Docteurs et saints · Compilation hagiographique
La Légende dorée — le chapitre de la Quadragésime
Jacques de Voragine — v. 1265
Le Carême dure quarante jours, parce que l’année en compte trois cent soixante-cinq : nous en donnons la dîme à Dieu.
D’après Legenda aurea, chapitre de la QuadragésimeNotice#
Dominicain, archevêque de Gênes, Jacques de Voragine a compilé le livre le plus lu du Moyen Âge après la Bible : plus de mille manuscrits conservés, et l’une des premières œuvres imprimées.
Son chapitre sur la Quadragésime est un condensé des explications symboliques que le Moyen Âge donnait du Carême. Il rassemble tout : la dîme du temps, les quatre fois dix d’Augustin, les quarante de l’Écriture, l’origine du Mercredi des Cendres, la raison des quatre jours ajoutés.
L’ouvrage n’est pas une œuvre critique : Voragine juxtapose les explications sans arbitrer, ce que l’érudition moderne lui a reproché. Mais c’est précisément ce qui en fait un document : il donne l’état de ce que l’on croyait, et non de ce qui était.
Son influence sur l’iconographie est considérable : une grande part des vitraux, retables et fresques du Moyen Âge finissant illustre ses récits. Pour comprendre l’art du Carême, il faut passer par lui. Le Carême dans l’art →
Le texte
XXIXLa septuagésime#
1La septuagésime désigne le temps de la déchéance, la sexagésime celui de l’abandon, la quinquagésime celui de la rémission, et la quadragésime celui de la pénitence spirituelle.
2La septuagésime a été instituée pour trois motifs : 1 comme un rachat ; 2 comme un signe ; 3 comme une représentation.
31 Les saints Pères avaient décidé que, pour vénérer le jour de l’Ascension, une fête solennelle aurait lieu tous les cinq jours, où l’on serait dispensé du jeûne ; mais comme les fêtes des saints sont ensuite survenues, on a dû renoncer à célébrer cette fête tous les cinq jours. Et c’est pour racheter (ou pour compenser) ces fêtes, que les Pères nous ont imposé une semaine d’abstinence, qu’ils ont appelée la septuagésime.
42 La septuagésime est également un signe : elle signifie la déchéance, l’exil, et la tribulation du genre humain, depuis Adam jusqu’à la fin du monde. Ces sept jours signifient les sept milliers d’années que dure le monde : car, six mille ans se sont écoulés depuis Adam jusqu’à l’ascension du Christ ; et tout le temps qui s’écoule depuis l’ascension jusqu’à la fin du monde constitue un septième millénaire, dont Dieu seul connaît le terme.
53 Enfin la septuagésime représente les soixante-dix ans que dura pour Israël la captivité de Babylone, qui, à son tour, représentent le temps de notre pérégrination terrestre. Dans ce temps d’exil, l’Église, accablée de tribulations, et presque désespérée, chante : Circumdederunt me gemitus morbis , etc. Mais, pour l’empêcher de désespérer tout à fait, l’épître et l’évangile de la septuagésime lui proposent un triple remède et une triple récompense. Le remède consiste à travailler dans la vigne de l’âme, puis à courir dans le stade de la vie présente, enfin à lutter dans l’arène contre les tentations du diable. Et les trois récompenses sont : le denier accordé au bon vigneron, les applaudissements au coureur, la couronne au combattant.
XXXLa sexagésime#
1La sexagésime a été instituée comme remplacement, comme signe, et comme représentation.
21 Le pape Melchiade et saint Sylvestre ont décidé que, tous les samedis, les fidèles pourraient manger deux fois, de façon à ne pas s’affaiblir par un jeûne trop prolongé. Mais, pour remplacer ces samedis, ils ont ajouté une semaine au carême, et l’ont appelée la sexagésime.
32 La sexagésime signifie le temps de veuvage de l’Église, et sa tristesse en l’absence de son époux ; car on accordait aux veuves la soixantième partie ( sexagesima ) des récoltes. Mais, pour se consoler de cette absence de l’époux, deux ailes sont données à l’Église, à savoir l’exercice des six œuvres de miséricorde, et l’accomplissement du Décalogue. Et en effet « sexagésime » signifie dix fois six : dix, c’est le Décalogue ; six, ce sont les œuvres de miséricorde.
43 Enfin, la sexagésime représente le mystère de notre rédemption, ou plutôt les six mystères, qui sont : l’Incarnation, la Nativité, la Passion, la Descente aux Enfers, la Résurrection et l’Ascension.
