dont il les exerce, et qui font une partie de la Nuit obscure : mais de peur d’être trop long, je en dirai rien davantage. Il suffit d’assurer ici que la sobriété et la tempérance spirituelle tient des routes bien différentes ; et elle conduit à Dieu par le chemin de la mortification, de la crainte, de la soumission en toutes choses, et elle nous apprend que la perfection et la valeur des actions ne se trouvent pas dans leur multitude, mais dans le renoncement de soi-même. De sorte que les commençans doivent s’appliquer sur-tout à parvenir à cette abnégation, autant qu’ils le peuvent, jusques à ce que Dieu les purifie dans la Nuit obscure.

Livre 1, ch. 7#

1Les commençans se souillent aussi de plusieurs imperfections, que l’envie et la paresse spirituelle traînent avec elles. Car pour ce qui est de l’envie, plusieurs des commençans se chagrinent et s’affligent sensiblement du bien spirituel des autres, qui les surpassent en vertu et en spiritualité. Ils ne souffrent qu’avec peine qu’on les loue ; ils diminuent les louanges qu’on leur donne, ou ils affirment le contraire. Ils sont pénétrés de douleur lorsqu’on ne les préfère pas à ces gens-là, ou qu’on estime les autres autant qu’eux-mêmes. Ce qui est contraire à la charité, laquelle, selon saint Paul, se réjouit du bien spirituel et de la perfection d’autrui. Que si la charité est touchée de quelque envie, ce n’est qu’une sainte émulation, qui lui inspire de la douleur de ce qu’elle ne possède pas autant de vertu que les autres, mais qui ne l’empêche pas d’avoir de la joie de ce qu’ils en ont plus qu’elle, afin qu’ils rendent plus de service et plus de gloire à Notre-Seigneur.

2Quant à la paresse spirituelle, les commençans s’ennuyent ordinairement des choses qui sont si spirituelles, qu’elles ne leur causent aucun goût sensible. Car comme ils se sont accoutumés à cette douceur, aussitôt que les exercices de l’intérieur ne les en comblent pas, ils en prennent un grand dégoût ; ils quittent l’oraison, ou ils ne la font qu’avec répugnance. Il est néanmoins expédient que Dieu les prive de ces délices sensibles pour les éprouver. Ainsi cette paresse les engage à préférer la satisfaction de leur goût à la perfection, à laquelle l’abnégation de sa volonté propre et de la sensualité conduit sûrement : et de cette manière ils cherchent plus à se satisfaire qu’à contenter Dieu. De là vient qu’ils estiment que tout ce qui ne favorise pas leur penchant, n’est pas conforme à la volonté de Notre-Seigneur ; et qu’au contraire, tout ce qui est de leur goût, est agréable à Dieu. Ils jugent de Dieu par leurs sentimens, et ils ne jugent pas d’eux-mêmes par les sentimens de Dieu. Mais ils se trompent, puisque, celui , dit Jésus-Christ, qui voudra sauver sa vie, la perdra ; et celui qui la perdra pour l’amour de moi, la trouvera.

3Ils s’abandonnent aussi à la douleur lorsqu’on les oblige à faire des choses qui ne leur donnent aucune délectation. Et comme ils sont fort avides des consolations intérieures, s’ils en sont destitués, ils ne travaillent à la perfection qu’avec tiédeur et qu’avec faiblesse. Ils ressemblent à ceux qui, ayant été nourris dans les plaisirs, s’exemptent le plus qu’ils peuvent des mortifications et des austérités. Ils fuyent la Croix, quoiqu’elle soit la source des délices de l’esprit les plus solides. Plus les choses sont spirituelles, plus elles les ennuyent. Car désirant de marcher dans ces pieux exercices par le chemin le plus large, et de vivre selon les inclinations de leur volonté, ils ont beaucoup de peine et de tristesse d’entrer dans la voie étroite dont le Fils de Dieu parle dans l’Évangile.

4Mais c’est assez parler des imperfections de ceux qui commencent à s’appliquer à la vie spirituelle. Il est aisé de comprendre la nécessité qu’ils ont de passer avec la grâce divine à l’état de ceux qui profitent en cette voie. C’est ce qu’ils font, lorsque Dieu les introduit dans la nuit obscure, où il les garantit de ces défauts et de ces tendresses sensibles, en les jetant dans les ténèbres intérieures et dans les aridités, et en les conduisant à la vertu par les différens moyens qu’il leur inspire. Car quoique les commençans s’exercent de toutes leurs forces à mortifier leurs passions, ils ne pourront toutefois les étouffer, ou du moins les soumettre suffisamment à la conduite de la raison et de la grâce, avant que Dieu leur ait donné cette victoire par l’usage de la Nuit obscure. Mais pour parler utilement d’une matière si difficile, il est nécessaire que Dieu nous donne de grandes lumières ; et c’est ce que je lui demande avec toute l’ardeur possible.

Livre 1, ch. 8#

1Cette Nuit, qui n’est autre chose, comme nous avons dit, que la contemplation obscure, produit deux sortes de ténèbres ou de purgation dans les personnes spirituelles, selon les deux parties de l’homme, l’animale et la raisonnable. Ainsi la nuit ou la purgation qui purifie les sens, s’accommode et se proportionne à l’esprit suivant les mêmes sens ; et la nuit ou la purgation qui purifie l’esprit, dispose l’ame à l’union de Dieu. La nuit qui purifie les sens est commune à plusieurs, et sur-tout aux commençans, dont nous parlerons d’abord. La nuit qui purifie l’esprit n’est propre que de peu de gens, savoir, de ceux qui sont avancés en la vie intérieure, et qui se sont exercés long-temps en cette voie. Nous en traiterons aussi en son lieu.

2La première nuit est amère et terrible aux sens ; mais la seconde est, sans comparaison, plus formidable à l’esprit. Comme plusieurs ont écrit de la première, parce que c’est une matière commune, j’en dirai ici peu de choses ; mais je m’étendrai davantage sur la seconde, parce qu’on en a peu écrit, et qu’on n’en a presque point d’expérience.

3Il faut donc rappeler en sa mémoiré ce que nous avons dit, que les commençans agissent et vivent dans les voies de Dieu d’une manière basse, grossière, commode à leur goût et à leur amour-propre. Ils s’exercent d’ordinaire dans le discours pendant l’oraison, et ils donnent aux sens toute la douceur qu’ils y peuvent trouver : ce qui est mêlé de beaucoup d’imperfections. Ensuite, après avoir fait quelque progrès en la vertu, en jouissant des délices de la méditation, ils étouffent peu à peu l’amour des choses du monde ; et en acquérant de plus grandes forces spirituelles, ils répriment les passions qui les portent à la recherche des créatures : de sorte qu’ils peuvent soutenir pour l’amour de Dieu, les peines que les aridités leur causent. Mais lorsque les exercices de la vie intérieure leur réussissent selon leurs désirs ; lorsqu’ils sont comblés de consolations, et que les grâces du Ciel coulent avec abondance dans leur ame, Dieu les retire de cet état qui a encore quelque chose d’imparfait, pour les rendre capables de ses communications les plus intimes. Il les prive de tous ces plaisirs sensuels, de toutes ces tendresses, de toutes les lumières consolantes qu’il répandait sur eux, parce qu’ils étaient encore faibles et tendres, selon le langage de saint Jean : J’ai ouvert une porte devant vous, que personne ne saurait fermer, parce que vous avez un peu de force, et que vous avez gardé ma parole, et n’avez pas renoncé mon nom. Ensuite il les environne de ténèbres si épaisses, qu’ils ne savent de quel côté se tourner, quelque effort d’imagination et d’esprit qu’ils fassent, pour appeler à leur secours le raisonnement et les considérations. Ils ne peuvent plus méditer, et leur sens intérieur est abymé dans cette nuit, et abandonné à la sécheresse de telle sorte qu’ils ne sentent pas la moindre douceur dans les exercices de piété ; au contraire, ils sont plongés dans des torrens d’amertume. Dieu les traite ainsi pour les accoutumer à marcher d’eux-mêmes ; je veux dire, à ne se plus appuyer sur les consolations sensibles. Mais alors cette voie leur paraît toute nouvelle, étant contraire à leurs premières démarches.

4Ce changement arrive plus souvent à ceux qui se sont éloignés du monde, et qui ont déjà passé par les commencemens de la vie intérieure, qu’à ceux qui ne nont pas encore entrés dans cette carrière : ce qui vient de ce qu’ils se sont délivrés des occasions de renoncer à leurs bons propos, et qu’ils domptent plus facilement en ce temps-là l’amour des choses terrestres. Ces dispositions sont nécessaires pour entrer dans l’heureuse nuit des sens. Ce qui arrive pour l’ordinaire peu de temps après qu’ils ont commencé de s’étudier à la spiritualité.

Livre 1, ch. 9#

1Les aridités des commençans peuvent quelquefois venir d’une autre cause que de la nuit ou de la purgation des sens. Elles naissent souvent des péchés et des imperfections, ou de la tiédeur et du relâchement d’esprit, ou des humeurs déréglées du corps, et de ses mauvaises dispositions. C’est pourquoi je veux donner des marques, pour découvrir si elles procèdent de cette purgation, ou de quelques-uns des vices que nous avons expliqués ci-dessus. J’en trouve trois.

2La première est, lorsque celui à qui les choses divines ne donnent aucune satisfaction sensible, ne trouve aussi nul contente ment dans les créatures. Quand Dieu met l’ame dans la Nuit obscure, il la prive de toutes sortes de plaisirs, afin de purifier ses passions. Et c’est alors un signe évident que son dégoût et son amertume coulent de cette source, et ne viennent pas de ses péchés ou de ses imperfections. En effet, si cela était, la nature corrompue ferait paraître quelque penchant, ou quelque envie de chercher d’autres délices que celles des choses célestes. Car aussitôt qu’on lâche la bride aux passions, elles courent après les délectations sensuelles, suivant la force ou la faiblesse de leur penchant. Mais parce que ce dégoût des choses naturelles et surnaturelles peut avoir pour principe la mélancolie, qui ne permet pas qu’on prenne aucun plaisir.

3La seconde marque de la Nuit obscure ou de la purgation des sens, est que cette nuit élève l’esprit à Dieu, et qu’elle remet Dieu souvent en la mémoire, avec chagrin néanmoins et avec douleur, parce que l’ame croit toujours, étant destituée de ses premières consolations, qu’elle ne sert pas bien Dieu, et qu’au lieu d’avancer elle récule. On voit par là que ce n’est pas la tiédeur et le relâchement qui lui causent cette peine. Car c’est le propre des tièdes et des lâches, de n’avoir ni soin des choses divines, ni empressement pour se perfectionner. De là nous tirons facilement la différence, qui est entre l’aridité et la tiédeur. Celle-ci rend notre volonté languissante dans le culte de Dieu, et ne nous porte pas avec chaleur à l’hono rer celle-là nous pique et nous presse vivement de lui procurer de la gloire. Cependant quoique la sécheresse que Dieu emploie pour purifier les sens, naisse quelquefois de la mélancolie ou de quelqu’autre humeur grossière, néanmoins elle n’est pas moins efficace pour purifier l’appétit sensitif, puisqu’il est alors dépouillé de toutes sortes de contentemens, et que l’ame dans cet état attache toutes ses pensées à Dieu. Car lorsque l’humenr s’est répandue dans le cœur, elle cause de l’ennui et détruit toutes les satisfactions de la nature, sans inspirer les désirs de servir Dieu, lesquels accompagnent toujours l’aridité qui purifie les sens. À la vérité, la partie inférieure n’étant plus soutenue d’aucune consolation sensible, opère très-faiblement ; mais l’esprit ne laisse pas d’être très-vif et très-fort en ses opérations.

4La cause de cette sécheresse est, parce que Dieu change les forces des sens en forces de l’esprit ; et comme les sens ne sont pas capables des biens spirituels, ils restent tout vides et tout arides, et n’ont nulle qualité propre pour posséder ce qui est purement spirituel. Ainsi lorsqu’on a goûté l’esprit et les choses spirituelles, la chair et les choses matérielles sont insipides ; et quand on opère selon les sens, on agit d’une manière languissante et fort lâche. Au contraire, l’esprit se nourrit alors et augmente ses forces de plus en plus, et veille avec soin et avec application, de peur de manquer à correspondre aux impressions de Dieu. Mais comme ce changement le met dans un état tout nouveau, il n’est touché au commencement d’aucune délectation spirituelle, et il est encore pénétré d’amertume et travaillé de sécheresses. Ce qui vient de ce qu’il est accoutumé à ces douceurs, et qu’il les regarde comme un bien agréable. Et parce qu’il n’a pas le goût spirituel assez épuré pour sentir un plaisir si délicat, et que cette nuit pleine d’aridités et d’obscurités ne l’a pas disposé à jouir de ces délices, il ne peut ni posséder ce bien spirituel, ni éviter les sécheresses et les amertumes, qui procèdent de la privation de ses premières consolations. Car ceux que Dieu engage dans la solitude de ce désert, sont de même caractère que les Israélites, qui s’ennuyaient de la nourriture qu’ils recevaient du Ciel, quoiqu’elle fût de tous les goûts qu’on désirait, et qui lui préféraient la chair et les oignons d’Égypte. Nous nous souvenons, disaient-ils les larmes aux yeux, du poisson que nous mangions en Égypte, et qui ne nous coûtait rien : les concombres, les melons, les porreaux, les oignons, les aulx de ce pays-là nous reviennent à l’esprit. Voilà jusqu’où s’abaisse notre appétit ; il nous donne de l’inclination pour (1) nos misères, et du dégoût du souverain bien qui peut seul nous contenter. Toutefois cela n’empêche pas l’esprit de se revêtir d’une certaine force et d’une certaine vigueur, qui le fait opérer avec vivacité, et qui vient de la nourriture intérieure et substantielle, qu’il prend pendant cette privation de goût et de tendresse spirituelle. Et c’est en ce temps-là qu’il commence à entrer dans la contemplation mais cette contemplation est sèche, obscure, imperceptible au sens, et inconnue à celui même qui y est élevé. Elle lui imprime néanmoins un grand penchant pour la solitude, et un ardent désir de demeurer dans le repos, ne pouvant se résoudre à penser à aucun objet particulier, et ne voulant pas même s’y appliquer. Si ceux qui éprouvent ces choses se tenaient dans un grand calme ; s’ils ne faisaient nul cas des opérations intérieures et des actions extérieures auxquelles leur industrie et leurs discours pourraient contribuer ; s’ils s’abandonnaient à la conduite sans se mettre en peine d’agir ; s’ils recevaient ses dons spirituels avec tranquillité ; s’ils l’écoutaient dans le fond de leur ame avec une attention pleine d’amour ; aussitôt qu’ils seraient parvenus à cette sainte oisiveté et à l’entier oubli des choses créées, ils seraient rassasiés de cette nourriture intérieure, la plus délicate et la plus douce qu’on se puisse représenter. L’ame doit se garder néanmoins de la rechercher avec empressement ; alors elle ne la goûterait pas il faut la prendre dans le repos et dans une espèce d’inaction, afin qu’elle produise son effet. On peut dire enfin que cette nourriture est semblable à l’air, qui s’échappe quand on serre la main pour le retenir, et qui demeure sur la main quand on la tient ouverte et sans mouvement. De même, lorsqu’on s’efforce de prendre cet aliment, il fuit ; et lorsqu’on lui ouvre la bouche du cœur et qu’on l’attend paisiblement, il y entre et le fortifie. On peut entendre dans ce sens ces paroles du Cantique : Détournez vos yeux de dessus moi , dit l’épouse sacrée à son époux, parce qu’ils m’ont fait envoler. Car Dieu met l’ame dans une telle disposition, et la mène par des rou-tes si différentes, que si elle voulait opérer d’elle-même suivant sa capacité, elle empêcherait plutôt qu’elle n’aiderait l’opération de Dieu en elle.

5La raison est, parce qu’en ce degré de contemplation, où l’ame quitte les raisonnemens de ceux qui avancent dans la vie spirituelle, c’est Dieu qui opère en elle de telle manière, qu’il semble lier ses puissances intérieures et arrêter leur activité, ne laissant ni soutien à l’entendement, ni douceur à la volonté, ni espèces de discours à la mémoire. Car tout ce qu’elle peut faire d’elle-même en ce temps-là, n’est bon qu’à troubler sa paix intérieure, et qu’à faire obstacle à l’œuvre que Dieu fait dans l’esprit, pendant que le sens expérimente de grandes aridités. Laquelle opération étant toute spirituelle et très-délicate, produit un effet paisible, délicat, dégagé de ces premières tendresses qui étaient si sensibles. Et c’est là sans doute cette tranquillité dont parle le prophète David : Le Seigneur , dit-il, annoncera la paix à son peuple ; c’est-à-dire, à l’ame, afin qu’elle soit spirituelle. C’est de là que nous tirerons…

6La troisième marque, qui consiste en ce que l’âme ne peut plus, quelque effort qu’elle fasse, ni méditer, ni discourir, en se servant comme auparavant, de l’imagination pour s’exciter et s’émouvoir. Car Dieu commence alors de se communiquer à l’ame, non par le sens et par les raisonnemens, mais par l’esprit tout pur et sans discours, et par une simple contemplation, à laquelle les sens intérieurs et extérieurs de la partie inférieure ne peuvent atteindre. C’est pourquoi l’imagination et la fantaisie n’ont plus rien pour s’appuyer, et ne peuvent ni donner commencement à la méditation, ni la continuer si elle est commencée, ni contribuer en aucune façon à la faire.

7Il faut remarquer sur ce sujet, que cet empêchement des puissances de l’ame, et ce peu de satisfaction qu’elles ont en cet état, ne sont nullement l’effet d’aucune humeur déréglée. S’ils en étaient l’effet, après que cette humeur qui est naturellement changeante serait consumée, l’ame pourrait, avec un peu d’application, reprendre ses premières opérations, et ses puissances trouveraient facilement leurs premiers appuis. On voit le contraire dans la purgation de l’appétit sensitif : aussitôt que l’ame y est entrée, il est impossible à ses puissances d’user de discours dans la méditation. Car quoique cette purgation ne se fasse pas sans interruption dans quelques-uns, quoique quelques autres jouissent par intervalle des consolations sensibles de l’oraison, néanmoins ils avancent toujours de plus en plus en cette purgation, et mettent fin à leurs opérations sensibles, Dieu les disposant ainsi à passer plus outre. Car ceux qui ne marchent pas par le chemin de la contemplation, se trouvent souvent dans de différens états, parce que la nuit ou la mortification des aridités ne dure pas toujours chez eux. Quelquefois ils souffrent des sécheresses, ils en sont quelquefois exempts. Quelquefois ils ne peuvent pas raisonner dans l’oraison, quelquefois ils le peuvent.

8Pour ce qui est de la Nuit obscure, Dieu les y fait entrer, afin de les exercer, de les humilier, de purifier leurs passions et leurs désirs, de peur qu’ils ne s’accoutument à ces attraits intérieurs, qui contentent la gourmandise spirituelle. Il ne les y met pas pour les conduire à la voie de l’esprit qui est la contemplation obscure. Car il n’élève pas à la parfaite contemplation tous ceux qui font profession de la vie spirituelle ; lui seul sait les causes de cette conduite. C’est pour cette raison qu’il ne prive jamais entièrement ces gens-là des considérations et des discours de la méditation ; mais il en use quelquefois plus libéralement avec les uns ; il a quelquefois plus de réserve avec les autres.

Livre 1, ch. 10#

1Pendant que ces aridités assiégent l’ame, et que cette nuit l’obscurcit, Dieu la fait passer de la voie du sens à la voie de l’esprit ; c’est-à-dire, de la méditation à la contemplation, où elle ne peut ni opérer d’elle-même, ni discourir. En ce temps-là les personnes spirituelles sont fort inquiétées. Car elles craignent de s’égarer en ce chemin, d’avoir perdu tous les biens spirituels qu’elles croyaient avoir acquis, et d’être abandonnées de Dieu, puisqu’elles ne reçoivent ni soutien ni douceur dans la vie intérieure. Alors elles se fatiguent sans cesse l’imagination et l’esprit, pour rentrer dans les goûts sensibles et dans les raisonnemens où elles étaient auparavant, se persuadant que sans cela elles ne font rien et perdent le temps. Tous ces efforts néanmoins sont d’autant plus fàcheux à l’ame, qu’elle sent plus de résistance à reprendre ce premier travail, qu’elle a plus de penchant et plus d’attrait à demeurer dans le repos de la contemplation.

2Mais tandis que ces gens-là se retirent de cette sainte oisiveté, ils ne gagnent rien par leur application laborieuse. Ils occupent bien leur esprit à produire des actes, mais ils perdent la tranquillité intérieure dont ils jouissaient auparavant. C’est pourquoi on les peut comparer à un homme qui recommence à faire l’ouvrage qu’il avait achevé, ou à celui qui rentre en la ville dont il était sorti, ou à celui qui laisse aller la proie qu’il avait prise, pour courir après et la reprendre. Comme les soins de ceux-ci sont inutiles, parce qu’il ne leur en revient aucun profit, de même les efforts de ceux-là sont vains, parce qu’il ne leur sert de rien de chercher autre chose que ce qu’ils ont, ni de retourner à leur premier état. Au contraire, s’ils n’ont point alors de directeur qui comprenne parfaitement leur intérieur, et qui les conduise avec beaucoup de prudence, ils reculent au lieu d’avancer ; ils quittent le droit chemin ; ils se relâchent en leurs exercices ; ils s’empêchent eux-mêmes de passer plus outre en la voie de la vertu. Les causes de ces désordres sont, l’extrême peine qu’ils se donnent à méditer et à raisonner en l’oraison ; la fatigue et le chagrin qu’ils causent à leur propre naturel, et la pensée qu’ils ont que leurs péchés et leur négligence font obstacle à leur avancement spirituel. Cepen dant c’est une chose superflue de travailler de la sorte, Dieu les menant par un chemin très-différent ; savoir par celui de la contemplation, qui est fort éloigné de la voie de la méditation, du discours et des opérations de l’imagination.

3Ceux qui en sont réduits là, doivent s’encourager à souffrir ce dénuement et à persévérer. Ils ne doivent point perdre cœur ni succomber sous leurs souffrances ; mais ils doivent mettre toute leur confiance en Dieu. Ce Père des miséricordes donne infailliblement du secours à ceux qui le cherchent avec un cœur droit et simple, et il leur fournit tout ce qui est nécessaire pour marcher par ces routes, jusques à ce qu’il les ait conduits à la claire et paisible lumière de l’amour divin, à laquelle ils arrivent par les obscurités de la nuit spirituelle, lorsqu’ils ont mérité la grâce d’y entrer.

4La manière donc de se gouverner dans cette nuit du sens est, de ne se pas mettre en peine de la méditation et du discours, puisque ce n’est plus le temps d’en user, mais de s’abandonner au repos et à la tranquillité où Dieu met l’ame, quoiqu’il semble qu’on ne fait rien, qu’on perd le temps, et qu’on vit dans la tiédeur, qui empêche qu’on ait aucune bonne pensée en l’oraison, ni aucun sentiment tendre et affectueux. Ceux que Dieu traite de la sorte, feront beaucoup de supporter patiemment leur désolation et d’être constans en la prière mentale : tout ce qu’on demande d’eux en ce temps-là, c’est qu’ils laissent leur ame en paix ; qu’ils la dégagent de toutes connaissances et de tous sentimens qu’ils ne s’inquiètent pas de ce qu’ils pourront méditer ; qu’ils se contentent de faire une attention tranquille et amoureuse sur Dieu. Il faut qu’ils persistent en cet état, sans soin, sans effort, sans désir de sentir Dieu en eux-mêmes et de le goûter. Tous ces empressemens les troubleraient, et les éloigneraient de l’aimable oisiveté de la contemplation, que Dieu communique à l’ame.

5Il est vrai qu’ils auront de grands scrupules, s’imaginant qu’ils passent inutilement le temps en l’oraison, et qu’ils feraient mieux de s’appliquer à d’autres bonnes œuvres. Mais nonobstant les agitations de leur conscience, ils doivent se tenir en paix, se persuadant qu’ils vont à l’oraison, non pas pour satisfaire le sens, mais pour fortifier l’esprit. Il faut donc dilater leur cœur et relever leur courage, pour conserver leur calme intérieur dans ce grand dépouillement. Car s’ils voulaient agir eux-mêmes, et occuper leurs puissances à produire divers actes, ils perdraient des biens spirituels, dont Dieu enrichit l’ame dans le repos de la contemplation. Ils seraient semblables à un peintre qui voudrait tirer le visage d’une personne, laquelle tournerait sans cesse la tête de tous côtés ; assurément quelque application qu’il eût, il ne pourrait l’attraper : de même s’ils s’appliquent à faire de continuelles opérations lorsque l’ame jouit d’une paisible contemplation, ils interrompront la jouissance que l’ame a de Dieu ; ils priveront l’ame de sa paix ; ils la jetteront dans le trouble et dans la sécheresse ; ils empêcheront Dieu de se communiquer à elle, et de se faire voir tout pur dans son intérieur. Car plus ils chercheront les appuis de la connaissance et de l’affection que l’esprit et le cœur produisent, plus ils sentiront de vide en l’ame, et d’éloignement de Dieu, à quoi on ne peut suppléer par cette voie, ni apporter aucun remède. C’est pourquoi il est expédient à l’ame de se priver sans chagrin des opérations de ses puissances, et même d’en souhaiter la cessation. Car Dieu lui donne avec abondance et avec paix une contemplation infuse, lorsqu’elle n’en étouffe pas l’opération ; il la remplit de joie, afin qu’elle brûle de l’amour divin, que cette obscure et secrète contemplation allume dans son cœur.

6Néanmoins on ne peut fonder sur cette doctrine une règle générale, pour juger s’il faut renoncer à la méditation et au raisonnement. Car il est constant qu’on ne doit jamais en laisser la pratique, sinon lorsqu’on ne peut plus s’en servir ; c’est-à-dire, quand Dieu en arrête le cours par le moyen de la purgation du sens, par les peines qui viennent de là, et par la parfaite contemplation dont l’ame est prévenue. En tout autre temps et en toute autre occasion, cette aide est nécessaire à l’ame, principalement la méditation de la vie et de la passion de Jésus- Christ. Car c’est le meilleur moyen que nous ayons pour purifier les sens, pour obtenir la patience qu’il faut pratiquer dans ces croix, pour marcher sûrement en cette voie, et pour arriver d’une manière admirable à une éminente contemplation : parce qu’en effet, cette contemplation n’est autre chose qu’une infusion de Dieu secrète, tranquille et amoureuse ; laquelle si on lui donne entrée dans l’ame par des dispositions propres, nous enflamme de l’amour divin, comme le vers suivant le fait comprendre.

Livre 1, ch. 11#

1O n n’aperçoit pas d’abord l’ardeur de l’amour divin, parce qu’il ne commence pas alors à s’allumer dans le cœur, soit à cause de l’impureté qui infecte encore la nature, soit parce que l’ame ne l’a pas laissé agir paisiblement en elle pour s’embraser, d’autant qu’elle ne se connaissait pas encore elle-même. Néanmoins soit qu’elle se connaisse ou qu’elle ne se connaisse pas elle-même, elle commence quelquefois à sentir un ardent désir de Dieu ; en sorte que plus elle avance, plus elle se voit touchée de l’amour divin : elle ne comprend pas toutefois d’où naît cet amour. Cependant cette ardeur s’augmente tellement, qu’elle désire Dieu par les mouvemens d’un amour inquiet, comme le Prophète royal se trouvant dans cette obscure nuit, le dit lui-même en ces termes : Mon cœur a été enflammé ; mes reins ont été changés ; j’ai été réduit dans le néant, et je ne l’ai pas connu. C’est-à-dire, mon cœur, ô mon Dieu, s’est allumé de votre amour dans la contemplation ; mes tendresses et mes affections sont changées ; et de sensuelles qu’elles étaient, elles sont devenues spirituelles par les sécheresses et les aridités, qui les ont purifiées et qui les ont fait cesser. Mon ame, sans savoir par quel chemin elle marche, se voit comme anéantie dans toutes les choses qu’elle goûtait auparavant avec plaisir, dans la partie supérieure et dans la partie inférieure elle se sent aussi blessée d’amour, mais elle ne comprend pas comment tout cela se fait. Cependant les flammes de cet amour s’accroissent de telle sorte en son cœur, et lui donnent de si pressans désirs de son Dieu, que cette soif brûlante semble lui dessécher les os, et que le feu et la force de cet amour causent à la nature de grandes langueurs et de grandes défaillances.

2David a expérimenté cette vivacité d’amour : Mon ame, dit-il, a désiré très-ardemment le Dieu vivant. Comme s’il disait : La soif dont mon ame brûlait était fort vive. Ainsi on peut dire que cette soif vive fait mourir. Mais quoique sa véhémence ne soit pas toujours continuelle, et qu’il y ait quelquefois de l’interruption, communément néanmoins il reste toujours quelque soif dans l’ame. Il faut cependant remarquer, qu’on ne découvre point cet amour au commencement ; qu’on ne trouve que du vide et de l’aridité ; que l’ame agitée de ces sécheresses, et touchée imperceptiblement de cet amour secret, tombe dans les désirs inquiets de Dieu, dans l’affliction et dans la crainte de ne pas servir saintement son Créateur. Cette peine et ces soins empressés pour Dieu, sont un agréable sacrifice à la Majeste divine ; et c’est la contemplation qui met l’ame dans ces recherches de Dieu si soigneuses et si ardentes, jusques à ce que ces aridités aient purifié le sens de ses affections naturelles et sensibles, cette contemplation allume l’amour divin dans le cœur.

3Pendant que l’appétit sensuel se purifie ainsi dans cette nuit obscure et aride, l’ame n’a qu’à souffrir comme un malade qu’on traite ; et de cette manière elle sera délivrée de ses défauts, et pratiquera plusieurs vertus, pour se rendre capable de recevoir les impressions de cet amour, comme on le va dire dans l’exposition du vers suivant :

4En effet, comme Dieu n’introduit l’ame dans cette nuit, que pour purifier les sens de la partie inférieure, et que pour les soumettre et les unir à l’esprit, elle en tire de si grands avantages, qu’elle compte pour un extrême bonheur, d’être sortie pendant cette nuit des liens étroits du sens de la partie animale : ce qui lui fait dire ce vers :

5Pour l’intelligence duquel il est nécessaire d’observer les fruits que l’ame trouve en cette nuit, à cause desquels elle s’estime très-heureuse d’avoir passé par cette obscurité et par cette purgation, et qu’elle renferme en ce vers :

6Je suis sortie sans être aperçue.

7Cette sortie signifie la délivrance de l’ame, de sa sujétion à la partie sentuelle, dans la recherche de Dieu par des opérations faibles, limitées et dangereuses, telles que sont les opérations de cette partie. Car elle tombait presque à chaque pas en mille imperfections et en mille ignorances, comme nous avons montré ci-dessus en parlant des sept vices capitaux : desquels cette nuit retire l’ame, en étouffant dans elle les goûts et les douceurs de la partie inférieure et de la partie supérieure, en interrompant ses raisonnemens, et en lui apportant une infinité d’autres biens, et sur-tout l’acquisition des vertus. Ce sera sans doute une singulière consolation à celui qui éprouve ce rude état, de voir que ce qui paraît si dur à l’ame, et si contraire à la satisfaction de l’esprit, lui soit une source de biens si considérables. Biens qu’il acquiert en passant par cette nuit, en se détachant des créatures, et en entrant dans le chemin qui le mène aux biens éternels. N’est-ce pas là une félicité souveraine et un sort le plus heureux du monde ? En effet, l’extinction de l’appétit et de son attachement aux choses créées, lui procure un très-grand avantage. De plus, notre Sauveur dit, que la porte de la vie est petite ; que le chemin qui y conduit est étroit, et qu’il y a peu de personnes qui le trouvent. L’ame a le bonheur d’y entrer et d’y persévérer avec patience. Car cette petite porte est la nuit, qui dépouille l’ame des opérations et des plaisirs du sens afin qu’elle y entre par la foi, qui est fort éloignée de tous les sens ; et que marchant ensuite par le chemin de la nuit de l’esprit, elle entre plus avant et passe jusqu’à des choses plus parfaites par une foi très-pure, qui est le moyen par lequel elle va à Dieu et s’unit à lui.

8Àla vérité cette voie est si étroite, si obscure et si horrible, qu’il n’y a point de comparaison entre les ténèbres et les souffrances de la nuit du sens et de la nuit de l’esprit, et que pour cette cause beaucoup moins de gens y entrent ; mais aussi les biens qui en viennent sont beaucoup plus grands. Or, c’est des biens de cette nuit du sens que nous traiterons maintenant le plus brièvement qu’il sera possible, afin que nous puissions ensuite parler de la nuit de l’esprit.

Livre 1, ch. 12#

1L a nuit ou la purgation des sens procure de si grands biens à l’ame, quoiqu’elle ne le croie pas, que, comme Abraham fit un grand festin lorsque son fils Isaac fut sevré, de même on se réjouit dans le Ciel, lorsque Dieu sèvre l’ame, lui ôte les langes de son enfance, et la fait marcher d’elle-même. Il la prive du lait qui la nourrissait ; il lui donne du pain dur, du pain des forts ; pain propre à soutenir l’esprit, quand il est vide des tendresses et des goûts du sens, dans ses aridités et dans ses ténèbres ; pain enfin qui n’est autre chose que la contemplation infuse. Et c’est là le principal bien que l’ame reçoit alors, et qui est la source de ses autres biens.

2Le premier desquels est la connaissance d’elle-même et de sa misère. Car les grâces et les faveurs que Dieu lui accorde, sont enveloppées, confondues et obscurcies dans cette connaissance ; en sorte que l’ame ne les découvre pas distinctement, et n’en peut avoir de complaisance. De plus, ses aridités, la privation des douceurs abondantes qui remplissaient auparavant ces puissances, et la difficulté qu’elle sent à faire le bien, l’obligent à connaître et à confesser sa bassesse et sa misère, qu’elle n’apercevait pas tandis qu’elle jouissait des délices et des consolations intérieures de l’oraison. Nous avons dans l’Exode une excellente figure de cette vérité. ( Exod . 3. 9.) Dieu voulant humilier les Israélites et les porter à se connaître eux-mêmes, il leur commanda de quitter les beaux habits dont ils se paraient les jours de fêtes, et de prendre les habits communs des artisans, afin que la grossièreté et la bassesse de ces vêtemens leur fissent concevoir de quelle manière ils méritaient que Dieu les traitât. Il en usa ainsi, parce que comme la recherche et la beauté de leurs habits leur inspiraient de la vanité et de l’estime d’eux-mêmes, ainsi la pauvreté et la laideur de leurs vêtemens leur donnaient de l’humilité et du mépris d’eux-mêmes. Ce qui nous apprend que l’ame reconnaît la vérité qu’elle ne voyait pas. Car lorsqu’elle est parée des dons de Dieu comme d’un habit de fête, lorsqu’elle est remplie de douceurs et soutenue de grâces sensibles, lorsqu’elle croît rendre quelque service et quelque honneur à Dieu, elle est contente d’elle-même, et se plaît en ses avantages. Il est vrai qu’elle ne s’exprime pas de la sorte là-dessus, et qu’elle ne semble pas avoir ces sentimens ; mais la satisfaction qu’elle prend en douces communications de Dieu, les explique assez clairement. Néanmoins lorsqu’elle est couverte, pour parler ainsi, des habits de l’affliction, de l’aridité, du délaissement ; lorsque les lumières qui l’éclairaient sont éteintes, elle reçoit l’entière connaissance d’elle-même ; elle ne s’estime plus rien ; elle n’est plus contente d’elle-même ; elle est enfin convaincue que d’elle-même elle ne peut rien faire.

3Dieu cependant estime plus et aime mieux la peine qu’elle souffre, en se persuadant qu’elle ne sert pas saintement son Créateur, que toutes les œuvres qu’elle faisait, et toutes les douceurs qui se répandaient dans son cœur, quoiqu’elles parussent très-sublimes. La raison est, parce que ces richesses spirituelles lui donnaient occasion de tomber en plusieurs imperfections. Au contraire, elle recueille de grands fruits de la connaissance d’elle-même et de ses sécheresses. Elle apprend à s’approcher de Dieu avec plus de respect et de soumission : ce qui est toujours nécessaire dans le sacré commerce que nous avons avec lui. Elle n’était pas néanmoins si respectueuse dans l’abondance de ses délices spirituelles, et les bienfaits de Dieu la rendaient un peu plus hardie, et moins réservée en ses conversations avec lui. C’est ce qui arriva à Moyse, lorsqu’il entendit la voix de Dieu qui lui parlait. Charmé de cette bonté, et ne prenant pas garde à ce qu’il allait faire, il voulut approcher ; mais Dieu l’arrêta : Ne venez pas plus près de moi, dit-il, et déchaussez-vous.

4On infère de là, avec combien de vénération et de discrétion, et avec quel dégagement d’affection et de désir il faut agir avec Dieu. Aussi Moyse fut depuis ce temps-là si circonspect et si retenu, que non-seulement il n’eut plus la présomption d’approcher de Dieu, mais qu’il n’osa pas même le regarder fixement ni le considérer. Car s’étant dépouillé de la satisfaction que la présence divine versait en son cœur, il reconnut distinctement devant Dieu sa misère ; et ces bas sentimens de lui-même le disposèrent à entendre la parole du Seigneur. Dieu se servit aussi pour se communiquer familièrement au saint homme Job, non pas des plaisirs intérieurs et de la gloire dont il jouissait, mais des souffrances les plus affreuses qu’on se puisse imaginer. ( Job . 2. 5.) Il le réduisit à coucher sur un fumier, couvert d’ulcères, rongé de vers, abandonné de ses proches, persécuté de ses amis, pénétré de douleurs et d’amertumes. Mais ce fut en cet état pitoyable, que le Tout-Puissant jugea qu’il lui était glorieux d’enrichir ce pauvre des trésors les plus sublimes de sa sagesse, et de combler ce malheureux de ses délices les plus douces et les plus consolantes.

5Il est à propos, puisque l’occasion s’en présente, de remarquer ici l’utilité qu’on tire de la nuit, c’est-à-dire, de la mortification des sens. Elle fait l’accomplissement de ce mot d’Isaïe : Votre lumière naîtra dans les ténèbres. Car Dieu éclaire l’ame et lui donne la connaissance, non-seulement de sa petitesse et du mépris qu’elle mérite, mais encore de la grandeur et de l’excellence de son Créateur. Il délivre l’esprit des désirs, des goûts sensibles et des appuis du sens, lesquels l’obscurcissaient dans les choses spirituelles ; et il lui donne la pureté et la clarté nécessaires pour comprendre la vérité. Il use aussi des peines et des aridités du sens, pour augmenter les lumières de l’ame, selon le langage d’un Prophète : La tribulation donnera de l’intelligence ; c’est-à-dire, elle fera entendre comment Dieu dégage l’ame de ses obstacles, par le moyen de cette nuit obscure et de cette contemplation sèche et sans tendresse, et comment il l’élève surnaturellement à la participation de sa sagesse divine. C’est ce que le même Isaïe explique admirablement : À qui donnera-t-il la science et l’intelligence, dit-il, sinon à ceux qui ont été sevrés et arrachés de la mamelle ? Isa . 28. 9. D’où l’on conclut que le premier lait des douceurs, qui viennent du discours et des autres opérations des puissances de l’ame, n’est pas une si bonne disposition pour recevoir ces divines influences, que le détachement de ces mamelles et la privation de ces délices intérieures.

6C’est pourquoi il est utile à l’ame et nécessaire, de n’avoir nulle affection pour la créature, de ne s’y point appuyer, et de s’élever beaucoup au-dessus, pour parler avec respect à ce Souverain de l’univers, et pour l’écouter avec toute la soumission possible, comme le prophète Habacuc l’assure de lui-même : Je me tiendrai debout sur ma forteresse, dit-il, et j’y affermirai mes pas, et je considérerai pour connaître ce qu’on me dira. C’est-à-dire, je détacherai mes sens des goûts intérieurs ; je n’emploirai pas mon imagination ni mon esprit à faire des raisonnemens afin que ce dénuement me rende capable d’entendre ce que Dieu me dira. Il est donc constant que la connaissance de soi-même et celle de Dieu coulent de cette nuit obscure comme de leur source. Ainsi saint Augustin faisait cette demande à Dieu : Que je vous connaisse, Seigneur, et que je me connaisse. Car suivant la maxime des philosophes, on connaît très-bien les extrémités l’une par l’autre.

7Mais afin de montrer plus évidemment la force du délaissement sensible, qui arrive en cette nuit, pour obtenir de lui les lu mières dont l’ame est alors éclairée, je produirai cet endroit de David, où il explique l’efficacité de cette nuit pour nous conduire à la sublime connaissance de Dieu. J’ai paru devant vous, dit-il, dans une terre déserte, sans chemin et sans eau, comme dans le Sanctuaire afin que je visse votre puissance et votre gloire. C’est une chose sans doute admirable, que le Prophète ne dise pas, que les douceurs spirituelles lui ont été des dispositions propres à connaître les grandeurs de Dieu ; mais que ç’a été l’aridité de la partie animale, lorsqu’elle a été abandonnée et privée de tout plaisir, comme le signifie cette terre déserte et sèche. Il n’assure pas non plus, que les saintes pensées et les sacrés entretiens qu’il avait eus si souvent avec Dieu, lui eussent ouvert le chemin à la connaissance de la puissance divine, mais qu’il y était parvenu par l’impossibilité d’arrêter son esprit en Dieu, et d’avancer en la voie spirituelle par les raisonnemens, par les considérations et par les opérations de l’imagination ; ce qui est exprimé par cette terre sans chemin. De sorte que la nuit obscure du sens est le moyen de connaître Dieu et de se connaître soi-même. Néanmoins cette connaissance n’est pas si pleine ni si parfaite que celle qu’on acquiert par la nuit obscure de l’esprit ; car elle n’est en quelque manière que le commencement et comme l’entrée de cette seconde connaissance.

8Outre ces avantages, la nuit ou les sécheresses du sens procurent à l’ame l’humilité d’esprit, qui est une vertu contraire à l’orgueil spirituel, et qui la purifie des imperfections dont elle se souillait pendant sa prospérité et ses premières consolations. Car sa propre expérience la contraignant d’avouer qu’elle est stérile en bien et très-misérable, elle n’a pas la moindre pensée de croire qu’elle vit mieux que les autres et qu’elle est plus avancée qu’eux dans les voies intérieures, comme elle se l’imaginait auparavant : au contraire, elle est persuadée qu’ils sont plus éclairés qu’elle et plus parfaits.

9Et c’est de là que son amour pour le prochain prend naissance. Elle en conçoit beaucoup d’estime, et ne juge plus comme elle faisait, qu’elle était fervente, et qu’il était lâche dans le service de Dieu. Elle n’a devant les yeux que sa pauvreté spirituelle et que sa faiblesse, et elle ne s’arrête plus à considérer d’autre personne qu’elle-même. Le Roi-Prophète fait un beau portrait de cette humilité en ces termes : J’ai gardé un profond silence, et je me suis humilié ; je n’ai rien dit pour ma défense, et ma douleur s’est renouvellée. Il parle de la sorte, parce que tous les biens que son ame possédait, lui paraissaient tellement anéantis que non-seulement il n’avait plus rien à dire, mais la douleur aussi que la connaissance de ses propres misères lui causait, l’empêchait de parler des richesses spirituelles des autres.

10Ceux encore que Dieu tient en cet état, deviennent parfaitement obéissans et soumis en tout ce qui regarde la conduite de l’intérieur. Convaincus de leur bassesse et de leur incapacité, ils écoutent tous ceux qui les enseignent, et ils désirent d’être instruits de ce qu’ils doivent faire, par quiconque veut avoir cette charité pour eux. Tout cet orgueil aussi, et toute cette présomption, qui leur enflait le cœur lorsqu’ils étaient inondés des torrens de la grâce sensible, s’évanouissent : ils se défont enfin en ce temps-là de tous les défauts, dont nous avons fait le détail en parlant de l’orgueil spirituel.

Livre 1, ch. 13#

1Cette nuit corrige l’ame de ses imperfections à l’égard de l’avarice spirituelle ; car elle étouffe l’avidité que l’ame sent des biens intérieurs et des consolations qui la portent tantôt à un exercice, tantôt à un autre, sans se contenter d’aucun. La raison est parce que n’y trouvant, au lieu de douceur et de paix, qu’amertume et que trouble, elle s’y applique si légèrement, qu’elle a sujet de craindre que l’usage peu fréquent qu’elle en fait, ne lui attire quelque dommage, comme l’excès des mêmes exercices lui causait quelque perte. Il est néanmoins véritable, que Dieu donne ordinairement à ceux qu’il appelle à cette nuit, une humilité solide, et une grande promptitude à pratiquer le bien, quoiqu’il n’y mêle aucune douceur, afin qu’ils exécutent, dans la seule vue de Dieu, ce qu’on leur ordonne. De cette manière ils renoncent à la propriété de plusieurs choses, où ils ne prennent plus de satisfaction.

2Quant à la luxure spirituelle, il est clair aussi que l’amertume qui afflige le sens dans les fonctions de l’esprit, délivre l’ame de toutes les impuretés que ce vice traîne après soi, et qui étaient les fruits amers de la douceur que les exercices spirituels répandaient sur les passions.

3Pour ce qui concerne la gourmandise spirituelle, cette Nuit obscure préserve l’ame des défauts qui réjaillissent de là sur elle. Mais comme ils sont innombrables, je me contenterai de dire que l’ame, quand elle surmonte cette gourmandise par la mortification du sens, se garantit de tous les maux funestes que nous avons rapportés en de ce vice. En effet, Dieu réprime alors sa concupiscence et son appétit, et les empêche de se repaître d’aucunes douceurs sensibles, de quelque source qu’elles coulent tellement que les passions de l’ame diminuent et semblent perdre leurs forces. Ensuite l’ame entre et demeure dans une profonde paix, et dans des consolations toutes divines.

4Il vient encore de là un second bien : c’est que l’ame se souvient presque continuellement de Dieu, et craint beaucoup de reculer dans les voies spirituelles : bien très-signalé, et l’un des plus grands que la mortification du sens produise. Car l’ame est purifiée des imperfections qu’elle commettait, aveuglée par ses passions.