XXXILa quinquagésime#
1La quinquagésime a été instituée comme complément, comme signe, et comme représentation.
21 Nous devrions jeûner pendant quarante jours, à la ressemblance du Christ, et en réalité nous ne jeûnons que pendant trente-six jours, car les dimanches sont libres de jeûnes. Et les dimanches sont libres de jeûnes tant à cause de la joie de la résurrection qu’à cause de l’exemple du Christ, qui, le jour de sa résurrection, a mangé deux fois, à savoir avec les disciples d’Emmaüs, et avec ses disciples réunis à Jérusalem, quand il est entré chez eux toutes portes fermées. En compensation de ces quatre jours, perdus pour le jeûne, l’Église a institué les quatre derniers jours de la quinquagésime, puis le clergé, voulant donner au peuple l’exemple de la sainteté, a résolu de jeûner encore pendant les deux jours précédant ceux-là ; et ainsi s’est trouvée constituée une semaine entière de jeûne, que le pape Télesphore a sanctionnée, comme le dit saint Ambroise, sous le nom de quinquagésime.
32 La quinquagésime signifie le temps de la rémission des péchés ; car, tous les cinquante ans, avait lieu une année de jubilé, où les dettes étaient remises, où les esclaves étaient libérés, et où tous rentraient en possession de leurs biens.
43 Enfin la quinquagésime représente l’état de béatitude. Car, tous les cinquante ans, les esclaves étaient libérés ; cinquante jours après l’immolation de l’agneau, la loi fut donnée ; et c’est cinquante jours après Pâques qu’est descendu l’Esprit-Saint.
5L’épître et l’évangile de la quinquagésime nous enseignent que trois choses sont nécessaires, pour que l’œuvre de la pénitence soit parfaite : 1 la charité, qui nous est recommandée par l’épître ; 2 le souvenir de la passion du Seigneur, et, 3 la foi, qui nous sont recommandés dans l’évangile, par le récit du miracle de l’aveugle guéri.
XXXIILa quadragésime#
1Le jeûne de la quadragésime s’explique par trois raisons : 1° l’évangile de saint Matthieu indique quarante générations du Christ ; 2° le Christ est resté quarante jours avec ses disciples après sa résurrection ; 3° le monde se divise en quatre parties, l’année en quatre saisons, l’univers en quatre éléments, la nature humaine en quatre tempéraments, la loi nouvelle en quatre évangiles. Et comme nous avons transgressé cette loi, et aussi l’ancienne, qui consistait en dix commandements, il convient que nous jeûnions pendant quatre fois dix fois, c’est-à-dire quarante jours.
XXXIIILe jeûne des quatre-temps#
1Le jeûne des Quatre-Temps a été institué par le pape Calixte. Il consiste à jeûner quatre fois par an, suivant les quatre saisons. Ce jeûne se justifie par quatre arguments :
21 Le printemps étant une saison humide, nous jeûnons au printemps pour tempérer en nous les humeurs pernicieuses, c’est-à-dire la luxure. L’été étant une saison chaude et sèche, nous jeûnons pour châtier en nous la sécheresse de l’avarice. L’automne étant une saison également sèche, mais froide, nous jeûnons pour châtier la sécheresse froide de l’orgueil. Enfin l’hiver étant une saison froide et humide, nous jeûnons pour châtier le froid de l’infidélité et de la malice.
32 Le jeûne des Quatre-Temps a pour objet de nous rappeler le jeûne des Juifs, qui jeûnaient quatre fois par an, avant la Pâque, avant la Pentecôte, avant la fête des Tabernacles et avant la dédication de décembre.
43 L’homme étant formé de quatre éléments, quant au corps, et de trois facultés, quant à l’âme, nous devons jeûner quatre fois par an, pendant trois jours chaque fois.
54 Le printemps se rapporte à l’enfance, l’été à l’adolescence, l’automne à l’âge viril, l’hiver à la vieillesse. Nous devons donc jeûner au printemps pour être innocents comme des enfants ; en été, pour être forts comme des adolescents, en automne, pour être mûrs par la justice, comme le veut l’âge viril ; en hiver pour acquérir la sagesse et la probité des vieillards. Ou, plutôt encore, nous devons jeûner en hiver pour expier les fautes commises par nous pendant les saisons précédentes.
Repères#
- Auteur
- Jacques de Voragine
- Date
- v. 1265
- Genre
- Compilation hagiographique
- Langue d’origine
- latin
- Siècle
- XIIIᵉ siècle
- Thèmes
- Liturgie et calendrier, Le jeûne, Lecture de l’Écriture