5Un troisième fruit de cette nuit du sens est, que l’ame s’exerce en même temps dans toutes les vertus. Telles sont la patience, qui éclate dans les sécheresses spirituelles lorsqu’on y persévère : l’amour de Dieu, parce que sa seule considération, et non le plaisir, excite à faire de bonnes œuvres : la force, puisque l’ame remplie d’amertume et accablée de difficultés, se fortifie davantage en ses saintes opérations ; enfin toutes let vertus, les théologales, les cardinales et les morales règnent pendant ces aridités. Le Roi-Prophète a renfermé tous ces biens en ces paroles : Mon ame n’a pas voulu recevoir la consolation que les plaisirs sensuels lui présentaient. Je me suis souvenu de Dieu, et ce souvenir m’a comblé de joie je me suis exercé dans l’oraison et dans les vertus, et mon esprit a été enflammé jusqu’à la défaillance du désir de posséder Dieu ; et de cette sorte j’ai purifié mon cœur de toutes les affections terrestres. Les mêmes peines qui regardent la mortification des sens et des passions, délivrent aussi l’ame de tout ce qu’il y a d’imparfait dans l’envie, dans la colère et dans la paresse spirituelle, et lui procurent les vertus qui sont opposées à ces vices. En effet, elle est alors tellement humiliée et adoucie, qu’elle exerce une aimable douceur envers Dieu, envers le prochain, et envers elle-même. Car elle ne se fâche plus ni contre elle-même à cause de ses propres fautes, ni contre le prochain à cause de ses défauts ; ni elle ne fait plus paraître de chagrin à l’égard de Dieu, comme si elle n’en était pas contente à cause de la soustraction de ses grâces sensibles ; ni elle ne perd plus le respect, en se plaignant de ce qu’il ne lui accorde pas assez promptement la perfection qu’elle souhaite .

6Elle étouffe encore son envie dans les flammes de sa charité pour les autres. Car elle les aime comme vertueux, ne se regardant plus elle-même que comme vicieuse. Si bien qu’elle n’est plus touchée que d’une sainte émulation, d’un ardent désir de les imiter ce qui est le propre d’une excellente vertu.

7Il est vrai qu’elle est frappée de quelque ennui et de quelque abattement, puisque Dieu la plonge dans l’amertume de la mortification des sens, et lui ôte le goût des choses sensibles ; mais il n’y a point en cela d’imperfection, comme il y en avait lorsque ses langueurs ne procédaient que des plaisirs spirituels, dont elle se repaissait déréglement, ou qu’elle recherchait avec avidité lorsqu’elle en était dénuée.

8Outre ces avantages, l’ame puise une infinité d’autres biens dans cette contemplation sèche et imperceptible. Dieu lui communique en ce temps-là, sans qu’elle y songe, de grandes douceurs d’esprit, un amour très-pur, des connaissances spirituelles fort subtiles, dont les unes sont plus utiles, les autres moins précieuses que toutes ses premières faveurs. Elle n’en est pas moins persuadée, parce que cette infusion se fait si délicatement, que les sens ne peuvent s’en apercevoir.

9Elle recouvre la liberté d’esprit, qui la met en possession des douze fruits, que l’Apôtre attribue à l’esprit divin. Elle se préserve de la violence de ses ennemis, le monde, la chair et le démon ; car le goût des choses sensibles étant détruit, ils n’ont ni armes ni forces pour l’attaquer.

10Puis donc que l’ame reconnaît qu’en passant par l’obscure nuit du sens, elle a été favorisée de bienfaits si nombreux et si considérables, elle a raison de dire :

11Ô l’heureuse fortune ! Je suis sortie sans être aperçue.

12C’est-à-dire, je me suis délivrée des chaînes de mes passions, et je suis sortie de l’esclavage où elles me tenaient mes ennemis ne m’ont pas vue, et ne m’ont pas empêchée de m’affranchir de leur tyrannie.

13Ainsi le soin de se mortifier continuellement, calme les quatre passions principales de l’ame, la joie, la douleur, l’espérance, la crainte. Les aridités répriment les passions, et font cesser les opérations des sens et des puissances intérieures : toute la partie animale demeure en paix. Tellement que les ennemis de l’ame ne peuvent plus lui ravir sa liberté d’esprit, ni altérer son repos et la tranquillité de sa maison ou de son intérieur. C’est ce qu’elle déclare dans le vers suivant.

Livre 1, ch. 14#

1Cette maison de la sensualité étant ainsi tranquille, l’ame en est sortie pour entrer dans le chemin de l’esprit, qui est le chemin de ceux qui profitent en la vie spirituelle, et qu’on nomme la voie illuminative ou la voie de la contemplation infuse, par laquelle Dieu se donne à l’ame, et l’entretient sans aucun discours et sans aucune coopération active de sa part.

2Voilà donc quelle est la nuit ou la purgation des sens. Elle est toujours mêlée de peines et de tentations violentes ; elle dure long-temps ; quelquefois plus dans les uns, quelquefois moins dans les autres. Ceux qu’elle purifie n’en sortent communément que pour entrer dans la nuit de l’esprit, laquelle est plus difficile et plus fâcheuse ; et ils y marchent pour arriver à l’union de l’amour avec Dieu, mais il y en a peu d’ordinaire qui y parviennent.

3Car pendant cette affreuse nuit, l’ange de satan, qui est l’esprit de fornication, en attaque quelques-uns, et fatigue leurs sens de tentations abominables et très-fortes ; il remplit leur esprit de pensées très-sales ; il infecte leur imagination de représentations très-vives ; il leur fait enfin souffrir des tourmens plus cruels que la mort même.

4Quelquefois l’esprit blasphémateur se joint à l’esprit impur. Il suggère des blasphèmes exécrables, et les imprime si vivement dans l’imagination, qu’ils passent souvent jusqu’à la langue, et qu’on semble les prononcer. Ce qui donne une peine inexplicable.

5D’autres fois ils sont battus de l’esprit de vertige, qui leur renverse tellement le sens, qu’il les remplit de mille scrupules et de mille doutes embarrassans ; de sorte qu’ils ne peuvent ni se satisfaire eux-mêmes, ni se soumettre au jugement des autres. Cet esprit a quelque chose de plus horrible et de plus affreux, que tout ce qui se passe en cette nuit spirituelle.

6Dieu a coutume d’exciter ces orages dans l’intérieur de ceux qui sont dans la nuit ou la purgation du sens, et qu’il a dessein d’engager ensuite dans la nuit ou la purgation de l’esprit, afin que ces afflictions disposent leurs puissances et leur ame à l’union de la sagesse divine, dont il les éclaire ordinairement en ce temps-là. Si l’ame n’est tentée, exercée et éprouvée par les souffrances, elle ne peut parvenir à cette sagesse. Car enfin, dit l’Ecclésiastique, que sait celui qui n’a pas été tenté ; et combien peu de choses celui-là connaît-il qui n’a point d’expérience ? Le prophète Jérémie souscrit à cette vérité : Vous m’avez châtié, Seigneur, dit-il, et j’ai été instruit. Les peines intérieures que nous avons décrites jusqu’ici, sont le véritable moyen que ce châtiment nous fournit, pour acquérir la sagesse ; car elles purifient les sens de tous les plaisirs aux-quels ils étaient attachés à cause de leur fragilité naturelle, et l’ame descend par ces degrés dans une très-profonde humilité, qui la prépare à l’élévation que Dieu lui a destinée.

7Quant à la longueur du temps, on ne peut dire sûrement combien cette mortification dure, parce que tous ne sont pas traités de la même manière, et ne souffrent pas les mêmes épreuves. La seule volonté de Dieu leur donne leur mesure différemment, selon que chacun a plus ou moins d’imperfections à détruire, ou suivant le degré d’union à laquelle Dieu veut élever l’ame ainsi il la tient plus ou moins de temps dans les exercices de l’humilité.

8Il purifie les courageux plus promptement et avec plus de violence, et les faibles avec plus de douceur et plus lentement ; il leur accorde même quelque satisfaction de fois à autre, de peur qu’ils ne perdent cœur, et qu’ils ne reculent en arrière : ce qui les retarde beaucoup dans le chemin de la perfection. Quelques-uns même n’arrivent jamais à ce terme. De sorte que les uns ne sont jamais entièrement dans cette nuit et les autres n’en sont jamais tout-à-fait dehors. Car quoiqu’ils ne fassent pas de plus grands progrès en la vie sprituelle, néanmoins Dieu leur fait expérimenter quelque temps les sécheresses et les tentations, afin de les conserver dans la connaissance, et dans les bas sentimens d’eux-mêmes ; et il y mêle souvent des consolations sensibles, de peur qu’accablés du fardeau de leurs peines, ils ne recherchent les plaisirs du monde.

9Quelquefois il se cache à ceux qui sont encore trop faibles en la vertu, afin de leur donner sujet de s’exercer plus fortement en son amour. Car s’ils ne souffraient pas ces sortes de rebuts, ils n’apprendraient pas à s’approcher plus près de lui par la force de l’amour. Mais quoique Dieu conduise bientôt à l’union de l’amour les ames qui doivent passer à cet état si heureux et si relevé, il les laisse communément longtemps dans ces aridités, comme l’expérience le montre. Mais c’est assez parler de cette première nuit, il faut traiter maintenant de la seconde.

Livre 1, ch. 15#

1Dieu ne met pas l’ame qu’il veut élever à une perfection plus éminente, dans l’union de l’amour divin, aussitôt qu’elle est sortie des sécheresses et des afflictions de la nuit des sens : au contraire, après qu’elle a passé par les exercices des commençans, elle demeure plusieurs années dans l’état de ceux qui avancent. Alors, semblable à une personne qui s’est échappée d’une obscure prison, elle s’attache aux choses divines avec plus d’étendue de cœur et avec plus de satisfaction qu’auparavant, et elle goûte des délices plus grandes et plus intérieures qu’elle n’en sentait au commencement, avant qu’elle entrât dans la première nuit. Son imagination et ses puissances ne sont plus assujetties aux représentations, aux pensées, aux raisonnemens spirituels, car elle se trouve incontinent plongée, sans ces opérations, dans une contemplation pleine d’amour et de douceur. Elle n’est pas néanmoins encore dégagée de toutes ses imperfections. Ce qui vient de ce que l’esprit n’est pas encore parfaitement purifié, parce que la liaison naturelle et nécessaire, qui est entre la partie inférieure et la partie supérieure, est cause que l’ame, nonobstant la purgation des sens la plus rigide, succombe à beaucoup de faiblesses, jusques à ce qu’elle ait passé par la nuit ou purgation de l’esprit. C’est pourquoi il faut absolument qu’elle endure des sécheresses, des obscurités, des afflictions plus grandes que les premières : toutes ces peines sont les présages et les avant-coureurs de la nuit de l’esprit qui doit bientôt suivre. Elles ne durent pas néanmoins si long-temps que la nuit qu’on attend ; car quelques jours après que cette nuit ou cette tempête a commencé et est finie, l’ame recouvre sa tranquillité : et c’est ainsi que Dieu purifie les personnes qui ne doivent pas monter à un si haut degré d’amour. Il les expose de telle sorte à cette nuit et à cette purgation, qu’il fait tantôt lever, tantôt coucher le soleil sur elle ; je veux dire, qu’il les comble quelquefois de ses lumières, et quelquefois il les en prive. Et alors cette parole de David est accomplie : Le Seigneur envoie le crystal de sa glace comme de petites bouchées ; c’est-à-dire, il nourrit les ames d’une contemplation obscure et insensible ; mais cet aliment spirituel n’est pas si fort, et ne se fait pas si bien sentir que les ténèbres horribles de la contemplation où Dieu engage l’ame qu’il veut favoriser de l’union divine.

2Cette douceur intérieure se répand dans ces ames et sur leurs sens, avec plus d’abondance et de sentiment qu’auparavant. Car le sens étant plus épuré de la matière, est plus capable de goûter à sa façon les plaisirs de l’esprit. Et parce que cette partie sensitive est faible, et ne peut comprendre ni soutenir les choses grandes et difficiles qui appartiennent à l’esprit, ceux qui profitent en la vie spirituelle tombent en plusieurs infirmités, en plusieurs pertes et en de grandes peines d’esprit qui naissent de la communication des choses spirituelles à la partie sensitive : Car le corps qui se corrompt, dit le Sage, appesantit l’ame. De là vient aussi que les communications de ces biens ne peuvent être ni fortes, ni assez spirituelles pour con duire à la parfaite union de Dieu, parce qu’il s’y glisse toujours beaucoup de sensualité et de corruption.

3C’est de là que prennent leur origine les extases et les violentes secousses du corps, jusqu’à disloquer en quelque manière les os, parce que ces communications ne sont pas purement spirituelles, c’est-à-dire, ne se font pas à l’esprit seul, telles qu’elles se trouvent dans les parfaits qui ont été purifiés dans la seconde nuit, et qui ne sont plus sujets à ces ravissemens ni à ces agitations de corps, parce qu’ils jouissent d’une pleine liberté d’esprit, sans souffrir ni l’obscurité ni l’abstraction des sens. Afin qu’on voie clairement combien il es nécessaire que ceux qui profitent entre dans cette nuit de l’esprit, nous apporterons ici quelques-uns des défauts et des dommages auxquels ils sont infailliblement exposés.

Livre 2, ch. 1#

1Ceux qui profitent en la vie intérieure ont deux sortes d’imperfections, les unes habituelles, les autres actuelles. Les habituelles sont les affections et les habitudes imparfaites qui sont demeurées comme des racines dans l’esprit, et que la purgation du sens n’a pu arracher. Il y a la même différence entre les imperfections actuelles et les habituelles, qui se trouve entre la facilité de couper une petite branche d’arbre et d’ôter une tache nouvelle, et la difficulté d’arracher une grosse racine et d’effacer une vieille tache. Car la purgation du sens n’est que le commencement et la porte, pour parler ainsi, de la contemplation qui tombe dans l’esprit et elle se sert plus à soumettre le sens à l’esprit, qu’à unir l’esprit à Dieu. Cependant les souillures du vieil homme restent dans l’esprit, quoiqu’il ne les connaisse pas et qu’il ait un sentiment contraire de sorte que si cette nuit ne les lave des eaux d’une violente mortification, il n’arrivera jamais à la pureté de l’union divine.

2Ces hommes-là souffrent aussi la stupidité naturelle de l’esprit, de laquelle le péché originel est la cause ; ils sont encore sujets aux dissipations et aux épanchemens. Il faut que tout cela soit purifié dans les ténèbres et dans les croix de cette nuit. Tous les avançans qui ne sont pas encore sortis des bornes de leur état, sont engagés dans ces imperfections habituelles, qui ne peuvent subsister avec l’état de l’union divine. Pour ce qui regarde les imperfections actuelles, tous n’en sont pas atteints également. Il y en a qui possèdent les biens spirituels si superficiellement, et qui sont exposés à la corruption des sens avec tant de violence, qu’ils tombent dans la plupart des inconvéniens et des dangers dont nous avons parlé au commencement. En effet, ils font toujours plusieurs opérations des sens et de l’esprit, où il s’y mêle plusieurs visions imaginaires ; ce qui arrive communément à ceux qui sont en cet état. D’ailleurs le démon se sert souvent en ce temps-là de ces représentations et de notre imagination pour tendre des pièges à l’ame et pour la séduire. Car il lui est facile, en lui imprimant des sentimens pleins de charmes, de la frapper de stupidité et de la tromper, lorsqu’elle n’a pas soin de se résigner à la volonté de Dieu, et de résister à toutes ces visions et à toutes les douceurs qui flattent les sens et le cœur. Ce malin esprit peut encore persuader à ces gens-là que ces images sensibles, quoique très-vaines, et ces prophéties, quoique très-fausses, sont solides et véritables. Il leur donne assez de présomption pour croire que Dieu et les Saints leur parlent. Il est néanmoins très-certain qu’ils ne suivent alors que les égaremens de leur imagination et qu’ils n’ajoutent foi qu’aux chimères de leur cerveau. Ce prince des ténèbres a coutume aussi de les enfler d’orgueil, au point de se faire voir à tout le monde, dans les actions extérieures qui ont l’air de sainteté, telles que sont les extases et les œuvres d’éclat, lesquelles nourrissent leur vanité et leur arrogance. Ils deviennent hardis et peu respectueux envers Dieu, parce qu’ils perdent cette crainte salutaire qui conserve toutes les vertus. Quelques-uns même s’engagent si avant dans ces embûches du démon, et s’en durcissent de telle sorte en ces illusions, que leur retour à la vertu toute pure et au véritable esprit de Dieu, n’est ni constant ni sincère. La source de leur malheur n’est autre que leur trop grande avidité de ces goûts spirituels, leur trop violent attachement à ces représentations extraordinaires, et l’assurance avec laquelle ils s’y occupèrent, lorsqu’ils commencèrent à s’avancer dans les voies spirituelles.

3J’aurais beaucoup d’autres choses à dire des défauts de ceux qui profitent en la vie intérieure, mais je serais trop long. J’ajoute seulement que c’est une nécessité inévitable de s’en purifier dans cette seconde nuit, avant que d’acquérir l’union divine ; et qu’ensuite l’ame marchera par une foi obscure et toute pure, comme par le chemin propre à la conduire à ce terme, selon l’expression du prophète Osée : Je vous épouserai en la foi ; c’est-à-dire, je vous unirai à moi.

Livre 2, ch. 3#

1Pour développer nettement cette matière, il faut remarquer l’ordre que tiennent ceux qui sont dans leur avancement spirituel. D’abord ils reçoivent des communications fort agréables. Puis la partie sensible de l’homme, attirée par la douceur qui réjaillit sur elle, s’accommode à l’esprit, et conspire avec lui pour atteindre au même but. Cependant ces deux parties, la sensitive et la spirituelle, se nourrissent du même aliment, chacune selon sa nature. Elles se disposent ainsi d’un commun accord à supporter la rigoureuse purgation de l’esprit, qu’elles doivent bientôt sentir pour être parfaitement délivrées de leurs imperfections. Car l’une n’est jamais purifiée exactement sans l’autre ; et l’entière purgation des sens ne s’accomplit que quand celle de l’esprit commence. Si bien que la nuit des sens se doit nommer plutôt la réformation et la modération des passions, que la délivrance de leurs imperfections. La raison est, parce que les désordres de la partie animale ont leur force et leur racine dans l’esprit. Ainsi tandis que les révoltes et les déréglemens des mauvaises habitudes ne seront pas purifiées, les deux parties de l’homme ne peuvent être affranchies de leurs défauts. Mais elles se purifient toutes deux dans cette seconde nuit, parce que c’est le but et la fin où cette même nuit nous mène. Aussi était-il expédient à la partie animale de passer par la première nuit, et d’acquérir la tranquillité qu’elle nous apporte, afin qu’unissant ses forces avec celles de la partie supérieure, elles parviennent toutes deux à une purgation plus excellente, et qu’elles supportent avec plus de fermeté les peines de la nuit de l’esprit : fermeté absolument nécessaire pour souffrir un état si dur et si incommode. Car si la faiblesse de la partie inférieure n’avait été corrigée par la force que Dieu lui a donnée dans les douces communications qu’il lui a faites de lui-même, la nature n’aurait pu avoir ni le courage, ni les dispositions suffisantes pour soutenir la véhémence de cette purgation.

2C’est pourquoi la manière d’opérer avec Dieu, que ceux qui avancent tiennent, est très-basse et très-vile, parce qu’ils n’ont pas encore l’esprit épuré ni éclairé ; et que pour cette cause ils pensent et parlent de Dieu comme des enfans, semblables à l’Apôtre, qui dit de lui-même : Lorsque j’étais enfant je parlais en enfant ; j’avais des sentimens d’enfant, des pensées d’enfant. Ce qui vient de ce qu’ils ne sont pas encore arrivés à l’union de Dieu, par le moyen de laquelle étant devenus grands, ils font des œuvres spirituelles très-relevées, parce qu’elles viennent d’une puissance plutôt divine qu’humaine. Et d’autant que Dieu veut les dépouiller du vieil homme, et les revêtir du nouveau qui est créé selon Dieu, et faire en sorte que l’état nouveau de leur esprit produise en eux une transformation, comme parle saint Paul, il prive de toutes choses leurs puissances, leurs passions, leurs sens, tant spirituels que corporels, tant intérieurs qu’extérieurs ; et pour cet effet il laisse l’entendement dans les ténèbres, la volonté dans les sécheresses, la mémoire dans la privation de toute espèce et de tout souvenir. Il laisse aussi l’ame dans l’affliction, dans l’amertume, dans l’abattement de cœur, afin que ce dénuement soit un des principes qui sont nécessaires à l’esprit, pour l’introduire dans l’union de l’amour divin. Dieu opère toutes ces choses dans l’ame par une contemplation également pure et secrète, comme l’ame même le dit dans son premier Cantique. Mais quoique ce Cantique ait été expliqué au commencement de la nuit des sens, néanmoins l’ame l’entend aussi de la nuit de l’esprit, parce que cette nuit est la principale purgation de l’ame. C’est pourquoi nous en parlerons encore suivant cette seconde explication.

Livre 2, ch. 4#

1 En una noche escura, Con ansias en amores inflammada, O dischosa ventura ! Sali sin ser notada, Estando y a mi casa sossegada.  Pendant une nuit obscure, Enflammée d’un amour inquiet, Ô l’heureuse fortune ! Je suis sortie sans étre aperçue, Lorsque ma maison était tranquille.

2E n appliquant maintenant le sens de ce Cantique à ces termes, purgation, contemplation, nudité ou pauvreté d’esprit ; car ils signifient presque la même chose en cet endroit, nous pouvons l’exposer comme si l’ame disait : Je suis sortie sans que la sensualité ni le démon m’aient fait obstacle ; je suis sortie, dis-je, de moi-même, et de ma basse, faible et pauvre manière de connaître, d’aimer et de goûter Dieu ; et j’en suis sortie sans être appuyée sur mes opérations ; j’en suis sortie pendant que mon entendement était environné de ténèbres, pendant que ma volonté était accablée de tristesse, pendant que ma mémoire était pénétrée d’afflictions j’en suis sortie en m’abandonnant par la foi pure à l’obscurité, qui n’est autre chose que la nuit de mon esprit et de mes puissances naturelles.

3Cette sortie m’a comblé de bonheur ; car j’ai été aussitôt élevée à des opérations toutes divines, et à des conversations très-familières avec Dieu ; c’est-à-dire, mon entendement a passé d’un état humain à un état divin. Car en m’unissant à Dieu par cette purgation, je n’ai plus une connaissance faible et bornée comme elle était, mais je connais par la sagesse divine à laquelle je me suis unie.

4Ma volonté est aussi sortie d’elle-même, et devenue en quelque façon divine ; car étant unie à l’amour divin, elle aime non plus par ses premières forces, mais par les forces de l’esprit divin. Ainsi elle ne fait plus, d’une manière humaine, des actes d’amour pour son Créateur.

5Ma mémoire est remplie des images de la gloire céleste et éternelle. Toutes mes puissances enfin, et toutes mes affections, sont renouvelées par la nuit de l’esprit et par le dépouillement du vieil homme ; de sorte qu’elles semblent changer de nature, et ne plus goûter que des délices spirituelles et divines.

Livre 2, ch. 5#

1Cette nuit obscure est une influence de Dieu sur l’ame, qui la délivre de ses ignorances et de ses imperfections habituelles, naturelles et spirituelles. Les contemplatifs l’appellent la contemplation infuse, ou la théologie mystique ; et Dieu y enseigne secrètement l’ame et la perfection en son amour. Mais l’ame ne fait alors de sa part, que s’appliquer amoureusement à Dieu, pour l’écouter et pour recevoir ses lumières, sans comprendre toutefois comment se passe cette contemplation. Parce que c’est l’amoureuse sagesse de Dieu qui produit ces effets particuliers dans l’ame, en la disposant à l’union divine par la pureté et par les lumières qu’elle lui donne. De là vient que la même sagesse qui purifie les esprits bienheureux et qui les illumine, purifie aussi l’ame et l’éclaire en cet état.

2Si quelqu’un demande pourquoi l’ame donne le nom de nuit obscure à la lumière divine qui dissipe ses ignorances, je réponds que cette divine sagesse est non-seulement la nuit de l’ame, mais encore son supplice, pour deux raisons. La première est, parce que la sublimité de la sagesse divine surpasse de telle sorte la capacité de l’ame, que ce n’est que nuit et que ténèbres pour elle. La seconde, la bassesse et l’impureté de l’ame sont telles, que cette sagesse la remplit de peines et d’obscurités.

3Pour entendre la première raison, il faut supposer la doctrine du philosophe, qui enseigne que, plus les choses divines sont claires et manifestes d’elles-mêmes, plus elles sont naturellement obscures et cachées à l’ame comme la lumière, plus elle est vive et brillante, plus elle éblouit et aveugle le hibou ; et comme plus quelqu’un regarde fixement le soleil, plus il se couvre les yeux de ténèbres, à cause de l’excès des rayons qui les frappent, et de la faiblesse de sa vue : ainsi lorsque la lumière divine de cette contemplation entre dans l’ame qui n’est pas encore bien éclairée, elle répand sur elle des ténèbres spirituelles, qui la privent de son intelligence naturelle.

4Pour cette raison, saint Denis et les autres théologiens mystiques appellent la contemplation infuse, des rayons de ténèbres à l’égard de l’ame qui n’est pas purifiée et illuminée, parce que l’excessive lumière de cette contemplation surpasse et éteint les forces naturelles de l’entendement. C’est pourquoi David dit, que Dieu est environné de nuages et d’obscurité. Ce n’est pas, si on exa mine la chose en elle-même, qu’on la trouve telle que les paroles la représentent, mais elle paraît telle au regard de nos faibles esprits, qui ne peuvent s’élever à une lumière si sublime, et qui sont éblouis et obscurcis de son éclat. Le même Roi ajoute, que les nuées frappées de la clarté brillante de Dieu, se sont dissipées en sa présence. Ainsi la splendeur de Dieu répand des ténèbres entre lui et nos esprits, qui sont aveuglés par cette grande lumière. Voilà pourquoi Dieu dardant les rayons de sa sagesse sur l’ame avant qu’elle soit transformée en lui, la jette dans une profonde obscurité.

5Il paraît encore que cette obscure contemplation est fâcheuse à l’ame dans ses commencemens. Car si cette contemplation divine apporte avec elle une infinité de grands biens, l’ame qui les reçoit n’étant pas encore purifiée, est remplie d’une infinité de misères. Cela fait qu’elle endure nécessairement de violentes peines, parce qu’elle est le sujet commun des biens de la contemplation, et des maux de ses propres imperfections, dont la contemplation travaille à la délivrer, et qui sont contraires les unes aux autres, et ne peuvent subsister ensemble. Il est aisé de le prouver par le dénombrement que nous allons en faire.

6En effet, quant au premier point, qui consiste en ce que cette contemplation, à cause de son éminente lumière et de son excellence, cause à l’ame de grandes peines, c’est une chose certaine et manifeste. Car cette lumière est extrêmement vive et pure ; au contraire, l’ame sur qui elle tombe avec véhémence, a beaucoup d’obscurité et d’impureté. Ainsi lorsqu’elle la reçoit, elle souffre une violente douleur ; de même que des yeux chargés d’humeurs malignes, sentent une acrimonie douloureuse, lorsqu’une lumière éclatante les frappe très-vivement et tout-à-coup. Cette peine est très-grande, lorsque l’ame est éclairée et fortement pénétrée de cette lumière divine. Car elle se voit si impure et si misérable, qu’elle croit que Dieu lui est contraire, et qu’elle-même lui est opposée. Ce qui l’afflige au point de s’imaginer qu’il l’a tout-à-fait abandonnée. Cette affliction est semblable à celle que Job décrit dans la nuit obscure de son esprit : Pourquoi, dit-il à Dieu, m’avez-vous fait contraire à vous-même, en sorte que je suis devenu fâcheux à moi-même ? Car l’ame voit si clairement par cette lumière son impureté, qu’elle s’estime très-indigne de Dieu et des créatures. Et ce qui la tourmente davantage, c’est qu’elle appréhende de ne pouvoir jamais mériter ses bonnes grâces, et d’avoir déjà perdu tous ses biens spirituels. La cause et là source de ces sentimens est, parce qu’elle a abymé son esprit dans la connaissance d’elle-même et de ses propres misères. Car cette divine lumière, quoiqu’obscure, les lui découvre toutes distinctement et lui persuade que d’elle-même elle n’a que le mal. On peut appliquer à ce sujet ces paroles du Prophète royal : Vous avez repris l’homme en votre fureur à cause de ses péchés, et vous avez fait sécher son ame comme une araignée qui s’épuise à faire ses toiles.

7Le second genre de tourmens, que l’ame souffre en cet état, vient de son infirmité naturelle et de sa faiblesse spirituelle. Cette contemplation divine lui est communiquée d’une manière si forte et si impétueuse, à dessein de la fortifier en la domptant, que sa faiblesse ne la peut supporter, et qu’elle vient même à défaillir en quelque façon, lors principalement que la véhémence de la lumière est trop grande. Car le sens et l’esprit souffrent comme s’ils étaient oppressés d’un fardeau immense et invisible, et ils tombent dans une agonie si cruelle, que la mort paraît alors un véritable soulagement. Le saint homme Job avait expérimenté ces rigueurs, lorsqu’il disait : Je ne désire pas que Dieu combatte de toutes ses forces avec moi, de peur que le poids de sa grandeur ne m’accable. Car l’ame, dans le plus fort de son oppres sion, se voit si éloignée des faveurs de Dieu, qu’elle croit que toutes les ressources de son appui et de son secours se sont évanouies avec tous ses biens, et qu’il ne se trouve personne qui lui porte compassion. Si bien qu’elle peut dire avec le plus affligé des hommes : Ayez pitié de moi, au moins vous mes amis, parce que la main du Seigneur m’a frappé. C’est en vérité une chose digne d’admiration et de douleur, de voir que l’ame a tant de faiblesse et d’imperfection en cet état, qu’elle trouve la main de Dieu si dure et si pesante, quoiqu’elle soit d’elle-même si douce et si légère, et qu’elle ne touche l’ame que très délicatement. Car Dieu ne la traite de la sorte, que pour l’enrichir de ses dons, et non pour la châtier.

Livre 2, ch. 6#

1L a troisième espèce de peines se forme des deux extrémités qui ont été les causes des premières douleurs de l’ame, et qui se réunissent dans cet état. L’une est divine, l’autre est humaine. La divine est la contemplation qui purifie l’ame ; l’humaine est la même, en tant qu’elle est le sujet sur qui tombent les effets de la contemplation pour perfectionner l’ame, pour la renouveler, pour la dépouiller de ses affections habituelles, et des qualités du vieil homme, auxquelles elle s’attache étroitement, et pour la rendre enfin toute divine. De sorte que cette opération affaiblit l’ame, la consume, et la plonge dans de si profondes ténèbres, qu’à la vue de ses misères elle se sent fondre et comme anéantir par la cruelle mort de l’esprit, comme si elle était dévorée par quelque bête farouche, et digérée dans son estomac. Ainsi elle est environnée et pénétrée de peines semblables à celles de Jonas pendant qu’il était dans le corps d’une baleine. Car il lui est expédient de mourir et d’être enfermée dans le tombeau de la nuit obscure, afin qu’elle parvienne à la résurrection qu’elle attend. David dépeint l’excès de ces tribulations de cette manière : Je suis assiégé des douleurs que me cause la crainte de la mort et du tombeau ; et j’ai eu recours à la prière pour implorer l’assistance du Seigneur.

2Mais le plus grand supplice de l’ame est de croire que Dieu la hait, la délaisse et la jette pour cette raison dans les ténèbres. Le même Roi expliquait autrefois ce tourment en ces termes : Je suis semblable à ceux qu’on a blessés et qui sont dans les sépulcres ensevelis dans le sommeil de la mort. Vous n’avez non plus soin d’eux que de gens qui sont effacés du nombre des vivans. Mes ennemis m’ont mis dans le tombeau et dans les ténèbres de la mort. Vous avez répandu les flots de votre colère sur moi, et vous m’avez abymé, comme ceux qui tombent dans les gouffres les plus profonds de la mer. En effet, lorsque la contemplation dont Dieu se sert pour purifier l’ame, la mortifie en la dépouillant de tout, l’ame éprouve, avec une vivacité pénétrante, toute l’horreur que cause la mort, et toutes les douleurs et tous les gémissemens de l’enfer ; parce qu’en cet état elle semble connaître, par une expérience sensible, que Dieu est fàché contre elle ; qu’il l’a punit dans l’ardeur de sa colère ; qu’il l’a rejetée, et qu’il n’est plus avec elle : elle craint même avec beaucoup d’apparence, selon son sentiment, qu’il ne la traite éternellement avec la même sévérité. Toutes les créatures aussi, et surtout ses amis, la désolent et la méprisent. C’est ce que le Prophète ajoute : Vous avez permis que ceux que je connaissais, et avec qui je vivais familièrement, se soient éloignés de moi, et qu’ils m’aient regardé comme un objet d’abomination. Le prophète Jonas avait expérimenté ces peines, tant au corps que dans l’ame. Seigneur, dit-il, vous m’avez précipité dans le fond de la mer, et j’ai été couvert d’eau. Vous avez fait passer sur moi les flots des abymes que vous avez creusés : ce qui m’a fait dire que j’étais rejeté de devant vos yeux. Néanmoins j’espère que je verrai encore votre saint Temple. Le Prophète parle de la sorte, parce que c’est dans cet état de souffrances que Dieu purifiait son ame. Et continuant, il ajoute : Les eaux qui m’ont environné, ont pénétré jusqu’à l’ame ; les gouffres m’ont englouti ; la mer m’a couvert la tête ; je suis descendu jusqu’aux racines des montagnes, et les cavernes de la terre m’ont tenu, comme des prisons, eternellement enfermé. Ces cavernes ou ces prisons, pour les appliquer à notre sujet, représentent les imperfections de l’ame, qui l’empêchent de jouir des douceurs de la contemplation.

3La quatrième espèce de souffrances vient de l’éminence de cette contemplation obscure : cette éminence n’est autre chose que son objet, savoir la grandeur et la majesté de Dieu. Car elles font sentir à l’ame sa pauvreté et sa misère ; et cette pensée, fondée sur une si grande opposition, est une de ses principales peines. Elle expérimente en elle-même un profond vide, c’est-à-dire, un entier dépouillement des biens temporels, des biens naturels et des biens spirituels qui ont du rapport à son plaisir ; et elle se voit pleine de maux contraires, savoir, des défauts et des aridités qui la désole. Elle se trouve enfin privée des espèces et des connaissances de ses puissances, et son esprit lui paraît dénué de tout, et entièrement abandonné. Car puisque Dieu la purifie selon la partie sensitive et la partie spirituelle, selon les puissances intérieures et extérieures, il est utile à l’ame d’être mise dans cette pauvreté et dans la privation de toutes ces choses, afin qu’elle demeure dans la sécheresse et dans les ténèbres. Parce que la partie animale est purifiée par les aridités, les puissances le sont par la privation de leurs opérations ; l’esprit l’est aussi par l’obscurité. Dieu opère toutes ces choses par cette obscure contemplation, dans laquelle l’ame sent ce vide avec la suspension, ou la soustraction de tous les appuis qu’elle trouvait dans la nature : ce qui la fait autant souffrir qu’un homme qu’on tiendrait suspendu en l’air et qu’on empêcherait de respirer. Alors Dieu la purifie en la vidant, et en consumant toutes ses affections, et toutes les habitudes imparfaites de sa vie, comme le feu consume la rouille de quelque métal. Ces choses étant fort enracinées, il faut nécessairement que l’ame endure une extrême dou leur lorsqu’elle les perd, et que ces paroles d’Ezechiel se vérifient : Entassez les os, afin que j’y mette le feu ; les chairs seront consumées ; tout cet amas cuira, et tous les os sécheront. Le Prophète semble signifier la pauvreté que l’ame éprouve selon la partie inférieure et la partie supérieure. Il dit encore au même endroit : Mettez-la sur les charbons ; mais il faut qu’elle soit vide et toute nue, afin que son airain s’échauffe et se fonde, et que toutes ses ordures s’amassent dans le milieu, et que sa rouille soit consumée. On voit dans ces expressions l’affliction extrême que l’ame reçoit du feu de la contemplation qui la purifie, puisqu’il est nécessaire qu’elle réduise en quelque manière au néant sa nature, ses affections et ses défauts, pour se purifier de la rouille qui est entrée jusques dans son intérieur. Si bien que devant être purifiée dans ce feu, comme l’or dans la fournaise selon le sentiment du Sage, elle sent jusques dans les moëlles cet anéantissement et cette défaillance, avec une extrême pauvreté. David était dans ce pitoyable état lorsqu’il s’écriait : Sauvez-moi, mon Dieu, parce que les eaux pénètrent mes entrailles. Je suis tombé dans un abyme plein de boue et sans fond. Je suis descendu dans les gouffres de la mer, parce que la tempête m’y a fait couler. J’ai crié de toutes mes forces, et je me suis enroué : mes yeux se sont épuisés en s’attachant sur vous, mon Dieu, pendant que j’ai mis toute mon espérance en votre bonté.

4Dieu abaisse beaucoup l’ame, afin qu’il l’élève ensuite beaucoup ; et s’il ne modérait promptement les sentimens que l’ame a si vivement imprimés en l’esprit, elle abandonnerait son corps en peu de jours. Mais le feu de ces peines ne se fait sentir que de temps en temps, et non pas continuellement : il est néanmoins quelquefois si violent, que l’ame croit voir l’enfer ouvert sous elle et tout prêt à l’engloutir. Ces sortes de gens sont du nombre de ceux qui descendent tout vivans dans les enfers, et qui y sont purifiés comme dans le purgatoire : puisque c’est-là cette purgation que chacun doit faire de ses fautes, quoiqu’elles ne soient que vénielles. Ainsi on peut dire avec probabilité, qu’un ame qui a passé par ce purgatoire spirituel, ou n’entrera pas dans le purgatoire de l’autre monde, ou n’y demeurera pas long-temps ; car une heure qu’elle passe dans le premier purgatoire lui profite davantage, à cause des mérites qu’elle acquiert, et de la satisfaction qu’elle fait à la justice divine, que plusieurs heures ne lui serviraient dans le dernier purgatoire, parce qu’elle n’y mériterait plus, et que Dieu ne lui remettrait rien de ses souffrances.

Livre 2, ch. 7#

1Les peines de la volonté sont si grandes en cet état, que la mémoire de ces maux et l’incertitude de leur remède, frappent vivement l’ame et l’accablent tout-à-fait. Il y faut joindre le ressouvenir de ses prospérités passées. Car les hommes qui sentent les amertumes de cette nuit, ont été prévenus ordinairement de douceurs divines, et ont rendu à Dieu des services considérables. C’est pourquoi la privation d’un état si heureux, et l’impossibilité apparente de le recouvrer, leur percent le cœur d’une douleur infiniment sensible. Job, instruit par sa propre expérience, nous déclare cette vérité : J’étais autrefois abondant en richesses, dit-il, et tout-à-coup je me vois réduit à rien, il m’a pris par le col ; il m’a presque brisé ; il m’a mis devant lui comme le but de ses coups ; il a mis ses lances autour de moi ; il m’a blessé aux reins ; il ne m’a point épargné, il a dispersé mes entrailles sur la terre ; il m’a coupé en pièces, et m’a fait plaie sur plaie ; il s’est jeté sur moi comme un géant ; je me suis couvert de sac et de cendre à force de pleurer, mon visage s’est enflé, et j’en ai presque perdu les yeux. Il y a beaucoup d’autres endroits dans l’Écriture, qui font le caractère des souffrances qu’on essuie en cette nuit ; mais je ne veux pas les produire ici de peur d’être long. Ceux que nous venons de voir, nous en donnent assez d’idée.

2Toutefois, pour achever l’explication de ce vers du premier Cantique, j’apporterai les sentimens de Jérémie sur ce sujet. Je suis un homme, dit-il, qui connais parfaitement ma pauvreté, sous la verge de l’indignation de Dieu ; il m’a jeté dans les ténèbres sans me faire voir la lumière ; il a levé la main et déchargé tout le jour ses coups sur moi ; il a noirci de contusions ma peau et ma chair ; il m’a brisé les os ; il m’a assiégé de tous côtés et rempli de fiel et de peines ; il m’a mis, comme les morts, dans un lieu plein d’obscurité, et m’a renfermé de toutes parts, de peur que je n’en sorte ; il a serré plus étroitement mes chaînes ; il m’a fermé le chemin avec de grosses pierres, et il a rompu toutes les routes par lesquelles je pouvais m’échapper ; il s’est mis comme un ours et comme un lion en embuscade, pour me surprendre et me dévorer ; il a rompu mon chemin ; il m’a tout brisé et tout désolé ; il a tendu son arc, et tiré ses flèches contre moi, comme contre un but, et il m’en a percé les reins ; j’ai été le sujet ordinaire des railleries et des chansons du peuple ; il m’a rempli d’amertumes ; il m’a enivré d’absinthe ; il m’a cassé les dents ; il m’a nourri de cendres ; mon ame a été privée de la paix ; j’ai oublié tous les biens, et j’ai dit en moi-même : Mes prétentions sont vaines, et je n’espère plus rien du Seigneur. Cependant, mon Dieu, souvenez-vous de ma pauvreté, de mes souffrances excessives, de l’absinthe et du fiel que j’ai bu. Lorsque ces choses me viendront en la mémoire, mon ame en séchera de douleur. Jérémie décrit ici, et déplore toutes les peines que cette nuit de l’esprit et cette purga tion douloureuse causent à l’ame ; ce qui la rend digne de compassion. À la vérité, Dieu traite l’ame favorablement, puisqu’il change pour elle, selon l’expression de Job, les ténèbres et l’ombre de la mort en lumière ; et comme parle David, son obscurité sera semblable à sa lumière. Mais son affliction est extrême, tant à cause de ses maux, que de l’incertitude où elle est d’en trouver le remède et d’en voir la fin. Car elle se persuade que ses peines ne finiront jamais, et qu’elle sera toujours, comme les morts, dans l’obscurité du tombeau.

3Joignez à cela, que quelque connaissance qu’on lui donne, quelques directeurs spirituels qu’elle consulte, elle n’en reçoit aucun secours. Quoiqu’ils lui proposent les plus puissans motifs de consolation qu’ils peuvent tirer de grands biens de cet état, elle ne saurait les croire ; parce que, toute pénétrée d’un très-vif sentiment de ses souffrances, elle croit que ceux qui lui parlent ne comprennent par ses misères, et ne peuvent lui dire ce qu’il faut, ni lui suggérer les remèdes nécessaires ; et en effet, ils ne le peuvent : ainsi son chagrin s’aigrit davantage. Elle n’aura donc nul moyen de l’adoucir, jusques à ce que notre Seigneur achève de la purifier, de la manière et dans le temps qu’il lui plaira. Elle ressemble à un homme qu’on tient les mains et les pieds liés dans une obscure prison ; il ne peut ni se remuer, ni rien voir, ni recevoir le moindre soulagement. De même l’ame gémit dans les chaînes, dans les croix, dans les ténèbres, immobile, sans aide, jusques à ce que l’esprit soit amolli, humilié, purifié, si dégagé des choses matérielles et sensibles, si subtil, si simple, qu’il puisse devenir en quelque sorte un esprit avec l’esprit de Dieu, selon la mesure et le degré de l’union d’amour, à laquelle la miséricorde divine voudra l’élever. Car Dieu purifie l’ame plus ou moins rigoureusement, et il y emploie plus ou moins de temps, par rapport à la qualité de l’union qu’il lui destine. Cette purgation n’est pas néanmoins toujours d’une égale force : elle est quelquefois plus dure, quelquefois plus douce ; parce que Dieu ne permet pas que cette obscure contemplation touche l’ame, et la pénètre d’une manière purgative, mais d’une manière illuminative et amoureuse. Et alors l’ame sort de l’affreuse prison où elle était auparavant, et elle entre en jouissance d’une grande liberté, d’une agréable paix, d’une communication avec Dieu, facile, amoureuse, intime, fort spirituelle. Toutes ces choses lui sont des marques certaines du bien que cette purgation fait en elle pour son salut, et elles lui donnent des pressentimens des faveurs abondantes qu’elle attend de son Créateur. Ces consolations spirituelles sont cependant si douces, qu’il semble à l’ame que Dieu a mis fin à ses souffrances. Car c’est la nature et la propriété des choses spirituelles, principalement lorsqu’elles sont pures et dégagées des sens, que l’ame se persuade que quand ses afflictions reviennent, elle n’en sera jamais délivrée, et qu’ainsi elle n’aura jamais aucun bien dans la vie intérieure, comme les endroits de l’Écriture que nous avons allégués le montrent : au contraire, lorsqu’elle se voit comblée de dons spirituels, elle croit que ses maux sont absolument cessés, et qu’elle ne perdra jamais ses biens spirituels, comme le Prophète-Roi le confesse de lui-même : Lors, dit-il, que j’ai possédé de grandes richesses, je me suis dit à moi-même, qu’elles dureraient toujours, et que ma fortune ne changerait pas. La raison est, parce que la possession d’un bien spirituel chasse de l’esprit la possession actuelle d’un autre chose contraire. Cela néanmoins n’arrive pas à la partie animale, d’autant que sa connaissance est plus lente et moins vive.

4Mais parce que l’esprit n’est pas encore parfaitement épuré des imperfections dont la partie inférieure l’a souillé, quelque fermeté qu’il ait, il est sujet aux douleurs, à proportion qu’il est engagé dans ces défauts. Aussi, comme David après l’abondance de ses biens tomba dans de grands maux, de même l’ame, après les torrens de ses consolations , devient aride et ne sent plus que des peines intérieures. Cette pensée de ses biens et de ses maux lui revient souvent en l’esprit, jusques à ce qu’elle soit entièrement purifiée : et quelque commerce qu’elle ait avec Dieu, elle n’en reçoit jamais des avantages si grands, qu’ils arrachent, ou du moins qu’ils couvrent la racine des imperfections qui lui restent : elle sent bien dans son fond qu’il lui manque quelque chose, et qu’il y a encore quelque tache dont elle doit être lavée. Il lui paraît qu’il y a dans son intérieur, je ne sais quel ennemi, qui semble à la vérité être endormi et paisible, mais elle appréhende toujours qu’il ne se réveille et ne lui fasse la guerre et en effet, il la lui fait d’une manière très-cruelle. Car lorsqu’elle croit être en assurance, il la replonge dans un abyme de duretés, de douleurs et de ténèbres plus horribles et d’une plus longue durée que les premières. Et l’ame ne doute plus alors que tous ses biens ne se soient dissipés. Le souvenir même de ses premières richesses spirituelles n’est pas capable de lui faire espérer une nouvelle prospérité.

5Toutefois les personnes qui sont dans des épreuves si affligeantes, aiment Dieu au point de donner mille vie pour lui. Mais ce grand amour ne les empêche pas de croire que Dieu ne les aime point, n’ayant rien qui soit digne de son amour, et s’estimant même assez misérables pour mériter sa haine et l’horreur de toutes les créatures : ces sentimens les accablent de chagrins et de désolations.

6Collocavit me in obscuris sicut mortuos sæculi. Psal . 142. 4.

Livre 2, ch. 8#

1I l se trouve en cet état une nouvelle peine, qui est, que cette obscure nuit lie les puissances de l’ame, et étouffe ses affections de telle sorte, qu’elle ne peut élever son esprit à Dieu, ni lui demander aucune chose. Il lui semble que, comme le dit Jérémie, Dieu s’est couvert d’un nuage pour empêcher son oraison de passer jusqu’à lui, et qu’il lui a fermé le chemin de grosses pierres carrées, de peur qu’elle ne puisse aller jusqu’à son trône. Que si elle lui fait quelques prières, c’est avec tant de sécheresse et si peu de dévotion, qu’il lui paraît que Dieu ne l’écoute pas, et qu’il la néglige, pouvant dire avec le Prophète : Lorsque je l’ai prié, il a rejeté ma prière. Si bien qu’il est utile en ce temps-là de se prosterner jusqu’à terre, et de mettre , comme parle Jérémie, la bouche dans la poussière, en supportant patiemment cette épreuve purifiante. C’est Dieu qui fait cette opération dans l’ame, et l’ame ne peut agir, ni prier, ni s’appliquer avec attention aux choses divines. Elle ne saurait même s’occuper des affaires temporelles, et souvent elle est hors d’elle-même, et perd la mémoire de toutes choses, de telle sorte qu’elle passe plusieurs heures sans savoir ce qu’elle a fait : elle ignore aussi quelquefois ce qu’elle fait ou ce qu’elle doit faire, et n’est presque pas attentive à ses actions, quelque effort qu’elle fasse pour l’être.

2Mais parce que l’entendement est plus purifié de ses connaissances imparfaites, et la volonté dégagée de ses affections déréglées, et la mémoire dépouillée de ses espèces, il faut que l’ame soit comme anéantie en tout cela, pour accomplir ce que disait David en cet état : J’ai été réduit au néant, et je ne m’en suis pas aperçu. Cette ignorance renferme l’oubli de la mémoire, et alors les abstractions et les transports de l’ame naissent du recueillement intérieur où cette contemplation la plonge. Il était avantageux que l’ame fût absorbée avec toutes ses puissances, dans cette divine et obscure lumière de la contemplation infuse, et qu’elle fût ainsi séparée des créatures, afin qu’elle fût disposée et proportionnée en quelque ma nière à l’union de Dieu. En sorte que plus cette lumière est pure, plus elle obscurcit l’ame, et la vide de ses affections particulières pour les choses, soit célestes, soit terrestres au contraire, moins elle est pure, moins elle prive l’ame de ses opérations, et moins elle lui paraît obscure.

3Conclusit vias meas lapidibus quadris, semitas meas sub vertit. Ibid. v . 9.

Livre 2, ch. 9#

1I l est vrai que cette heureuse nuit jette l’esprit dans les ténèbres, mais c’est pour lui communiquer une lumière qui lui découvre toutes choses : elle l’abaisse à un état misérable, mais c’est pour l’élever à la jouissance d’une parfaite liberté elle le prive de toute affection naturelle, mais c’est pour lui faire goûter les douceurs de tous les biens de l’ordre supérieur ou surnaturel, et de l’ordre inférieur ou naturel.

2Comme il est nécessaire que les élémens soient démêlés des couleurs, des odeurs, des saveurs particulières, pour s’unir ensemble dans les composés naturels, et pour s’accommoder aux saveurs, aux odeurs et aux couleurs universelles, de même il faut que l’esprit soit simple, pur, débarrassé de toute affection naturelle, tant actuelle qu’habituelle, afin qu’il ait la liberté et la puissance de participer à la sagesse divine, et qu’il goûte d’une manière excellente, les saveurs et les douceurs de toutes choses. Sans ce dénuement, il ne pourra tirer aucune satisfaction de ces délices spirituelles, quoiqu’elles soient très-abondantes, puisqu’une seule affection particulière, soit actuelle, soit habituelle, est suffisante pour empêcher le sentiment, le goût, la communication de cette subtile et intime douceur, que l’esprit d’amour, qui contient en un degré très-éminent toutes les saveurs les plus charmantes, a coutume de verser dans l’ame. En effet, comme les Israélites ne goûtaient pas la manne, quoiqu’elle eût toutes les saveurs que chacun souhaitait, parce qu’ils conservaient encore la mémoire et l’amour des viandes qu’ils avaient mangées en Égypte, ainsi l’esprit qui a quelque attache actuelle ou habituelle à quelque chose, ne peut jouir des plaisirs de la nourriture spirituelle. La raison est, parce que les affections et les connaissances de l’esprit purifié et élevé à la perfection, sont d’un rang supérieur aux affections et aux connaissances naturelles, elles sont surnaturelles et divines ; de sorte que pour en acquérir les actes ou les habitudes, il est nécessaire que celles qui ne sortent point des bornes de la nature soient éteintes. C’est pourquoi il est d’une grande utilité en cette matière, que l’esprit perde dans cette nuit obscure ses connaissances naturelles, pour être revêtu de cette lumière très-subtile et toute divine, et pour devenir lui-même en quelque façon tout divin, dans son union avec la sagesse de Dieu. Cette nuit ou cette obscurité doit durer autant de temps qu’il en faut pour contracter l’habitude dans l’usage qu’on fait de cette lumière surnaturelle. On doit dire la même chose de la volonté : elle est obligée de se défaire de toutes ses affections qui l’attachent aux objets naturels, pour recevoir les admirables effets de l’amour, qui est extrêmement spirituel, subtil, délicat, intime, qui surpasse tous les sentimens naturels, et toutes les affections de la volonté, qui est enfin tout divin ; et afin qu’elle soit toute transformée en cet amour par l’union qui lui est accordée dans la perte de tous ses biens naturels.

3Il faut encore que la mémoire soit dénuée des images qui lui forment les connaissances douces et tranquilles des choses dont elle se souvient, afin qu’elle les regarde comme des choses étrangères, et que ces choses lui paraissent d’une manière différente de l’idée qu’elle en avait auparavant. Par ce moyen, cette nuit obscure retirera l’esprit du sentiment commun et ordinaire qu’il avait des objets créés, et il lui imprimera un sentiment tout divin, qui lui semblera étranger ; en sorte que l’ame vivra comme hors d’elle-même, et élevée au-dessus de la vie humaine. Elle doutera quel quefois si ce qui se passe en elle n’est point un enchantement, ou une stupidité d’esprit elle s’étonnera de voir et d’entendre des choses qui lui semblent fort nouvelles, quoiqu’elles soient les mêmes que celles qu’elle avait autrefois entre les mains. La cause de ce changement est, parce que l’ame doit perdre entièrement ses connaissances et ses sentimens humains, pour prendre des connaissances et des sentimens divins ; ce qui est plus propre de la vie future que de la vie présente.

4L’ame endure toutes ces purgations et toutes ces peines d’esprit, afin qu’elle monte par cette influence divine à la vie spirituelle, et que dans l’excès de ses douleurs elle engendre l’esprit de salut, selon l’oracle d’Isaie : Seigneur, dit-il, nous avons conçu, nous avons enfanté l’esprit de salut. De plus, comme cette contemplation pleine d’obscurité dispose l’ame à une paix intérieure qui surpasse tout sentiment, l’ame doit être privée de cette paix du sens et de l’esprit, qui n’était pas une véritable paix, à cause des imperfections dont elle était remplie et altérée. Cette paix imparfaite est troublée par l’inquiétude des soupçons, des imaginations, des combats intérieurs, que l’ame souffre à cause de la connaissance qu’elle a de ses misères et de la perte de ses biens spirituels. De là vient la douleur et le gémissement profond, qui éclate quelquefois en rugissemens et en hurlemens spirituels, que l’ame exprime souvent par des paroles vives et touchantes : elle fond même en larmes autant que ses forces le permettent, mais elle en reçoit rarement la consolation. Le Roi-Prophète, qui avait éprouvé cet état, en parle de la sorte : J’ai été excessivement affligé et humilié, et la douleur qui me pressait le cœur me faisait pousser d’horribles rugissemens.

5Quelquefois l’ame est tellement tourmentée de la seule représentation de ses misères, que je ne saurais mieux dépeindre ses souffrances, qu’en me servant de la comparaison que le saint homme Job emploie pour expliquer son extrême affliction. Mon rugissement, dit-il, est semblable au bruit que font les torrens, qui se précipitent du haut des montagnes dans les vallées. On peut dire encore que, comme les torrens qui se débordent inondent et remplissent les campagnes, de même le rugissement de l’ame répand sur elle, sur ses puissances, sur ses affections, un torrent de douleurs qui la couvre et qui la pénètre de tous côtés. Voilà les effets que cette nuit fait dans l’ame, en lui cachant le fondement de ses espérances, les rayons de la lumière divine, et l’éclat du jour qu’elle cherche pour sa consolation. Job dit à ce propos, que durant la nuit les douleurs lui rongent la bouche comme un cancer, et que ceux qui le mangent et le consument ne dorment pas. La bouche signifie en cet endroit la volonté tourmentée de peines, qui déchirent l’ame sans discontinuation.

6Cette guerre est cruelle, parce que la paix qui en doit naître est grande : l’affliction de l’ame est intérieure, toute pure et sans consolation, parce que l’amour qu’elle concevra ensuite pour Dieu, doit être intime et épuré de tous défauts. Il en va de ceci comme d’un ouvrage ou d’un édifice ; car plus un ouvrage doit être excellent, plus on y apporte d’art et de diligence pour le faire ; plus un édifice doit être fort et élevé, plus on creuse et on fortifie les fondemens : de même, plus la paix de l’ame doit être solide, plus les combats qu’elle soutient sont violens ; plus l’amour doit être ardent, plus les souffrances doivent être excessives.

7Si vous demandez pourquoi la lumière de cette contemplation produit en l’ame des effets si douloureux, on vous répondra ce qu’on a déjà dit, que cela vient, non pas de cette infusion divine, mais de la faiblesse et des imperfections de l’ame, qui n’est pas capable en ces dispositions, de recevoir sans douleur les impressions de son Dieu.

Livre 2, ch. 10#

1Cette nuit, cette contemplation, ou cette lumière divine dont nous parlons, purifie l’ame et la dispose à l’union de Dieu de la même manière que le feu transforme le bois qu’il brûle. D’abord le feu chasse l’humidité du bois, et le sèche. Ensuite il le noircit et le souille de vapeurs et de fumée. Puis il consume tout ce qu’il y trouve de contraire et de grossier. Il l’enflamme enfin et le change en lui-même ; il le rend beau, lumineux, éclatant ; en sorte néanmoins que le bois ne fait plus que recevoir l’action du feu, sans agir lui-même en cet état ; et alors il est revêtu de toutes les qualités de son vainqueur. Il est sec et il dessèche ; il est chaud, et il échauffe ; il luit, et il éclaire ; il est plus léger qu’il n’était, et c’est le feu qui produit tous ces effets.

2Il faut raisonner de la même manière du feu de cette obscure contemplation et de cet amour divin. Avant qu’il s’unisse l’ame à lui-même, il la décharge du poids de toutes ses imperfections ; il la couvre de noirceurs et de laideurs ; ce qui la fait paraître à ses yeux plus méchante qu’auparavant. Parce que ce feu brillant lui montre ses défauts qui lui étaient cachés et inconnus, il la jette dans l’obscurité. Après quoi il commence à répandre sur elle la lueur de ses rayons, jusques à ce que l’ayant remplie de lumières et de chaleur, il la transforme en lui-même sans qu’elle opère ; et il lui communique la parfaite union de l’amour divin.

3Pour donner plus de jour à cette vérité, il faut remarquer en premier lieu, que comme c’est le même feu qui prépare le bois et qui achève de le changer, ainsi c’est la même lumière divine qui dispose l’ame et qui la conduit à l’union.

4Il faut remarquer en second lieu, que comme le feu fait souffrir le bois, à cause de ses dispositions contraires à l’activité du feu, de même ce feu divin fait souffrir l’ame, à cause de ses imperfections opposées à l’impression de Dieu. L’Ecclésiastique qui avait l’expérience de ces souffrances, les exprime en ces termes : Mon ame a combattu violemment pour acquérir la sagesse, et j’ai été ému jusques dans le fond des entrailles, pour posséder ce riche héritage.

5Troisièmement, nous pouvons conjecturer de là, en quelque façon, comment les ames souffrent dans le purgatoire. Car comme les ames qui passent ici par le feu de cette nuit ou de cette contemplation, sont tellement afiligées, que quand toutes leurs imperfections sont effacées et consumées, elles sont délivrées de leurs peines, parce qu’il n’y reste plus de matière ; et elles entrent en la jouissance de Dieu autant qu’on le peut en cette vie : de même les ames sont tourmentées dans le purgatoire, jusques à ce que le feu les ait purifiées des taches de leurs péchés, et les ait ainsi disposées à prendre possession du royaume de leur Créateur.

6En quatrième lieu, nous apprenons de là que comme le bois reçoit la chaleur du feu avec des accroissemens proportionnés à ses dispositions, de même l’ame est enflammée peu à peu de l’amour qui la purifie, selon la mesure de ses dispositions et de la pureté que ce feu divin lui procure. Néanmoins l’ame ne connaît pas toujours l’ardeur de l’amour qui l’embrase ; elle la comprend seulement lorsque cette contemplation ne l’éclaire pas avec tant de véhémence. Car l’ame peut voir en ce temps-là ce que Dieu opère en elle ; et même elle peut goûter cette opération divine. Elle ne pourrait faire cependant ni l’un ni l’autre, si sa peine durait toujours sans relâche. On peut éclaircir cette vérité par cette comparaison : tandis que la flamme agit sur le bois et l’environne, on ne voit pas bien tout ce qu’elle a consumé, ni le progrès qu’elle a fait ; mais quand elle cesse de le couvrir de tous côtés, on s’aperçoit mieux de son effet, et on use plus aisément de ce bois. Ainsi l’ame ignore ce qui se passe en elle, quand l’opération est forte et l’occupe toute entière ; elle le connaît, quand l’opération est interrompue et s’affaiblit ; et alors elle jouit du fruit qu’elle en tire.

7Cinquièmement, la même comparaison nous fait encore concevoir comment les ames, après avoir goûté ces petites consolations, retombent dans de nouvelles souffrances plus grandes que les premières. Car comme le feu, plus il pénètre dans le bois, plus il consume le dedans jusqu’à la moëlle : de même après que le feu de l’amour a purgé l’ame de ses défauts extérieurs, il entreprend ses imperfections plus intérieures, plus spirituelles, plus subtiles ; il les consume ; et par cette action plus vive, il afflige l’ame d’une manière plus fixe, plus aiguë et plus pénétrante.

8En sixième lieu, nous inférons de ce principe, que quoique l’ame ait des intervalles de joie qui lui font espèrer que ses afflictions ne reviendront plus, toutefois elle sent toujours en elle-même je ne sais quel fond qui l’empêche de goûter pleinement ce plaisir. Il lui semble entendre je ne sais quoi qui la menace d’une nouvelle peine. Elle voit bien qu’il reste encore dans son intérieur quelque chose à purifier, et que c’est de là que ses nouvelles douleurs doivent naître. Elle est en cela semblable au bois, où l’on distingue d’avec ce qui est brûlé dans les parties extérieures, ce qui reste à brûler dans les parties intérieures. Cependant lorsque cette purgation spirituelle se fait dans ce que l’ame a de plus intime, l’ame, pénétrée de nouvelles douleurs, ne voit plus en elle aucun bien, et désespère de rentrer en possession de ceux dont elle jouissait auparavant.

9Nous passerons maintenant à l’explication du second vers de ce premier Cantique, pour montrer les fruits que l’ame recueille de ses souffrances.

10Venter meus conturbatus est quærendo illam : proptereà bonam possidebo possessionem. Ibid. v. 29.

Livre 2, ch. 11#

1L’ ame fait connaître ici le feu spirituel de l’amour qui s’allume en elle dans l’obscurité de cette contemplation qui lui cause tant de douleurs, comme le feu matériel s’allume dans le bois qu’on fait brûler. L’ardeur de cet amour est aussi différente de celle qui se fait sentir quelquefois dans la partie sensitive de l’homme, que l’ame est différente du corps, ou que la partie spirituelle est différente de la partie animale. Car le feu de cet amour divin s’allume en l’esprit, lorsque l’ame, accablée de peines, est embrasée de l’amour de Dieu d’une manière vive, forte et pénétrante, et qu’elle a quelque pressentiment de la présence de Dieu, quoique l’obscurité de son esprit l’empêche alors de rien connaître en particulier.

2L’impression d’amour que cette ardeur fait est si véhémente, que l’esprit en conçoit des sentimens très-vifs et très-violens. L’ame ne concourt à cet amour que d’une manière passive, parce qu’il est surnaturellement infus, et qu’il produit des effets très-sensibles en elle. Il a quelque chose de la parfaite union de l’ame avec Dieu, et il participe en quelque façon à ses propriétés ; lesquelles sont plus les actions de Dieu reçues dans l’ame qui y consent avec amour, que les opérations de l’ame même. Toutefois le seul amour de Dieu qui s’unit à elle, lui donne cette chaleur, cette efficace, cette passion qu’elle nomme embrasement. Cet amour trouve l’ame d’autant mieux disposée à recevoir son union et ses affets, qu’elle a les passions et les affections éteintes, et insensibles à toutes les choses célestes et terrestres. Ce qui arrive principalement dans cette obscure purgation, parce que Dieu resserre les puissances de l’ame de telle sorte qu’elles ne peuvent goûter avec plaisir les créatures. Cette rigoureuse mortification s’exerce ainsi sur les passions, afin que l’ame, délivrée des empêchemens qu’elle en souffrirait, soit plus forte et mieux préparée pour parvenir à l’union divine, et pour aimer Dieu de toutes ses forces : ce qu’elle ne pourrait faire si elle se répandait sur d’autres objets. C’est pourquoi le Prophète royal disait à Dieu, pour soutenir la violence de cet amour unitif : Je garderai ma force en vous et pour vous, mon Dieu. C’est-à-dire, je conserverai pour vous la force de mes puissances, en leur refusant les choses qu’elles désireront, et en ne les appliquant qu’à vous et qu’à votre amour.

3On voit par-là combien est grande l’ardeur de l’amour qui enflamme l’esprit. C’est-là le centre où Dieu ramasse et réunit toutes les puissances de l’ame, afin que l’ame les occupe toutes ensemble à aimer son Créateur. Ainsi elle satisfait pleinement au premier précepte du Décalogue, où Dieu commande à l’homme de consacrer à son amour tout ce qu’il possède intérieurement : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre ame de tout votre esprit, et de toutes vos forces. Lors donc que l’ame est ainsi embrasée de flammes divines, qui peut comprendre l’excès et les tendresses d’amour qui se répandent dans toutes ses puissances ? Cet amour ne la contente pas néanmoins tout-à-fait il y reste toujours quelque doute et quelque obscurité ; et plus Dieu se communique à elle, plus elle sent de faim et de désir de l’aimer. L’attrait de cet amour et de ce feu divin sèche, pour ainsi dire, l’esprit et enflamme ses affections de telle sorte, que le cœur fait tous ses efforts pour soulager son ardeur et pour étancher sa soif. Mille fois l’ame se tourne et se replie en elle-même ; elle désire Dieu et le cherche en mille manières, suivant l’expression de David : Mon ame, dit-il, et mon corps, ô mon Dieu, vous ont désiré en plusieurs façons ; ou comme porte un autre version : Mon ame meurt du désir de vous posséder. C’est pour cette cause que l’ame dit en ce vers :

4Enflammée d’un amour inquiet.

5Parce qu’elle aime et désire Dieu en plusieurs manières, dans toutes les affaires et dans toutes les occasions qui se présentent ; elle sent cet amour et ce désir en tout temps et en tout lieu ; elle ne prend aucun repos ; l’ardeur qui la brûle et qui la blesse, la presse sans relâche, et lui fait expérimenter ce que le saint homme Job décrit admirablement : Comme le serviteur qui travaille aux ardeurs du soleil, souhaite l’ombre ; et comme le mercenaire attend impatiemment la fin de son travail, de même les mois, les jours et les nuits m’ont été ennuyeux et difficiles à passer. Lorsque, je vais me coucher, je dis en moi-même, quand sera-ce que je me leverai ? Quand je suis levé, je dis encore, quand sera-ce que le soir viendra ? Ainsi je suis accablé de souffrances depuis le matin jusqu’au soir. Toutes choses sont fâcheuses à l’ame en cet état ; et pour lui appliquer dans un sens spirituel ce que Job dit des douleurs qu’il endurait jusqu’à la nuit, elle souffre sans espérer ni lumière, ni consolation, ni bien spirituel. Son affliction, au reste, s’accroît dans l’ardeur de l’amour, pour deux raisons. La première est, parce que les ténèbres spirituelles dont elle est environnée, la fatiguent de doutes et d’inquiétudes. La seconde est, parce que l’amour divin l’embrase, la blesse au cœur, et la consume d’un feu dévorant et insatiable. Le prophète Isaïe a bien exprimé ces deux espèces de peines : Mon ame , dit-il, vous a désiré la nuit, c’est-à-dire, dans mes misères ; et c’est la première affliction qui vient de la nuit obscure. Il continue : Je m’éveillerai le matin, pour vous chercher en esprit dans mon intérieur. C’est la seconde peine, qui naît de l’amour et des désirs et des affections de l’esprit.

Livre 2, ch. 12#

1I l paraît par ce que nous venons de dire que comme l’ame se purifie dans l’obscurité par le feu de cet amour, de même elle s’enflamme dans les ténèbres. De plus on peut juger par-là, que comme le feu matériel et ténébreux purge les prédestinés dans le purgatoire, de même le feu spirituel et obscur de l’amour les purifie en cette vie. Car le feu les délivre en l’autre monde de leurs souillures, et l’amour les affranchit en celui-ci de leurs taches. C’est cet amour purifiant que David demandait quand il disait : Mon Dieu, rendez mon cœur pur et net. En effet, la pureté de cœur, n’est autre chose que l’amour et la grâce de Dieu. De là vient que notre Sauveur appelait heureux tous ceux qui ont le cœur net ; c’est-à-dire, qui sont enflammé d’amour, puisque la béatitude ne se donne qu’au prix de l’amour divin.

2Jérémie prouve très-bien que l’ame est pu rifiée lorsque l’amour l’enflamme, et que la sagesse divine l’éclaire. Dieu, dit-il, a envoyé d’en haut le feu dans mes os et dans mon interieur, et il m’a instruit. Et David avait dit auparavant : La parole du Seigneur est pure et sans dissimulation ; elle ressemble à de l’argent éprouvé par le feu et sans mélange. L’un et l’autre enseignent que les lumières divines accompagnent toujours l’amour sacré, parce que Dieu ne donne pas sa sagesse sans son amour, ni son amour sans sa sagesse ; mais il les communique à l’ame suivant sa nécessité et sa capacité, afin de la purger de ses imperfections par l’amour, et de ses ignorances par la sagesse.

3Nous pouvons conclure de là, que la même sagesse qui vient de Dieu, et qui passant depuis la première hiérarchie des Anges jusqu’à la dernière, les illumine tous ; elle éclaire aussi tous les hommes, et en particulier les ames que cette nuit obscure purifie. C’est pourquoi l’Écriture Sainte nous apprend, que ce que les Anges font, Dieu le fait aussi, et que les saintes inspirations qu’ils nous suggèrent, viennent de lui comme de la première source de tout bien : ainsi Dieu donne ses lumières aux Anges, et les Anges se les communiquent l’un à l’autre, en descendant des plus hauts aux plus bas. La comparaison suivante donnera plus de facilité à comprendre cette communication. Si on faisait plusieurs fenêtres sur une même ligne dans un enfoncement de perspective ; et si depuis la première qui serait la plus grande, les autres allaient toujours diminuant avec proportion jusqu’à la dernière, elles recevraient toutes ensemble les mêmes rayons du soleil, en sorte néanmoins que les premières les transmettraient aux dernières, selon leur grandeur ou leur petitesse. De même, les Anges les plus proches de Dieu en sont éclairés, et ces divines lumières se répandent de telle manière sur les esprits inférieurs et plus éloignés de Dieu, qu’elles sont plus petites selon leur capacité. Et parce que l’homme est inférieur à l’Ange, il reçoit des lumières plus bornées, Dieu ne lui donnant sa sagesse que selon la portée de son esprit. Mais cette communication est toujours accompagnée de douleur. Car comme les rayons ardens du soleil blessent les yeux débiles, de même les grandes lumières de Dieu blessent, fatiguent, et affligent les ames, à cause de leur faiblesse et de leurs imperfections ; qui les rendent incapables de supporter cet éclat. Il faut que le feu de l’amour les purifie auparavant, les épure davantage, les rende plus spirituelles, afin qu’étant devenues semblables aux purs esprits qui n’ont rien de matériel, elles soient plus propres à l’union de l’amour divin.

4L’ame ne sent pas toujours cette grande ardeur ni toutes ces inquiétudes. Au commencement de cette purgation spirituelle, ce feu divin s’occupe plutôt à sécher l’ame comme du bois, et à la préparer, qu’à l’enflammer. Mais quand il l’enflamme, elle expérimente une extrême chaleur d’amour. Cependant l’esprit est purifié par cette obscurité ; et il arrive alors que cet amour lumineux éclaire l’entendement et embrase la volonté. De sorte que l’ame est remplie d’un feu d’amour très-vif, et d’une intelligence très-claire, et qu’elle peut dire avec David : Mon cœur s’est échauffé en moi-même, et le feu s’ullumera dans ma méditation. ( Psal . 38. 4.) Et il sera si violent, que j’en serai toute embrasée. Cette ardeur qui se fait sentir dans l’union de l’entendement et de la volonté avec Dieu, comble l’ame de biens et de plaisirs spirituels. Mais l’ame ne peut atteindre à un amour et à un attrait si sublime et si délicat, qu’après avoir essuyé des peines très-rudes. Il y a dans cette union des degrés plus has, qui ne demandent ordinairement que des souffrances et des mortifications communes, pour purifier l’ame, et pour la conduire à cette union. De sorte que l’état de ces ames est différent selon la différence de leurs afflictions.

Livre 2, ch. 13#

1Cette ardeur d’amour nous découvre quelques-uns des agréables effets que l’obscurité de cette contemplation produit en l’ame. Quelquefois l’ame est éclairée au milieu de ces ténèbres, et cette lumière tombe sur l’entendement ; la volonté y participe aussi en quelque façon. Cette opération se fait avec une paix et une simplicité subtile et si douce à l’ame, qu’elle ne trouve point de termes pour les exprimer. Mais cette communication se fait selon les différens sentimens qu’on a de Dieu, et elle touche quelquefois la volonté si vivement, que l’amour s’allume avec beaucoup de tendresse, de force et d’élévation.

2Comme cette ardeur et cette soif d’amour viennent du Saint-Esprit, elles sont fort différentes de celles dont nous avons parlé dans la nuit obscure du sens. Car quoique le sens ait quelque part à cette ardeur, parce que les peines de l’esprit rejaillissent jusques sur le sens même, toutefois la cause et la vivacité de cette soif d’amour résident dans la partie supérieure de l’ame, je veux dire, dans l’esprit ; et alors l’ame reconnaît qu’elle est privée des choses qu’elle souhaite : de sorte qu’elle ne fait nul état de la peine du sens, quoiqu’elle soit incomparablement plus grande qu’elle n’a été dans la première nuit du sens. Car elle voit clairement que son intérieur est privé d’un très-grand bien, et qu’il ne lui reste aucun moyen de réparer cette perte.

3C’est ce qui la tourmente cruellement, Car elle juge ensuite que Dieu est mal content d’elle. Néanmoins si elle était persuadée que ce dépouillement et ces peines sont agréables à la Majesté divine, et que ces souffrances et ce dénuement ne regardent que son bien, elle en aurait de la joie, étant d’ailleurs convaincue, quoique obscurément, que Dieu s’y plairait et en tirerait sa gloire. L’estime inconcevable qu’elle fait de Dieu, la porterait même à faire de plus grandes choses pour lui. Car elle perdrait volontiers mille vies pour Dieu ; et le feu de l’amour qui la consume lui donne de si grandes forces et un courage si intrépide, que, toute transportée et comme enivrée, elle entreprendrait pour Dieu des actions extraordinaires, sans avoir égard à quoi que ce soit, en quelque temps et en quelque manière que les occasions se présentassent.

4Et c’est la cause pourquoi Marie Magdeleine, d’une famille si considérable, ne se mit pas en peine, selon le rapport de saint Luc, des gens de qualité qui mangeaient avec Jésus-Christ, chez un Pharisien appelé Simon. Elle ne fit pas réflexion s’il était à propos ou non d’entrer en sa maison pendant le repas, et d’y verser des larmes ; elle ne pensait qu’à parvenir à celui qui lui avait enflammé le cœur de son amour ; elle ne voulait pas différer un moment, pour trouver un temps commode à ses desseins. Les transports et la hardiesse du même amour l’engagèrent aussi à aller avant le lever du soleil avec des parfums pour embaumer le corps de notre Seigneur, quoiqu’elle sût bien que son tombeau était fermé d’une grosse pierre, qu’il était scellé du sceau de la ville, et qu’il était gardé par une troupe de soldats. Enfin les mêmes empressemens furent cause que voyant son divin Maître sous la figure d’un jardinier, elle lui demanda s’il avait emporté son sacré corps, et où il l’avait mis, afin qu’elle allât le prendre. Il y a apparence que si elle n’eût été toute enivrée d’amour, elle n’eût pas ainsi parlé à un artisan, en l’appelant Seigneur ; elle eût considéré aussi que s’il eût été coupable de ce larcin, il ne se fût pas trahi soi-même, ou qu’il n’eût pas permis à une femme de lui enlever un dépôt si pré cieux. Mais c’est le propre de l’amour véhément, de croire que tout lui est possible, et que chacun entre dans ses pensées et dans ses desseins, quoiqu’il ne les déclare pas. Car il se persuade, dans l’excès de son ardeur, que personne ne peut chercher ni trouver rien d’aimable que ce qu’il aime et cherche lui-même, et que nul autre objet n’est digne d’amour et de recherches, que celui qu’il se propose. C’est pourquoi la sainte épouse cherchant son époux par les rues et par les places, s’imagine que ceux qu’elle rencontre sont animés de la même passion et des mêmes pensées, et elle les prie de dire à son époux, quand ils le trouveront, qu’elle meurt d’amour pour lui.

5L’ame, qui a beaucoup profité dans cette purgation spirituelle, est agitée des mêmes inquiétudes d’amour. La nuit, ou dans les ténèbres qui la purifient, elle s’élève par les mouvemens des affections de sa volonté ; et comme une lionne ou une ourse cherchre sans discontinuation ses petits qu’on lui a pris, de même cette ame cherche son Dieu sans relâche. C’est-là cet amour impatient, où l’homme ne peut long-temps vivre sans jouir de l’objet de ses désirs ou sans mourir, semblable à Rachel, à qui le désir d’avoir une postérité nombreuse arrache ces paroles : Donnez-moi des enfans, ou bien je m’en vais mourir.

6On peut demander ici comment l’ame qui s’estime si misérable et si indigne de Dieu, sent assez de courage et de force pour aspirer et pour tendre à l’union divine. Mais il est aisé d’y répondre : L’ame est occupée de l’amour de son Créateur et fortifiée de ses flammes. Or la propriété inséparable de l’amour est, d’unir l’amant à l’aimé, et le rendre semblable et égal à lui, afin qu’il se perfectionne dans la possession du bien que l’amour lui procure. Mais l’ame n’est pas encore parfaite en l’amour, puisqu’elle n’a pas encore acquis l’union divine. De là naissent cette faim et cette soif de l’union qu’elle cherche. C’est pourquoi l’amour donne à sa volonté de l’ardeur, des forces, du courage, de la hardiesse, pour voler vers son objet sacré, et pour le posséder dans une très-étroite union. Néanmoins l’entendement est en même temps enseveli dans les ténèbres ; il ne voit pas les trésors de cet amour ; il ne montre à l’ame que ses misères et ses imperfections. De sorte que sa volonté se porte à Dieu sur les flammes de l’amour, et l’entendement l’en retire par la connaissance de ses défauts et de son indignité.

7Il est bon de marquer ici le doute qu’on forme, pourquoi cette lumière divine qui est toujours la lumière de l’ame, ne l’éclaire pas aussitôt que ses premiers rayons la frappent, comme elle l’éclairera quelque temps après ; pourquoi, au contraire, elle la remplit d’obscurité et de peines. On répond que les ténèbres et les afflictions que l’ame essuie lorsque cette lumière commence à l’éclairer, sont les effets, non pas de cette lumière, mais des imperfections de l’ame, et que la lumière la pénètre pour la délivrer de ces maux. Si bien que l’ame, en recevant ses rayons, ne voit que ses propres misères, lesquelles se présentent comme plus proches et plus unies à elle. Auparavant elle ne les voyait pas, parce que cette lumière surnaturelle ne s’était pas encore répandue dans elle. Mais ensuite étant dégagée de la connaissance et du sentiment de ses maux, elle voit les biens que cette lumière divine lui apporte.

8L’ame étant ainsi garantie de toutes ses imperfections, et dépouillée du vieil homme, elle est revêtue du nouveau qui est créé selon Dieu, comme parle l’Apôtre ; c’est-à-dire, son entendement est éclairé d’une lumière surnaturelle, et devient tout divin étant uni à l’esprit de Dieu : sa volonté, toute embrasée de l’amour divin, est aussi toute divine, étant unie à la volonté de Dieu, et aimant par le même amour : sa mémoire et ses affections deviennent enfin toutes divines dans cette admirable union qui les élève à un état si heureux. De sorte que cette ame sera plus céleste que terrestre, plus divine qu’humaine, tant Dieu la change en l’attachant à lui seul. C’est pourquoi elle a raison de chanter le Cantique que nous allons expliquer.

Livre 2, ch. 14#

1Ô l’heureuse fortune ! Je suis sortie sans être aperçue, Lorsque ma maison était tranquille.

2L’ ame exprime en ces vers l’heureuse fortune qui lui est arrivée, lorsqu’elle est sortie de ses imperfections pour aller à Dieu, comme un homme sort la nuit de sa maison, tandis que ses domestiques dorment, et sans être aperçu de personne, afin de faire avec plus de circonspection et de succès ce qu’il entreprend. Comme l’ame doit faire l’action la plus rare et la plus héroïque qu’elle puisse faire, qui est de s’unir à son bien-aimé, il faut qu’elle sorte dehors, parce que son divin époux ne se trouve que dehors et que dans la solitude. Pour cette cause l’épouse sacrée désirait de le rencontrer seul : Qui me fera cette grâce, mon frère, disait-elle, que je vous trouve dehors, et que je vous donne un saint baiser, pour vous marquer l’amour divin qui me consume ? De plus, il était à propos que l’ame, éprise d’amour et désireuse de parvenir à la fin qu’elle s’était proposée, sortit de nuit pendant que ses domestiques étaient ensevelis dans le sommeil, c’est-à-dire, après que ses opérations grossières et ses passions furent éteintes. Car ce sont-là les domestiques qui veillent sans cesse pour empêcher l’ame de les quitter, et pour la priver des biens qu’elle espère de la libéralité de Dieu. Ce sont eux dont le Sauveur parle, quand il dit, que les domestiques d’un homme sont ses ennemis. Il fallait donc les étouffer, afin que l’ame acquit l’amour et l’union de Dieu. Leur capacité n’étant que naturelle, ne peut contribuer à l’acquisition des biens surnaturels que Dieu seul peut donner à l’ame par une infusion secrète et d’une manière passive. Ô que c’est un grand bonheur pour l’ame, de pouvoir sortir libre de la maison de sa sensualité ! Personne ne le saurait comprendre, que celui qui en a l’expérience. Il verra clairement combien son esclavage était fâcheux, et à combien de misères il était exposé, lorsqu’il avait de l’attachement pour le plaisir de ses passions. Il connaîtra de quelle manière la vie de l’esprit est la véritable liberté ; il comprendra l’abondance extraordinaire des biens inconcevables, dont nous en marquerons quelques-uns dans les Cantiques suivans, pour montrer que c’est avec sujet que l’ame attribue son heureux sort au passage de cette nuit si formidable à l’esprit.

Livre 2, ch. 15#

1Aescuras, y segura Por la secreta escala diffrazada, O dichosa ventura ! A escuras, y enzelada, Estando ya mi casa sossegada. Étant assurée et déguisée Je suis sortie par un degré secret ; Ô l’heureuse fortune ! Et étant bien cachée dans les ténèbres, Lorsque ma maison était tranquille.

2L’ ame continue de dire en ce Cantique les propriétés de cette nuit obscure, et le bonheur dont elles l’ont comblée. Mais en rapportant ces propriétés, elle répond à une objection qu’on lui pourrait faire. Car elle assure qu’il ne faut pas croire, comme quelqu’un pourrait croire effectivement, qu’en souffrant de si grandes peines elle ait été engagée dans un manifeste danger de se perdre : au contraire, elle soutient qu’elle a trouvé plus de sûreté dans cette nuit, parce qu’elle s’est soustraite plus finement à ses ennemis, qui s’opposaient à son passage. En effet, elle a marché dans les ténèbres de la nuit, et par les routes de la mortification, laquelle l’a dérobée à leurs yeux et à leurs soins. Elle s’est couverte d’une foi vive et simple, qui a tellement favorisé sa sortie, qu’elle a heureusement achevé son entreprise sans aucune opposition de la part de ses passions, qui l’eussent assurément traversée, si elles fussent revenues de leur sommeil, et si elles eussent repris la vie sensuelle dont l’ame les avait privées auparavant.

Livre 2, ch. 16#

1L’ obscurité dont l’ame parle en cet endroit, regarde les passions et les puissances sensitives, intérieures et spirituelles. Pendant cette nuit elles souffrent quelque obscurité en leur lumière naturelle, afin qu’étant purifiées, elles soient éclairées d’une lumière surnaturelle. Pour prouver cette vérité par le détail des choses qui se passent, il faut se souvenir que les passions et les puissances matérielles ou spirituelles sont mortifiées au point de ne pouvoir plus goûter avec agrément aucune chose, ni divine ni humaine. Les affections de l’ame sont étouffées, et n’ont plus ni de mouvemens vers aucun objet, ni de fondement pour s’appuyer. L’imagination est liée et ne saurait former aucune image pour contribuer au raisonnement. La mémoire paraît éteinte et ne se souvient de rien ; l’entendement est rempli de ténèbres et vide de connaissances ; la volonté est aride, serrée de tous côtés, comme morte et sans force. Toutes les puissances sont dépouillées et comme réduites à rien. Enfin un nuage épais et pesant tombe sur l’ame, l’environne, la presse, la met à l’étroit, et semble la séparer tout-à-fait de Dieu.

2C’est de cette manière qu’elle marche dans l’obscurité, et qu’elle poursuit son chemin avec sûreté et sans crainte. La cause de cette sûreté est, parce qu’elle s’est affranchie des obstacles de ses puissances et de ses sens. Car c’est ordinairement ou ses passions, ou ses satisfactions sensuelles, ou ses discours, ou ses connaissances, qui l’engagent dans l’égarement, dans l’excès, ou dans les défauts, ou dans le changement, ou qui lui donnent du penchant aux choses qu’il n’est pas expédient de faire. S’étant ainsi délivrée et de soi-même et de ses propres déréglemens, elle se garantit ensuite du monde et du démon, auxquels toutes ses opérations ne donnent plus d’armes pour lui faire la guerre.

3Il s’ensuit de là que l’ame a d’autant plus de sûreté, qu’elle est plus dénuée de ses opérations naturelles. Car comme, selon le prophète Osée, la perte des Israelites venait d’eux-mêmes, et qu’ils ne pouvaient tirer du secours que de Dieu, de même la ruine de l’ame prend son origine d’elle-même et de ses passions déréglées, et Dieu seul est l’auteur et la source de tous les biens qu’elle peut posséder. C’est pourquoi elle est déchargée de ces fardeaux ; elle marche avec plus de facilité par les voies de Dieu ; elle ne court aucun risque de se perdre ; elle travaille enfin efficacement à son salut, puisqu’elle acquiert et pratique les vertus les plus éminentes.

4Donc, ô homme spirituel, quand vous verrez que votre appétit est plein d’obscurité à l’égard des choses intérieures ; que vos affections sont sèches, resserrées et stériles ; que vos puissances ne sont pas propres aux exercices de l’esprit, ne vous affligez nullement, mais plutôt persuadez-vous ce qui est vrai, que vous jouissez d’un grand bonheur. Dieu, en retirant vos puissances de votre disposition, vous délivre de vous-même : vous eussiez bien pu en user avec quelque avantage, mais leur impureté et leur bassesse vous eussent empêché d’opérer avec autant de perfection que vous opérez tandis que Dieu vous conduit comme un aveugle au terme où jamais ni la vivacité de vos yeux, ni la fermeté de vos pieds n’eussent pu vous mener, quelque bon usage que vous en eussiez pu faire.

5La raison pourquoi l’ame marche plus sûrement dans les ténèbres, et fait plus de profit en la vie spirituelle est, parce qu’elle avance ordinairement en la vertu par la voie qu’elle croit la moins propre, et où elle appréhende même de se perdre. Elle n’a point l’expérience de ces nouvelles routes, qui la conduisent dans l’obscurité, et qui l’écartent de ses premières opérations. Elle est semblable à un voyageur qui va sur le rapport des autres, par des chemins inconnus, et qui n’en pouvait prendre d’autres pour arriver à son terme sans s’égarer. De même l’ame suit cette route obscure, et parvient enfin à son but sans péril, parce que Dieu est alors son guide, tellement qu’elle a sujet de dire, qu’elle est sûre au milieu de ses ténèbres.

6La seconde cause de cette sûreté, est la peine que l’ame endure. Le chemin des souffrances est plus sûr et plus utile que l’action et que la jouissance des consolations et des biens spirituels. Premièrement, parce que l’ame en souffrant reçoit des forces divines ; en agissant et en goûtant des délices intérieures, elle se sert de ses faiblesses pour agir. Secondement, elle pratique les vertus lorsqu’elle est chargée de croix, et elle devient plus pure, plus sage et plus avisée.

7Mais la troisième et la principale cause de cette sûreté, est tirée de la lumière et de la sagesse obscure qui conduit l’ame dans les ténèbres. En effet, cette nuit ténébreuse absorbe tellement l’ame et la met si proche de Dieu, que Dieu la protége lui-même, et la délivre de tout ce qui n’est pas Dieu. Pour mieux expliquer ce qui se passe en cet état, on peut comparer l’ame à un malade. Comme ceux qui le gouvernent le tiennent dans une chambre reculée et bien fermée, de peur que le bruit de la rue ou des domestiques ne l’incommode, et que le grand air ou la lumière trop vive ne le blesse ; comme ils lui donnent des alimens délicats et nourrissans, quoique peu agréables au goût, de même Dieu éloigne l’ame du bruit des créatures ; il l’empêche d’entendre ses domestiques, c’est-à-dire ses passions ; il la prive du grand jour et l’enferme dans l’obscurité ; il lui fournit une nourriture délicate et substantielle, mais qui ne lui flatte pas le goût, et qui lui donne beaucoup de dégoût des choses créées. C’est par ce traitement qu’il lui rétablit la santé, c’est-à-dire, qu’il se communique à elle, lui qui est sa santé et ses forces.

8Cette obscure contemplation confère à l’ame toutes ses qualités, parce qu’elle est plus proche de Dieu. Aussi comme celui qui serait proche du soleil, ne pourrait voir à cause de la faiblesse de ses yeux et de l’éclat excessif du soleil, de même l’ame qui est proche de Dieu ne semble rien voir ; elle tombe dans une grande obscurité, à cause de son imperfection et de la splendeur infinie de son Créateur, tant la lumière spirituelle de Dieu est immense et surpasse la portée de l’entendement humain. C’est pourquoi le Prophète-roi dit, que Dieu se cache dans des nuées obscures, que ces nuées lui servent de pavillon, et qu’elles sont épaisses et noires, comme elles paraissent lorsqu’elles sont chargées d’eau prête à fondre sur la terre. Ces nuées ténébreuses représentent la contemplation obscure et la sagesse divine qui occupent l’ame, qui la couvrent et l’obscurcissent, étant comme elle tout proche de Dieu, lequel demeure dans ce pavillon ou dans ces ténèbres, selon l’expression de David. Ainsi la plus grande lumière de Dieu fait la plus grande obscurité de l’homme. C’est pourquoi le Prophète ajoute dans le même endroit, ( Psal . 17. 14.) que les nuées se sont fondues et dissipées en sa présence, à cause de sa clarté infiniment brillante. C’est-à-dire, que l’entendement humain est si faible devant les splendeurs de Dieu, que toutes ses lumières naturelles, comme parle Isaïe, ne sont que ténèbres.

9Ôque nous sommes misérables en cette vie ! à peine pouvons-nous connaître la vérité, puisque ce qui est le plus clair et le plus certain, nous paraît le plus obscur et le plus douteux, et que nous le fuyons quoiqu’il nous soit très-utile. Au contraire, nous poursuivons avec chaleur, et nous embrassons avec plaisir ce qui nous frappe les yeux du corps et ce qui contente l’esprit, quoiqu’il nous soit dommageable, et qu’il nous fasse tomber à chaque pas. Ô quelle crainte l’homme doit-il avoir, et en quel danger se trouve-t-il puisque sa lumière naturelle le trompe et l’empêche souvent d’aller à Dieu. Il doit donc fermer les yeux pour voir le chemin par lequel il faut aller : il doit marcher dans l’obscurité pour se défendre de ses ennemis domestiques, qui sont ses sens et ses puissances. Enfin l’ame est heureusement couverte de cette nuée ténébreuse qui est autour de Dieu, et qui le cache.

10C’est de ces personnes que le même Prophète parle : Vous les mettrez à couvert , dit-il, en vous-même et devant votre face, contre tout ce que les hommes peuvent faire pour les troubler ! Vous les protégerez dans le lieu où vous demeurez, contre les paroles et les contradictions des médisans. Il veut dire que Dieu les fortifie par la contemplation obscure contre les attaques des hommes, et contre les impressions des sens.

11Une autre raison pourquoi l’ame marche avec assurance en cette obscurité, est prise de la force qu’elle reçoit de ces nuées téné breuses qui lui cachent son Créateur. Car quoiqu’il y ait des ténèbres, elle voit bien néanmoins au travers, qu’elle ne veut rien faire qui offense le Seigneur, et qu’elle ne veut rien omettre de tout ce qui procure de la gloire à Dieu. Son amour pour lui la sollicite secrètement à lui plaire, et la détourne de toutes les occasions de mériter son indignation. Ayant enfin étouffé ses passions, et détaché ses puissances de tous les objets créés, elle sort d’elle-même, elle ne s’applique qu’à Dieu, et parvient à l’union de l’amour divin.

Livre 2, ch. 17#

1I l est nécessaire, pour l’intelligence des trois mots qui sont compris en ce vers, d’expliquer trois propriétés qui les regardent. Les deux premiers, qui sont degré ou échelle , appartiennent à la nuit obscure de la contemplation dont nous parlons ; le dernier, qui est déguisée , se rapporte à la manière dont l’ame se conduit en cette nuit.

2L’ame appelle la contemplation obscure par laquelle elle sort pour aller à l’union de l’amour, degré secret , à cause de deux propriétés qui s’y trouvent. Car en premier lieu, elle donne le nom de contemplation secrète à cette contemplation ténébreuse parce que c’est la théologie mystique que les docteurs appellent sagesse secrète, laquelle, selon la doctrine de saint Thomas, est communiquée particulièrement, et infuse à l’ame par la voie de l’amour divin, sans le secours des opérations naturelles de son entendement et de ses autres puissances. On la nomme secrète , parce que le Saint-Esprit la verse dans l’ame, comme l’Épouse sacrée le dit dans les Cantiques ; de telle sorte que l’ame même ne connaît pas comment se fait cette infusion. Et en effet, ni elle, ni quelqu’autre que ce soit, ni le démon même ne comprend pas ce mystère. Car le Maître divin qui instruit l’ame, demeure dans elle et opère secrètement. On l’appelle encore secrète , à cause des effets qu’elle produit en l’ame. Non-seulement elle est secrète quand elle purifie l’ame pendant que les ténèbres couvrent l’ame, laquelle ignore ce qui se passe en elle, mais aussi tandis qu’elle est répandue dans l’ame et qu’elle l’éclaire. Elle lui est si cachée, que l’ame ne la peut apercevoir, et qu’elle ne trouve point de termes pour l’expliquer. Car outre qu’elle n’en veut pas donner connaissance, elle n’a nul moyen de faire concevoir une sagesse si sublime, et un sentiment spirituel si délicat. Tous les raisonnemens et toutes les comparaisons qu’elle pourrait faire, ne sont pas capables de la contenter sur ce sujet. De sorte que cette contemplation est toujours secrète et inconnue. Cette sagesse divine est si simple et si spirituelle, que n’entrant point dans l’entendement, revêtue d’images ou d’espèces sensibles, l’imagination et le sens ne peuvent la représenter. Néanmoins l’ame la goûte et la connaît en quelque manière ; mais les paroles lui manquent pour la developper. Aussi est-ce le propre du langage dont Dieu se sert, que plus il est intérieur, spirituel et élevé au-dessus des sens, plus il fait cesser les opérations de l’imagination, de l’esprit et des autres puissances de l’homme. Nous en avons des preuves et des exemples dans les divines Écritures. Après que Dieu eut parlé à Jérémie, ce prophète ne put lui répondre, sinon, A, a, a, Seigneur . Moyse ne put aussi parler lorsque Dieu lui apparut dans le buisson ardent ; il fut même si effrayé, que, comme saint Luc le rapporte dans les Actes des Apôtres, il n’osa regarder attentivement ce feu. Cette impuissance de l’ame vient de ce que Dieu lui parle dans la contemplation obscure ; et comme il parle à l’ame qui est toute esprit sans matière, les sens ne peuvent ni connaître ni exprimer cette parole intérieure et spirituelle.

3Nous pouvons apprendre de là pourquoi certaines personnes que Dieu conduit par cette voix, mais qui sont d’un naturel doux et timide, ne peuvent rendre compte à leurs directeurs de leur intérieur, quelque désir qu’elles en aient ; elles y ont même beaucoup de répugnance, surtout lorsque leur contemplation est simple et presque imperceptible à l’ame. Tout ce qu’elles peuvent dire, c’est qu’elles sont contentes et tranquilles ; qu’elles sentent Dieu en elles-mêmes ; que les choses, selon leur sentiment, se passent dans leur intérieur comme elles le souhaitent. Néanmoins lorsque les choses que l’ame reçoit, sont particulières, comme les visions, les goûts et les autres, et qu’elles sont représentées sous quelques images sensibles, les sens en peuvent avoir quelque connaissance, et l’ame peut trouver des expressions ou des comparaisons pour les déclarer. Mais on ne saurait expliquer la contemplation pure et infuse ; et pour cette cause on l’appelle secrète, cachée et inconnue.

4Ce nom lui est aussi donné, parce que c’est le propre de la sagesse mystique de cacher en elle-même l’ame, de l’absorber, de l’ensevelir dans le fond de ses abymes, de telle sorte que l’ame voit bien qu’elle est éloignée et délaissée de toutes les créatures, comme si elle était dans une grande solitude et dans un vaste désert où personne ne peut avoir accès. Ce qui lui est d’autant plus agréable, qu’elle se dérobe plus facile ment aux yeux de tout le monde. Et c’est alors que la sagesse divine l’élève davantage au-dessus des créatures, et l’éclaire avec plus de profusion des lumières et de la science de l’amour de Dieu. Alors l’ame est convaincue de la bassesse des choses créées, surtout à l’égard de cette divine sagesse. Elle est persuadée que toutes les manières de parler les plus étudiées et les plus nobles, n’ont aucune proportion avec les choses divines pour les exprimer, et que quelque moyen qu’on emploie pour nous en former une juste idée, on ne peut réussir sans le secours de la théologie mystique. Ce qui l’oblige à dire que cette science est fort cachée et fort secrète.

5Au reste la contemplation a cette propriété, non-seulement parce qu’elle est surnaturelle, mais encore parce qu’elle conduit l’ame à la parfaite union de Dieu, laquelle étant inconnue aux hommes, on n’y va qu’en ignorant où l’on va et comment on y va. Car parlant dans le sens des mystiques, on n’a point la connaissance de ces choses telles qu’elles sont, pendant qu’on les cherche ; mais on les entend lorsqu’on les a trouvées et qu’on en a l’usage. C’est pourquoi personne , dit le prophète Baruch, ne peut connaître ses voies ; personne aussi ne cherche ses routes. Et David parlant à Dieu de ce chemin : Vos éclairs , dit-il, ont paru sur la terre, qui en a été toute ébranlée. Vous avez marché dans la mer et par les eaux les plus profondes, et on ne verra pas vos traces ni les vestiges de vos pieds. Toutes ces choses conviennent dans un sens spirituel au sujet que nous traitons. La lueur des éclairs de Dieu, lesquels brillent sur la terre, représente la lumière que cette contemplation divine répand sur les puissances de l’ame. Le mouvement de la terre signifie la purgation qu’elle fait de l’ame, qui ne la peut souffrir qu’avec douleur. Le passage de Dieu par les eaux, et ses vestiges qu’on ne saurait voir, expriment le chemin inconnu aux sens, par lequel l’ame va vers Dieu. Le saint homme Job avait aussi déclaré cette vérité en ces termes : Avez-vous remarqué le chemin des nuées ? Avez-vous acquis la connaissance des sciences parfaites que j’enseigne ? Ces expressions nous font comprendre les voies par lesquelles Dieu conduit l’ame à une élévation extraordinaire et à une sagesse accomplie, qui sont figurées par les nuées. Il est donc constant que cette contemplation qui mène l’ame à Dieu, est très-obscure est très-secrète.

Livre 2, ch. 18#

1Nous pouvons dire que cette sagesse secrète est aussi le degré de l’ame, pour plusieurs raisons. La première est, parce que comme on peut monter par un degré dans une chambre haute, pour y entrer et pour y prendre les trésors qu’on y garde, de même l’ame monte au Ciel par cette contemplation, pour s’enrichir des biens surnaturels et des trésors spirituels de son Créateur. Le Prophète-Roi explique clairement ces communications et ces progrès : Heureux est l’homme qui attend de vous son secours : il a disposé en son cœur ces degrés par lesquels il veut monter jusqu’à vous dans cette vallée de larmes, dans le lieu qu’il s’est établi à lui-même. Le Seigneur qui lui a prescrit des lois, lui donnera sa grâce et sa bénédiction pour les observer. Il ira de vertu en vertu, jusques à ce qu’il soit arrivé à la sainte Sion, où il verra le Dieu des Anges et de toutes les créatures. C’est là où il trouvera des trésors infinis, je veux dire, la félicité éternelle.

2La seconde raison est, parce que comme le même degré sert à monter et à descendre, ainsi la même contemplation élève l’ame vers Dieu et l’abaisse vers elle-même. Car c’est le propre des communications divines de faire en l’ame cette élévation et cet abaissement. De sorte que monter en cette voie, c’est descendre, et descendre, c’est monter, puisque, selon l’oracle divin, celui qui s’abaisse sera élevé, et celui qui s’élève sera abaissé.

3La troisième est, parce que comme on fait des démarches différentes en montant et en descendant par un degré, de même l’ame fait en ce chemin des démarches différentes et inégales. Tantôt elle marche par la douceur, par la paix et par la prospérité ; tantôt elle va par l’amertume, par les orages et par les traverses. Mais il faut remarquer qu’elle ne jouit de la tranquillité, que pour se disposer à supporter courageusement la tempête, et qu’elle n’est battue de l’orage que pour entrer dans un calme délicieux. Ces changemens sont ordinaires aux contemplatifs ; ils montent souvent à ce qu’il y a de plus sublime en la vie spirituelle, et souvent ils descendent à ce qui s’y trouve de plus bas ; et de cette manière ils ne demeurent presque jamais en même état, jusques à ce qu’ils soient confirmés dans un repos parfait et inaltérable. La cause de ces vicissitudes vient de deux sources, du parfait amour de Dieu, et du mépris sincère que l’ame fait d’elle-même. Elle aime Dieu, et c’est ce qui l’élève en haut ; elle connaît sa bassesse, elle se méprise, et c’est ce qui l’abaisse. Mais lorsqu’elle a acquis dans la dernière perfection l’habitude de l’amour divin, les divers degrés d’élévation et d’élévation et d’abaissement cessent, parce qu’elle est arrivée au terme qu’elle désirait, et à l’union de Dieu, qui est au haut de cette échelle mystique. L’échelle que Jacob vit en dormant, est une figure de celle-ci. Comme les Anges y montaient jusques à Dieu, et descendaient jusqu’aux hommes, de même l’ame s’élève vers Dieu par l’échelle de la contemplation, et retombe quelquefois jusques sur la terre. Mais tout cela se fait la nuit, pour nous apprendre que l’ame s’avance vers Dieu par ce chemin pendant la nuit de la contemplation. Ceci paraît évidemment par les sentimens de l’ame, qui sont des preuves claires de ses ténèbres. Car lorsque quelque chose lui est utile, telle qu’est son anéantissement devant Dieu, elle croit que c’est sa perte ; et lorsqu’elle lui est fructueuse, elle s’imagine qu’elle n’en tire aucun profit. Ainsi elle se persuade que la dévotion sensible et les consolations lui sont avantageuses, quoiqu’en effet elles soient contraires à son avancement spirituel.

4La quatrième raison pourquoi la contemplation est la montée de l’ame, est parce qu’elle renferme la science de l’amour divin. Cette science est, à proprement parler, la connaissance de Dieu infuse et affectueuse, qui éclaire l’ame et qui l’enflamme jusques à ce qu’elle parvienne par degrés à son Créateur, puisque c’est l’amour seul qui l’unit à Dieu. Afin qu’on puisse voir ces choses plus distinctement, nous marquerons les échelons de cette échelle sacrée, en rapportant en détail les effets et le caractère de chaque échelon, afin que l’ame puisse conjecturer de là en quel degré elle se trouve. Mais comme il est naturellement impossible de les connaître, et que Dieu seul nous les peut mettre devant les yeux, je me contenterai, avec saint Bernard et saint Thomas, de dire quels effets ils produisent dans l’ame, et comment ils l’élèvent vers Dieu.

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1L e premier des dix échelons qui composent l’échelle de l’amour de Dieu, consiste à affaiblir l’ame en elle-même, comme l’éprouvait l’Épouse sacrée, lorsqu’elle disait : Je vous conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, de lui dire que je languis d’amour. Mais cette langueur n’est pas mortelle ; cette ame sainte ne la souffre que pour la gloire de Dieu. Car c’est cette maladie spirituelle qui la fait mourir au péché et à tout ce qui n’est pas Dieu, et qui l’enflamme de l’amour divin. C’est de quoi David parle : Mon esprit, dit-il, est mort à toutes les créatures, et mon ame ne cherche que vous, ô mon salut et mon secours. En effet, comme un malade perd le goût et l’appétit des viandes et change de visage, de même lorsque l’ame est atteinte de cet amour, elle n’a plus ni goût ni appétit pour les choses créées ; elle change de couleur et de visage comme un amant transporté de sa passion. Cette infirmité n’arrive à l’ame, que quand elle reçoit d’en haut cette excessive chaleur, que je puis appeler en quelque façon une fièvre spirituelle et mystique, et que le Prophète exprime en ces termes : Mon Dieu, vous ferez tomber la pluie sur l’ame qui est votre héritage, et elle en sera infirme et malade ; mais vous la perfectionnerez par ce moyen.

2De là elle passe au second échelon ou au second degré, cherchant Dieu sans interruption. C’est pourquoi l’Épouse ayant dit que la nuit elle avait cherché son bien-aimé et qu’elle ne l’avait pas trouvé, elle ajoute : Je me leverai et je chercherai celui que j’aime. Pour nous insinuer que l’ame doit le chercher sans cesse, selon le conseil que le Prophète lui donne : Cherchez le Seigneur, cherchez toujours sa face ; et ne cessez jamais de le chercher parmi les créatures que vous ne l’ayez trouvé. Ainsi l’Épouse en ayant demandé des nouvelles aux gardes de la ville, les quitta et passa plus outre. Ainsi Marie Magdelaine ne s’arrêta pas aux Anges qui gardaient le sépulcre de son Sauveur ; mais elle continua de faire ses diligences pour savoir où il était. Ce degré d’amour inspire à l’ame des soins si empressés pour son Dieu, qu’elle le cherche partout, et que toutes ses pensées, toutes ses paroles, toutes ses actions ne tendent qu’à lui : soit qu’elle mange, soit qu’elle se dispose à prendre le repos du sommeil, soit qu’elle soit éveillée, soit qu’elle forme quelque dessein et quelque entreprise, elle ne songe, elle ne s’applique qu’à l’objet de son amour. Mais parce qu’elle reprend ses forces dans ce second degré d’amour, elle monte ensuite jusqu’au troisième échelon.

3Ce troisième degré la fait opérer avec courage, et l’anime d’une chaleur vive et consolante qui l’empêche de se lasser en ses poursuites et de les abandonner. David en parlait, quand il disait que, bienheureux est l’homme qui craint le Seigneur ; car il désirera avec une ardeur extraordinaire d’accomplir ses commandemens. Or si la crainte filiale et respectueuse que l’amour engendre dans l’ame allume en elle un si violent désir, que ne fera pas l’amour même avec toute la vivacité de ses flammes ? Aussi l’ame, quelque grandes actions qu’elle fasse pour l’amour de son bien-aimé, les estimé très-petites ; et quelque long-temps qu’elle consume en son service, il ne lui paraît qu’un moment, tant elle est embrasée d’amour. Jacob était dévoré d’un semblable feu pour Rachel, lorsqu’il ne regardait sept années de service que comme un petit nombre de jours, et qu’il servit encore sept ans pour répondre à la grandeur de son amour. Mais si l’amour de la créature a été si puissant sur le cœur de ce Patriarche, que ne pourra pas obtenir de l’ame l’amour du Créateur ? L’amour excessif qu’elle a pour lui, la fait cruellement souffrir de ce que, selon son sens elle fait si peu de choses pour sa gloire : ce lui serait même une consolation très-douce de mourir mille fois pour lui, s’il lui était possible, et si elle en avait la permission. Quoi qu’elle fasse pour Dieu, elle se regarde comme inutile, et comme la plus méchante et la plus vile de toutes les créatures, soit parce que l’amour lui découvre les grandeurs de Dieu et l’honneur qu’il mérite, soit parce qu’elle remarque de grands défauts en ses œuvres, et une manière d’agir très-basse et très-indigne de la Majesté divine. Ce qui la couvre de confusion, l’accable de peines et l’éloigne de la vaine gloire, de la présomption et des jugemens désavantageux à son prochain. Ce troisième degré d’amour fait tous ses effets dans l’ame avec plusieurs autres de même nature, qui la rendent plus forte pour s’élever au quatrième échelon. Car…

4Le quatrième degré est une source de souffrance que l’ame supporte pour son bien-aimé, sans se lasser, avec générosité et avec persévérance. L’amour, dit saint Augustin, rend léger tout ce qui est pesant, et agréable tout ce qui est fâcheux En effet, l’amour est ici aussi fort que la mort ; et le désir qu’il a de posséder son objet, a plus de force que le tombeau. De là vient que l’esprit est le maître de la chair ; il la tient parfaitement assujettie à ses lois ; il n’en fait non plus de compte, qu’un arbre se met en peine de perdre une seule de ses feuilles. Elle ne se propose plus ni consolation ni goût, soit en Dieu, soit en la créature ; elle ne demande pas les dons du Ciel en cette vue. Elle rapporte ses pensées, ses desseins, ses soins au seul point de faire le bon plaisir de Dieu, à cause de ses mérites infinis et de ses bienfaits. Elle lui dit en son cœur : Hélas ! mon Dieu, mon Seigneur, combien y a-t-il de gens qui n’envisagent en votre service que les délices spirituelles, et qui vous prient de les combler de vos dons ? Combien peu s’en trouve-t-il qui méprisent leurs propres commodités pour vous servir sans intérêt et à leurs dépens ? À la vérité mon Dieu, vous avez toujours la volonté de répandre vos biens sur nous ; mais nous n’en usons pas comme nous devons, et c’est pour cela que nous perdons cœur et que nous ne vous obligeons pas par un saint usage à nous faire sentir sans interruption vos largesses.

5Ce degré d’amour est fort sublime ; car l’ame est portée sans cesse vers Dieu par un véritable amour, et par un sincère désir d’être chargée de croix pour lui. Néanmoins la bonté divine récompense souvent ses souffrances d’une joie délicieuse, l’amour extrême de Jésus-Christ pour ses épouses, ne pouvant les voir dans les afflictions sans les secourir. Je me suis souvenu de vous , dit-il dans les Prophéties de Jérémie, et j’ai eu compassion de votre jeunesse, lorsque vous m’avez suivi dans le desert. Ce désert, pris dans un sens spirituel, ne signifie autre chose que la séparation de l’ame d’avec les créatures.

6Le cinquième échelon imprime à l’ame une sainte impatience et les désirs véhémens de posséder Dieu ; tellement que le moindre retardement lui paraît long et difficile à supporter : elle s’imagine toujours qu’elle va trouver son bien-aimé à chaque pas qu’elle fait. Mais lorsqu’elle voit que ses espérances sont vaines, elle tombe en défaillance et en langueur, selon le langage du Roi-Prophète. Dans ce degré d’amour, il faut que l’ame possède son bien-aimé, ou qu’elle souffre les agonies de la mort, comme Rachel, que le désir d’avoir des enfans réduisait à cette extrémité. L’ame n’a faim et soif que d’amour, ne se nourrit et ne se rassasie que d’amour et c’est ce qui la conduit au sixième échelon de l’amour de Dieu.

7Defecit in salutare tuum anima mea, et in verbum tuum supersperavi. Psal . 118. 81.

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1L e sixième degré de l’amour fait courir très-vite l’ame vers Dieu ; et son espérance soutenue des ailes de l’amour, y vole avec force et avec rapidité. Car ceux qui espèrent au Seigneur , dit Isaïe en parlant de ce degré, c hangeront de force ; ils prendront des ailes comme des aigles ; ils courront, ils voleront sans peine, ils avanceront sans cesse. Parce que, comme parle un Prophète, mon ame, ô mon Dieu, désire d’arriver jusqu’à vous de la même manière que le cerf brûlant de soif désire les eaux vives des fontaines. La cause de l’agilité et de la vitesse que l’ame acquiert dans ce degré d’amour, n’est autre que l’étendue de sa charité, et la parfaite pureté que Dieu lui a communiquée en la faisant passer par ces épreuves. Ainsi elle peut dire à Dieu avec David : N’étant plus souillée de mes péchés, j’ai couru vers vous, ô mon Dieu et j’ai marché avec promptitude et avec facilité par la voie de vos commandemens, lorsque vous m’avez dilaté le cœur.

2Le septième degré de cette montée donne à l’ame de la hardiesse, du courage et de la véhémence en ses entreprises. Cette véhémence l’empêche de suivre les règles du jugement, quand il faut attendre les réponses qu’elle souhaite, et prendre conseil quand il faut changer de dessein : la honte même et la pudeur ne sont pas capables d’arrêter l’exécution de ses projets. Car les faveurs que Dieu lui fait, et l’amour qu’il lui témoigne, la rendent intrépide et ardente en ses actions. Moyse pratiquait les maximes de ce degré, lorsqu’il disait à Dieu avec beaucoup de hardiesse : Ou pardonnez-leur ce crime, ou effacez-moi du livre que vous avez écrit. Cependant ces gens-là impètrent de Dieu tout ce qu’ils lui demandent, en ne recherchant que sa sainte volonté. Mettez tout votre plaisir en Dieu, et il vous accordera les demandes de votre cœur. L’Epouse même a osé dire : Qu’il me donne un baiser de sa bouche. Mais il faut prendre garde que l’ame ne doit pas user de cette familiarité avec Dieu, à moins qu’elle n’ait une inspiration particulière qui lui persuade que Dieu veut la favoriser, comme Assuérus favorisa la reine Esther en lui donnant son sceptre à baiser. Si elle ne sentait pas ce mouvement intérieur, elle se mettrait en danger de tomber du haut des degrés où elle est montée ; elle ne pourrait même conserver l’humilité ni le respect pour Dieu, qu’elle doit avoir en toutes choses. Cette liberté avec Dieu la dispose au…

3Huitième degré, dont le propre est d’engager l’ame à embrasser Dieu, et à s’attacher inséparablement à lui, comme le dit d’elle-même la sainte Épouse : J’ai trouvé celui que j’aime ; je l’ai pris et je ne le quitterai jamais : Dans ce degré d’union l’ame remplit tous ses désirs il s’y glisse néanmoins de l’interruption, puisque quelques-uns de ceux qui sont parvenus à ce terme s’en retirent incontinent. En effet, s’ils y persévéraient, ils jouiraient en quelque manière dès cette vie, de la gloire des bienheureux. Aussi est-il véritable que l’ame demeure très-peu de temps en cet état. Ce fut la récompense que Dieu donna autrefois au prophète Daniel : Persistez en votre degré , lui dit-on, parce que vous êtes un homme de désirs.

4Le neuvième degré d’amour, qui est le degré des parfaits, conduit l’ame à une ardeur pleine de délices spirituelles. C’est le Saint-Esprit qui l’allume dans le cœur, à cause de l’union de l’ame avec Dieu. Les Apôtres en furent embrasés, comme remarque saint Grégoire, lorsque ce divin Esprit descendit visiblement sur eux. Pour les biens surnaturels dont l’ame est alors enrichie, il est impossible de les comprendre ; et quelques Livres qu’on pût faire pour les expliquer, il en resterait beaucoup plus à dire.

5Le dixième et le dernier degré n’est pas de la vie présente, mais de la vie future. L’ame y devient semblable à Dieu, par la claire vue qu’elle en a lorsqu’elle est délivrée de son corps. Notre Sauveur lui promet cette félicité, quand il dit : Bienheureux sont ceux qui ont le cœur pur et net, parce qu’ils verront Dieu. Saint Jean nous assure aussi que la vision béatifique de Dieu est la cause de cette ressemblance. Nous savons, dit-il, que quand il se découvrira visiblement, nous lui ressemblerons, parce que nous le verrons tel qu’il est.

6Voilà donc cette montée secrète dont l’ame parle en son Cantique. Il est vrai pourtant. qu’elle ne lui est pas tout-à-fait cachée ; l’amour la lui découvre dans les degrés que nous venons de déduire, par les admirables effets qu’il y produit. Et c’est de cette ma nière qu’elle sort d’elle-même et des choses passagères, et qu’elle monte à Dieu par cet amour secret qui l’élève toujours vers le Ciel, comme le feu tend toujours en haut vers sa sphère et son centre naturel.

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1Après avoir apporté les raisons pourquoi la contemplation s’appelle secrète et montée, il reste à dire pourquoi l’ame est déguisée . On comprendrà facilement ce mystère, si on fait réflexion que se déguiser, c’est se couvrir d’habits et d’ornemens étrangers, de sorte qu’on ne soit connu de personne. La fin qu’on se peut proposer est, ou de plaire à ceux qu’on aime, ou de se dérober à la connaissance de ses ennemis ; et on espère exécuter par ce moyen son entreprise avec plus de liberté et de succès. Suivant ces desseins, chacun prend les vêtemens et les couleurs qui peuvent ou marquer les affections de son cœur, ou le cacher à ses adversaires. Lorsque l’ame est touchée de l’amour de Jésus-Christ, et qu’elle veut s’attirer sa bienveillance, elle se déguise ainsi pour sortir de sa maison, pour se soustraire à la vue de ses ennemis, qui sont le monde, la chair et le démon, pour déclarer son amour à son bien-aimé, et pour mériter l’amour réciproque de son époux. Selon ce projet, l’habit dont elle use a trois couleurs différentes, le blanc, le verd et le rouge, qui sont les symboles des trois vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité. Ces vertus lui procurent les bonnes grâces de Notre Seigneur, et la mettent à couvert des attaques de ses adversaires.

2En effet, la Foi est une espèce de vêtement intérieur d’une blancheur si fine, que l’entendement n’a pas la vue assez forte pour la voir et pour soutenir son éclat. Ainsi quand l’ame en est couverte, le malin esprit ne peut ni la voir ni l’attaquer. C’est pourquoi saint Pierre nous avertit de lui opposer le bouclier de la foi pour repousser ses attaques. Résistez-lui, nous dit-il, en vous tenant fermes en la foi.

3Quant à l’amour et à l’union de Dieu, l’ame n’a rien de plus propre, pour y parvenir, que la foi et la blancheur dont elle orne l’ame. C’est le principe et le fondement des autres vertus, puisqu’il est impossible, selon la doctrine de l’Apôtre, d’être agréable à Dieu sans elle. Mais lorsque l’ame en est revêtue, elle lui plaît de telle sorte, que, comme parle le prophète Osée, il l’épouse et lui octroie l’union spirituelle de la Majesté divine. Cette foi pure et candide a paru spécialement, lorsque l’ame a passé par les ténèbres de la nuit obscure, sans recevoir aucune lumière ni de son esprit, ni de ses autres puissances, et lorsqu’elle a essuyé des épines affreuses sans autre appui que celui d’une foi simple et constante. Tellement qu’elle peut dire avec David : La créance que j’ai donnée à vos paroles, m’a fait courir une carrière très-dure et très-fâcheuse.

4L’ame ajoute à cette foi l’Espérance, qui est représentée par la couleur verte. Elle s’en couvre pour se défendre du monde son second adversaire. Cette vertu l’encourage de telle sorte, et la porte à la recherche de la vie éternelle avec tant de vivacité, que tout l’univers ne lui paraît qu’une bagatelle de nulle valeur, en comparaison de ce qu’elle espère. Aussi elle se dépouille de tout ce que la terre a de plus riche et de plus beau, comme d’un habit usé et méprisable, et elle ne s’attache qu’à ce que le Ciel lui fait espérer. Elle s’élève si haut au-dessus des créatures, qu’elle les perd toutes de vue. Elle se garantit enfin, sous ce vêtement, des attraits et des pièges du monde. Ce qui donne lieu à saint Paul de dire, que l’espérance du salut est un casque. En effet, comme le casque nous couvre la tête de telle façon, qu’il ne reste que de petites ouvertures pour se conduire, de même l’espérance couvre tellement les sens qui sont comme la tête de l’ame, qu’elle n’y laisse que de petites ouvertures par lesquelles les yeux de l’esprit regardent les choses d’en haut, sans voir celles qui sont sur la terre. C’était sans doute cette vertu qui tenait les yeux de David toujours élevés vers Dieu, et les yeux des Israélites toujours attachés sur le Seigneur, comme les yeux d’une servante toujours tournés vers sa maîtresse, jusques à ce que Dieu fit éclater sur eux sa miséricorde.

5Comme l’espérance ne regarde que Dieu et ne met son plaisir qu’en lui, elle lui plaît de telle sorte, qu’on peut dire que l’ame impètre de Dieu autant qu’elle espère de lui. Si bien qu’on peut lui appliquer ces paroles des Cantiques : Un seul de vos regards m’a blessé le cœur. L’ame ne devait pas sortir sans être accompagnée de l’espérance, pour acquérir l’amour divin. Elle n’eût rien obtenu de Dieu, puisque c’est l’espérance constante et ferme qui le touche et qui le sur monte. L’ame, couverte de cette espérance, a marché par la nuit obscure et secrète, parce qu’elle s’est trouvée si vide de tous biens et de tout appui, qu’elle n’a jeté les yeux pendant son passage que sur Dieu seul.

6L’ame joint la couleur rouge aux deux premières couleurs, pour signifier la charité, qui la conduit à une perfection si éminente, et qui lui communique une beauté si rare, qu’elle peut dire : Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle. C’est pourquoi le roi m’a aimée et m’a reçue en sa chambre. Cette charité, non-seulement protége l’ame et la cache à la chair qui est son troisième ennemi, mais elle donne aussi de la force aux autres vertus pour la défendre, et de la beauté pour être agréable à l’Époux divin : car sans elle aucune vertu ne plaît au Seigneur. Aussi est-ce là où il repose, comme il est remarqué dans les Cantiques sacrés. C’est par ce chemin que l’ame se retire des créatures, et qu’elle va jusques à l’union de Dieu, toute transportée de l’ardent amour qu’elle a conçu pour son Créateur.

7Ces trois vertus disposent l’ame à la parfaite union de Dieu, selon la mémoire, l’entendement et la volonté. La foi prépare l’entendement à s’unir à la sagesse divine, en le dépouillant de ses lumières naturelles. L’espérance prive la mémoire de tout ce qu’elle possède, en lui faisant espérer ce qu’elle n’a pas, et en l’attachant à Dieu qui peut seul remplir ses attentes. La charité purifie la volonté de toutes ses affections pour les créatures, et l’unit avec Dieu par les liens de l’amour. C’est donc un grand bonheur pour l’ame de s’être revêtue de ces vertus et d’avoir persévéré dans son voyage, jusques à ce qu’elle soit arrivée à l’union, comme elle l’assure dans le vers suivant.

8Introduxit me rex in cellaria sua. Exultabimus et lætabimur in te. Cant . 1. 3.

9Indica mihi quem diligit anima mea, ubi pascas, ubi cubes in meridie. Cant . 1. 6.

Livre 2, ch. 22#

1O n voit maintenant combien l’ame est heureuse d’avoir évité les embûches et la violence du démon, du monde et de la chair ses ennemis, et d’avoir obtenu la liberté d’esprit qui est si chère aux bonnes ames. Elle est montée des choses les plus basses aux plus hautes ; elle est devenue de terrestre toute céleste, et d’humaine toute divine. Elle ne converse plus que dans le ciel, comme font ceux qui sont parvenus enfin à l’état de perfection et d’immortalité. On peut dire encore que le sort de cette ame a été extrêmement fortuné, non-seulement à cause des biens que nous venons de remarquer, mais aussi parce qu’elle trouve une retraite qui l’affranchit de tous les efforts de ses adversaires, comme elle le dit dans le vers qui suit.

Livre 2, ch. 23#

1Lorsque l’ame dit qu’elle était très-bien cachée quand elle est sortie dans l’obscurité de la nuit, elle ne veut que nous faire comprendre la sûreté avec laquelle elle a marché dans la voie de l’union d’amour avec Dieu, tandis que la contemplation obscure l’a conduite. Ces paroles, dans l’obscurité et bien cachée, ne signifient donc autre chose, sinon que l’ame a fait sa course sans avoir été découverte par le démon, et sans être tombée dans ses piéges. La raison est, parce qu’elle a reçu d’une manière passive et secrète une contemplation infuse, sans que les sens intérieurs et extérieurs de la partie animale y aient rien contribué. De là vient qu’elle s’est garantie tant des obstacles que la faiblesse de ses puissances lui pouvaient apporter, que des impressions de l’esprit malin, qui ne peut connaître ce qui se passe dans la volonté que par les opérations de ces puissances. Ainsi plus les communications de Dieu sont spirituelles, intérieures et éloignées des sens, moins il peut les découvrir et les pénétrer. C’est pourquoi il est important que le commerce de l’ame avec Dieu se fasse de telle sorte, que les sens n’en aient aucune connaissance ni aucune participation, et cela pour deux raison : la première, afin que la faiblesse de la partie animale n’empêchant pas la liberté de l’esprit, la communication spirituelle de Dieu se fasse avec des biens plus abondans ; la seconde, afin que le démon ne pouvant entrer dans ces opérations intérieures, l’ame agisse plus sûrement. Sur quoi nous pouvons donner ce sens à ces paroles de Jésus-Christ : Que votre gauche ne sache pas ce que fait votre droite. C’est-à-dire, que votre partie inférieure ne sache pas ce que fait votre partie supérieure, mais que ce soit un secret qui ne soit connu qu’à Dieu et qu’à l’ame. Toutefois lorsque cet esprit de ténèbres s’aperçoit que les sens et les puissances de la partie animale sont dans un profond silence et dans un repos universel, il conjecture de là que Dieu se communique intérieurement à l’ame, quoiqu’il ignore de quelle manière il fait ces communications ; et il ne doute pas qu’elle ne jouisse de quelque bien signalé. Alors il agite, il inquiète, il trouble la partie inférieure par la douleur, par l’horreur, par la terreur qu’il y excite, afin que cette partie jette le trouble et l’inquiétude dans la partie spirituelle, et qu’elle arrête par cet artifice l’infusion des biens surnaturels que Dieu verse dans l’ame.

2Mais lorsque la contemplation infuse illumine purement l’esprit et lui fait sentir toute sa force, de quelque adresse que le démon se serve, il ne saurait l’inquiéter. Au contraire, l’ame reçoit alors un nouvel amour et une paix plus assurée. Car aussitôt qu’elle reconnaît la présence et l’action de cet ennemi, quoiqu’elle ne voie pas bien comment il agit, elle se retire dans le plus secret de son fond intérieur, elle y entre, elle s’y cache, elle s’y tient comme dans un asile où le démon ne la voit point, et où elle goûte une joie et une paix que ce pertubateur ne peut plus ravir, quoiqu’il le désire ardemment. C’est en ce temps-là que toute la crainte dont ce méchant esprit voulait la frapper, s’arrête au-dehors et ne fait aucune impression au dedans. C’est-là où elle expérimente la vérité de cette parole : Soixante gardes généreux et intrépides sont autour du lit de Salomon, pour le rassurer contre les frayeurs de la nuit. Cependant l’ame est ainsi forte et tranquille, quoique les douleurs pénètrent le corps jusqu’aux moelles.

3Quelquefois, lorsque ces communications divines réjaillissent sur les sens, le démon peut troubler plus facilement l’esprit, et le remplir de terreurs par le moyen de cette partie matérielle. Il cause à l’ame de plus grandes afflictions, qu’on ne peut comprendre ni dire. Car comme cette guerre se fait entre deux esprits, l’horreur que le malin esprit imprime à l’ame lorsqu’il peut l’inquiéter, est insupportable. L’Épouse sacrée explique cette peine en parlant de sa récollection intérieure : Je suis entrée en mon jardin, dit-elle, pour voir les fruits des vallées, et pour remarquer si les vignes étaient en fleur. Mais je n’y ai pu rien connaître. Car mon ame s’est troublée à la vue des charriots d’Aminadab. Ce qui signifie les obstacles que le démon fait à l’ame.

4D’autres fois ce mauvais génie l’inquiète, lorsque Dieu lui fait quelques dons insignes par le ministère de son bon Ange, la Majesté divine permettant que cet adversaire en ait connaissance. Or il obtient cette permission avec quelque apparence de Justice, afin qu’il ne puisse pas dire comme il dit en parlant de Job, que Dieu lui refuse le pouvoir de combattre l’ame comme il combattit ce saint homme, et que ce n’est pas merveille qu’elle serve bien son Créateur, tandis qu’elle ne souffre aucune opposition. C’est pourquoi il est à propos que Dieu ouvre cette carrière à ces deux combattans, au bon Ange et au mauvais Ange, afin que la victoire soit plus illustre, et que l’ame qui aura été fidèle et victorieuse de la tentation, mérite une plus grande récompense.

5Et c’est la véritable cause pourquoi Dieu laisse la liberté au démon, de tenter violemment l’ame dans le comble de ses faveurs. Ainsi lorsque le bon Ange, pour l’exciter au bien, lui forme des images qu’elle voit par la lumière de l’entendement, le mauvais Ange lui présente des figures fausses et trompeuses, pour la séduire et pour l’engager dans le mal. Les magiciens de Pharaon, qui contrefaisaient les véritables prodiges de Moyse, nous en fournissent une preuve évidente.

6Le malin esprit ne fait pas seulement des visions corporelles, il imite encore les communications spirituelles qui se font par le ministère des bons Anges, lorsqu’il peut connaître ces grâces. Il ne saurait néanmoins les représenter d’une manière tout-à-fait spirituelle ; il y mêle toujours quelque espèce et quelque image matérielle. Si bien que quand l’ame reçoit ces saintes visites de Dieu, cet ennemi lui imprime le trouble et la crainte, pour arrêter le cours de ces dons extraordinaires. Mais l’ame, aidée du secours que son bon Ange lui donne, peut quelquefois se préserver de cette frayeur, en se recueillant promptement en elle-même.

7Quelquefois Dieu permet que ce trouble et cette crainte durent long-temps : ce qui paraît à l’ame une plus grande peine que tous les tourmens de cette vie : le seul souvenir même suffit pour l’affliger extrêmement. Toutes ces choses arrivent de telle façon, que l’ame n’y fait rien de sa part, et qu’elle ne peut ni les admettre ni les rejeter ; elle en souffre seulement l’impression. Mais il faut savoir que quand Dieu permet au démon de tourmenter ainsi l’ame, il a dessein de la purifier et de la disposer par ces rudes épreuves à quelque faveur considérable. Car jamais il ne mortifie que pour donner une plus grande vigueur ; jamais il n’abaisse que pour élever davantage. Aussi l’ame se trouve ensuite dans une contemplation si spirituelle et si sublime, qu’il est impossible de l’expliquer.

8Ce que nous avons dit jusques ici, se doit entendre des dons que Dieu fait à l’ame par le ministère du bon Ange. De là vient qu’elle n’est pas alors ni si assurée ni si bien cachée, que son ennemi n’en connaisse quelque chose. Mais quand Dieu la comble immédiatement par lui-même de ses grâces spirituelles, elle se dérobe entièrement à la vue de son adversaire, parce que Dieu qui est son souverain Seigneur demeure en elle, et ni les bons ni les mauvais Anges ne peuvent y avoir entrée, ni découvrir les communications intimes et secrètes qui se font entre Dieu et l’ame. Elles sont toutes divines ; elles sont infiniment élevées ; elles sont en quelque sorte les sacrés attouchemens des deux extrémités qui se trouvent entre Dieu et l’ame dans leur union. Et c’est là où l’ame reçoit plus de biens spirituels, qu’en tous les autres degrés de la contemplation. C’est aussi ce que l’Épouse demandait, quand elle priait l’Époux divin de lui donner un saint baiser de sa bouche. En effet, comme cette union est la plus étroite qu’on puisse avoir en cette vie avec Dieu, et que l’ame désire d’y parvenir nonobstant les souffrances les plus dures, elle la souhaite plus ardemment et l’estime beaucoup plus que tous ses autres bienfaits. Aussi l’Épouse, de quelques grâces que l’Époux l’eût favorisée, ne s’en contentait pas ; mais elle aspirait toujours à cette dernière marque de l’amour divin. Ah ! s’écriait-elle, qui me donnera le moyen, mon frère, de vous rencontrer dehors, et de vous donner un baiser, afin que personne ne me méprise ? C’est-à-dire, de vous baiser de la bouche de mon ame, afin que nulle créature n’ait la présomption de m’attaquer et de me combattre. Elle déclare par ces paroles, qu’elle désire la communication que Dieu fait par lui-même, après avoir exclu de ce commerce toutes les créatures. Ce qui s’accomplit lorsque l’ame jouit de ces biens divins avec liberté d’esprit, avec douceur, avec paix, sans souffrir aucun empêchement de la part ni des sens ni du démon. Mais personne ne peut posséder ces biens immenses que par l’intime purgation de l’ame, par un parfait dépouillement, et par une entière séparation d’avec toutes les créatures, en sorte qu’on soit comme renfermé dans une prison, caché et inconnu à tout le monde. C’est dans cette obscurité que l’ame est établie et confirmée dans son union avec Dieu, comme elle le dit en ce vers :

9Étant bien cachée dans l’obscurité.

10Que s’il arrive que ces grâces spirituelles soient infuses dans l’ame secrétement, c’est-à-dire, dans l’esprit seulement, et non dans les puissances, elle se voit, selon la partie supérieure, si éloignée de la partie inférieure, qu’il lui semble qu’elles n’ont rien de commun et qu’elles sont divisées l’une de l’autre, comme si elles étaient en deux personnes différentes. En effet, cela est en quelque façon véritable ; car l’ame n’a nulle communication avec la partie animale, selon l’opération qu’elle produit alors et qui est spirituelle. Tellement qu’elle devient ainsi toute spirituelle, et que dans cette contemplation unitive, ses passions et ses appétits les plus spirituels sont étouffés dans un degré très-éminent. C’est pourquoi parlant de sa partie supérieure, elle joint ce dernier vers aux premiers.

Livre 2, ch. 24#

1C e vers signifie que l’ame, ayant pacifié les passions de sa partie inférieure et les puissances de sa partie supérieure, elle est sortie pour arriver à l’union de l’amour divin avec son Créateur. Car comme elle a soutenu divers combats dans ces deux parties, il faut qu’elle y établisse le calme et la tranquillité, et qu’elle les réforme, qu’elle les conserve dans un continuel repos, en quelque manière comme Adam se comportait dans l’état d’innocence. Néanmoins la partie animale n’est pas tout-à-fait exempte de tentations. Voilà pourquoi le vers qu’on a expliqué dans le premier Cantique, de la paix de la partie inférieure, on l’entend dans le second Cantique, du calme de la partie supérieure ; et pour cette raison on le repète deux fois.

2L’ame acquiert cette tranquillité parfaite et permanente, par ces touches de l’union divine qu’elle a reçues de la divinité, sans être découverte ni par le démon ni par les sens et les passions, et sans en souffrir aucun obstacle. Et c’est dans cette étroite union et par ses effets, qu’elle est devenue pure, tranquille, forte, constante, pour être l’Épouse sacrée de Notre-Seigneur. Car dès-là que les sens, les puissances, les passions demeurent dans un profond silence à l’égard de toutes les choses supérieures et inférieures, la sagesse divine se joint immédiatement à l’ame par le nouvel amour qu’elle allume dans le cœur. On voit alors l’accomplissement de ce que cette sagesse dit elle-même : Lorsque toutes les créatures étaient dans un paisible silence, et que la nuit était dans le milieu de sa course, votre parole toute-puissante est descendue du Ciel et de son trône royal. L’Épouse exprime encore ceci dans les Cantiques. Car après avoir dit qu’elle tomba durant la nuit entre les mains des gardes de la ville, qui la dépouillèrent de ses habits, et qui la couvrirent de plaies, elle ajoute, qu’elle trouva enfin son bienaimé. Pour concevoir sa pensée, il faut se souvenir qu’on ne peut obtenir l’union de Dieu sans avoir une excellente pureté : on ne peut avoir cette pureté sans un entier dépouillement des créatures, et sans une forte mortification. Ces deux choses sont représentées par le dépouillement des habits de l’Épouse et par les blessures qu’on lui fit dans l’obscurité de la nuit. Elle ne pouvait être ornée de la nouvelle robe que son époux lui donnait, sans quitter auparavant ses vieux habits. C’est pourquoi celui qui ne voudra ni entrer en cette nuit, ni renoncer à sa propre volonté, ni se mortifier sévèrement, mais qui demeurera dans son lit et sera toujours esclave de ses commodités, il ne trouvera jamais l’Époux divin, quoiqu’il semble se mettre en peine de le chercher.

3Invenerunt me custodes qui circumeunt civitatem. Percuserunt me, et vulneraverunt me : tulerunt pallium meum mihi custodes murorum . Cant . 5. 7.

4Paululùm cùm pertransissem eos, inveni quem diligit anima mea. Cant . 3. 4.

Livre 2, ch. 25#

1En la noche dichosa, En secreto que nadie me veia, Ni yo mirava cosa, Sin otra luz, y guia, Sino la que en el coraçon ardia.

2Dans cette heureuse nuit, je suis sortie si secrétement que personne ne me voyait, et que je ne voyais rien. Je n’avais point d’autre lumière, ni d’autre guide que la lumière qui luisait en mon cœur.

3L’ ame , se servant de la comparaison de la nuit naturelle pour déclarer ce qui se passe en la nuit spirituelle, rapporte ses propriétés, et assure que c’est par ce moyen qu’elle a conduit ses desseins à leur fin avec beaucoup de vitesse et de sûreté.

4Elle propose en ce Cantique trois de ces propriétés. La première est, que dans l’heureuse nuit de cette obscure contemplation, Dieu gouverne l’ame d’une manière si secrète et si dégagée des sens, que rien de sensible, non plus qu’aucune créature, ne saurait ni la toucher ni l’empêcher de s’unir par amour avec son Dieu.

5La seconde, qui naît des ténèbres de cette nuit d’esprit, est que toutes les puissances de la partie supérieure de l’ame sont entièrement obscurcies et privées de lumière. Pour cette cause l’ame ne pouvant rien connaître dans les créatures, ne s’attache qu’à Dieu, et ne veut posséder que lui, parce qu’elle se délivre de tous les empêchemens qui s’opposent à son entreprise, et qui sont les images des choses et les opérations des sens extérieurs et intérieurs, afin qu’elle s’unisse à Dieu très-parfaitement.

6La troisième est, que quoiqu’elle ne s’appuye sur aucune lumière de l’entendement, ni sur la conduite d’aucun directeur pour en tirer de la consolation, parce que les ténèbres de cette nuit l’ont privée de tous ces appuis, néanmoins la foi et l’amour portent son cœur à Dieu ; ils touchent et conduisent l’ame ; ils lui donnent des ailes pour voler vers Dieu ; et ils la mènent par le chemin de la multitude, quoiqu’elle ne sache pas comment elle fait ses démarches.

Repères#

Auteur
Saint Jean de la Croix
Date
v. 1578–1585
Genre
Traité mystique
Langue d’origine
espagnol
Siècle
XVIᵉ siècle
Thèmes
La prière, Conversion et pénitence, Combat spirituel